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TOMÁŠ HOSKOVEC

Cercle linguistique de Prague

Identifiant ORCID: orcid.org/0000-0002-1207-5582

Axes de recherche: linguistique générale et comparée, baltistique, indo-européanistique, philologie englobante, structuralisme, sémiologie.

DOI: doi.org/10.35321/all85-06

LITHUANICA ALITER: L’APPLICATION DE LA PHILOLOGIE ENGLOBANTE AUX ÉTUDES LITUANIENNES

Lithuanica aliter: La philologie englobante appliquée aux études baltes

RÉSUMÉ

S’appuyant sur le livre d’Ilja Lemeškin Lithuanica aliter (2019), l’auteur explique ce qu’est la philologie englobante, développée par le Cercle linguistique de Prague contemporain, et montre comment elle s’applique aux recherches en baltistique. Bien que limitée au XVIe siècle et à la première moitié du XVIIe siècle, son application s’effectue toujours de manière systémique dans le contexte de la culture européenne tout entière, en prenant en compte non seulement les corpus de textes des langues « baltes » (au sens génétique).

MOTS-CLÉS: philologie englobante, structuralisme fonctionnel, linguistique comparée, langues baltes, études lituaniennes, études prussiennes.

ANNOTATION

En rendant compte du livre d’Il’ja Lemeškin Lithuanica aliter et en l’examinant de manière approfondie (Lemeškin 2019), l’auteur explique le programme de la philologie englobante tel qu’il a été élaboré au sein du Cercle linguistique de Prague contemporain, et expose comment la philologie englobante devrait aborder – naturellement, dans un cadre culturel et historique européen, même si elle se limite au 16th et à la première moitié du 17th siècle – l’ensemble de la base matérielle de la linguistique balte, laquelle ne devrait à son tour jamais être limitée aux seules langues baltes sur le plan génétique.

MOTS-CLÉS: philologie englobante, structuralisme fonctionnel, linguistique comparée, langues baltes, lituanien, vieux prussien.

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I.

Billėmai bhe ersinnimai (ci-après – BBE) est le titre de la série dans laquelle la monographie d’Ilja Lemeškin Lithuanica aliter a été publiée et marquée du numéro deux (Lemeškin 2019). En 2015, l’ouvrage Studies in Old Prussian, écrit par William Riegel Schmalstieg (Schmalstieg William Riegel) et soigneusement préparé pour l’édition par Pietro Umberto Dini (Pietro Umberto Dini), a été le premier à paraître successivement chez Vaga (Schmalstieg 2015). Les deux ouvrages relèvent du même style graphique (y compris dans les détails) et se distinguent par une grande qualité éditoriale. Le fait que le premier ait été publié chez Vaga, tandis que le second a été édité par l’Institut de la langue lituanienne, doit être considéré comme un hasard organisationnel: l’essentiel réside dans la cohérence éditoriale de la série BBE.

Que signifie ce titre étrange? Il s’agit d’une formation linguistique artificielle, composée de formes authentiques de mots prussiens. La conjonction bhe apparaît plus de quatre cents fois dans les monuments de la langue prussienne, ce qui n’a rien d’étonnant: elle signifie simplement « et ». Les mots billėmai ir ersinnimai, en revanche, sont des hapax legomena: billėmai (III 13¹¹₋₁₅) ne se rencontre que dans le passage « Dieu et père tout-puissant et miséricordieux, nous te disons louange et grâce » (Mažiulis 1981: 238); ersinnimai (III 65₁₈₋₁₉) n’apparaît qu’une seule fois sous sa forme négative – ni ersinnimai – dans le passage « devant Dieu, tu dois te déclarer coupable de tous les péchés, également de ceux que nous ne connaissons pas non plus » (Mažiulis 1981: 148). Dans la préface du premier volume, le syntagme billėmai bhe ersinnimai est traduit par « nous parlons et connaissons » et expliqué ainsi: « nous parlons de notre propre culture et connaissons la contribution de la culture mondiale à l’étude de notre culture » (BBE I = Schmalstieg 2015: 3). Ainsi, l’objectif est clairement défini: passer d’un milieu linguistique étroit à un vaste domaine culturel.

On ne sait ni si un troisième volume est déjà en préparation, ni de quoi il traitera, mais il faut constater avec satisfaction que les deux volumes – I et II – donnent eux-mêmes une intéressante signification au syntagme mentionné de deux verbes de l’ancien prussien: le numéro I, Studies in Old Prussian, sous-titré A critical review of the relevant literature in the field from 1975 until 2005, récapitule effectivement ce qui a été dit ou écrit sur l’ancien prussien au cours des dernières décennies; le numéro II, Lithuanica aliter (sans sous-titre), montre comment les matériaux de l’ancien prussien devraient être étudiés autrement (en latin aliter), c’est-à-dire de manière nouvelle et appropriée, à l’échelle des liens entre les cultures de toute l’Europe. Une part de cette différence réside également dans le fait que le livre qui étudie systématiquement les monuments de la langue (ancienne) prussienne ne s’intitule pas Pruthenica, comme on pourrait s’y attendre, mais Lithuanica. L’explication apparaîtra vraisemblablement à la fin de cet article.

Dans la suite, nous appellerons l’ancien prussien simplement « prussien »: il n’existe ni moyen prussien ni prussien moderne. Dans le premier volume de BBE, on emploie la formation anglaise Old Prussian – calque du mot allemand altpreußisch, tandis que le mot allemand lui-même

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a été introduit dans la linguistique à l’époque où il était nécessaire, en allemand, de le distinguer de preußisch, au sens politique et étatique. L’auteur du deuxième tome BBE emploie en lituanien l’expression prūsų kalba.

Le corpus des monuments de la langue prussienne est maigre: les colophons de Bâle et de Crète, les dictionnaires d’Elbing et de Grünau, deux éditions luthériennes du Catéchisme et l’Enchiridion de Luther. C’est tout ce que comprennent les textes prussiens qui furent consciemment créés pour fonctionner en langue prussienne, devenant les moyens fixés des actes de communication collective. Les gloses, trouvées dans des manuscrits du XIIIe au XVIe siècle, et les exemples fournis par les ouvrages d’ethnographie consacrés aux Prussiens, publiés du XVIe au XVIIIe siècle, doivent être considérés comme des monuments linguistiques fortuits. Ni les premières ni les seconds n’étaient directement destinés à la communication linguistique. Les premières apparurent comme des notes personnelles du propriétaire ou de l’utilisateur du livre¹; les seconds, réunis à des fins de collection de curiosités et d’antiquités, devaient accroître le prestige de l’écrivain qui avait décrit la région. Une catégorie distincte de monuments de la langue prussienne est constituée par les noms de personnes et de lieux trouvés dans les sources d’archives².

Le point de vue linguistique traditionnel, dominant depuis le XIXe siècle, considérait tout ce matériau, en particulier celui d’une langue indo-européenne ancienne, plus ancienne encore que le lituanien, lui-même tenu pour un modèle d’antiquité, comme des traces. Les exemples de prussien représentaient des constructions présentées comme une reconstruction de la langue indo-européenne, tandis que le contenu même des monuments de la langue prussienne était totalement négligé. L’expérience des dernières décennies, comme le montre le tome BBE de William R. Schmalstieg, ne diffère pour l’essentiel pas de la pratique employée il y a cent ans; il est toutefois caractéristique, et en même temps réjouissant, que les monuments de la langue prussienne soient aujourd’hui évalués avec beaucoup plus de prudence du point de vue de leur qualité et de leur fiabilité.

Le tome BBE d’Ilja Lemeškin porte à un niveau qualitativement supérieur la méthode même d’étude des monuments mentionnés. Lemeškin n’examine que les monuments intentionnels, c’est-à-dire ceux qui sont apparus selon un projet préalable déterminé à des fins de communication (intentio), et les étudie tous: il les considère dans leur contexte européen, en tenant compte de leur fonction communicationnelle et fonctionnelle ainsi que de leur genre culturel et historique. Le chercheur poursuit ainsi naturellement le développement d’un programme déjà formulé: comprendre les monuments des langues anciennes comme des textes, c’est-à-dire comme des événements culturels et historiques, créés dans un environnement déterminé et à une fin déterminée, conformément à ce

¹ Cela vaut également pour le fragment conservé du Notre Père du début du XVe siècle (Mikalauskaitė 1938: 102–106; Blažienė 2015: 14–49). Le fait qu’une telle inscription ait été réalisée témoigne sans aucun doute du besoin social de disposer du texte chrétien fondamental sous une forme établie, mais ne change rien au fait que l’inscription fut réalisée par un particulier – probablement un prêtre ou un moine – sur un objet lui appartenant personnellement et destiné à son usage personnel.

