Page 1Acta Linguistica Lithuanica
LX (2009), 1 – 15
Caractéristiques morphologiques du lituanien parlé
Ineta Dabašinskienė
Université Vytautas Magnus
La recherche sur la langue parlée constitue encore un domaine nouveau et peu étudié en Lituanie. La collecte et l’analyse de données linguistiques spontanées naturelles étant une tâche complexe qui exige une préparation particulière ainsi que des méthodes adéquates de collecte, de transcription et de codage des données, elles nécessitent un investissement considérable en temps, en moyens financiers et en efforts personnels. C’est pourquoi, jusqu’à présent, aucune recherche systématique n’a été menée en Lituanie qui nous permette de définir les principales caractéristiques morphologiques, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques du lituanien parlé.
L’élaboration d’un corpus grammaticalement codé de lituanien parlé a constitué la première étape vers des recherches plus approfondies dans ce domaine. Cette étude avait pour objectif principal de comparer le lituanien parlé et le lituanien écrit. La répartition de certaines catégories grammaticales ainsi que le lexique ont été étudiés afin de dégager certaines tendances d’usage.
1. REMARQUES INTRODUCTIVES OU QUI, OÙ ET COMMENT PARLE-T-ON…
Les linguistes attirent souvent l’attention sur les variétés de la langue parlée et de la langue écrite, qui se distinguent par leurs caractéristiques syntaxiques, morphologiques et lexicales. La langue parlée, tout comme la langue écrite, peut se caractériser par une grande diversité de genres, qui détermine également ses propriétés: par exemple, les bulletins télévisés et radiophoniques, les conférences, les entretiens, etc., diffèrent de la langue conversationnelle1, qui est le plus souvent spontanée et se déroule dans un lieu et à un moment précis, tandis que les locuteurs n’ont pas la possibilité de préparer leur discours à l’avance. Le lexique de la langue conversationnelle est moins varié et sa syntaxe est fragmentaire,
1 Kazimieras Župerka parle du style familier, qu’il qualifie presque comme synonyme de conversationnel. Les domaines d’emploi de ce style comprennent les conversations en famille, dans la rue ou en voyage, c’est-à-dire une communication non officielle et non professionnelle, caractérisée par des échanges simples, une fonction d’expression émotionnelle, etc. (1997: 89).
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Et les énoncés sont courts et simples. On la reconnaît facilement à l’emploi de formes non standard, de dialectalismes et de jargon, à la fréquence particulièrement élevée des répétitions, aux abréviations de diverses formes, à la multitude de mots de remplissage et à d’autres unités linguistiques qu’il est difficile de nommer et dont il est difficile de déterminer la nature. Selon Kazimieras Župerka (1997: 89–91), deux tendances opposées sont à l’œuvre: le raccourcissement de la langue, lié au débit rapide, à la spontanéité, à la quantité d’informations et à la commodité, et le surplus linguistique, qui témoigne d’un emploi excessif de certains éléments lexicaux.
Andrius Utka, évoquant la diversité des textes et leurs marqueurs, affirme que la langue spontanée, très expressive, présente des différences marquées qui la distinguent des autres genres, et l’illustre par des données concrètes: « Le paradigme de l’expressivité spontanée, qui exprime la fonction d’expressivité spontanée, est le plus puissant, car il comprend pas moins de 32 traits significatifs: 30 d’entre eux sont positifs (tai, jau, čia, ten, tas, ką, tą, tiek, taip, mes, labai, bet, dabar, aš, kaip, kur, nors, vis, tada, daug, nes, o, kai, kiek, to, buvo, gal, visi, jeigu, dar) et 2 sont négatifs (longueur moyenne du mot, indice d’itération) » (Utka 2004).
Malgré les différences qui semblent indiquer que la langue parlée est plus simple, il convient de relever la complexité de sa structure. Cette complexité apparaît d’abord dans la désignation des phénomènes grammaticaux. Il est évident qu’il est difficile de décrire la langue parlée à partir de théories (notamment syntaxiques) élaborées selon les normes de la langue écrite. La conversation ou le discours dialogique, selon la situation, les participants à la conversation, leur nombre, le sujet et d’autres caractéristiques linguistiques et non linguistiques, possède une structure qui diffère de celle de la langue écrite, fondée sur le flux linguistique des phrases.
