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ILIJA LEMEŠKIN
Université Charles de Prague
Axes de recherche: littérature et écrits anciens des Baltes, folkloristique comparée, lexicographie, histoire des études baltes.
QUATRAIN / DISTIQUE DE BÂLE – EXEMPLE DE DEMANDE DE CADEAUX1
Quatrain / couplet de Bâle: exemple d’une demande de cadeaux
RÉSUMÉ
Cet article peut être considéré comme le prolongement de l’étude menée par Diego Ardoino en 2012, car il élargit l’analyse du lien entre le colophon et le texte prussien. L’inscription en prussien est comprise comme une pièce de folklore chantée ou récitée (un quatrain), étroitement apparentée aux chants de Noël (ainsi qu’à d’autres pièces liées aux rituels calendaires de visites aux foyers). La figurine d’un homme incliné, le bras tendu, et la note en allemand peuvent également être associées au contexte des chants de Noël et des demandes de cadeaux; avec l’inscription prussienne, elles constituent une sorte de prolongement du colophon. Cela étaye l’hypothèse précédemment avancée selon laquelle le copiste de l’ouvrage de Nicola Oresme était prussien. Une interprétation linguistique quelque peu différente du texte prussien est proposée.
1À partir de l’année universitaire 2013-2014, un nouveau cours a été créé dans le cadre du programme de master en études baltes de l’Université Charles: Les fondements du vieux prussien et la lecture de textes. Auparavant, l’auteur de cet article avait étudié la diaspora balte du XIVe siècle à Prague, qui aurait pu être à l’origine du texte de Bâle; c’est pourquoi, au cours du premier semestre, l’analyse de ce monument a fait l’objet d’une attention beaucoup plus soutenue. Le groupe d’étudiants était composé d’Iera Ivanova et de Jan Bičovský. Le travail mené avec eux a fait naître la conception générale de cet article, qui a pris sa forme actuelle à l’instigation de la professeure Grasilda Blažienė. Les remarques et références du rapporteur, le professeur Pietro Umberto Dini, et du docteur Rolandas Kregždys ont été particulièrement importantes. Les aspects folkloriques ont été approfondis avec la professeure Bronislava Kerbelytė et le professeur Jurij Novikov. Toutefois, le travail présenté ici ne saurait être considéré comme une étude achevée. Le matériau folklorique est présenté de façon minimale, dans la seule mesure nécessaire pour mettre en évidence les traits structurels communs des œuvres comparées. Conformément aux principes de la folkloristique historico-géographique, l’étude s’appuie principalement sur des matériaux baltes (lituaniens) et slaves (slaves orientaux; ainsi que tchèques, en raison d’une possible diffusion générique). Il serait utile d’élargir le corpus des textes comparés, car il est très probable que l’on puisse y trouver d’autres identités textologiques, typologiques et génétiques. Certains aspects grammaticaux abordés ici restent également insuffisamment éclairés.
M O T S - C L É S: distique / quatrain prussien de Bâle, chants de Noël, demande de cadeaux.
M O T S - C L É S: distique / quatrain prussien de Bâle, chants de Noël, demande de cadeaux.
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ANNOTATION
L’article peut être considéré comme le prolongement des recherches initiées par Diego Ardoino en 2012, puisqu’il élargit sous un autre angle encore l’étude du rapport entre un colophon et un texte prussien. L’inscription en langue prussienne est comprise comme un chant ou une pièce de folklore récitative (quatrain), très proche des chants de Noël (et d’autres pièces du calendrier liées au rituel des visites de maison en maison). Tant la figure d’un homme incliné (la main tendue) qu’une note allemande, qui, avec l’inscription prussienne, forment une singulière continuité avec le colophon, peuvent être associées au contexte des chants de Noël et des demandes de cadeaux. Cela vient étayer l’hypothèse antérieure selon laquelle le copiste qui a transcrit l’œuvre de Nicola Oresme était prussien. L’auteur propose une interprétation linguistique légèrement différente du texte prussien.
N’est-il pas temps, maître de maison, de nous faire des dons et des présents? Pas un rouble, maître de maison, ni même un demi-rouble, Mais au moins une petite pièce d’or, seigneur, une grivna, Ou bien un petit verre de vin et un petit verre de bière.
(Poésie rituelle 1989: 84)
Le déchiffrement et la lecture du petit texte prussien sont étroitement liés à l’interprétation de la fonction de l’inscription et des circonstances de l’apparition du texte. La conception linguistique du texte dépend également du point de vue adopté à l’égard de la personne qui a réalisé l’inscription. L’hypothèse d’une paternité étudiante est celle qui a été envisagée le plus longtemps: « [...] le BPT est une expression de nature humoristique et ironique, prononcée (pendant une beuverie) probablement par un étudiant à un autre étudiant (un ami) [...] » (Mažiulis 1975: 130). Cette hypothèse a permis de justifier l’imperfection de l’hexamètre et l’ajout de la lettre -e par « le caractère argotique et calembouristique du langage des jeunes en formation » (Mažiulis 1975: 125). L’image de l’« étudiant », qui s’est révélée très utile pour interpréter le texte, a légitimé une sorte de « chasse aux erreurs ». Compte tenu de la très faible longueur du texte, le nombre de corrections graphiques semble disproportionné. La série d’erreurs supposées exige une vérification (Bammesberger 1998; Dini 2000b, 397–400), d’autant plus que, dès lors qu’on s’éloigne de l’image de la taverne pour envisager un contenu différent du distique (Schmid 1982), d’autres prétendants à la paternité du petit texte de Bâle sont également proposés: un moine (Purkartas 1983), un étudiant maîtrisant bien la culture livresque (Ardoino 2012b) et, enfin, un copiste professionnel (Schaeken 2006; Lemeškin 2013).
Il serait sans doute utile de commencer la lecture alternative du texte de Bâle et sa justification par l’établissement de son origine auctoriale, ou du moins par la formulation de ce problème méthodologique. En effet, on ne sait toujours pas si le Prussien a inventé lui-même toute la phrase ou s’il a repris une formule toute faite. Et s’il s’est appuyé sur un modèle, l’a-t-il reproduit mot pour mot? Il serait difficile de croire que le Prussien ait fidèlement repris une phrase lue quelque part, c’est-à-dire qu’il l’ait recopiée en reproduisant également les nombreuses erreurs de l’original. À l’inverse, un texte oral, c’est-à-dire folklorique, est généralement poli et ne devrait donc pas comporter de faits de langue obscurs.
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C’est peut-être précisément pour cette raison qu’on tend le plus souvent à voir dans le copiste également l’auteur, bien que les arguments sérieux en faveur de cette possibilité fassent défaut.