² L’étude nouvelle et aliter des matériaux des noms propres prussiens doit tout particulièrement à Grasilda Blažienė (Blažienė 2000, 2005, 2010).

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de véritables normes sociales en vigueur à l’époque. Que cela résonne encore comme révolutionnaire dans la baltistique resp. l’indo-européanistique ne fait que témoigner de la rigidification d’une pratique morte. Il serait souhaitable qu’une telle approche devienne habituelle3.

II.

On commence par les colophons. Ce genre est nouveau dans la baltistique: le colophon de Bâle n’a été découvert qu’en 1974, et celui de Crète en 1992 seulement. Le premier mérite d’I. Lemeškin est de reconnaître sans hésitation au colophon le statut de genre autonome, sans aucun rapport avec les gloses. Une glose est une note inscrite dans un livre achevé depuis longtemps, par la personne qui utilise ce livre. Le colophon est un acte créatif qui achève la création du livre. Il faut garder à l’esprit qu’avant l’apparition de l’imprimerie, acquérir un livre signifiait demander à une personne donnée de faire copier un texte déterminé. Pour des raisons de prestige, ce qui renchérissait bien sûr la commande, il était possible d’engager quelqu’un d’autre pour illustrer cette copie; en revanche, la composition du codex et sa reliure n’étaient ni aussi importantes ni aussi coûteuses.

Le livre manuscrit médiéval n’a généralement pas de page de titre, et, dans les codices, il est relié avec divers autres livres. Dans un volume hétérogène, un livre déterminé peut être identifié par l’incipitas [lat. incipit – « ici commence »], par lequel le livre débute, et par l’explicitas [lat. explicit – « ici s’achève »] ou le colophon [gr. κολοφῶν – « sommet, achèvement »], par lequel le livre se termine. Et c’est précisément à la fin du livre – et uniquement ici! – que peut se révéler la personnalité individuelle du copiste: le travailleur du savoir, jusque-là anonyme, indique quand il a achevé son travail, signe et ajoute une déclaration motivée sur la situation, sans aucun rapport avec le contenu du livre. Ce n’est pas tout: par contraste avec le latin universel dans lequel le livre a été écrit, il ajoute souvent quelque langue étrange, exotique, incompréhensible aux habitants du lieu. C’est ainsi que sont apparus les colophons prussiens: un intellectuel médiéval originaire de Prusse les a créés non dans sa patrie,

³ Il faut rappeler la contribution révolutionnaire de l’auteur dans le livre Sovijaus sakmė ir 1262 metų chronografas (Lemeškin 2009). Le récit bien connu sur le paganisme lituanien, que les baltistes avaient depuis longtemps extrait d’une chronique rédigée en slavon ecclésiastique, fut lu pour la première fois par I. Lemeškin dans le contexte de l’ensemble du chronographe. Il en résulta que, dans d’autres passages du même ouvrage, il découvrit des fonctions et des parallèles structurels auxquels personne n’avait auparavant pensé, et put interpréter le chronographe, en soi dépourvu d’intérêt pour les baltistes, comme un geste d’édification étatique d’une importance exceptionnelle, par lequel la culture de la Rus’ de Kiev récemment disparue fut consciemment transmise pour la première fois au service du grand-duché de Lituanie.

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non dans un pays voisin, mais vraiment très loin – une fois en Toscane, une fois en Crète (qui était alors administrée par les Vénitiens).

I. Lemeškin attire l’attention sur le fait que la découverte des deux colophons prussiens n’est pas fortuite, mais constitue la conséquence naturelle du catalogage systématique moderne des codices latins médiévaux. Soyons prêts à en voir découvrir d’autres et résignons-nous à ce que, parmi toutes les langues baltes, ce soit précisément le prussien, et non le lituanien ou le letton, qui apparaisse dans les colophons médiévaux. Après avoir évalué de manière critique tout ce qui a été publié jusqu’à présent sur les colophons et analysé en détail les colophons dans le contexte des sources manuscrites examinées (du genre du colophon) – y compris l’identification et la justification d’œuvres folkloriques au moyen de matériaux balto-slaves comparés, ce qui constitue un autre mérite original de l’auteur –, I. Lemeškin parvient à l’interprétation englobante suivante.

• Le colophon de Bâle, ainsi nommé d’après le lieu où il a été découvert, fut écrit à Sienne dans la nuit du 5 au 6 janvier 1369 [durant la vigile de l’Épiphanie]. Sa partie prussienne est un chant de Noël de l’Épiphanie, adressé à un habitant du lieu – de Sienne, de Toscane, d’Italie – nommé Antonio Bonachi. L’ouvrage et le colophon qui le clôt, le traité Questiones metheororum du savant français Nicole Oresme (≈ 1322–1382), furent copiés par un Prussien non identifié de l’entourage du prince lituanien Butautas-Henrikas, qui accompagna l’empereur Charles IV dans son voyage triomphal à travers l’Italie en 1368–1369. I. Lemeškin examine en détail Butautas et le groupe d’intellectuels prussiens qui l’accompagnait: il signale aussi d’autres colophons dans lesquels un intellectuel prussien a signé de son propre nom, sans y employer sa langue prussienne native. Pour ma part, j’ajouterais que le fait que le copiste n’ait pas signé dans le colophon de Bâle – ce qui constitue une violation manifeste et certainement consciente des règles du genre – s’accorde avec le fait que, dans la partie prussienne du colophon, le chant de Noël, il s’adresse nommément à une personne déterminée, l’Italien Antonio Bonachi, qui se trouve ainsi associé au livre achevé à la place du copiste (comme le commanditaire ou le propriétaire du livre).

• Le colophon de Crète apparut le 12 novembre 1440 dans la ville de La Canée. Il clôt le traité Logica parva de l’humaniste italien Paul de Venise (≈ 1368–1428/1429). Dans la partie prussienne du colophon, il est question du maijos, c’est-à-dire des rites de l’érection de l’arbre de mai et de la conduite du bétail vers le premier pâturage printanier. Le copiste allemand Petrus Wickerau ne maîtrisait pas lui-même le prussien; il copia donc le texte prussien avec des erreurs. S’appuyant sur une connaissance approfondie des œuvres folkloriques et de leur poétique, I. Lemeškin le reconstruit et l’interprète de manière convaincante. La portée heuristique du colophon de Crète est qu’il témoigne de la valeur du protographe: Wickerau jugea nécessaire de copier également la partie prussienne, qu’il ne comprenait pas, présente dans le colophon de l’original; habituellement, les scribes ne copiaient pas les colophons des ouvrages qu’ils transcrivaient, mais en créaient de nouveaux. De quel protographe est-il alors question en Crète en 1440? Il s’agit d’un livre que possédait, ou peut-être même qu’avait lui-même copié, le Prussien Petrus Turnau, diplômé de l’université de Prague,

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et partisan des hussites tchèques. En 1422, il passa plusieurs mois en Crète, précisément à La Canée, puis, de retour dans la Prague hussite, rédigea une relation latine sur l’Église grecque. Le destin et les voyages de Petrus Turnau sont décrits en détail dans le dossier de l’Inquisition. Le procès intenté contre lui fut engagé en 1425 et lui coûta la vie. Si l’on considère l’Europe de la période étudiée, on peut affirmer que Petrus Turnau est véritablement le seul Prussien attesté par les documents à avoir séjourné en Crète lointaine durant la période considérée.

Le colophon de Bâle, tout comme la partie exotique du colophon de Crète, fut créé par des intellectuels prussiens qui copiaient des ouvrages scientifiques modernes de contemporains encore vivants: il ne s’agissait pas de textes canoniques, mais plutôt de textes rebelles. Leurs copistes travaillaient pour un cercle exclusif d’intéressés aux intérêts clairement définis; ils devaient donc eux-mêmes être très au fait des avancées scientifiques les plus récentes. Ainsi, dans l’Europe de la seconde moitié du XIVe siècle et du début du XVe siècle vivaient des Baltes, précisément des Prussiens, qui non seulement étudiaient dans les universités européennes, mais appartenaient aussi à la république transnationale des intellectuels européens. Qui étaient-ils? Où vivaient-ils et de quels revenus subsistaient-ils?

1. Lemeškin établit que l’auteur anonyme du colophon de Bâle était un Prussien instruit de l’entourage de Butautas, fils du grand-duc de Lituanie Kęstutis. Il vivait avec lui à Prague et l’accompagnait dans ses voyages à travers l’Europe. Au XIVe siècle, seul un Prussien pouvait devenir un Balte instruit en latin. Un groupe ethnique balte de citadins suffisamment important n’existait qu’en Prusse, qui était également reconnue comme faisant partie de l’Europe latine. La Livonie appartenait elle aussi à l’Europe latine, mais elle était démographiquement beaucoup plus faible et ne possédait, pour ainsi dire, presque pas de classe urbaine de langue balte. La Lituanie, démographiquement la plus forte de toutes les terres baltes, était encore païenne pour l’Europe latine, et cela ne changea qu’à la toute fin du XIVe siècle: l’événement symbolique étant la fondation d’un collège lituanien à l’université de Prague en 1397.

