Page 1LIETUVIŲ KALBOTYROS KLAUSIMAI XXXV (1995) LIETUVIŲ LEKSIKOLOGIJOS TYRINĖJIMAI
Simas KARALIŪNAS
ORIGINE DU NOM DE LA LITUANIE
1. Recherches antérieures et leur évaluation
Les chercheurs s’intéressent depuis longtemps à l’origine du nom de la Lituanie. La recherche de l’origine d’un nom soulève la question suivante: que signifiait ce nom à l’origine, quelle était sa signification première? Nous disposons de quelques hypothèses, mais la plupart d’entre elles ne sont, selon J. Gerulis, que de « pures conjectures » (blobe Vermutungen)1. F. Kuršaitis avait déjà noté que le nom de notre pays ne possède, du moins dans la langue lituanienne actuelle, aucune étymologie reconnaissable (keine erkennbare Etymologie vorfindet)2. Et, en effet, ni la langue actuelle et ses dialectes, ni les anciens écrits ne nous fournissent quoi que ce soit que nous puissions considérer comme l’étymon du nom Lietuvà — c’est-à-dire la signification véritable qui apparaît lorsqu’on le dérive d’un autre mot ou d’une racine. F. Kuršaitis pensait même que ce nom nous avait été donné par nos voisins! Mais il n’a rien trouvé non plus dans les langues de ces voisins qui puisse aider à expliquer le nom de notre pays. F. Kuršaitis supposa donc que Lietuvà dérivait peut-être plutôt du participe liėtas. Mais, selon lui, on ne pouvait pas davantage lui associer de signification caractéristique, sauf si Lietuvà avait désigné une p l a i n e (eine Ebene)3.
Le linguiste hongrois L. v. Patrubány approuvait la dérivation du nom de la Lituanie à partir de la racine *lei- « couler, s’écouler, se répandre » (liēti, liētas, lytùs), mais doutait que Lietuvà eût désigné une plaine4. Selon lui, le nom Lietuvà aurait le même suffixe -tu- que lytùs. Par conséquent, Lietuvà correspondrait dans son ensemble à l’indo-européen *lė(i)tu-u-ā ou, plus exactement, à *lḗtu-u-ā, « région inondable, bassin fluvial (Stromgebiet) », où la consonne u serait une répétition consonantique de la voyelle u. Le lat. leitis serait formé à partir de la même racine *lei- « couler, s’écouler, se répandre » et aurait désigné l’habitant d’une région inondable (Stromgebietanwohner).
L’auteur du « Dictionnaire étymologique de la langue polonaise », A. Brückner, tenait lui aussi le nom de notre pays pour issu de la même racine que le verbe liēti, se demandant prudemment s’il ne venait pas de la pluie5.
Avec le substantif liētùs Lietuvà établissent également un lien des chercheurs ultérieurs6.
1 G e r u l l i s G. Baltische Völker. — E b e r t M. Reallexikon der Vorgeschichte, 1, Berlin, 1924, 339.
2 K u r s c h a t F. Grammatik der Littauischen Sprache, Halle, 1876, 4.
3 K u r s c h a t F. Op. cit., 5.
4 P a t r u b á n y L.v. Lituanica. 2. Lietuvà ”Littauen”. — Indogermanische Forschungen 32, 1913, 327 (toliau — IF).
5 B r ü c k n e r A. Słownik etymologiczny języka polskiego, Kraków, 1927, 301.
6 S t a s z e w s k i J. Mały słownik. Pochodzenie i znaczenie nazw geograficznych,
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Page 2On a tenté d’expliquer le nom de la Lituanie en le rapprochant de noms semblables d’autres contrées. Ainsi, W. Stokes fut sans doute le premier à comparer le nom Lietuvà au nom celtique Letavia, en ajoutant aussi le latin litūs « rivage, côte, bord de mer », et en établissant ainsi le sens premier de la forme gauloise ancienne Litavia: « région côtière (Uferland, Küste) »7. W. Stokes et A. Bezzenberger considéraient depuis longtemps ces noms lituanien et celtique comme apparentés, mais A. Chakhmatov, se fondant sur son hypothèse selon laquelle des Celtes auraient autrefois vécu dans les pays baltes orientaux, conclut que les noms de la Lituanie et de la Lettonie dérivaient du celtique Letavia: « Je pense que les Celtes appelaient la côte orientale de la mer Baltique Litavia, d’où les formes dialectales Letavia, Letau. Lorsque les Baltes — les Lituaniens au sud, les Lettons au nord — occupèrent cette côte, ils la nommèrent d’après la terre occupée »8. A. Chakhmatov expliquait également par cet emprunt diverses formes des noms de la Lituanie et de la Lettonie dans les sources historiques du XIIIe siècle: lat-, let- (Lėtbbola, Lettī), liet-, lit- (Letthooia, Litthooia, Lithaoia, Littevini).
Après avoir examiné de manière critique l’hypothèse de A. Chakhmatov et son argumentation, K. Būga9, M. Vasmer10 et J. Endzelīns11 établirent qu’aucune donnée ne montre que des Celtes aient vécu dans les pays baltes orientaux. Au sujet de l’origine du nom Lituanie, M. Vasmer écrivait: « … le lituanien Lietuvà et le vieux russe Litva ne peuvent, pour des raisons phonétiques, être considérés comme des emprunts au celtique Litavia, “région côtière”. Il ne nous reste donc qu’à considérer ces deux mots comme apparentés depuis longtemps (urverwandt)12. Comme l’a fait remarquer M. Vasmer, la structure phonétique différente de ces noms montre assez clairement que Lietuvà ne peut être un héritage celtique. Dans le cas d’un emprunt, on s’attendrait à une correspondance des sons beaucoup plus exacte. Tout d’abord, les suffixes ne correspondent pas: en lituanien, le suffixe est -uva, en celtique, -av-. Si l’on tient compte de la forme apparentée Lietavà, que M. Vasmer ne mentionne pas, on peut supposer que la différence entre les suffixes n’est pas essentielle. Mais il reste alors malgré tout une incompatibilité entre les vocalismes des racines.
La racine de Lietuvà avait autrefois la forme *Leit-. Une des possibilités d’expliquer le gaulois Litavia est de rattacher ce nom à la racine *lei-/*li- « couler », que l’on retrouve aussi dans le lituanien lįeti13, et de supposer que le gaulois Litavia présente une variante de cette racine au degré zéro de l’alternance vocalique, à savoir *li-t-. Si Lietuvà, Lietavà étaient un héritage celtique, nous aurions aujourd’hui *Litavà.
Warszawa, 1968, 250.
7 Stokes W. Urkeltischer Sprachschatz. Übersetzt, überarbeitet und herausgegeben von A. Bezzenberger, Göttingen, 1894, 248—249 (= Fick A. Vergleichendes Wörterbuch der indogermanischen Sprachen 4 Aufl., 2. Teil, Wortschatz der Keltischen Spracheinheit von W. Stokes und A. Bezzenberger, Göttingen, 1894).
8 Schachmatov A. Zu den ältesten slavisch-keltischen Beziehungen. — Archiv für Slavische Philologie 33, 1912, 82.
9 Buga K. Kann man Keltenspuren auf baltischem Gebiet nachweisen? — Rocznik slawistyczny 6, Kraków, 1913, 1—38 (= Būga K. Rinktiniai raštai 1, Vilnius, 1958, 496—530 (toliau — Būga K. RR)).
10 Vasmer M. Kritisches und Antikritisches zur neueren slavischen Etymologie. — Rocznik slawistyczny 6, 1913, 172—213. Plg. Фасмер М. Этимологический словарь русского языка 2, Москва, 1986, 2, 502 (toliau — ЭСРЯ).
11 Endzelins J. Darbu izlase 2, Rīga, 1974, 371—374.
12 Vasmer M. Op. cit., 204—205.
13 Stokes W. Op. cit., 248.
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Page 3Comme on l’a dit, M. Vasmer jugeait possible que les noms Lietuva et gaulois Litavia soient apparentés depuis l’Antiquité¹⁴. Ces noms sont également rattachés à une même racine (*lei- « couler »), bien qu’avec quelques réserves concernant Litavia, dans le « Dictionnaire étymologique de la langue latine », dès sa première édition de 1906¹⁵. On n’a pas abandonné récemment la comparaison de ces noms. Ainsi, W. Merlingen, s’appuyant sur les principes méthodologiques modernes de la linguistique comparée et considérant le versant interne — avant tout sémantique — des phénomènes comparés, cite parmi les mots issus de la racine indo-européenne reconstruite *leit- « plaine, rivage », outre le latin lītus « rivage, côte », le gaulois Letavia ainsi que Lietuvà, letton Lietavà¹⁶. Ainsi, les noms lituanien et celtique continuent d’être considérés comme issus d’une même racine. Il convient donc d’examiner cette hypothèse de plus près.
Sous la forme latinisée Letavia (ancien gaulois Litavia), attestée dans le monument médiéval « Vita sancti Mevenni », les Celtes des îles Britanniques désignaient le littoral continental situé en face. Une autre appellation de celui-ci était Aremorica (formé à partir du préfixe celtique are-, irlandais air-, gaulois ar- « devant », et du celtique more, correspondant au dialectal lituanien mãrė). Les écrits de César et les monnaies romaines attestent le nom de personne Litavicos, Litavicus, Litaviccus, formé à partir de Litavia au moyen du suffixe -ic- et signifiant « venu d’Aremorica ». Le nom Letha est également connu des monuments écrits médiévaux irlandais, où il désigne non seulement le nord de la France, mais, par erreur, aussi le Latium. La glose Latio est également expliquée par l’ancien gallois (cymrique) Litau, correspondant au gallois actuel Llydaw¹⁷.
En supposant que ces noms celtiques possèdent la racine *Li-t- au degré zéro de l’alternance vocalique, W. Stokes, A. Bezzenberger et A. Walde les rapprochent du latin lītus « rivage de la mer, de l’océan, côte; bord de mer » et les attribuent à la racine indo-européenne *lei- « couler, se répandre ». Toutefois, les celtologues accueillent cette explication avec scepticisme. Ainsi, G. Dottin écrit: « L’explication du nom Rīga par le celtique Rigo-, la comparaison du nom de la Lituanie avec Letavia — nom celtique d’Aremorica — sont très douteuses (sont très douteuses) »¹⁸. Cette opinion est tout à fait fondée. Telle serait l’une des explications proposées pour l’origine des toponymes celtiques cités. Néanmoins, les correspondances phonétiques des langues celtiques permettent aussi d’envisager une autre origine pour les noms étudiés, qui paraît beaucoup plus plausible. Les sonantes syllabiques indo-européennes l̥ et r̥ en langue celt-
14 Mais, dans le « Dictionnaire étymologique de la langue russe », M. Vasmer considère déjà comme douteux le lien entre Lietuva et l’irlandais Letha « Aremorica, Latium »; voir Фасмер М. ЭСРЯ 2, 502.
15 Walde A. Lateinisches etymologisches Wörterbuch 3. neubearbeitete Auflage von J. B. Hofmann 1, Heidelberg, 1938, 815.
16 Merlingen W. Über eine Bedeutungsverzweigung im indogermanischen Lexikon. — IF 83, 1978, 61—62.
17 Stokes W. Urkeltischer Sprachschatz, 248—249; Dottin G. La langue gauloise. Grammaire, textes et glossaire, Paris, 1920, 64, 109, 266—267.
18 Dottin G. Op. cit., 128. — Le nom de Riga, en letton Rīga, ne permet pas de le faire dériver ni du celtique Rigo-, ni du vieux norrois rīga « irrégularité, creux », comme K. Karulis cherche à le démontrer récemment (voir Karulis K. Daugavas un Piedaugavas vietvārdi. — Daugavas raksti. No Aizkraukles līdz Rīgai, Rīgā, 1991, 148—156), la forme bas-lituanienne Ringà, ancienne forme balte du nom de Riga. Rien n’indique que le bas-lituanien Ringà soit une transformation de la forme originelle supposée *Rīgā. Voir Buga K. Kann man Keltenspuren auf baltischem Gebiet nachweisen?, 18 (= Būga K. RR 1, 511). Cf. Būga K. RR 3, 515.
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Page 4devant les consonnes occlusives sont devenus li et ri, tandis que le p indo-européen en début de mot a disparu sans laisser de trace. C’est pourquoi la racine indo-européenne *plt- avait depuis longtemps été reconstruite pour ces toponymes celtiques, et ils avaient été rapprochés du sanskrit pr̥thivī fém. « terre ». Ce rapprochement était motivé par l’identité formelle entre le sanskrit pr̥thivī et le nom de peuple gaulois (Gentilname), épithète à l’origine du dieu Mars, Lītavis¹⁹. La forme ancienne des deux mots est reconstruite comme *pl̥tH-u-í(H)-, dérivé de l’adjectif indo-européen *pl̥tH-ú- (sanskrit pr̥thú- « large, spacieux, grand », grec πλατύς « large, plat, aplati »)²⁰. Le sens originel du latin-gaulois Letavia, du moyen irlandais Letha et du vieux gallois Litau, gallois Llydaw est considéré comme « terre large et plate, terre ferme, continent (breites Land, Festland) »²¹.
Pour les raisons indiquées, les ouvrages ultérieurs d’indoeuropéistique et de baltistique ne reprennent plus le latin-gaulois Letavia²²; ils se contentent de rapprocher Lietuvà du latin lītus, gén. sing. lītoris « rive de la mer, de l’océan, côte, littoral » (< *leitos-) et de les rattacher à la racine indo-européenne *lei-lēi- « verser, déverser; se répandre, couler », à laquelle appartiennent également les mots de notre langue lieti (lieja, lēja), lýti (lýja), lietūs, lytùs²³. Le sens originel du nom de la Lituanie est expliqué comme « région inondable, territoire (Stromgebiet) »²⁴.
Ces dernières années, on a également relevé dans les langues slaves un terme présenté comme un équivalent proche, ou un parallélisme dérivationnel, du toponyme Lietuvà. Il s’agit du russe диал литва « forte pluie, mauvais temps, pluie battante » et du serbo-croate lȉtva « débordement; forte pluie durant plusieurs jours » < slave *litva, considéré comme un ancien dérivé en -tva du verbe *liti « verser »²⁵.
À cette occasion, il faut ajouter que, selon cette hypothèse, le latin lītus n’est pas l’étymon du nom de la Lituanie, mais seulement un mot de même racine — son suffixe est -os-.
19 Thurneysen R. Ind. pr̥thivī. — IF 4, 1894, 84—85; Pedersen H. Vergleichende Grammatik der keltischen Sprachen 1, Göttingen, 1909, 60; Dottin G. La langue gauloise, 266; Walde A., Hofmann J. B. Lateinisches etymologisches Wörterbuch 2, Heidelberg, 1954, 316; Льюис С. И. Недпецен X. Краткая сравнительная грамматика кельтских языков, Москва, 1954, 37.
20 Mayrhofer M. Kurzgefaßtes etymologisches Wörterbuch des Altnindischen 2, Heidelberg, 1963, 334.
21 Thurneysen R. Op. cit., 85.
22 On revient à une telle explication de l’origine du nom de la Lituanie dans l’« Histoire de l’Europe » publiée en Italie, tout en précisant qu’il ne s’agit pas d’une étymologie universellement admise: le nom de la Lituanie y est rapproché du gallois Llydaw et du nom de la ville grecque Platea; on considère que, du fait d’un trait phonétique caractéristique du celtique (la chute de *p), ce nom rappellerait les Celtes qui vivaient en Lituanie (rimanderebbe a un insediamento celtico in Lituania), — Bader F. Il problema indoeuropeo: lingue locali e non locali in Europa tra il 600 a.C. a il 500 d.C. — Storia d’Europa, II. Preistoria e antichità, Torino, 1994, 1014.
23 Pokorny J. Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, Bern und München, 1959, 664—665 („galbūt čia ir Lietuva”); Fraenkel E. Litauisches etymologisches Wörterbuch 1, Heidelberg-Göttingen, 1962, 368—369 („Etimologiškai Lietuvà greičiausiai sietina su lot. lītus...”); Фасмер М. ЭСРЯ 2, 502.
24 Fraenkel E. Op. cit., 369.
25 Трубачев О. Н. Этимологический словарь славянских языков 15, Москва, 1988, 159 (toliau — ЭССЯ).
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Page 5et le nom de la Lituanie — -uva26.
Il y eut encore une autre Litovia. À l’époque des Avars, au IVe siècle apr. J.-C., et par la suite, ce nom désignait la région située près de la rivière Leita, qui traverse l’Autriche et la Hongrie avant de se jeter dans le Danube27.
Selon J. Kabelka, « ces derniers temps, l’hypothèse la plus fiable est considérée comme étant celle selon laquelle le nom de la Lituanie est d’origine hydronymique »28. S. Tarvydas fut sans doute le premier à exprimer cette idée dans la presse. Dans son livret intitulé « Les noms de lieux de Lituanie », il écrivait: « Le nom de la Lituanie pourrait provenir de l’hydronyme Leite. Le nom de la Lituanie aurait pu dériver du nom de la rivière Leites de la manière suivante: Leit(e) + uva > Leituva > Lietuva »29. L’explication de l’origine du nom de la Lituanie est ici formulée au conditionnel, comme si l’on rapportait l’opinion d’autrui. Cette explication de l’origine du nom de la Lituanie fut d’abord publiée par les linguistes lituaniens de l’université Vytautas-Magnus de Kaunas; S. Tarvydas, qui assistait à leurs cours, la reprit dans son livret. A. Salys et P. Jonikas partagent le même avis à ce sujet.
P. Jonikas considère que Lietuva est formé à partir de la racine liet- < leit- avec le suffixe -uva; pour la diphtongue ei, il établit un parallèle avec le letton leitis, « Lituanien ». P. Jonikas avance ensuite qu’il est possible que, tout comme les noms du Letton et de la Lettonie, ainsi que celui du Yotvingien, leit- ait d’abord été lié à un hydronyme; cf. Leita, « affluent de la Graumena », Leité, « affluent de la Rusnė » (selon d’autres, Léita, qui, par son accent mélodique, correspondrait à Lietuva, où la racine serait L iet- < *l eit-). P. Jonikas se demande prudemment si cette racine ne serait pas étymologiquement distincte de la racine lieti30. A. Salys considère Lietuva comme un dérivé suffixal de la forme primitive *L éita > *L ieta, désignant probablement la région riveraine de la Lietà. Le letton leitis, « Lituanien », est dérivé de *L éita (> *L ieta); il s’agit d’un ancien adjectif de relation. A. Salys rapproche lui aussi *L éita > *L ieta des hydronymes Léita ou Leité (avec son affluent Leitále), Leita ou Leitỹs, Lėitupalis31. Le suffixe -uva sert à former des noms de lieux et indique un lieu32.