Quoi qu’il en soit, les chercheurs relèvent des traits d’hexamètre dans le distique de Bâle. Vytautas Mažiulis fut le premier à formuler cette idée, avec beaucoup de prudence toutefois: « Il semble que ces deux vers soient écrits en hexamètres, bien que leurs dactyles et leurs spondées soient assez artificiels » (Mažiulis 1975: 125). Diego Ardoino a mis en évidence un lien intéressant avec l’hexamètre du colophon Omnibus omnia non mea sompnia dicere possum (Ardoino 2012a: 350–354). Il est naturel qu’en raison de la structure hexamétrique et de la disposition du texte prussien sur la page, la phrase ait été interprétée (synchroniquement) comme un distique:
Toutefois, si l’on tient compte de l’écho rythmique2, de la rime interne (Kayle – labonache; rekyłe – thewelyłe; poyte – doyte; eg koyte – nykoyte), du parallélisme des catégories grammaticales, de leurs formes et du sens (nous y reviendrons), il serait possible de diviser la strophe en quatre vers. Pour cela, il suffit de supprimer thoneaw, qui allonge le vers et semble facultatif:
Kayle rekyłe ·?? U – U labonache thewelyłe ·???? U U – U Eg · koyte · poyte · U – U – U nykoyte · pēnega doyte · U – U – U U – U
Ainsi, thoneaw pourrait être considéré comme une incise qui, en conférant une nouvelle forme métrique (sous l’influence de l’hexamètre du colophon), nie l’essence originelle du petit poème — « tu n’es déjà plus » — ou remplit une autre fonction encore (nous y reviendrons). Autrement dit, il serait peut-être judicieux de distinguer deux strates dans le petit texte de Bâle: l’une originelle et orale, l’autre auctoriale. On peut discerner une création néologique, une réélaboration de l’auteur dans l’ajout de thoneaw et de l’élément -e, qui donne naissance à la guirlande de cinq pieds de la première strophe, évoquant l’hexamètre.
Il semble possible de donner tout son sens au petit poème dans le contexte de la quête d’aumônes et du don de cadeaux. Cela ne signifie pas que la personne qui a laissé l’inscription ait un jour tendu la main pour mendier sur le pont Charles ou ailleurs. Les motifs les plus marquants de demande de cadeaux se trouvent dans les chants de Noël. Le quatrain de Bâle doit être rapproché en premier lieu de ceux-ci, et pas seulement en raison d’une identité de contenu ou de style. C’est le colophon lui-même qui y invite et même l’impose: s’y rattachent l’hexamètre latin, la figure d’un homme à la main tendue et le petit texte prussien, car il associe précisément l’achèvement de la transcription de l’ouvrage de Nicola Oresme Qu-estiones Super Quattuor Libros Methororum à la période de Noël — in vigilia epiphanie:
Outre l’assonance <oy> dans les vers, il semble possible d’y discerner des traces d’allitération: Kayle rekyłe · / labona[t]he thewelyłe · / Eg · koyte · poyte · / nykoyte · pēnega doyte.
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1 FIG. Fragment du f. 63r – Universitätsbibliothek Basel, cote F.V.2. Photographie prise et aimablement mise à disposition pour cette publication par Diego Ardoino
Anno domini millesimo c° c° c° sexagesimo nono finite sunt que tiones meteororum per manus illius qui scripsit eas et c in vigilia epiphanie per manus illius qui scripsit eas Omnibus omnia non mea sompnia dicere possum amen
Le dernier vers, le colophon, a déterminé le format épique du texte qui suit. Mais entre le colophon et l’inscription prussienne qui vient ensuite, on peut sans doute remarquer un autre lien étroit. La figurine de l’homme « mendiant » et l’inscription prussienne correspondent à la période de transcription de la source indiquée dans le colophon – la veille de l’Épiphanie. La période de l’année et les chansons qui ne résonnent qu’à ce moment-là ont probablement incité à rédiger une inscription au contenu correspondant.
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Les différents mots pourraient être interprétés ainsi:
1. Le groupe Kayle reky|e est interprété comme une formule de salutation adressée au même destinataire que celui désigné par le pron. tho (dans l’interpolation thoneaw) et par les mots de la deuxième ligne labonache thewely|e. Cette interprétation est plausible, mais on peut aussi proposer une autre solution, qui justifierait la terminaison -e du mot Kayle ainsi que l’emploi du lexème pr. *rīkis « Seigneur ».
À cette place, le groupe de mots peut fonctionner non pas comme une apostrophe, mais comme une salutation, et signifier ainsi non pas « salut, monsieur », mais le « bonjour » universel. Les salutations fondées sur un verbe à l’impératif et sur le lexème « Dieu » sont nombreuses, par exemple: pr. Deiwa engraudīs, lituanien Skalsink Dieve, Padėk Dieve, letton Dievs svētī, Palīdz Dievs, allemand Grüß Gott, tchèque Pozdrav pánbůh, Zdař Bůh (cf. russe спасибо, de *спаси богъ), etc. Cela signifierait qu’à côté du voc. reky|e « Dieu », un impératif aurait pu être employé. Aucun verbe à racine kail- n’est attesté dans les monuments de la langue prussienne. Le parallèle le plus proche se trouve dans les langues slaves: vieux slave уплъгти « se guérir, guérir », impératif уплъви, уплъвите; russe исцелять, целить, ukrainien цілити, biélorusse целіў, serbe уцијелити, slovène čeliti, tchèque celeti, polonais celić, etc. À partir du matériau lexicographique prussien conservé et de l’étymologie de l’adj. pr. kails « sain » (PEŽ II 71–73), on pourrait reconstruire l’infinitif dénominatif *kail-ētvei « être sain, fort; rendre sain, fort » (cf. baltique *kaita- « chaud, tiède » → verbe pr. kaitētvei « être chauffé, stimulé » (voir PEŽ I 268)). Comme on tutoie traditionnellement les dieux, on s’attendrait à un impératif pr. de 2e pers. du sing. *kail-ei-s « [tu] sois sain, fort; rends [quelqu’un] sain, fort ». Compte tenu de la possible nature secondaire de la terminaison -s (Endzelīns 1982: 129), on peut supposer qu’il existait une forme courte *kail-ei, qui correspondrait au vilnois rāšai, à l’ancien pamī|ākai AK, įchlausai Mž, atadārai DP. La réduction de la terminaison peut aussi s’expliquer par une simple contraction étiquette-interjective (cf.: labdien, labryt, padėkdie, tch. Bóh tebe poždraw > pozdraw tě bůh > těbůh; dobro jutro > dobrojtro, dobroytro > dobrýtro, dobrejtro). Ainsi, le pr. *kaileʳ rīķis < *kailei[s] rīķis « bonjour » aurait signifié à l’origine « rends-moi entier, sain, ô Dieu ».