Dans une conversation, la communication est importante, et cette dernière dépend de la situation d’énonciation, qui se compose des rôles des participants et de leurs relations, ainsi que du lieu, du moment et du contexte communicationnel général. La composante la plus importante de la situation d’énonciation est constituée par ses participants, dont les liens réciproques se révèlent dans l’interaction, mettant également en évidence leurs rôles sociaux. Les rôles sociaux, déterminés par le changement des situations, se réalisent par la communication (Karaliūnas 1997: 88-89); il est donc naturel que de nombreuses caractéristiques linguistiques soient déterminées par le rôle social situationnel du locuteur. Lorsqu’un individu passe d’un rôle à un autre, sa façon de parler et son code changent également: par exemple, le rôle d’un employé d’un établissement ou d’un directeur est principalement associé au style officiel et professionnel, tandis que les rôles de collègue et d’acheteur sont davantage caractérisés par les moyens habituels d’une langue parlée informelle, et le rôle social d’un ami par le registre familier de la conversation quotidienne. Une autre caractéristique importante des participants est l’aspect psychologique, c’est-à-dire
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leurs points de vue, leurs motivations, leurs émotions, leurs sympathies et leurs antipathies, ainsi que leur expérience (Versch ueren 1987). Toutes ces caractéristiques liées aux participants à la conversation déterminent non seulement le sujet de celle-ci, associé à la diversité lexicale, mais aussi la pragmatique, susceptible de refléter des différences morphologiques, syntaxiques et phonologiques. Ainsi, l’analyse de différentes conversations peut aboutir à des résultats différents, car ceux-ci dépendent des caractéristiques mentionnées ci-dessus.
2. MATÉRIAUX ET MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
2.1. Corpus de langue parlée lituanienne2 (ŠKT)
La création de corpus et leur utilité sont évidentes pour tous. Aujourd’hui, nous disposons de vastes corpus de langue écrite lituanienne, et même de plusieurs. Leur création et leur constitution sont moins difficiles que celles de corpus de langue parlée. Ces travaux sont incomparables du point de vue du temps et des ressources humaines et financières; les corpus de langue parlée sont donc peu nombreux et généralement de taille modeste. Dans le monde, la recherche sur la langue parlée n’est pas nouvelle, en particulier pour les grandes langues. Nous connaissons depuis de nombreuses années les corpus de langue parlée anglaise; il existe aussi des corpus allemand, croate, russe, espagnol et même estonien, mais leur taille varie de quelques milliers à plusieurs millions de mots. Récemment, aux Pays-Bas, un projet de dix ans, qui a mobilisé d’importantes ressources humaines et financières, est arrivé à son terme et a annoncé la publication du Corpus national de néerlandais parlé3, qui compte 10 millions de mots.
En Lituanie, la recherche sur la langue parlée est encore un domaine récent et peu étudié. Comme la collecte et le traitement des données de langue naturelle et spontanée constituent un travail complexe, qui exige une préparation particulière, beaucoup de temps, d’efforts et de ressources financières, jusqu’à présent, on s’est limité à la collecte de données dans certains domaines de la langue parlée (émissions de radio et de télévision, c’est-à-dire des conversations préparées ou planifiées à l’avance, et non spontanées). Il est important de noter que l’idée, mûrie pendant de nombreuses années, de créer un corpus de langue parlée est devenue en partie réalité.
2 Les corpus de langue orale et parlée sont accessibles en ligne à l’adresse www.vdu.lt/LT-courses/ --> SCIENCES
3 http://www.elis.rug.ac.be/cgn/ et http://lands.let.kun.nl/cgn/ehome.htm
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Les premiers travaux ont commencé après l’obtention d’un soutien financier du LVMSF4: un corpus de lituanien parlé, annoté grammaticalement, a été constitué. La base de données numérique de la langue parlée, c’est-à-dire sa forme transcrite, annotée et sonore, constitue une première étape vers la consignation et la préservation, pour les générations futures, de l’usage réel de notre langue maternelle. Ce corpus de langue parlée, bien que de taille encore modeste, permet déjà d’observer et de déterminer les principales caractéristiques morphologiques, syntaxiques, sémantiques et pragmatiques du lituanien parlé.
