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ACTA LINGUISTICA LITHUANICA

LIETUVIŲ KALBOTYROS KLAUSIMAI XLIII (2000)

Saulius AMBRAZAS

Institut de la langue lituanienne, Vilnius

PRINCIPALES DIFFÉRENCES DANS LA FORMATION DES SUBSTANTIFS EN LITUANIEN ET EN LETTON

En étudiant l’évolution de la formation des substantifs en lituanien, j’ai relevé un nombre considérable de différences structurelles entre les systèmes de dérivation du lituanien et du letton. Je souhaiterais présenter brièvement dans cet article les principales d’entre elles1. La structure de formation des noms d’action, des noms collectifs et des diminutifs diffère particulièrement dans ces deux langues.

On remarque tout d’abord que les noms d’action productifs du lituanien formés avec le suffixe *-i-mo-/-ī-mo- ont des équivalents non pas en letton, mais dans des langues slaves plus éloignées (Liukkonen 1987), en albanais (Jokl 1963: 131–133; Desnickaja 1983: 20) et en hittite (Laroche 1956; Kronasser 1963: 177–178). En letton, comme en prussien, ce suffixe ne forme que des adjectifs, cf. letton dialectal tālīns et lituanien tólimas/tólymas (LVG 332), ainsi que prussien stesmu auktimm-ien (den Obersten) III 91₂₅ (SV 47; PKEŽ I 114–116).

En letton, les noms d’action se forment assez largement à l’aide d’un autre suffixe issu de *-mo-, *-u-mo- (LVG 333–337; Baltynja 1979: 15–16). En revanche, en lituanien, on n’a relevé qu’une douzaine de dérivés correspondants en *-umo-, principalement dans les textes anciens, en particulier dans le Postilla de M. Daukša, cf. lituanien įradumas/inradumas « serviabilité, devoir » DP 289, 551 et letton ieradums « coutume, habitude » (DaiktvDrR 73–75). En lituanien, le suffixe *-umo- sert généralement à former des noms de qualité, qui sont également productifs en letton, cf. lituanien sausumas et letton sausums (LVG 333–334). Mais cela aussi constitue une innovation. Dans les textes lituaniens des XVIe–XVIIe siècles, notamment ceux fondés sur les dialectes samogitien et haut-lituanien oriental, les noms de qualité en *-umo- restent relativement peu nombreux (DaiktvDrR II 8 sqq.).

Autrefois, chez les Baltes comme dans certaines autres langues apparentées (cf. Hamp 1973; 1983), le suffixe *-mo- servait probablement à former aussi bien des adjectifs, dont sont issus les participes passifs présents, que des abstraits (noms d’action et de qualité). Plus tard, vraisemblablement au moment où le lituanien et le letton se constituaient en langues distinctes, l’adjonction des finales de thème *-mo- aux voyelles i ou u a donné naissance aux nouveaux suffixes -imas et -umas. Les balitismes des langues fenniques baltiques présentés par L. Vaba (1995) (cf. estonien põrm « poussière, cendres » < balt. *berma- et lituanien bėrimas, finnois tarmo « énergie,

1 L’article publié dans « Linguistica Baltica » (vol. 8, 2000, 7–33) et rédigé en anglais traite un peu plus en détail de la structure de formation des substantifs en lituanien et en letton.

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« force » < balt. *tarpma- et lit. tarpìmas, etc.), semble indiquer qu’à l’époque de la communauté linguistique lituanienne et lettone (peut-être dès les Ve–VIe siècles, lorsque les tribus baltes orientales se déplacèrent fortement vers le nord-est, dans des régions habitées par les Finnois de la Baltique), les abstraits étaient assez souvent formés au moyen du suffixe pur *-mo-, comme dans les anciennes langues slaves (cf. Liukkonen 1987).

Dans la catégorie de formation des noms d’action en letton, le rôle principal n’a pas été joué par le suffixe *-mo-, mais par un autre suffixe adjectival, *-no-. C’est précisément de ce dernier qu’est issu le principal moyen de formation des noms d’action en letton, -šana (< *-s-io-nā, par ex.: būšana « fait d’être », miršana « mort », etc.), ainsi que, depuis longtemps déjà, le suffixe -iens (< *-ei-no-, par ex.: gājiens « marche », šāviens « tir », etc.).2

À cet égard, le letton est plus proche non pas du lituanien, mais du prussien, où les noms d’action étaient eux aussi largement formés au moyen du suffixe apparenté -sna (< *-s-nā), par ex.: billisna « parole, énoncé » (Sprūche) III 85₆, crixtisna « baptême » (Tauf-fe) III 59₆, etc. (SV 46–47; Bammesberger 1973: 87–89; Parenti 1998; Schmid 1998: 205–206). Les adjectifs en *-no-, lorsqu’ils sont substantivés, n’ont guère influé sur la formation des noms d’action en lituanien, à l’exception du dialecte samogitien, en particulier de sa partie septentrionale, où vivaient autrefois les Coures. Les noms d’action en -s-ena y sont productifs (DaiktvDr 295). Dans le dialecte aukštaitien, les dérivés de ce type sont peu nombreux et ont, de surcroît, acquis un sens plus spécifique de manière d’agir. À vrai dire, la forme même des suffixes lettons -šana, -iens, prussiens -sna et coures -sena diffère considérablement. En outre, les noms d’action prussiens en -sna ont des correspondants exacts en lituanien (par ex. dulksnā), mais non en letton. Il semble qu’en letton il n’existe pas non plus de noms d’action avec les suffixes *-nā, *-e-nā, *-o-nā (sans le déterminatif *-s-), que l’on rencontre en lituanien (DaiktvDrR 58–60) et dans quelques autres langues apparentées. Le dérivé káina est particulièrement ancien; cf. slave *čěna « prix », avestique kaēnā « vengeance, châtiment, rétribution », grec ποινή « vengeance du sang; amende pour meurtre » (LEW 202; Skardžius 1998: 595; Ind. 809). Son éventuel correspondant letton, ciens « respect, dignité, attention », reste incertain en raison du vocalisme de la racine (ME I 394–395).

Ainsi, dans ce cas, on peut seulement parler d’une tendance commune au letton, au prussien et au coure à recourir plus largement au suffixe adjectival *-no-/-nā dans la formation des noms d’action. Toutefois, dans chacune des langues mentionnées, cette tendance s’est concrétisée par des suffixes dérivés différents, issus de ce dernier.

Le lituanien et le letton diffèrent par les types de formation qui se sont imposés au cœur de la catégorie de formation des d é m i n u t i f s.

