La diachronie du prétérit occitan à la lumière des sources textuelles
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La diachronie du prétérit occitan àla lumière des sources textuelles Louise Esher (CNRS, LLACAN) ABSTRACT The preterite (reflex of Latin perfect indicative) undergoes extensive analogical remodelling in the history of Occitan varieties. The substance of the individual changes (introduction of arhotic consonant, loss of stress alternation, generalisation of athematic mid vowel, spread of velar-final stems) can be discerned by comparing mediaeval and modern inflectional forms; for both periods, inflectional forms exhibit ahigh degree of consistency across geographic areas. In order to date the changes, this study examines preterite forms attested in historical documents produced from the fourteenth to the eighteenth century in two regions within the Languedoc dialect area (Albigeois/ Quercy/Rouergue; Montpellier/Béziers). The consistency of the dates obtained supports the hypothesis of ashared sequence of changes applying to all varieties. KEYWORDS analogical change; Occitan; old conditional; preterite; verb inflection RÉSUMÉ Le prétérit (réflexe du parfait en latin) fait l’objet de nombreuses réfections analogiques dans la diachronie des parlers occitans. La substance de ces évolutions (introduction d’une consonne rhotique, perte d’alternances accentuelles, généralisation d’une voyelle thématique moyenne, extension lexicale de thèmes en vélaire) se discerne en confrontant les flexions médiévales aux flexions contemporaines ; aux deux époques, les flexions présentent une forte cohérence entre les différentes aires géographiques. Afin de dater ces évolutions, la présente étude examine les attestations du prétérit dans des sources textuelles produites entre le XIVe siècle et le XVIIIe siècle dans deux zones de l’aire languedocienne (Albigeois/Quercy/Rouergue ; Montpellier/Béziers). La cohérence des datations confirme l’hypothèse d’une suite d’évolutions commune àl’ensemble des parlers. MOTS-CLÉS ancien conditionnel ; flexion verbale ; occitan ; prétérit ; réfection analogique DOI https://doi.org/10.14712/18059635.2021.2.1 1 INTRODUCTION Dans les parlers occitans, les formes fléchies du prétérit sont connues pour avoir subi de nombreuses réfections analogiques entre la langue médiévale et les parlers contemporains (Ronjat 1937: 176–181, Bybee et Brewer 1980, Casagrande 2011: 172–198, Maiden 2018: 50, Wheeler 2011, Wheeler 2012, Esher 2015, 2016, 2021 ; section 2).1 Dans 1 Je remercie Xavier Bach et Frank Floricic ainsi que deux relecteurs anonymes pour leurs commentaires constructifs. Toute erreur ou omission demeure la responsabilité de l’auteur.
116 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 la littérature scientifi que, de telles analogies sont interprétées comme traduisant la structuration cognitive des paradigmes fl exionnels (Bybee et Brewer 1980, Esher 2016). La chronologie relative des évolutions est pourtant peu connue, ce qui constitue un obstacle pour identifi er précisément la directionnalité des analogies et la nature des relations qui les sous-tendent. La présente étude apporte des éléments de datation empirique, en examinant les attestations du prétérit dans des textes historiques produits du XIVe au XVIIIe siècle (section 3) dans deux zones de l’aire languedocienne (Alibèrt 1976, Figure1) : la région de Montpellier et de Béziers dans l’actuel département de l’Hérault (section 4), et la région albigeoise, quercynoise et rouergate qui correspond aux actuels départements de l’Aveyron, du Lot et du Tarn, avec une partie du Tarn-et-Garonne (section 5). La confrontation des datations obtenues, pour les deux zones entre elles, et avec des datations avancées pour d’autres parlers occitans, révèle des continuités aréales pour certaines évolutions et des discontinuités pour d’autres, qui refl ètent respectivement des évolutions analogiques communes et des évolutions indépendantes (section 6). Pour les analyses diachroniques des systèmes fl exionnels, l’étude d’attestations historiques est envisagée comme complémentaire de la reconstruction comparative des évolutions, basée sur l’examen de données comparatives en synchronie et des descriptions de la langue médiévale : l’une apporte des détails partiels qui servent de points d’ancrage concrets dans le temps et l’espace, l’autre des visions globales qui permettent de contextualiser et de généraliser (conclusions, section 7). Figure 1.Aire languedocienne (Alibèrt 1976), et localités citées dans la présente étude.