Afin d’assurer l’universalité du corpus et son adéquation à des analyses variées, il a été décidé de respecter le principe du corpus équilibré. Ainsi, la constitution d’un corpus équilibré a tenu compte de plusieurs critères: la nature et la structure de la langue parlée, les relations entre les interlocuteurs, leurs caractéristiques démographiques et leurs relations sociales. Le corpus créé fournit pour l’analyse des données de langue parlée provenant de Vilnius et de Kaunas (et, ultérieurement, à mesure que les travaux se poursuivent, d’autres régions de Lituanie5), ainsi que leurs versions sonores. Le sexe, le niveau d’études et l’âge des interlocuteurs ont également été pris en compte.
2.2. Méthodologie
L’étude s’appuie sur environ 30 heures d’enregistrements de langue parlée (conversations spontanées naturelles), qui ont été transcrits et codés et représentent au total environ 50 000 mots annotés morphologiquement. Les enregistrements ont été réalisés au moyen d’un enregistreur numérique permettant d’obtenir des prises de son d’assez bonne qualité, de les transférer facilement vers d’autres supports numériques à l’aide du programme Windows Media Player et de les sauvegarder au format *mp3.
Après les enregistrements, l’étape suivante a consisté à les transcrire et à les coder au moyen d’un logiciel spécialisé. À l’heure actuelle, le logiciel CHILDES (Child Language Data Exchange System, MacWhinney 2000), bien connu dans le monde, est celui qui, à partir des don-
4 Projet financé par le LVMSF, « Création d’un corpus de lituanien parlé standard: numérisation et annotation grammaticale » (VDU, 2006). Le projet était coordonné par le VDU, l’établissement partenaire étant le VU. Le corpus compte environ 50 000 mots annotés grammaticalement.
5 Le projet soutenu par le LVMSF, « Création d’un corpus de langue lituanienne parlée », poursuit les travaux entrepris et collecte et traite des données de langue lituanienne parlée. Outre le VDU, le VU, le KU, le ŠU et le LKI participent à ce projet. Le corpus devrait compter environ 250 000 mots annotés grammaticalement.
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... données de langage des enfants6, et elle est désormais aussi utilisée avec succès pour l’étude de la langue parlée des adultes. L’un des principaux avantages de ce programme est qu’il permet d’effectuer rapidement et avec précision une analyse linguistique automatique de textes volumineux. Le système CHILDES comprend deux outils. Le premier est le format de transcription et de codage CHAT. Le second est le paquet de programmes d’analyse CLAN. Les programmes Combo, Kwal et Freq de CLAN permettent de réaliser des études statistiques sur la fréquence du lexique employé et des catégories grammaticales, la longueur des énoncés, etc. L’application du programme CHILDES7 et de ses principes de codage au lituanien permettra à l’avenir de mener non seulement des analyses morphologiques, mais aussi syntaxiques de la langue parlée, et d’étudier les caractéristiques discursives et pragmatiques de la conversation.
2.3. Structure du corpus
Le corpus de langue parlée dont les données sont utilisées dans cette étude est encore de taille réduite; il a donc été décidé de distinguer uniquement deux niveaux sociaux essentiels: la sphère privée et la sphère publique. La sphère privée comprend des situations où les relations sociales entre les locuteurs sont proches, amicales et familières. Les rôles sociaux les plus fréquents dans les conversations privées sont ceux de membre de la famille et d’ami. La communication dans la sphère publique se caractérise par des relations plus formelles, et l’interaction sociale entre les locuteurs se déroule le plus souvent dans différents établissements — magasin, salon de coiffure, banque, école, université. Les rôles sociaux les plus fréquents dans les conversations publiques sont ceux de vendeur, d’acheteur, d’employé, de client, d’enseignant et d’élève. Comme les conversations dans la sphère privée ont le plus souvent lieu entre des personnes qui se connaissent bien et communiquent familièrement, elles portent sur des sujets variés. La partie du corpus qui rassemble ces conversations est intitulée « conversations privées ». La communication dans la sphère publique ayant le plus souvent lieu dans différents établissements, la partie du corpus qui rassemble les conversations de ce domaine est intitulée « conversations dans les établissements » (voir tableau 1).
