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ACTA LINGUISTICA LITHUANICA

XLIV (2001), 251–258

RECENSIONS

Reviews

Paweł Wójcik, The Acquisition of Lithuanian Verb Morphology. A Case Study.

Kraków: Universitas, 2000, 152 p.

Le jeune chercheur Paweł Wójcik a rédigé sa monographie The Acquisition of Lithuanian Verb Morphology. A Case Study¹ à partir de sa thèse de doctorat, préparée au département de linguistique générale et de baltistique de l’Université de Varsovie (thèse soutenue en 1998). Par rapport à la thèse, la monographie s’en distingue principalement par une structure remaniée, devenue plus cohérente, mais excessivement morcelée en petits chapitres. L’ouvrage de P. Wójcik dans le domaine des études lituaniennes est sans aucun doute pionnier. Il s’agit de la première tentative de décrire l’acquisition de la morphologie verbale par une enfant lituanienne (une fillette prénommée Rūta), de 1;7 à 2;5 ans; c’est également le premier livre consacré au langage des enfants lituaniens. On notera que l’acquisition de la morphologie nominale de cette même fillette a elle aussi été étudiée: en 1999, Ineta Savickienė a soutenu à l’Université Vytautas Magnus une thèse de doctorat intitulée « La morphologie du nom chez l’enfant lituanien ». Ainsi, les deux études permettront de se faire une idée assez complète de la manière dont une fillette lituanienne acquiert le système morphologique.

La monographie de P. Wójcik comprend dix courts chapitres (p. 11–128), une brève préface (p. 9–10), une annexe (p. 129–137), des résumés en polonais (p. 138–143) et en lituanien (p. 144–148), ainsi qu’une bibliographie (p. 149–152).

La préface indique que la base empirique nécessaire aux recherches sur l’acquisition du langage chez les enfants baltes est limitée, y compris les données traitées par l’auteur lui-même; le principal objectif du livre est donc de « présenter une vue d’ensemble de l’acquisition du système verbal lituanien » (p. 9). P. Wójcik souligne tout particulièrement la spécificité de l’objet de la monographie: le langage d’un seul enfant est étudié. Même dans de tels cas, on peut certes discerner certaines constantes universelles de l’acquisition du langage (en s’appuyant sur le célèbre psycholinguiste D. T. Slobin); néanmoins, le processus d’acquisition du langage doit être considéré comme un phénomène hautement individuel, déterminé par divers facteurs (ibid.). Pour cette raison, P. Wójcik est réticent à tirer des conclusions de grande portée sur l’acquisition du système verbal lituanien

1 Le livre a paru dans la collection « Baltica Varsoviensia » (vol. 2), fondée et dirigée par le professeur Wojciech Smoczyński; le premier volume de la collection est un recueil d’études de Tamar Buch sur la langue lituanienne (T. Buch, Opuscula Lithuanica, Warszawa, 1998). L’auteur de la monographie, P. Wójcik, qui enseigne des matières de lituanistique à l’Université de Varsovie, a étudié la baltistique aux universités de Varsovie et de Vilnius. Il a rédigé un mémoire de maîtrise sur le langage utilisé par des adultes lituaniens pour communiquer avec un enfant de deux ans (à partir d’enregistrements réalisés dans une famille), voir P. Wójcik, Charakterystyka mowy skierowanej do 2-letniego dziecka litewskiego. Mémoire de maîtrise. Université de Varsovie, 1994; du même auteur, Some characteristic features of Lithuanian Baby Talk, dans Linguistica Baltica 3, 1994, 71–86.

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en général. Cette perception lucide de l’objet de recherche et de ses possibilités est une qualité louable, peu fréquente chez un chercheur qui fait ses premiers pas.