LOUISE ESHER 117 2 LA FLEXION DU PRÉTÉRIT OCCITAN EN PERSPECTIVE HISTORIQUE ET COMPARATIVE 2.1 LA FLEXION DU PRÉTÉRIT EN OCCITAN MÉDIÉVAL Le système flexionnel classique exposé dans les grammaires et manuels de l’occitan médiéval (ex. Anglade 1921, Skårup 1997) est établie d’après des œuvres littéraires et surtout administratives, produites en grande partie dans l’aire albigeoise et rouergate. Dans ce système, il convient de distinguer trois types principaux de prétérits (Tableau 1). portar, I ‘porter’ vendre, III ‘vendre’ partir, IV ‘partir’ èsser ‘être’ faire ‘faire’ venir ‘venir’ saber ‘savoir’ 1sg porti[ɛ]i vendi[ɛ]i parti fui fis,fezi vinc, vengui saup, saubi 2sg porti[ɛ]st vendi[ɛ]st partist fust fezist venguist saubist 3sg port[ɛ]t, -[ɛ]c vend[ɛ]t, -[ɛ]c parti, -it, -ic fo(n) fétz venc saup 1pl port[e]m vend[e]m partim fom fezem venguem saubem 2pl port[ɛ]tz vend[ɛ]tz partitz fotz fezetz venguetz saubetz 3pl port[ɛ]ro(n) vend[ɛ]ro(n) partiro(n) foro(n) feiro(n) vengro(n) saubro(n) Tableau 1.Paradigmes illustratifs du prétérit en occitan médiéval (Anglade 1921: 294, Skårup 1997: 110–116). Le type le plus représenté au niveau du lexique est celui des prétérits dits “parfaits faibles” (dont toutes les formes personnelles portent l’accent tonique sur la désinence) en /ɛ/, /e/ (ex. portar ‘porter’, vendre ‘vendre’, Tableau 1). Ce type trouve son origine dans la série de désinences en -dedī, -dedistī, etc., étymologique dans les parfaits des lexèmes dare ‘donner’, uendere ‘vendre’ ainsi que leurs composés (voir Wheeler 2012 pour le détail des évolutions diachroniques), et se voit étendre par analogie morphologique àla quasi-totalité des verbes issus des conjugaisons latines I(ex. cantāre ‘chanter’) et III (ex. mittere ‘mettre’). Un second type de prétérits faibles concerne les réflexes de la conjugaison latine IV (ex. audīre ‘entendre’). Ces lexèmes présentent une série de désinences en /i/ qui continue directement la série régulière du latin (ex. partir ‘partir’, Tableau 1). Il convient de noter l’absence d’augments /iɡ/ ou /isk/ tels que présents dans les parlers contemporains (Esher 2016). Le troisième groupe est celui des ‘parfaits forts’, des prétérits dont certaines formes portent l’accent tonique sur la désinence, d’autres sur le radical : les formes susceptibles d’être accentuées sur le radical, pour des raisons d’évolution phonologique régulière, sont la première personne du singulier, la troisième personne du singulier et la troisième personne du pluriel. Les parfaits forts proviennent principalement des parfaits en -uī et des parfaits sigmatiques en latin (Ronjat 1937: 177–178), et présentent divers schémas d’alternance radicale (Tableau 1). Pour les trois groupes, seules les formes de troisième personne du pluriel présentent une consonne rhotique dans leur désinence (réflexe de -ērunt), confor-