6 Les données du programme CHILDES concernant le langage des enfants, le langage enfantin et, en partie, celui des adultes sont codées et analysées depuis déjà plusieurs années (Savickienė 2001, 2003, 2005; Balčiūnienė 2005, 2007).
7 Dr Andrius Utka (VDU) a adapté ce programme à l’analyse du lituanien parlé.
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Tableau 1. Rôles sociaux les plus fréquents des interlocuteurs enregistrés et lieux des conversations
Conversations privées Conversations dans les établissements Rôles sociaux des participants Lieu des conversations Rôles sociaux des participants Lieu des conversations ami, amie à la maison coiffeur, coiffeuse au salon de coiffure mari, épouse chez des amis vendeur, vendeuse à la banque fils, fille à la campagne médecin, médecin à la billetterie petit-enfant, petit-enfant au café patient, patiente au magasin grand-père, grand-mère dans la voiture manucure dans un institut de beauté parent au téléphone client, cliente à l’université connaissance, connaissance directeur, directrice dans le bureau employé, employée à la pharmacie à la gare
De nombreuses caractéristiques linguistiques dépendent non seulement de la situation de conversation et des rôles des participants sociaux, mais aussi de facteurs tels que le sexe et l’âge du locuteur (ce dernier facteur n’est pas encore pris en compte). Les adultes ne parlent pas de la même manière avec d’autres adultes, qu’ils soient de leur âge ou d’un âge proche, qu’avec des enfants ou avec la génération plus âgée. Lorsqu’ils parlent avec des enfants, ils modifient et simplifient leur langage (Kamandulytė 2005, 2007, Savickienė 2006). Les échanges avec la génération plus âgée présentent diverses adaptations liées à la politesse, un emploi plus fréquent de certains pronoms (Rosinas 1996: 41), un ton plus respectueux, une élocution plus claire et un vocabulaire particulier. Le sexe des locuteurs est également très important pour l’analyse sociolinguistique et pragmatique de la conversation. Les caractéristiques linguistiques des interlocuteurs varient aussi selon leur niveau d’instruction: correction de la langue, expressivité, richesse lexicale et diversité lexicale. La répartition des interlocuteurs selon le sexe et l’âge est très variée; elle est décrite dans le tableau 2.
Afin de constituer un corpus, certes réduit mais équilibré, de lituanien parlé standard, la structure des conversations a également été prise en compte. Simas Karaliūnas (1997: 105) distingue les types structuraux suivants d’actes de communication — le dialogue, le monologue, la conversation (polylogue), la discussion, le cours magistral, la communication, la correspondance, la représentation théâtrale, etc. Comme l’objet de cette étude est le lituanien parlé spontané, seuls les types caractérisés par la spontanéité ont été recueillis: les dialogues et les polylogues. La nature de la langue parlée est liée à la structure des conversations: une conversation spontanée se déroule entre deux interlocuteurs ou plus; la parole spontanée est donc liée à la distinction entre dialogues et polylogues, tandis que la parole prépar-
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Cette parole publique est prononcée par une seule personne et relève donc du monologue. Bien entendu, le monologue passe souvent au dialogue ou au polylogue lorsque l’on pose des questions au locuteur et que l’on débat avec lui; il ne faudrait donc pas établir de frontière stricte entre le dialogue et le polylogue spontanés, d’une part, et le monologue public, d’autre part. Les sujets des conversations ne sont pas décrits, car ils sont très variés et changent souvent de nombreuses fois, même au cours d’une seule conversation. La répartition des textes enregistrés selon la structure de la conversation est la suivante: 25 dialogues et 28 polylogues.
