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VOLKER KOHLHEIM

Bayreuth

Domaines de recherche scientifique: onomastique littéraire, théorie des noms, anthroponymie, hodonymie.

DOI: doi.org/10.35321/all84-10

EDUARD BEREND ET LES DÉBUTS DE L’ONOMASTIQUE LITTÉRAIRE ALLEMANDE

Eduard Berend et les origines de l’onomastique littéraire allemande

ANNOTATION

En 1942, l’éditeur des œuvres de Jean Paul, Eduard Berend, publia depuis son exil suisse un article sur la dénomination chez Jean Paul, qui peut être considéré comme le texte fondateur de l’onomastique littéraire scientifique moderne. Il y montre non seulement comment Jean Paul en est venu à ses noms très souvent excentriques, mais caractérise aussi en détail la dénomination poétique du poète. Ce faisant, il esquisse, tantôt explicitement, tantôt implicitement, la méthodologie d’une future onomastique littéraire scientifique.

MOTS-CLÉS: Eduard Berend, Jean Paul, onomastique littéraire, méthodologie, onomastique littéraire comparée, phonémosémantique, nombre de syllabes, socio-onomastique, noms parlants, nom antithétique/brisé.

ANNOTATION

En 1942, l’éditeur des œuvres du poète allemand Jean Paul (Richter), Eduard Berend, publia depuis son exil suisse un article sur les pratiques de dénomination poétique de Jean Paul. Cet article peut être considéré comme le texte fondateur de l’onomastique littéraire scientifique. Berend ne montre pas seulement comment Jean Paul trouvait ses noms, mais propose une analyse détaillée de sa pratique de dénomination. Ainsi, en partie explicitement, en partie implicitement, Berend élabore une méthodologie de la future onomastique littéraire scientifique.

MOTS-CLÉS: Eduard Berend, Jean Paul, onomastique littéraire, méthodologie, onomastique littéraire comparée, phonémosémantique, nombre de syllabes, socio-onomastique, noms parlants/cratyliques, nom antithétique/brisé.

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1. UNE VIE DE PHILOLOGUE CONSACRÉE À JEAN PAUL

Il n’est certainement pas tout à fait faux de faire remonter les débuts d’une onomastique littéraire scientifique allemande à l’année 1942. Cette année-là paraît, dans la revue américaine Publications of the Modern Language Association of America, en langue allemande, le vaste article La dénomination chez Jean Paul d’Eduard Berend. Disons d’emblée que cet article contient bien davantage que ne le promet son titre: rien de moins qu’une esquisse prémonitoire de l’onomastique littéraire, qui n’existait pas encore à cette époque, développée à partir d’une présentation exemplaire des techniques de dénomination du poète Jean Paul (Richter) (1763–1825).

Mais qui était Eduard Berend? Né en 1883 à Hanovre, il était issu d’une famille juive bourgeoise aisée¹. Son père, Emil Berend (1846–1920), était avocat et notaire et accéda au titre de conseiller secret de justice. Dès ses études, le jeune Eduard Berend fut fasciné par les écrits de Jean Paul, si bien qu’il acheva en 1907 ses études par un doctorat en philologie allemande, avec une thèse consacrée au sujet L’esthétique de Jean Paul². Jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Berend fut érudit indépendant à Munich, mais conçut déjà à cette époque le projet d’une édition complète des œuvres de Jean Paul, avec le soutien du spécialiste de littérature Julius Petersen. Après la fin de la guerre, à laquelle Berend avait participé comme volontaire, il prépara d’abord une édition de la correspondance de Jean Paul; en 1927, l’Académie prussienne des sciences le chargea d’éditer les œuvres de Jean Paul, tâche gigantesque à laquelle il s’attela jusqu’en 1938, année où on lui signifia qu’il devait quitter immédiatement l’Allemagne. Il réussit certes à gagner la Suisse, mais ne parvint pas à réaliser l’émigration espérée aux États-Unis. Après la fin de la guerre, l’Académie allemande des sciences lui demanda de reprendre la direction éditoriale des volumes encore manquants de l’édition historico-critique de Jean Paul, mais ce n’est qu’en 1957 qu’il put reprendre son activité à Marbach am Neckar. Avant sa mort, en 1973, Eduard Berend reçut encore de nombreuses distinctions; entre autres, le Land de Bade-Wurtemberg lui décerna le titre de « professeur » en 1957, et il reçut en 1963 le titre de docteur honoris causa de l’Université libre de Berlin.