Petrus Turnau, créateur ou destinataire de la partie prussienne du colophon de Crète4, appartient déjà à une autre Prague, à la Prague intellectuelle de type réformateur, toujours de dimension européenne. Turnau étudia dans les écoles particulières de Prusse et de Lusace, étudia la philosophie à Prague et le droit à Bologne. Après son séjour en Crète, il retourna à Prague par Venise, où il voulut entamer une carrière universitaire, mais échoua. Il tenta sa chance en Silésie et finit par enseigner à l’école cathédrale de Spire, dans le Palatinat. Il y fut jugé et brûlé par l’Inquisition en 1425 pour son orientation réformatrice et la proclamation publique des idées hussites. La relation latine sur l’Église grecque, qu’il rédigea à Prague en 1423, comporte

4 Il est impossible de déterminer lequel de ces rôles – créateur ou destinataire – Petrus Turnau a joué dans l’original. L’important est seulement que Turnau appartenait en tout état de cause au club exclusif des intellectuels prussiens, qui échangeaient à travers toute l’Europe des messages ludiques dans les livres qu’ils recopiaient professionnellement.

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être traité en tenant compte du vaste intérêt des intellectuels hussites pour les pratiques chrétiennes alternatives.

L’intellectuel balte Petrus Turnau est l’un des derniers Prussiens de Prague: la Prague hussite s’orientait déjà nettement vers la Lituanie dans l’espace balte. Les Prussiens ethniques appartenaient à la Prague de la seconde moitié du XIVe siècle, qui leur offrait alors des conditions privilégiées. Une nouvelle université, fondée en 1348, y était active. C’était la capitale de l’Europe latine – résidence permanente des empereurs du Saint-Empire Charles et Venceslas5. Pour les jeunes Prussiens libres, l’université de Prague était la plus proche, naturellement accessible en fonction de leur lieu de résidence. I. Lemeškin trouve dans les matricules des facultés de philosophie et de droit de nombreux étudiants qui se déclaraient spontanément prussiens (les listes des autres facultés – médecine et théologie – ne sont pas conservées). En outre, depuis 1365, « le roi de Lituanie en exil », Butautas-Henrikas, fils du grand-duc régnant Kęstutis et neveu du grand-duc régnant Algirdas, contre lesquels il s’était politiquement révolté, résidait à Prague. L’émigré Butautas fut baptisé catholique à Königsberg et, après l’échec des opérations militaires en Lituanie, s’enfuit à Prague auprès de l’empereur du Saint-Empire6, dont l’épouse d’alors, Élisabeth de Poméranie (dans les circonstances appropriées), était la fille de sa cousine, c’est-à-dire une proche parente de Butautas.

À Prague, Butautas-Henrikas était directement lié à l’empereur et l’accompagna non seulement dans son voyage à travers l’Italie en 1368–1369. Il avait sans aucun doute son propre programme politique tourné vers l’Europe. Butautas-Henrikas entretenait une cour à Prague et, en tant qu’exilé dépourvu de toute puissance militaire, devait d’autant plus compter sur des courtisans-diplomates. Il n’y avait pas auprès de lui de Lituaniens ayant reçu une formation européenne, mais les Prussiens instruits ne manquaient pas, et ils étaient particulièrement nombreux à Prague. Il est naturel que Butautas se soit adressé précisément à eux: sur les plans linguistique et culturel, ils lui étaient les plus proches. I. Lemeškin fournit des données sur le grand nombre de Prussiens qui se trouvaient parmi les bourgeois de Prague dans les années 1370 et sur les fonctions importantes qu’ils occupaient. L’exemple le plus éloquent est peut-être celui-ci: en 1390, lorsque l’archevêque de Prague Jean de Jenštejn, deuxième personnage le plus puissant du pays après le roi, se sentit mourant, « le prêtre Pierre, appelé le Prussien », vint le confesser et lui administrer le sacrement de l’extrême-onction.

Dans le cadre d’une étude philologique couvrant toute l’Europe, le chercheur a révélé que la véritable histoire de la vie de Butautas coïncide avec celle d’un poème narratif allemand du XIVe siècle, le premier

⁵ D’après son nom, Charles de Luxembourg fut le premier roi de Bohême, mais le quatrième empereur du Saint-Empire; Venceslas de Luxembourg fut le quatrième roi de Bohême et le premier empereur du Saint-Empire.

⁶ Comme on le sait, peu de temps s’était écoulé depuis l’événement au cours duquel, en 1358, l’empereur Charles envoya son envoyé personnel, l’archevêque de Prague, auprès des grands-ducs régnants nouvellement montés sur le trône, avec une généreuse proposition politique. Malheureusement, il n’obtint alors pas leur assentiment.

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pour la première fois en 1826 sous le titre Littauer, par le récit littéraire du dernier tiers. En 1899, les germanistes attribuèrent la paternité de ce poème à Schondoch (Schondoch), auteur du poème Königin von Frankreich. Cela ne fait que confirmer que le Lituanien Butautas était, en exil à Prague, une personnalité bien connue et importante en Europe. En recherchant les traces de Butautas-Henrikas et de son entourage, I. Lemeškin fait une découverte historique et archéologique significative. Le chercheur a établi que l’on sait où Butautas fut enterré à Prague, qu’il repose dans la même tombe que son frère Survila-Janas (jusqu’alors inconnu), qui y avait été inhumé auparavant, et que cette tombe est restée intacte. Rien ne s’oppose à une étude archéologique de ce lieu. Il s’agit d’un événement important à l’échelle européenne, car c’est la trace anthropologique et génétique documentée la plus ancienne et unique, les restes de cette famille régnante des Gediminides dont sont issus les Jagellons lituaniens, polonais, tchèques et hongrois.

Il convient de relever encore un autre lien historique européen. Le fils de Butautas, Vaidutis – qui, lors du soulèvement de son jeune père, était encore un nourrisson qui venait de naître – resta avec sa mère en Lituanie, où il fut élevé et éduqué à la cour de son grand-père Kęstutis. Devenu jeune homme, il s’enfuit rejoindre son père à Prague. En chemin, il apprit que son père venait de mourir de la peste, qui sévissait alors à Prague, et poursuivit donc son voyage jusqu’à Paris. Il y acheva ses études universitaires; de là, son oncle Jogaila, cousin de Butautas, devenu plus tard roi de Pologne, le fit venir à Cracovie pour diriger l’université locale. Le Lituanien Butautas recrutait des intellectuels prussiens pour son service politique, car il n’existait pas encore d’intellectuels lituaniens à cette époque; son propre fils Vaidutis fut le premier Lituanien ethnique à devenir un intellectuel européen et à entrer au service politique du roi de Pologne.

III.

Les monuments du genre lexicographique germano-prussien conduisent à un monde tout à fait différent. Les dictionnaires d’Elbing et de Grünau furent écrits en Prusse, mais leur histoire et leur destin furent différents. Le dictionnaire d’Elbing est connu par l’unique copie du Codex Neumannianus⁷. Ce dernier entra à la bibliothèque de la ville d’Elbing comme legs d’Abraham Grinūnavas (1740–1823), citoyen local respecté, collectionneur de livres et d’antiquités et, surtout, représentant d’une célèbre famille de marchands à l’histoire ancienne. Le codex lui-même, datant du milieu du XVe siècle, est la copie d’un original antérieur. Le petit dictionnaire de Grünau, quant à lui, provient de la Preußische Chronik. Simon Grunau (≈ 1470–1530/1537) décrivit les événements historiques jusqu’en 1529–1530, puis

⁷ Le codex porte le nom de Ferdinand Neumann, qui le décrivit le premier en 1825 à la bibliothèque d’Elbing.

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jusqu’à la fin de sa vie, le chroniqueur compléta et actualisa sa compilation. L’auteur fut témoin des transformations fondamentales de son époque (sécularisation de l’ordre Teutonique, introduction du luthéranisme comme religion d’État en Prusse); la chronique de Grünau devint donc une source importante de l’histoire de la Prusse et fut publiée à plusieurs reprises et remaniée de diverses manières. Il se produisit ainsi que l’appendice lexicographique de la Chronique existe en plusieurs variantes: germano-prussienne, prusso-allemande, prusso-latine. Toutefois, les dictionnaires d’Elbing comme de Grünau ne sont que des copies désormais inertes d’œuvres beaucoup plus anciennes.