Si les dérivés du suffixe *-el̇io- prédominent en lituanien, ils sont beaucoup moins nombreux en letton et n’existent pas dans tous les dialectes. Ils sont particulièrement caractéristiques des parties occidentale et centrale de la Cour-

2 On peut comparer ces derniers aux rares dérivés correspondants du lituanien en -iena, par ex.: gūsiė-na « sécheresse, dépérissement » Rmš, šalienā « refroidissement » Grž (DaiktvDrR 65).

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land et de la partie de la Sémigalie. En outre, les diminutifs en *-elio- présentent souvent, dans ces régions, un consonne précédant le suffixe palatalisée (par ex. s→š, z→ž, etc.). Ainsi, certains dérivés lettons coïncident presque entièrement avec leurs équivalents lituaniens, cf. letton maìšelis (: maiss « sac ») et lituanien maišelis, letton āzelis (: āzis « bouc ») et lituanien oželis (DL 246–270). C’est pourquoi A. Bielensteinas (1863: 308–309) et A. Leskienas (1891: 481) ont même estimé que les diminutifs lettons en *-elio- étaient apparus sous l’influence du lituanien. J. Endzelīns (1909: 376; LVG 343) et V. Rūķe-Draviņa (DL 259–262) en doutent toutefois, car les dérivés de ce type sont employés non seulement près de la frontière lituanienne, mais aussi beaucoup plus loin.

En prussien, les diminutifs en *-elio- n’étaient apparemment pas non plus très répandus. Ce suffixe apparaît dans le dérivé patowels « beau-père » (Stiffater) E 179, devenu un terme de parenté, peut-être aussi dans wayklis (< *vaikelis, cf. woikello GrG) « fils » (Son) E 190 (PKEŽ IV 213; Smoczyński 2000: 199–200), dans certains noms de personnes (par ex.: Madelle, Jannell, Katell, voir Trautmann 1925: 175) et noms de lieux (par ex.: Grabelle, Scabelle, Wirbell, voir Gerullis 1922: 250). On peut discerner une valeur proprement diminutive tout au plus dans le dérivé thewelyse, employé dans une épigramme prussienne manuscrite découverte à la bibliothèque de l’université de Bâle et qui, selon V. Mažiulis (1975; 1981: 62) et F. Kortlandt (1998; 1998a), signifiait « grand-oncle ». La signification et la forme de ce dernier mot font toutefois encore débat (cf. McCluskey, Schmalstieg, Zeps 1975; Schmid 1994: 287–290; Bammesberger 1998).

Ainsi, les diminutifs en *-elio- se sont surtout implantés à l’époque du développement autonome du lituanien. En lituanien, les diminutifs formés avec d’autres suffixes issus des déterminatifs *-l-, *-g-, *-s-, *-t- sont également bien plus nombreux qu’en letton (cf. DaiktvDr II 93–105).

En letton, les diminutifs sont le plus souvent formés au moyen des suffixes *-inio- et *-ītio-. Ils entretiennent entre eux une relation particulière de distribution complémentaire. Le suffixe *-ītio- sert généralement à former des diminutifs à partir de noms ayant un thème en īo ou en ē, tandis que les dérivés correspondants en *-inio- sont formés à partir de noms ayant tous les autres types de thème; cf. brālītis, saulīte, bet dēliņš. Bien entendu, les dialectes présentent diverses exceptions à cette règle générale (DL 168–188, 232–242).

En lituanien, seuls quelques dérivés en *-inio- ont une valeur diminutive, par ex.: bóbinė « femme de basse condition » Tvr; Aps (LKŽ I² 962), karvinė « petite vache » Šv (Salys 1992: 338), lazdinė « petite baguette », pirštinė « petit gant » Grdm (LKA III 135), mergelinė « petite fille » Sv, merginė « servante » Pnd; Kp; Sb; Sl (LKŽ VIII 26, 28), vaikinis « jeune homme » K. Donel (Kabelka 1964: 249). En général, les dérivés en *-inio- sont surtout des adjectifs, qui sont très rares en letton et ne se rencontrent que dans certains dialectes (cf. lituanien geležinis et letton dzelzinis, lituanien lapinis et letton lapiņš « fait de feuilles », lituanien mólinis et letton màlinis, voir LVG 312–313; Vulāne 1986; Reķēna 1996: 61–62). Lorsqu’ils sont substantivés, ils désignent le plus souvent en lituanien des personnes qui possèdent une qualité donnée. Cela aussi est atypique du letton; cf. lituanien káiminis « paysan » et letton kàimiņš « voisin » (LVG

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313), le lituanien rytinis et le letton rītinis « vent d’est », le lituanien kelminė/kélminė et le letton cēlminė « bolet commun » (Rekēna 1996: 63–64)3.

En lituanien, les diminutifs formés à l’aide de suffixes plus anciens issus du suffixe adjectival *-no- ne sont pas non plus très courants. Les diminutifs en *-īno- se forment encore aujourd’hui dans les dialectes aukštaitien du sud et de l’est, tandis que ceux en *-ino- se rencontrent dans la partie occidentale du dialecte žemaitien, approximativement entre Klaipėda et Šilutė (LKA III Žemėl. Nr. 119, p. 134–135); autrefois, ils existaient aussi en Prusse-Orientale (Gerullis, Stang’as 1933: 26–27; DaiktvDrR II 106–107).

Tous ces dialectes sont proches de la Lettonie, où les dérivés correspondants en *-īno-, *-ino- sont employés dans deux aires disjointes: dans l’angle sud-ouest, près de la frontière lituanienne, et dans une vaste zone du nord-est, près de l’Estonie (DL 198–199, Žemėl. Nr. 1).

Il est donc possible qu’un centre de diffusion des diminutifs baltes suffixés en *-no- se soit trouvé en Lettonie4.

Les données d’autres langues apparentées indiquent également que ce suffixe adjectival n’est entré que relativement tard dans le paradigme de formation des diminutifs. Bien que des diminutifs en *-īno- existent aussi dans les langues slaves, germaniques, italiques, celtiques, albanaise et grecque (Brugmann 1906: 275; Jokl 1963: 134), ils y sont toutefois récents et s’emploient généralement à côté d’adjectifs plus anciens, issus de racines indo-européennes, formés avec *-īno-. Ainsi, en latin, *-īno- servait d’abord à former des adjectifs; les diminutifs construits avec ce suffixe ne sont apparus qu’à une période tardive de son évolution, dans le latin dit vulgaire, et ne se sont largement répandus que dans les langues romanes qui en sont issues, notamment l’italien et le portugais (Niedermann 1954; Ettinger 1980: 28–29). Dans les langues germaniques, la substantivation des adjectifs en *-īno- aurait d’abord, pense-t-on, donné naissance à des noms de petits d’animaux (cf. germ. *gaitīnaz « chevreau » et lat. haedīnus « de chèvre »), puis, plus tard (surtout en allemand), à d’autres types de diminutifs (Meid 1967: 110–114).