Cette esquisse biographique aura fait apparaître qu’Eduard Berend, lorsqu’il rédigea au début des années 1940, dans son exil suisse, un article sur la dénomination chez Jean Paul,

¹ Les données biographiques sont tirées de Knickmann (1994/1995).

² Paru en 1909 chez Duncker, Berlin.

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y était parfaitement préparé. Non seulement, en tant qu’éditeur des œuvres de Jean Paul, il les connaissait mieux que quiconque, mais il était également familier de la grande quantité de notes et d’extraits conservés dans les carnets et cahiers de l’écrivain (à ce sujet, voir Müller 1988). S’il s’intéressa précisément à la dénomination chez Jean Paul, c’était probablement, d’une part, parce que, contrairement par exemple à Goethe, « ennemi des noms » (824), Jean Paul emploie une quantité innombrable de noms de personnes et de lieux, et, d’autre part, parce que Jean Paul lui avait pour ainsi dire montré la voie, puisqu’il avait été « l’un des premiers à s’exprimer théoriquement sur la question du choix des noms poétiques » (822)³. Ces remarques figurent au §74 de la deuxième édition de sa Vorschule der Ästhetik de 1804 et commencent par l’aphorisme suivant: « Même la petite chose qu’est le fait de donner un nom n’en est guère une » (Jean Paul 2015: 175). Mais revenons à l’article d’Eduard Berend et demandons-nous ce qu’il a à nous apprendre sur l’onomastique littéraire.

2. ESQUISSE D’UNE FUTURE ONOMASTIQUE LITTÉRAIRE

Au début de son article, Berend esquisse de manière visionnaire l’avenir de l’onomastique littéraire: il serait certes souhaitable, mais extrêmement difficile à réaliser, « de répondre, dans l’extension temporelle et spatiale la plus large possible, à la question de savoir selon quelles considérations et quels principes les poètes ont baptisé leurs personnages inventés; les différences entre les époques, les peuples et les langues se refléteraient clairement dans ce miroir » (820). Pour Berend lui-même, il s’agissait d’un projet utopique, notamment parce qu’il supposait encore qu’un chercheur isolé entreprendrait cette tâche. Pourtant, sans employer encore ce terme, Berend a déjà conçu ici une onomastique littéraire comparatiste globale, un projet qui, grâce aux possibilités informatiques actuelles, semble être devenu réalisable. Il convient de renvoyer aux travaux de la linguiste néerlandaise Karina van Dalen-Oskam, qui a fait développer des programmes informatiques capables de reconnaître assez correctement les noms dans les textes numérisés et de les classer également selon certains critères. Grâce à ces outils dits named entity recognition and classification tools, il est possible d’examiner de grandes quantités de textes numérisés du point de vue de

³ Résidant à Genève, E. Berend applique l’orthographe suisse, qui ne connaissait déjà pas le « ß » à cette époque.

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analyser et comparer l’emploi et la fonction des noms (van Dalen-Oskam 2016).

Dans la suite, Berend formule des exigences à l’égard de l’interprète des noms littéraires. Dans l’étude poéto-onomastique, « ce n’est pas tant le sens direct et la sonorité du nom qui importent que les multiples nuances qui résonnent avec lui, les associations plus ou moins proches qui s’y rattachent » (820). Si Berend parle ici, d’une part, des « multiples nuances » et, d’autre part, des « associations plus ou moins proches », on peut sans doute y reconnaître déjà la même différenciation qui, plus tard, dans une perspective systémique, conduisit à distinguer les « valeurs intrasystémiques » et les « valeurs extrasystémiques » du nom poétique: parmi les « valeurs intrasystémiques » figurent le niveau phonologique, la symbolique sonore des noms, tout ce que l’on peut appeler la phonémosémantique; figurent des moyens stylistiques tels que la répétition des noms et le parallélisme, l’opposition et l’allitération; figure enfin la sémantique des « noms parlants » (Kohlheim V. 2019: 32–36). En revanche, les « valeurs extrasystémiques » sont les relations intertextuelles et intercontextuelles avec des personnes ou des lieux fictionnels ou réels (Kohlheim V. 2019: 36–40). Dans ce contexte, Berend aborde également des questions de traduction, en signalant les difficultés auxquelles se trouve confronté le traducteur de noms parlants, c’est-à-dire de noms sémantiquement transparents (821; cf. Kohlheim V. 2019: 291–309).