Le fait que le Codex Neumannianus d’Elbing soit composé de trois recueils de droits et, finalement, d’un dictionnaire a incité trop directement à penser que le livre était à l’origine utilisé au tribunal (Bezzenberger 1874: 1225; Trautmann 1910: XXIV–XXV). Elbing était certes le siège d’une commanderie de l’Ordre, mais la structure du dictionnaire et ses ressources lexicales ne correspondent pas à une telle fonction. I. Lemeškin propose une explication différente, plus large et bien plus convaincante, fondée sur la pratique linguistique de la Hanse, bien attestée dès le XIIIe siècle.

La Hanse était un réseau commercial développé sur les mers du Nord et Baltique, ce qui entraînait des contacts interlinguistiques nombreux et systématiques. Le moyen bas allemand, principale langue de la Hanse, demeurait aux XIIIe–XIVe siècles proche tant des langues nordiques (qui ne se différenciaient que progressivement selon les structures étatiques du Danemark, de la Suède et de la Norvège) que des langues néerlandaises (qui, en revanche, n’étaient pas influencées par la formation des États) et peut-être même des deux langues anglaises (il existait deux normes distinctes, liées aux royaumes respectifs d’Angleterre et d’Écosse). Dans le même temps, les hanséates devaient aussi affronter des langues non apparentées: le français (septentrional, langue d’oïl) à l’ouest, le russe (lui aussi septentrional) à l’est. Le français, langue prestigieuse de la haute littérature et des cours monarchiques, disposait déjà à cette époque d’un système élaboré d’apprentissage et de diffusion linguistiques. Les marchands de langue allemande apprenaient les langues germaniques apparentées en envoyant leurs fils dans les familles avec lesquelles ils étaient liés par des relations commerciales dans d’autres villes hanséatiques, afin qu’ils s’imprègnent directement de la langue locale. Une pratique analogue était suivie dans d’autres cas, lorsque des nobles allemands envoyaient leurs fils se former dans des cours où l’on parlait français. Mais la même pratique était également appliquée dans les villes russes de la Hanse — Novgorod et Pskov. I. Lemeškin cite les normes juridiques de l’époque qui réglementaient l’envoi d’élèves en langues en Russie (par exemple, un jeune homme ne pouvait avoir plus de vingt ans), ainsi que les Rusiškąsias knygeles manuscrites, qui étaient composées et diffusées à ces fins (il s’agissait de dictionnaires allemand–russe classés par thèmes, contenant parfois aussi des dialogues). L’auteur examine les trois Rusiškąsias knygeles conservées et révèle leur identité structurelle ainsi que leur parenté avec les deux dictionnaires prussiens.

Dans la Prusse gouvernée par l’Ordre Teutonique, les citadins baltes étaient nombreux et, de plus, économiquement puissants: sinon, nous ne pourrions expliquer d’où provenaient ces

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dizaines — certainement environ deux cents — de jeunes Prussiens inscrits dans les universités européennes. De tels habitants étaient également attirants pour la Hanse; il était donc avantageux pour les marchands d’apprendre le prussien. C’est précisément dans ces conditions que le contexte local et juridique du dictionnaire d’Elbing trouve sa place. En 1246, Elbing reçut le droit de Lübeck, qui n’était pas favorable à l’Ordre Teutonique qui gouvernait la région, car il soustrayait le port et la ville d’Elbing à sa juridiction et les rattachait au droit commercial international de la Hanse. Le droit de Lübeck réglementait également de manière claire et légale l’institution de l’élève en langue. Dans l’ensemble du Codex Neumannianus, la première et la plus grande partie est constituée du droit de Lübeck (p. 100); y furent ensuite ajoutés d’autres recueils de lois polonais (p. 70) et prussiens (p. 20) utilisés dans la région, et enfin un dictionnaire allemand–prussien (p. 17). Toutes les parties composant le recueil furent recopiées pour la dernière fois au milieu du XVe siècle. Si l’on tenait compte du fait que le Codex Neumannianus fut jusqu’en 1823 la propriété d’une ancienne famille de marchands, on pourrait supposer qu’il s’agissait difficilement d’un livre utilisé par le commandeur de l’Ordre. Il est bien plus probable qu’il s’agissait d’une relique d’un passé lointain, héritée et conservée dans les archives d’une famille appartenant à la Hanse et active dans le commerce international.

Les Prūsiškosios knygelės, tout comme les Rusiškosios knygelės de Novgorod et de Pskov, commencèrent à apparaître dès le XIIIe siècle et, tant qu’elles furent utilisées conformément à leur fonction, furent constamment recopiées, chaque copie les modifiant et les complétant. Du point de vue linguistique, les recueils russes restèrent nécessaires encore longtemps. En témoignent les trois copies conservées de l’ouvrage encore utilisé, réalisées indépendamment les unes des autres entre 1546 et 1607. À cette époque, les villes prussiennes avaient malheureusement été germanisées ou polonisées depuis longtemps. Le prussien était encore vivant parmi les paysans, c’est-à-dire loin de l’espace des intérêts des marchands de la Hanse. Les dictionnaires prussiens ne nous sont parvenus que sous la forme de copies mortes d’un ouvrage lexicographique mort: au milieu du XVe siècle, le marchand allemand méthodique fait recopier une archive considérée comme un bien familial, voire comme une fierté familiale⁸. Le moine qui documentait les transformations révolutionnaires de la première moitié du XVIe siècle, lesquelles avaient apporté l’épanouissement religieux, politique et économique de la langue allemande, éprouva le besoin de montrer que la langue prussienne locale différait largement de l’allemand et, pour l’étayer, recopia quelques éléments d’une ancienne « brochure prussienne », l’une des sources dont il disposait.

⁸ Kol La brochure prussienne était utile et possédait un avantage concurrentiel; la famille de marchands la conserva et ne la laissa pas circuler librement de main en main. La propriété de copies des recueils de lois des localités appartenant à la famille et avec lesquelles elle commerçait présentait un avantage concurrentiel analogue.

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IV.

Le dernier ensemble de monuments intentionnels de la langue prussienne est constitué des livres imprimés au XVIe siècle. I. Lemeškin observe à juste titre que la production livresque de la principauté de Prusse à cette époque est importante, voire essentielle, pour les trois langues baltes — le prussien, le lituanien et le letton. Malheureusement, au vu du travail de l’auteur sur cette dernière matière, il faut probablement reconnaître que Lithuanica aliter n’est pas encore le livre qui intégrerait d’un seul geste les découvertes de ce domaine dans un nouvel ensemble original; toutefois, c’est précisément d’I. Lemeškin, collègue, que l’on peut attendre un tel livre-prolégomènes (philologique, comportant également une partie détaillée sur les imprimés multilingues de Prusse et du grand-duché de Lituanie)⁹. Le développement de l’apparition des imprimés baltes des XIVe–XVIe siècles est correctement indiqué dans le livre Lithuanica aliter (chapitre 1), mais, malheureusement, seulement de manière générale. Le potentiel heuristique — à savoir le fait que la principauté de Prusse disposait dès l’origine d’un monopole étatique de l’imprimerie — reste à l’état d’allusion. Dans le livre Lithuanica aliter, J. Lemeškin se limite à deux questions séparées et spécialisées (chapitres 6 et 7), qui sont secondaires au regard de l’ensemble, sans motiver suffisamment la raison de leur examen. Les chapitres mentionnés (les derniers) traitent de deux catéchismes imprimés, particuliers parmi les imprimés baltes en ce qu’ils ne donnent pas le nom de l’auteur, contrairement à la pratique de l’époque: le Catéchisme prussien publié en 1545 à Königsberg (une seconde édition révisée parut la même année) et le Catéchisme lituanien publié en 1547, également à Königsberg. L’attention se porte principalement sur la question de l’auteur.

Le Catéchisme lituanien de 1547 est appelé celui de Mažvydas depuis que Jan Safarewicz a reconnu, dans une ligne de la préface lituanienne en vers, l’acrostiche MARTĪNVS MASVĪDJVS, c’est-à-dire le nom d’un personnage historique (Safarewicz 1939). Après 1547, Mažvydas publia sous son nom plusieurs imprimés; les livres où il était explicitement indiqué comme auteur furent également publiés après sa mort. De son vivant encore, Mažvydas publia « anonymement » en 1559 un autre livre — Forma chriẽstima — dans lequel il se signa également par un acrostiche (également découvert au XXe siècle par un savant polonais — Jan Safarewicz, en 1946).