Faute de données, il est impossible de fournir des preuves grammaticales irréfutables à l’appui de cette analyse. L’interprétation proposée est utile, car elle justifie l’emploi du lexème *rīķis « Seigneur » (qui semble quelque peu inhabituel lorsqu’il s’agit d’un destinataire humain concret) ainsi que la lettre -e à la fin du mot Kayle. Outre les parallèles indiqués dans d’autres langues (l’équivalent sémantique complet serait le tchèque Pozdrav pánbůh), la poétique folklorique³ étayerait également l’hypothèse d’une interjection d’étiquette à cette place, car une telle ouverture de salutation convient parfaitement aux chants de Noël-
3 Cf. aussi une chanson de Noël slovaque qui commence par la forme abrégée Kyrie eleison (gr. Κύριε ἐλέησον « Seigneur, prends pitié »):
Kyrije, c’est bien, Kyrije, ce n’est pas mal, Kyrije, nous avons appris que celui qui est venu chez vous aujourd’hui sera bon pour nous, allons vers lui, et sur ce monde est venu le petit Jésus. Les chèvres, les brebis paissent sur la montagne. Et cela, vite, rapidement, nous le visiterons. (Slovenské koledy... 1992: 117)
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les formulations initiales des petites chansons. La situation d’arrivée dans d’autres maisons exigeait naturellement, afin d’obtenir des biens, de saluer poliment ceux qui les donnaient:
Bonsoir, kalėda, Notre seigneur randorius, kalėda, Notre seigneur randorius, kalėda, Le maître de cette maison, [kalėda]. Est-il chez lui, kalėda, Notre seigneur randorius, kalėda?
(nr. 390, Kl 359 – Dainynas XX 632)
Bonsoir à vous, ô bonnes gens! Nous ne venons pas seuls, Nous menons une chèvre!
(Календарно–обрядовая... 1981, Nr. 5).
Soyez en bonne santé, monsieur le maître de maison, Quelque chose dans votre cour Bruit et bourdonne, Soirée de fête!
(Голас... 1995: 336–337)
2. L’interjection conventionnelle reconstruite *kaileis rīkīs ouvrait le monologue du chanteur de Noël. Celui-ci saluait tous ceux qu’il rencontrait dans le nouveau lieu, puis devait enchaîner avec des demandes adressées aux personnes qui donnaient les étrennes de Noël (plus il y en avait, plus la récolte était grande). Ces demandes ciblées s’appuyaient bien sûr sur des formes d’adresse appropriées: au maître de maison, à son épouse et aux enfants (selon la situation concrète). La répartition des destinataires apparaît clairement, par exemple, dans les chansons lituaniennes suivantes:
Où irai-je chanter Noël? Que l’herbe pousse sous le cheval, kalėda. Chez Pūčius j’irai chanter Noël, Que l’herbe pousse sous le cheval, kalėda. Pūcienė donnera un gros morceau de lard, Que l’herbe pousse sous le cheval, kalėda. Et Pūciūtė un gros morceau de saucisse, Que l’herbe pousse sous le cheval, kalėda. Pūcys donne une bouteille d’eau-de-vie, Que l’herbe pousse sous le cheval, kalėda.
(nr. 375 A1, Kl 356 – Dainynas XX 614–615)
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Donne-nous, petit père – un petit tonneau de seigle, Hé, Kaleda, Kaledzyca....
Donne-nous, petit frère – un petit tonneau de blé, Hé, Kaleda, Kaledzyca....
Donne-nous, petite mère, donne-nous, un petit coussin, Hé, Kaleda, Kaledzyca....
Donne-nous, petite sœur – une couche de duvet, Hé, Kaleda, Kaledzyca....
(nr. 377 A, Kl 357, 345 – Dainynas XX 614–615)
Ainsi, dans la position suivante après l’interjection Kayle rekyſe (1), c’est-à-dire à l’emplacement de labonache thewelyſe (2), on s’attendrait à un vocatif ou à un nominatif employé en guise de vocatif (modèle sémantique: 1. « Que Dieu te fasse prospérer! »; 2. « [...] maître de maison »). Bien que la terminaison du substantif thewelyſe coïncide avec celle du rekyſe de la première ligne, qui fonctionne comme vocatif, selon le déchiffrement traditionnel du texte, il est le plus souvent analysé comme un nominatif singulier (« tu n’es plus notre père » ou « tu n’es plus un bon oncle »). Comme dans le premier cas, le -e ajouté peut s’expliquer par les exigences métriques. Cependant, il semble qu’il n’y ait pas de raisons formelles ni sémantiques qui empêchent d’interpréter thewelyſe (analogue à rekyſe, dont la fonction de vocatif semble reconnue par tous) comme une réalisation du vocatif. Le mot peut être compris comme un honorifique lexical, utilisé pour s’adresser à une personne plus âgée qui n’est pas un parent. La spécificité de cette appellation justifie également l’emploi du lexème *tevelis, car autrement (en retenant le nominatif – « tu n’es pas quelqu’un »), nous sommes contraints de supposer un glissement sémantique: « père » > « frère du père » > « oncle ».
Une telle appellation au vocatif, comme si l’on s’adressait à un père, est caractéristique des coutumes de visite des maisons et des œuvres folkloriques qui les accompagnent. Les racines remontent sans aucun doute à l’organisation et aux réalités de la vie du village traditionnel, dont on retrouve encore des traces aujourd’hui (par exemple, lors des échanges avec des informateurs âgés au cours des expéditions). Comme exemple lituanien de Noël, on pourrait citer la chanson présentée plus haut: « Donne-nous, petit père / Un petit tonneau de seigle... » (n° 377 A, Kl 357, 345 – Dainynas XX 614–615). On n’a pas relevé d’autres exemples, étant donné le faible nombre de pièces conservées dans le genre lituanien des chants de Noël, mais il est possible d’énumérer de nombreux parallèles slaves et autres. Dans ceux-ci, on demande des biens aux pères des seigneurs et aux mères des dames rencontrés en chemin lors de la tournée de Noël. Par exemple:
Notre cher petit père, écoutez-nous un instant, ce que nous allons vous chanter et vous raconter joyeusement.
(Zíbrt 1910: 10)
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Panímámo ze sousedů, Je suis venue chercher la quête de Noël; si vous n’avez pas deux ducats, donnez au moins une noix dorée, empruntez-en une au maître de maison; je l’apporterai au petit Jésus, pauvre enfant. « Madame la voisine, je suis venue pour les étrennes de Noël; si vous n’avez pas deux ducats, donnez au moins une noix dorée, empruntez-en une à Monsieur le père; je l’apporterai au petit Jésus, pauvre enfant. »
(Zíbrt 1910: 11)
Хозяюшка, наш батюшка, Fais un don aux hôtes, aux chanteurs de chants de Noël: une paire de petits œufs, un bout de petit pâté, une tourte aux oignons pour qu’elle soit bonne à manger; et si tu ne veux pas donner, nous irons taquiner les chiens, pétrir la boue et faire rire les gens.