S. Tarvydas posa également la question de la région où le nom de la Lituanie avait pu apparaître et attira l’attention sur un fait important. Comme on le sait, l’historien polonais H. Łowmiański a établi qu’au XIIIe siècle déjà, la Lituanie était appelée l’une des « terres » (terra, Land), située entre la Néris, le Niémen et la Merkys33. S. Tarvydas écrivait: « Sur ce territoire, semble-t-il, il n’y a pas de petit ruisseau nommé Leitė, mais autrefois on appelait ainsi
26 Il n’est donc pas possible d’expliquer le toponyme Lietuva par « région côtière » et de réfuter l’hypothèse elle-même au motif que, prétendument, la Lituanie n’est pas et n’a jamais été un pays maritime, — B r u c k n e r A. Słownik etymologiczny języka polskiego, 301; O t r ę b s k i J. Gramatyka języka litewskiego 1, Warszawa, 1958, 3; Ž i n k e v i č i u s Z. Lietuvių kalbos istorija 2, Vilnius, 1987, 12.
27 O c h m a ń s k i J. Historia Litwy, wydanie drugie, Wrocław, Warszawa..., 1982, 13.
28 K a b e l k a J. Baltų filologijos įvadas, Vilnius, 1982, 110.
29 T a r v y d a s St. Lietuvos vietovardžiai, Vilnius, 1958, 21.
30 J o n i k a s P. Histoire de la langue lituanienne. — Encyclopédie lituanienne 15, Lituanie, Boston, 1968, 543.
31 S a l y s A. Origine du nom de la Lituanie.—S a l y s A. Écrits 2, Noms propres, Rome, 1983, 695—696.
32 T a r v y d a s St. Op. cit., 21.
33 L o w m i a ń s k i H. Studja nad początkami społeczeństwa i państwa litewskiego 2, Wilno, 1932, 110—111, 118—121.
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Page 6une petite rivière aurait pu se trouver là, et les gens auraient pu en oublier le nom”34
À peu près au même moment que le petit livre de S. Tarvydas parurent également les articles du lituaniste polonais J. Otrębski consacrés au problème de l’origine du nom de la Lituanie. L’explication que J. Otrębski donne de l’origine du nom de notre pays est, dans l’ensemble, proche de celle des linguistes lituaniens, mais s’en distingue aussi à certains égards. Tout d’abord, J. Otrębski — comme A. Salys — estime qu’à côté de Lietuvà existait également une variante plus courte, *Lietā, avec un thème en -ā.
Mais Lietuvà — tout comme le nom de la Lettonie, Latuva < *Latūs — serait, selon J. Otrębski, une ancienne forme à thème en ū, *Lietū-s, qui aurait d’abord désigné la région proche de la rivière *Leitā, ainsi que les habitants qui y vivaient. Avec le temps, explique ensuite J. Otrębski, le nom formel de la rivière et le nom de lieu qui en dérivait ne furent plus correctement compris — surtout par les étrangers —, de sorte que le nom des Lituaniens pouvait désormais être tiré aussi du nom de la rivière *Leitā, *Lietā (d’où le letton leitis), et non uniquement du nom du territoire *Lietūs.
Quel est donc ce nom de rivière *Leitā, *Lietā? J. Otrębski estime qu’il n’est pas impossible qu’il s’agisse de l’ancien nom du Niémen. Aujourd’hui encore, le Niémen porterait un nom unique pour tout son cours — le bras inférieur du fleuve est appelé Rùsnė. C’est pourquoi J. Otrębski pense que le nom de la très ancienne ville située au bord du Niémen, Alytùs, est précisément lié à l’ancien nom de ce fleuve, *Alyta, conservé dans son nom slave Olita, mais employé pour désigner la ville. J. Otrębski considère les noms de rivière Lėita (=Leitā), dans le district de Klaipėda, et Lytis, dans celui de Tauragė, comme étymologiquement apparentés au nom supposé du Niémen, *Leitā. La dérivation du nom *Leitā ne pose pas de difficulté: avec le suffixe -tā, il est dérivé de la racine du verbe lė́ti.
L’ancien nom du Niémen, selon J. Otrębski, *Alyta = rus. Олума serait peut-être une transposition russe du lituanien *Alyta. Le O- initial de la forme О-лума aurait pu apparaître à la suite d’un découpage erroné de groupes tels que *ko-Litē, *vo-Litē, *do-Lity. La forme Олума ainsi apparue s’est répandue parmi les Lituaniens, qui en ont tiré le nom de la ville Alytùs35.
Le point de vue de J. Otrębski sur l’origine du nom de la Lituanie a évolué, mais non parce qu’il aurait remarqué que cette hypothèse comporte des affirmations totalement infondées, voire fantaisistes. Dans un article écrit plus tard, Lituanie, J. Otrębski faisait dériver ce nom de *Leitā avec le suffixe -(t)uvā. Le sens premier de ce mot reconstruit aurait été « écoulement, ruissellement; rivière (Fliessen, Fluss) » (: lieti). Le mot *Leitā désignait non seulement des rivières, mais aussi, dans certains endroits, les localités situées à proximité. C’est ainsi qu’est expliquée l’apparition du letton leitis « Lituanien » — avec -io- à partir de *Leitā. Les rivières appelées ainsi seraient Lėita, affluent de la Rusnė, forme allemande lituanisée Leite, lac Lėciškiai dans le district de Marijampolė, à Gudeliai (et au lieu du attendu že, ce qui indiquerait que le nom est d’origine yotvingienne) et Lietáuka, affluent de la Neris près d’Upninkai. En raison de la place de l’accent et du suffixe -ka, la formation du nom Lietáuka est davantage slave que balte (lituanienne). Mais Lietáuka cacherait en elle-même *Lietava, qui serait une variante de Lituanie « Litauen », ne différant que par le suffixe -(t)avā. Les régions voisines-
34 T a r v y d a s St. Op. cit., 22.
35 O t r ę b s k i J. Gramatyka języka litewskiego 1, 3—5; t o p a t i e s, Lietuvà. — Beiträge zur Namenforschung 9, 1958, 116—118.
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Page 7La présence de la forme *Lietava du nom de la Lituanie serait certaine — c’est ce que montrerait le letton Lietav-niek36.
Ayant trouvé une forme apparentée, même hypothétique, du nom de la Lituanie — l’auteur de l’article ignorait malheureusement le fait que Lietava « Lietuva » existe réellement —, J. Otrębski ne pouvait plus dériver Lietuvą d’une forme à thème en ū *Lietū-s, gén. *Lietuv-es. En outre, « il n’existe aucune trace en lituanien de la forme proto-lituanienne reconstruite par Otrębski, *Lietūs »37. Il n’existe pas non plus de données indiquant que le Niémen ait été appelé autrefois *Leitā. « Sa théorie concernant Alytaus n’a aucun fondement »38. K. Kuzavinis39 a démontré que J. Otrębski décompose à tort en morphèmes le nom de lieu Alytùs (acc. Alýtų). À l’origine, Alýtùs avait la forme Alyta et désignait une rivière: Oauma 1387, Oaumi40, Olita et Olite 150341. Plus tard, pour le distinguer de l’hydronyme, on en a tiré un nom de bourg à thème en u (cf., par exemple, Vilnia: Vilnius), tandis que l’hydronyme lui-même a été remplacé, selon un type de formation très répandu en -upis, par Alūt-upis. Ainsi, Alyta comporte bien le suffixe -yta; à ce sujet, cf. par exemple Apytà, à Dieveniškės, affluent de la Gauja: pr. ape « rivière »; Mikytà, à Adutiškis, affluent de la Svylė: racine mik- dans les mots lettons miklãjs « marécage, bourbier », mìklene « idem », mìkls « gluant, boueux », « souple », lituanien mìklas, mìklūs « flexible, souple… »< mik-l- (cf. le letton mìkāt « … presser, serrer, pétrir »). La racine Al- est la même que dans Alỹs, lac près de Širvintos, Al-ejà, à Subačius, affluent de la Viešinta; lac près de Subačius, Al-ėja, à Joniškis, affluent de la Virčiuva; à Raseiniai, affluent de l’Upė, etc.42. C’est la racine du verbe alėti (ãli), « couler, s’écouler goutte à goutte ». Le patronyme Alytà. est formé à partir du même verbe, mais avec un autre sens, à savoir « courir, filer », et le même suffixe.
Il est intéressant de noter que le thème *Al-it- est attesté dans la toponymie lettone; cf. Altēni « ferme isolée », à Sauka, et peut-être Alīši « id. », à Odziena43, si ce nom provient de *Alīt̄ai.
Il ressort de ce qui précède qu’il est impossible de chercher dans le nom d’Alytus l’ancien nom du Niémen. C’est précisément ce dont J. Otrębski avait grand besoin: la tribu ou le groupe de tribus vivant dans la région du cours moyen et supérieur du plus grand fleuve de Lituanie aurait naturellement pu prendre le nom de ce fleuve, comme le confirme la typologie de la formation des ethnonymes. Évoquant l’hypothèse de J. Otrębski de 1958 — c’est-à-dire celle formulée avant que le nom de rivière Lietáuka ne soit connu —, l’historien J. Ochmański a attiré l’attention sur le fait suivant44: dans un document de 1255 (que l’on soupçonne d’être un faux de l’Ordre)
36 O t r ę b s k i J. Balt. *lēitā. — Baltistica 3(2), 1967, 201—203.
37 S a l y s A. Op. cit., 696.
38 S a l y s A. ibid.
39 K u z a v i n i s K. Lietuvos vardo kilmė. — Kalbotyra 10, 1964, 6.
40 B ū g a K. RR 3, 401.
41 S a v u k y n a s B. Ežerų vardai. — Lietuvių kalbotyros klausimai 3, 1960, 294(toliau — LKK).
42 S a v u k y n a s B. ibid.; K u z a v i n i s K. Op. cit., 6—7; t o p a-t i e s, Etymologica. II. Etimologinės pastabos dėl baltų el-/al- ”tekėti”. — Baltistica 1(2), 1966, 180—181.
43 E n d z e l ī n s J. Latvijas PSR vietvārdi 1(1), Rīgā, 1956, 20.
44 O c h m a ń s k i J. Noms des terres lituaniennes au XIIIᵉ siècle — Lituanie,
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Page 8Mindaugas fit don à l’Ordre des Porteurs de glaive de Sélija et décrivit en détail la frontière inter Zelones et Litvinos (Littovinos). Mais, pour la linguistique et l’histoire, l’élément le plus important de ce document est la mention d’une rivière située du côté lituanien Lettovia: la frontière suit in ripam Lettoviae que dicitur de Lettavie (Lettovie). L’auteur du document étant bien informé et citant correctement plusieurs noms de rivières lituaniennes45, J. Ochmański n’eut aucune difficulté à identifier Lettovia (Lettavia): il s’agit de Latavą, affluent droit de la Šventoji près d’Andrioniškis (il existe aussi la variante Latavą46). L’hydronyme Lettovia correspond exactement à la forme latine du nom de la Lituanie dans les documents de Mindaugas, Lettovia, Lethovia, par exemple en 1253: in Lettovia in cura nostra. J. Ochmański écrit ensuite: « Si l’analyse linguistique pouvait établir que l’hydronyme Latava apparaissait également sous une forme correspondant au latin Lettovia, l’argumentation d’Otrębski sur l’origine du nom de la Lituanie pourrait être juste. Bien sûr, la petite rivière Latava-Lettovia n’a pas pu donner son nom à tout le territoire lituanien, ne serait-ce que parce qu’elle ne traversait pas l’ancien territoire de la Lituanie; elle pourrait cependant confirmer la thèse selon laquelle la forme Lietuva a été formée à partir du nom de cette rivière »47. Il ne faudrait pas oublier ces remarques méthodologiques de J. Ochmański lorsqu’on fait dériver le nom de la Lituanie d’un hydronyme, bien qu’il n’ait lui non plus réussi à expliquer de manière satisfaisante l’origine du nom du pays et de l’État de Lituanie. Le nom actuel du pays dans la langue, Lietuva, dont le radical Liet- est peut-être également reflété par les formes latines du nom de la Lituanie mentionnées plus haut, comme l’a indiqué à juste titre K. Kuzavinis48, ne peut être rapproché de l’hydronyme Latavą ni en être dérivé. En effet, l’hydronyme Lettovia (Lettavia) mentionné dans ce document montre seulement qu’au milieu du XIIIe siècle Latavą (Latavą) se prononçait encore Letava (Letuva) avec un e, apparemment après un l vélarisé49. En revanche, le radical de Lietuvā se prononçait autrefois *Leit-. Il est donc impossible de les identifier, ne serait-ce que pour des raisons phonétiques.
Dans son « Histoire de la Lituanie », J. Ochmański affirme qu’autrefois, l’une des rivières du territoire lituanien portait certainement le nom de Leita. Dans les actes judiciaires de 1542 de la « Métrique lituanienne », il est fait mention d’une prairie contestée, destinée à la fenaison, « près de la rivière Leytie », dans le district de Trakai. Comme la Samė (Onuškis, affluent gauche de la Verknė) coulait près de cette prairie, J. Ochmański en conclut de manière inattendue que la rivière disparue Leyta (=Leita) aurait été l’ancien nom de la Verknė50.
Dans l’important ouvrage « Les langues indo-européennes », paru en Pologne en 1988, l’origine du nom de la Lituanie est présentée ainsi: « Lietuvà < balt. *Leit-uvā collectif dérivé de l’hydronyme *Leitā (cf. Léita et letton leitìs)51.
Nalszczany et Dziawoltwa. — Lingua Posnaniensis 9, 1963, 170—171.
45 Ce document et sa traduction sont donnés par K. Būga, voir Būga K. RR 2, 109—110.
46 En fait, cela avait déjà été fait par K. Būga, voir Būga K. RR 1, 132 (note 2); 2, 110; 3, 530.
47 Ochmański J. Op. cit., 171.
48 Kuzavinis K. Origine du nom de la Lituanie, 8.
49 L’affluent de la Šventoji, Latavą, semble dériver de *Letuva: ripa Lettowiae », — Būga K. RR 3, 530.
50 Ochmański J. Historia Litwy, deuxième édition, 12—13.
51 Smoczyński W. Les langues baltes. — Les langues indo-européennes, sous
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Page 9Parmi toutes les hypothèses sur l’origine hydronymique du nom de la Lituanie, la plus fiable est celle qui tient compte de la remarque méthodologique mentionnée plus haut: une tribu ou un groupe de tribus a pu prendre le nom d’une rivière si elle vivait près d’une rivière appelée *Lietuva, ou si une rivière de ce nom traversait le territoire qu’elle habitait. L’hypothèse de K. Kuzavinis a donc suscité un vif intérêt, tout en confirmant la conjecture de S. Tarvydas selon laquelle un cours d’eau de ce nom aurait pu exister sur le territoire de l’ancienne Lituanie. On peut résumer brièvement l’hypothèse de K. Kuzavinis en ses propres termes: « … le nom du pays Lietuva [il serait plus exact de dire Lietavà — S.K.] est un ancien mot lituanien dérivé de l’hydronyme Lietava. Le nom Lietava désignait d’abord une rivière (un affluent de la Neris); par la suite, le même nom a servi à désigner le territoire situé près de cette rivière (Lietavos žemė), où se sont développés au fil du temps des centres célèbres: Kernavė, Trakai, Vilnius »52. Cette rivière est « la Letáuka, affluent de droite de la Neris, qui prend sa source dans le marais de L i e t a u-k o s, traverse les villages de Keižoniai, Karveliškės, Perelozai et Vyšnialaukis et se jette dans la Neris près d’Arnotiškiai »53.
On ne saurait reprocher à K. Kuzavinis lui-même ni, un peu plus tard, à J. Otrębski d’avoir rétabli la forme Lietavà pour le nom de la rivière en question. D’une part, comme K. Kuzavinis l’a souligné à juste titre, l’une des variantes dialectales du nom, Le-, doit être transposée dans la langue standard sous la forme Lie-, conformément aux lois phonétiques du dialecte local (l’ancien le- se transforme ici, en effet, en la-). D’autre part, par analogie avec Linkavà: Linkáuka, Samavà: Samáuka, on peut tout à fait reconnaître dans le nom du marais comme dans celui de la rivière, Lietáuka, une forme plus ancienne, Lietavà — le suffixe slave -ka a pu être ajouté ultérieurement, comme c’est souvent le cas.
Selon K. Kuzavinis, l’hydronyme Lietavà dériverait soit du terme physiographique *lietava, « (rivière) débordante », lui-même formé à partir du verbe lieti et apparenté au latin litus54, soit du mot composé Lietavà, formé à partir du participe passé du verbe lieti, *lieta, et du nom *ava, qui signifiait autrefois « rivière, source ». La séquence de mots *lieta ava se serait soudée pour former le mot composé *lietava, où ava aurait été interprété comme un suffixoïde, puis, à notre époque, comme le suffixe -ava55.
Le point de vue de V. Mažiulis sur l’origine de Lietuvà est quelque peu différent, bien qu’il fasse lui aussi dériver Lietuvà d’un hydronyme et le rattache à verser. À partir de la racine de ce verbe, lié- < *lẽi-, avec le suffixe -tu-, employé pour former des déverbaux abstraits, aurait été dérivé *léi-tu- « écoulement ». On peut noter ici qu’un tel suffixe a bien existé dans les langues baltes. On le retrouve, par exemple, dans les formes de supin du lituanien (eitų, nėštų), issues des formes à l’accusatif singulier de déverbaux abstraits à thème en tu, figées (*ei-tu-n, *nẽs-tu-n). Le suffixe -tu-, qui était du neutre et dont le u n’était pas apophonique, a reçu un v: *-tu- (neutrum) > *-tu-o(n) (neutrum) > lituanien -tuv-as devant les terminaisons ou la voyelle d’un autre suffixe (par exemple, atùtùvas). L’apparition ou l’absence du v épenthétique était conditionnée par les circonstances suivantes: 1) la syntaxe de -K+v- (K désigne toute consonne ou tout groupe de consonnes), 2) u
redakcją L. Bednarczuka 2, Warszawa, 1988, 821.