I. Lemeškin n’est pas d’accord avec la conclusion de J. Safarewicz selon laquelle les acrostiches de Martynas Mažvydas sont imparfaits: ils ne commencent pas au premier vers ou comportent des lettres excédentaires. Comme il considère M. Mažvydas comme un humaniste du XVIe siècle pleinement instruit à l’européenne, connaissant et respectant les conventions et les normes culturelles de son époque, il interprète donc aussi les lettres qui semblent inadéquates et excédentaires. Les graphèmes S et M qui, selon J. Safarewicz, « gâchent » l’acrostiche de 1559

⁹ Le Cercle linguistique de Prague prévoit de publier un tel livre, la monographie d’I. Lemeškin Baltistika в перспективе целостной филологии / Baltistika visuminės filologijos požiūriu / Baltistika v pojetí celostní filologie, dans sa série traditionnelle Travaux du Cercle linguistique de Prague.

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dans l’imprimé, le chercheur les interprète comme MARTINVS[S] MASWJDAS[M], SignificaMus, c’est-à-dire « [nous] désignons / signifions », et montre que cette forme verbale — la première personne du pluriel de l’auteur — était à cette époque en Europe un geste largement employé par lequel l’auteur bénissait son œuvre. Sur le fond, on peut l’admettre; on aimerait toutefois savoir pourquoi l’auteur choisit le verbe morphologiquement plus complexe significare plutôt que le plus simple signare (auquel cas la combinaison S–M de l’acrostiche signifierait SignaMus), qui, dans le latin ecclésiastique médiéval, signifiait « faire le signe de croix ». C’est précisément de signare que proviennent l’allemand segnen, le tchèque žehnat, le polonais żegnać et le lituanien žegnoti.

Dans l’acrostiche de 1547, I. Lemeškin interprète les initiales « non fonctionnelles » des deux premiers vers B–I, suivies du nom propre MARTINVS MASVJDIVS, comme le titre universitaire Baccalaureus Juris, qui complète avec bonheur le nom séculier. À la fin du même catéchisme examiné, il discerne un autre acrostiche, B–I–T–P, qu’il interprète comme Baccalaureus Juris Titulum Posuit. Il fonde solidement cette interprétation sur une pratique répandue dans l’Europe de l’époque. On peut admettre que la formule Baccalaureus Juris Titulum Posuit était employée comme adieu de l’auteur, mais on ne comprend pas pourquoi Lemeškin la traduit par « fit le signe de croix; bénit » (p. 305, 362). Selon l’auteur de la recension, il serait plus simple de la traduire simplement par « signa ».

Tous les acrostiches identifiés par I. Lemeškin sont interprétés de manière cohérente selon la structure des œuvres analysées et leur identité fonctionnelle est convaincante, car elle est étayée par de nombreux autres imprimés européens de la même période. Un problème demeure toutefois, qui n’est pas encore résolu. Dans ses lettres latines (au nombre de treize), M. Mažvydas signe systématiquement de tous les titres qu’il a obtenus, mais jamais Baccalaureus Juris. Plus grave encore, immédiatement après la publication du Catéchisme de 1547, c’est-à-dire en 1548 et 1549, M. Mažvydas signe en latin comme un autre bachelier: Artium Baccalaureus. Dans ses lettres ultérieures, il emploie déjà des titres supérieurs: « futur pasteur des brebis du Christ », « serviteur de la parole de Dieu », « pasteur », « curé de paroisse ». Diplômé venant de terminer l’université, M. Mažvydas est simplement bachelier en philosophie; en tant que fonctionnaire de l’État de la principauté prussienne luthérienne, il est prêtre administrant une paroisse déterminée. Dans l’exercice de ces fonctions, il s’adresse par écrit au duc comme au plus haut fonctionnaire de l’État. Il ressort clairement des lettres que, si M. Mažvydas avait également obtenu un diplôme de droit, il s’en serait servi, mais cela ne s’est pas produit. Que M. Mažvydas se soit paré dans le catéchisme d’un titre qu’il ne possédait pas est tout simplement inconcevable. L’auteur devrait donc également montrer ce que, dans la principauté de Prusse de la première moitié du XVIe siècle — État qui fut pour toute l’Europe le laboratoire de la réforme de Luther et où, contrairement à l’Europe latine, les juridictions séculière et ecclésiastique n’étaient pas séparées, de sorte que le code suprême de l’État s’appelait simplement Kirchenordnung — signifiaient en réalité les études de droit et le grade de bachelier en droit.

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Ses conjectures baccalaureus in iure canonico ou utriusque iuris baccalaureus (Lemeškin 2019: 333) constituent dans ce contexte plutôt un contre-argument.

Dans le Catéchisme prussien anonyme de 1545, dont la structure textuelle est très simple, voire pauvre, I. Lemeškin attire l’attention sur le fait que le cadre graphique de la page de titre, identique dans les deux éditions, est, du point de vue artistique, particulièrement complexe et riche en symboles astronomiques, donc également astrologiques. Le livre se distingue nettement par là des autres livres publiés alors en Prusse. Évoquant l’aspect astronomique de la mise en page de l’ouvrage, I. Lemeškin rappelle qu’en 1543 fut publié le traité De revolutionibus orbium cœlestium — ouvrage qui avait bouleversé l’Europe bien avant sa publication (des comptes rendus et des extraits en avaient été diffusés) et qui trouva immédiatement un écho dans les universités européennes. Qui plus est, l’auteur de l’ouvrage mentionné, Nicolas Copernic (1473–1543), était le voisin de la Prusse royale.

Dans le Catéchisme prussien de 1545, contrairement au Catéchisme lituanien de 1547, aucune partie ne se prête à l’application d’un acrostiche. L’auteur a donc accordé l’essentiel de son attention à la symbolique des psaumes 19 et 87. Ces psaumes sont mis en relief dès la toute première ligne de la préface allemande de deux pages (valable pour les deux éditions), raison pour laquelle le chercheur examine leur sens et leur importance dans l’argumentation théologico-politique de Luther. Puisque les psaumes sont clairement attribués à des personnes concrètes et distinctes (le psaume 19 à David, le 87 à un descendant de Coré), l’auteur, tenant compte du maniérisme alors propre aux allégories humanistes européennes, franchit une étape supplémentaire: il interprète les chiffres mis en relief de la numérotation des psaumes comme le nom de l’auteur indirectement exprimé: David Coré, où Coré (Core) signifie le Curche (lituanien Cori, Corres, allemand Correlant), c’est-à-dire un habitant de l’isthme de Courlande. Dans la préface du Catéchisme prussien, il est affirmé que c’est précisément sur ce territoire que la langue prussienne est la plus pure; c’est donc de là que provient aussi la langue du livre publié. Cette hypothèse fondée est à son tour mise en relation avec le fait que, parmi les premiers étudiants immatriculés en 1543 à l’université de Königsberg nouvellement ouverte, figure, au numéro 12, un certain Dauid Reiman, Pruthenus. Les numéros des autres Prussiens sont déjà 100, 181 et 257, mais juste avant Reiman, aux numéros 10 et 11, s’étaient inscrits deux autres Lituaniens. Ce sont les trois premiers Baltes ethniques inscrits à l’université de Königsberg. I. Lemeškin ajoute qu’il serait intéressant de trouver davantage de données d’archives sur David Reiman. On peut en dire autant de ses condisciples lituaniens.

V.

Du point de vue méthodologique, l’auteur se prononce clairement, dans le livre Lithuanica aliter, en faveur de la philologie englobante. Il s’agit de la forme actuelle et d’une phase particulière du structuralisme fonctionnel,

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que le Cercle linguistique de Prague a cultivé et développé pendant près d’un siècle, une phase de son évolution (Hoskovec 2010, 2012, 2012a, 2016, 2017, 2018, 2018a). La philologie englobante — en tchèque celostní filologie, en français philologie englobante, en allemand Ganzheitsphilologie, en anglais encompassing philology, en italien filologia totale, en russe целостная филология — est systématiquement sémiologique: elle travaille avec le signe dyadique de Ferdinand de Saussure et le traite de manière différentielle. Dans la conception de F. de Saussure, le signe ne signifie pas ce qui se trouve au-delà de lui, mais il est en lui-même porteur et dépositaire de valeurs de toutes sortes. La valeur concrète qu’un signe apporte dans un cas donné dépend toujours de la situation communicationnelle dans laquelle il est employé. La valeur du signe est systématiquement relationnelle, c’est-à-dire différentielle: nous percevons et évaluons la manière dont le sens global de la situation communicationnelle change lorsqu’un signe est employé à la place d’un autre. La correspondance réciproque de la perception et de l’évaluation des signes — il ne s’agit pas de deux processus distincts, mais d’un seul processus indivisible — ne peut être obtenue qu’en comparant les signes dans des domaines définitionnels constants (en tchèque definiční obor, en français ensemble définitoire, en allemand Definitionsmenge, en anglais defining domain), dont les structures et les fonctions dépendent des normes sociales. Cependant, d’un autre côté, le texte en tant que création influence par sa propre structure et détermine même directement dans lequel des nombreux domaines définitionnels possibles un signe donné sera effectivement évalué dans un cas donné. Enfin, la philologie englobante est englobante en ce qu’elle procède systématiquement du tout aux parties: le signe initial est le texte entier (l’œuvre), perçu comme un phénomène social, c’est-à-dire comme un événement historico-culturel conditionné par les normes sociales. De cet ensemble se détachent des parties qui sont elles-mêmes des signes, et des signes plus petits permettent d’isoler des signes encore plus petits. Le processus d’identification des signes est toujours fini, et la division du signe englobant en signes élémentaires n’est pas le but de l’interprétation.