Il est également intéressant que Berend aborde déjà, dans son traité poéto-onomastique, des aspects relevant de la théorie des genres: il constate qu’il faut distinguer, d’une part, « entre les œuvres poétiques sérieuses et comiques, idéalistes et réalistes », « et sans doute aussi entre les œuvres épiques et dramatiques; car, dans les unes comme dans les autres, les noms sont soumis à des conditions très différentes » (821). Alors que, sur scène, l’impression extérieure produite par le personnage et son comportement sont déterminants et que le nom ne joue qu’un rôle secondaire, « dans le récit, en revanche, [...] le nom contribue pour une large part à susciter une représentation déterminée de son porteur » (321). On remarque que Berend mentionne ici l’épique et le dramatique, mais non la poésie lyrique. Il existe certes des poèmes qui ne contiennent aucun nom propre (Mörike: Im Nebel ruhet noch die Welt, / Noch träumen Wald und Wiesen...), mais, d’un autre côté, les noms peuvent imprégner toute l’atmosphère d’un poème (Mörike: Wie heißt König Ringangs Töchterlein? / Rohtraut, Schön-Rohtraut...⁴

⁴ Sur le Schön-Rohtraut de Mörike, voir Schildberg-Schroth 1995: 183-142. Sur les noms propres dans la poésie lyrique, voir Gottschalk 2009.

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Berend aborde même des aspects relevant de l’esthétique de la production, bien qu’il n’emploie pas encore ce terme. Il critique ainsi les maladresses « commises par certains écrivains dans le choix de noms étrangers », par exemple Carlyle, qui a donné au héros de son roman Sartor Resartus (1834) « l’impossible nom de Teufelsdröck » (820). Plus important encore: lorsqu’il constate que Jean Paul dit « non sans raison, à une occasion, que les héroïnes et les héros de ses romans ne pourraient tout simplement pas exister sans leurs délicieux noms » (821), il s’approche déjà beaucoup de l’idée que c’est en réalité le nom qui constitue le personnage (Kohlheim V. 2019: 25–28).

3.

LE CHOIX DES NOMS DE JEAN PAUL, PRÉCURSEUR DE L’AVENIR

Afin de rendre justice à l’originalité du choix des noms de Jean Paul, il le distingue d’abord des usages de dénomination littéraire de ses contemporains, fournissant ainsi lui-même de premières indications pour une histoire de la littérature « à partir du nom ». À l’époque de Jean Paul, écrit Berend, « l’ancienne coutume, ou plutôt mauvaise coutume, de désigner les noms de personnes ou de lieux par des lettres isolées, le plus souvent l’initiale, ou par des astérisques, régnait encore largement, par exemple dans l’Histoire de la comtesse suédoise de G. de Gellert » (823). D’autres, Goethe par exemple, ne donnaient souvent à la place du nom qu’une profession ou l’état civil: « l’architecte, le capitaine; la mère, l’oncle » (823). En revanche, l’anonymat déplaisait à Jean Paul, même dans la vie réelle: « Si je ne connais d’un être inconnu », cite Berend en reprenant le poète, « que le nom, il m’est plus individuel et plus proche du cœur que sans celui-ci » (824). Berend reconnaît ainsi au poète une intuition théorique sur le nom qui ne semble s’imposer que lentement, à savoir que la fonction principale du nom propre n’est pas la fonction d’identification, mais la fonction d’individualisation (cf. Windberger-Heidenkummer 2011: 20, note 1).

Jean Paul évitait également l’usage alors courant consistant à attribuer des noms peu remarquables, mais à consonance poétique, tels que « Waldheim, Sternheim, Hohenthal » (825). Il participait aussi très peu à la mode contemporaine qui consistait à nommer les personnages de roman par des surnoms professionnels correspondant à leurs activités: appeler ainsi un cordonnier Pech ou Pfriem, ou un marchand Pfeffer (826) – ce qui n’était au fond qu’une autre forme d’anonymat. De manière générale, Jean Paul éprouvait de l’aversion pour les noms qui « parlent » directement: « Si je m’appelais Père ou Enfant ou Gutsmuths, il y a longtemps que j’aurais abandonné ces noms », cite Berend à partir des notes autobiographiques de Jean Paul, le soi-disant Vitabuch (826). Berend voit ici en Jean Paul un innovateur de la dénomination littéraire, mais il