52 Kuzavinis K. Origine du nom de la Lituanie, 10.
53 Kuzavinis K. Op. cit., 8.
54 Kuzavinis K. Op. cit., 14—15.
55 Kuzavinis K. Noms des rivières lituaniennes lie-(lei-). — Kalbotyra 17, 1967, 136.
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Page 10l’influence du thème (par ex., nom. plur. *sūnu-es > *sūnves: sūnùs) et 3) la généralisation morphologique de -Kuv- + voyelle⁵⁶. C’est assez complexe et pas tout à fait clair.
Selon V. Mažiulis, les formes dérivées auraient été plus nombreuses que les formes radicales dans tous les types de noms; ces dernières, et donc aussi -tu- avec u non apophonique, auraient ainsi été intégrées au type à u apophonique, autrement dit au thème en u avec alternance vocalique en finale de thème -eu-/-ou- (cf. l’adjectif vieux slave synovъ: synъ, vieux slave vdova: pr. widdewū « veuve »). Ainsi, selon V. Mažiulis, seraient apparues des formes doublets en -t-uv- et -t-av-, comme, par exemple, le letton liētuva-ains laiks « temps pluvieux », à côté de liētavas « temps pluvieux (durant plusieurs jours) », et donc également Lietuvà à côté de Lietavà⁵⁷.
Selon cette conception, Lietuvà aurait connu l’évolution dérivationnelle et morphologique suivante: liē-ti < *lēi- → *lēi-tu- « écoulement » → hydronyme *Lietva/*Lietuva/*Lietava → nom de région *Lietva/Lietuvà/Lietavà. La forme Lietuvà (= vieux russe Лумъва) refléterait l’étape ultérieure de l’évolution et serait issue, de la manière décrite, de la forme originelle *Lietva (Lei-tu-ā « écoulement; région riveraine »)⁵⁸.
Pour dériver le nom de notre région et de notre État du nom d’une rivière — même petite, longue de seulement 11 km — Lietava, il faut néanmoins garder à l’esprit plusieurs circonstances.
1. L’hydronyme *Lietava est reconstitué. La forme réellement attestée est Lietáuka (Letáuka). En réalité, il pourrait s’agir ici du suffixe -auka, dont il existe plusieurs dérivés dans l’onomastique lituanienne, cf. Babr- áuka, Rud-áuka, Bar-auka⁵⁹. Autrement dit, l’hydronyme *Lietava pourrait tout simplement ne pas exister ici.
2. Selon les mots d’A. Salys, « Cet hydronyme serait important pour déterminer l’évolution du nom de la Lituanie, s’il était possible de le faire remonter jusqu’au XVIe siècle »⁶⁰.
3. Le Lietuvà/Lietavà originel — une certaine unité administrative-territoriale appelée « terre » — se trouvait entre la Neris, le Niémen et la Merkys. Il est plus probable que la tribu, ou le groupe de tribus, qui vivait dans cette région ait pris son nom de l’une de ces grandes rivières. Supposons que, comme l’affirment les auteurs de l’hypothèse en question, notre État et notre région aient effectivement reçu leur nom de celui du ruisseau Lietauka, *Lietava. Il devait alors y avoir certaines raisons à cela. Il s’agit d’indiquer ces raisons. Faute d’avoir trouvé les causes premières, nous ne disposons pas d’une connaissance solide, et donc pas d’une hypothèse adéquate et cohérente en elle-même.
Il est vrai qu’on invoque une tendance générale de l’évolution de l’ethnonymie et de la toponymie baltes (et, par conséquent, indo-européennes): hydronyme — nom de région → ethnonyme⁶¹. Du point de vue typologique, rien ne permet de la contester: il existe des cas où des tribus ou leurs confédérations prennent le nom des rivières, des lacs et des lagunes (ou mers) près desquels elles vivent. Il va de soi que la tentation la plus forte d’associer le nom de la Lituanie à un hydronyme vient de l’affirmation presque devenue un axiome selon laquelle les Lat(u)va (et Lata(u)à), à Anykščiai, affluent de rive droite de la Šventoji, auraient donné leur nom aux Lettons.
56 Мажюлис В. К балтийскому и индоевропейскому дативу ед. ч. — Baltistica 3, 1967, 39, išn. 102.
57 Мажюлис В. Op. cit., 39—40.
58 Мажюлис В. Op. cit., 41, išn. 107.
59 Vanagas A. Lietuvos TRS hidronimų daryba, Vilnius, 1970, 98—99.
60 Salys A. Lietuvos vardo kilmė, 696.
61 Kuzavinis K. Lietuvos vardo kilmė, 8.
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Page 11Pour résoudre le problème de l’origine du nom de la Lituanie, il ne faut pas oublier non plus une tendance tout à fait opposée dans l’évolution de l’ethnonymie et de la toponymie, à savoir que les ensembles régionaux et territoriaux, les « terres » ainsi dites, autrement dit les groupes régionaux et territoriaux d’habitants, se sont constitués à partir de groupes tribaux et ont souvent hérité de leurs noms; en d’autres termes, les noms des tribus, les ethnonymes, deviennent des noms de « terres », des toponymes. Ainsi, l’une des nombreuses tribus slaves orientales — les Rus’ — était celle des деревляне (ethnonyme). Mais la «Повесть временных лет» mentionne ensuite un деревлянин, c’est-à-dire un habitant de la région de Дерева, la terre de Derevo (Деревская земля) (toponyme)62.
Les historiens soupçonnent que la t e r r e d e L i t u a n i e est le vestige d’une tribu qui portait un nom tribal particulier (Lietuva/Lietava) et s’est organisée en ensemble régional et territorial après la séparation des Samogitiens et des « terres » des Aukštaitijai63.
On connaît les hydronymes suivants formés sur la racine Leit-: Leità (acc. sing. Leĩtą), affluent de la Graumena, elle-même affluent de la Svėksna. Une forme apparentée de ce nom est Leitupalis64, et K. Kuzavinis a également relevé Leitỹs (gen. sing. Leĩčio65). Il existe aussi Leitė, affluent droit de la Rusnė (Némunas), dans la région de Šilutė, ainsi que son affluent droit Leitàlė66.
Des noms de villages ont été formés à partir de l’hydronyme Leitė: Leitgiriai (acc. plur. Leitgir(i)us), district de Šilutė, Juknaičiai67; Leitvariai (acc. plur. Leitvarius) (au même endroit)68, Ántleičiai, district de Šilutė, Usėnai, Pãleičiai, district de Šilutė, Juknaičiai67.
L’accent de la racine des noms du marais et des ruisseaux Lietáuka/ Letáuka est inconnu — la racine n’est pas accentuée. Si la place de l’accent et l’intonation de la forme apparentée Liẽtauka sont indiquées correctement dans le « Répertoire des noms des rivières et des lacs de la RSS de Lituanie » (p. 92), alors l’intonation de la racine des hydronymes Lietáuka/Letáuka et de la forme reconstruite à partir d’eux, *Lietava, est également descendante.
Les hydronymes Leità (Leitỹs, Leitupalis), Leitė, Leitálė et Lietáuka/Letáuka sont, d’une part, considérés comme apparentés entre eux et, d’autre part, distingués de la racine du verbe lė́ti (-ja, lė́ja, -jo, lė́jo)69. Toutefois, les différences d’intonation de leur racine, liées à sa structure différente, ne sont pas expliquées. La racine du verbe balto-slave signifiant « déverser, verser », *lēi-t(e)i, était laryngale (*leh₃-i-)70, pour reprendre le terme traditionnel des grammairiens indiens, une racine set-. En revanche, ces hydronymes
62 Никонов В. Н. Этнонимы. — Этнонимы, Москва, 1970, 8—9.
63 L o w m i a ń s k i H. Studia nad początkami społeczeństwa i państwa litewskiego 2, 153—154.
64 Répertoire des noms des rivières et des lacs de la RSS de Lituanie, Vilnius, 1963, 89.
65 K u z a v i n i s K. Hydronymes lituaniens en lie- (lei-), 135.
66 Répertoire des noms des rivières et des lacs de la RSS de Lituanie, 89 — Pour la formation de Leitupalis et Leitalė, voir V a n a g a s A. Op. cit., 86, 89.
67 Répertoire de la division administrative et territoriale de la RSS de Lituanie 2, Vilnius, 1976, 12, 157, 220.
68 K u z a v i n i s K. Hydronymes lituaniens en lie- (lei-), 135.
69 K u z a v i n i s K. Origine du nom de la Lituanie, 14—16; i d e m, Hydronymes lituaniens en lie- (lei-), 135—137; O t r ę b s k i J. Balte *lēitā, 201; V a n a g a s A. Dictionnaire étymologique des hydronymes lituaniens, Vilnius, 1981, 185, 190; Z i n k e v i č i u s Z. Histoire de la langue lituanienne 2, 12—13, 15—16.
70 K a r a l i ū n a s S. La racine proto-indo-européenne *leh₃u- « se déverser, couler… » dans les langues baltes (lituanien liūtis ir lietùs). — Baltistica 27(1), 1992, 41—42.
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Page 12Un accent circonflexe (intonation descendante) dans les mots concernés indiquerait que leur racine est anit, c’est-à-dire sans laryngale. Cela révèle des racines différentes. Tant le verbe signifiant « ériger une levée, verser » que ses dérivés dans les langues baltes ne présentent qu’un accent aigu (en lituanien, une intonation montante): lieti, letton liēt, liētus, lituanien lietūs (liētų), lýti, letton līt, lytùs (lýtų), letton līts « pluie ». En supposant que ces hydronymes relèvent néanmoins de la racine du verbe lieti, on se demande comment leur accent circonflexe est apparu. On ne voit pas de raison à cette métatonie.
En Courlande, on connaît les noms propres Lētža, une rivière, Embūte, Lētžu-upe, également appelée Leītža (qui se jette dans la Venta), Nigranda, Lētži, « hameau », à Briņķī⁷¹. Ce sont des noms d’origine couronienne; leurs particularités vocaliques radicales s’expliquent également ainsi: lors de leur passage en letton (latgalien), leur ei s’est, semble-t-il, rapproché de la voyelle simple ē⁷². L’alternance ei: ē se rencontre non seulement dans les racines, ni seulement dans les noms de lieux de Courlande⁷³. Il est intéressant de trouver un équivalent exact de cet hydronyme dans le bassin du Haut-Dniepr: Литиж, affluent de droite de l’Usoža, affluent de gauche de la Nerusa, affluent de gauche de la Desna⁷⁴; il présente ei dans sa racine et, semble-t-il, le même suffixe (-иж- issu du balte *-īž- ou *-ēj-) que le couronien Leītža (de *Lēit-īž-ā; pour le suffixe, cf. le lituanien Gum-yža, et pour son accent, le letton Lētži⁷⁵). Les hydronymes sont le plus souvent des formations anciennes; il est donc sans doute peu pertinent d’examiner ces hydronymes baltes isolément d’autres formes à racine semblable, comme, par exemple, les Лит (avec les variantes Лить, Литка) que l’on trouve au sud du Pripiat: l’un est un affluent de droite de la rivière Gorskij Tikič, un autre un affluent de droite de la Sinucha, et un troisième un affluent de gauche du Boug méridional. Лит (Лить, Литка) est rapproché du Leitha, d’origine pannonienne (illyrienne?), rivière située à la frontière de la Basse-Autriche et de la Hongrie, ainsi que du vieux-haut-allemand Līt-aha, et est donc considéré comme un vestige indo-européen en territoire slave. En postulant le sens originel « (rivière) boueuse, argileuse » (cf. le nom hongrois du Leitha, Sárvíz, c’est-à-dire « rivière boueuse »), on rattache étymologiquement ces hydronymes au prussien laydis « argile » et à l’albanais leth « argile humide ». Le lituanien Leitā⁷⁶ est également classé parmi ces formations hydronymiques de l’ancienne Europe, mais d’origine indo-européenne. Il est entendu que cela comprend non seulement Leitūs, Leītupalis, Leītė, Leītālė, Leīta 1542, mais aussi le letton Lētža, Leītža et le russe Литиж. Il convient toutefois de préciser quelque peu cette explication, pourtant fondée.
Du prussien laydis « argile », comme étymon, dérivent le prussien Layde ainsi que le lituanien Lai̇dė, une rivière, à Pampėnai, affluent de droite de l’Istre⁷⁷. Le lituanien *liesas « argile » < *leisas, alternance vocalique radicale liée au prussien layso « terre argileuse, argilière »⁷⁸, peut refléter Liesūkas,
⁷¹ E n d z e l ī n s J. Latvijas PSR vietvārdi 1(2), Rīgā, 1961, 304.
⁷² E n d z e l ī n s J. Notes sur les noms de lieux lettons. — Filologu biedrības raksti 6, 1926, 7—8 (ci-après — FBR) (= E n d z e l ī n s J. Recueil de travaux 3(1), Rīga, 1979, 431).
⁷³ H a u z e n b e r g a E. Ko vietu vārdi dod latviešu valodas fonētikai? — FBR 12, 1932, 126.
⁷⁴ T o p o r o v B. H. и Т р у б а ч е в О. H. Лингвистический анализ гидронимов Верхнего Поднепровья, Москва, 1962, 192.
⁷⁵ H a u z e n b e r g a E. Op. cit., 126.
⁷⁶ Т р у б а ч е в О.Н. Названия рек правобережной Украины, Москва, 1968, 219, 256 (su literatūra).
⁷⁷ V a n a g a s A. Lietuvių hidronimų etimologinis žodynas, 177.
⁷⁸ T o p o r o v B.H. Друсский язык. Словарь L, Москва, 1990, 41.
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Page 13rivière, Šilalė. De la même manière, les hydronymes de racine Liet- mentionnés à l’instant indiqueraient l’existence du baltique *leita- « argile », apparenté au lituanien laitas, dont le sens actuel est « morceau d’argile, de pâte, de résine ou d’une autre matière servant à arroser ou à enduire », LKŽ VII 72, mais qui signifiait autrefois « morceau d’argile (servant à boucher les trous dans le sol de l’aire de battage et du four) », Būga RR, 2, 263, donc la même chose que le prussien laydis « argile ». Le fondement verbal de ces désignations de l’argile est le verbe lėti (-ja, lėja, -jo) « colmater avec quelque chose, enduire... » Comme on le voit, le verbe possède deux accents toniques; il en va de même pour les hydronymes — circonflexe en lituanien, accent aigu en letton.
Les hydronymes cités, de racine *Leit-, se distinguent de leur appellatif (lituanien laitas) par les voyelles radicales. Il s’agit toutefois d’une apophonie régulière du vocalisme radical dans des mots apparentés, cf. par exemple daigšlus: deigšlus « qui germe bien », gaidas: geidas « désir, caprice », gainys « bâton pour battre les toupies »: geinys « bâton courbé pour battre la toupie », klaišas « borgne »: kleišas « qui a les jambes tordues », šeivà: šaivà, šeimà: letton sàime.
Comme indiqué, K. Kuzavinis a ensuite modifié son point de vue sur la structure et l’origine de *Lietava: il ne considérait plus que le nom dérivait de l’appellatif *lietava « (rivière) débordante », mais estimait qu’il s’agissait d’un mot composé, formé du participe *lieta et du substantif *ava, qui signifiait autrefois « rivière, source » (voir ci-dessus).
La reconstruction de K. Kuzavinis, *lieta ava, est malheureusement insuffisamment étayée: le genre de *ava « rivière, source » n’est pas précisé. Or, cela est difficilement possible. Dans les langues indo-européennes, les mots attestés ayant cette racine et ce sens sont le sanskrit ancien avāni- féminin « lit de rivière, rivière, courant », avatá- masculin « source » (< *au̯n-tó- s), le letton avùots « source » (= balt.*avántas Būga RR III 889). Que le lituanien ait également possédé un équivalent ressort de l’ancien nom de la rivière et de la localité d’Avantà, dans l’est de la Lituanie Avantà, en russe Ованта (aujourd’hui Aluntà, issu de *Avuntà)⁷⁹. Mais *ava « rivière, source » n’est pas attesté. Il est donc très risqué de reconstruire *Lieta ava ou de chercher l’appellatif *ava « rivière, source » dans des noms de rivières tels que Artavà, Asavà, Bikavà⁸⁰. Cette reconstruction de K. Kuzavinis le montre aussi. De quoi s’agit-il: d’une combinaison de mots neutres ou féminins? Le fait qu’une forme ou un lexème ne soit pas attesté ne signifie nullement qu’il n’ait pu exister autrefois. Il se peut tout à fait que, comme on le suppose⁸¹, notre hydronyme Ovà (acc. Ōvą), à Lekėčiai, affluent de rive gauche du Nemunas (< *Avā), soit apparenté à ces mots, mais qu’il ne dérive pas de *ava sous l’influence des langues slaves: il aurait plutôt l’allomorphe du degré vocalique long de la racine *au- (av-) (*aų-ā). Si cette interprétation étymologique de Ovà est correcte, les données baltes indiqueraient plutôt l’existence de l’appellatif féminin *avā/*āvā « rivière, source » (et non du neutre *avo/*āvo) (pour le genre, cf. également le letton Āvas « ferme paysanne » à Babīte). Dans ce cas, la construction aurait été *lietā avā; les deux éléments se seraient soudés pour donner *lietāvā, qui serait aujourd’hui *lietova (avec o
79 B ū g a K. RR 3, 511, 845, 889.
80 « Je ne pense pas que les noms de rivières — Daũgava, Ābava, Bārtava, etc. — soient des composés et que leur -ava signifie “rivière” », — B ū g a K. RR 3, 845.
81 K r a h e H. Unsere ältesten Flußnamen, Wiesbaden, 1964, 43; V a n a g a s A. Lietuvių hidronimų etimologinis žodynas, 235.
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Page 14à partir de ã).
Par conséquent, la dérivation de *Lietava (à partir de Lietáu-ka/Letaú-ka) d’une combinaison de mots est impossible.
Dans l’interfluve entre la Neris et la Šventoji, deux ruisseaux portant le même nom prennent leur source dans le marécage de Lietauka (selon les cartes russes de la fin du XIXe siècle). Le plus grand, long de 11 km, passe par les villages de Keižionys, Karveliškės, Pereložai et Vyšniālaukis, puis se jette dans la Neris par la droite, près d’Aŕnotiškiai (en amont de l’embouchure de la Šventoji). Le « Cadastre des rivières de Lituanie » donne son nom comme étant Letavą82; le « Répertoire des noms des rivières et des lacs de Lituanie » l’appelle Lietáuka, en ajoutant la variante Liėtauką83. Le plus petit ruisseau, long d’environ 3 km, prend sa source dans ce marécage au nord de Pereložai et se jette dans la Lietauka par la droite. Il est appelé Lietāvóčka84.