Les plus anciens monuments des langues baltes, en tant que textes-œuvres, sont eux aussi des signes. Le principal domaine définitionnel dans lequel I. Lemeškin les étudie est le genre — domaine premier et déterminant. L’importance exceptionnelle du genre tient à sa nature fonctionnelle: c’est précisément le genre qui détermine les rôles que le créateur du texte et le destinataire jouent l’un par rapport à l’autre, ainsi que le sujet que le texte peut avoir en général. C’est précisément le lien avec le genre qui légitime le fait que Lithuanica aliter se limite aux monuments linguistiques intentionnels, c’est-à-dire consciemment créés. Les monuments linguistiques apparus inconsciemment sont de petites formations linguistiques transférées de textes où elles fonctionnaient initialement dans un genre donné vers d’autres textes de nature générique différente, où leur fonction première n’est pas évaluée et parfois même occultée.

La contribution principale d’I. Lemeškin réside dans le fait qu’il examine de manière systématique et tout à fait naturelle les monuments analysés dans le contexte du devenir historique de l’Europe. Les genres des plus anciens monuments des langues baltes sont des genres de l’Europe médiévale ou du début des Temps modernes. Pour comprendre correctement et complètement les monuments des langues baltes, il faut les étudier dans les domaines définitionnels européens et les comparer avec les monuments danois, tchèques,

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français et de nombreuses autres langues. Deux Europes médiévales sont immédiatement importantes pour les monuments des langues baltes: la latine (romaine) et la grecque (byzantine). Il conviendrait de les distinguer et de les concevoir comme des espaces culturels autonomes, bien qu’ils se recoupent et interagissent. C’est précisément ce que fait I. Lemeškin: son Lithuanica aliter (2019) accorde principalement son attention au Moyen Âge latin; Sovijaus sakmė ir 1262 metų chronografas (2009) est clairement orienté vers le Moyen Âge grec. Le livre le plus récent, Pranciškaus Skorinos portretas (2020), montre comment, après la fin de ces Moyen Âges, ces deux mondes culturels ont été capables d’agir ensemble. Examinons maintenant plus en détail la méthodologie appliquée par I. Lemeškin.

Colophons prussiens. Le colophon est un élément fonctionnel inséparable de tout livre médiéval. Cela vaut également pour le genre plus restreint du livre médiéval à caractère scientifique qui, puisqu’il s’agit du Moyen Âge romain et non byzantin, est nécessairement écrit dans la langue internationale qu’est le latin10. La nécessité fonctionnelle du latin international dans le colophon (et dans celui-ci seulement) peut être soulignée davantage encore par l’emploi conscient de la langue vernaculaire, surtout si celle-ci est incompréhensible pour les habitants du lieu. I. Lemeškin voit à juste titre un parallèle entre un colophon prussien dans un livre scientifique latin destiné à un Italien influent et un colophon danois dans un livre latin tout aussi savant destiné à l’archevêque de Cologne. En outre, la partie du colophon rédigée en langue vernaculaire ouvre un espace au contraste thématique: le livre scientifique latin est exclusivement philosophique, tandis que le colophon le met en relief parce qu’il est légèrement ivrogne ou joyeusement érotique11. I. Lemeškin montre que les colophons prussien et français demandent pareillement du vin. Une question balte concrète se pose: que prendra un Prussien doté d’une formation européenne, désireux d’ajouter dans un livre scientifique latin quelque chose de très singulier dans sa langue maternelle? À la différence du Français ou du Tchèque, qui disposaient déjà d’une poésie vernaculaire profane, le Prussien ne dispose que de poésie populaire. Cette dernière fait partie d’un monde rural semi-païen (dressage des arbres rituels, première sortie du bétail au pâturage au printemps) et ne peut être transférée que partiellement dans des villes sans ambiguïté chrétiennes (chants de Noël, précisément de la fête des Rois).

Dictionnaires prussiens. Après les avoir correctement rattachés au genre européen de l’époque — les outils linguistiques auxiliaires des marchands de la Hanse — I. Lemeškin a réussi à interpréter adéquatement deux monuments écrits, conservés sous forme de copies qui, au moment de leur transcription tardive, n’assumaient plus leur fonction première. L’interprétation la plus récente

10 Certes, à la périphérie de l’Europe latine, en Irlande et en Islande, il existe des livres savants écrits dans la langue locale: ils sont rares et exclusivement de nature philologique (et non philosophique).

11 C’est exactement l’équivalent d’un tailleur de pierre médiéval soulignant le caractère sacré d’une église gothique en sculptant sur son mur une figurine aux fesses saillantes se soulageant sur le sol.

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L’interprétation est également utile en ce qu’elle révèle un espace culturel médiéval englobant à la fois l’Europe latine et l’Europe grecque. De ce point de vue, la Hanse de l’Allemagne du Nord rappelle la République de Venise.

Imprimés baltes. S’agissant des auteurs des premiers imprimés baltes, I. Lemeškin, prenant systématiquement en considération leur prédécesseur Francysk Skaryna, les considère comme les créateurs d’un nouveau genre européen — le livre imprimé. Dans ce rôle, il les traite avec beaucoup de sérieux et de responsabilité, avec toutes les conséquences qui s’y rattachent. Il estime que ces auteurs connaissaient alors toutes les subtilités du nouveau genre progressiste et les appliquaient activement: entre autres, la symbolique des acrostiches, des nombres et des caractères d’imprimerie. Toutefois, à cet égard, le traitement d’I. Lemeškin est aussi le plus facilement contestable: les possibilités du genre sont un bien culturel de la société dans son ensemble, mais la quantité de moyens génériques employés dans une œuvre donnée dépend des possibilités du créateur concret, voire de sa seule volonté. La symbolique du Catéchisme prussien de 1545, telle qu’I. Lemeškin l’a exposée de manière cohérente, n’est possible que dans les relations structurelles d’un genre européen spécifique; on ne peut toutefois affirmer (et I. Lemeškin ne le fait pas ici) qu’elle y soit effectivement obligatoire. La lecture continue des acrostiches du Catéchisme lituanien de 1547 — comme celle de la Forma chriẽstima de 1559 — est essentiellement cohérente et consistante, puisqu’elle trouve son fondement dans le genre européen¹²; toutefois, il faut également la confronter à toutes les informations que nous connaissons sur l’auteur en tant que personnage historique.

Dans le cas présent, développons la comparaison avec Francysk Skaryna, dont l’auteur lui-même a suivi l’exemple. Docteur en médecine, P. Skaryna fut toute sa vie suffisamment aisé et pourvu de moyens: il pouvait se permettre d’étudier dans plusieurs universités européennes, se familiarisa avec l’art de l’Outre-Rhin (allemand, y compris néerlandais et tchèque) et de l’Italie (italien), acquit ses propres presses d’imprimerie, engagea des artistes et artisans libres pour réaliser son projet… L’auteur du Catéchisme lituanien de 1547, le bachelier M. Mažvydas, était certes un chrétien aussi fervent que P. Skaryna, mais il ne disposait ni des mêmes ressources matérielles, ni de la même formation officielle, ni des mêmes relations sociales. Tous ces facteurs limitaient sa création. M. Mažvydas s’adressait constamment aux autorités prussiennes pour leur demander de lui attribuer une modeste source de revenus, afin de pouvoir se consacrer entièrement à son activité religieuse et éducative; mais l’État prussien lui donna une ferme pour qu’il subvînt lui-même à ses besoins et gagnât sa vie, puis refusa de continuer à résoudre son problème¹³. Il convient de relever tout ce que M. Mažvydas réussit à accomplir malgré les circonstances difficiles de sa vie personnelle. L’anonyme

¹² I. Lemeškin s’appuie sur le dictionnaire classique des abréviations latines d’Adriano Cappelli (Cappelli 1928), élaboré à partir de la production livresque italienne.

¹³ L’État prussien appliquait exactement la même politique culturelle à ses autres intellectuels. Il sera montré plus loin que le laboratoire européen de la réforme luthérienne se caractérisait par une véritable et extraordinaire indigence culturelle.

