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ZIGMAS ZINKEVIČIUS

Axes de recherche: baltistique, histoire de la langue lituanienne, dialectologie, onomastique.

LES ÉTRANGETÉS DE LA LINGUISTIQUE LITUANIENNE À L’ÉPOQUE BOLCHEVIQUE. QUELQUES ÉPISODES DE SOUVENIRS

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les linguistes théoriciens qui travaillaient dans le domaine de l’histoire de la langue quittèrent la Lituanie pour l’Ouest afin d’échapper à la terreur bolchevique imminente. En Lituanie, il ne resta pour l’essentiel que des praticiens de la langue, dont le plus important était le professeur Juozas Balčikonis.

Jonas Kruopas et Juozas Senkus furent les deux seuls parmi ceux qui étaient restés à pouvoir enseigner à l’Université les disciplines théoriques de la lituanistique. Mais ils étaient harcelés par les bolcheviks et finirent par être complètement chassés de l’Université. Après cela, le niveau théorique des cours de lituanistique baissa considérablement.

L’un des principaux « apôtres » du bolchevisme en Lituanie, qui contribua à faire expulser J. Kruopas et J. Senkus de l’Université, était Stanislovas Lazutka. Né en Sibérie, il était descendant de déportés de 1863. À l’automne 1945, il arriva en Lituanie et s’inscrivit à l’Université de Vilnius. Il étudia l’histoire. Il était dans la même promotion que moi, si bien que je le connaissais bien à l’époque, d’autant plus que j’eus à souffrir de lui passablement. Au début, il parlait mal le lituanien. Officiellement, il se faisait appeler Stanislav Lazutkin. Pendant ses études, il travaillait déjà comme chargé de cours en marxisme-léninisme. Il devint rapidement responsable du Parti à l’Université (alors qu’il était étudiant!). À partir de ce moment-là, Stanislav Lazutkin redevint Stanislovas Lazutka.

Dans le but de bolcheviser et de russifier la Lituanie, et d’inculquer à tous les Lituaniens la « foi » bolchevique, il agissait sans ménagement et sans tenir compte de personne. Il accordait une grande attention à l’enseignement supérieur. Il en écartait tous les enseignants dont les opinions n’étaient pas bolcheviques. Les chercheurs lituanistes étaient sans doute ceux qui le dérangeaient le plus. Il les persécutait partout.

S. Lazutka était épaulé par des « vagabonds venus de la vaste patrie », tels que V. Kulešovas et Valentinas Neupokojevas, qui furent pendant quelque temps responsables du Parti à la faculté et persécutèrent les enseignants lituaniens.

De nombreux arrivants en Lituanie s’installèrent à l’Université de Vilnius. Ils ne songeaient même pas à apprendre le lituanien. Ils enseignaient les disciplines marxistes, bien sûr en russe. À cette époque, les étudiants comprenaient encore à peine cette langue. Les examens se déroulaient par l’intermédiaire d’un interprète lituanien, parmi lesquels il y avait des gens honnêtes. En témoignent les conseils qu’ils donnaient aux étudiants examinés: « Raconte ce que tu veux, moi je traduirai comme il faut. »

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Il y avait aussi des visiteurs qui semblaient vouloir apprendre le lituanien, mais qui n’en tiraient finalement rien de bon. L’exemple suivant l’illustre. J’avais reçu une « mission sociale »: enseigner le lituanien au professeur Henri Gabrielian, débarqué d’Arménie (on disait qu’il avait été expulsé pour certains « écarts » par rapport à la ligne du Parti). Je me suis attelé à cette tâche avec enthousiasme. Mais après quelques leçons, le professeur déclara qu’il connaissait déjà suffisamment le lituanien et qu’il ne viendrait plus aux cours. Peu après, un incident cocasse se produisit. Gabrielian exigeait en effet que l’étudiant interrogé présente le résumé qu’il avait lui-même rédigé des œuvres des « coryphées » du marxisme. Lorsque le lituaniste Kazys Pakalka lui présenta un tel résumé, Gabrielian jeta un regard sur la couverture du cahier et se mit à réprimander Pakalka, lui reprochant d’avoir apporté non pas son propre résumé, mais celui d’un autre étudiant, du nom de Santraukos. Après cet épisode, on se moqua longtemps, à la faculté, de la connaissance du lituanien de Gabrielian.

