scieee AI-readable full text Open interactive document viewer

Aux sources d’un style céramique original. Des pots à décor couvrant imprimé ou modelé, une spécificité du territoire sénon au 5e siècle av. notre ère?

Saurel, Marion,Bardel, David,Di Napoli, Francesca,Séguier, Jean-Marc

Abstract

The paper is focused on impressed or modelled covering decorations well represented on pottery in the heart of the Paris Basin during the Second Iron Age. After a phase of emergence in the western Hallstattian province, a concentration of these decorations can be highlighted in the second half of the 5th century in the middle valley of the Seine especially between the confluence of the Seine and the Aube and the confluence of the Seine and the Yonne. Their wider diffusion mainly northwards occurs from the 4th century. The discussion focuses on both the characterization of this phenomenon and its delimitation with a more specific reflection on a possible link at the time of the first flourishing with a ‘Senon’ cultural space.

Full text

Aux sources d’un style céramique original. Des pots à décor couvrant imprimé ou modelé, une spécificité du territoire sénon au 5e siècle av. notre ère ? Marion Saurel– David Bardel– Francesca Di Napoli– Jean‑Marc Séguier ABSTRACT At the sources of an original pottery style. Pots with covering impressed and modelled decoration– aspecificity of the Senones territory in the 5th century BC? The paper is focused on impressed or modelled covering decorations well represented on pottery in the heart of the Paris Basin during the Second Iron Age. After aphase of emergence in the western Hallstattian province, aconcentration of these decorations can be highlighted in the second half of the 5th century in the middle valley of the Seine especially between the confluence of the Seine and the Aube and the confluence of the Seine and the Yonne. Their wider diffusion mainly northwards occurs from the 4th century. The discussion focuses on both the characterization of this phenomenon and its delimitation with amore specific reflection on apossible link at the time of the first flourishing with a‘Senon’ cultural space. KEYWORDS Pottery; decoration; technics; impressed; Iron Age; Paris basin; culture; Senones. INTRODUCTION Le propos s’inscrit dans la suite d’une synthèse portant sur les techniques décoratives entre les 6e et 4e siècles av.n.è. dans le Bassin parisien et ses marges (Bardel– Saurel et al. 2017). A cette occasion, une concentration particulière de décors couvrants imprimés et modelés avait été mise en évidence dans le sud‑est du Bassin parisien et paraissait en relation avec un espace culturel considéré comme sénonais. Mais qu’en est‑il réellement? Peut‑on caractériser plus précisément ce phénomène décoratif? Le cas échéant, peut‑on retracer son évolution et cibler en particulier le temps du premier épanouissement? Les données permettent‑elles alors de mettre en évidence des limites, même floues, pour l’extension de ce phénomène? Et enfin, si une zone de concentration peut être spatialement définie, comment proposer pour cette période haute un rattachement culturel pertinent? Après la présentation des cadres, les premiers développements viseront, à partir de la do‑ cumentation et des données, à décrire et à circonscrire le phénomène décoratif dans ses traits techniques, dans le temps et dans l’espace. La discussion portera ensuite sur la caractérisation de ce phénomène décoratif au cours de la période où il est le plus affirmé et, en s’appuyant sur son ancrage géographique, sur la question de sa signification, notamment celle d’une potentielle spécificité sénone. STUDIA HERCYNIA XXVIII/1, 17–44 18 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 Fig. 1: Carte des sites mentionnés sur le fond de carte des sites du corpus avec la localisation des secteurs d’observation bien documentés vers le nord‑est, le nord‑ouest, le sud‑ouest et le centre/sud‑est (d’après Bardel– Saurel et al. 2017, 167, fig. 1, complétée). Les numéros ren‑ voient au tableau cf. Fig. 2. UN ESPACE ET DES SOURCES DOCUMENTAIRES La zone étudiée s’inscrit au cœur du Bassin parisien, une région aux sols essentiellement cal‑ caires et au paysage sédimentaire peu contrasté, composé de plateaux, de vastes plaines et de larges vallées. Elle est centrée sur la moyenne vallée de la Seine, de la confluence de la Seine et de l’Aube en amont, à la confluence de la Seine et de l’Oise en aval. Afin d’explorer les limites potentielles du phénomène, des régions périphériques sont prises en compte, ainsi, vers l’est, la moyenne vallée de la Marne en Champagne et vers le sud, le cœur du Gâtinais à l’interface des bassins de la Seine et de la Loire. A cette fin également, des secteurs d’observation bien documentés ont été ciblés (Fig.1). Le corpus de la précédente synthèse (Bardel– Saurel et al. 2017) a été complété par quelques sites offrant des données complémentaires permettant de caractériser le phénomène, d’illustrer son évolution ou d’en préciser les limites (Fig.2). Outre les références qui ont nourri la synthèse de 2017– et entre autres les périodisations proposées pour la céramique du Bassin parisien qui permettent des datations relatives et un ancrage en dates absolues des faciès caractéristiques (Demoule 1999; Séguier 2009; Bardel 2012)– des travaux récents ont été mobilisés. Il s’agit principalement d’études de corpus do‑ mestiques réalisées dans le cadre de la recherche préventive– entre autres, à Gonesse dans le Val d’Oise ou à Escrennes et Corquilleroy dans le Loiret (Louesdon dans Bauvais et al. 2018; Di 19MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER Napoli dans Mercey et al. 2019)– et par ailleurs de projets collectifs portant sur la vallée de la Seine entre Troyes et la confluence de la Seine et de l’Yonne (Dohrmann– Riquier eds. 2018; Dohrmann– Riquier– Odille eds. 2021; Riquier 2024) ou sur les Sénons (Baray ed. 2018). Ces approches pluridisciplinaires offrent aujourd’hui une vision plus précise des enjeux de la recherche dans un secteur clé sur le plan économique et culturel pour le second âge du Fer. DU CLASSEMENT DES TECHNIQUES À LA MISE EN ÉVIDENCE DE PHÉNOMÈNES DÉCORATIFS Les types de décors représentés entre les 6e et 4e siècles av.n.