Tableau 2. Répartition des conversations enregistrées selon l’âge et le sexe des interlocuteurs
Tranche d’âge
Nombre et sexe des interlocuteurs
enfants (1–10 ans)
2 garçons, 4 filles
adolescents (10–18 ans)
2 garçons, 3 filles
jeunes adultes (18–30 ans)
12 hommes, 19 femmes
âge moyen (30–60 ans)
8 hommes, 17 femmes
personnes âgées (>60 ans)
1 homme, 1 femme
Total:
25 hommes, 44 femmes
3. PARTICULARITÉS MORPHOLOGIQUES DE LA LANGUE ORALE
Les données du corpus de la langue écrite contemporaine lituanienne (RKT) montrent que les formes de mots les plus fréquentes en lituanien sont les suivantes: ir, Lietuvos, Respublikos, dėl, Seimo, ar, arba, iš, bei, su. La forme nominale la plus fréquente est — Lietuvos, celle de l’adjectif — aukščiausiosios, celle du verbe — buvo, le pronom le plus fréquent — jis (www. donelaitis.vdu.lt). Il est évident que ce lexique est lié à une source spécifique: le corpus de langue écrite est composé principalement de textes journalistiques recueillis dans des journaux et des revues.
Comme on pouvait s’y attendre, les données de l’étude ont montré que l’usage du lexique et des catégories morphologiques diffère dans le corpus de langue orale. Il a été établi que les formes nominales les plus fréquentes dans ce corpus sont les suivantes — kartas, diena, laikas, vieta, les formes adjectivales les plus fréquentes — geras, gera, graži, les formes verbales les plus fréquentes — nežinau, žinau, yra, nori, būt, nėra, pasakyt, les pronoms les plus fréquents — aš, tu, mes, tas, les adverbes — ten, čia, les autres mots — nu, ir, ne, bet, kad, ką, tai, ar. Ces caractéristiques montrent que la langue orale se distingue par des mots courts et des formes de mots abrégées.
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Il importe de mentionner que, lorsqu’on parle du lexique en général ou des groupes sémantiques des différentes parties du discours, il ne faut pas oublier qu’il est souvent possible de trouver des liens entre le sens et la forme (sur les sens des cas, voir Savickienė 2003, 2005). La fréquence de l’emploi du nominatif indique que les noms désignant des personnes sont plus fréquents dans le ŠKT que dans le RKT. Le sens des verbes à la première personne (processus mentaux) diffère de celui des verbes employés à la troisième personne (action concrète). Les chercheurs qui adoptent en grammaire l’approche fondée sur l’usage (ang. usage-based approach) et la théorie de l’effet de fréquence (ang. frequency effect), Michael Tomasello (2003), Joan Bybee (1985, 1995) et d’autres chercheurs (Bybee & Hopper 2001), affirment que l’usage de formes plus ou moins fréquentes dépend du sens du mot concerné et, inversement, que certains mots peuvent être employés plus souvent sous certaines formes seulement. L’influence de la fréquence peut entraîner des changements dans la structure des mots, par exemple leur raccourcissement et leur contraction. En Lituanie, on trouve encore peu d’études qui examinent en détail l’influence de la fréquence sur la forme et le sens.
À partir des données préliminaires du corpus de langue orale, il est possible de dégager les principales tendances de l’usage des catégories grammaticales dans le lituanien oral contemporain. Cet article visait à présenter uniquement le tableau de l’analyse morphologique de la langue orale, et non celui de l’ensemble du lituanien parlé; c’est pourquoi seuls les textes du ŠKT ont été étudiés, et non ceux de genres particuliers de langue parlée. Il va de soi que l’usage des formes grammaticales et des unités lexicales peut varier selon les autres genres de langue parlée. Toutefois, selon Vida Žilinskienė, qui étudie depuis longtemps l’emploi des formes grammaticales dans les styles journalistique, administratif, scientifique et littéraire, les différences sont minimes. Elle a constaté que les textes de style littéraire se distinguent le plus des textes non littéraires (Žilinskienė 2005). On peut certes supposer que des données de langue parlée d’un autre type ne révéleront pas de grandes différences, mais cela relève déjà de recherches ultérieures.