Il ne fait aucun doute que l’« activité » soviétique et russificatrice des visiteurs dirigés par Lazutka a entravé pendant longtemps les progrès de la lituanistique (des études baltiques) en Lituanie.

Au début, la littérature scientifique et linguistique publiée à l’étranger ne parvenait presque pas en Lituanie. Les livres de lituanistique envoyés de l’étranger aboutissaient dans le « fonds spécial » et devenaient pratiquement inaccessibles aux chercheurs.

Plus tard, nous recevions un peu de littérature balte de la part de chercheurs baltes occidentaux, généralement de ceux qui réussissaient à obtenir l’autorisation de venir aux conférences scientifiques en Lituanie. Il n’y avait pas de Lituaniens parmi eux; la littérature lituanienne publiée à l’étranger, qui nous intéressait tout particulièrement, ne nous parvenait donc presque jamais. Il y avait bien sûr des exceptions. Des hommes courageux se présentaient, qui se consacraient à cette sainte tâche. Je vais raconter l’histoire de l’un d’eux, avec qui j’ai eu de nombreux échanges.

À partir des années 1980 environ, des touristes occidentaux de passage à Vilnius ont commencé à venir me voir à la chaire et à me remettre des livres de linguistique publiés en Occident, parmi lesquels des ouvrages en lituanien. Ils ne savaient pas qui envoyait ces livres. Ils disaient les avoir reçus d’une personne inconnue. Comme ces ouvrages étaient très précieux, qu’ils étaient le plus souvent écrits par des Lituaniens émigrés et qu’ils nous étaient indispensables, je me doutais que cette transmission clandestine de livres était organisée par quelqu’un qui connaissait bien la linguistique lituanienne. Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert qu’il s’agissait d’Aleksandras Dundulis.

En 1983, il s’est rendu en Lituanie avec un groupe de Lituaniens des États-Unis. Je l’ai accueilli à l’aéroport. J’ai réussi à l’emmener chez moi pour quelques heures (cela était interdit). J’ai alors eu l’occasion de faire plus ample connaissance avec lui. Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite. Lors d’une visite d’A. Dundulis chez moi, voulant le remercier, je lui ai demandé ce qu’il désirait le plus. « Rendre visite à la tombe de mes parents, à Tverečius », me répondit-il. Je me suis adressé au ministre des Affaires étrangères de la RSS de Lituanie de l’époque, Vytautas Zenkevičius, dont le nom de famille ne différait du mien que d’une lettre. Nous étions tous deux originaires d’Ukmergė, mais nous n’étions pas parents. Nous avions étudié dans la même classe. Il n’avait pas terminé le lycée et était devenu un personnage important du mouvement bolchevique. À ma demande, il autorisa A. Dundulis à se rendre à Tverečius, mais exigea que je l’y conduise moi-même dans ma voiture et que je ne m’arrête nulle part en chemin.

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Lietuvių kalbotyros bolševikmečiu keistenybės. Keli atsiminimų epizodai

Séjour à Chicago (début décembre 1985). Assises: Janina Zinkevčiūtė-Rupeikienė, Aleksandras Dundulis, Stasė Vaškelienė, Aleksandras Tornau; debout (de gauche à droite): Bronius Kviklys, Zigmas Zinkevčius, Gražutė Šlapelytė-Sirutienė, Julija Švabaitė-Gylienė, le père jésuite Juozas Vaišnys; au bord de la photo: Sofija Jelionienė et d’autres.

Nous sommes arrivés au cimetière sans encombre. Je ne peux oublier la scène qui m’avait alors bouleversé: Dundulis, agenouillé dans la boue (une petite pluie tombait) près de la tombe de ses parents, tenant une petite motte de terre prise sur la tombe et nouée dans un mouchoir.