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le XIXe siècle ne l’a pas suivi dans son rejet des noms parlants: la littérature du réalisme – et pas seulement la littérature allemande – en regorge. En ce sens, Jean Paul était très en avance sur son siècle; ce n’est qu’au XXe siècle que l’on commença à rejeter les noms ostensiblement parlants. Citons, à titre d’exemple, l’écrivain Hans Bender, qui répond par lettre en 1991 à une demande: « Je n’aime pas les noms pittoresques, ironiques, comiques. [...] Ils indiquent au lecteur comment il doit se représenter les personnages: bavard, bedonnant, vaniteux, miteux, etc. » (Debus 2002: 130). Les paroles prophétiques que Ludwig Börne prononça dans son discours commémoratif consacré à Jean Paul, le 2 décembre 1825 à Francfort-sur-le-Main, s’appliquent donc aussi à la dénomination chez Jean Paul: « Lui, cependant, se tient patiemment à la porte du XXe siècle et attend en souriant que son peuple traînard le rejoigne » (Börne 1993: 184).

4. LES SOURCES DES NOMS DE JEAN PAUL

Mais comment Jean Paul trouvait-il ses nombreux noms? Berend est à même de fournir la meilleure réponse à cette question, puisqu’il connaissait bien les matériaux de travail laissés par le poète. Il rapporte ainsi l’existence d’un « cahier de collecte » de Jean Paul, commencé probablement dès 1789, qui contient une « liste très étendue de noms de lieux et de personnes » (828). De cette collection contenant « environ 2 000 noms de lieux et de personnes » (832), il ressort que Jean Paul « profitait de toute occasion qui s’offrait à lui pour enrichir sa collection de noms » (833). Il a d’abord dû noter de nombreux noms de sa patrie franconienne: « Il suffit de se promener une seule fois dans les rues de Hof ou de Bayreuth pour voir surgir à chaque instant, sur une enseigne de porte ou de magasin, un nom familier tiré des œuvres de Jean Paul » (833). Et ses « récits de voyage » peuvent être suivis précisément sur la carte (Kohlheim V. 2015). Mais ensuite, selon Berend, il excerpa des calendriers, des dictionnaires et des grammaires français et anglais. Il tira des noms anciens allemands comme Theoda du livre Über deutsche Vornamen und Geschlechtsnamen de Tilemann Dothias Wiarda, paru en 1800; il excerpa les noms de lieux dans les manuels géographiques courants de son époque (833 sq.). Jean Paul n’inventa que très rarement ses noms, parfois assez remarquables (834), mais il modifia légèrement des toponymes existants. À cette fin, il s’était constitué des collections de morphèmes toponymiques, tels que « Ober-, Unter-, Mittel-, Alt-, Frei-, Kirch-, -berg, -thal, -rode, -hofen, -fingen, -weiler, -hagen, -stetten » (835). Il lui arrivait aussi de déplacer dans d’autres régions des lieux portant des noms réels,

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ainsi, dans le roman Siebenkäs (1796), le Kuhschnappel saxon en Souabe (cf. Kohlheim V. 2019: 179–181).

Berend signale une autre particularité, probablement unique, des collections de noms de Jean Paul: leur division en noms « bons » et « mauvais », voire « fâcheux », aussi bien pour les noms de lieux que pour les noms de personnes. Comme l’a compris Berend, il ne s’agit pas seulement d’une séparation entre personnages moralement bons et mauvais, mais aussi d’une distinction sociale entre les classes supérieures et inférieures, à laquelle correspondent traditionnellement le sérieux et le comique (830). « Il est révélateur à cet égard », écrit Berend, « que les noms étrangers prédominent fortement parmi les noms “bons” », par exemple « Machy, Selis, Lorgna, Düchauffour, Ancillon, Almeria, le Baut, Davila [...] » (830). Les noms « fâcheux », en revanche, sont: « Streichert, Meuseler, Astmann, Stechmann, Banspach, Beez, Franzen, Fokeln [...] » (831).

Berend voit la raison profonde de la diversité des noms de Jean Paul dans la conception que le poète se fait de l’humour: Jean Paul, écrit Berend, « avait [...] compris [...] que l’humour, parce qu’il repose sur le contraste entre le monde sensible et l’idée, doit tout individualiser autant que possible, jusque dans les moindres détails » (828). Par cet art de « l’individualisation humoristique de toutes les personnes et de tous les états », Jean Paul prépare, selon Berend, le réalisme ultérieur du XIXe siècle et l’anticipe en partie (828).