è. dans le Bassin parisien et ses marges sont relativement nombreux et diversifiés dans leurs procédés de mise en œuvre (Bar‑ del– Saurel et al. 2017). Les décors par application de matières et les décors obtenus par un travail de la pâte au doigt ou à l’outil sont diversement combinés sur la surface des céramiques. Pour mettre en évidence les faciès décoratifs, de grandes catégories ont été retenues (Fig.3). Dans la zone étudiée, les décors appliqués sont réalisés pour l’essentiel à la peinture rouge (hématite), voire noire (matière organique?) et/ou à la barbotine en tracés linéaires. Ils ne concernent qu’une vaisselle relativement fine. Associés au style céramique dit «vixéen» dans les sources historiographiques et à un vraisemblable rayonnement des productions des potiers du Mont‑Lassois à Vix entre la fin du 6e et les débuts du 5e siècle, ces décors appliqués se répandent largement dans l’espace considéré et sont parfois combinés à d’autres tech‑ niques (Bardel 2009; 2012). Entre la fin du 5e et le 4e siècle, les tracés à la barbotine tendent à se raréfier, puis à disparaître, alors que les décors peints en rouge et/ou noir connaissent une nouvelle faveur au 4e siècle sous une forme différente (motifs curvilignes d’inspiration végétale) et dans le cadre de réseaux distincts. Les décors obtenus par travail superficiel de la matière au doigt ou à l’outil sont variables et recoupent en grande partie le classement proposé à partir des corpus du second âge du Fer et de l’époque romaine dans les régions du nord de l’Italie, traduisant ainsi un phénomène multi‑scalaire qui peut être suivi sur le temps long (Zamboni 2021). Dans la période haute et la région considérées ici, les types de décors ne semblent pas tous représentés et paraissent constituer des marqueurs plus ou moins forts en relation avec des phénomènes parfois éloi‑ gnés du propos: – Rapidement exécutés et présents tout au long de l’âge du Fer notamment sur des pots culinaires, les rangs uniques, voire doubles, de motifs ornant l’épaulement des vases, et dis‑ posés ou non sur un cordon, sont écartés de la discussion qui ne concernera que des décors investissant une plus grande partie de la surface des vases. – Les décors jouant sur des effets de surface et notamment les décors lissés se diffusent surtout à compter du milieu du 4e siècle et restent marginaux à la période qui nous occupe. – Les décors estampés à l’aide d’un poinçon au motif plus ou moins complexe concernent à La Tène A un espace centré sur le bassin de la Loire, avant de se diffuser à La Tène B entre Loire et Seine et ils ne touchent ponctuellement la zone d’étude que dans ses marges sud‑ouest. – Les décors rectilinéaires incisés/cannelés, fréquents, prennent plusieurs formes prin‑ cipales rattachés à différents phénomènes. Des décors composés seulement d’une série de cannelures/sillons horizontaux sont notamment en lien avec la céramique tournée précoce (Augier et al. 2013). Les compositions géométriques incisées/cannelées, avec parfois des rehauts ou aplats de couleur rouge ou noir (ou rarement l’ajout d’un décor à l’étain ou d’in‑ crustations de calcite), constituent un ensemble techno‑stylistique relativement spécifique associé pour l’essentiel à l’espace culturel Aisne‑Marne et à ses marges. Les plages de tracés 20 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 N° Dépt Commune Lieu‑dit Année fouille Responsable fouille Type site Période prise en compte Étude céram. Sources : rapports (nom resp., date rendu) + publications/ mémoires (cf. bibliographie) 10 02 Saint‑Quentin Parc des autoroutes 2010–2011 P. Lemaire, T. Bouclet HAB Ha D2/D3 N. Buchez, D. Bardel Lemaire – Bouclet, en cours ; Bardel et al. 2013/2014 16 10 Buchères, Saint‑Lé‑ ger‑près‑Troyes Parc Logistique de l‘Aube, décapage 19 2006 V. Riquier HAB LTA M. Saurel Riquier – Grisard 2014 ; Riquier 2024 17 10 Marigny‑le‑Châtel Les Marnes 2005–2006 Y. Thomas HAB Ha D3/ LT A1 M. Van Es, D. Bardel Thomas 2008 ; Bardel 2012 18 10 Pont‑sur‑Seine La Gravière, La Justice 2007 G. Verrier, B. Dupéré HAB LT A D. Bardel, M. Van Es Dupéré – Verrier 2013 36 18 Bourges Littré, collège 1986 O. Ruffier HAB Ha D2–D3 L. Augier Augier et al. 2007 ; Augier 2012 40 18 Bourges Saint‑Martin‑des‑ ‑Champs 1984–1993 O. Ruffier, J. Troadec HAB LT A1 L. Augier Augier 2012 55 21 Vix Mont‑Lassois FA‑MSM ANN 1930 – 2003–2012 J. Lagorgette, R. Joffroy HAB Ha D2–D3– D3/LTA1 D. Bardel Descheyer 2002 ; Bardel 2009 ; 2012 65 37 Sainte Maure de Touraine Les Chauffeaux 2007 H. Froquet HAB Ha D3/LT A1 et LTB2/ C1 F. Di Napoli Di Napoli – Lusson 2011 66 37 Sublaines Le Grand Ormeau 2008 E. Frenée HAB Ha D3– LTB2/C1 F. Di Napoli Frenée 2008 ; Di Napoli à paraître 71 45 Corquilleroy Le Soy/La Grevasse 2009 F. Langry‑ ‑François HAB LT A1 F. Di Napoli Langry‑François et al. 2020 73 45 Epieds‑en‑Beauce Les Chantaupiaux 2011 C. Pueyo HAB LT A2–B1 S. Riquier Gay 2012 et 2013 74 45 Escrennes ZAC de Saint Eu‑ trope 2011 F. Mercey HAB LT A1 F. Di Napoli Mercey 2011 ; Mercey et al. 2019 77 28 Prunay‑Le‑Gillon Les Carreaux 2011 T. Hamon HAB Ha D3/ LT A1 F. Di Napoli Hamon – Creusillet 2011 79 51 Bussy‑lettrée Le Cul de Sac 2001–2002 G. Bailleux HAB Ha D2–D3 M. Fribou‑ let Bailleux 2010 90 51 Sarry Les Auges 2003 L. Bonnabel FUN LT A M. Saurel Bonnabel 2012 91 51 Vrigny Cumines Basses 2001–2002 H. Bocquillon HAB Ha D2–LT A1 M. Saurel Bocquillon 2006 ; Bocquillon et al. 2009 100 60 Chambly La Remise Ronde 1999 E. Pinard FUN LT A2–B1 M. Fribou‑ let Pinard et al. 2000 117 77 Bazoches‑lès‑Bray Le Canton 2001–2002 F. Barenghi, R. Hyacynthe HAB Ha D3–LT A1 D. Bardel Barenghi 2002 ; Bardel 2012 120 77 Ecuelles Charmoy 1999–2004 G. Buret, R. Peake HAB Ha D3 D. Bardel Bardel 2012 122 77 Grisy‑sur‑Seine Les Roqueux 1980–1996 C./D. Mor‑ dant, P. Gouge HAB Ha D2–D3– LT A1 D. Bardel Gouge – Leconte 1999 ; Bardel 2012 123 77 Grisy‑sur‑Seine Terres du Bois Mortier 1980–1996 C./D. Mor‑ dant, P. Gouge HAB LT A–B D. Bardel Gouge – Leconte 1999 ; Bardel 2012 125 77 Lieusaint La Mare aux Trois Pucelles 2003 L. Boulenger HAB LT A1 S. Marion, D. Bardel Boulenger 2005 ; Bardel 2012 130 77 Varennes‑sur‑ ‑Seine Beauchamp 2001 O. Maury HAB LT B1 J.M. Séguier Séguier et al. 2007 ; Séguier 2009 132 77 Ville‑Saint‑Jacques Le Bois d‘Echalas 2008 R. Issenmann HAB Ha D2–D3 D. Bardel Issenmann et al. 2012 ; Bardel 2012 133 77 Ville‑Saint‑Jacques Le Bois d‘Échalas 2000 S. Raimbault HAB LT B1 J.M. Séguier Raimbault 2000 ; Séguier 2009 Fig. 2: Tableau des sites mentionnés (d’après Bardel– Saurel et al. 2017, 168–171, fig. 2, complétée). 21MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER N° Dépt Commune Lieu‑dit Année fouille Responsable fouille Type site Période prise en compte Étude céram. Sources : rapports (nom resp., date rendu) + publications/ mémoires (cf. bibliographie) 134 78 Bailly Le Crapaud 2006 P. Granchon HAB Ha D3–LT A S. Gau‑ defroy Granchon 2006 149 89 Passy‑Véron La Grande Noue 2007 R. Labeaune HAB Ha D3–LT A1 D. Bardel Labeaune 2009 ; Bardel 2012 153 91 Milly‑la‑Forêt Le Bois Rond 2005 A. Viand HAB LT A1 D. Bardel Viand et al. 2008 ; Bardel 2012 155 95 Champagne‑sur‑ ‑Oise Les Basses Coutures 2011 J. Legriel HAB LT A1–A2 J.M. Séguier Legriel 2013 156 95 Gonesse ZAC des Tulipes 2002 S. Bauvais HAB Ha D3–LT A1 É. Loues‑ don Bauvais 2003 ; Bauvais et al. 2018 157 95 Herblay Gaillon 1993–1994 S. Marion, O. Buchsen‑ schutz HAB Ha D2–D3 S. Marion Marion 2004 ; Bardel 2012 160 28 Ymonville Les Hyèbles, secteur 2 nord, secteur 2 sud 2009–2010 D. Josset HAB LT B J.‑P. Gay Josset 2012 161 45 Neuville‑aux‑Bois La Grande Route 2006 D. Josset HAB LT A2–B1 F. Di Napoli Josset 2009 ; Josset et al. 2020 162 51 Faux‑Fresnay Le Haut des Taupi‑ nières 2018–2019 V. Riquier HAB LT A–B1a M. Saurel Riquier, en cours 163 51 La Veuve Champ Pertaille 2019 N. Achard‑ ‑Corompt HAB LT A–B1a M. Saurel Achard‑Corompt 2023 164 51 Loisy‑sur‑Marne Le Grand Champ 2006 M.‑C. Truc FUN LT A M. Saurel Truc 2013 165 51 Plichancourt Les Monts 1999, 2003 A. Koehler, R. Gestreau FUN LT A–B1a M. Saurel Gestreau – Jemin, 2010 ; Saurel – Verger – Morigoni 2012 166 51 Saint‑Martin‑sur‑ ‑le‑Pré Rue Henri Debin 2018 S. Canet HAB Ha D3/ LT A1 M. Saurel Canet 2021 167 51 Thaas Les Bouchats 2021 C. Pfister HAB LT B M. Saurel Pfister 2024 168 51 Villeneuve_Renne‑ ville Mont‑Gravet ANN 1950–1960 A. Brisson FUN LT A–B1a P. Roualet Brisson et al.1971‑1972 169 60 Chambly La Croix où l‘on Prêche 2006 M. Friboulet HAB LT A2–A2/ B1 M. Fribou‑ let Friboulet 2011 170 60 Mont‑l‘Évêque Le Génétray 2020 P. Dutreuil HAB LT A2 D. Bardel Dutreuil 2022 171 77 Poincy Près le Pont de Trilport 2010 A. Poyeton HAB LT B J.‑M. Sé‑ guier Poyeton 2012 172 77 Villeneuve‑sous‑ ‑Dammartin Les Terres de Stains 2022 J. Blanchard HAB LT (A2–)B1 J.‑M. Sé‑ guier Blanchard, en cours 173 95 Roissy‑en‑France Le Poirier du Chou 1999 V. Gonzalez HAB LT A2 J.‑M. Sé‑ guier Gonzalez 2000 incisés au peigne, apparues à la fin du 6e siècle sont plus largement répandues, mais, dans ces premiers temps, elles paraissent le plus souvent associées à une vaisselle relativement fine. Parmi ces cas de peignage figurent entre autres des décors ondés qui caractérisent surtout la panse de situles se rapprochant ainsi du phénomène étudié. Le peignage constitue un procédé décoratif intéressant à distinguer, et surtout associé à l’espace culturel Aisne‑Marne. – Au sein des décors imprimés/modelés couvrants, des décors discontinus par impression à l’outil ou au doigt, avec ou sans déplacement de matière peuvent être distingués de décors discontinus modelés comme les picots. Toutefois, la frontière est parfois ténue et l’interpréta‑ tion n’est pas toujours aisée dans la mesure où les outils, sans doute en bois pour l’essentiel, ne 22 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 Fig. 3: Illustrations photographiques des techniques décoratives (photographies par L. Augier– Bourges Plus et D. Bardel, F. Di Napoli, M. Saurel, J.‑M. Séguier– Inrap). Les rectangles clairs représentent 1 cm. 23MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER nous sont pas parvenus et où les gestes demeurent à expérimenter. La nuance entre incision et impression est également quelque peu arbitraire et certains décors couvrants composés de traits allongés incisés/imprimés seront rapprochés des décors couvrants imprimés/modelés. Quoiqu’il en soit, ces décors bien caractérisés et apparemment concentrés entre les 6e et 4e siècles av. n. è dans le bassin versant de la Seine représentent les marqueurs principaux du phénomène décoratif qui est l’objet de notre propos. Sur un même vase, des procédés relevant de catégories distinctes peuvent être combinés. Ces combinaisons seront évoquées, mais chaque technique sera prise en compte séparément dans l’analyse quantitative. Outre le fait qu’il s’agit de mettre en évidence la fréquence res‑ pective des divers gestes, le corpus privilégie les ensembles domestiques, majoritairement composés de restes détritiques et les décors n’y sont que rarement connus dans leur intégralité. DÉSIGNER LE PHÉNOMÈNE Ainsi, sans présumer d’un éventuel rattachement ethnique ou culturel qui sera l’objet princi‑ pal de la discussion, le phénomène précoce étudié au cœur du Bassin parisien se caractérise principalement au travers de décors imprimés et/ou modelés couvrant l’essentiel de la panse des vases. On le désignera ainsi sous l’appellation techno‑stylistique de «décors couvrants imprimés/modelés». Le terme «plastique» a été écarté en raison d’une ambiguïté poten‑ tielle car il tend soit à renvoyer à l’idée d’un relief– cf. par exemple Zamboni 2021– qui n’est marqué que sur certains de ces décors, soit