118 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 mément àce qui était le cas en latin. Pour les séries faibles, des désinences en -c aussi bien qu’en -t sont attestées àla troisième personne du singulier : celles en -t remontent aux formes en -dedit (Wheeler 2011: 198, 2012: 20); alors que celles en -c sont analogiques, empruntant la vélaire finale aux parfaits forts de certains lexèmes (Ronjat 1937: 178, Wheeler 2011: 198). 2.2 LA FLEXION DU PRÉTÉRIT DANS LES PARLERS LANGUEDOCIENS Le Tableau 2 présente des formes illustratives du prétérit pour les parlers languedociens (Salvat 1951), correspondant aux formes médiévales du Tableau 1. Ala différence du système médiéval, il existe désormais une série unique de flexions commune àtous les lexèmes : la troisième personne du singulier se termine en -èt (/ˈɛt/), avec l’accent principal sur la finale, comme dans les parfaits faibles en /ɛ/ de la langue médiévale, tandis que les autres personnes portent l’accent principal sur la pénultième et présentent une flexion en -èr- (/ˈɛɾ/). L’extension de la flexion en -èràl’ensemble des autres personnes représente une évolution analogique qui implique non seulement la troisième personne du pluriel du prétérit (seule source envisagée par Bybee et Brewer 1980, dont l’étude du prétérit occitan ne prend en compte aucun autre tiroir), mais également l’ancien conditionnel (réflexe en occitan médiéval du plus-que-parfait de l’indicatif en latin, ex. cant[ɛ]ra < cantāueram ‘j’avais chanté’, cant[ɛ]ran < cantāuerant ‘ils avaient chanté’, avec des formes en -ràtoutes les personnes). L’ancien conditionnel est identifié comme source plausible des formes en -rdu prétérit en raison de la proximité formelle des deux tiroirs (radical issu du perfectum latin, présence de -r-), ainsi que d’une corrélation aréale entre conservation de l’ancien conditionnel et absence de la flexion -èrau prétérit, et de l’emploi du prétérit avec une valeur de conditionnel dans certains parlers (voir Ronjat 1937: 181, Allières 1971: 255, Esher 2021). Une distinction formelle entre les verbes issus de la classe IV et ceux issus des classes Iet III est conservée, mais exprimée au moyen d’un augment -ig(u)- (/iɡ/) atone qui précède les exposants généralisés du prétérit. La diversité flexionnelle des lexèmes qui présentaient des prétérits forts dans la langue médiévale s’est également réduite : il ne persiste plus aucune alternance d’accentuation ni de radical entre les différentes personnes d’un même lexème. La vélaire caractéristique des prétérits (et des imparfaits du subjonctif) de certains lexèmes s’est généralisée aux prétérits (et aux imparfaits du subjonctif) des verbes issus de la classe IV latine comme àplusieurs autres lexèmes qui présentaient autrefois des prétérits forts. La distribution paradigmatique et lexicale des exposants illustrée dans le Tableau2 se retrouve dans la quasi-totalité des parlers occitans languedociens, avec des différences localisées de désinences personnelles ou de réalisation phonétique (voir ex. Ronjat 1937: 258–270, Alibèrt 1976: 118 ; les systèmes des parlers de Toulouse, Ariège et Lozère, qui connaissent des évolutions distinctes, n’entrent pas dans le cadre de cette étude). Atitre d’illustration, le Tableau 3 présente des formes de prétérit pour les deux classes flexionnelles majeures (réflexes des classes latines Iet IV) dans les parlers de Sénaillac-Lauzès dans le Lot (Sibille 2015: 136, 139), Graulhet dans le Tarn (Lieutard 2004: 228–229), le Rouergue (actuel département de l’Aveyron ; Constans 1880: 110), et Pézenas dans l’Hérault (Mâzuc 1899: 90, 140).