Pour expliquer adéquatement la formation de ce microtoponyme — désignant à la fois le marécage et les noms des ruisseaux —, les informations authentiques recueillies par K. Kuzavinis revêtent une grande importance. K. Kuzavinis écrit: « Après avoir parcouru les environs de cette rivière et interrogé sur place de nombreux riverains, j’ai appris que, dans la langue parlée populaire, cette rivière s’appelle aujourd’hui ainsi: L e t á u k a ou L e t ā v k a (sur toute la rive) et L i t ā v k a (chez certains vieux habitants russes du village de Pereložai). » Et il ajoute aussitôt: « Les trois variantes de l’hydronyme sont des hybrides dialectaux, qu’il faut d’abord traiter linguistiquement »85. Il faut préciser que ces trois variantes de l’hydronyme à traiter linguistiquement sont des hybrides non seulement de dialectes, mais aussi de langues, produits du bilinguisme.
En s’appuyant sur ses propres observations et celles d’autres chercheurs (par exemple M. Vasmer), H. Lowmiański a établi que les noms des grandes rivières ne proviennent généralement pas de groupes ethniques. Les grands groupes ethniques ne donnent pas leur nom aux objets topographiques situés sur le territoire qu’ils habitent. En revanche, les petites rivières sont souvent nommées d’après des ethnonymes.86 Ce qu’il faut entendre par là ressort des exemples intéressants fournis par H. Lowmiański. Le ruisseau (rivulus) Szwed, mentionné dans un document de 1724 près de Slugocin, est apparu après la guerre du Nord et peut être lié d’une manière ou d’une autre à l’invasion suédoise. Près de Kuznica, un ruisseau nommé Litwinka, du nom de la Lituanie ou d’un Lituanien (lietuves), se jette dans la Sidra (Siderka, Sidranka), affluent de rive gauche de la Biebrza87.
Les noms du marécage situé dans l’interfluve entre la Neris et la Šventoji, ainsi que des ruisseaux anonymes qui en prennent leur source, ont probablement été donnés par des Russes installés dans la région, dont la plupart fuyaient vers la Lituanie et la Livonie depuis le gouvernement de Vitebsk à partir du début du XVIIe siècle, et surtout après la réforme de l’Église de 1667, lorsque commencèrent les persécutions des vieux-croyants orthodoxes88.
82 Lasinskas M., Macevičius J. et Jablonskis J. Cadastre des rivières de la RSS de Lituanie 1, Vilnius, 1959, 179.
83Répertoire des noms des rivières et des lacs de la RSS de Lituanie, 92.
84 Kudaba Č. Comment trouver un ruisseau lituanien? — La Science et la Vie 8, 1978, 36; V. Vanagas A. Dictionnaire des hydronymes de la RSS de Lituanie, 185.
85 Kuzavinis K. Origine du nom de la Lituanie, 9.
86 Lowmiański H. Początki Polski 1, Warszawa, 1963, 253, 255.
87 Lowmiański H. Op. cit., 254. Plg. Słownik Geograficzny 10, Warszawa, 1889, 482.
88 Voir plus en détail Karaliūnas S. Respublikos lingvosocialinės situacijos
68
Page 15En biélorusse, la Lituanienne est désignée par deux mots — limbinka et limoyka. De même que limbinka est la forme féminine du nom limbin, liubin, de même limoyka est la forme féminine de l’ethnonyme limovecų89. Toutefois, dans notre cas, ce sont les mots communs qui suscitent un intérêt plus marqué, les chercheurs considérant qu’ils sont apparus à la suite de la désethnonymisation des désignations du Lituanien et de la Lituanienne. En voici quelques exemples plus probants. Dans les parlers biélorusses occidentaux (région de Grodno), une longue meule de foin est appelée limoyka. Le fait que ce soit probablement un transfert métaphorique de limoyka « Lituanienne » semble indiqué par le fait que, dans les parlers russes des environs de Tver et de Novgorod, le mot лимбин est employé pour désigner un tas d’avoine long et étroit (contrairement à un tas de forme conique) (cf. russe dial. лимбин « Lituanien »)90. Cette interprétation serait étayée par ляшок « meule de dix pieds », attesté dans la Polésie biélorusse et dérivé de l’ethnonyme лях « Polonais »91. On considère également que l’ukrainien dial. лимовка « plat à base de poisson séché, cuit au four dans une pâte avec de la viande et des oignons »92 est apparu de façon similaire. À celui-ci correspond лимовка, employé dans la partie occidentale de la région de Briansk pour désigner un « plat de farine de blé ou de pois mélangée à de l’eau, farci de choucroute, de capelans ou de prunes et cuit dans une poêle au four »93. Moins clairs sont le biélorusse лимойка « une sorte de faux » et le russe dial. лимовка « faux à long manche (droit) », bien que les chercheurs soupçonnent eux aussi une origine lituanienne94. En effet, d’une part, ces sortes de faux sont utilisées loin de la région biélorusse — dans le nord de la Russie et en Sibérie; d’autre part, on suppose que les faux en question étaient fabriquées en acier fondu95, cf. russe dial. лимка//лумка « morceau plat de plomb ou de métal fondu... », лумаше « ouverture par laquelle on coule le métal fondu », ямая изба « cabane construite avec de l’argile diluée, coulée dans des moules en bois »96.
Ces données montrent que, dans les parlers occidentaux (mais pas seulement ceux-ci) du biélorusse, du russe et, en partie, de l’ukrainien, le mot лимовка, issu de la désignation de la Lituanienne ou, respectivement, du Lituanien, était autrefois bien vivant. A. Nepokupny fournit des faits intéressants à cet égard sur l’histoire de l’ukrainien. Dans des documents historiques du XVIIe siècle, il a réussi à relever à plusieurs reprises le nom de famille Лимовка, qui a même remplacé une fois le nom de famille Лимовенко. Comme il s’agit d’un nom de famille masculin, l’auteur conclut à juste titre qu’au XVIIe siècle, le nom commun лимовка était en usage en ukrainien. Il a été formé à l’aide du suffixe -ka
caractéristique. — LKK 23, 23 (avec bibliographie).
89 Слоўнік беларускай гаворкі паўночна-заходняй Беларусі яе пагранічча 2 (Д—Л), Мінск, 1980, 661—662 (toliau — СБГ).
90 Словарь русских народных говоров 17, Ленинград, 1981, 71 (toliau — СРНГ).
91 Этымалагічны слоўнік беларускай мовы 6, Мінск, 1990, 12 (toliau — ЭСБМ).
92 Непокупный А. П. Балто-севернославянские языковые связи, Киев, 1976, 115.
93 СРНГ 17, 73.
94 Фасмер М. ЭСРЯ 2, 502; Непокупный А. Указ. соч., 155—6; ЭСБМ 6, 12.
95 Popova N. V. « Aires et étymologie de deux mots à forme interne transparente ». — Ареальные исследования в языкознании и этнографии, Léningrad, 1975, 81.
96 СРНГ 17, 72—73.
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Page 16à partir du radical лито́во- (cf. лито́вец, лито́вский), de la même manière que, par exemple, le nom de famille Краковка dérivé de Краков97.
C’est également par le mot лито́вка que les Russes venus s’installer ici au XVIIe siècle auraient désigné le marais et les petits cours d’eau sans nom qui en sortent, dans l’interfluve de la Neris et de la Šventoji. Une autre circonstance indique que c’est très probablement ce qui s’est passé. Les recherches sociolinguistiques ont établi que la slavisation de la région de Vilnius, notamment l’usage du polonais, s’est faite par l’intermédiaire du biélorusse; autrement dit, les paysans lituaniens et les habitants des petites villes adoptaient d’abord le biélorusse98. Il est donc plausible que certains microtoponymes aient eux aussi été attribués en biélorusse. Par exemple, Letówka, un ruisseau du district de Vilnius, à 75 verstes de Vilnius99, pourrait avoir été nommé par des locuteurs du biélorusse d’après une Lituanienne (un Lituanien). Il est intéressant de noter qu’outre Litávka, Lietauka possède également la variante Letávka. Comme ces hydronymes et leurs variantes sont très probablement le résultat de l’influence des langues slaves — biélorusse et russe —, on peut supposer que les dialectes biélorusses possèdent, à côté des mots désignant un Lituanien лімвя́к, ліўя́к, également la variante леўя́к (avec la voyelle e)100.
Dans la bouche des personnes bilingues — or presque tous les habitants de cette région sont bilingues —, Лито́вка, Лето́вка a évolué, sous l’influence du lituanien, en Litávka/Letávka (la voyelle o des langues slaves étant rendue en lituanien par la voyelle brève a), puis en Lietáuka, avec la diphtongue lituanienne régulière. Dans le parler des Lituaniens unilingues, sachant qu’il s’agissait malgré tout du nom de la Lituanie et de celui d’une Lituanienne (d’un Lituanien), le radical de ces hydronymes a pu être adapté à l’ethnonyme — ce qui aurait donné les formes avec la diphtongue radicale Lietáuka, Liėtauka, Lietávočka, si celles-ci sont attestées dans la langue vivante (et non des formes rétablies dans la langue standard par des collecteurs ou des lexicographes, comme cela s’est produit, par exemple, pour Letava). La lituanisation apparaît dans le fait que Lietávočka se prononce dialectalement Letaukėlė101. On voit également qu’à l’usage local, on trouve Letavočka avec la voyelle radicale e (tandis que Lietávočka a déjà été normalisé dans la langue standard).
Une autre tentative a été faite pour faire dériver le nom de la Lituanie de formes slaves. En s’appuyant sur des documents historiques — le privilège de Sigismond Auguste de 1569, l’acte du tribunal du château d’Ukmergė de 1597, entre autres —, A. Dubonis a établi que, dans la seconde moitié du XVIe siècle, il existait une bailliage de Leičių relevant de la starostie d’Anykščiai, désigné dans ces actes tantôt par воитовство Летувьское, tantôt par wójtowstwo Lijietowskie. Il en a tiré la conclusion erronée que ce bailliage s’appelait en lituanien Lietuvos, ou Lietuvos, vaitija, car, selon lui, leitis/laitis serait l’ancien nom des Lituaniens et il n’y aurait aucune différence entre les termes leitis/laitis et Lietuva102. Les actes-
97 A. P. Nepokupny Liens linguistiques balto-slaves du Nord, 158—159.
Vidugiris A. Kalbų sąveikos klausimu. — Dubingiai, Vilnius, 1971, 235—253; to paties, Dėl kalbų kontaktavimo pietryčių Lietuvoje. — LKK 23, 1983, 46—58.
99 Słownik Geograficzny 4, 1883, 846. Cf. Būga K. RR 1, 457; 3, 629.
100 СБГ 2, 647, 662; ЭСБМ 6, 12.
101 Kuzavinis K. Hydronymes lituaniens lie- (lei-), 136.
102 Dubonis A. Le bailliage de Lituanie. — Lituanistica 2, 1990, 97—102; du même auteur, les leitis des domaines du grand-duc de Lituanie. — Lituanistica 1(9), 1992, 8.
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Page 17On peut attester les variantes suivantes du nom de la vaitija en question: у воитовъстве Летувьском (acte de 1569)103, we wójtowstwie Liejtowskim (acte de 1597)104, у воитовстве Левътевскомъ (acte de 1569), въ воитовстве Лоитевскомъ (acte de 1599)105. Il ressort de là que, premièrement, Летувьском dans l’acte de 1569 est une graphie erronée et doit être corrigé en Ле[и]тувьском. Deuxièmement, le nom comportait deux suffixes slaves; autrement dit, -овьское, -owskie est un suffixe identique à -евское, -ewskie. En outre, Летувьском dans l’acte de 1569 apparaît sous une forme dialectale, car dans de nombreux dialectes biélorusses, la voyelle accentuée o se prononce comme y (par ex. вуз, вул, двур)106. Le suffixe -овьское de l’adjectif Ле[и]товьское est le même que celui de l’expression земли пустовьские, attestée dans de nombreux actes judiciaires. Il n’est pas difficile non plus de répondre à la question de savoir pourquoi, dans la langue slave des actes en usage en Lituanie, il fallait deux suffixes pour former des adjectifs à partir du nom des lečiai (laičiai): le choix dépendait de la consonne finale, dure ou palatalisée, du mot; cf. лейтъ, лейть « homme de peine au service d’un domaine » (début du XVe siècle)107. Ainsi, les formes slaves du nom de la vaitija des Lečiai ne permettent en aucun cas de reconstruire *Leitava, et encore moins Lietuva. Malgré une argumentation maladroite et, à bien des égards, erronée, l’idée du jeune historien selon laquelle le nom de la Lituanie et la désignation de l’institution des paysans chargés de s’occuper des chevaux du souverain, leitis/laitis, sont apparentés par leur origine pourrait être juste. Il incombe aux historiens de déterminer qui étaient ces lečiai (laičiai) et en quoi ils se distinguaient des autres catégories de paysans que les actes appellent конюхи (cf. le nom de nombreux villages lituaniens, Kaniūkai) et конокормцы.
2. Le nom de la Lituanie et ses significations dans les langues et la culture slaves (orientales). Questions de chronologie
Une nouvelle compréhension de l’origine du nom de la Lituanie et d’autres contours de son évolution commencent à se dessiner lorsqu’on examine et tente d’expliquer ces faits, apparemment énigmatiques, qui sont liés d’une manière ou d’une autre à la Lituanie et à son nom. On peut affirmer qu’aucune hypothèse sur l’origine du nom de la Lituanie n’est fondée si elle n’explique pas adéquatement ces faits, ou les ignore tout simplement. Ces faits sont de deux sortes: ils relèvent de la culture et de la science historique. Mais le plus étrange est que ces deux sortes de faits proviennent de nos voisins orientaux, les Slaves.
Parmi les faits énigmatiques de la culture des Slaves orientaux liés au nom de la Lituanie, il faut d’abord mentionner celui-ci: dans les chansons populaires ukrainiennes, Литва désigne une troupe de jeunes hommes qui attaquent et enlèvent des jeunes filles. Une de ces chansons, qui commence par le vers Гайхала Литва « La Lituanie a attaqué », a été recueillie dans la région de Vladi- de l’oblast de Rivne.
Dubonis A. L’État lituanien, 100 (note 1).103
Dubonis A. Op. cit., 101.104
Dubonis A. Les leičiai des domaines du grand-duc de Lituanie, 10, 18 (note 56).105
106 Блінава Э., Мяцельская Е. Беларуская дыялекталогія, Мінск, 1969, 31.
107 ЭСБМ 5, Мінск, 1989, 280.
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Page 18Dans le village de Stara Rafalovka, dans le district de Mirets, dont une partie est appelée Литва, Anatolij Nepokupnas a recueilli en 1969108. Des chants reposant sur ce motif sont connus dans l’aire des parlers des Ukrainiens du Nord — en Polésie ukrainienne, mais aussi, çà et là, au sud de la Polésie — en Volhynie et en Podolie. Les folkloristes ukrainiens savaient déjà, il y a cent ans, que les chants où figure la Lituanie sont des chants de mariage. Certains chants nuptiaux désignent la suite du marié par Литва. Dans ces chants, semble-t-il, se reflète une forme archaïque de mariage — l’enlèvement de la mariée, accompagné d’un combat entre deux parties, par exemple deux familles109. Dans ce contexte, la rime Литва — битва (« Lituanie — bataille »), par exemple dans le chant cité plus haut, n’est sans doute pas fortuite: Наїхала Литва/Буде між нами битва — « La Lituanie nous a attaqués/Il y aura bataille entre nous ». Ainsi, dans les chants populaires nuptiaux ukrainiens, les jeux de combat apparaissent nettement comme un élément des coutumes du mariage, et Литва semble coder дружина, la suite du marié, conçue comme une troupe de guerriers110. Il est également intéressant de constater que la rime Литва — битва apparaît aussi dans les chansons de duma — chansons populaires des Cosaques — où la Lituanie est présentée comme un pays aux « cent petits chevaux »111, réputé depuis longtemps pour ses chevaux.
Gardons à l’esprit l’image de la Lituanie que dessinent les chants populaires ukrainiens — nous y reviendrons! Les bylines russes — chants historiques — ont conservé le souvenir de Vladimir de Kiev pendant 800 ou 900 ans. L’image de la Lituanie dans les chants nuptiaux ukrainiens pourrait avoir à peu près le même âge112. Comment se fait-il que le nom de notre pays ait fini par désigner des éléments culturels et par devenir un terme des coutumes nuptiales? Dans quelles circonstances historiques et sociales cela s’est-il produit?
Il faut sans doute commencer à chercher la réponse à ces questions auprès des mêmes voisins orientaux — les Biélorusses et les Russes. Dans leur communication et leurs interactions à l’échelle étatique et interethnique, Литва désigne, bien sûr, un État, un pays, une contrée. Mais, dans la langue parlée, notre ethnonyme s’emploie de façon particulière. Dans l’ensemble des parlers slaves orientaux, l’ethnonyme литвины (литвяки, литва, литовцы) désigne les habitants de certaines régions — des Biélorusses, des Russes et des Ukrainiens. Ainsi, les habitants de la région de Moscou appellent литва les Russes qui vivent à l’ouest. Plus au sud, les Ukrainiens appellent les Biélorusses litvines, ainsi qu’une partie des Ukrainiens du Nord. Les habitants de la partie nord-est de la région de Volhynie (Ukraine) et des districts voisins de la région de Brest (Biélorussie) considèrent comme litvines les Biélorusses qui vivent au nord — les locuteurs des principaux parlers biélorusses de Brest et de Pinsk. Ceux-ci, à leur tour, surnomment litvines les locuteurs des parlers du nord de la Iasselda et de Brest, ainsi
108 Nepokupnas A. Baltai slavų giminaičiai, Vilnius, 1983, 38.
109 Sur les mariages par enlèvement dans la culture lituanienne, voir Baldauskas J. Pirktinės vestuvės. — Mūsų tautosaka 10, Kaunas, 1935, 3—123.
110 Непокупный А. П. — Общая лексика германских и балто-славянских языков, Киев, 1989, 67.
111 Nepokupnas A. Les parents des Baltes et des Slaves, 39—41.
112 Pour la préservation de la tradition historique dans la mémoire des gens ordinaires (des campagnes), le récit que M. Davainis-Silvestravičius a recueilli en 1887 auprès du paysan Kiklikis, dans le village de Pabebirviai (district de Raseiniai, paroisse de Girkalnis), est particulièrement intéressant: il semble refléter des personnages et des événements des XIe ou XIIe siècles. Voir Giedro iš M. The Rulers of Thirteenth Century Lithuania: the Theory of Anglo-Saxon Origins. — Lituanistica 2(18), 1994, 3—20.