En lituanien, les diminutifs formés avec le suffixe *-ītio- sont également beaucoup moins nombreux qu’en letton; cf. lituanien brolytìs, saulýtė. Les diminutifs formés avec la variante apophonique de ce suffixe, *-oitio-, sont beaucoup plus caractéristiques du lituanien (par ex.: broláitis, mergáitė DaiktvDr 271–272) et n’ont aucun équivalent en letton. Les suffixes *-ītio-, *-oitio-, aujourd’hui plus souvent employés pour former des diminutifs, ainsi que *-eitio-, qui sert encore largement en lituanien à former des noms désignant les détenteurs d’une qualité, sont toutes des variantes apophoniques d’un même suffixe; cf. lituanien vókietis, letton vācietis, puis lituanien vókytis, letton vācītis, lituanien gimináitis ir giminiėtis, etc. Avec ce suffixe, à l’origine

3 Ils ont des cognats en vieux prussien également; cf. lituanien drėvinė « petit tonneau à graisse » et vieux prussien drawine « cuve (en bois évidé) » (Bōte) E 393 (PKEŽ I 223–226), lituanien šōninė et vieux prussien grawyne « šōninė (planche de charrette) » (Tuncbret) E 304 (PKEŽ I 404).

4 En lituanien, contrairement au letton, la substantivation des adjectifs en *-no- a exercé une influence marquée non sur la catégorie de formation des diminutifs, mais sur celles des noms désignant les détenteurs d’une qualité (cf. DaiktvDrR II 144–167) et, dans une certaine mesure, des noms d’agents (cf. DaiktvDrR 124–129).

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On formait des noms désignant des détenteurs de qualités⁵; plus tard, elle a été intégrée à la catégorie de formation des diminutifs. L’une de ses variantes apophoniques s’est davantage répandue en letton, l’autre en lituanien.

Les noms collectifs désignant un groupe de personnes ou d’autres êtres vivants ont entièrement disparu du letton. En lituanien, ces dérivés restent productifs. Ils se forment le plus souvent à l’aide du suffixe -ija (cf. lit. brolija « frères et sœurs » et sl. *bratьja « frères », gr. φρατρία « tribu, parenté », voir Brugmann 1906: 647), parfois avec -(i)ava (cf. lit. broliavà « frères et sœurs » et sl. *dět(ь)va « enfants », voir Otrębski 1935: 115, 117), ainsi qu’avec ses variantes -(i)uva (cf. lit. broluvà « frères et sœurs »), -auja (cf. lit. šunavà et šunaujà « meute de chiens »), qui n’ont absolument pas d’équivalent en letton. Les suffixes mentionnés sont probablement issus de la désinence dérivationnelle *-ā, qui servait autrefois à former largement des noms collectifs⁶. Toutefois, en lituanien et en letton, il ne subsiste que de rares vestiges à peine reconnaissables de ce type; cf. lit. álksna/alksnà « aulnaie; marécage, bas-fond, vallée » et let. álksna « lieu marécageux » (DaiktvDrR II 48).

Certes, les dialectes lettons comptent de nombreux dérivés désignant un regroupement de plantes ou d’objets en un même lieu, formés avec le suffixe *-ā-jo- (LVG 284), lui aussi issu de la désinence dérivationnelle *-ā; cf. let. álksnājs « aulnaie » et lit. álksna/alksnà. Les dérivés en *-ājo- sont très rares en lituanien, par exemple: riešutójas « noisetier » Kč; Vvs (DaiktvDrR II 53)⁷. En revanche, les dialectes lituaniens (surtout occidentaux) possèdent quelques noms collectifs semblables formés avec *-ā-to- (cf. alksnótas « aulnaie » J I 96 et álksna/alksnà, voir DaiktvDrR II 58), qui n’ont pas d’équivalents en letton, mais peuvent être rapprochés du toponyme prussien Rikoyot: rikijs « seigneur » (Herr) III 37₁₂ (Būga 1958: 160 sqq.).

Le lituanien possède de nombreux noms collectifs, désignant principalement un regroupement de plantes et d’objets en un même lieu, formés avec le suffixe *-ī-no-. Ils ont des équivalents en prussien (cf. lit. šeimýna et pr. seimīns (Gesinde) III 83₄), en slave (cf. lit. beržýnas et sl. *berzina, voir Sławski 1974: 121, 123), et en partie dans les langues latines, peut-être germaniques et albanaises (Jokl 1963: 133–134; Butler 1971: 27–28), mais ils sont totalement absents du letton. Dans cette langue, c’est non pas le suffixe *-ī-no-, mais sa variante apophonique *-ei-no-/-oi-no- qui remplit cette fonction (cf. lit. eglýnas et let. egliene, egliens, eglainis, voir LVG 322–324, 327; MLLVG I 86–87, 132, 137). En revanche, il faut aujourd’hui chercher à la loupe les noms collectifs lituaniens en *-eino-/-oino-; cf. ražienos, dirsainė « pain aux racines de chiendent » JR 39 (DaiktvDrR II 56). Certes, ils ont pu être autrefois plus nombreux et

⁵ Il peut s’agir d’une innovation commune aux langues baltes et slaves (cf. slave méridional golīt’b « homme nu, pauvre », brātīt’b « fils du frère », voir Sławski 1976: 55 sqq.) et germaniques (cf. vieux haut allemand jungidi « petit d’animal », voir Mezger 1953).

⁶ Le glossaire prussien d’Elbing contient tout un ensemble de substantifs neutres de nature collective en *-ā, par exemple: slayo « traîneau, luge » (Slete) 307: slayan « patin de traîneau » (Sletekuffe) 309 (Mažiulis 1981; PKEŽ I–IV; Degtjarev 1994). Les formes plurielles collectives lituaniennes en -ai pourraient être d’origine semblable; cf. liepai, liepynas Št (Stundžia 1981).

⁷ Il a pu y en avoir aussi en prussien; cf. les toponymes Stabaven: stabis « pierre » (Steyn) E 32, Wangayen: wangus (Dameraw) E 588 (Gerullis 1922: 247).