à renvoyer à un ensemble très large de décors par travail de la matière argileuse qui impliquerait également les tracés incisés– cf. par exemple Bardel– Saurel et al. 2017. LES DÉCORS COUVRANTS IMPRIMÉS ET MODELÉS AU FIL DU TEMPS Pour pallier les nuances dans les périodisations d’une région à l’autre et l’ancrage fluctuant en chronologie absolue, l’approche se fait par grandes étapes se recoupant aux marges. ENTRE LA FIN DU 6E ET LE PREMIER TIERS DU 5E SIÈCLE AV. N. È. – L’ÉMERGENCE D’UN PHÉNOMÈNE Entre environ –510 et –470/–460 (du Hallstatt D2/D3 au Hallstatt D3/La Tène A1), la céramique de la province hallstattienne occidentale est dominée par le style «vixéen» combinant diversement peinture rouge (voire noire) et barbotine. Cependant, on perçoit le dévelop‑ pement de décors modelés et imprimés. Ils paraissent concerner principalement une large zone centre‑orientale du Bassin parisien, et notamment le secteur du bassin de la Seine où se concentrent en majorité les décors peints, cependant les limites sont difficiles à cerner et demeurent floues (Fig.4). Vers le sud, ces décors semblent ponctuellement présents alors que des tendances bien distinctes prédominent comme l’usage du graphite dans le secteur de Bourges (Augier– Buchsenchutz– Ralston eds. 2007; Augier 2012). Différentes sources suggèrent qu’ils sont quasi absents du répertoire décoratif dans les régions septentrionales (et de rares exemples paraissent en lien avec une tradition plus ancienne cf. infra) et qu’ils ne font pas partie du répertoire décoratif dans les régions septentrionales: vers le nord‑est, dans le secteur de la confluence de l’Aisne et de la Vesle (Demoule– Desenne– Gransar 2009); vers le nord (Bardel et al. 2013/2014); vers le nord‑ouest dans la zone de confluence 24 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 de la Seine et de l’Eure (Delnef– Féret– Beurion 2018). Vers l’Est, la vallée de la Moselle en Lorraine ne paraît guère concernée, mais offre en particulier quelques cas de pots à impres‑ sions digitées couvrantes comme sur le site de la ZAC de Gondreville (Meurthe‑et‑Moselle) (Adam et al. 2011; Dubreucq– Bardel 2012). Fig. 4: Carte des principaux faciès décoratifs au cœur du Bassin parisien entre la fin du 6e et le milieu du 5e siècle av. n. è (du Hallstatt D2–D3 à La Tène A1) (d’après Bardel– Saurel et al. 2017). Le cadrage a été recentré sur la vallée de la Seine en lien avec le propos. Les limites de la zone de présence ponctuelle des décors couvrants imprimés/modelés sont discutées dans le texte. Dans l’aire principale, au cœur du bassin de la Seine et sur ses marges, les quelques décors imprimés/modelés peuvent être combinés à des décors appliqués– surtout de la peinture rouge en aplats– ou constituer le décor exclusif du vase (Fig.5). Le répertoire est peu varié et composé principalement de motifs modelés (pointes de diamant, picots) et d’impressions ponctuelles à l’outil (points, tirets, lunules…), parfois disposées en chevrons (tirets). Il en est ainsi dans la zone de confluence de la Seine et de l’Yonne, à Villes‑St‑Jacques «Le Bois d’Echa‑ las», Bazoches‑lès‑Bray «Le Canton» ou Écuelles «Charmoy» ou à Vix dans la haute vallée de la Seine. On retrouve une même tendance vers le nord‑est où les décors modelés tendent à prédominer à Bussy‑Lettrée «Cul de Sac», ou à Saint‑Martin‑sur‑le‑Pré dans la vallée de la Marne (Fig.5). Vers l’ouest, le site de Gonesse, dans la vallée de la Seine, a livré un fragment décoré de picots pincés et un autre de petites impressions (Louesdon, dans Bauvais et al. 2018). A Bazoches‑lès‑Bray, deux tessons documenteraient des techniques qui caractérisent le répertoire de La Tène A: Les impressions au peigne et les impressions en «grains de café». Ils proviennent d’une fosse polylobée dont l’unité chronologique ne peut être assurée et cette présence marginale ne permet pas d’attester une apparition précoce de ces procédés. 25MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER Fig. 5: Illustration du faciès décoratif dans la phase d’émergence entre la fin du 6e et le premier tiers du 5e siècle av. n. è. (Hallstatt D2/D3 au Hallstatt D3/La Tène A1) (dessins D. Bardel, J.‑R. Bourgeois, M. Friboulet, P. Pihuit, M. Saurel, Inrap). 32 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 ture/barbotine/tracés incisés, quelques incisions/peignages et des décors à l’effet plastique accentué. Les décors imprimés/modelés paraissent un peu plus fréquents que dans la vallée de la Marne ce qui suggère une diffusion assez précoce de ces décors par le cours de la Seine jusque dans cette zone de confluence Seine‑Oise, celle‑ci se situant aux marges nord‑ouest du phénomène considéré. Plus directement au nord de la concentration, le corpus céramique centré sur La Tène A2 à A2/B1 de Roissy‑en‑France «Le Poirier du Chou» dans la Plaine de France documente également un faciès voisin de celui de l’Aisne‑Marne et, par ailleurs, des restes de panses à décor imprimé couvrant sont présents dans plusieurs contextes. Fig. 10: Illustration du faciès décoratif des marges nord‑ouest du phénomène vers la seconde moitié du 5e siècle av. n. è. (La Tène A1 à La Tène A2/B1a)– les sites de Mont‑l’Évêque (60) et de Champagne‑sur‑Oise (95) (dessins D. Bardel, J.‑M. Séguier, Inrap). 33MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER DU 4E AU 2E SIÈCLE AV. N. È.: APERÇU SUR LES SUITES DU PHÉNOMÈNE Avec les faciès de La Tène B, le phénomène des décors imprimés/modelés se complexifie et il n’est pas dans notre propos d’en suivre toutes les ramifications. Toutefois, au cours de La Tène B1 dans la zone de concentration et aux marges, il se marque notamment par des modifications techniques accompagnées de nouveaux schémas décoratifs et entre autres de compositions parfois plus complexes. Dans un premier temps, le répertoire est surtout caractérisé par la diffusion rapide de l’usage du peigne pour les impressions, outil d’un emploi jusque‑là mar‑ ginal dans ce phénomène décoratif (alors que cet instrument était très utilisé dans les décors de l’espace Aisne‑Marne). La diffusion de cet instrument est bien illustrée dans la zone de confluence Seine‑Yonne– entre autres à Ville‑Saint‑Jacques, « Le Bois d’Echalas » et à Va‑ rennes‑sur‑Seine «Beauchamp» (Seine‑et‑Marne) (Séguier 2009)– ou vers l’est sur le site de Thaas«Les Bouchats» (Marne), voire vers l’ouest dans les pays de la Loire (Cornec et al. 2018) (Fig.11). Il est présent également plus au nord, par exemple, sur le site de Poincy «Près le Pont de Trilport» en basse vallée de la Marne. En plus des impressions au peigne, deux autres types de décors sont relativement fré‑ quents: les décors de chevrons imprimés/incisés et les impressions avec déplacement de matière sans doute faites au doigt (dans les deux cas, les gestes et instruments restent à expé‑ rimenter plus précisément). Par ailleurs, quelques motifs impressionnés et pincés notamment présents dans les régions septentrionales se rapprochent des décors en crêtes parallèles dits de «Kalenderberg» qui se diffusent au cours de La Tène B (Mariën 1961; Jacques– Rossignol 1996). Au cours de cette période, les décors imprimés/modelés figurent toujours pour l’essentiel sur des pots situliformes, même si les profils changent, conformément à l’évolution générale vers des formes plus arrondies et une individualisation d’encolures bien distinctes de la panse. Dans la plaine de France, le site de Villeneuve‑sous‑Dammartin, témoigne de la fréquence élevée des décors imprimés/modelés dans le nord de l’Île‑de‑France dans la première moitié du 4e siècle av. n. è. Cette dernière traduit un mouvement de diffusion vers le nord de cette tendance décorative qui caractérise ainsi les faciès de La Tène B au cœur du Bassin parisien (Marion 2004). Plus à l’ouest, le site d’Ymonville (Eure‑et‑Loir) marque au cours de La TèneB une diffusion de ces décors couvrant un peu plus loin vers le sud‑ouest que celle proposée dans la synthèse de 2017 et il confirme une bonne représentation dans ces secteurs des décors digités avec un relief assez marqué (Bardel– Saurel et al. 2017). Par la suite, les décors imprimés/modelés persistent parfois jusqu’au cœur du 2 e siècle (La Tène C2–D1a), mais les suites du phénomène paraissent prendre plusieurs formes dont nous n’évoquerons que les principales. Dans les régions du nord de la Gaule, le lien avec les profils situliformes ainsi que les procédés employés marquent un caractère traditionnel persistant, au moins jusque dans le 3e siècle (Bardel– Morel– Willems 2016). Les techniques restent assez diverses, mais on observe un certain appauvrissement des compositions faites d’aplats voire de chevrons. Dans le Sénonais et en Île‑de‑France, le répertoire paraît également s’ap‑ pauvrir et, en outre, les procédés sont moins diversifiés (impressions à l’outil et décors en «grains de cafés» au doigt et/ou à l’outil; zones décorées alternant avec des zones lisses), alors que le répertoire des supports s’élargit à des bouteilles et à des coupelles, ce qui traduit de notables changement techniques et culturels intervenus entre le milieu du 2e s. et celui du 1er s. av. n. è.; par ailleurs, les vases décorés selon cette technique sont rares (Séguier– Viand 2012). Ailleurs, ces décors sont diversement représentés comme, vers l’est, sur l’habitat d’Acy‑Romance (Ardennes) jusque dans la phase II correspondant pour l’essentiel à La Tène D1a (Saurel 2017). Au‑delà, à partir du dernier quart du 1er siècle av. n. è., ce phénomène ne semble pas avoir connu de postérité dans les régions occidentales de la Gaule. 34 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 Fig. 11: Illustration du faciès décoratif dans la première moitié du 4e siècle av. n. è (La Tène B1)– le cas du site de Thaas (Marne) (dessins M. Saurel, Inrap). 35MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER DISCUSSION LA CARACTÉRISATION DU PHÉNOMÈNE DÉCORATIF Dès le 5e siècle, quelques spécificités se dessinent. Elles sont: …d’ordre technique et stylistique… Les décors sont essentiellement couvrants et imprimés et/ou modelés, parfois associés à des décors peints. Les décors moins couvrants ou des procédés reposant notamment sur les tracés incisés ne peuvent être pris en compte dans les régions du nord de la Gaule, no‑ tamment au 5e siècle, et largement encore par la suite car ils caractérisent des produits et aires distinctes, même s’il existe parfois un recoupement. Les deux techniques décoratives concernées, l’impression et, plus encore le modelage, figurent parmi les plus spécifiques pour Fig. 12: Deux exemples aux techniques contrastées dans une période précoce entre la fin du 6e et le cœur du 5e siècle av. n. è. (Hallstatt D2/D3 à La Tène A1)– Saint‑Martin‑sur‑le‑Pré (modelage) et La Veuve (Impressions à la tige creuse et peinture rouge) (Marne) (dessins et photos M. Saurel, Inrap). 36 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 la céramique, et notamment la céramique non tournée avec une paroi relativement épaisse. Ces décors ne semblent pas pouvoir puiser leur inspiration dans le domaine de la vaisselle en métal et/ou en matière organique ou dans le répertoire lié à d’autres supports d’expression. La diffusion semble ainsi s’être faite par «emprunt de traits techniques» relevant d’interactions spécifiques au monde de la céramique, mais il reste à étudier la forme de cette diffusion ce qui passe en particulier par une analyse technique plus poussée des vases et des décors avec entre autres le recours à l’expérimentation (Roux 2017). Si globalement, les décors imprimés/modelés ne paraissent pas présenter de difficul‑ tés techniques particulières, le corpus traduit, dès sa phase initiale une grande variabilité. Certaines céramiques paraissent d’aspect assez rudimentaire alors que d’autres semblent techniquement plus élaborées, par exemple, pour la période précoce, dans le cas de combi‑ naison avec des décors appliqués (Fig.12). Au