(Новиков 2002: 196)
Pour le mot labonache, la correction graphique proposée par Wolfgang P. Schmid convainc: <-s-> au lieu de <-ch->. Dans le contexte de la demande de cadeaux de Noël, la lecture qu’il propose conviendrait également: labo(n)naxse, c’est-à-dire « notre bon » (Schmid 1982: 288). Le groupe de mots na[s]e thewelyfe, « notre petit père », correspondrait bien, par exemple, à l’apostrophe mentionnée plus haut, хозяюшка, наш батюшка, qui est constamment attestée dans les chants de quête des vieux-croyants de la zone frontalière entre la Biélorussie et la Lituanie. Kortlandt (Kortlandt 1998: 127) doute toutefois du bien-fondé de l’interprétation de Schmid, car au lieu de *naxse, on attendrait nuson.
Du point de vue formel, la proposition de Bammesberger labona[kt]e, « bonne nuit » (Bammesberger 1998: 125), serait acceptable. La remarque critique de Kortlandt, selon laquelle ce syntagme ne peut être concilié avec la sémantique du texte, perd en partie de son poids dans le contexte de la période de Noël. Le début du chant lituanien cité précédemment en fournit un bon exemple: Labas vakaras, kalėda… « Bonsoir, kalėda… »; mais, dans ce cas, nous serions tributaires de l’hypothèse selon laquelle la tournée de quête de Noël commençait le soir et pouvait durer jusqu’à la nuit, et/ou du fait que cette lexie était particulièrement propice au distique nouvellement composé, pour des raisons de métrique et d’allitération (cf. pr. deinan, bītas).
Selon le paradigme poétique des chants de Noël, avant l’apostrophe thewelyfe, conviendrait également un epiteton constans nominal désignant le propriétaire de la ferme visitée, le maître de la maison et de la cour (par exemple, « bienfaiteur / bonhomme / généreux petit père »), ou bien un impératif (« apporte des biens, petit père »). Ne pourrait-on pas reconnaître dans le composant –nase un verbe?
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La trace du pr. *nes « porter, transporter » (pr. nassute « navire de charge »; selon Mažiulis, issu du pr. *nesutīs – PEŽ III 170)? Le mot composé contiendrait alors un iō dérivé d’un verbe, correspondant au nomen agentis pr. *nesis, *nešėjas « porteur ». Le premier élément serait alors soit l’adj. laba- « bon » (cf. pr. labbasēgīsnan, labbapodingausnan, labbaiquotīsnan), soit le subst. à l’acc. sg. labban « biens ». Le suff. iō servait à former à partir de verbes des nomina actionis / nomina acti (voir Mažiulis 2004: 26), par exemple le pr. boadis « piqûre, coup » (voir PŽE I 150), mais, compte tenu de la spécificité folklorique du texte, on pourrait peut-être envisager une influence des langues slaves (cf. les calques slaves du lituanien avec le second élément -nešys: žinianėšys, junganešys, vainiknešys, etc.).
Mažiulis faisait dériver labonache de l’adj. pr. *lab-nas « bon », qui évolua avec le temps en *lab-anas > *lab-ants. La racine du mot est traditionnellement rapprochée de lab- « bon »: pr. labs, labas, labs. Toutefois, au vu du contexte de la quête de Noël, il conviendrait peut-être d’envisager encore une autre possibilité. Ne pourrait-il pas s’agir ici d’un mot signifiant « maître de maison, chef de ferme ou de foyer »: cf. lituanien labōnas « tête, sommet du crâne, cerveau », lituanien labonis « tête; esprit », lituanien labōnė « front; tête », vieux slave adj. ЛЪБЬНЪ « crâne; lieu du front », tokharien lap « crâne, tête », slavon d’Église ЛЪБЪ « crâne », russe лобан « personne, animal au front large et proéminent », serbo-croate дубина « crâne », slovène lubánja, tchèque leb « idem », polonais leb « tête », etc. Voir: pr. arglobis « sommet du crâne » (PŽE I 90–91), pr. lubbo « planche, plafond » (PŽE III 84–85).
La base sémantique est évidente: « tête » → « chef de famille; ancien de la ferme ou de la maison, maître, главарь ». On aurait alors pu ajouter à *labon- le suff. *-at- (cf. deiwuts « bienheureux, sauvé », < adj. *deivūta- < *deivāta- « divin, pieux, bienheureux, sauvé », PŽE I 193; pr. nagotis « marmite en fer » issu de *nagātīs « marmite en fer à pieds », < adj. pr. *nagāta- « muni de pieds », < *nagā « pied, jambe » + suff. *-(ā)ta-; voir PŽE III 159); du point de vue de la formation, cf. lituanien galvōčius, galvōtis. Dans les chants de Noël déjà cités, le mot labona[t]he correspondrait à: ponas randorius; хозяин; пан хозяин, tandis que le syntagme labona[t]he thewelyfe – хозяюшка, наш батюшка; pantáto...
Ces deux dernières interprétations, où le substantif remplit la fonction d’epiteton constans (avant le voc. thewelyfe), pourraient aider à interpréter la terminaison allemande (?) -e⁴.
Enfin, dans le contexte de la quête d’aumônes dont il est question, on peut réintégrer au débat l’opinion exprimée dans la correspondance de Christian Stang avec William R. Schmalstieg (McCluskey, Schmalstieg, Zeps 1975: 162; Dini 2000a: 201), selon laquelle thoneaw désigne une personne précise, du nom d’(An)tonijus: « Bonjour, Antonijau, bon notre petit père ». Cette possibilité est envisagée par Bammesberger (Bammesberger 1998, 125–126), Dini (Dini
4 Peut-être pourrait-on choisir une autre voie encore et voir diachroniquement dans la forme labonache l’acc. sg. labban « un bien » et (par analogie avec *kail-ei-s de la première ligne) l’impératif pr. à la 2e pers. du sg. *nes-ei-s « porte ». Historiquement, il serait peut-être possible de reconstruire une forme archaïque du texte folklorique, qui aurait pu être employée avant que le verbe pr. *nes- ne soit évincé par le pr. *pēdi-tvei « porter »: kail-e[i]-s rikis / labban nes-e[i]-s tewelis « rends-le sain, Dieu, / porte les biens, petit père ». Puisque cette reconstruction s’appuie sur une autre reconstruction, nous reléguons cette réflexion en note.