LOUISE ESHER 119 cantar, I ‘chanter’ batre, III ‘battre’ finir, IV ‘finir’ èsser ‘être’ far ‘faire’ venir ‘venir’ saber ‘savoir’ 1sg cantèri batèri finiguèri foguèri faguèri venguèri sapièri 2sg cantères batères finiguères foguères faguères venguères sapières 3sg cantèt batèt finiguèt foguèt faguèt venguèt sapièt 1pl cantèrem batèrem finiguèrem foguèrem faguèrem venguèrem sapièrem 2pl cantèretz batèretz finiguèretz foguèretz faguèretz venguèretz sapièretz 3pl cantèron batèron finiguèron foguèron faguèron venguèron sapièron Tableau 2.Paradigmes illustratifs du prétérit languedocien (Salvat 1951: 90–92, 95–96, 102, 110). Les systèmes flexionnels de ces parlers présentent logiquement une certaine diversité au niveau des réalisations phonétiques et des désinences : par exemple, les parlers de Sénaillac-Lauzès et de Graulhet ont une première personne du singulier en [i], alors que ceux du Rouergue et de Pézenas l’ont en [e]. Les parlers du Rouergue et de Pézenas ont également une deuxième personne du singulier en [ɔs], tandis que le parler de Graulhet présente [es], et que celui de Sénaillac connaît une variation morphologique entre [ɔ(ʃ)] et [e(ʃ)] en plus de la réalisation variable de la sifflante finale (voir Sibille 2015:30–32) ; dans ce dernier parler, le [t] final de la troisième personne du singulier peut s’amuïr. Pour ce qui est de l’augment -igdes prétérits de classe IV, sa réalisation varie entre [iɡ], [iɣ] et [i] àcause de la lénition régulière des plosives intervocaliques (voir aussi Esher 2016). Cependant, les grandes lignes structurales concernant l’inventaire d’exposants ainsi que la répartition paradigmatique et lexicale des exposants sont d’une cohérence remarquable. Les quatre variétés présentent le même schéma accentuel, la même opposition entre flexion -èt àla troisième personne du singulier et flexion -èraux cinq autres personnes, et la même distinction de classe flexionnelle au moyen d’un exposant caractéristique -igpour la classe IV. Le haut degré de cohérence entre ces systèmes permet d’avancer l’hypothèse d’une évolution qui leur serait commune. Sénaillac-Lauzès (Lot) Graulhet (Tarn) Rouergue/Aveyron Pézenas (Hérault) dintrar ‘entrer’ florir ‘fleurir’ parlar ‘parler’ sortir ‘sortir’ oimá ‘aimer’ finí ‘finir’ aimá ‘aimer’ sarcí ‘repriser’ 1sg dinˈtrɛɾifluriˈɛɾiparˈlɛri surtiˈɣɛri oimère finiguère aimêre sarciguêre 2sg dinˈtrɛɾe(ʃ)fluriˈɛɾe(ʃ)parˈlɛres surtiˈɣɛres oimèros finiguèros aimêros sarciguêros 3sg dinˈtrɛ(t) fluriˈɛ(t) parˈlɛtsurtiˈɣɛtoimèt finiguèt aimêt sarciguêt 1pl dinˈtrɛɾen fluriˈɛɾen parˈlɛren surtiˈɣɛren oimèrem finiguèrem aimêren sarciguêren 2pl dinˈtrɛɾe(ʃ)fluriˈɛɾe(ʃ)parˈlɛres surtiˈɣɛres oimères finiguères aimêres sarciguêres 3pl dinˈtrɛɾufluriˈɛɾuparˈlɛru surtiˈɣɛru oimèrou finiguèrou aimêrou sarciguêrou Tableau 3.Paradigmes du prétérit pour les réflexes des conjugaisons latines Iet IV dans quatre parlers languedociens ; la transcription API et la forme orthographique sont celles des sources respectives. Sibille (2015:136) note également des formes de deuxième personne du singulier [dinˈtrɛɾɔ(ʃ)], etc. Constans (1880:110) donne également une série complète finière, finièros, etc.
120 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 2.3 FLEXION DU PRÉTÉRIT DANS LES PARLERS RHODANIENS, NIÇOIS ET ALPINS De nombreuses caractéristiques du système flexionnel décrit dans la section 2.2 se retrouvent également dans les parlers rhodaniens, niçois et alpins (Tableau 4). L’ensemble de ces parlers présente une série de flexions commune aux prétérits de tous les lexèmes, caractérisée en général par la présence d’une consonne rhotique àtoutes les formes personnelles du prétérit sauf la troisième personne du singulier ([t] ou [k] final), et d’une voyelle moyenne ([ɛ] tonique aux personnes du singulier et àla troisième personne du pluriel ; [e] atone àla première personne du pluriel et la deuxième personne du pluriel, dont les formes sont accentuées sur la finale). Dans les parlers rhodaniens, les réflexes de la classe IV présentent un augment -ig- [iɡ] àtoutes les formes du prétérit et de l’imparfait du subjonctif, mais, àla différence des parlers décrits en section 2.2, les réflexes de la classe III présentent un augment -eg- [eɡ] àtoutes les formes du prétérit et de l’imparfait du subjonctif (ex. bateguère ‘je battis’, bateguèsse ‘[que] je battisse’, Martin et Moulin 2007: 101). Dans les parlers niçois et alpins, les réflexes de la classe IV affichent un augment -iss- [is] qui apparaît également au présent et àl’imparfait de l’indicatif (Martin et Moulin 2007: 94), et les réflexes de la classe III n’ont pas d’augment. Les divergences entre systèmes sont donc étroitement circonscrites en termes de leur incidence paradigmatique et lexicale, comme de l’éventail de variantes disponibles : elles concernent l’accentuation et les exposants de la première personne du pluriel et de la deuxième personne du pluriel ; la consonne finale de la troisième personne du singulier ([t] ou [k]) ; la forme de l’augment en classe IV ([iɡ] ou [is]) ; et la présence ou l’absence d’un augment [eɡ] en classe III. rhodanien Nice Alpes parlar ‘parler’ finir ‘finir’ cantar ‘chanter’ finir ‘finir’ parlar ‘parler’ fenir ‘finir’ 1sg parlère finiguère cantèri finissèri parlèro fenissèro 2sg parlères finiguères cantères finissères parlères fenissères 3sg parlèt finiguèt cantèt finissèt parlèc fenissèc 1pl parleriam finigueriam canteriam finisseriam parleriàm fenisseriàm 2pl parleriatz finigueriatz canteriatz finisseriatz parleriàtz fenisseriàtz 3pl parlèron finiguèron cantèron finissèron parlèron fenissèron Tableau 4.Paradigmes illustratifs du prétérit pour les réflexes des conjugaisons latines Iet IV, en rhodanien standard (Martin et Moulin 2007: 89, 94), àNice (Toscano 1998: 100, 102) et dans les Alpes (Rolland 1982: 54, 58). Pour les parlers rhodaniens, niçois et alpins, les datations disponibles (Esher àparaître) indiquent que l’assimilation des parfaits forts aux parfaits faibles commencerait au cours du XVe siècle, pour se compléter au plus tôt vers la fin du XVe siècle. L’assimilation des parfaits faibles en -iau type majoritaire en -ès’amorcerait plus tard, autour de la deuxième moitié du XVIe siècle ; l’introduction des augments -iss-
LOUISE ESHER 121 et -igserait soit contemporaine àcette assimilation, soit légèrement postérieure ; tandis que l’introduction de l’augment -eg-, non attestée avant le XVIIe siècle, serait une innovation nettement plus récente que celle des augments -isset -ig-. Quant àl’extension de la consonne rhotique, la rareté comparative des formes de première et de deuxième personne dans les documents ne permet pas de déterminer si les différentes personnes sont touchées progressivement (comme le supposent Bybee et Brewer 1980) ou simultanément. Toutes personnes confondues, l’extension de -rcommencerait en général vers la fin du XVe siècle pour se terminer au cours du XVIe siècle ; les attestations les plus tardives de l’ancien conditionnel se situent pendant cette période, ce qui conforte l’hypothèse d’une fusion entre les deux tiroirs. 2.4 CONCLUSION PARTIELLE Cette section exemplifie les apports de divers types d’études pour éclairer la constitution du prétérit occitan actuel. D’abord, la comparaison des données diatopiques en synchronie permet d’apprécier la forte cohérence des flexions du prétérit dans la plupart des parlers occitans, et la systématicité de la variation circonscrite qui y est attestée, des faits qui conduisent àenvisager une évolution commune àl’ensemble des parlers considérés. Ensuite, la confrontation de ces mêmes données avec les formes connues de la langue médiévale permet d’identifier un ensemble de contrastes entre le système flexionnel médiéval (qui présente une très grande uniformité sur le territoire, Lieutard 2014) et le système flexionnel actuel. Ces contrastes traduisent des évolutions pour la plupart analogiques, telles que l’extension lexicale et paradigmatique des consonnes, et l’assimilation des parfaits en -iet des parfaits forts àune autre classe flexionnelle. Enfin, l’étude diachronique de documents historiques apporte des indications sur la chronologie relative et absolue de ces évolutions, ce qui contribue àétablir de façon empirique la directionnalité des analogies et ainsi améliorer l’exactitude comme la fiabilité des analyses. 