72
Page 19ainsi que les locuteurs des parlers de Grodno-Baranavitchy, etc. En somme, l’orientation de l’emploi des ethnonymes литвйны (литвя́ки, литва́, лито́вцы) va vers le nord et le nord-ouest113, autrement dit vers le grand-duché de Lituanie, les terres slaves qui en faisaient partie et la Lituanie ethnographique. On sait depuis longtemps que, aux XVIe et XVIIe siècles, les ethnonymes mentionnés ici désignaient non seulement les véritables Lituaniens, habitants de la Lituanie ethnographique, mais aussi les Slaves du grand-duché de Lituanie. Toutefois, les ethnonymes литвйны (литвя́ки, литва́, лито́вцы), tout comme Литва en tant que nom de contrée ou de territoire, sont le plus souvent associés au nord-ouest de la Biélorussie114.
À ce propos, il convient également de rappeler que, dans la grammaire de la langue estonienne de J. Gutslaff, publiée à Tartu en 1648, le mot allemand Pole, « Polonais », est traduit par Leitte. En réalité, Leitte est le terme estonien désignant un Lituanien, emprunté au letton (leitis, « Lituanien »). En effet, le sud de l’Estonie fut sous domination polonaise de 1561 à 1625 (officiellement jusqu’en 1629), et les régions livoniennes polonaises étaient alors étroitement liées à la Lituanie sur les plans administratif et culturel, avant tout à Vilnius. On comprend pourquoi les Estoniens ont pu désigner les Lituaniens et les Polonais par le même mot115.
La conclusion des chercheurs mérite attention: à quelques exceptions près, les ethnonymes литвйны (литвя́ки, литва́, лито́вцы) ne sont pas des autonymes pour les populations slaves orientales, c’est-à-dire des noms par lesquels elles se désigneraient elles-mêmes116. Cette conclusion est confirmée par les sens particuliers de литва́ dans les parlers russes. Dans les parlers russes des environs du lac Onega, литва́ s’emploie dans le sens unique de « peuple, nationalité ». Dans les parlers de la région de Tomsk, литва́ désigne les habitants autochtones non russes, par exemple: Чудь называли остяками и литвой — « Les Tchoudes étaient appelés Ostiaques et Lituaniens ». Dans les environs de Toula, le terme injurieux литва́ désigne aussi les paysans venus moissonner depuis un village voisin: « Ce sont généralement des paysans du village voisin de Voskresenskoïe, des Russes du lieu; le village se trouve à 3 km, sur la même rive occidentale de l’Oupa que le village de Selino. Les enfants de Selino crient aux moissonneurs de l’autre côté de la rivière: Эй, литва́ поганая! Les relations avec les habitants de Voskresenskoïe sont amicales dans tous les autres cas »117.
En interprétant ce témoignage des ethnographes russes, il faut garder à l’esprit que l’hydronyme Упа est d’origine lituanienne (balte) et que l’expression литва поганая, dans les chroniques russes, signifiait « la Lituanie idolâtre »; avec литва безбожная, elle constituait une injure couramment appliquée à la Lituanie. Une autre expression injurieuse des environs de Toula est литовские люди118. Les données archéologiques, linguistiques et historiques indiquent que, dans les bassins de la Haute-Volga et de l’Oka, les Baltes ont pu
113 Nepokupny A.P. Relations linguistiques balto-slaves du Nord, 154; СБГ 2, 661—662; Klimtchouk F.D. L’ethnonyme est-slave « litviny ». — Conférence de balistique de Tartue 1985, 9—12 septembre. Résumés des communications, Vilnius, 1985, 168—169.
114 Климчук Ф.Д. Указ. соч., 169.
115 Ariste P. Wie der Este Litauen und Litauer nennt. — Baltistica 3, 1967, 205.
116 Климчук Ф.Д. Указ. соч., 169.
117 СРНГ 17, 71.
118 СРНГ 17, 73.
73
Page 20préserver leur culture, et peut-être même leur langue par endroits, jusqu’au XIIe siècle, et que, selon V. Toporov, l’hypothèse d’une période de bilinguisme balto-russe ne peut être entièrement écartée119.
Dans la région d’Onega, литва désigne en outre les Polonais et les Cosaques qui, en période de troubles et de révoltes, attaquaient les régions septentrionales de la Russie. Dans les parlers de Novgorod, on disait литва была lorsqu’il était question des guerres civiles du début du XVIIe siècle et de l’intervention suédoise120.
L’examen des particularités d’emploi et des significations des ethnonymes lituaniens dans la langue parlée des Slaves orientaux montre que, premièrement, ces ethnonymes ne sont pas autonomes pour les populations slaves orientales; deuxièmement, литва ne désigne pas un pays ni un territoire, mais a un sens collectif, c’est-à-dire qu’il désigne une troupe, un groupe de personnes; et, troisièmement, литва est un nom commun (et non un nom propre), synonyme des ethnonymes литвины, литвяки et литовцы, qui sont des formes au pluriel. La question de savoir si le nom commun литва est apparu à la suite de la désethnonymisation du nom Литва, ou s’il s’agit d’une forme ancienne, antérieure à l’ethnonyme, reste encore à résoudre.
Dans les actes de l’État lituanien des XVe et XVIe siècles, литва désigne les paysans qui ont quitté la Lituanie pour s’installer dans des régions russes121.
L’image de la Lituanie qui se dégage des chroniques russes diffère peu de celle que donne la langue parlée des Slaves orientaux. Pour nous assurer que, dans les chroniques russes, Литва désigne non seulement un pays, une contrée (страна), mais aussi les gens, les Lituaniens (народ, литовцы), il suffit de consulter les index des volumes du « Полного русу метраў rinkinio ». Pour être plus précis, prenons quelques notices annalistiques tirées de la « Новгородская первая летопись младшего извода » (première moitié du XIIIe siècle), qui montrent clairement qu’il est question de personnes (et non d’un pays ou d’un territoire): 1183: На ту же зиму бишася плесковици с Литвою, и много ся пакости изьдья плесковицемъ122. — « Cet hiver-là, les Pskoviens combattirent les Lituaniens, et ceux-ci causèrent beaucoup de tort aux Pskoviens. » 1204: В то же лѣто побѣдиша Олговици Литву и избиша их 7 сот да тысячу123. — « Cette année-là, les Olgovitch vainquirent les Lituaniens et en tuèrent 1 700. » 1213: В Петрово говѣние изъиха[?] Литва безбожная... и много створиша зла и отъидоша124. — « Pendant le jeûne de saint Pierre, les impies Lituaniens firent irruption… ils causèrent beaucoup de mal et se retirèrent. » La « Новгородская первая летопись старшего извода » (XIIIe–XIVe siècles) rapporte qu’après la mort de Mindaugas, au temps des troubles, 300 Lituaniens, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, s’enfuirent à Pskov en 1265: Тогда же вѣтъгоша Литвы въ Плесковъ съ 300 с женами и с дѣтьми, и крестил я князь Святъслав125.
119 Топоров В.Н. Древняя Москва в балтийской перспективе. — Балто-славянские исследования, Москва, 1982, 3—27.
120 СРНГ 17, 71.
121 Леонтович Ф. Акты литовской метрики 1, вып. 2, Варшава, 1897, XIII (rodyklės).
122 Новгородская первая летопись старшего и младшего изводов, Москва-Ленинград, 1950, 227.
123 Op. cit., 246.
124 Op. cit., 250.
125 Op. cit., 85, 314.
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Page 21Dans l’une des plus belles œuvres de la littérature russe du XIIIᵉ siècle, «Слово о погибели Русской земли», où les hyperboles ne manquent pas lorsqu’il s’agit de mettre en valeur la grandeur et la renommée mondiale de Vladimir Monomaque, prince de la Rus’ de Kiev, on raconte notamment qu’au nom de Vladimir Monomaque Половьци дети своя полошаху в колыбели, а Литва из болота на светлъе выникываху, а Угры твердяху каменьи городы железными вороты, абы на них Володимеръ великий тамо не взъехал¹²⁶ — «Les Polovtsiens berçaient leurs enfants dans leurs berceaux, les Lituaniens ne sortaient pas des marais, et les Hongrois fortifiaient leurs villes de pierre avec des portes de fer, de peur que le grand Vladimir n’y pénètre.» Il va sans dire que seuls des êtres humains pouvaient ne pas sortir des marais!
L’idée que Литва désigne les gens, les Lituaniens, pris dans leur ensemble, est si profondément ancrée dans l’esprit des auteurs et compilateurs des chroniques russes qu’elle trouve une expression linguistique; cf. Литва взяли Одуевъ¹²⁷ — « Les Lituaniens prirent Oduïev ». ТоежезимыЛитваволостиТфѣрьскииимали¹²⁸ — « Cet hiver-là, les Lituaniens avaient occupé les districts de Tver ». Того же лѣта Литва взяли Коршевъ¹²⁹ — « Cette année-là, les Lituaniens prirent Korshev ». Avec Литва comme sujet, le verbe est employé à la forme du pluriel!
Le « Récit des temps passés » («Повесть временных лет»), appelé chronique de Nestor, est, selon les mots de V. Kiparsky, « la principale source de l’histoire la plus ancienne de l’Europe orientale »¹³⁰. Le « Récit des temps passés » nous est parvenu dans plusieurs copies du XIVᵉ siècle, mais il relate des événements des Xᵉ et IXᵉ siècles. Toutes les copies reposent sur la rédaction principale, ou protographe, préparée par le moine Nestor (1056—1116) au monastère des Grottes de Kiev. Y figure également le catalogue dit des peuples, composé à la fin du XIᵉ siècle (entre 1093 et 1095). Parmi divers autres peuples, les chroniques russes mentionnent ici pour la première fois les Lituaniens et, par conséquent, le nom de la Lituanie:
Въ Афетовѣже части съдятъ Русь, Чюдь и вси языци: Меря, Мурома, Весь, Мърдва, Заволочская Чюдь, Пърмь, Печера, Ямь, Угра, Литъва, Зимъгола, Кърсь, Лѣтъгола, Либь. Ляхове же и Пруси и Чюдь присѣдять къ морю Варяжьскому¹³¹. — « Dans la part de Japhet vivent la Rus’, les Tchoudes et tous les peuples: les Mériens, les Mouromiens, les Vepses, les Mordves, les Tchoudes de Zavolotchie, les Permiens, les Petchoriens, les Iam’, les Ougriens, les Lituaniens, les Sémigaliens, les Couroniens, les Latgaliens et les Lives. Quant aux Polonais, aux Prussiens et aux Tchoudes, ils sont établis près de la mer Varègue. »
Quelques pages plus loin, la chronique de Nestor reprend le catalogue des peuples, mais dans un contexte quelque peu différent:
126 Б е г у н о в Ю. К. Памятник русской литературы XIII века ”Слово о погибели Русской земли”, Москва-Ленинград, 1956, 183—184.
127 Полное собрание русских летописей 4 (Новгородская четвертая летопись), Петроградъ, 1915, col. 405 (toliau — ПСРЛ).
128 ПСРЛ 15 (Рогожский лѣтописецъ), Петроградъ, 1922, col. 72.
129 ПСРЛ 15, col. 75.
130 K i p a r s k y V. Finnougrier und Slaven zu Anfang der historischen Zeit. — Ural-Altaische Jahrbücher 42, Wiesbaden, 1970, 1.
131 Ш а х м а т о в ъ А. А. Повѣсть временныхъ лѣтъ, Петроградъ, 1916, 3—4.
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Page 22Et voici d’autres peuples qui paient tribut à la Rus’: les Tchoudes, les Mériens, les Vesses, les Mouromiens, les Tchérémisses, les Mordves, les Permiens, les Petchoriens, les Iamiens, les Lituaniens, les Zemgales, les Couroniens, les Noromes, les Lives; ils ont chacun leur propre langue, descendent de la lignée de Japhet et vivent dans les régions du nord¹³². — « Et voici d’autres peuples qui paient tribut à la Rus’: les Tchoudes, les Mériens, les Vesses, les Mouromiens, les Tchérémisses, les Mordves, les Permiens, les Petchoriens, les Iamiens, la Lituanie, la Zemgale, la Courlande, les Noromes, les Lives; ils ont leurs propres langues, descendent des descendants de Japhet et vivent dans les régions du nord. »
Les témoignages de cette source fondamentale sur l’histoire ancienne de l’Europe orientale peuvent sembler fragmentaires et laconiques, mais leur importance scientifique et historique est si grande qu’il a paru nécessaire de les présenter ici intégralement. Voici, par exemple, ce qui nous intéresse: dans la copie citée, éditée philologiquement avec le soin méticuleux d’un orfèvre par A. Šachmatov, est consignée une forme unique du nom de notre pays, Литъва, qui correspond à sa forme actuelle Lietuva. D’autres copies du « Récit des temps passés » portent Литва¹³³, c’est-à-dire une forme sans т, ou sans le ь ultrabref. Quel est donc le rapport historique entre ces formes, et leur chronologie?
Dans les monuments écrits en slavon ecclésiastique conservés dans des copies datant de la seconde moitié du Xe siècle, les jers ъ et ь sont souvent confondus; ils sont plus souvent encore omis dans certaines positions et, même lorsqu’ils sont écrits, ils semblent l’être seulement par imitation de textes plus anciens. C’est le début de la chute des voyelles ultrabrèves — non pas un phénomène commun à l’ensemble des langues slaves, mais le début d’un processus unifié propre aux Slaves orientaux¹³⁴. Chez les Slaves occidentaux et méridionaux, ce processus a commencé un siècle plus tôt. Dès 828, les annales de Sancti Canuti attestent la forme slave occidentale chneze au lieu du slave commun * knędzъ « prince »¹³⁵. À la fin du XIe et au début du XIIe siècle, lorsque Nestor composait et éditait le protographe du « Récit des temps passés » au monastère des Grottes de Kiev, la vague de chute des jers était si avancée qu’il était devenu impossible de les noter en position non accentuée. Que dire alors des copies du XIVe siècle et des suivantes! Pourtant, suivant les modèles des textes anciens, Nestor a écrit les noms du catalogue des peuples avec des jers. On sait que Nestor s’est servi d’une chronique plus ancienne, qu’A. Šachmatov appelle le Recueil initial (Начальный свод)¹³⁶, qui consignait les années depuis 852 (6360). C’est sans doute non pas autrement que par imitation de textes plus anciens qu’il faut expliquer le fait que, parmi les graphies du nom de la Lituanie dans les documents historiques ukrainiens de 1352 à 1389, on rencontre aussi des formes avec le jer ъ: Литва, Литвы, Литъвы, Litwy, Литву, Литвою, в Литве¹³⁷. Il en ressort que la forme Литва est issue de la forme Литъва
¹³² Шахматовъ А. А. Повѣсть временныхъ лѣтъ. 10.
¹³³ ПСРЛ 1 (Лаврентьевская летопись), Москва, 1926, col. 4,11; 2 (Ипатьевская летопись), Москва, 1962, col. 4,8; 38 (Радзивиловская летопись), Ленинград, 1989, col.11, 13, 66; Pomniki dziejowe Polski 1, Warszawa, 1960, 551, 557, 702.
¹³⁴ Kiparsky V. Russische historische Grammatik 1, Heidelberg, 1963. 93; Горшкова К. В., Хабургаев Г. А. Историческая грамматика русского языка, Москва, 1981, 65—67.
¹³⁵ Kiparsky V. Loc. cit.; Бирнбаум Х. Праславянский язык. Достижения и проблемы в его реконструкции, Москва, 1987, 189.
¹³⁶ Шахматов А. А. Указ. соч., XXII.
¹³⁷ Словник староукраїнської мови XIV—XV ст. 1, Київ, 1977, 549.
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Page 23en position non accentuée, après la chute du jer. Il s’ensuit que le Литва des sources historiques de la Rus’ de Kiev et des autres Slaves orientaux ne peut en aucun cas refléter la forme lituanienne * Lietuva, comme on l’affirme parfois, sans y avoir réfléchi, dans la littérature scientifique consacrée à cette question. En position forte, c’est-à-dire accentués, les ь et ъ ultrabrefs ont évolué pour devenir les voyelles normales e et o. Par conséquent, le russe лито́вец « Lituanien » et лито́вский « lituanien, de Lituanie » proviennent régulièrement, du point de vue phonétique, des formes antérieures *литъ-вък- et *литъ-вьск-, formées à partir de la forme originelle Литъва. Ainsi, le russe лито́вец ne prouve pas qu’il ait existé une variante Lietavà, contrairement à ce que voudraient certains de nos chercheurs. La forme originelle Литъва s’appuie non seulement sur l’ukrainien Литва́, лито́вский et le biélorusse Літва́, літов́скі, mais aussi sur le polonais Litwa, litewski. L’évolution phonétique est ici du même type que, par exemple, celle du russe лоб, gén. лба « front », du polonais łeb, gén. łba « tête », à côté du vieux russe лъбъ « crâne », du vieux slave лъбъ « crâne », ou celle du russe сон, gén. сна « sommeil », du polonais sen, gén. snu, à côté du vieux slave сънъ. Il est intéressant de constater que le nom slave de la Lituanie, Litva, se comporte, du point de vue des correspondances phonétiques, comme s’il s’agissait d’un mot hérité, cf. le vieux slave zima: lituanien žiemà, le vieux slave iti: lituanien eiti. En réalité, il a été emprunté au lituanien. La correspondance phonétique régulière caractéristique des mots communs hérités depuis les temps anciens par les langues slaves et baltes indiquerait que Lietuva est entrée depuis longtemps dans les langues slaves.
D’après les recherches les plus récentes, au IXe siècle, les ь et ъ ultrabrefs avaient probablement déjà remplacé les i et u brefs indo-européens dans l’ensemble du domaine slave (= lituanien i et u). On estime qu’ils sont devenus ь et ъ vers le VIIIe siècle.138 Il s’ensuit que Lietuva a dû entrer dans les langues slaves avant le VIIIe siècle. La monophtongaison des diphtongues est considérée comme un phénomène survenu dans les langues slaves aux Ve—VIe siècles.139. La date à laquelle cela s’est produit chez les Slaves orientaux serait indiquée par des hydronymes: le russe Лучеса (dans le bassin supérieur du Dniepr) et le biélorusse Гуя (dans le bassin du Niémen). Ils proviennent des noms lituaniens Laukesà et Gaujà. On estime que les Slaves ont pu recevoir ces noms dès le Ve siècle, lorsqu’en progressant vers le nord depuis le sud, ils se sont répandus sur le territoire balte. Peu après, sans doute, le au de ces hydronymes s’est transformé en ū slave. Mais la datation de ce phénomène nous vient d’une région slave tout autre, au sud. Les Slaves avaient encore conservé les diphtongues ei, ai, eu, au lorsqu’ils empruntèrent de nombreux mots aux Goths aux IIIe—IVe siècles, cf. le gotique kaupon, kausjan, kaisar, leihwa, gabeins et les formes slaves kupiti « acheter », kusiti « tenter », cěsarъ « empereur », lichva « intérêt », gobino « richesses ». Il en ressort que les diphtongues se sont monophtonguées dans les langues slaves aux Ve—VIe siècles. Il serait logique de penser que Lietuva est entrée dans les langues slaves en même temps que les hydronymes Laukesà et Gaujà. Ainsi, Lietuva=Литъва a dû être emprunté par les Slaves au Ve siècle ou un peu plus tôt. Il ne fait aucun doute qu’à cette époque le nom de la Lituanie avait la forme * Lietuva. Le letton leitīs montre que la racine contenait la diphtongue ei.