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plus nombreux encore, car les nombreux dérivés du suffixe -iena, qui désignent des lieux où poussent des plantes cultivées, sont peut-être eux aussi de nature collective; par exemple: bulviena, kopūstiena, etc. (ŽD 288; DaiktvDr 400). En outre, le dérivé seweynis « porcherie » (Sewstal) E 229 (Karaliūnas 1992: 21), ainsi que des toponymes comme Alkayne, Alkeyne, Zaseynen, etc. (Gerullis 1922: 252; Blažienė 1998), pourraient témoigner de l’existence de noms collectifs en *-eino-/-oino- également en prussien. Cela reste toutefois incertain (cf. Smoczyński 2000: 74).

De même, les langues lituanienne et lettone présentent encore une différence d’apophonie dans deux suffixes servant à former des noms collectifs. Dans certains parlers aukštaitiques orientaux et occidentaux, on trouve des noms collectifs en -ytė ayant les mêmes sens que les dérivés en -ynas (ainsi qu’en -ynė), par exemple: alksnýtė « aulnaie » J; Šd; Rs; Pg; Klv; Rgv (LKŽ I² 105), ąžuolýtė « jeune chênaie » J; Grk; Kp; Rm (I² 535–536), beržýtė « jeune bétulaie » Rs; Grk (I² 777), eglýtė « épicéa » J I 694, karklýtė « lieu envahi de saules » Rgv; Rm (LKŽ V 294), kelmýtė « lieu couvert de souches » Grk; Kp; Dl (V 526), kemsýtė « prairie bosselée » Vdšk (V 564), lazdýtė « lieu où poussent des noisetiers » Er (VII 214), liepýtė « bosquets de tilleuls » Rgv (VII 426), molýtė « terrain argileux » Knr; Er (VIII 340), nendrytė « roselière » Rm (VIII 655), samanytė « lieu couvert de mousse » Er (XII 90).

En letton, seuls des toponymes tels que Apsīte, Kalmīte, etc. (LVG 388)8 peuvent éventuellement rappeler l’existence passée de ce type de formation. Aujourd’hui, les dérivés correspondants s’y forment plutôt à l’aide d’un suffixe différant par son alternance vocalique, -aitė; cf. lit. beržýtė et let. bērzīte « bétulaie » (LVG 389; Laumane 1990). En lituanien, les noms collectifs correspondants en -aitė sont presque inexistants; on peut peut-être citer seulement alksnaitė « aulnaie », beržynaitė « bétulaie » J I 12, 205 (ŽD 360)9.

Il convient également de noter que les noms collectifs lituaniens formés au moyen d’affixes dérivationnels issus de noms de qualités n’ont aucun équivalent en letton (DaiktvDrR II 59–63). Les dérivés les plus productifs sont ceux formés avec le suffixe *-ō-men-. Ce suffixe servait d’abord à former des noms de qualités, puis a été employé pour former des noms collectifs. Ainsi, dans le dialecte aukštaitique oriental, certains dérivés en *-ōmen- ont conservé, à côté de leur sens collectif, leur ancien sens de qualité; par exemple: jaunúomenė « jeunesse » Ds (LKŽ IV 315), mažúomenė « enfance » Ds; Str; Švnč; Tvr; Brsl (VII 978; cf. aussi got. aldōmin « vieillesse », voir Endzelin 1924: 124; Bammesberger 1998: 110). Le dérivé lui-même

8 On peut ensuite rapprocher en partie les dérivés de ce type des noms collectifs germaniques en -īde (cf. vieux haut allemand pflūogide « paire de bœufs », voir Meid 1967: 149) et des toponymes en -ithi-, dont la plupart se trouvent en Allemagne, c’est-à-dire assez près de l’aire des langues baltes (Udolph 1996: 258–274).

9 On peut peut-être les comparer au prussien krischaytos « prunelles (prunes épineuses) » (Krichen) E 621, sliwaytos « prunes » (Pflumen) E 619, wisnaytos « cerises » (Kirsen) E 620. L’obstacle à considérer ces dérivés comme des diminutifs, comme on le fait généralement, tient à l’absence de données claires attestant l’existence de diminutifs en *-oitio- en prussien. Il pourrait s’agir d’une innovation propre au lituanien (DaiktvDrR II 109).

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Le suffixe *-ō-men-10 provient de l’ancien suffixe *-men-, qui servait depuis longtemps à former des abstraits (désignant aussi bien des actions que des propriétés), cf. lituanien mažūomenė et mažmenė « enfance, âge du nourrisson » Dkšt; Aps; « petits objets » BM 433; Trgn (LKŽ VII 978).

Des différences marquées existent aussi dans d’autres catégories de formation des substantifs en lituanien (en particulier dans ses variétés occidentales et méridionales) et en letton. Par certaines caractéristiques dérivationnelles, le lituanien est plus proche du prussien que du letton.

Dans la majeure partie des dialectes lituaniens, le suffixe *-ībā11, principal suffixe des noms de propriété dans les langues baltes, présente une forme modifiée à thème en ē, *-ibē (cf. LKA III, carte no 123, p. 137), que l’on semble également retrouver en prussien, cf. lituanien pagonýbė et prussien pagonbē (Heidenschaft) E 79512. Le letton, en revanche, conserve partout la forme plus ancienne -ība.

En lituanien, les noms désignant des qualités formés avec le suffixe -ysta (en particulier avec sa forme plus récente -ystė) sont assez répandus. Ils ont également un équivalent exact en vieux prussien, cf. lit. krikščionystā et v. pr. cristionisto (Kristenheit) E 794. En revanche, il semble qu’il n’existe presque pas de dérivés de ce type en letton: J. Endzelÿnas (SV 53) ne mentionne qu’un rare dérivé dialectal kenīste « royaume ». On trouve aussi, dans certains textes lettons, des dérivés similaires qui désignent un lieu et non une qualité. Il n’est pas exclu qu’ils soient apparus sous l’influence du lituanien (cf. DaiktvDrR II 69–70). On peut donc supposer que les noms de qualités formés au moyen du suffixe adjectival *-istā ont commencé à être créés d’abord dans les dialectes baltes occidentaux, puis que cette innovation s’est propagée plus à l’est. Cette hypothèse est étayée par les éléments suivants: 1) comme le montrent les textes lituaniens des XVIe–XVIIe siècles, les dérivés en -ystė étaient autrefois particulièrement productifs dans le dialecte des Hauts-Lituaniens de l’Ouest et du Centre (par exemple, dans la traduction du Nouveau Testament de S. B. Chyliński, dans la Postille de J. Bretkūnas et dans le dictionnaire anonyme du XVIIe siècle « Lexicon Lithuanicum », les dérivés de ce type dominent parmi tous les noms de qualités, voir DaiktvDrR II 9); 2) les adjectifs avec le suffixe *-isto- sont largement répandus dans de nombreuses langues slaves (cf. vieux slave rěčistъ « éloquent », pol. jedwabisty « semblable à la soie », etc.13), tandis qu’ils ne sont que quelques-uns dans les langues baltes (par exemple: lit. balýstas « marécageux », kiaulýstas « impoli »,