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2000b, 398), mais Kortlandt le rejette comme théorique et peu convaincant (Kortlandt 1998, 128). La quête de dons à Noël lui apporte un appui supplémentaire. En effet, les noms de personnes sont courants dans les chants de Noël, où l’on en trouve une grande variété (KL 357, 345 A – Arlauskas, Arlauskienė, Barisa, Bielinis, Čelna, Ignotas, Janulevičienė, Kasparavičius, Kašeta, Saikauskas, Kabaras, Valatka, Valatkienė, Velička, Adelė, Gabriukas, Juozas, Petrutis; KL 357, 345 B – Baltramiejus, Grinkevičienė, Tamosius, Žukauskas, Žukauskienė):
Le seigneur Duos s’en va nous apporter Maceika En quête de dons à Noël, des tonneaux d’avoine, Noël, Noël. Et il est arrivé chez Mocėjienė – dans le domaine de Maceika, des gâteaux, du lin, Noël, Noël.
(nº 380 B, KL 357, 345 – Dainynas XX 621)
L’emploi d’un nom de personne ne contredit pas la poétique des chants de Noël. Au contraire, un nom de personne peut bien justifier le caractère facultatif de thoneaw, élément problématique. À cet endroit du texte oral, un substitut aurait pu figurer, c’est-à-dire le nom de n’importe quel autre voisin ou connaissance auquel on s’adressait. Toutefois, l’emplacement restait souvent également inoccupé lorsqu’on s’adressait à toute la famille, à un groupe de personnes ou à un inconnu. Ainsi, dans ce cas, il conviendrait de renoncer au découpage habituel de thoneaw en tho « tu » et neaw « n’est pas ». De plus, si après l’interj. *kailerīkīs nous admettons un nom propre, le distique prussien de l’auteur deviendra soudain beaucoup plus hexamétrique, puisqu’il y aura alors une syllabe manquante en plus. À titre d’hypothèse, on pourrait proposer la reconstruction suivante:
– U U /– U U / – U U / – U? /? U U /– U K a y l e r e k y f e · [A n] t h o n e [i] a w l a b o(n) n a c h e t h e w e l y f e ·
L’ajout de la première syllabe du prénom Antonijus se justifie par les pratiques orthographiques de l’époque: la contraction des mots, notamment en raison du manque d’espace pour écrire. Le copiste de l’hexamètre était certainement soumis à des contraintes: il devait faire tenir un texte donné sur une seule ligne sans déborder sur la colonne suivante de la page. Il va sans dire qu’à la lecture, le texte graphiquement réduit se prononçait autrement qu’il n’était écrit. En théorie, le même mécanisme aurait pu jouer dans le cas présent.
Ainsi, les deux premières lignes du petit poème de Bâle, si le rapprochement avec la tradition orale des chants de Noël est fondé, reflètent l’étape des salutations, de l’interpellation et de l’adresse polie.
Pour la suite, on peut proposer les lectures suivantes à examiner:
Kayle rekyfe · labonache thewelyfe · « Bonjour, / Salut, monsieur, père de famille! / père généreux! / notre bon père! »
Et dans la composition du distique secondaire (d’auteur), avec [An]thoneaw de nature variable et facultatif:
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Kayle rekyfe · [A n] t h o n e a wlabonachethewelyfe ·
« Bonjour, cher père, notre bon / maître de maison »
« Bonjour, tu n’es déjà plus notre bon / maître de maison, père »
3. La fête de Noël, c’est-à-dire la demande de biens matériels, la requête, est réalisée plus loin, aux troisième et quatrième vers. Elle s’exprime par les formes de l’impératif de la 2e personne du pluriel: poyte « faites boire, buvez », doyte « donnez ». Cette explication est la plus acceptable du point de vue formel (McCluskey, Schmalstieg, Zeps 1975: 161; Bammesberger 1998: 122), mais elle a été rejetée en raison de son incompatibilité avec le contexte de beuverie (lequel, à son tour, a été reconstruit à partir de deux mots « obscurs » qui se suivent thoneaw et labonache): « D’après le contexte, il semblerait qu’il s’agisse ici de l’infinitif du verbe pr. “boire” » (Mažiulis 1975: 129); « McCluskey, Schmalstieg et Zep supposent, de manière formellement acceptable, qu’il pourrait s’agir ici d’un impératif, mais il faudrait alors reconnaître les difficultés que cela soulève quant au contenu du texte » (Dini 2000b: 399). Peut-être les réflexions exposées plus haut et la lecture du texte proposée permettent-elles de résoudre une partie des difficultés d’interprétation du texte? Puisque l’emploi de l’impératif dans le contexte de la quête des étrennes de Noël semble tout à fait justifié, la forme impérative serait elle aussi motivée et se trouverait à la place attendue.
En revanche, l’identification d’un infinitif a nécessité de nombreuses corrections — des désinences et des voyelles radicales. Une démarche semblable a été adoptée pour les formes voisines koyte et nykoyte. Bien que leur forme corresponde parfaitement au praes. 3e pers. du sg. et du pl. (quoiōte « (il) veut » III 57₁₉; quoiōte « (ils) veulent » III 99₅, quoiōtā « id. » III 51₁₆), elles n’étaient pas nécessaires au contexte alors reconstitué ni au sens attribué au texte. Ces mots ont été compris comme le praes. 2e pers. du sg. quoi « tu veux », avec le pronom enclitique tu « tu » (qui, au vers précédent, aurait dû être écrit tho). À présent, en envisageant un autre contexte de genèse du texte, il serait pertinent de revenir à la forme originale. En suivant le critère formel, nous distinguons:
Eg: koyte: poyte:
conj. praes. 3e pers. impératif
sg., pl. 2e pers. pl.
nykoyte: pēnegadoyte:
praes. 3e pers. gén. sg. impératif
sg., pl. avec 2e pers. pl.
négation
À la place de koyte ir nykoyte, le praes. 2e pers. pl. conviendrait sémantiquement (« Si vous voulez — donnez à boire, si vous ne voulez pas — donnez de l’argent »), mais il faudrait alors expliquer l’absorption de la désinence –ti (quoiōtēti « vous voulez » III 107₉, III 115₂₀). Il est peu probable qu’on puisse la « mettre au compte » de la rime, comme on le fait souvent dans le cas du poème de Bâle, ou de l’haplologie.