3 ÉTUDIER LA DIACHRONIE DU PRÉTÉRIT LANGUEDOCIEN La présente étude s’intéresse àla flexion du prétérit telle qu’elle est attestée dans des documents historiques produits soit dans la zone montpelliéraine et biterroise (section 4) soit dans la zone rouergate, quercynoise et albigeoise (section 5) entre le début du XIVe siècle et la fin du XVIIIe siècle. L’intervalle temporel est défini en fonction des datations actuellement disponibles pour les évolutions du prétérit. Pour les régions rhodanienne, niçoise et alpine, les premières évolutions observables apparaissent au cours du XVe siècle, tandis que les plus tardives sont attestées au XVIIe siècle (Esher àparaître) : il convient donc de prendre un intervalle similaire, en l’élargissant légèrement pour prévenir d’éventuels décalages temporels. Pour la région toulousaine, le manuel Las Leys d’Amors (Anglade 1919), traité prescriptif de grammaire et de stylistique rédigé au XIVe siècle, apporte l’indication explicite d’évolutions notables dans la flexion du prétérit par rapport au système classique de l’occitan médiéval, en commentant abondamment des formes ‘erronées’ du prétérit qui seraient àbannir : il s’agit manifestement d’innovations déjà
122 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 répandues dans la langue vernaculaire, mais considérées comme incorrectes dans un contexte formel et littéraire (Esher 2021). Le XIVe siècle apparaît donc comme une période où les premiers indices d’évolution de la flexion du prétérit deviendraient potentiellement observables. Le corpus pour l’étude est constitué de textes ayant une datation et une localisation fiable qui les situent dans la période et la zone àétudier, mis àdisposition en ligne par la Bibliothèque Nationale de France (plateforme Gallica), le CIRDÒC Institut Occitan de Cultura (plateforme Occitanica), la Bibliothèque Municipale de Toulouse (plateforme Rosalis), et la Bibliothèque Numérique Patrimoniale de Montpellier (plateforme Mémonum), ainsi que l’édition électronique du Petit Thalamus (http://thalamus.huma-num.fr/). Comme pour toute étude historique, le corpus est tributaire des aléas de production, de conservation et d’édition des documents, et ce àplus forte raison pour l’occitan dont l’usage décline progressivement àpartir du XVIe siècle, notamment dans les sphères officielles et prestigieuses où se concentrent les lettrés et la production de textes. La répartition des textes est inégale sur le plan temporel mais aussi géographique, avec une concentration de la production dans certains endroits (des centres d’administration ou de moyens matériels). Quant aux genres textuels représentés, ils varient considérablement entre les périodes : la comptabilité et les actes juridiques prédominent aux XIVe et XVe siècles, tandis que la poésie narrative et le théâtre sont plus présents aux XVIe et XVIIe siècles. Cette variation en genre ades conséquences non négligeables pour l’incidence des formes verbales, au niveau des lexèmes, des tiroirs et des formes personnelles. En effet, dans les documents juridiques, des formes de première ou de deuxième personne sont très peu représentées, et l’ancien conditionnel de par sa valeur d’irréel est souvent absent, un manque d’attestations qui ne reflète pas forcément une absence de ce tiroir dans la langue de l’époque. Le vocabulaire des actes administratifs favorise les verbes du premier groupe (jurar ‘jurer’, bailhar ‘donner’, pagar ‘payer’) tandis que le vocabulaire religieux est plus amène àfaire apparaître également des réflexes de la classe latineIV (obeir ‘obéïr’, patir ‘souffrir’). En raison de ces contraintes, il n’est pas possible d’observer directement certains aspects du système flexionnel àcertaines époques. Les dates des attestations ne correspondent pas forcément àdes dates d’apparition ou de disparition dans la langue en général, mais sont àinterpréter comme des dates auxquelles une certaine forme est “déjà” ou “encore” connue des individus lettrés qui établissent les textes écrits. 4 L’ÉVOLUTION DES PRÉTÉRITS ÀMONTPELLIER ET ÀBÉZIERS 4.1 XIVE ET XVE SIÈCLES Les textes disponibles pour cette époque sont peu nombreux, et certains documents ont dû être écartés car ils ne contiennent pas de prétérits. Les sources exploitables pour les fins de l’étude se résument au livre de raison de Jacme Mascaro, compilé àBéziers de 1336 à1390 (Barbier 1890), et aux annales occitanes de la ville de Montpellier (Equipe projet Thalamus, 2014-) dont les entrées de 1301 à1426 sont examinées ici. Dans les deux cas, la quasi-totalité des formes sont de troisième personne et instancient les flexions classiques de la langue médiévale.