10 La finale de thème *ō devant le suffixe n’est pas tout à fait exceptionnelle dans les langues baltes (ainsi Smoczyński 2000: 118). Par exemple, en lituanien, des adjectifs en *-ō-to- sont formés à partir de noms à thème en o (ŽD 345 ss.; Akelaitienė 1999). Le rapport entre le dérivé jauniuomenė et jaūnas est donc le même qu’entre kalniūotas et kalnas. Le prussien tickrōmai « vrais, légitimes » (gerecht) III 638 pourrait peut-être s’expliquer de la même façon: lituanien tikras, prussien tickars « vrai » (rechter) III 47?

11 Sur l’origine de ce suffixe, voir DaiktvDrR II 15–17.

12 V. Mažiulis (PKEŽ III 208) estime que ce dérivé avait en prussien le suffixe *-ibē (avec un i bref), apparenté au slave -bba. Cette analyse est toutefois douteuse, car on ne dispose jusqu’ici d’aucune autre donnée attestant l’existence des suffixes *-ībā ou *-ibē dans les langues baltes. Pour des raisons similaires, la tentative de corriger le dérivé pagonbē en *pagonabē est également quelque peu douteuse (ainsi Trautmann 1910: 388; Bammensberger 2000). Ne serait-il donc pas plus simple de faire dériver le dérivé prussien mentionné, pagonbē, de *pagōnibē?

13 Winker-Leszyńska 1963; Vaillant 1974: 469–471; Kiparsky 1975: 219.

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ugnystas/ugnystas « chaud, ardent; couleur de feu »). Le suffixe adjectival *-īsto- pourrait-il donc provenir de *-īto- dans les langues slaves, puis être passé dans les langues baltes occidentales voisines, où se seraient alors formés des noms de propriété en *-īstā?

En prussien, on trouve un très grand nombre de noms de propriété formés avec un autre suffixe adjectival, *-iskā, par ex.: deiwūtisku « salut » (Seligkeyt) III 7522, labbisku « bonté » (Güte) III 85, etc. (Trautmann 1910: 223 ss.; SV 50). En lituanien, on relève quelques noms de propriété en -iškė. Parmi eux, seul le dérivé jauniškė « jeunesse » (cf. l’adjectif jauniškas « de jeunesse ») est davantage attesté dans les anciens écrits et les dialectes; les deux autres sont très rares et aujourd’hui disparus: berniškė « enfance, jeunesse » DP 17x (cf. l’adjectif bérniškas), vieniškė « solitude » (attesté dans les dictionnaires de Lituanie mineure des XVIIIe et XIXe siècles). Ils peuvent eux aussi être le reflet d’une innovation balte occidentale14 qui n’a pas atteint le letton.

L’évolution de certains types de formation des noms de possesseurs de propriété pourrait peut-être s’expliquer de façon similaire.

Ainsi, à côté des noms de possesseurs de propriété formés avec le suffixe -ulis(-ė)15, le lituanien en compte un assez grand nombre de dérivés correspondants en -uolis(-ė), cf. aukštūlis « le plus élevé, Dieu » et aukštuōlis(-ė) « celui ou celle qui est grand(e) », greitūlis et greituōlis « celui ou celle qui est rapide », bičiūlis ir bičiūolis « celui qui partage des abeilles avec quelqu’un; ami proche », etc. (DaiktvDrR II 172–174). Les dérivés de ce dernier type ont un équivalent en prussien (cf. le toponyme lituanien Aukštuōliai et le prussien Auctoliten, voir Trautmann 1925: 177; SV 48). Il pourrait là encore s’agir d’une innovation commune au prussien et au lituanien, qui n’a pas atteint le letton.

Il semble que les dialectes lituaniens occidentaux et le prussien soient également liés par les noms de peaux et de cuirs formés avec le suffixe -ena, cf. lituanien arklenà « peau de cheval », kiškenà « fourrure de lièvre », ainsi que kojenà « peau des pattes des animaux », žandenos « peau des joues », etc. (DaiktvDrR II 164–165), et le prussien nognan « peau (fourrure apprêtée) » (Leder) E 498, s’il dérive de *nōgenan, comme le pense V. Mažiulis (PKEŽ III 194–195). On n’a pas relevé de tels dérivés en letton. En revanche, cette langue abonde en noms de possesseurs de propriété formés avec la variante plus récente *-enio- de la forme *-eno-/-enā- du suffixe à thème en io, par ex.: vecenis « vieillard », rītenis « vent d’est », mēllene « myrtille », etc. (LVG 298–302). En lituanien, en revanche, ils sont très peu nombreux, par ex.: bergždėnis(-ė) « animal stérile », mėlėnė « myrtille » (DaiktvDrR II 166). Ils pourraient également avoir des équivalents en prussien.

14 Elle a peut-être également touché certaines langues germaniques, cf. vieux norrois bernska « enfance » (et lituanien berniškė), fōlska « sottise » (Meid 1967: 197; Range 1977: 128). On peut peut-être aussi mentionner le gotique barniski « enfance » (Benveniste 1964: 38; Nepokupnyj 1997: 13), le vieux haut allemand frōnisci « folie », heidiniscī « paganisme », etc. (Range 1977: 128). Toutefois, ces derniers pourraient être des noms de propriété en -ja-, comme le gotique biuhti « habitude »: biuhts « habitué », galeiki « ressemblance »: galeiks « semblable », etc. (Kubryakova 1963: 78, cf. aussi Bammesberger 1995: 96). En effet, dans les langues germaniques, slaves, italiques, indo-iraniennes et grecques (à la différence des langues baltes), les noms de propriété se formaient largement avec l’affixe *-(i)jo-/(i)jā.

15 Ils ont des équivalents évidents en letton et en prussien, cf. lituanien bėdulis et letton bēdulis, lituanien mielūlis et letton mīlulis (LVG 346–347); lituanien bandžiūlis « ami, camarade; collaborateur; escroc; brave », et l’anthroponyme prussien Bandule (Trautmann 1925: 176).