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L’auteur du Catéchisme prussien de 1545 était probablement, par son destin, beaucoup plus proche de M. Mažvydas que de P. Skaryna. Ce que P. Skaryna pouvait se permettre à Prague ou à Vilnius était inconcevable à Königsberg.

VI.

La baltistique a inévitablement besoin d’un ouvrage qui évalue, à travers le prisme de la philologie englobante, l’ensemble du corpus des imprimés baltes du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle. Examinons ce qui, ici, attend impatiemment son interprétation.

Le Grand-Duché de Lituanie. Il convient de commencer par l’immense production de livres latins qui affermissait l’État. Le premier livre lituanien est l’Agenda du chanoine de Vilnius Martynas Radomas, imprimé à Gdańsk en 1499 en deux variantes à la fois. Cette Agenda est lituanienne parce qu’elle a été créée en Lituanie pour les besoins du diocèse de Vilnius, afin d’organiser la pratique rituelle sur le territoire lituanien. Viennent ensuite plusieurs dizaines de publications latines, imprimées principalement à Cracovie, mais aussi à Rome, que des humanistes catholiques lituaniens – lituaniens parce qu’ils servaient les plus hauts représentants de l’État lituanien14 – écrivirent en louant et en soutenant politiquement la Lituanie sur la scène internationale. Peut-on imaginer des publications plus lituaniennes que celles-ci? Per negationem, deux imprimés protestants lituaniens publiés peu après l’un l’autre dans l’imprimerie de Königsberg et adressés à la Lituanie elle-même le confirment: en 1543, Abraomas Kulvietis s’adresse à la reine de Pologne (et grande-duchesse de Lituanie) dans la Confessio fidei latine; en 1547, le Katechismus anonyme s’adresse à l’ensemble du Grand-Duché de Lituanie.

L’anonymat du Catéchisme lituanien de 1547 est déterminé par la structure et la fonction du livre qui s’adresse à l’État avec une rigueur impitoyable, du sommet à la base de sa hiérarchie. Les distiques latins introductifs ordonnent au puissant empire: prends ceci et conduis-toi selon cela, sinon d’horribles conséquences te frapperont. Si ces vers avaient été publiés par une personne précise, cela aurait équivalu à une déclaration de guerre. La préface latine s’adresse avec une insolence tout aussi directe au clergé lituanien: la situation est terrible et vous en êtes responsables; si vous ne le saviez pas jusqu’ici, vous le savez maintenant par moi, et désormais vous seuls serez coupables de votre inaction. Ce n’est qu’ensuite que le livre s’adresse en lituanien au peuple de Lituanie et lui dit, avec douceur mais de manière révolutionnaire: l’État est incapable de veiller à votre salut, veillez-y vous-mêmes; moi, le livre, je serai votre première aide. Comparons tout cela à P. Skorina. Lui aussi s’adressait aux habitants du Grand-Duché, mais il garde diplomatiquement le silence à l’égard des structures de l’État et de l’Église de Lituanie...

14 Eux-mêmes étaient de diverses nationalités: Lituaniens, Polonais, Espagnols, Italiens, Allemands...

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La seconde moitié du XVIe siècle, dans le Grand-Duché de Lituanie, se caractérise par l’activité de centres placés sous la protection de magnats locaux: Brest, Nesvizh, Ostroh. Tous ces centres étaient non catholiques: calvinistes, ariens, orthodoxes. On y publia de grandes œuvres, parmi lesquelles des traductions de la Bible en ruthène ou en polonais. L’évolution du rapport entre les imprimés religieux ruthènes et polonais permet d’illustrer clairement les changements de la fonction des langues utilisées en Lituanie. Ce n’est qu’en 1575 et en 1580 qu’apparaissent à Vilnius les premières imprimeries permanentes, toutes deux catholiques. Dans la plus ancienne d’entre elles, dite des jésuites, fut publiée quelque temps plus tard la première réaction catholique, déjà très tardive, au protestantisme: en 1585, le Catechismus catholicorum, écrit en letton et uniquement en letton; en 1595, le Kathechismas de Daukša, écrit en lituanien et uniquement en lituanien, qui devint le premier livre publié en lituanien en Lituanie. Il faut ajouter qu’en 1575 fut également fondée à Vilnius la première imprimerie orthodoxe⁵, où fut publié en 1588, en ruthène, un ouvrage lituanien aussi fondamental que le Troisième Statut de Lituanie, puis, en 1598, le Catéchisme polonais et lituanien des calvinistes.

De 1567 à 1629, Riga appartint également à l’État polono-lituanien; sa première imprimerie y fut fondée en 1588. Selon le pouvoir en place et les circonstances politiques, elle servait les catholiques ou les luthériens. En ce qui concerne les livres baltes, elle est importante parce qu’elle réimprima en 1615, avec de nombreux paratextes allemands, trois imprimés protestants lettons – Enchiridion, Undeutsche Psalmen, Euangelia und Episteln –, publiés pour la première fois à Königsberg en 1586–1587. En revanche, en 1622, dans la Prusse royale (et non ducale), fut publié un manuel anonyme en quatre langues, l’Agenda Parva, en letton, estonien, polonais et allemand, destiné aux catholiques de Livonie. Une autre imprimerie, sur le territoire de la Livonie historique, ne fut ouverte à Tartu qu’en 1631¹⁶. Nous ne pouvons pas décrire ici plus en détail les terres historiques de la Terra Mariana.

Le duché de Prusse se distingue par le fait que sa production est documentée historiquement avec une grande précision et de manière suivie. En outre, à partir de 1554, un monopole du livre était en vigueur en Prusse: il n’y avait qu’un seul imprimeur, qui imprimait pour l’État. À vrai dire, on ne peut pas être ébloui par la générosité culturelle de l’État prussien, devenu le laboratoire européen des réformes de Luther. Dans l’histoire de la langue lituanienne s’est profondément gravé le fait que les remarquables projets culturels des intellectuels lituaniens, que des Lituaniens actifs mirent avec succès en œuvre dans le duché de Prusse, ne produisirent aucun bénéfice ni effet, car l’État prussien ne s’y intéressa pas et ne leur alloua pas de fonds

¹⁵ L’imprimerie de P. Skorina à Vilnius (1522–1525) ne fut qu’un épisode et un exemple d’entreprise infructueuse.

¹⁶ Du point de vue des pays baltes, la Livonie n’était nullement arriérée: la première imprimerie de Finlande fut fondée encore plus tard, à Turku, en 1642; les deux imprimeries – tant celle de Tartu que celle de Turku – furent établies à l’initiative du roi de Suède, qui venait de fonder des universités dans ces villes.

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pour leur publication17. C’est uniquement en raison de l’indifférence de l’État que ne furent publiés ni la Bible de J. Bretkūnas (1590), traduction intégrale des Saintes Écritures en 1900 pages, dont le manuscrit avait été révisé et approuvé pour publication par une commission ecclésiastique spéciale, ni la postille lituanienne collective originale – la postille de Wolfenbüttel (achevée en 1573), ni la traduction par Bretkūnas de l’autoritaire postille de Corvin (Postilla Corvinii in Euangelia Dominicalia, traduite en 1589). Aucune de ces œuvres n’atteignit les lecteurs durant la période considérée, ce qui constitue un dommage irréparable causé à la langue lituanienne. Rétrospectivement, nous avons au moins eu la chance que tant la Bible de Bretkūnas que la postille de Wolfenbüttel aient subsisté sous forme manuscrite; en revanche, la traduction lituanienne de la postille de Corvin a disparu (nous ne possédons qu’une lettre du 14 octobre 1589 dans laquelle J. Bretkūnas demande au duc de l’argent pour la publier). Il est difficile de deviner combien d’autres textes lituaniens furent créés et perdus à cette époque, puisque l’État prussien, durant sa période des Lumières, empêcha leur existence.

Le corpus des imprimés prussiens doit également être analysé du point de vue fonctionnel des langues. On y trouve l’allemand, le polonais, le prussien, le latin et le lituanien; le letton n’y figure pas18. On sait que le duc de Prusse invitait des intellectuels lituaniens et polonais dans son pays dans le but de diffuser par leur intermédiaire le luthéranisme en Lituanie et en Pologne – pays catholiques voisins avec lesquels il était formellement lié par des relations vassaliques. Le Catéchisme lituanien de 1547, tel qu’il a été décrit précédemment, constitue un exemple caractéristique d’un tel instrument d’exportation. Lorsqu’il devint évident que la Réforme luthérienne échouait en Lituanie, le duc fit appel à ses propres intellectuels lituaniens pour évangéliser les Prussiens autochtones dans les villages.