5. ANALYSE FINE DE LA DÉNOMINATION CHEZ JEAN PAUL

Le traité de Berend se poursuit par une analyse fine et exemplaire de la dénomination littéraire chez Jean Paul. Il étudie ainsi le nombre de syllabes des noms propres et constate que, chez Jean Paul, les personnes ou les lieux insignifiants reçoivent des noms monosyllabiques (« Kob, Kolb, Lind, Knef, Lerch, Stark, Fisch [...] »), tandis que les noms des objets importants comportent plusieurs syllabes (837). Il a sans doute ainsi reconnu un fait d’ordre général. Berend mentionne lui-même encore Fontane, qui aurait procédé de manière analogue (836 sq.); le fait que, dans le domaine anglophone également, un nombre de syllabes plus élevé soit corrélé à un statut social supérieur est par exemple suggéré par la remarque de Mr Chucks dans le roman de Frederick Marryat Peter Simple (1834): « When I was in good society, I [...] seldom bowed, Sir, to anything under three syllables » (cité d’après Hengst, Sobanski 2000: 81). Berend s’intéresse également au consonantisme des noms propres de Jean Paul et constate que de nombreux noms se terminent par [s], ce qui, en combinaison avec une consonne précédente, « possède une grande force onomatopéique et produit généralement un effet plus ou moins comique » (838). Berend cite comme exemples « Kuhpanz,

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Renovanz, Veldenz […] » (839). Jean Paul ajoute volontiers à ses noms les suffixes diminutifs -lein ou les abrégements du Sud de l’Allemagne -le et -el, ce qui confère à ses personnages « une allure aimable, inoffensive, anti-héroïque. C’est pourquoi presque tous les “héros” des idylles et des humoresques de Jean Paul appartiennent à ce groupe: Fixlein, Krönlein, Schmelzle, Fälbel, Freude[l], Fibel, Vierneissel » (839). La phonémosémantique des voyelles est surtout importante: « Les personnes désagréables ont souvent un Ö long dans la syllabe accentuée, par exemple Oefel, Oehrmann […] » (842). Les Ä et E longs ont eux aussi une connotation négative: « Blaise, Flätz, […] Egelkraut » (842). Lorsque Berend constate en outre que « le I long porte un caractère résolument aimable », tandis que les A et O longs caractérisent « des figures nobles et élevées, par exemple Albano, Cesara, Liane, Beata […] » (842), il se trouve en parfait accord avec les résultats les plus récents de la recherche sur la phonémosémantique, selon lesquels la voyelle [i] est presque universellement associée à la représentation du petit, tandis que les voyelles [o] et [u] le sont à celle du grand (Elsen 2015: 29). Berend diagnostique également des traits socio-onomastiques dans la dénomination chez Jean Paul lorsqu’il constate que « les personnes des classes supérieures portent [...] souvent des noms étrangers, même lorsqu’elles ne sont pas caractérisées par ailleurs comme étrangères ». Les noms français, en revanche, désignent « toujours des caractères fâcheux ou du moins frivoles » (842).

Il a déjà été indiqué que Jean Paul rejetait les noms parlants, c’est-à-dire les noms sémantiquement transparents. Berend constate toutefois qu’en raison de leur grande diffusion, il ne pouvait pas les exclure totalement, « mais il les emploie rarement de manière à ce qu’ils indiquent clairement le caractère ou le rang de leur porteur ». Ainsi, un tel rapport ne saurait guère être établi, ou seulement de manière très artificielle, pour « le conseiller scolaire Stiefel, [...] le bailli Harnisch, le prédicateur matinal Flachs » et d’autres (846).

Enfin, Berend attire l’attention sur une particularité onomastique de Jean Paul, volontiers reprise par les écrivains du réalisme: le nom contradictoire en lui-même. Berend cite ici Attila Schmelzle et Amandus Katzenberger (848). Le contraste réside ici dans les parties diversement connotées du nom complet, le prénom et le nom de famille. Attila Schmelzle, dans le récit Des Feldpredigers Schmelzle Reise nach Flätz (1809), est présenté comme un cas presque pathologique de peur; son nom de famille y renvoie, en évoquant l’idée de ce qui fond et de la mollesse. Lui-même se croit pourtant extrêmement courageux et se considère correctement représenté par son prénom Attila, qui, en tant que nom incarnant, renvoie au chef de guerre hunnique, au « fléau de Dieu » (cf. Kohlheim V. 2019: 67–71). Chez le médecin excentrique Amandus Katzenberger du récit Dr. Katzenbergers Badereise (1809), le nom de famille représente également son être, qui paraît extrêmement griffu et revêche à ses concitoyens.