sein des corpus, et d’un ensemble à l’autre, les variations dans la composition de la pâte (aux inclusions souvent visibles, parfois pluri‑milli‑ métriques) paraissent traduire une production peu spécialisée au sein d’unités de fabrication multiples. La composition des pâtes reflète des particularités propres à l’environnement des sites renvoyant à l’exploitation des ressources locales. Des diffusions à l’échelon supra‑local ne sont pas à exclure, mais seule une étude plus poussée des techniques et de cette composition permettrait d’aborder cette question. La façon dont les motifs se développent, essentiellement sur la panse des récipients et parfois seulement sur la partie médiane, pourrait éventuellement entretenir un rapport avec l’usage, ces décors pouvant, le cas échéant, assurer une bonne préhension de l’objet, voire, en fonction des cas, en modifier les propriétés thermiques. Cependant une panse relativement rugueuse peut être obtenue par des procédés plus rapides– comme un simple lissage avec ou sans engobe argileux, un peignage…– et c’est d’ailleurs le cas pour les pots culinaires, non décorés ou ornés d’un simple rang de motifs. Ainsi, les motifs répétitifs couvrants imprimés/ modelés, sans relever d’une technique élaborée, marquent un certain investissement dans l’exécution de décors et sont sans doute porteurs d’une signification culturelle, même si celle‑ ci nous échappe (Roux 2017). …morphologiques, voire fonctionnelles… Les formes concernées sont avant tout des pots plus ou moins trapus à large embouchure de profils «situliformes» et apparentés. Ils sont parfois presque arrondis et les profils les plus anciens ou ceux des 4e et 3e siècles paraissent entre autres moins standards que les formes carénées s’affirmant dans la seconde moitié du 5e siècle voire au tout début du siècle suivant. Le lien entre ces formes et les décors imprimés/modelés ne se dissout, partiellement, que vers la fin de la période de production. Ces profils simples et stables à large embouchure, à la capacité généralement modérée, de quelques litres tout au plus (cf. 4,2 litres pour l’un des plus grands exemplaires comme celui de Faux‑Fresnay; Fig.13; cf. Fig.7), recoupent la tendance mise en évidence dans la famille des pots «communs rugueux» potentiellement destinée à la préparation culinaire (Saurel 2017). Toutefois, au 4e siècle dans l’Aisne‑Marne où ces décors figurent plus souvent qu’auparavant, les vases décorés dans ce style font partie, comme dans la nécropole de Beine,L’Argentelle (Marne), des objets sélectionnés pour être déposés dans les sépultures, alors que les pots culinaires n’y figurent que très marginale‑ ment (Morgen– Roualet 1975; 1976). Par ailleurs, les très rares traces sombres signalées sur les vases à décors couvrants et les quelques accidents de la coloration n’apparaissent pas spécifiques à un usage pour cuire, peu vraisemblable en outre si l’on considère les finitions et décors de la panse. 37MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER Fig. 13: L’ensemble de céramiques au fond du silo de Faux‑Fresnay (dessins M. Saurel et photo S. Loiseau, Inrap). Le volume est évalué pour un remplissage à 1 cm du bird supérieur. Ces pots au décor couvrant imprimé/modelé se rattachent plus vraisemblablement à la vais‑ selle de service et peut‑être plus spécifiquement à la vaisselle de préparation/consommation des boissons, et en particulier des boissons alcoolisées si l’on considère entre autres le parallèle avec les situles en métal (Delnef 2004; 2005). Une situle ainsi décorée figure dans un assem‑ blage d’exception, le rejet de quelques contenants relativement grands dans le fond du silo 2004 de Faux‑Fresnay impliquant également une jarre commune à desquamations intérieures renvoyant potentiellement à la fabrication des boissons fermentées voire à d’autres contenus agressifs qui restent à définir (cf. Fig.13) (Saurel 2017; Saurel et al. 2021). La paroi interne de la situle présente également une érosion, voire des lacunes, vraisemblablement souvent en lien avec ce type de contenus, mais la quantification des traces reste à faire car leur présence n’est pas systématiquement documentée dans le corpus. Concernant la Champagne, pour de 38 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 multiples pots au décor imprimé/modelé observés, seuls quelques cas de porosité intérieure et de lacunes fiables ont été relevés, voire des cas d’érosion plus réguliers, mais rien de sys‑ tématique, marquant possiblement un usage diversifié (contenus également non agressifs), voire des usages de faible durée (n’ayant pas le temps de marquer la paroi intérieure du vase) pour des contenants de capacités plutôt modérées. Par contraste, la fréquence de ces traces, et en particulier des desquamations, semble sensiblement plus élevée dans le cas de plus grands contenants– et notamment de jarres communes (très grands récipients d’au moins 9 litres de contenance) et à l’embouchure plutôt resserrée– ou de récipients fins à la capacité modérée, mais de profils distincts (pots à l’embouchure resserrée voire pots ouverts plus ou moins «tulipiformes»). Cela relève sans doute d’un usage nuancé, en cours d’analyse, de ces différentes familles de contenants au sein de la vaisselle employée plus particulièrement pour la préparation et la consommation des boissons. Qu’en est-il d’une spécificité sénone? Sur quelques générations, entre le milieu du 5e siècle et le milieu du 4e siècle, les décors imprimés/modelés paraissent bien avoir constitué un phénomène concentré spatialement et propre à une zone médiane du bassin de la Seine. La portion de la vallée allant de la confluence Seine‑Aube vers l’Est, à la confluence Seine‑Yonne vers l’ouest est au cœur du phénomène, de même sans doute que la basse vallée de l’Yonne et les corpus des régions alentours vers l’est et le sud marquent des zones limites. Vers le nord‑ouest, le phénomène paraît se diffuser en aval de la Seine et la zone de