Le premier chapitre de la monographie est, comme il se doit, consacré à l’historique de la question (p. 11–17). Il présente les recherches sur le langage des enfants baltes, en commençant par les travaux de V. Rūķe-Draviņa, qui réunissent de nombreuses données sur la manière dont ses deux enfants acquièrent le letton, y compris sa morphologie verbale. P. Wójcik consacre, naturellement, une section à ce dernier thème (p. 13–14), où il s’intéresse surtout à l’ordre d’acquisition des catégories verbales (il semble que la thèse ne comportait pas de section de ce type). Vient ensuite un aperçu des recherches sur le langage des enfants lituaniens, entreprises très tardivement, en 1992, lorsque, à l’initiative de Magdalena Smoczyńska, on a commencé à enregistrer systématiquement le langage d’Eglė, puis, un an plus tard, celui de Rūta. Le développement langagier d’Eglė s’est révélé tout à fait singulier et ne correspondait pas au développement langagier standard d’un enfant de 2 à 3 ans; seuls les enregistrements audio de Rūta ont donc été retenus pour l’étude de l’acquisition du lituanien2. Dans le deuxième chapitre (p. 18–21), l’auteur présente le matériel étudié, les enregistrements audio de Rūta: il explique comment ils ont été recueillis, transcrits et analysés à l’aide du système CHILDES, bien connu dans le domaine de la psycholinguistique. Au total, 38 500 énoncés ont été codés; plus de 26 000 formes verbales y ont été relevées et analysées (environ 10 000 ont été produites par Rūta, les autres par les adultes qui communiquaient avec elle, principalement sa mère).

Le troisième chapitre (p. 22–36) propose une description synthétique du système verbal lituanien (c’est-à-dire du modèle linguistique adulte que les enfants acquièrent). Sans remettre en question la compétence de l’auteur en matière de verbe balte, je voudrais attirer l’attention sur quelques points de détail discutables. Ainsi, certaines formes réfléchies sont interprétées à tort comme comportant l’allomorphe réfléchi -is, par exemple: kelk-is (= kelki-s), kels-is (= kelsi-s), p. 32 (ailleurs, dans le tableau de la p. 36, l’analyse est déjà sùp-ki-s, sùp-si-s). Le découpage des formes sùptume, sùptute, sùptumėme, sùptumėte en sùp-tume, sùp-tute, sùp-tumėme, sùp-tumėte (p. 36) est incompréhensible. Que sont, du point de vue morphologique, -tume, -tute, -tumėme, -tumėte? Les alternances vocaliques telles que lėkti, lekia, lėkė; karti, karia, korė (p. 31) devraient être qualifiées, en synchronie, de mixtes (l’auteur classe la première parmi les alternances quantitatives, la seconde parmi les qualitatives; il s’agit là d’une interprétation diachronique). La diachronie affleure également dans les remarques sur la catégorie du genre, lorsqu’il est affirmé que les adjectifs, les numéraux et les participes peuvent avoir une forme de genre neutre (p. 30, n. 20). Dans le sous-système des mots variables en genre, en nombre et en cas (autres que les noms), il convient d’abord de poser, en synchronie, l’opposition entre formes accordées et non accordées. Ces dernières se distinguent par rapport aux catégories du genre, du nombre et du cas; le terme de formes non genrées, proposé par certains spécialistes du lituanien, n’est donc pas heureux.

Le quatrième chapitre (p. 37–42) donne une vue d’ensemble de la distribution des formes verbales, tant dans le langage de Rūta que dans celui des adultes qui communiquaient avec elle (« input »). Il y est constaté que le seuil de 1 an et 9 mois (1;9) est déterminant pour l’acquisition de la morphologie verbale: c’est alors que l’enfant commence à distinguer le futur et le prétérit (passé ponctuel), et que son vocabulaire s’enrichit considérablement.

Les trois chapitres suivants décrivent la manière dont Rūta acquiert les catégories grammaticales du verbe. L’exposé commence par le temps (chapitre V, p. 43–59), puis analyse l’émergence et le développement dans le langage de Rūta des formes de personne (chapitre VI, p. 60–80) et de mode (chapitre VII, p. 81–88). Le huitième chapitre (p. 89–93) traite des formes infinitives — l’infinitif et les participes —, et le neuvième (p. 94–117), du développement de la structure verbale. Le dixième chapitre (p. 118–128) constitue la conclusion. Il met en évidence la formation des catégories morphologiques et de la structure du verbe

2 P. Wójcik a utilisé les enregistrements audio d’Eglė pour étudier le langage des adultes s’adressant aux enfants (child directed speech), voir la note 1.