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dans la langue, cf. warene « chaudron de cuivre » (Messingkessel) E 356, wissene « coq » (Pors) E 622, ainsi que les noms de personnes Drutenne, Jodenne (SV 44–45). Il est vrai que certains y voient le suffixe -in- (cf. Smoczyński 2000: 197). En effet, la voyelle brève i a pu se transformer en e en prussien (Girdenis, Mažiulis 2000).

Les désignations de possesseurs d’une caractéristique en lituanien, formées au moyen du suffixe composé *-āt-io-, peuvent également avoir un correspondant en prussien, cf. lituanien barzdōtis (ainsi que l’adjectif barzdōtas) et prussien nagotis « pot de cuivre sur pieds » (Erintop) E 349: nage « pied » (Nage) E 145 (PKEŽ III 168). Ce type de dérivés ne semble pas exister en letton. En outre, les diminutifs en *-ātē sont eux aussi formés presque exclusivement en lituanien; ils sont de même origine que les désignations de possesseurs d’une caractéristique mentionnées plus haut (DaiktvDrR II 109).

Il est également frappant que le principal suffixe lituanien servant à former des désignations de possesseurs d’une caractéristique, -inykas (< *-ino- + *-i-ko-), ait un correspondant exact en prussien, alors que sa forme diffère en letton, cf. lituanien laukinykas, prussien laukinikis « propriétaire foncier » (Leman) E 407 et letton laučinieks (voir plus en détail DaiktvDrR II 118–127).

Le lituanien et le prussien partagent également la diffusion des noms d’agent formés avec le suffixe diminutif *-iko-. Ils sont depuis longtemps particulièrement caractéristiques du dialecte lituanien occidental des Hautes Terres. Ainsi, les dictionnaires de J. Brodovskis et de F. Kuršaitis en recensent même davantage que de dérivés correspondants en *-ėjo- (DaiktvDrR 135). Ils sont moins caractéristiques du dialecte oriental des Hautes Terres (comme du letton, cf. LVG 358): dans les dictionnaires de K. Sirvydas, on ne trouve qu’un seul nom d’agent en *-iko- lojikas « celui qui aboie » SD³141 (cf. aussi LKA III Žemėl. Nr. 114). Dans les textes prussiens, comme dans les dictionnaires de Petite-Lituanie mentionnés ci-dessus, les noms d’agent en *-iko- sont eux aussi plus nombreux que les dérivés correspondants en *-ėjo- (DaiktvDrR 136). Certains ont des correspondants en lituanien, cf. lituanien mynikas et prussien mynix « écorcheur, pelletier » (Gerwer) E 511, lituanien siuvikas « tailleur » et prussien schuwikis « cordonnier » (Schuwert) E 496. Il est vrai que, dans ce dernier cas, le sens des dérivés diffère en lituanien et en prussien. Ils sont donc peut-être apparus parallèlement dans les deux langues (cf. Smoczyński 2000: 73).

Le suffixe *-iko- est entré dans la catégorie des noms d’agent à partir des diminutifs, qui en prussien se forment le plus souvent avec ce suffixe, p. ex.: malnijikik « petit enfant » (Kindlein) III 113₆, acc. sing. gannikan « petite femme » (Frewlein) III 105₂₅, etc. (DaiktvDrR II 88–89 avec bibliographie). En lituanien, comme en letton (DL 297–298, 300–305), il ne subsiste aujourd’hui que des vestiges de ce type de dérivés. Toutefois, les diminutifs en *-iko- ont pu être productifs autrefois dans l’ouest de la Lituanie, car dans une grande partie du dialecte samogitien et dans certains parlers occidentaux des Hautes Terres, les diminutifs se forment assez souvent avec le suffixe -ikė, cf. katikė, mergikė (LKA III Žemėl. Nr. 116, p. 131). Il faut également mentionner ici le suffixe composé du dialecte de Zietela -ik-utas, p. ex.: bernikūtas « petit garçon », paršiikūtas « petit cochon » (Vidugiris 1969: 151).

Ainsi, les noms d’agent en *-iko- ont apparemment commencé à être formés d’abord dans les langues baltes occidentales, puis cette innovation s’est propagée à certains dialectes baltes orientaux, atteignant également les langues slaves, cf. lituanien siuvikas et slave *šъvbъ (pour plus de détails sur ce type de dérivés dans les langues slaves, voir Wojtyła-Świerzowska 1974: 82–87).

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En revenant aux diminutifs, on trouverait deux autres isoglosses morphologiques marquées entre le lituanien et le prussien. On a depuis longtemps remarqué que les diminutifs au suffixe -alis(-ė) (qui, comme -elis(-ė) mentionné précédemment, provient du déterminatif *-l-) sont répandus dans une grande partie du dialecte samogitien (LKA III Žemėl. Nr. 117, p. 132), où vivaient autrefois les Couroniens (Būga 1961: 244), et ont un correspondant exact en prussien, cf. lituanien puodālis et prussien podalis « vieux pot, pot ébréché » (Bosetop) E 351. Il convient également de noter que, dans certains parlers samogitiens (p. ex. à Pagramantis), les dérivés de ce type ont une valeur diminutive (Jonikas 1939: 34), tandis que dans d’autres (p. ex. à Švėkšna et Salantai), ils ont une valeur péjorative (ŽD 175; Salys 1992: 75, 337), que l’on retrouve aussi dans le dérivé prussien cité. Il ne serait donc peut-être pas judicieux de considérer le prussien podalis comme un germanisme (comme le fait Smoczyński 2000: 66 et suiv.). En letton, les diminutifs en *-oļo- sont presque entièrement absents (DL 276).

La région autrefois occupée par les Sudoviens (les environs de Kybartai, Vilkaviškis et Virbalis) est reliée au prussien par le suffixe diminutif *-istio- (Būga 1958: 305; 1959: 229; ŽD 332, 767), cf. lituanien ėriščias et prussien eristian « agneau » (Lam) E 681 (DaiktvDrR II 100–101 avec bibliographie)16

Dans les régions habitées par les Couroniens, les Iatvingiens et les Prussiens, on trouve un grand nombre d’hydronymes et de toponymes en -ing- (et ses variantes -ang-, -ung-, -eng-), cf. les hydronymes lituaniens Liōlinga, Alangà, Drubėngis, Babrungas/Bābrungas (Vanagas 1970: 91–92, 134, 168–169, 203, 410; Bilkis 1998: 54, 126–127, 169), les toponymes Lėipalingis, Kūlingė, Kretingà, Palangà (Savukynas 1966: 172; Vanagas 1994) et les noms prussiens Balyngen, Stabingen, Marang, Marunge, Wandangen, etc. (Gerullis 1922: 247; Powierski 1985: 7–95).