Dans le « Récit des temps passés », l’ethnonymie attestée se divise, du point de vue de sa valeur structurale et grammaticale, en deux groupes: les désignations collectives et les ethnonymes exprimés par la forme ordinaire du pluriel. Le groupe des désignations collectives comprend: 1) les noms en -а (parfois après une consonne palatalisée), par exemple зимъгола/зимигола, лѣтъгола, литъва, меря, мърдва/мордъва,
138 Stieber Z. Zarys gramatyki porównawczej języków słowiańskich, Warszawa, 1979, 28—29; Бирнбаум Х. Праславянский язык. Достижения и проблемы в его реконструкции, 84.
139 Stieber Z. Op. cit., 23—24; Бирнбаум Х. Указ соч., 49.
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Page 24морома/норома/нерома, пещера, угра/югра et 2) les noms en -ь (< *-i), par exemple весь, корсь, либь, пермь, людь, ямь (dans les chroniques de Novgorod, également водь, сумь). L’ethnonyme principal de la chronique de Nestor, русь, qui ne s’emploie que sous cette forme, se rattache aussi à ce groupe. On remarque aisément que tous les ethnonymes collectifs, à l’exception de русь, désignent des tribus et des clans finno-ougriens et baltes. Ils s’opposent aux ethnonymes slaves, qui ont une forme plurielle, tels que: деревляне, поляне, вятичи, кривичи, дулъби, хървате, etc.140. Les chercheurs en concluent que les désignations collectives constituent la transcription slave des autonymes des peuples, par lesquels les tribus et les clans finno-ougriens et baltes se désignaient eux-mêmes141. Autrement dit, les Slaves ont emprunté aux langues de ces tribus et de ces clans tant la forme des ethnonymes que leur valeur collective; cf., par exemple, весь < vepsā, сумь < suomi, ямь < hāme, et probablement aussi русь < le finnois ruotsi « les Suédois ».
Il en va de même pour les ethnonymes en -a, notamment Литъ- ва/Литва. Il s’ensuit que tant la forme originelle *Leituvā que sa valeur collective, clairement attestée dans le plus ancien monument historique d’Europe orientale, le « Récit des temps passés », ainsi que le sens de « народ, peuple (les Lituaniens) » dans d’autres chroniques russes, se sont vraisemblablement constitués non pas dans la culture et la langue slaves, mais dans celles des anciens Lituaniens. Vers le Ve siècle apr. J.-C., après être entrés en contact avec les clans lituaniens, les Slaves ont probablement adopté ce qui était déjà établi, au cours de plusieurs siècles d’échanges. Telle était, semble-t-il, la valeur collective de *Leituvā, attestée dans la chronique de Nestor, où le nom de notre peuple apparaît en effet non seulement comme ethnonyme, mais aussi comme nom commun collectif: vieux russe литъва « les Lituaniens »142.
La question se pose maintenant naturellement de savoir dans quelle mesure les données du lituanien lui-même étayent une telle valeur collective de *Lietuvā, ou si elles l’étayent tout court. Rappelons que, comme on l’a déjà mentionné à plusieurs reprises en passant en revue les recherches antérieures, outre Lietuvā, il existait aussi la variante Lietavā. À la question posée, nous pouvons répondre par l’affirmative: dans le lituanien contemporain et ses dialectes, on trouve un nombre considérable de noms en -uva/-ava ayant une valeur collective, cf.:
bernavà « groupe de jeunes hommes, de garçons » Ck, Dgls (LKŽ I 769);
brolavà « fratrie, frères et sœurs » Užp, Str, Ds, Dgl, cf. Suvažiavo visa brolava (« toute la fratrie s’est réunie »: frères, enfants des frères, filles des frères avec leurs maris...) Ds (LKŽ I 1069);
broliavà « fratrie, frères et sœurs » Dglš (LKŽ I 1069);
broluvà, bról(u)va « fratrie, frères et sœurs » Trgn, Ktk (LKŽ I 1072);
kėltuva, keltuvà « troupeau de bovins, bétail » Mž, BB, Dsn, Ad, Tvr (LKŽ V 551);
poniavà « groupe de seigneurs, nombreux seigneurs » Dglš (LKŽ X 428);
sesiuvà « toutes les sœurs » Dglš (LKŽ XII 438);
sesuvà « les enfants des sœurs » Trgn, cf. « Nous ne sommes que quatre sœurs, mais les enfants des sœurs, eux, forment toute une troupe » Trgn (LKŽ XII 457);
140 Хабургаев Г. А. Этнонимия ”Повести временных лет”, Москва, 1979, 167—169.
141 Хабургаев Г. А. Указ. соч., 218.
142 Фасмер М. ЭСРЯ 2, 502.
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Page 25šašavà « groupe de jeunes enfants » Ml (LKŽ XIV 537);
šimtavà « dixième décennie de la vie », Lb, cf. Ana nukaršus, gal jau šimtavõji Lb (LKŽ XIV 822);
šišavà « groupe, troupe (d’enfants) » Vdš, Ml, Prng (LKŽ XIV 915);
šunavà « meute de chiens; bande de garnements turbulents, de vauriens » Švnč, Dv, Tvr, Lbv, Slk, Str (LKŽ XV 354);
šuniavà « meute de chiens; bande de garnements turbulents, de vauriens » Lp, Rtn, Pv, Vv (LKŽ XV 360).
* Lietuvà=литъва « les Lituaniens » s’intègre parfaitement, par son sens, à cette classe de noms communs collectifs. Cette intégration pose à son tour la question de savoir quel était ce groupe, cette troupe de personnes, autrement dit ce groupe social originel désigné par le nom commun * lietuvà =литъва.
3. Le nom de la Lituanie, ses formes apparentées et ses dérivés
Comme le montre l’exposé, les formes russe, biélorusse et ukrainienne Литва ainsi que la forme polonaise Litwa proviennent régulièrement de la forme la plus ancienne, attestée sous la forme литъва dans la Chronique de Nestor (« Récit des temps passés »). Phonétiquement, elle coïncide avec le nom authentique de la Lituanie, encore en usage aujourd’hui, Lietuvà < *Leituva, et fut empruntée par les Slaves vers le Ve siècle apr. J.-C. La forme Litva (sans le yer ъ), attestée dans la Chronique de Nestor et dans d’autres des plus anciens monuments écrits en vieux slave oriental, dérive elle aussi de литъва et ne témoigne pas d’une forme lituanienne supposée *Lietva. Les premières attestations du nom de la Lituanie dans les sources historiques d’Europe occidentale et centrale — dans les Annales de Quedlinbourg en 1009 (in confinio Rusciae et L i t u a e)143 et dans la chronique hongro-polonaise du XIe siècle (contra L i t u u a m acies movit)144 — présentent, qu’elles nous plaisent ou non, une forme slave du nom145; elles ne montrent donc pas non plus qu’il ait existé en lituanien une forme *Lietva. Au début, avant que les contacts avec la Lituanie ne se développent, les habitants de l’Europe centrale et occidentale recevaient principalement des Slaves leurs informations sur la Lituanie.
Les Estoniens appellent aujourd’hui la Lituanie Leedu ou Leedumaa (maa « terre »). Bien que le radical Leedu « Lituanie » et leedu « lituanien, lituanienne » ne soit attesté lexicographiquement que tardivement, au XVIIIe siècle, il existait déjà auparavant en estonien. En témoigne, par exemple, le fait que le lièvre (Lapus europaeus), appelé Litauerhase en allemand balte, soit appelé lietujänes dans les dialectes de l’Estonie centrale (avec la diphtongaison dialectale de ē en ie). Le radical Leedu, leedu est donc dérivé de lētu ou lētu (+ voyelle) et correspond exactement à Lietuvà ou à sa forme intermédiaire *Lẹ̄tuvā, empruntées par les Estoniens au début du XIIIe siècle146.
Scriptores rerum Prussicarum 1, Leipzig, 1861, 237.
Pomniki dziejowe Polski, wydal A. B i e l o w s k i, Warszawa, 1960, 495.
K a b e l k a J. Introduction à la philologie balte, 111. Cf. S a l y s A. L’origine du nom de la Lituanie, 696.
A r i s t e P. Wie der Este Litauen und den Litauer nennt. — Baltistica 3, 1967, 205—207.
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Page 26La forme Lietuvą était bien connue de nos parents du Nord, les Lettons. Elle figure dans le dictionnaire de K. Mülenbach et J. Endzelyns (EH I 757) et apparaît dans des chansons populaires, où elle présente une forme de loc. sing. particulière, attestée nulle part ailleurs: Saki, saki, sakulyte/Kuo redzēji Lietuvėj? — « Dis, dis, petit oiseau, qu’as-tu vu en Lietuvėje? » BW 2617.5. À partir du thème Lietuv- ont été formés quelques noms de lieux habités: Lietuvietis² Krimuldą, Lietuvieši Vecgulbene. La coexistence de Lietuvietis²/Lietvietis² Krimuldą¹⁴⁷ montre que Lietuvietis² dérive de Lietuvietis² par syncope de la voyelle u, et Lietvieši² Vėjavą de *Lietuvieši. Ainsi, *Lietuva n’est pas non plus en jeu ici.
Outre Lietuvą, on employait autrefois également la forme apparentée Lietavą. On a encore pu relever Lietavų dans le parler des Lituaniens de Zietela (région de Grodno, en Biélorussie), dans la langue vivante. Le nom du Lituanien, lietaviškis, y a aussi été formé avec le suffixe -iškis (comme Sasnavą: sasnaviškis). Lietava, avec son dérivé lietavnieks, semble avoir été plus largement employée dans l’est de la Lettonie, par exemple à Drusti (ME II 506, EH I 757), et elle est mentionnée huit fois dans les chansons populaires lettones. Des noms de lieux sont attestés dans plusieurs cas, tels que Lietavas² Graši, Lietavietis Ranka (cf. lietavietis « Lituanien » dans le dictionnaire d’Elger), Lietavieši² Vecgulbene, Lietavnieki² (plusieurs fermes isolées dans l’est de la Lettonie)¹⁴⁸. On peut peut-être rapprocher lat. lietavnieki « Lituaniens » de litovniki « idem » dans les chroniques de Novgorod et de Pskov; on y voit donc le thème Litov- < litt. *Lietav-. Cette explication repose toutefois davantage sur des considérations d’ordre aréal que phonétique (phonétiquement, litov- peut aussi provenir de *litúv-).
Il existait encore une autre variante du nom de la Lituanie.
Pour expliquer l’origine du nom de la Lituanie, on accorde une grande importance — et ce n’est pas sans raison — au nom letton du Lituanien, leitis, pl. leiši. Les chercheurs ne s’accordent pas sur la façon dont ce nom est apparu. Pour expliquer la formation du lat. leitis, J. Otrębskis a supposé qu’il avait existé une forme distincte du nom de la Lituanie, *Leitā. J. Otrębskis en dérivait leitis, pl. leiši, au moyen du suffixe d’appartenance -io- < *leitiai¹⁴⁹. A. Salys était du même avis: lat. leitis « Lituanien », ancien adjectif d’appartenance, aurait été formé à partir de *Leitā (> *Lietā)¹⁵⁰. J. Otrębskis ajoutait que le rapport entre les voyelles des formes radicales litt. leit- et lat. leit- serait le même que, par exemple, entre dėvas et dēvē. Autrement dit, leitis aurait la diphtongue ei au lieu de ie parce qu’il serait dérivé (par rapport à *Leitā)¹⁵¹. A. Bezzenberger faisait lui aussi dériver lat. leitis de *Leitā, mais il considérait à tort *Leitā comme une forme dialectale (de Haute-Lettonie), issue du slave Litva (avec diphtongaison dialectale de i)¹⁵².
K. Kuzavinis a émis l’hypothèse que leitis s’était développé à partir d’une forme plus ancienne, *leitūs (viv-
¹⁴⁷ Būga K. RR 3, 613; Endzelīns J. Latvijas PSR vietvārdi 1(2), 340.
¹⁴⁸ Būga K. RR 3, 613; Endzelīns J. Op. cit., 340; to paties, Darbu izlase 4(2), Rīgā, 1982, 389.
¹⁴⁹ Otrębskis J. Gramatyka języka litewskiego 1, 3; to paties, Balt. *leitā, 201.
¹⁵⁰ Salys A. Lietuvos vardo kilmė, 695.
¹⁵¹ Otrębskis J. Loc. cit.
¹⁵² Bezzenberger A. Lettische Dialektstudien, Göttingen, 1885, 134 (išn).
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Page 27ayant vécu côte à côte, *leituvis > lietuvis) comme pietūs « midi » — du sud153. V. Mažiulis faisait également dériver leitis de *leituvis, en s’appuyant sur la forme reconstruite *Lietuva et en citant comme parallèle le lat. Sudi, l’all. Suder « Soudoviens » < *sūdu-154.
Du seul point de vue phonétique, on ne peut dire si la forme ancienne de leitis était *leitįa- ou *leituvi a- (mais en aucun cas *leituįa-, car la variante du nom de la Lituanie *Lietuvā > *Lietuā n’a jamais existé). En effet, comme le montre le changement de liet. pietūys en pietųs, l’évolution phonétique de *leituįa- vers leitis par le stade intermédiaire *leitųia- est tout à fait possible; le nom ethnique letton a connu exactement la même évolution, cf. dial. latuvis, latuvisks ME II 425, EH I 722 > latvis, latvisks > latiskis Nīgranda, Saldus. L’accent sur la racine aurait facilité la syncope de la voyelle u et l’élimination de la consonne v: *léituvi a-). Par conséquent, il faut des données supplémentaires pour trancher la question.
Parmi les nombreux noms lettons et microtoponymes comportant les racines Leit-, Leiš-155, il n’y en a pas un seul qui ait -o- ou -u-. Les noms communs se comportent de la même manière, cf. leitis « Lituanien » (fém. leitiete) Jaunseseve, « porc importé de Lituanie » Džūkste, « beurre supérieur (où le babeurre ne s’est pas séparé) » Gramzda, Priekule, Saldus, Leiši nom. pl. « Lituanie » Nīca, leitene « Lituanienne » (dans les chansons populaires), leitīne « id. » Dunika, Leitiēne « id. » Aknīste, leitiēns « petit jeune Lituanien; personne qui se comporte ou s’habille comme un Lituanien » Alūksne, Pļaviņas, « porc importé de Lituanie » Džūkste (ME II 446—447, EH I 731—732). Dans les documents historiques concernant la Courlande, on trouve le nom de famille Leitis: Merttin Leitte 1582, Jurgen Leytte156.
Comme le montre la répartition géographique, les appellations du Lituanien (de la Lituanienne) contenant leit- se concentrent dans l’ouest de la Lettonie, en Courlande, mais sont également attestées dans l’est de la Lettonie, où se trouvent de nombreux noms de lieux de cette racine. On estime donc que leitis, pl. leiši sont apparus en Courlande et se sont propagés à partir de là vers l’est. Dans l’est de la Lettonie, comme indiqué, on trouve Lietuva, Lietava et leurs dérivés, avec la diphtongue ie attendue dans la racine. La diphtongue ei du nom leitis est considérée comme une adaptation courlandaise de la diphtongue régulière ie157.
L’appellation lettone du Lituanien ainsi que les noms de lieux et microtoponymes qui en dérivent se distinguent par un vocalisme particulier de la racine et par l’absence de -u-/-ū-. Ces caractéristiques doivent être expliquées conjointement. Elles permettent de supposer qu’il existait une autre variante, distincte, du nom de la Lituanie, propre à la partie nord-ouest de l’aire lituanienne, que les Courlandais, puis les Lettons, auraient empruntée. Par analogie avec lietùvis, formé au moyen du suffixe -io- à partir du nom collectif *lietuvā = литъва « Lituaniens », on peut supposer que lat. leitis, pl. leiši < *leitiai, avec le même suffixe exprimant l’appartenance, dérive du nom commun collectif *leitā « Lituaniens ». À l’origine, tant *leituvi a- (> lietuvis) que *leiti a- (> leitis) désignaient un membre de ce collectif, un individu du groupe.
153 Kuzavinис K. — Lietuvos vardo kilmė, 14.
154 Мажюлис В. К балтийскому и индоевропейскому дативу ед. ч., 41, išn. 111.
155 Būga K. RR 3, 613; Endzelīns J. Latvijas PSR vietvārdi 1(2), 291—292.
156 Kiparsky V. Die Kurenfrage, Helsinki, 1939, 302.
157 Endzelīns J. Rec.: Die Kurenfrage von V. Kiparsky. Helsinki, 1939. — FBR 20, 1940, 251 (= Endzelīns J. Darbu izlase 3(2), Rīgā, 1980, 557).
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Page 28les appellations signifiaient « appartenant à la Lituanie, aux *leitai ». *Lėta (> lėti̇s) peut avoir conservé la diphtongue ancienne intacte ei parce qu’elle était accentuée. Dans une partie des formes du paradigme des variantes Lietuvà, Lietavà, l’accent portait sur la syllabe finale (Lietuvà, Lietuvõs, Lietuvojè). Ici, en position non accentuée, la diphtongue ei aura elle aussi été monophtonguée (> *ē), puis devenue ie et généralisée à l’ensemble du paradigme158. Ces formations et ces processus phonétiques se sont probablement produits en territoire linguistique lituanien. Une circonstance montre que cette explication de l’apparition de l’appellation lettone des Lituaniens est correcte.