LOUISE ESHER 123 Pour les prétérits faibles (Tableau 5), les classes Iet III affichent systématiquement -et àla troisième personne de singulier, et majoritairement -eron àla troisième personne du pluriel, avec une variante graphique -ero qui transcrit la chute régulière de /n/ en finale.2 La seule attestation d’une forme de première personne du pluriel est en -em et date de 1372. I III IV Mascaro, 1336–1390 cantet ‘il chanta’ gitet ‘il jeta’ aportero ‘ils apportèrent’ donero ‘ils donnèrent’ perdet ‘il perdit’ vendet ‘il vendit’ arderon ‘ils brûlèrent’ venderon, vendero ‘ils vendirent’ partic ‘il partit’ moric, mori ‘il mourut’ vestiron, vestiro ‘ils vêtirent’ partiron ‘ils partirent’ Annales occitanes, 1301–1426 apelet ‘il appela’ cantet ‘il chanta’ suppliem ‘nous suppliâmes’ passeron ‘ils passèrent’ doneron, donero ‘ils donnèrent’ redet ‘il rendit’ dissendet ‘il descendit’ fonderon ‘ils fondirent’ combateron, combatero ‘ils combattirent’ parti ‘il partit’ moric, mori ‘il mourut’ salhit ‘il saillit’ fugiron ‘ils fuyèrent’ moriron ‘ils moururent’ Tableau 5.Exemples de prétérits classe I, III, IV dans le livre de raison de Jaume Mascaro et les annales occitanes de Montpellier. Pour ce qui est de la classe IV, les formes de troisième personne du singulier sont le plus souvent en -iou en -ic, et les formes de troisième personne de pluriel en -iron, -iro. AMontpellier, sauf une attestation isolée de -it en 1393, toutes les formes de troisième personne de singulier sont en -ijusqu’à1400 ; ensuite, il existe une variation entre formes en -iet en -ic. Ala troisième personne du pluriel, il convient de signaler la forme aussigro ‘ils occirent’ attestée dans une pièce biterroise annexe au livre de raison et datant de 1409 (Barbier 1890:72) qui illustre l’introduction analogique d’une vélaire [ɡ] àla troisième personne du pluriel. Cette forme est àmettre en relation avec casegro, cazegro ‘elles tombèrent’ (Montpellier, 1350, 1354) et requeregro ‘ils requirent’ (Montpellier, 1363). Dans le cas des formes aussigro, requeregro, les formes correspondantes de troisième personne du singulier sont effectivement en -ic (requeric est attesté àMontpellier, 1407) et l’on peut postuler une analogie directe du singulier vers le pluriel ; en revanche, si Anglade (1921:325) note cazec comme cazet ‘il tomba’, les textes de Montpellier ne portent que cazet (1305, 1354). Les imparfaits 2 Une variante -ezo (-izo pour la classe IV) est attestée àBéziers, et dans la forme isolée obrizon ‘ils ouvrirent’ àMontpellier en 1421. Il s’agirait vraisemblablement d’une variante purement graphique due àune confusion de graphies <r> et <z>. Aucune forme en -zn’est attestée dans les parlers actuels (Ronjat 1937:263–266) ou mentionnée pour la langue médiévale par Gräfstrom (1968:127–128), Anglade (1921:272–274) ou Ronjat (1937:176–180); l’hypothèse d’une neutralisation de la distinction phonémique entre /r/ et /z/ àl’intervocalique, avancée par Barbier (1890: 129–131), paraît d’ailleurs peu plausible d’un point de vue acoustique ou articulatoire.