confluence de la Seine et de l’Oise appartient aux marges du phénomène avec une documentation qui demanderait à être étoffée, pour mieux appréhender les temps de la diffusion dans le nord de l’Île‑de‑France. Pour cette période du second âge du Fer, il est possible de s’interroger sur la question d’une relation entre ce phénomène décoratif localisé et l’émergence de nouveaux réseaux, consé‑ cutive à l’effondrement des résidences princières et au délitement du tissu économique du monde hallstattien occidental. La mise en place, sur un fonds ancien, de nouveaux équilibres pourrait préfigurer l’ancrage territorial des peuples gaulois tel qu’il peut être restitué, avec des marges floues il est vrai, trois siècles plus tard sur la base d’une documentation diversifiée (textes antiques, monnayage, données épigraphiques, etc.). Si l’on ose ce parallèle, dans la suite d’une approche initiée par D. Bardel, il semble bien que ce phénomène décoratif soit concentré sur ce qui constituera plus tard le cœur du territoire attribué aux Sénons (Bardel 2012; Bardel– Saurel et al. 2017) (Fig.14). Entre autres, vers l’est, la zone de marge du phénomène à l’approche de la vallée de la Marne semble coïncider avec ce qui apparaîtra comme une zone de confins entre Sénons et Rèmes et les nuances propres au faciès de la plaine de Troyes (Parc Logistique de l’Aube) renvoient peut‑être à une composante «tricasse» liée à un espace qui sera sous domination sénone à la fin de l’indépen‑ dance, si l’on en juge entre autres par la question du monnayage et par les réseaux économiques (Kasprzyk et al. 2015; Ahü‑Delor et al. 2021). Vers le sud‑ouest, à l’approche des vallées de la Loire, du Loir et de l’Eure, la zone limite préfigurerait l’interface avec le territoire carnute. De même, s’il est assuré que les futurs territoires des Parisii et des Meldes s’inscrivent dans la zone d’extension des décors imprimés/modelés, les nuances chronologiques suggèrent un mouvement de diffusion vers le nord à partir du territoire sénon au tournant des 5 e et 4 e siècles, mais la documentation demande encore à être étoffée pour le démontrer. 39MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER Fig. 14: Projection de la zone de concentration des décors imprimés/modelés au moment du pre‑ mier épanouissement vers la seconde moitié du 5e siècle av. n. è. (La Tène A1/A2 à La Tène A2/ B1a) sur le fond de carte des limites hypothétiques du territoire sénon à la fin de l’âge du Fer (restituées par la méthode régressive à partir des limites des diocèses médiévaux et en incluant les données épigraphiques cf. Kasprzyk– Nouvel– Hostein 2012; Nouvel 2016). Les sites utilisés pour mettre en évidence cette concentration sont localisés (cf. Fig. 6) et les numéros renvoient au tableau des sites (cf. Fig. 2). CONCLUSION Un répertoire décoratif original aisément caractérisable paraît ainsi pouvoir être suivi dans sa continuité au second âge du Fer, mais plusieurs étapes se dessinent. Son histoire commence vers le début du 5e siècle av. n. è. par la diffusion marginale dans la province hallstattienne occidentale de décors imprimés/modelés au sein d’une production céramique encore dominée par les décors à la peinture rouge et à la barbotine très en faveur jusqu’au cœur du 5 e siècle. Dès cette période, le cœur du bassin de la Seine paraît particulièrement concerné. Il existe aussi d’emblée une certaine corrélation entre support (des pots plus ou moins trapus à l’embouchure large) et décor imprimé/modelé. Elle n’exclut pas une pluralité de facture des décors ce qui témoigne d’une production peu spécialisée– et, d’après un premier examen des pâtes, ne cir‑ culant que peu– et souligne la complexité de cette relation support/décor. Ce lien pourrait‑il s’expliquer par un usage spécifique dans le cadre de la consommation des boissons?, ou ne 40 STUDIA HERCYNIA XXVIII/1 réside‑t‑il pas plutôt entre la simplicité de mise en forme de pots à la morphologie élémen‑ taire (large embouchure, profil biconique) et l’exécution de décors tout aussi peu complexes? Dans la seconde moitié du 5e siècle, la concentration de ces décors dans la moyenne vallée de la Seine marque la première phase d’épanouissement de ce style. Localisée aux marges occidentales de la zone des résidences princières, cette concentration est sans doute à mettre en relation avec l’émergence de nouveaux réseaux sociaux, économiques et culturels qui se substituent à ceux de la période précédente. Il est permis de se demander si la distribution privilégiée de ces décors dans la moyenne vallée de la Seine ne contribue pas à témoigner de l’émergence d’une entité culturelle que l’on a du mal à nommer, mais qui coïncide peu ou prou avec l’emprise des territoires de la future cité des Sénons. Les territoires des Parisii et des Meldes seront également concernés, mais peut‑être essentiellement à partir du tournant des 5e et 4e siècles. Encore bien perceptible du 4e au milieu du 3e s. av. n. è., cette tradition orne‑ mentale semble se prolonger dans cet espace géographique jusqu’aux 2e–1er siècle av. n. é. Du 4e au 2e siècle, le mode de diffusion de ce phénomène pourrait témoigner d’un tissu de liens économiques et culturels unissant les populations occupant la moyenne vallée de la Seine et les basses vallées de l’Oise et de la Marne, voire au‑delà vers le nord et l’est. Cette question mériterait une approche multidisciplinaire touchant à divers aspects de la société. Il reste à s’interroger sur le fait de savoir dans quelle mesure l’enjeu de ce style décoratif se restreint à la zone étudiée ou s’il intègre, et de quelle manière, une problématique plus vaste au sein de l’Europe celtique. La fréquence des décors imprimés/modelés dans la moyenne vallée de la Seine dans la seconde moitié du 5e siècle (alors que les décors géométriques incisés marquent le cœur de l’espace culturel «Aisne‑Marne»), conduit naturellement à s’interroger sur le lien entre ces décors et une culture «sénone», et, par extension, sur une relation potentielle entre les mouvements historiques des Gaulois sénons au 4e siècle et l’émergence des décors couvrants imprimés/modelés dans la péninsule italique (Zamboni 2021). Ce questionnement dépasse largement le cadre de notre propos et exigera une démarche de longue haleine incluant, entre autres, une comparaison plus précise des techniques décoratives représentées dans les différents espaces culturels. D’ores et déjà, la présence de décors apparentés à une période haute dans des régions plus orientales montre, s’il en était besoin, que l’histoire de ces décors «rudimentaires» n’est nullement linéaire au cours de l’âge du Fer (cf. Mangel et al. 2024). BIBLIOGRAPHIE Adam et al. eds. 2011 = Adam, A.