Aux XVe–XVIe siècles, les actes judiciaires du grand-duché de Lituanie eurent le temps d’enregistrer une catégorie de paysans chargés de surveiller les chevaux du souverain et appelés l e i- č i a i — dans la langue slave des actes: леити, леити, леитеве. Nous disposons de leur appellation authentique, attestée dans la langue parlée: c’est le nom de neuf villages lituaniens Laĩčiai, dans les districts d’Anykščiai, de Kupiškis, de Molėtai, de Pakruojis, de Trakai, d’Ukmergė et de Varėna, ainsi que de Laitėlai (deux villages) et des hameaux de Laitìškis dans les districts d’Anykščiai, d’Ukmergė et de Rokiškis159. Laĩčiai, Laitėlai, Laitìškis présentent La-, issu de Le- par durcissement de l; en outre, Laĩčiai porte l’accent sur la racine. Laĩčiai < Leiči̇ai (= леити) ne peuvent provenir que de *leiṫai. On voit ainsi que l’appellation des paysans chargés de surveiller les chevaux du souverain coïncide exactement avec le nom letton des Lituaniens, leiši < *lėti̇ai. Ces deux mots sont apparentés et relèvent donc de la même racine (voir ci-dessous).
Puisque le letton leiši < *lėti̇ai atteste l’existence de *Lėita, il est possible que, comme le pensait A. Salys, les suffixes -uva/-ava aient été ajoutés ultérieurement à Lietuvà, Lietavà — la valeur collective n’est en réalité pas portée par le suffixe lui-même, mais par la finale *-ā (< idg. *-aH). Cela ressort de cas où un dérivé suffixal et une forme en *-ā sont fonctionnellement équivalents, par exemple šyšà « groupe, troupe, multitude »: šišavà « idem ».
L’apparition de la forme plurielle (lietuvìs: lietùviai comme brólis: brólai) semble avoir joué un rôle décisif dans l’évolution de notre ethnonyme. La forme plurielle, construite sur le thème et l’accentuation du singulier (lietùvis < *lietuvìa-: lietùviai < *lietuvìai), désignait les membres individuels de la tribu (du clan) — c’était dans sa nature même. Cette circonstance permit à l’emploi de la forme collective *lietuva = литъва « les Lituaniens » de se restreindre: au début, elle désignait les Lituaniens comme un tout indivisible, comme une tribu (un clan), puis seulement le territoire et l’État. Les chroniques russes et les dialectes des langues slaves orientales ont encore enregistré une étape de la concurrence entre le pluriel ordinaire, formé à partir du singulier, et le pluriel collectif: литвины, литвяки, литовцы // литва, литъва. La nécessité de distinguer les membres individuels de la tribu, du peuple, d’une part, et la tribu, le peuple comme un tout indivisible, d’autre part, semble avoir toujours existé. Aujourd’hui encore, certains dialectes distinguent lietùviai (sing. lietùvis) et lietuviai « le peuple lituanien » (par exemple à Gervėčiai)160.
158 Sur cette interprétation de l’origine de ie, voir K a r a l i ū n a s S. Baltų kalbų struktūrų bendrybės ir jų kilmė. Vilnius, 1987, p. 165 et suiv.
159 J a b l o n s k i s J. Lietuviški žodžiai Senosios Lietuvos raštinių kalboje, Kaunas, 1941, p. 114–115.
160 S t u n d ž i a B. Noms de lieux en -oikonymes dérivés de noms de personnes au pluriel et leur importance pour la reconstruction des systèmes de déclinaison et d’accentuation. — LKK 21, 1981, p. 193.
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Page 294. La Lituanie — une armée
En lisant les chroniques russes, on rencontre, comme on l’a déjà signalé, des choses apparemment incompréhensibles et énigmatiques liées à la Lituanie et à son nom. Il est parfois bien difficile de croire que cela soit possible… Une telle énigme concerne, par exemple, les détachements de combattants lituaniens — ou, à vrai dire, moins les détachements eux-mêmes que la façon dont les chroniqueurs les désignent.
Les chroniques russes mentionnent très souvent Литовская сила ou Литовская рать. De quoi s’agit-il? Cela se précise peu à peu grâce à des contextes plus larges et à des récits plus détaillés. L’un de ces récits décrit l’expédition de 1266 en Lituanie, menée par Daumantas, prince de Pskov — un Lituanien! On y combattit beaucoup, on pilla et l’on fit prisonnière la princesse Gerdenienė ainsi que deux jeunes princes, ses fils. La Première Chronique de Novgorod rapporte: Князь же Гердень совокупи около себе силу Литовскую, и погонится по нихъ. — « Or le prince Gerdenis rassembla autour de lui la force lituanienne et se lança à leur poursuite. » Lorsque les Pskoviens virent les poursuivants (погоню), ils tinrent bon sur cette rive de la Daugava (bien entendu, du point de vue de Pskov). Литва же начаша бродитися на сю сторону. — « Les Lituaniens se mirent à traverser à gué vers cette rive. » Dieu vint en aide à Daumantas: beaucoup de Lituaniens périrent au combat, d’autres se noyèrent dans le fleuve. …толко убьжа одинъ князь Гердень в мальдружинѣ — « … seul le prince Gerdenis s’enfuit avec une petite troupe »161. On voit d’abord ici que Литовская сила, ou Литовская рать ailleurs dans la chronique, n’est rien d’autre qu’une troupe (дружина); ces trois termes sont donc synonymes. Mais le plus étrange est qu’à côté de ces termes figure aussi l’ethnonyme Lietuva: un groupe de guerriers, réunis par le prince — donc sa troupe — traversait le fleuve. Cette troupe est désignée par le mot Литва. Est-ce possible!? Apparemment, oui… Car même dans les exemples cités précédemment, où Litva désigne clairement des personnes, des Lituaniens (et non le pays) — et les chroniques russes en contiennent des centaines —, il ne s’agit en réalité pas des Lituaniens en général, mais d’un groupe de guerriers engagé dans une campagne militaire.
Poursuivons notre exploration des chroniques russes. L’une d’elles, appelée la copie de Rogoja, raconte des événements lituaniens du milieu du XIVe siècle; elle est donc relativement tardive. La chronique dit: « … крестилъ князя Литовскаго именемъ Евнутия и его дружину Литву162. — « … il baptisa le prince lituanien Jaunutis et sa troupe, la Lituanie ». On lit ensuite: « И пришедъ посолъ Тотуи и выдалъ Корьяда и его дружину Литву князю великому Семену Иванович[ю]163. — « L’ambassadeur Totui arriva et livra Koriat [le frère d’Algirdas — S.K.] ainsi que sa troupe, la Lituanie, au grand-prince Semion Ivanovitch. » Dans la colonne suivante:...отпусти Корьяда и его дружину Литву164. — « … il libéra Koriat et sa troupe, la Lituanie. » La Lituanie, une troupe? Qu’est-ce que cela signifie?
161 Première Chronique de Novgorod, recensions ancienne et récente, p. 85, 314–315.
162 PSRL 15 (Chronique de Rogoj), col. 56.
163 Op. cit., col. 58.
164 Op. cit., col. 59.
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Page 30La troupe guerrière — la suite armée du prince — est appelée Lietuva! Il ne peut s’agir d’une erreur: c’est écrit clairement, sans ambiguïté, à plusieurs reprises.
(C’est le moment de se rappeler les chansons populaires ukrainiennes, où Litva désigne une bande de jeunes hommes qui attaquent et enlèvent des jeunes filles, ainsi que le fait que, dans certaines chansons de mariage, Litva désigne la suite du marié. L’analogie avec la troupe guerrière est évidente, et la structure interne de ces deux phénomènes peut être exprimée par la formule Primus inter paris — le premier parmi ses pairs (le prince, le marié — leur suite). Supposons que Lietuva (Litva) ait réellement désigné à l’origine une troupe guerrière et que le mot lui-même ait été un terme militaire. On a observé qu’en raison de l’évolution des conditions historiques, sociales et culturelles, la terminologie militaire, après avoir perdu sa pertinence, passe dans le domaine des coutumes — d’abord celui des mariages. En Russie féodale, князь était un chef militaire et le gouverneur d’un territoire; dans la culture populaire biélorusse, князь désigne tantôt le jeune marié, tantôt le garçon d’honneur, le garçon d’honneur principal, et княгиня — la mariée, la jeune épouseⁱ⁶⁵. En ancien russe, тысяцкий était un chef militaire; aujourd’hui, dans les dialectes russes, le terme désigne aussi bien le parrain du marié que le principal organisateur des festivités nuptialesⁱ⁶⁶. Si, à l’origine, Lietuva (Litva) était une bande d’hommes armés, la suite d’un chef tribal ou militaire, les tribus slaves orientales qui avaient été en contact avec les Baltes dans une région du bassin du Dniepr — ancêtres des Ukrainiens actuels — ont dû emprunter vers le Ve siècle apr. J.-C. Litva comme désignation d’une troupe de guerriers; le terme est ensuite devenu un terme nuptial dans leur langue et leur culture, tout en conservant son sens ancien. Telle pourrait être l’explication de l’apparition du terme Litva dans les chansons de mariage ukrainiennes et de son sens particulier.
À vrai dire, le fait que Litva signifie notamment « troupe guerrière » (дружина) dans les chroniques de la Rus’ de Kiev et d’autres chroniques slaves orientales n’est pas nouveau. Dans sa célèbre étude en deux volumes sur les origines de la société et de l’État lituaniens, H. Lowmiański cite deux notices de chroniqueurs russes. La première porte sur les événements de 1238: По том же лѣть Даниль же возведе на Кондрата Литвою Минъдога167. — « Cette année-là, Danil leva la Lietuva de Mindaugas contre Konrad ». La seconde date de 1244: Придоша Литва и воеваша около Пересопницѣ Аишивно Роушькович168. — « La Lietuva arriva et Aišvinas Ruškavičius guerroya aux environs de Peresopnica ».
H. Lowmiański interprète ainsi ces notices: « Dans les deux cas, comme dans bien d’autres, Litva ne désigne ni le peuple lituanien ni le pays, mais des bandes de guerriers, des troupes — dans le premier cas, celles de Mindaugas, dans le second, celles de Ruškavičius »ⁱ⁶⁹. Les historiens savent donc depuis longtemps que Lietuva désignait aussi, entre autres, une troupe guerrière. Les notices des chroniques russes que nous avons relevées, où il apparaît clairement que Litva désigne une troupe de guerriers, datent du milieu du XIVe siècle; les notices examinées par H. Lowmiański concernent des événements survenus en Lituanie dans la première moitié du XIIIe siècle; les chansons popu-
165 ЭСБМ 5, 87.
166 Общая лексика германских и балто-славянских языков, 67; Даль В. Толковый словарь живого великорусского языка 4, Москва, 1982, 448.
167 ПСРЛ 2, col. 776.
168 ПСРЛ 2, col. 797.
169 Lowmiański H. Studja nad początkami społeczeństwa i państwa litewskiego 2, 331.
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Page 31Les chants où la Lituanie est mentionnée peuvent remonter environ au Xe siècle. Ainsi, aux Xe—XIVe siècles, Lietuva (Litva) désignait également une troupe de guerriers, une suite armée. Le caractère de ces formations de combat se précise aussi: elles étaient constituées de la garde armée de princes ou de chefs de guerre particuliers et, lors des expéditions militaires, de leur escorte. La troupe elle-même portait le nom du prince ou du chef de guerre: *lietuvà de Karijotas, *lietuvà de Jaunutis, *lietuvà de Gerdenis, *lietuvà de Ruškavičius, *lietuvà de Mindaugas... Il faut garder à l’esprit ces particularités structurelles des principales unités combattantes de l’ancienne société lituanienne — les suites armées appelées *lietuvos — car elles sont nécessaires pour comprendre la suite de l’exposé.
Ainsi, les chroniques russes des XIIe—XIVe siècles attestent les significations suivantes du nom de la Lituanie (Litva): 1) un territoire (un pays, une région), 2) les Lituaniens pris dans leur ensemble, une ethnie, et 3) une troupe de combat, une suite armée. Il faut souligner ici que, dans les chroniques russes, lorsqu’il est question de la Lituanie comme suite armée, le mot litva fonctionne en réalité comme un nom commun collectif. En tant que nom commun collectif désignant les Lituaniens dans leur ensemble, en tant qu’ethnie, l’appellation litva est également attestée dans le plus ancien document d’Europe orientale, le « Récit des temps passés ». Elle a la même valeur dans les dialectes biélorusses et russes actuels, où litvà équivaut fonctionnellement aux désignations des Lituaniens au pluriel litóvcy, litóvki, litóvcy. Par conséquent, si l’on cherche laquelle de ces trois significations du nom de la Lituanie est la plus ancienne, la première, c’est la signification « territoire (région, pays) » qui a le moins de chances d’être celle-là. Elle semble être la plus récente, issue du nom de l’ethnie: le territoire habité par les Lituaniens a, semble-t-il, également été nommé d’après le nom de cette ethnie.
À cet égard, les données du lituanien lui-même sont tout aussi importantes. Sur le plan structurel, Lietuvà/Lietavà, comme on l’a indiqué, appartient à la classe des noms en -uva/ava caractérisés par une valeur collective. Ainsi, même litva = *lietuvà ne pouvait, à l’origine, désigner un lieu (un territoire). Les caractéristiques sémantico-structurelles du lituanien impliquent que *lietuvà ait eu le sens de groupe de personnes, de troupe, autrement dit de troupe de combat, de suite armée. Mais les données disponibles ne permettent pas encore de dire si cette signification de Lietuva/Lietavà est antérieure à celle de l’ensemble des Lituaniens, de l’ethnie, ou si elle est première. Il faut davantage de faits et d’arguments supplémentaires.
Dans l’ancienne Scandinavie, une escorte armée, une suite guerrière était désignée par un mot qui rappelle fortement le nom de notre peuple: vieux islandais lið neutre, « gens d’escorte, escorte; guerriers, armée »170; islandais lið neutre, « groupe, troupe, foule; personnes accompagnant quelqu’un, escorteurs; armée; aide, soutien »171; norvégien lid (le, li), « idem »172; vieux suédois lið neutre, « personnes accompagnant quelqu’un, escorteurs; armée »173. Certaines tribus germaniques continentales, par exemple les Frisons, avaient aussi une suite armée portant ce nom, cf.
170 B a e t k e W. Wörterbuch zur altnordischen Prosaliteratur 1, Berlin, 1965, 380.
171 B ö ð v a r s s o n Á. Íslensk orðabók, Reykjavík, 1992, 580.
172 A a s e n I. Norsk ordbog med dansk forklaring, Kristiania, 1918, 443; topaties, Norsk riksmålsordbok 2, Bærum, 1991, 2972.
173 D e V r i e s J. Altnordisches etymologisches Wörterbuch, Leiden, 1962, 354.
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Page 32vieux frison lið, « groupe, escorte »174. Il s’agit d’un ancien nom germanique neutre, issu de l’indo-européen *litóm (-om étant la désinence du nominatif-accusatif singulier). Le rapport entre les consonnes finales de germ. *lid-am175 et de l’indo-européen *litóm s’explique par la loi de Werner: ce rapport est exactement le même que, par exemple, celui entre isl. faðir, « père », norv., suéd. fader, vieux frison feder et l’indo-européen *potér (lat. pater, gr. πατήρ, v. ind. pitár, « père »).
Chez d’autres peuples germaniques continentaux, par exemple les Allemands, le nom de la suite armée est de la même racine, mais présente un autre degré d’apophonie; cf. moyen bas allemand leide, neutre, « escorte ayant reconnu la prééminence du voyageur », allemand moderne Ge-leite, « accompagnement, protection armée, convoi »176. Le danois leide, « accord, promesse de protéger », le norvégien leide et le suédois leid, « garantie de sécurité (pour un navire, une cargaison ou une personne en temps de guerre) », sont considérés comme empruntés au moyen haut allemand177.
Dans une perspective de linguistique historique et comparative, l’identification de ces mots germaniques avec l’ethnonyme *Leitā (Lietuvà, Lietavà) ne présente pas de difficultés majeures. Formellement, ils ne diffèrent que par les degrés d’apophonie vocalique de la racine: vieux isl. lið < *lit-om: moyen bas allemand leide < *lait-: lituanien *Leitā, Lietuvà, Lietavà < *Leit-. Une telle alternance vocalique de la racine caractérise même des mots d’une seule et même langue; cf., par exemple, lituanien žãibas, dialectal žãibti (- sta), « avoir la vue qui se brouille », à propos des yeux: dialectal žiẽbas, « éclair », žiẽbti (- ia), « brûler, allumer »: žibėti (žiba), « luire, briller ». Les mots germaniques étudiés désignent une protection armée sur la route ou lors d’une expédition. Le sens du nom de notre peuple, « escorte armée, groupe de guerriers, suite armée », est bien attesté dans les chroniques russes et, en partie, dans les chants nuptiaux ukrainiens. Le sens de ces mots germaniques et baltes est donc identique. D’un point de vue étymologique historique, ce sont donc des mots apparentés, issus d’une même souche, d’une racine verbale signifiant « aller, se déplacer ensemble, accompagner », bien conservée dans les langues germaniques: vieux haut allemand līdan, moyen bas allemand līden, « passer, aller », vieux saxon līthan, « idem », vieil anglais līþan, « idem », vieux islandais liða, « aller, se déplacer, voyager », gotique leiþan, « aller » (< indo-européen *leita-). La configuration des sens est mise en relief par les causatifs de ce verbe: allemand moderne leiten, « conduire, diriger », anglais lead, « idem », norvégien leie, « conduire par la main ou par la bride » (de lede), danois lede, « conduire, diriger », vieux islandais leiða, « mettre en mouvement, mettre au travail; conduire, diriger, gouverner; accompagner » < germ. *laideja178. Parmi les autres langues indo-européennes, sont considérés comme lexèmes apparentés le tokharien A lit-, let-, B lit-, lait-, « s’éloigner, se retirer; tomber »179, dont lit- peut représenter l’indo-européen *leit- ou
174 Seebold E. Vergleichendes und etymologisches Wörterbuch der germanischen starken Verben, The Hague-Paris, 1970, 329.
175 Seebold E. Op. cit., 329.
176 Kluge F. Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache 21 Auflage, Berlin-New York, 1975, 433, 435.
177 Nielsen N. Å. Dansk etymologisk ordbog 3. reviderede udgave, København, 1976, 227; Jóhannesson Å. Islandisches etymologisches Wörterbuch, Bern, 1956, 736.
178 De Vries J. Altnordisches etymologisches Wörterbuch, 350, 354; Seebold E. Op. cit., 328—330.
179 De Vries J. Op. cit., 354; Pokorny J. Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, 672 (bet plg. 309); Magnússon Á. B. Islensk orðsiðjabók, Reykjavík, 1989, 560.