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les régularités les plus générales dans le langage de Rūta, ainsi que les ressemblances et les différences entre le langage de Rūta et celui des adultes (« input »). L’acquisition de la morphologie verbale par Rūta est comparée aux données du letton présentées dans les travaux de V. Rukė-Dravinė. L’annexe de la monographie (p. 129–137) contient des exemples de matériel transcrit et codé, d’adverbes de temps, de formes de la 3e personne, de participes et d’autres exemples.

L’étude de P. Wójcik repose sur des enregistrements audio de la parole d’un enfant réalisés sur près d’un an et traités, comme indiqué, selon le système CHILDES. Le matériel de l’auteur de la monographie est donc fiable et vérifiable; tous les chercheurs qui étudient le langage des enfants selon les principes de CHILDES peuvent l’utiliser, ainsi que les résultats de l’étude. Par ailleurs, les régularités relevées par le chercheur intéresseront également les psycholinguistes qui n’utilisent pas le système CHILDES (cf. les publications de Dravinė auxquelles le travail recensé fait lui-même appel). En bref, tous ceux qui s’intéresseront à l’acquisition du langage par les enfants lituaniens consulteront les travaux de P. Wójcik (et d’I. Savickienė), car il n’en existe tout simplement pas d’autres. Les travaux de ces jeunes chercheurs serviront de point d’appui aux linguistes qui choisiront le langage des enfants lituaniens comme objet de recherche.

Le fait qu’un seul enfant soit étudié soulève certains problèmes (cf. les réflexions formulées dans la préface de la monographie): par exemple, on ne sait pas clairement quels phénomènes doivent être considérés comme des particularités individuelles du langage de Rūta et lesquels sont des traits caractéristiques du langage des enfants lituaniens en général. Une étude de ce type permet néanmoins de mettre en évidence les traits universels ou plus largement universels, ainsi que les traits propres à Rūta, dans la formation de son langage, en s’appuyant sur les résultats d’études du langage d’enfants d’autres peuples. Pour tirer ses conclusions, P. Wójcik compare les faits observés dans le langage de Rūta d’abord aux données correspondantes sur le langage des enfants lettons. Il aurait pu faire beaucoup plus largement appel à des études du langage d’enfants d’autres peuples, notamment aux travaux des participants au projet « The Acquisition of Pre- and Protomorphology », dirigé par W. U. Dressler. Il aurait été intéressant de savoir si les données verbales de Rūta permettent de distinguer les stades de prémorphologie, de protomorphologie et de morphologie modularisée postulés par les tenants de la morphologie naturelle. Dans l’interprétation des faits, l’auteur aurait pu, de manière générale, s’appuyer davantage sur les acquis reconnus de la linguistique générale et faire preuve de sa culture linguistique.

Parmi les conclusions de la monographie, je tiens à souligner tout particulièrement l’ordre d’acquisition des différentes catégories morphologiques du verbe établi par P. Wójcik, qui, j’en suis presque certain, caractérise l’acquisition de la morphologie verbale lituanienne en général. Les formes du présent et de l’impératif apparaissent d’abord (vers 1;8), puis, un mois plus tard, celles du passé et du futur, ainsi que les participes; les formes du conditionnel apparaissent en dernier. Cet ordre correspond à peu près au marquage structurel et statistique3 des catégories. Si l’on compare la durée d’acquisition des catégories verbales et nominales, Rūta a acquis ces dernières un peu plus rapidement. La prédominance des formes dites de troisième personne pendant toute la période étudiée est révélatrice. Elle conforterait l’idée que, dans les langues baltes, la « 3e personne » est exclue du système des catégories de personne et n’est, en réalité, pas une personne (cf. les travaux de V. Žulis).

Les faits sont présentés avec précision dans la monographie, dont la réalisation technique exemplaire mérite d’être soulignée. Les coquilles sont relativement rares; dans le texte anglais, je n’en ai relevé que quelques-unes: paticiples (= participles) p. 14, 19 v.4; situtation (= situation) p. 24, note 14; dipthongs (= diphthongs)

3 En tirant des conclusions sur l’acquisition de la morphologie verbale par Rūta, P. Wójcik tient également compte, au demeurant, des données statistiques sur l’emploi des formes verbales en lituanien standard, présentées dans les travaux de V. Žilinskienė.