Une autre interprétation sémantique semble plus simple: « Si (les quêteurs de Noël / le quêteur) veut — faites-les boire (ou faites-le boire) [ou: “buvez (avec eux)”]; s’il ne veut pas (boire) — donnez de l’argent. » Le statut causatif du verbe poyte pourrait être étayé par le s. s. nournu « faire boire », impér. nou, noume « fais boire, faites boire » (russe noumb-numb, polonais poić-pić, etc.). Les formes de la troisième personne
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L’emploi de koyte ir nykoyte pourrait également s’expliquer par la participation d’un intermédiaire. On peut imaginer une situation où le statut du visiteur ne lui permet guère de demander l’aumône en son propre nom; cette tâche est alors assumée par un accompagnateur (par exemple, la quête de Noël des prêtres, dont il sera question plus loin), ou bien où le chef du groupe demande l’aumône au nom de tous les chanteurs de Noël. Dans le premier cas, koyte ir nykoyte seraient employées comme praes. 3e pers. sg. (« si [il] veut… »); dans le second, comme praes. 3e pers. pl. (« si [ils] veulent… »).
Il convient d’examiner expressément si la quête de Noël au profit d’un tiers (l’un des rois ou Jésus) n’était pas précisément une caractéristique propre aux chants de la fête des Rois. L’un des rois, le Baltazar noir, accomplissait le rituel de purification de la maison, tandis que ses compagnons demandaient un cadeau pour les actes qu’il effectuait:
Nous, les trois rois, nous venons chez vous, nous vous souhaitons bonheur et santé, bonheur et santé, de longues années! Nous sommes venus chez vous de loin. Notre chemin vient de loin,
Nous voulons connaître votre cœur. Notre camarade noir, derrière, vous fait la grimace! Il fumera partout, et avec nous demandera un cadeau!
(Zíbrt 2006, 63)
Dans le contexte des chants de Noël, l’emploi du génitif partitif pēnega « d’argent » peut lui aussi être mieux compris. Il semble inutile de reconstruire une forme plurielle (Schmid 1982: 289). Pour obtenir une aide financière, le solliciteur choisit une manière psychologiquement efficace (atténuative, dépréciative) et mendie donc généralement un petit sou, une petite piécette, un liard, un kopeck, etc. Des témoignages attestent que les dons en argent étaient précisément caractéristiques de la quête de Noël des Rois. Celle-ci devint même une sorte d’obligation, à laquelle on s’opposa par la suite (Zíbrt 2006, 66).
Enfin, on observe également une similitude sur le plan syntaxique. Dans les chansons de Noël et d’autres chansons où se manifeste le désir de cadeaux, c’est-à-dire le souhait d’obtenir quelque bien, le demandeur évoque traditionnellement diverses possibilités. Il espère recevoir ceci, cela ou encore autre chose; et, s’il n’obtient pas ceci, au moins cela. Les chansons de Noël énumèrent de nombreux gains potentiels:
Quête de Noël, quête de Noël, grand-mère, Donnez une petite noix ou une petite pomme; Si vous ne donnez pas de noix, Je vous perce votre manteau de fourrure.
« Quête de Noël, quête de Noël, grand-mère, Donnez-nous une petite noix ou une petite pomme; Si vous ne donnez pas de petite noix, Je percerai votre manteau de fourrure. »
(Zíbrt 1910: 12)
Fête, fête jusqu’au lundi de Pâques, donnez-nous des œufs peints; si vous n’en donnez pas de peints, donnez-en au moins des blancs, la poulette vous en pondra d’autres.
« Fête, fête jusqu’au lundi de Pâques, donnez des œufs teints; si vous ne donnez pas d’œufs teints, donnez-en au moins des blancs, la poulette vous en couvera d’autres. »
(Récitatif pascal encore largement répandu à ce jour.)
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Toi, maître de maison, ne me fais pas languir! Dépêche-toi de faire un cadeau! Raisin rouge et vert! Et comme le gel de cette année ne permet pas de rester longtemps debout, il commande de servir vite. Raisin rouge et vert! Donne-moi soit une tourte sortie du four, soit un tamis pris dans le grenier. Raisin rouge et vert! Soit un petit pot de bière, soit une petite pièce de cinq kopecks. Raisin rouge et vert! Soit un pot de soupe aux choux, soit des intestins en lambeaux. Raisin rouge et vert!
(Заленский 1912: 183)
Koliada, Koliada, donne-nous une tourte, ou une tranche de pain, ou une demi-rouble, ou une petite poule huppée, un coq avec sa crête! Ou une brassée de foin, ou un coup de fourche dans le flanc.
(Афанасьевский сборник 2005: 134)
Le butin de Noël demandé et obtenu dépendait, cela va sans dire, du statut du quêteur de Noël. Un enfant recevait un cadeau de Noël adapté à un enfant, un homme marié, un cadeau pour un homme, un prêtre, ce qui convenait à un prêtre, et ainsi de suite. L’un recevait une noisette avec une petite pomme, l’autre un jambon entier, un autre encore un cadeau en argent. Le contenu du texte étudié, datant de la seconde moitié du XIVe siècle, où figurent une boisson et de l’argent, indique également à qui s’adressait cette œuvre. Compte tenu de l’apostrophe utilisée auparavant (« petit père »), adressée au maître de la maison visitée, il pouvait s’agir d’un ecclésiastique ayant une culture livresque et connaissant l’écriture, probablement un clerc des ordres mineurs (ordines minores), car ce genre de cadeau (un revenu annuel) convenait sans doute particulièrement à lui et au prêtre. L’« interprète » de l’œuvre pouvait aussi être, par exemple, un citadin travaillant comme copiste, un philosophe, c’est-à-dire un étudiant pour qui la quête de Noël et d’autres coutumes de visites à domicile constituaient une importante source de revenus ponctuelle (il pouvait demander de l’argent, mais guère espérer en recevoir), ou une autre personne de rang social semblable.
Une œuvre satirique tchèque du XVe siècle, composée à partir de chants de Noël de l’époque et qui consigne les coutumes de ce temps, peut revêtir une importance particulière pour nous:
Le jour de la veille de Noël, donne au curé une généreuse offrande de Noël et honore-le d’une boisson de prix!
À la veille de Noël, donne une généreuse offrande de Noël au prêtre et honore-le d’une boisson de prix.
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Ensuite, attends le sonneur entre les fêtes et l’intermédiaire [le prêtre], en ayant préparé la quête de Noël. Si tu n’avais pas d’argent à leur donner, tu devais les payer en céréales, en gâteaux, en fruits.
Plus tard, attends le sonneur entre les fêtes et [le prêtre] intermédiaire, après avoir préparé la quête de Noël. Si tu ne pouvais pas leur donner d’argent, tu devais les dédommager avec des céréales, des gâteaux et des légumes.