Un tracteur passa sur la route. Il s’arrêta à notre hauteur. C’était le fils du frère défunt d’A. Dundulis. Il proposa de remorquer ma voiture à travers le terrain détrempé jusqu’à la maison natale de Dundulis, qu’il n’avait pas revue depuis plus de 40 ans. Les yeux de Dundulis brillaient de joie. Je décidai de prendre le risque. Heureusement, nous ne nous sommes pas embourbés. Sur le seuil de la maison, nous accueillit la veuve du frère défunt de Dundulis, si bouleversée qu’elle pouvait à peine balbutier: « Oh Jésus, oh Jésus! » — « Ce n’est pas Jésus, c’est Aleksandras », dit calmement Dundulis. On nous fit asseoir à table. Les voisins se rassemblèrent. Ils respectèrent scrupuleusement ma demande de ne parler à personne de cette rencontre. Nous sommes rentrés sans encombre à Vilnius. Personne ne nous a dénoncés.

Lorsque je me remettais d’un infarctus en 1985, Dundulis prit grand soin de moi et m’envoya des médicaments des États-Unis.

À la fin de la même année, je devais participer au symposium mondial des sciences et de la création des Lituaniens, à Chicago. À l’aéroport O’Hare, Dundulis et ses amis m’attendaient.

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J’ai assisté à la réception organisée pour son 75e anniversaire. J’ai été ému par le « coin Zinkevičius » aménagé dans son appartement, qu’il louait chez ses amis, les Tamulis; il comprenait aussi un espace MiMi (mes petits-enfants Mindaugas et Mildutė). Dundulis était devenu une sorte de membre de notre famille. Lorsque le Renouveau national a commencé, Dundulis débordait de joie et m’appelait sans cesse. Le soir même où le Conseil suprême dirigé par Vytautas Landsbergis (plus tard appelé Seimas de la restauration) proclama le rétablissement de l’indépendance de la Lituanie, le téléphone sonna dans mon appartement. Dundulis nous félicita et dit qu’il était heureux d’avoir vécu jusqu’à cette heure, la plus heureuse de sa vie. « Maintenant, je peux mourir en paix », parvint-il à dire d’une voix faible, celle d’un homme malade.

Aleksandras Dundulis

A. Dundulis mourut peu après à Chicago. L’ingénieur Arvydas Tamulis exécuta sa dernière demande: il rapporta l’urne contenant les cendres du défunt, que nous avons déposée dans la tombe de ses parents. Il avait fabriqué lui-même cette urne avant le Renouveau national: une petite boîte en forme de livre portant l’inscription « Dieu, sauve la patrie, la Lituanie ».

J’ai remis au département des manuscrits de l’Université de Vilnius les manuscrits et autres documents laissés par A. Dundulis, qui m’avaient été envoyés de Chicago.

Je me suis rendu pour la dernière fois sur la tombe d’A. Dundulis, dans la région de Tverečius, le 18 octobre 2003, avec des membres du club de Švenčionys à Vilnius.

Aleksandras Dundulis a discrètement consacré toute sa vie à une œuvre d’une grande portée. Il ne cherchait pas à se faire connaître. Il a apporté à la lituanistique autant que ceux dont les noms sont largement connus.

En organisant chez nous la diffusion de littérature interdite sous le régime bolchevique, il fit preuve d’une ingéniosité remarquable. Tel l’éditeur clandestin de livres de l’évêque Valančius. Une clandestinité absolue! Les ouvrages reçus étaient rarement montrés à qui que ce soit. Seulement en cas de nécessité absolue. Mais ils furent d’un immense apport à la lituanistique. Il approvisionnait les linguistes lituaniens, isolés du monde, en publications lituanistiques éditées dans l’émigration, notamment en linguistique, qui nous étaient alors plus précieuses que l’or.

Remis le 14 octobre 2014.

ZIGMAS ZINKEVIČIUS

Justiniškių 41-24, LT-05127 Vilnius, Lituanie

[email protected]

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