‑M.– Deffressigne, S.– Koenig, M.‑P.– Lasserre, M. eds.: La céramique d’habitat du Bronze final IIIb à La Tène A en Alsace et en Lorraine. Essai de typo-chronologie. Revue Archéologique de l’Est Supp. 29. Dijon. Ahü‑Delor et al. 2021 = Ahü‑Delor, A.– Mahé‑Hourlier, N.– Saurel, M.– Séguier, J.‑M.– Testard, P.: La céramique dans la vallée de la Seine entre Troyes et Montereau‑Fault‑Yonne du IIe siècle avant notre ère au XI e siècle de notre ère. Continuité et variabilité des processus techniques et décoratifs. In: Dohrmann– Riquier– Odille eds. 2021, 326–341. Augier, L. 2012: Étude des productions céramiques de l’âge du fer dans le Berry, du Hallstatt C à la Tène B2/C1. Des hommes et des pots. Thèse de doctorat. Paris, Université Paris I Panthéon‑Sorbonne. Augier, L.– Buchsenchutz, O.– Ralston, I. eds. 2007: Un complexe princier de l’âge du Fer. L’habitat du promontoire de Bourges (VIe– IVe s. av. J.-C.). Revue Archéologique du Centre de la France Supp. 32– Bituriga, Monographie 2007/3. Bourges– Tours. 41MARION SAUREL– DAVID BARDEL– FRANCESCA DI NAPOLI– JEAN-MARC SÉGUIER Augier et al. 2013 = Augier, L.– Balzer, I.– Bardel, D.– Deffressigne, S.– Bertrand, E.– Fleischer, F.– Ho‑ pert‑Hagmann, S.– Landolt, M.– Mège, C.– Mennessier‑Jouannet, C.– Roth‑Zehner, M.– Saurel, M.– Tappert, C.– Thierrin‑Michael, G.– Tikonoff, N.: La céramique façonnée au tour. Témoin privilégié de la diffusion des techniques au Hallstatt D et à La Tène A–B1. In: A. Colin– F. Verdin (eds.): Mobilité des personnes, migration des idées, circulation des biens en Europe à l’Âge du Fer. Actes du 35e colloque de l’AFEAF tenu à Bordeaux en 2011. Aquitania 30. Bordeaux, 563–594. Baray, L. ed. 2018: Les Sénons. Archéologie et histoire d’un peuple gaulois. Gand. Bardel, D. 2009: Les vaisseliers céramiques des fouilles anciennes de Vix «Le Mont‑Lassois» (Côte‑d’Or). Les vaisseliers céramiques protohistoriques (Bronze final IIIb, Hallstatt D et La Tène C/D). Classification typologique et caractérisation chronologique. In: Chaume ed. 2009, 69–152. Bardel, D. 2012: Société, économie et territoires à l’âge du Fer dans le Centre-Est de la France. Analyse des corpus céramiques des habitats du Hallstatt D– La Tène A (VII e –V e siècle av. J.-C.). Doctorat d’archéologie sous la direction de J.P. Guillaumet et P. Barral. Université de Bourgogne. Dijon. Bardel et al. 2013/2014 = Bardel, D.– Buchez, N.– Henton, A.– Leroy‑Langelin, E.– Sergent, A.– Gutierrez, C.: Du répertoire hallstattien au répertoire laténien dans le Nord de la France. Première analyse typolo‑ gique, chronologique et culturelle des corpus céramiques du Hallstatt D à La Tène A1 (VIIe–Ves. av. J.‑C.). Revue du Nord 403 (2013/5), 143–192. Bardel, D.– Morel, A.– Willems, S. 2016: Chronologie des faciès mobiliers du Cambrésis de La Tène moyenne au début de l’époque romaine. In: G. Blancquaert– F. Malrain (eds.): Evolution des sociétés gauloises du second âge du Fer, entre mutations internes et influences externes. Actes du 38e colloque interna‑ tional de l’AFEAF tenu à Amiens du 29 mai au 1er juin 2014. Revue Archéologique de Picardie, n° spécial 30. Amiens, 495–520. Bardel et al. 2021 = Bardel, D.– Coquinot, Y.– Gandolfo, N.– Saurel, M.: La singularité d’une vaisselle «tour‑ née» dans le paysage culturel et environnemental du bassin versant de la Seine aux VI e et V e siècles avant notre ère. In: Dohrmann– Riquier– Odille eds. 2021, 298–309. Bardel– Saurel et al. 2017 = Bardel, D.– Saurel, M.– Augier, L.– Delnef, H.– Desenne, S.– Di Napoli, F.– Labeaune, R.– Maitay, C.: Géographie culturelle de la céramique décorée entre le VIe et le IVe s. a.C. In: Marion et al. eds. 2017, 187–230. Bauvais et al. 2018 = Bauvais, S.– Auxiette, G.– Louesdon, É.– Monchablon, C.: Un établissement rural de la transition Hallstatt final/La Tène ancienne à Gonesse « Zac des Tulipes Sud » (Val‑d’Oise). Revue Archéologique d’Île-de-France Supp.5, 59–111. Bocquillon et al. 2009 = Bocquillon, H.– Saurel, M.– Dunikowski, C.– Yvinec, J.‑H.: Habitats et zones d’activités à Vrigny (Marne) à la fin du premier âge du Fer. In: J. Vanmoerkerke (ed.): Le bassin de la Vesle du Bronze final au Moyen Age. À travers les fouilles du TGV Est. Bulletin de la Société Archéologique Champenoise 102/2. Reims, 82–152. Boulenger, L. 2005: Occupations du premier et du second âge du Fer sur le plateau de Sénard (Seine‑et‑ Marne). Cadre et données récentes sur la commune de Lieusaint. In:O. Buchsenschutz– A. Bulard– T. Lejars (eds.): L’âge du Fer en Île-de-France. Actes du 26e colloque de l’AFEAF, thème régional. Revue Ar‑ chéologique du Centre de la France, Supp. 26. Tours, 127–144. Brisson et al. 1971–1972 = Brisson, A.– Hatt, J.‑J.– Roualet, P.: Le cimetière gaulois La Tène Ia du «Mont‑Gra‑ vet» à Villeneuve‑Renneville (Marne). Mémoires de la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne 86 (1971), 43, pl. I–XXXIII et 87 (1972), 7–48. Cabanillas de la Torre, G. 2022: Arts celtiques en Bretagne. Chronologie, esthétique et fonctions sociales de l’estampage sur céramique au second âge du Fer. Rennes. Chaume, B. ed. 2009: La céramique hallstattienne de France orientale. Approches typologique et chrono-culturelle. Actes du colloque international, Dijon, 2006. Dijon.