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Page 33*lit-, o let-, lait- prolongent clairement l’indo-européen *loit-180. Il semble que les langues baltes possèdent elles aussi des représentants de cette racine. Le verbe dialectal samogitien (Als, Šts) litinti (-ina) « fouler aux pieds, marcher à petits pas » attire l’attention; cf. Žąsus sulitino mano javus (« les oies ont comprimé, piétiné, plaqué au sol mon blé »), J. Jabl. (Als), LKŽ VII 593. Minti signifie aussi « aller, se déplacer »; cf. par exemple minti (mina, myné) « fouler, piétiner…; aller, marcher »; all. treten « aller, avancer; (fouler) aux pieds »; angl. tread « aller, avancer; fouler, piétiner, marcher sur ». Il est particulièrement important que sa forme à infixe liténti (-éna) s’emploie à propos d’un chemin: Aš litenù keli, t.g. praminu J.; Kelis liténtas J. La forme préfixée pra-liténti n’a que ce sens: « ouvrir un sentier, tracer un chemin en le foulant » LKŽ VII 588. En effet, dans les langues scandinaves, la racine *leit- « aller, se déplacer ensemble, accompagner » a développé le sens de « chemin »; cf. vieux norrois leið fém. « (voie) maritime, direction du chemin; voyage, traversée » < *loitā. Que litinti et liténti ne soient pas une altération quelconque du synonyme leténti (-éna) « fouler aux pieds, marcher à petits pas, marcher avec précaution »181, apparemment sous l’influence de ses apparentés lettons: lītut « aller, avancer avec précaution » ME II 475, àiz-lituôt « courir, filer rapidement et agilement » EH I 36.
Kaip matyti, šie ide. šaknies *leit- ”eiti, vykti kartu, lydėti” kontinuantai baltų kalbose vykimo kartu, lydėjimo atspalvio jau nebeturi. Bet gyvojoje lietuvių kalboje randame leksemų, tiksliai išlaikiusių šią pirminę reikšmę, ją atnaujinusių ir regeneravusių kitų, kaip atrodo, daug vėlesniu istoriniu lingvoetnokultūriniu kontekstu ir pirštu prikišamai rodančių, kad ginkluota apsauga, karių būrys, kariauna yra ne kas kita kaip tie ginkluoti vyrai, kurie žygyje eina, vyksta kartu, lydi, taigi yra palydovai, lydėtojai, palydai. Tai paralelinės šaknies, bet turinčios kitą baigiamąjį priebalsį, būtent *lei-d- (*lei-dh-) žodžiai, pirmiausia vienas pagrindinių mūsų kalbos veiksmažodžių lydėti (lydi, -ėjo) ”eiti, važiuoti drauge su išvykstančiu asmeniu iki kurios nors vietos”, toliau daug retesni, bet tarmėse gerai žinomi veiksmažodžiai lyduoti (-uoja, -avo) ”lydėti” LKŽ VII 411 (s. v. 2 lyduoti), paléidėti (-ėja) ”palydėti” LKŽ VII 233 ir léisti (-džia, -do) ”lydėti (išeinantį)” LKŽ VII 250, tikriau sakant, ta turinčią daug reikšmių veiksmažodžio léisti (-džia) dalis, kuri yra išriedėjusi iš *lei-d- (*lei-dh-) ”eiti, vykti kartu, lydėti”. Poet inėje lietuvių kalboje plačiai vartojami jų vediniai (pa)lydėjas, (pa)lydovas, lyd uonėlis, lydūnėlis ”kas lydi, lydėjas” palýdas (palýdas) ”palydovas”, palydninkas, palydūonis ”t.p.” LKŽ VII 402, 410, IX 258–259. Kad karo ir vestuvinių papročių terminija daugeliu atvejų siejasi ir sutampa, dar kartą patvirtina pa-lydėti vediniai palýdas (palýdas) ”vestuvininkas, lydintis jaunąjį ar jaunąją, vedlys”, palydà ”jaunosios ar jaunojo palydovai vestuvėse”, palydijà ”t.p.” LKŽ VII 257–258182. Ypač reikšmingas kuopinės
180 Van Windekens A.J. Le tokharien confronté avec les autres langues indo-européennes 1, Louvain, 1976, 263.
181 Comme on le suppose parfois à tort, Fraenkel E. Litauisches etymologisches Wörterbuch, 360. Sur la convergence sémantique de mots présentant une enveloppe phonétique similaire, voir LKK 14, 1973, 147.
182 Palydis « escorte armée, escorte » LKŽ VII 258 n’est attesté que dans les écrits de L. Ivinskis et ne devrait pas être pris comme un appui solide.
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Page 34un dérivé à finale collective *-ā, paludā, qui reproduit exactement le processus dérivationnel survenu à une époque si reculée que seule l’analyse linguistique permet de l’atteindre; à cette époque, le nom de la troupe *leitā se formait à partir de la racine verbale *leit- « aller, se déplacer ensemble, accompagner », au moyen de la même finale à valeur collective *-ā (< indo-européen *-aH).
Le parallélisme des allomorphes de la racine étudiée, *lei-t- et *lei-d-, s’étend aussi à l’accentuation de la racine: léit-; cf. Lietuvà, acc. Liẽtuvą, letton leitis « Lituanien » (mais il existe également une forme à circonflexe, cf. Lietuvā, acc. Liẽtuvą, letton Lietava); léid-; cf. léisti (-džia) « accompagner », letton laīsties « aller, chevaucher, se déplacer rapidement, filer ». En balte, la longueur originelle de la voyelle radicale est reflétée par l’accent aigu, mais elle n’a nullement empêché l’apparition de lexèmes à voyelle brève: lituanien pralītėnti (-ēna) « ouvrir un sentier, tracer un chemin en le foulant », litinti (-ina) « fouler aux pieds, marcher à petits pas », letton litūot « aller, avancer avec précaution », aiz-litūot « courir, filer rapidement et agilement » sont en rapport avec léit- « aller, se déplacer ensemble, accompagner » comme le letton lidēt (-u, -ēju) « voler, filer », liduôt « voler, voleter », lidināt (-āju) « voler, voleter (surtout en parlant du faucon) » l’est avec laīsties (-žuôs) « aller, chevaucher, se déplacer rapidement, filer ».183.
La différence entre les lexèmes dérivés de ces allomorphes relevait apparemment davantage de leur domaine d’emploi: ils appartenaient à différents styles de parole. Les lexèmes en Leit ne semblaient pas relever du vocabulaire courant; c’étaient des termes militaires. La connotation supérieure et prestigieuse de la terminologie militaire, ainsi qu’une certaine sacralité, ont sans doute déterminé la disparition, jusqu’à nos jours, de la plupart des mots communs en leit-.
L’analyse linguistique détaillée montre que l’étymon de *Léitā (Lietuvà, Lietuvā), c’est-à-dire, pour ainsi dire, le sens véritable fondé sur la dérivation du mot à partir de la racine, était « groupe de soldats, unité ». Le fait que *Léitā (Lietuvà, Lietavā) ait d’abord désigné un groupe de guerriers, une armée, est indiqué non seulement par les correspondances étymologiques dans les langues germaniques, mais aussi par les mots de la langue lituanienne elle-même. Nous pouvons maintenant répondre à la question de savoir laquelle des significations du nom de la Lituanie — celle des Lituaniens comme peuple, donc ethnique, ou celle d’un certain groupe social — est première. C’est le nom de l’armée qui a donné leur nom aux Lituaniens en tant qu’ethnos. L’existence, dans la société lituanienne ancienne, d’une armée appelée *léitā, *lietuvā (= slave litva), *lietavā doit être considérée comme un fait attesté par des données culturelles, historiques et linguistiques.
Il est possible que, comme l’a supposé A. Salys, les suffixes -uvā/-avā aient été ajoutés ultérieurement, lorsque, le mot *léitā passant dans la classe des noms féminins, son sens collectif commença à s’estomper, ce qui rendit nécessaire de le renforcer. La forme originelle aurait donc été *léitā « guerriers, escorte, armée ». Sur la base des données des langues indo-aryennes anciennes, du grec et, en partie, des langues germaniques, on estime que, dans la proto-langue indo-européenne, les formes collectives en *-ā (< *-aH) étaient employées comme pluriels de noms neutres en thème en o. De plus, les formes collectives s’opposaient aux formes singulières aussi par la place de l’accent184. C’est pourquoi
183 K. Mūlenbacha Latv iešu valodas vārdnīca. Rediģējis, papildinājis, turpinājis J. Endzelīns, Rīgā, 1925—1927, 413, 466.
184 I l l i t c h—S v i t y t c h V. M. Accentuation nominale en balte et en slave, Moscou, 1963, 53—55.
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Page 35*leitä » escorte, suite, troupe guerrière » peut être interprété comme le pluriel de germ. *litóm « escorte, guerriers, armée » (> vieux-slave lĭd neutre). Le rapport entre leurs positions accentuelles serait le même que, par exemple, celui du vieux-indien cakrám neutre « roue de char » et de xúxla plur. « roues ». Les degrés d’alternance vocalique de la racine dépendaient de la position de l’accent et se répartissaient donc régulièrement: la morphème radicale accentuée recevait le degré normal de l’alternance vocalique (leit-), la non accentuée, le degré zéro (lit-).
Autrement dit, les anciens Lituaniens et les Germains désignaient la troupe guerrière par le même mot. De plus, dans les deux sociétés, la troupe guerrière était appelée du nom de son chef. Nous avons déjà mentionné qu’aux XIIIe—XIVe siècles, en Lietuvoje, le nom du prince ou du chef de guerre servait aussi à désigner le groupe de combattants lui-même: la *lietuva de Karijotas (=litva), c’est-à-dire une troupe guerrière, la *lietuva de Jaunutis, la *lietuva de Gerdenis, la *lietuva de Mindaugas... On observe une situation comparable dans l’ancienne Scandinavie. Les troupes guerrières étaient nombreuses; pour les distinguer, on ajoutait le nom du chef à lĭð, par exemple dans les inscriptions runiques i liÞi kuÞuis « dans la troupe guerrière de Guðvēr » et i liÞi frekis « dans la troupe guerrière de Frøygæir » (le sens des inscriptions est « il périt en servant dans la troupe guerrière d’un tel chef »)185.
Outre l’escorte et le groupe de guerriers, le lĭð des anciens Scandinaves désignait aussi les gens de la cour du souverain, ses serviteurs et ses domestiques. Les sagas possèdent également un mot désignant un membre de l’escorte: lĭða masc. « celui qui appartient à l’escorte, homme de l’escorte »186. Il en allait de même dans l’ancienne société lituanienne. *Léitä et son dérivé *leitįai désignaient une escorte armée, ses membres, des guerriers. Mais le même mot *leitįai (> leičiai) désignait également les hommes chargés de s’occuper des chevaux ainsi que d’autres aides et serviteurs. Cela se reflète bien dans des mots lituaniens passés en biélorusse, cf. лейть, лейть « homme de cour affecté aux travaux subalternes ». On comprend aussi par là que l’appellation des palefreniers du souverain, attestée dans les actes judiciaires des XVe—XVIe siècles, leičiai (лейти, лейтеове), appartient, par son origine, à la famille des mots examinés ici, fondée sur la racine *leit- « aller, se déplacer ensemble, accompagner ».
Lituanien *léitä « escorte, troupe de guerriers, armée », *leituvā « idem », = vieux russe литва « troupe de guerre », *leitavā « escorte, guerriers, armée », avec les suffixes ajoutés ultérieurement -uvā/- avā, et vieux norrois lĭð « compagnons, escorte; guerriers, armée », frison ancien līd « troupe, escorte », < indo-européen *litóm, moyen bas allemand leide « escorte ayant reconnu la suzeraineté du voyageur », allemand moderne Ge-leite « accompagnement, escorte armée, convoi », < indo-européen *lait-: historiquement, ce sont des mots apparentés et de même racine, qui constituent une isoglosse lexicale exclusive aux langues baltes et germaniques. Ce sont des mots relevant du vocabulaire militaire. Il faut noter ici que les langues baltes et germaniques sont également liées par d’autres mots désignant des réalités militaires, qui coïncident exactement non seulement par leur sens, mais aussi par leur thème. Les noms de la guerre et de l’armée en sont des exemples: lituanien kārias « guerre; armée; troupe, régiment », kāris « armée, régiment de l’armée, garnison, camp; guerre » (employés dans les anciens écrits lituaniens), letton karš « guerre; armée », vieux prussien kargis « armée » (attesté sous la forme kragis Elb. 410; la lettre g note apparemment une consonne devant la voyelle j) < *karja- (cf. caria-woytis « inspection de l’armée ») et haut allemand ancien heri (aujourd’hui Heer « armée »), etc.
185 R u p r e c h t A. Die ausgehende Wikingerzeit im Lichte der Runenin- schriften, Göttingen, 1958, 62—66.
186 B a e t k e W. Wörterbuch zur altnordischen Pros literatura 1, 380, 382.
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Page 36Le saxon heri, le vieux norrois herr masc. « armée; groupe, peuple », le danois runique harja, le suédois runique harija, le gotique harjis « armée » remontent au germanique <*harja- et au proto-indo-européen <*korio-. La correspondance entre les langues baltes et germaniques est ici aussi frappante, bien qu’il ne s’agisse pas d’une isoglosse exclusive. En effet, le mot ayant ce radical est également attesté dans les langues celtiques et grecques: le moyen irlandais cuire masc. « groupe, troupe », le gaulois corio- « guerrier; armée », le grec χοίρανος « chef de guerre », issu de <*χορία-. Le lituanien en o kāras « affrontement armé, bataille, champ de bataille; armée (dans les dictionnaires de F. Nesselmanno et F. Kuršaitis) » et le vieux perse kāra- « armée », avec un vocalisme radical allongé, relient en outre les langues baltes aux langues iraniennes187. L’étymon de ce groupe de mots indo-européens est inconnu. V. Mažiulis a avancé l’idée digne d’intérêt que le sens premier du baltique *kaȓia- était « expédition d’un groupe de guerriers »188. Les données prussiennes, remarquablement archaïques, l’indiqueraient en premier lieu, notamment karyago « expédition guerrière (reise) », nom d’action formé en baltique sur *aga à partir de *kaȓia-. Si tel est le cas, il est facile de trouver dans la langue lituanienne elle-même l’étymon du groupe de mots étudié: le verbe kárti (kãria, kórė) « aller et revenir, se déplacer ou voyager à plusieurs reprises », LKŽ V 338, largement employé dans les dialectes aukštaitian, mais également connu des Samogitiens. Ce n’est que dans ce contexte que s’éclaire le sens de la forme au locatif singulier karā du letton karš « guerre; armée » dans l’expression difficile Kurt (= kur tad) kaŋā tik ātri atnāca!, exprimant l’étonnement: « Comme vous êtes arrivés tôt! » EH I 590. Ainsi, l’apparition de ces termes militaires s’expliquerait elle aussi par le même processus sémiotique et onomasiologique (la racine indo-européenne *kor(H)- « aller, se déplacer, voyager (à plusieurs reprises) »), et le parallélisme sémantique entre les mots en *leit- et ceux en *kor(H)- dans les langues baltes et germaniques serait évident. Ce parallélisme — et c’est extrêmement important! — semble remonter à des couches plus profondes de la mentalité et de la langue des Indo-Européens du Nord-Ouest.
À partir du germanique *harja- « guerriers, armée », une tribu (ou un clan) germanique s’est donné son nom: les Harii de Tacite, les Charini de Pline189. Le celtique *korjo- « groupe de guerriers, armée » entre également dans la composition des noms de deux tribus celtiques: Tricorii, Petrucorii, c’est-à-dire trois et quatre régiments de guerriers190. En réalité, il ne s’agit pas d’organisations militaires, mais de noms de tribus en tant qu’ethnies, car, dans la société de l’époque (les premiers siècles après J.-C.), la force militaire ne s’était pas encore détachée de l’organisation tribale191; il est donc compréhensible que le nom d’un groupe de guerriers ait aussi été celui de toute la tribu ou d’un groupe de tribus étroitement apparentées — un clan. Des processus de cette nature et leur dynamique caractérisaient également les Indo-Européens du Nord-Ouest établis plus à l’est, les Baltes; la seule différence était que ces processus ethno-onomasiologiques étaient codés au moyen d’une autre racine, mais synonyme-
187 Pokorny J. Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, 615—616; De Vries J. Altnordisches etymologisches Wörterbuch, 224—225; Fraenkel E. Litauisches etymologisches Wörterbuch, 220; Mažiulis V. Prūsų kalbos etimologijos žodynas 2, Vilnius, 1993, 119—121; Топоров В. Н. Прусский язык. Словарь (I—K), Москва, 1980, 221.
188 Mažiulis V., Op. cit., 120.
189 Much R. Harii. — Reallexicon der germanischen Altertumskunde, hrsg. von J. Hoops 2, Strassburg, 1913—1915, 450.
190 De Vries J. Op. cit., 224.
191 Łowmiański H. Początki Polski 1, 236.
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Page 37mi *leit- « aller, voyager ensemble, accompagner », et comme résultat de ceux-ci, les noms communs collectifs *lėita (*leituva, *leitavā), « escorte, troupe de guerriers, armée », sont devenus le nom d’un peuple *léita (*leituva, *leitavā) « les Lituaniens », cf. литъва « les Lituaniens » dans la chronique de Nestor.
L’ORIGINE DU NOM DE LA LITUANIE
Résumé
Pour déterminer l’étymologie et le sens originel de Lietuvà, « Lituanie », deux faits fondamentaux doivent être pris en considération. Premièrement, dans les anciennes chroniques russes, Litva (= Lietuvà, cf. Litòva dans la chronique de Nestor) désigne souvent la suite d’un duc ou d’un chef militaire, une escorte de soldats (družina). Deuxièmement, des mots similaires ayant des sens similaires se rencontrent dans les langues scandinaves et dans certaines autres langues germaniques: isl. lið « gens de la suite, escorte; armée », vieux frison lid « troupe, escorte », moyen bas allemand leide « gens de la suite, escorte, suite ». Du point de vue linguistique, ces mots germaniques et le lituanien Lietuvà semblent être apparentés.
À l’origine, *leituva/*leitavā/*léita, « suite (d’un duc, d’un noble ou d’un chef militaire), escorte, garde du corps », pouvait représenter une classe de noms collectifs formés avec le suffixe -uva/-ava, bien attesté en lituanien contemporain, cf. bernavà « groupe de jeunes hommes », brolavà, brólūvà « l’ensemble des frères et sœurs, leurs épouses et époux, ainsi que leurs enfants », etc.
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