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Son prénom Amandus, en revanche, un gérondif, désigne quelqu’un qui, pour reprendre la formule pertinente de E. T. A. Hoffmann (1995: 952), « doit et est tenu de », à savoir aimer. En est-il capable, c’est une autre question, mais son prénom évoque un sous-texte qui a sans doute aussi contribué à « égarer les interprètes vers les interprétations les plus opposées » (Ueding 1993: 174). Peter Demetz (1964: 197–201) a introduit le terme de « nom antithétique » pour désigner de tels noms et a cité comme exemples Alonzo Gieshübler de Theodor Fontane (Effi Briest, 1895) et le Dr Niels Wrschowitz (Der Stechlin, 1898) (cf. Kohlheim R. 2019: 176). Gunter Presch, quant à lui, a désigné comme « noms brisés » ces noms dans lesquels peuvent « s’immiscer des contradictions » (Presch 2002: 100), de sorte qu’ils « signifient ceci et son contraire » (ibid., 5), et leur a consacré une monographie entière. Son exemple littéraire était le Tonio Kröger de Thomas Mann – là encore, un nom antithétique dans la droite ligne de Jean Paul.

Berend conclut son article par une appréciation d’ensemble de la dénomination chez Jean Paul. Il rapporte que les noms inhabituels du poète avaient déjà frappé ses contemporains. Ils ne recueillirent pas toujours leur approbation. Charlotte von Kalb admirait Jean Paul, mais elle porta néanmoins le jugement suivant: « Si dévouée que je sois au demi-dieu Jean Paul [...], je suis pourtant très mécontente de son choix des noms » (849). Berend concède aux critiques que le choix des noms de Jean Paul est parfois très « recherché » (850), mais il rappelle que Jean Paul ne voulait pas écrire des romans réalistes; « malgré tout le réalisme des détails, il ne voulait construire qu’un monde imaginaire romantique » (850). En fait, dit Berend à juste titre, « des réalistes affirmés [...] se sont parfois permis bien davantage, par exemple [...] Fontane avec Sahnepott, Thomas Mann avec Klöterjahn, Lobgott Piepsam; Sesemi Weichbrodt, et surtout Raabe avec des noms tels que Schlotterbeck, Ulebeule [...], Knackstert, etc. » (850). Et lorsque Berend conclut son article précurseur par les mots: « Les grands maîtres de l’art narratif du XIXe siècle [...] ont tous été ses élèves directs ou indirects » (850), on pourra formuler la même affirmation au sujet du rapport entre Berend et les chercheurs en noms littéraires à partir du milieu du XXe siècle.

6. RÉSUMÉ: L’ARTICLE DE BEREND COMME TEXTE FONDATEUR DE L’ONOMASTIQUE LITTÉRAIRE

Ce qui précède devait montrer que l’article publié en 1942 par Eduard Berend, l’éditeur des œuvres de Jean Paul, avec le

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Titre La dénomination chez Jean Paul peut être considéré comme un texte fondateur de l’onomastique littéraire scientifique moderne dans l’espace germanophone. Après une brève esquisse de la vie du scientifique judéo-allemand, il s’agissait surtout de mettre en évidence les aspects de son travail qui devaient s’avérer déterminants pour l’avenir de la poétonomastique. Ainsi, E. Berend esquisse dès le début de son article le projet d’une onomastique littéraire comparatiste mondiale, conception qui ne semble être devenue concrètement accessible que maintenant, grâce aux possibilités informatiques actuelles. Des questions relevant de la théorie des genres et concernant la dénomination littéraire sont également abordées, questions qui sont loin d’être définitivement résolues. Berend se penche en outre sur les problèmes de l’esthétique de la production liés à la dénomination littéraire et replace la dénomination de Jean Paul dans son contexte historique. Il peut ainsi montrer que Jean Paul avait des conceptions poétonomastiques proches de celles du XXe siècle. En tant qu’éditeur des œuvres de Jean Paul, Berend était également familiarisé avec ses matériaux de travail, si bien qu’il peut montrer d’où le poète tirait ses noms. Ceux-ci, bien que souvent frappants, sont presque sans exception empruntés à la réalité. Dans son analyse minutieuse et déterminante de la dénomination de Jean Paul, Berend s’intéresse au nombre de syllabes des noms, à leur phonosemantique, à leurs caractéristiques socio-onomastiques, ainsi qu’aux noms antithétiques/brisé de Jean Paul. Pour conclure, Berend apprécie la dénomination de Jean Paul au regard de son adéquation stylistique. Avec ses nombreuses affirmations tournées vers l’avenir, telle est la conclusion de l’article, Berend peut être considéré comme le maître de la présente onomastique littéraire.