Les données présentées par Vida Žilinskienė (2001; 2002a; 2002b; 2005), qui a longtemps étudié la répartition des catégories morphologiques dans différents styles de la langue écrite lituanienne, ainsi que par Erika Rimkutė (2006), montrent que les résultats des deux chercheuses sont très similaires, malgré la diversité des textes et des styles. Pour cette étude, nous avons choisi de comparer les données du corpus annoté morphologiquement d’Erika Rimkutė, en tant que source de langue écrite lituanienne.
Nous avons d’abord voulu examiner la répartition des parties du discours dans la langue orale. Les données du tableau 3 montrent des différences manifestes entre les données du ŠKT et celles du RKT.
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Tableau 3. Répartition des parties du discours
Partie du discours
ŠKT
RKT
Nom
16,2
39,37
Adjectif
2,8
7,33
Pronom
16,9
8,7
Numéral
1,9
0,96
Verbe
22,8
20,5
Adverbe
10,2
6,72
Préposition
4,2
4,65
Particule
12
1,97
Conjonction
8,2
7,62
Onomatopée, interjection
4,8
0, 2
Total:
100%
100%
On constate tout d’abord que l’emploi des principales classes grammaticales diffère selon leur fréquence: dans le corpus de langue parlée (ŠKT), la classe grammaticale la plus fréquente est le verbe, tandis que dans le corpus de langue écrite (RKT), c’est le nom, bien que la différence entre les fréquences d’emploi des verbes ne soit pas très importante (22,8% et 20,5%). Dans la langue écrite, le nom domine, tandis que dans la langue parlée, c’est le verbe. Ce résultat n’est pas surprenant, car la langue parlée est beaucoup plus expressive et vivante, et ces caractéristiques sont précisément favorisées par un emploi plus fréquent des verbes. Le pronom est légèrement plus fréquent que le nom dans le ŠKT; il occupe également la troisième place en termes de fréquence dans le RKT, mais sa fréquence d’emploi diffère du double, cf. 16,9% et 8,7%. Contrairement au RKT, le ŠKT emploie beaucoup plus souvent les particules, les adverbes, les interjections et les onomatopées. Ces classes grammaticales sont également associées à l’expressivité, à la spontanéité et à l’émotivité du discours produit. Comme l’affirme Audrius Utka, « la distribution des fréquences des mots très fréquents ou de leurs formes dans les textes n’est ni chaotique ni aléatoire. Étant les unités structurelles les plus fréquentes du texte, les mots fréquents sont directement liés aux fonctions du texte; avec d’autres caractéristiques formelles du texte, ils constituent donc des indicateurs importants de ses fonctions » (2005: 49). Les numéraux, les conjonctions et les prépositions sont employés avec des fréquences similaires. Très
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L’emploi des adjectifs diffère fortement: le ŠKT en contient beaucoup moins que le RKT. D’autres études sur la langue parlée, qui analysent les conversations entre enfants et adultes, montrent également que les adjectifs sont employés très rarement (Kamandulytė 2005).
Il serait intéressant d’examiner et de comparer la distribution des catégories grammaticales du nom et du verbe, qui sont les classes grammaticales les plus fréquentes. L’adjectif sera également abordé en raison de l’emploi de catégories grammaticales similaires à celles du nom, bien que cette classe grammaticale ne soit pas employée fréquemment.