Cela pourrait s’expliquer en partie par le fait que le centre de diffusion du suffixe adjectival *-ingo- se trouvait probablement aussi dans les langues baltes occidentales. En effet, dans cette région, les dérivés de ce type se formaient avec ce suffixe non seulement à partir de noms (comme en lituanien et en letton), mais aussi très souvent à partir de verbes, p. ex.: auschauditwingins « fidèles » (getrewe) III 5314–15: auschauditwei « faire confiance » (vertrawen) III 2711, druwīngin « croyant » (gleubigen) III 11913: druwīt « croire » (gleuben) III 4510, etc. En outre, en prussien, les adjectifs de ce type se nominalisaient assez souvent et devenaient des désignations de possesseurs d’une caractéristique, cf. naunīngs « nouveau converti » (Newling) III 878, ragnīngs « cerf » (Hircz) E 651, acc. pl. poklusmīngins « sujets » (Vnterthanen) III 911 (Kaukienė 1994). En lituanien, comme en letton, cela se produit très rarement et principalement dans les dialectes occidentaux et méridionaux, cf. kregždinga « hirondelle », žabangai « pièges » (caractéristique du dialecte samogitien); rūšingis « Russe » Zt, juodengė « sorte de baie bleue » Dbč, varliūngis « grenouille, petit enfant » Rdm (DaiktvDrR II 148 et suiv.). En lituanien, comme on l’a indiqué, ce sont le plus souvent les adjectifs en -inis(-ė) qui se nominalisent de cette façon, sans déterminatif -g-.

16 F. Spechtas (1938) dar nurodė keletą ilyriškų asmenvardžių su -ist-. Kitur šio tipo deminutyvai tiesioginių atitikmenų, atrodo, neturi. Priesagoje *-is-t-io- veikiausiai slypi determinatyvai *-s- (plg. priesagas -šė, -i-šas, -u-šis, -iš-kas ir pan.), *-t- (plg. priesagas -u-tis, -u-tas) bei afiksas *-io- (DaiktvDrR II 101).

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Les données présentées permettent d’évoquer une certaine influence des langues baltes occidentales sur l’évolution de la formation des mots en lituanien. D’autant plus que les liens dérivationnels entre le letton et le vieux-prussien sont nettement moins étroits. Ils ne partagent que quelques innovations dérivationnelles peu caractéristiques du lituanien. La plus importante est cette tendance, déjà mentionnée, à employer plus largement le suffixe adjectival *-no-/-nā dans la formation des noms d’action.

En outre, la majeure partie des traits dérivationnels communs au lituanien et au letton a été héritée de l’époque protobalte, tandis que les innovations dérivationnelles propres aux langues baltes orientales (en particulier les types dérivationnels nouveaux et productifs dans les deux langues) sont relativement peu nombreuses et restent elles-mêmes assez peu nettes.

Ainsi, il semble que les langues baltes orientales aient commencé à former largement des abstraits avec le suffixe *-mo-, qui ne sont nullement attestés dans les monuments du vieux-prussien; on y trouve seulement des adjectifs et des noms propres de personnes dérivés de ceux-ci avec ce suffixe (SV 47–48). Toutefois, comme nous l’avons vu, cette tendance s’est concrétisée de manière assez différente en lituanien et en letton. En outre, les dérivés à suffixe adjectival *-no- ont fait irruption au centre de la catégorie de formation des noms d’action en letton (et dans quelques autres langues baltes). Cette innovation a peu touché le lituanien.

Les noms d’agent en *-ļio- (< *-lo- + *-io-, cf. BKGF 83) sont productifs en lituanien et en letton; cf. beglys et let. bēglis (LVG 341; DaiktvDrR 118–119). Cependant, d’autre part, la répartition des suffixes dérivés *-ē-ļio- et *-ē-lio- diffère déjà en lituanien et en letton: les noms d’agent en *-ėlįo- sont plus caractéristiques du lituanien, tandis que les dérivés correspondants en *-elio- le sont du letton; cf. lituanien pasmirdėlis et letton smirdelis.

Les innovations dérivationnelles ne couvrent souvent pas l’ensemble des territoires de la Lituanie et de la Lettonie. Nous avons déjà vu combien la répartition des diminutifs en *-ėlįo-, *-inio-, *-ino-, *-īno-, *-ītio- diffère dans les dialectes lituaniens et lettons. En outre, les diminutifs en *-ēno-, répandus dans presque toute l’aire dialectale lettone (par ex.: piļēns « jeune canard » DL 217–230), ne se rencontrent qu’occasionnellement dans l’un ou l’autre parler lituanien, principalement en aukštaitien oriental, par ex.: arklēnas « cheval de taille moyenne », bernēnas « jeune homme à peine sorti de l’adolescence » Ds (LKŽ I² 303, 768), etc. (DaiktvDrR II 110). En lituanien, les dérivés en *-ēno- ont par ailleurs conservé le sens plus ancien de « personne possédant une qualité », déjà rare en letton; cf. lituanien brolēnas et letton brālēns (LVG 303–304; DL 226, 228–229), ainsi que vieux-slave *bratrēnъ « fils du frère » (Sławski 1974: 128–129). Certaines suffixations dérivées issues de l’ancien suffixe diminutif *-ko- sont également inégalement réparties dans les dialectes lituaniens et lettons (sur son histoire, voir Jurafsky 1996: 565–569 et bibliographie citée). Si les diminutifs en *-u-ko- (cf. lituanien suniūkas et letton sunuks) sont largement employés dans presque toute l’aire linguistique lituanienne (LKA III carte no 116, p. 130–131), ils ne sont productifs en letton que dans une partie des dialectes aukštaitiens (DL 276–286, carte no 3). Les diminutifs en *-ā-ko- (cf. lituanien berniōkas et letton bērnāks) sont plus productifs dans les dialectes aukštaitiens orientaux lituaniens (ŽD 133–134; DaiktvDr 279–280) que dans les dialectes aukštaitiens lettons (DL 289–294). Les dérivés correspondants en *-ē-ko- (cf. lituanien bernēkas et letton bērņēks), au contraire, sont beaucoup plus caractéristiques des dialectes lettons (en particulier latgaliens, voir DL 295–296) que des dialectes lituaniens du sud-est (DaiktvDrR II 92).