En examinant les règlements ecclésiastiques, les Kirchenordnungen, qui, comme on le sait, étaient les lois suprêmes de l’État (leur source et leur précurseur étaient les Formula missæ et communionis de Luther, de 1523), on observe la succession suivante de vagues réglementaires:

(1) en 1525, uniquement en allemand; (2) en 1544, en allemand, polonais et latin; (3) en 1558, en allemand, en 1559 en lituanien19, et en 1560 en polonais; (4) en 1568, en allemand et, en 1571, en polonais.

17 Même Emmanuel Kant (1724–1804), la personnalité la plus éminente du duché de Prusse, dut faire publier toutes ses Critiques (1781–1790) à l’étranger – à Riga et à Liepāja; ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il put faire paraître ses derniers livres, traités moraux et religieux, à Königsberg (1793–1798) (Hoskovec 2002).

18 Trois imprimés lettons furent publiés en Prusse en 1586–1587 comme commande technique étrangère: tout fut initié et payé par le duc de Courlande qui, pour accélérer le travail, envoya également à Königsberg un rédacteur et un correcteur; la deuxième édition de ces mêmes livres parut ensuite à Riga (en 1615).

19 Il s’agit de la seconde œuvre anonyme de Mažvydas, la Forma chrikštima.

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La première vague, qui proclame la sécularisation de l’ordre Teutonique et le début de la Réforme de Luther, était purement allemande. Le latin n’apparut qu’avec la deuxième vague, conjointement à l’allemand et au polonais, mais pas aux autres langues. Le lituanien apparut avec l’allemand et le polonais lors de la troisième vague, mais plus lors de la quatrième. Avec cette dernière, il n’y eut que l’allemand et le polonais.

Qu’est-ce que cela signifie? Les seules langues locales véritablement à part entière étaient l’allemand et le polonais, aucune autre. L’État prussien ne prit jamais politiquement en considération la langue prussienne. Les habitants autochtones parlant prussien furent toujours l’objet de l’administration de l’État, et non son sujet; un catéchisme élémentaire devait leur suffire. Le lituanien était une nouveauté en Prusse. L’emploi inattendu du latin (qui était la langue des imprimés destinés à l’exportation) dans la deuxième vague des règlements prussiens (il n’était nullement question d’exporter ce genre) s’explique le plus facilement par le fait qu’il était destiné précisément aux Lituaniens invités et arrivés tout récemment en Prusse, qui ne maîtrisaient ni l’allemand ni le polonais. Et le fait qu’après la troisième vague des règlements la langue lituanienne ne fût plus employée montre qu’entre-temps, en Prusse, son importance s’était réduite à celle d’une langue utilisée pour les besoins pastoraux d’une population politiquement insignifiante20. En substance, on peut affirmer que le lituanien remplaça fonctionnellement en Prusse le prussien, qui avait alors perdu ses locuteurs instruits et politiquement à part entière (dont l’existence antérieure a été si bien mise en lumière par l’auteur dans la monographie Lithuanica aliter).

Cela est également attesté par la structure paratextuelle unique de la traduction de l’Enchiridion de Luther, publiée en Prusse en 1561. Le livre commence deux fois: à la page 17 est imprimée une page de titre détaillée, suivie (pages 19–24) de la préface habituelle de l’auteur, respectueusement dédiée au duc; cependant, après la première page de titre (page 1), nous lisons, comme première partie du livre, un long prologue du duc lui-même (pages 3–16). Ce seul fait n’a d’équivalent dans aucun autre imprimé prussien. Mais la fonction du prologue du duc est encore plus étonnante. Le duc (pages 14–15) exhorte vivement ses ecclésiastiques (en réalité, il s’agissait de ses fonctionnaires responsables de l’administration locale) à rechercher de jeunes garçons prussiens intelligents et doués pour les études, et à convaincre leurs parents de les laisser étudier afin qu’ils deviennent un jour des ecclésiastiques administrant leur paroisse en prussien, sans interprètes. Le duc s’engage à soutenir matériellement les garçons pendant leurs études et à leur verser une bourse. Par ce prologue, l’Enchiridion prussien de 1561 est tout simplement un cas unique en Europe... La structure ultérieure des imprimés prussiens témoigne du fait que l’exhortation du duc ne rencontra aucun écho; l’État prussien décida donc d’employer le lituanien pour la pastorale de ses populations baltes autochtones.

20 Personne ne se porta acquéreur de l’édition du règlement lituanien de 1559; celui-ci resta donc pendant plusieurs siècles au château de Königsberg, dans les fonds des services de l’État.

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VII.

Pour conclure, il convient de répondre à la question posée au début de l’article: pourquoi le livre qui examine, dans un vaste contexte européen, l’espace culturel et historique de la Prusse, a-t-il été intitulé par l’auteur Lithuanica aliter? Parce qu’étudier uniquement la langue prussienne est dérisoirement limité, tandis qu’étudier la langue lituanienne en se bornant à la langue elle-même est tout simplement impossible. L’espace historique prussien fut à bien des égards d’une importance capitale pour l’évolution et le fonctionnement de la langue lituanienne, et ce n’est que dans cette perspective que l’on peut comprendre correctement comment elle s’est développée et a fonctionné dans son Grand-Duché natal. La formation historique de la langue lituanienne est particulière en ce qu’elle s’est déroulée parallèlement dans deux traditions étatiques. La formation historique de la langue lettone fut essentiellement déterminée par le fait qu’il n’exista jamais d’État letton avant 1918. On ne peut comprendre et décrire l’État européen comme totalité culturelle et historique que dans le contexte de toute l’Europe. La philologie globale des études lituaniennes ne peut être autre chose qu’une discipline embrassant l’Europe entière.

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Lituanica aliter: Encompassing Philology as to be applied to Baltic Studies

SUMMARY

This contribution pays a tribute to the genre of review as it was cultivated one hundred and even more years ago: a scholar reflected thoroughly and very personally on a (set of) question(s) that had been treated by his fellow-scholar in a recently published book. That was an excellent way of vivid scientific communication, and a very intensive one (notice that Bezzenberger’s 1874 review of Nesselmann’s 1873 publication is over 30 pages long). Those old reviews prove useful up to now: he who wants to understand Ferdinand de Saussure’s structural phonology, but has neither enough time nor energy to read through Saussure’s extremely complicated Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes (1879), may still gain supreme advantage from reading Saussure’s review of Johannes Schmidt’s long ago duly forgotten Kritik der Sonantentheorie (1895), published in 1897 in Indogermanische Forschungen; he who wants to learn what Saussure’s non-structuralist disciple Antoine Meillet, who only wrote books on particular languages, thought about this or that general linguistic issue, will still get best informed by the numerous detailed reviews Meillet, a patriarch of French linguistics, published in Bulletin de la Société de linguistique de Paris. By his present contribution, the author renders homage to Pavel Trost (1907–1987), eminent Baltist among others, member of the Prague Linguistic Circle, and an “encompassing philologist” par excellence, even if avant la lettre, who never wrote a book, but expended his amazing wisdom on hundreds of brief notes, published all of them as personal reactions to various scientific ideas that had been formulated throughout the world.

Reviewing Il’ja Lemeškin’s book Lituanica aliter (Lemeškin 2019), the author explains the programme of encompassing philology (Ganzheitsphilologie, philologie englobante), i.e. the contemporary phase of functional structuralism, which has been elaborated in the contemporary Prague Linguistic Circle. In essence, encompassing philology is a semiology of both oral and written texts. Any text, taken as a whole, is considered one particular cultural-historical event, which is subject to social norms. Any text, taken as a whole, is

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considered one global linguistic sign (in Saussurian sense), which subsequently may be structured into smaller (always Saussurian) signs. Whatever the size of a linguistic sign is, its value can only be determined by differentiating the sign from other signs within a particular defining set (Definitionsmenge, ensemble définitoire). For a text, the essential defining set is its genre: consequently, the earliest traces of Baltic languages are to be analysed within their peculiar genre of colophon, when being confronted with all even potentially related colophons (written in Latin, German, French, Danish, etc.) that are available for the respective periods and environments; similarly, the medieval vocabularies of Baltic languages are to be viewed within the utterly utilitarian genre of Hanseatic lexicography; and finally, the politically coloured prefaces to the oldest Baltic prints are to be perceived through the relevant genre of paratexts in other European prints. Having explained all of that, the author outlines both the inner dynamism and the inherent heuristics of the historical corpora of Baltic texts that have been preserved from the 16th and the first half of the 17th century: those monuments should always be approached within a broad cultural-historical framework which encompasses other relevant European events; Baltic philology should never be restricted to the genetically Baltic languages only.

Įteikta 2021 m. birželio 10 d.

TOMÁŠ HOSKOVEC

Pražský linguistický kroužek – Cercle linguistique de Prague

Španielova 1326/35, CZ–16300 Praha, Čehija

[email protected]

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