Cas. Les cas grammaticaux sont plus fréquents que les cas sémantiques dans les deux corpus, le ŠKT et le RKT (voir le tableau 4). Ainsi, les cas se répartissent en deux groupes selon leur fréquence d’emploi: un groupe central (nominatif, génitif et accusatif) et un groupe périphérique (datif, instrumental, locatif et vocatif). Des différences plus marquées apparaissent lorsqu’on examine la fréquence d’emploi de chaque cas. Le nominatif du nom est le cas le plus fréquent dans le ŠKT, tandis que dans le RKT, c’est le génitif. Cette différence est particulièrement nette, car la fréquence du génitif singulier varie presque du simple au double (cf. 22,9% et 40,2%). La fréquence élevée du génitif dans le RKT s’explique par sa fonction descriptive, à laquelle il doit son emploi abondant dans les sources journalistiques. L’accusatif est beaucoup plus fréquent dans la langue parlée que dans la langue écrite (cf. 26% et 15,8%). Ainsi, dans le ŠKT, l’ordre de fréquence des principaux cas du singulier est le suivant: nominatif, accusatif, génitif; dans le RKT: génitif, nominatif, accusatif. Les études antérieures sur la langue parlée relevaient déjà un emploi fréquent du nominatif dans la langue des enfants comme dans celle des adultes (voir Savickienė 2003, 2005). Comme prévu, l’emploi du locatif et de l’instrumental au singulier est similaire dans le ŠKT et le RKT, tandis que celui du vocatif et du datif diffère: le vocatif est beaucoup plus fréquent dans la langue parlée (cf. 3,3% et 0,6%), alors que le datif l’est dans la langue écrite (2,6% et 4%). Dans le paradigme du pluriel, on observe seulement un emploi légèrement plus fréquent du génitif dans le ŠKT; la distribution des autres cas est semblable à celle du paradigme du singulier.
Tableau 4. Distribution des cas des noms et des adjectifs (%).
Cas ŠKT Nom sing. ŠKT Nom plur. ŠKT Adj. sing. ŠKT Adj. plur. RKT Nom sing. RKT Nom plur. RKT Adj. sing. RKT Adj. plur. N. 31,6 30 62,5 61,7 27,5 23,7 40 34,6 G. 22,9 33,5 15,3 17,7 40,2 42,4 26,7 30,3
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Suite du tableau 4
Cas ŠKT Nom. Subst. Sg. ŠKT Subst. Pl. ŠKT Adj. Sg. ŠKT Adj. Pl. RKT Subst. Sg. RKT Subst. Pl. RKT Adj. Sg. RKT Adj. Pl. N. 2,6 2,3 1,5 1,3 4 4,3 3,3 3,9 G. 26 22,8 14 10,7 15,8 18,2 17,7 19,1 Instr. 5 9 4,4 7,7 5,8 7,3 7,8 8,5 Loc. 8,6 2,1 2 0,6 6 3,8 4,1 3,6 Voc. 3,3 0,3 0,3 0,3 0,6 0,3 0,2 0,08
Les données statistiques des langues slaves sont similaires aux résultats du lituanien parlé: russe: V. — 32.6%, G. — 25.3%, K. — 22%, N. — 4.1%, Vt. — 10.1%, Įn. — 5% (Zemskaja 1979: 74); polonais: V. — 34.2%, G. — 29.8%, K. — 19.2%, N. — 4.8%, Įn. — 4.4%, Vt. — 7.6% (Laskowski 1989: 212).
Dans le paradigme adjectival, la liste des fréquences d’emploi des cas est similaire en ŠKT et en RKT: le nominatif est le plus fréquent, suivi du génitif, de l’accusatif, de l’instrumental, du locatif, ainsi que du datif et du vocatif. La différence la plus importante concerne l’emploi du nominatif et du génitif: en ŠKT, le nominatif de l’adjectif est très fréquent, jusqu’à 62,5%, tandis qu’en RKT il n’atteint qu’environ 40%; le génitif est moins fréquent dans la langue parlée que dans la langue écrite: 15,3% et 26,7%. Ainsi, les paradigmes du nom et de l’adjectif montrent tous deux que le cas le plus fréquent en ŠKT est le nominatif. Il convient de noter qu’en ŠKT, il n’existe pas de différence manifeste entre l’emploi de l’accusatif et du génitif des noms et des adjectifs, car leurs fréquences au singulier et au pluriel sont similaires. Dans le système des cas de l’adjectif, le génitif arrive au deuxième rang de fréquence, tandis que pour le nom, l’accusatif est plus fréquent dans le paradigme du singulier et le génitif dans celui du pluriel.