(Husitské písně 1952: 125–131)
D’autres sources confirment que le prêtre faisait généralement le tour de ses paroissiens à la veille de Noël. Lors de ses visites, il accomplissait un rite du Nouvel An: il purifiait les maisons avec de l’encens. À l’endroit où le prêtre s’était assis prenait place une jeune fille désireuse de se marier, ou la maîtresse de maison elle-même, afin d’assurer la fécondité des animaux domestiques, etc. (Zíbrt 1889: 265–266). En contrepartie, le prêtre recevait des cadeaux. De la veille de Noël à l’Épiphanie, comme l’atteste un document tchèque du XVe siècle, le bas clergé allait lui aussi de maison en maison, également avec de l’encens, et il convenait de lui offrir un cadeau en argent. Mais le prêtre ne dédaignait pas non plus un revenu supplémentaire le jour de l’Épiphanie. On connaît un décret de 1594 interdisant aux prêtres de parcourir les rues avec une croix et de visiter les maisons ce jour-là (Zíbrt 1889: 13).
Enfin, la quête de Noël et la « planification » sceptique des gains à venir pourraient également être liées au dernier vers du colophon Omnibus omnia non mea sompnia dicere possum.
4. Il conviendrait enfin d’examiner brièvement la phrase allemande inscrite sur la bannière: ihs ich leid (de nos jours, les quêteurs de l’Épiphanie portent une étoile; autrefois, ils portaient une croix, et le clergé, de l’encens). L’inscription se traduit par « Jésus, je souffre ». Ce sens peut aisément s’appliquer aux coutumes de la quête de Noël, puisque celui qui demande peut se représenter comme un pauvre. Mais il serait peut-être utile d’envisager aussi une autre lecture: « Jésus, je conduis » ou « Jésus, je vais ». La première interprétation supposerait le verbe leiten ‘conduire’, qui aurait apparemment pu donner leiden dans le dialecte bas-allemand (cf. le néerlandais leiden). Cela signifierait toutefois que la forme du pronom en haut allemand est combinée à une forme verbale en bas allemand. Peut-on écarter cette possibilité? Dans le second cas, nous sommes obligés d’examiner l’étymologie du verbe leiden. Le sens secondaire ‘souffrir’ s’est développé à partir de ‘aller, voyager’. L’évolution sémantique peut être retracée selon les régions. Ce qui nous importe, c’est que le sens nouveau a atteint la région de la mer Baltique vers le début du XIVe siècle5. Mais peut-on penser que l’ancien sens a disparu soudainement et partout de la même manière? Cette interprétation de la phrase allemande donnerait un caractère dynamique à la figure humaine.
On sait que les quêteurs de Noël formaient des groupes bien organisés. La répartition des fonctions apparaît également dans les chants de Noël lituaniens:
5 « Le changement de sens attesté d’abord en ahd. s’est manifestement propagé du sud (alémanique, franc rhénan) vers le nord, a atteint le littoral vers 1300 et, à partir du bas allemand, s’est introduit en néerlandais, en frison et dans les langues nordiques » (Etymologisches Wörterbuch des Deutschen von Wolfgang Pfeifer. Consultable en ligne: http://www.dwds.de/?qu=leiden).
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Allons, garçons, mendier à Noël, Noël, Après Noël, mendier, Noël. Ceux qui sont habiles à courir après les chiens, Noël, Ceux qui sont pieux à réciter des prières, Noël, Ceux qui sont hardis à demander du pain, Noël.
(nº 374, KL 365 – Dainynas XX 613)
« Certains demandaient, d’autres portaient », et parmi ceux qui demandaient se trouvait un quêteur de Noël expérimenté — le chef, qui représentait tout le groupe (cf. chez les vieux-croyants lituano-biélorusses вожатый, en ukrainien береза́, атаман; en biélorusse начинальник; en serbe домаћин, дедај, старешина; en bulgare станеник, цар, etc.). Il commençait, dirigeait et parlait au nom de tous (cela a également pu déterminer l’emploi de la 2e personne du pluriel koyte ir nykoyte). Les quêteurs de Noël étaient distingués d’après lui; autrement, il pouvait arriver que le même groupe quête au même endroit plus d’une fois.
L’apostrophe adressée à Jésus ne serait pas non plus surprenante, car les aumônes étaient souvent demandées au nom de Jésus et pour son bien (« Le petit Jésus ne veut pas de lait… donnez-lui une pièce », cf. « S’il veut [le petit Jésus], donnez-lui à boire; s’il n’en veut pas, donnez de l’argent »):
Un petit garçon y est né, il m’envoie chez vous pour que vous lui donniez des étrennes, et moi, je les lui remettrai. Il ne veut pas prendre de petit pain, sa mère l’a nourri; vous feriez mieux de lui envoyer un thaler ou un ducat. Je vous en prie, donnez-moi quelque chose, je n’ai pas le temps de rester ici, je dois encore bercer l’enfant à Bethléem.
« Un petit garçon est né là-bas; il m’envoie chez vous pour que vous lui donniez des étrennes de Noël, et moi, je les lui remettrai. Il ne veut pas prendre de pain; sa mère lui a donné à manger. Vous feriez mieux d’envoyer un thaler ou un petit ducat. Je vous en prie, récompensez-moi; je n’ai pas le temps de rester debout, je dois encore bercer l’enfant à Bethléem. »
Noël, Noël! Donne une galette, non pas pour moi, pécheur, mais pour le roi des cieux…
(Korepova 2009: 48)
Tout cela permet de penser que le petit personnage dessiné peut représenter une quête de Noël, et que le texte prussien peut être compris comme les paroles prononcées par le chef des quêteurs de Noël ou par un ecclésiastique (ou une personne appartenant au cercle des assistants du prêtre) venu visiter les maisons. L’association de l’image et du texte rappelle la bande dessinée moderne, où les paroles du personnage sont suspendues dans une bulle. La différence est que le petit texte en prussien révèle l’expression verbale du personnage, tandis que l’inscription allemande a une autre fonction. Elle décrit la situation. Les éléments du codex de Bâle (63r) potentiellement liés à la période de Noël ressemblent beaucoup à ceux dits des Trois Rois
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des petits billets (kolední lístky tříkrálové), que les chanteurs de Noël offraient aux maîtres de maison les plus honorables et grâce auxquels ils recevaient une quête de Noël plus généreuse. L’image (à une époque plus tardive, bien sûr, imprimée et uniformisée6) était accompagnée d’une chanson de Noël écrite à la main ou d’un petit poème de Noël de leur propre composition. La distribution des billets des Rois mages à Noël était encore répandue en Tchéquie au XVIIIe siècle (Zíbrt 2006: 62–63, 199; Zíbrt 1905: 199).
Ainsi, le rapprochement du petit texte de Bâle avec les chants de Noël peut s’appuyer sur plusieurs niveaux à la fois. Il s’agit tout d’abord de coïncidences stylistiques et thématiques. Comme dans les exemples de demandes de quête de Noël, on peut y distinguer plusieurs composantes: des salutations (mais pas nécessairement)7, une adresse polie, un encouragement exprimé à l’impératif. Les choses demandées, c’est-à-dire une boisson ou de l’argent, l’adresse au maître de maison thewelyf et, enfin, la période de la quête de Noël renvoient à un auteur-interprète issu d’un milieu ecclésiastique subalterne, du moins peut-on le supposer au regard des réalités tchèques des XIVe–XVe siècles.