LITTÉRATURE

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Debus Friedhelm 2002: Namen in literarischen Werken. (Er–)Findung – Form – Funktion (= Académie des sciences et de la littérature, Mayence, Mémoires de la classe des sciences humaines et sociales, année 2002, no 2), Stuttgart: Steiner.

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Hengst Karlheinz, Sobanski Ines 2000: Les noms propres comme éléments structurants dans le texte littéraire. – English in the Modern World. Festschrift for Hartmut Breitkreuz on the Occasion of his Sixtieth Birthday (= Foreign Language Studies 5), éd. par M. Dakowska, Francfort-sur-le-Main et al.: Lang, 79–101.

Hoffmann E. T. A. 1995: La Fiancée du roi. Un conte conçu d’après la nature – Hoffmann E. T. A. – Die Serapions-Brüder. Gesammelte Erzählungen und Märchen. D’après le texte de la première édition de 1819–21, avec consultation des éditions de C. G. v. Maassen et G. Ellinger, accompagné des notes de W. Segebrecht, révisé et complété par E. Matala de Mazza, 5e éd., Munich: Winkler, 945–995.

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Eduard Berend und die Anfänge der deutschen literarischen Onomastik

van Dalen-Oskam Karina 2016: Approches fondées sur des corpus des noms dans la littérature. – The Oxford Handbook of Names and Naming, éd. par C. Hough, D. Izdebska, Oxford: Oxford University Press, 344–354.

Windberger-Heidenkummer Erika 2011: Monovalence onymique et constitution de classes. Un problème onomastique et ses conséquences méthodologiques. – Methoden der Namenforschung. Methodologie, Methodik und Praxis, éd. par A. Ziegler, E. Windberger-Heidenkummer, Berlin: Akademie Verlag, 29–46.

Eduard Berendas ir vokiečių literatūrinės onomastikos ištakos

RÉSUMÉ

L’article publié en 1942 par l’éditeur des œuvres de Jean Paul (Johann Paul Friedrich Richter), Eduard Berend, sous le titre « La dénomination chez Jean Paul » (« Die Namengebung bei Jean Paul »), peut être considéré comme un texte fondateur de l’onomastique littéraire scientifique moderne dans l’espace germanophone. Après une brève présentation biographique du scientifique juif allemand qui, probablement en exil en Suisse, rédigea son ouvrage sur les particularités de la dénomination chez le poète Jean Paul, suit la vision clairvoyante de l’onomastique littéraire proposée par E. Berend au début de son travail. Elle repose sur une pensée globale et un projet comparatiste mondial, les possibilités de l’informatique contemporaine donnant à cette vision un caractère concret. Cette conception englobe à la fois les aspects théoriques de la classification et les aspects esthétiques de la réalisation. E. Berend situe le phénomène de la dénomination chez Jean Paul dans son contexte historique et montre que Jean Paul était guidé par une représentation poétonomastique caractéristique du XXe siècle. En tant qu’éditeur des œuvres de Jean Paul, E. Berend connaissait également bien les matériaux de son travail et pouvait donc indiquer d’où provenaient les noms employés par le poète. Dans son analyse détaillée de la dénomination chez Jean Paul, E. Berend examine même le nombre de syllabes des noms et leur phonosemantique, ainsi que leurs caractéristiques socio-onomastiques et les noms antithétiques/brisé de Jean Paul; il rend hommage à la justesse de la dénomination chez Jean Paul. Au vu des nombreuses affirmations d’E. Berend ouvrant des perspectives de recherche, formulées dans les conclusions de l’article, celui-ci doit être considéré comme un maître de l’onomastique littéraire contemporaine.

Reçu le 6 avril 2021.

VOLKER KOHLHEIM

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