Genre et nombre. Les résultats montrent que le genre masculin, en tant que membre non marqué, domine dans les deux corpus: en ŠKT, le masculin des noms représente 55,9%, le féminin 44,1%; le masculin des adjectifs représente 55,6%, le féminin 44,4%. En RKT, le masculin des noms représente 60,4%, le féminin 39,6%; le masculin des adjectifs représente 54,4%, le féminin 41,5%. Le singulier est plus fréquent que le pluriel.
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Formes verbales. Le verbe est la partie du discours la plus fréquemment employée en ŠKT. La comparaison des formes verbales personnelles et non personnelles montre que les formes personnelles représentent plus de 80% en ŠKT, contre environ 50% en RKT. Contrairement à la RKT, les participes, les gérondifs et les semi-participes sont beaucoup moins fréquents en ŠKT.
Tableau 5. Répartition des formes verbales
Formes | ŠKT | RKT; Formes personnelles | 82,1 | 50,7; Participes | 5,4 | 27,7; Gérondifs | 0,4 | 3,2; Semi-participes | 0,2 | 1,8; Infinitif | 11,9 | 16,6; Total | 100% | 100%
La répartition des temps est similaire dans les deux corpus: le présent est le plus fréquent et représente la moitié de toutes les formes temporelles, suivi du passé simple, du futur, puis, très rarement, de l’imparfait itératif. Les formes du futur apparaissent presque deux fois plus souvent en ŠKT qu’en RKT, cf. 12,9% et 7,9%.
Tableau 6. Répartition des temps verbaux
Temps | ŠKT | RKT; Présent | 55,6 | 52,5; Passé simple | 30,9 | 37,8; Imparfait itératif | 0,6 | 1,8; Futur | 12,9 | 7,9; Total: | 100% | 100%
Parmi les formes verbales personnelles, la troisième personne prédomine. En RKT, la troisième personne domine parmi les formes du singulier et du pluriel. ŠKT présente des données différentes: à la première et à la troisième personne du singulier, on emploie presque autant
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À la même fréquence, la deuxième personne ne se situe pas non plus à la périphérie de l’usage. L’emploi similaire des première, deuxième et troisième personnes indique que le discours dialogique prédomine.
Tableau 7. Répartition des personnes verbales
Personnes
ŠKT
RKT
Sing. 1re pers.
28,4
7,5
Sing. 2e pers.
21,2
4.6
Sing. 3e pers.
29,2
53,4
Plur. 1re pers.
6
5,9
Plur. 2e pers.
4,4
2,5
Plur. 3e pers.
10,8
26,1
Total:
100%
100%
En lituanien, les verbes de la première conjugaison prédominent; il n’est donc pas surprenant que les données du ŠKT indiquent que les verbes de cette conjugaison sont employés à plus de 61%, ceux de la deuxième à 17% et ceux de la troisième à 22%.
4. CONCLUSIONS
Sur la base des données préliminaires du corpus de langue parlée, les principales tendances actuelles de l’emploi des catégories grammaticales en lituanien parlé ont été établies. Après avoir examiné l’emploi des catégories grammaticales des principales parties du discours dans le corpus de langue parlée (ŠKT), on peut affirmer que ces données diffèrent nettement de celles du corpus de langue écrite (RKT). Il convient tout d’abord de mentionner l’emploi très fréquent du verbe, du pronom, de la particule et d’autres mots grammaticaux. La très faible fréquence de l’adjectif pourrait constituer un critère pertinent pour reconnaître la langue parlée. D’autres critères sont également importants: la prédominance du nominatif dans les paradigmes du singulier et du pluriel des noms et des adjectifs, le recours rare aux formes non personnelles (en particulier aux participes), ainsi qu’un emploi comparable des première et troisième personnes du verbe.
Ces résultats constituent une première tentative de validation statistique des différences entre langue parlée et langue écrite, souvent relevées jusqu’ici par la seule observation. On espère
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que les recherches portant sur le lexique, la morphologie et la syntaxe, fondées sur des données de langue parlée, se multiplieront à l’avenir.
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Ineta Dabašinskienė
Vytauto Didžiojo universitetas
Regionistikos katedra
K. Donelaičio g. 52-208, LT-44244 Kaunas
[email protected]
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