4 Ici et dans la suite, v. signifie « (ligne) en partant du haut », ap. signifie « (ligne) en partant du bas ».

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p. 32, 2 ap. La partie lituanienne comporte davantage d’erreurs, qui ne sont pas toutes des coquilles, par exemple: Aurelia (= Aurelija) p. 16, 10 v., note 6; busimasis (= būsimasis) p. 25, 8 v.; lekti (= lėkti) p. 31, 8 v.; pusti, putė (= pūsti, pūtė), žadžia (= žaidžia) p. 31, 13 v.; baigiai (= baigei) p. 34, 6 ap.; les travaux des accentologues lituaniens mentionnés p. 34, note 27 ne figurent pas dans la bibliographie; mok+tė-s ir mok+ė-me-s (p. 35, 2,3 ap.) doivent être intervertis; tečiu (= tečiu) p. 58, 12 ap.; biški (= biški « un peu ») p. 92, 3 ap.; il est faux d’affirmer que la forme šokinti n’existe pas en lituanien (p. 103, note 64); krenta (= krinta) p. 115, 15 ap. (krenta dans le parler de la mère n’est pas une forme du lituanien standard); MFTYTI (= MĖTYTI) p. 117, 1 v.; {tevelis} (= tėvelis) p. 133, 13 ap.; tetis (= tetis {tėtis}) p. 134, 10,13 v. Les quelques erreurs relevées ici se « dissolvent » au milieu de la multitude d’exemples présentés sans défaut et ne sautent pas aux yeux. La situation est moins bonne pour le résumé en lituanien: sa langue, son style et sa ponctuation mériteraient une révision approfondie. Il est regrettable que nombre d’erreurs du texte lituanien aient été reprises de la thèse. Cela laisse penser que la préparation de la monographie a été menée dans la précipitation. La hâte explique sans doute aussi la présence, dans le texte du livre, du mot « dissertation » à la place de « monographie », par exemple: « In this dissertation, I shall refer to problems of accentuation » (p. 34, note 27).

Pour conclure cette recension, je voudrais dire que, malgré les défauts et les erreurs relevés, la monographie de P. Wójcik constitue un travail sérieux qui a élargi les horizons de la lituanistique en y apportant des recherches sur le langage des enfants. Le livre recensé et les articles n’auraient pas vu le jour sans les efforts de nombreuses personnes: les enregistrements audio ont été réalisés et transcrits par la mère de Rūta, la lituaniste Aurelija Kaškelevičienė (ce travail a été en partie financé par l’Académie autrichienne des sciences — grâce à une subvention obtenue par le professeur W. U. Dressler — ainsi que par le Fonds de la Lituanie ouverte, qui a acheté un ordinateur, un magnétophone et des cassettes); les données ont été codées et analysées, bien sûr, par P. Wójcik, conseillé et soutenu à tous égards par la célèbre psycholinguiste, la professeure M. Smoczyńska, à l’initiative de laquelle les recherches sur le langage des enfants lituaniens ont commencé; la rédaction et la soutenance de la thèse ont été dirigées par le baltiste, le professeur Axel Holvoet. L’auteur met joliment en lumière, dans son livre (p. 7), l’aide de ces personnes et d’autres encore; toutefois, le principal héros de cette nouvelle branche de la linguistique lituanienne, c’est lui-même, psycholinguiste et lituaniste professionnellement formé, qui, j’en suis certain, poursuivra avec succès ses recherches en lituanistique.

Bonifacas Stundžia

Département de baltistique et de linguistique générale

Université de Vilnius

5, rue Universiteto, 2734 Vilnius, Lituanie

[email protected]

Reçu le 17/08/2001

PIETRO U. DINI, Les langues baltes. Histoire comparée.

Vilnius: Mokslo ir enciklopedijų leidybos institutas, 2000, 540 p.

L’introduction de Pietro U. Dini à la philologie balte Le lingue baltiche a déjà reçu de nombreux échos favorables dans la presse linguistique. Les traductions en lituanien et en letton témoignent non seulement du fait qu’elle comble une lacune dans la littérature baltistique, mais aussi des qualités intrinsèques du livre. Afin que l’édition lituanienne reprenne toutes ces qualités de l’original, le rédacteur spécialisé de l’ouvrage, Bonifacas Stundžia, a déployé des efforts considérables. Son travail minutieux a permis d’éviter de nom-

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