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La question se pose donc de savoir pourquoi le lituanien, si proche du letton par ses caractéristiques morphologiques (flexionnelles) et phonologiques, s’en distingue autant par la formation des mots, se rapprochant souvent du vieux-prussien.

Pour d’autres raisons également, certains chercheurs estiment qu’une part importante des dialectes lituaniens s’est formée sur un substrat balte occidental. Ainsi, V. Mažiulis (1994; 1995), outre les Vieux-Prussiens et les Iatvingiens, classe parmi les Baltes occidentaux les Curoniens, qui ont fortement influencé l’évolution du dialecte samogitien (LE 212–217), ainsi que les Scalviens et les Nattangiens, dont les descendants lithuanisés sont considérés comme les Lituaniens de Prusse (sur les éléments prussiens dans l’oikonymie de la Petite Lituanie, voir aussi Razmukaitė 1995: 546). La proximité des tribus baltes mentionnées est également attestée par les découvertes archéologiques (cf. Gimbutienė 1958; 1985: 48–50, 77, 114–115, 179; LE 86–88, 104–109; Merkevičius 1996; Butrimas, Žulkus 1997: 30 et suiv.). A. Vidugiris (1996; 1996a; 1998), s’appuyant sur l’« Atlas de la langue lituanienne » et sur les données du dialecte de Zietela qu’il a lui-même étudiées de manière approfondie, évoque une aire balte occidentale continue, qui englobait autrefois aussi la partie occidentale de la Grande Lituanie, l’aire des Aukštaitiens du sud et Zietela; ces régions ont ensuite connu un degré plus ou moins important d’intégration par les Aukštaitiens orientaux (en particulier les Aukštaitiens du sud). Les archéologues et les historiens tendent eux aussi à situer en Lituanie orientale le noyau du peuple lituanien, qui aurait peut-être commencé, dès la fin du Ier millénaire apr. J.-C. et au début du IIe millénaire, à rassembler les tribus baltes qui contribuèrent plus tard à jeter les fondements de l’État lituanien (Volkaitė-Kulikauskienė 1970: 25 et suiv.; 1978; LE 156, 183–199, 203 et suiv.; Gudavičius 1998; 1999: 22–24).

D’autre part, on avance aussi l’idée qu’il n’est pas nécessaire de tracer des frontières aussi strictes entre les Baltes occidentaux et orientaux (cf. Schmid 1998).

Pour aborder ce problème complexe, je proposerais de prêter attention à la riche culture des tumulus, apparue semble-t-il dès l’âge du bronze en Sambia, en Natangie et dans quelques autres territoires baltes occidentaux; selon les archéologues, elle a dominé les régions de la Baltique orientale pendant quelque 3 000 ans, jusqu’aux environs du IVe siècle apr. J.-C. (Engel 1935; Gimbutienė 1958 et autres), et aurait même pu influencer les Goths (Žulkus 1995)17. Certains estiment que, dans la région des Baltes occidentaux, il a existé pendant longtemps non seulement un centre culturel, mais aussi un centre religieux du culte commun à tous les Baltes (Vėlius 1983: 221 et suiv.). Si les Baltes occidentaux, qui pratiquaient depuis longtemps le commerce de l’ambre, étaient déjà étroitement liés à l’Europe centrale et à l’Europe du Nord-Ouest à l’époque préhistorique (ce n’est pas un hasard si leurs noms sont les premiers, parmi ceux des tribus baltes, à apparaître dans les sources écrites), les Baltes orientaux en voie de formation vivaient alors dans un isolement plus marqué (Gimbutienė 1985: 179–180). Tout cela a-t-il pu créer des conditions favorables à la diffusion, de l’ouest vers les Baltes orientaux (en particulier vers les régions occidentales et méridionales limitrophes de l’actuelle Lituanie), d’innovations tant culturelles que linguistiques, avant tout lexicales (cf. Ademollo Gagliano 1998) et dérivationnelles, sensibles aux divers contacts linguistiques? Plus tard, comme on l’a déjà mentionné, le mouvement vers l’est a commencé

17 Les anciens contacts entre les Baltes occidentaux et les Germains pourraient également être en partie attestés par certaines données linguistiques (cf. DaiktvDrR II 151–152).

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intégration. Alors, peut-être que le lituanien et ses dialectes se sont formés d’abord sous l’influence des langues occidentales, puis sous celle des langues orientales? En outre, le centre même des langues baltes orientales ne serait-il pas à rechercher en Lituanie orientale?

Bien entendu, il ne s’agit là que d’hypothèses préliminaires pour de futures recherches. Pour l’instant, hélas, les isoglosses de dérivation lexicale des langues baltes sont loin d’avoir toutes été établies. Nous ne disposons pas encore d’une description complète du système de dérivation lexicale du letton et du prussien, réalisée selon les méthodes linguistiques modernes. Les données sur la répartition des types de dérivation dans les dialectes lituaniens et lettons font défaut.

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Les autres abréviations des sources sont identiques à celles du grand « Dictionnaire de la langue lituanienne ».

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THE MAIN DERIVATIONAL DIFFERENCIES OF SUBSTANTIVES IN LITHUANIAN AND LATVIAN

Summary

Between Lithuanian and Latvian there are considerable differences with regard to the derivational structure of substantives. The most productive suffixes of nomina actionis (cf. Lith. *-i-mo- and Latv. *-s-io-nā) and diminutives (cf. Lith. *-e-l-io- and Latv. *-i-nio-, *-īt-io-) are quite different in Lithuanian and Latvian.

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Nomina collectiva, which indicate a group of people or living beings, have remained productive in Lithuanian (especially derivatives in *-ij-ā), but they are quite extinct in Latvian. In Lithuanian and Latvian there are also some differences in suffixes used to form nomina collectiva with the meaning of forests or concentrations of other plants or things in one place, cf. Lith. *-ī-no- and Latv. *-ei-no-/-oi-no-, Lith. *-ī-ē and Latv. *-oit-ē.

A number of derivational isoglosses link the Lithuanian language (especially its western and southern dialects) to Old Prussian and oppose it to Latvian: nomina qualitatis in *-ībē, *-īstā, *-isko-; nomina attributiva in *-in-īko-, *-ō-lio-, *-e-nā, *-ā-tio-; nomina agentis in *-i-ko-; diminutives in *-o-lio-, *-is-t-io-; hydronyms and place names in -ing- (resp. -ang-, -ung-, -eng-).

Saulius AMBRAZAS

Gauta 2000 02 24

Lietuvių kalbos institutas Antakalnio g. 6 LT-2055, Vilnius, Lietuva El. paštas saulाम[email protected]

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