Le contexte de présentation de l’inscription prussienne dans le manuscrit lui-même n’est pas moins important. Le colophon, auquel sont joints un hexamètre latin, une représentation humaine, une note en allemand et un petit texte en prussien, renvoie directement à la période de Noël, plus précisément à la veille de l’Épiphanie. C’est pourquoi la figurine d’un mendiant, le petit drapeau et le texte en prussien peuvent tous être interprétés comme des composantes inséparables du colophon. Cela viendrait étayer l’idée avancée précédemment selon laquelle le copiste de l’ouvrage de Nicola Oresme était prussien. Par son genre, l’association de l’image et du texte évoquerait une chose éloignée des vers à boire (Trinksprüche): le billet des Rois mages à Noël (tříkrálové lístky).
Compte tenu des origines possibles du texte prussien, qui remontent aux coutumes de visite des foyers et au folklore calendaire, il devient sans doute possible d’éclairer la genèse de la petite œuvre prussienne. Le distique semblable à un hexamètre s’est probablement développé à partir d’un quatrain, remanié, sans doute pour des raisons métriques, de deux façons: insertion de Anthoneaw facultatif et ajout de la terminaison -e à rekyf, thewelyf.
La nouvelle interprétation proposée des circonstances dans lesquelles le texte prussien a vu le jour appelle une analyse linguistique quelque peu différente, en particulier pour la seconde partie de l’œuvre, où il faut avant tout s’en tenir au critère formel. La compréhension traditionnelle du texte repose sur le modèle suivant: adresse – caractérisation négative du destinataire – justification de cette caractérisation. Autrement dit: « Salut, maître de maison, tu n’es pas notre bon petit père; si tu veux boire, mais ne veux pas donner d’argent. » Une autre interprétation est proposée: salutation – adresse polie (du chanteur de Noël au maître de maison) – injonction-demande exprimée par un infinitif. Autrement dit: « Bonjour, maître de maison, petit père; si tu veux (visiteur, petit Jésus), donne à boire, si tu ne veux pas, donne une pièce », ou « Salut, monsieur, notre bon petit père; si tu veux (visiteur, petit Jésus), donne à boire, si tu ne veux pas, donne une pièce. »
6 Zíbrt en a publié deux (1905).
7 L’interjection donnerait au texte une autre fonction expressive, mais elle n’est pas indispensable. On peut aussi s’en tenir à la formule traditionnelle « salut, monsieur ». Dans ce cas, nous aurions deux vocatifs consécutifs, ce qui est normal: le folklore abonde en tautologies: « Salut, monsieur, bon petit père... »
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La lecture proposée du texte placerait la petite œuvre prussienne dans la prestigieuse lignée des monuments écrits, qui commence avec Gilgamesh et se termine, dans le domaine de sa proche parente, par la chronique de 1262 en lituanien. Il ne différerait essentiellement de la légende de Sovijus que par sa langue. Ainsi, le plus ancien texte balte pourrait aussi être la plus ancienne œuvre du folklore balte consignée dans sa langue originale.
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Quatrain / couplet de Bâle: exemple de demande de cadeaux
RÉSUMÉ
Une célèbre inscription prussienne, découverte en 1975 dans l’un des codex de la Bibliothèque publique et universitaire de Bâle, est encore considérée comme le plus ancien texte balte. Elle est souvent interprétée dans le contexte d’une plaisanterie d’étudiant, assez peu réussie du point de vue grammatical. Une interprétation conventionnelle
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demande déjà à être vérifiée; cette démarche est activement motivée par une autre interprétation du contenu du texte et par d’autres candidats à l’attribution du couplet prussien.
Une lecture alternative commence par l’étiologie du texte. La question de l’auteur est brièvement examinée: un Prussien a-t-il composé seul la phrase entière, ou a-t-il repris une formule toute faite? Cette approche permet de distinguer, dans l’inscription prussienne, la strate des caractéristiques textuelles orales, c’est-à-dire folkloriques, de celle qui relève de l’auteur. En supprimant les ajouts, on tente de reconstituer la forme première, autrement dit le quatrain chanté ou récitatif effectivement utilisé.
L’auteur s’intéresse ensuite au rapport entre un fragment de texte prussien et un colophon latin, qui précise le moment de la transcription de la source, à savoir la veille de l’Épiphanie. La saison et les chants associés à cette période de l’année permettent, voire imposent, de tenter d’établir un lien avec les chants de Noël comportant des motifs explicites de demandes de cadeaux.
L’analyse des mots pris individuellement commence par l’expression Kayle rekyfe, interprétée non comme une formule d’adresse, « Bonjour, Monsieur », mais comme une salutation, « Bonjour », qui rappelle par sa composition, par exemple, le lituanien Skalsink dieve et le tchèque Pozdrav pánbůh. L’impératif expliquerait l’emploi d’un « e additif » dans le mot Kayle ainsi que le lexème rekyfe, « Dieu ». La présence d’une interjection à cet endroit serait également confortée par la poétique des chants de Noël, car les visites au domicile d’autrui étaient étroitement liées aux salutations appropriées de l’hôte et de l’hôtesse.
Dans la composition des chants de Noël, l’adresse aux personnes rencontrées pouvait occuper la position suivante. Dans le texte prussien, elle est exprimée par la forme vocative thewelyfe. Le mot labonache qui le précède est interprété par Schmid comme signifiant « notre bon ». Sont également envisagés: Epiteton constans « bienfaiteur », une forme impérative signifiant « apporte la richesse », et un substantif au vocatif signifiant « hôte », interprétations qui conforteraient elles aussi la tradition de la quête.
On envisage que le mot thoneaw désigne une personne précise nommée (An)tonio. Des exemples montrent que l’emploi de noms propres dans les chants de Noël est un phénomène courant, ce qui vient à son tour étayer le caractère facultatif de thoneaw.
L’interprétation de la fin du texte prussien repose sur un critère formel qui permet de reconstituer l’élément de demande ordonnée des chants de Noël, exprimé à l’impératif: « S’il (le chanteur de Noël) le souhaite, donnez-lui à boire; sinon, apportez-lui un denier. » Une ressemblance apparaît au niveau syntaxique.
Alors que les choses réclamées par les chanteurs de Noël témoignent de leur appartenance sociale, l’attention se porte sur les coutumes tchèques des XIVth–XVth siècles. Il est conclu qu’un texte formulé de la sorte conviendrait davantage à des ecclésiastiques de rang inférieur.