130 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 5.3 XVIIE ET XVIIIE SIÈCLES L’examen des textes postérieurs confirme les flexions établies avant la fin du XVIesiècle (Tableau 9). I III IV Scatabronda, Cahors 1687 gasteri ‘je gâtai’ quittet ‘il quitta’ contec ‘il conta’ refusech ‘il refusa’ anguerou ‘ils allèrent’ metteri ‘je mis’ entenderi ‘j’entendis’ pareguet ‘il parut’ proumetet ‘il promit’ seguet ‘il suivit’ Pratiquos, Albi [1700–1799]. arribet ‘il arriva’ restet ‘il resta’ sourtiguét ‘il sortit’ soufriguet ‘il souffrit’ mouriguet ‘il mourut’ reuniguet ‘il réunit’ Poesias rouergates, Millau 1774 crideré ‘je criai’ escoutét ‘il écouta’ douneren ‘nous donnâmes’ ojudérés ‘vous aidâtes’ cujerou ‘ils pensèrent’ perderé ‘je perdis’ metet ‘il mit’ respondet ‘il répondit’ randeren ‘nous rendîmes’ Georgiques, Millau 1781 jouguet ‘il joua’ toumberen ‘nous tombâmes’ monquerou ‘ils manquèrent’ proumettet ‘il promit’ meteren ‘nous mîmes’ randérou ‘ils rendirent’ saliguet ‘il saillit’ sasiguet ‘il saisit’ Tableau 9.Exemples illustratifs de prétérits dans des textes du XVIIe et du XVIIIe siècle. Les évolutions pertinentes ànoter pendant cette période se résument àla disparition définitive de l’ancien conditionnel, qui n’est plus attesté, et l’extension des thèmes en vélaire aux prétérits de faire ‘faire’, èstre ‘être’ et dire ‘dire’ : ex. faguét ‘il fit’, faguerou ‘ils firent’ dans le Catechisme roüergas (Rodez, 1656; Bousquet 1874) ; fousquet, fouguet ‘il fut’, fouguerou ‘ils furent’, digueré ‘je dis’, diguérés ‘vous dîtes’ dans les Georgiques (Millau; Peyrot 1781). 5.4 CONCLUSION PARTIELLE L’observation des évolutions qui touchent le prétérit dans la région albigeoise, quercynoise et rouergate est facilitée par la meilleure disponibilité des sources textuelles, notamment pour la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle qui constitue manifestement une période charnière pour la flexion du prétérit. Les premiers indices d’assimilation des prétérits forts aux prétérits faibles apparaissent àpartir de 1446, et ceux de l’assimilation de la classe en -iau type majoritaire en -eencore plus tôt, en 1339, avec introduction de l’augment -igvers la même époque. Les évolutions de la classe en -isont pour l’essentiel acquises avant la fin du XVe siècle, et celles des prétérits forts un peu plus tard, pendant la deuxième moitié du XVIe siècle. Pour ce qui est des désinences en -er-, absentes des textes du XVe, elles se généralisent vraisemblablement vers le début du XVIesiècle.
LOUISE ESHER 131 L’ancien conditionnel reste vivace jusqu’àla fin du XVe siècle, et les données du XVIe siècle permettent d’induire une obsolescence progressive de ce tiroir, qui persiste au singulier dans les lexèmes èstre ‘être’ et aver ‘avoir’ avant de disparaître définitivement au XVIIe siècle. 6 LA CONSTITUTION DU PRÉTÉRIT 6.1 VISION D’ENSEMBLE L’examen des données textuelles permet d’établir des fenêtres temporelles pour chacune des diverses évolutions touchant le prétérit dans différentes zones de l’espace occitan. La comparaison de ces datations, tout en nécessitant des précautions en raison de la variabilité des sources textuelles disponibles selon les périodes et les aires, offre une perspective instructive sur la forte cohérence observée pour les flexions du prétérit des différents parlers, aussi bien àl’époque médiévale que dans les parlers actuels. Si, comme la cohérence tendrait àl’indiquer, les évolutions du prétérit sont communes àl’ensemble des parlers, la séquence des évolutions doit être la même pour chaque aire. Dès lors, deux hypothèses sont envisageables : soit chaque évolution touche l’ensemble des aires en même temps, soit l’évolution se produit d’abord dans une aire et se diffuse ensuite aux autres. Les sections 6.2 et 6.3 examinent ces hypothèses sur la base de cohérences et discontinuités des datations synthétisées dans le Tableau 10. Alb/Quer/Rou. Mtp/Béz. Rhône Nice Alpes Assimilation des prétérits forts aux prétérits faibles initiée dès 1446 dès 1400 dès 1431 entre 1400/1488 avant 1500 accomplie avant 1584 avant 1628 entre 1521/1588 après 1524 après 1562 Extension de -raux personnes outre la 3pl initiée après 1465–99 après 1372 après 1439 après 1542 entre 1418/1500 accomplie avant 1518–84 avant 1628 avant 1588 avant 1642 après 1562 Attestation la plus tardive de l’ancien conditionnel entre 1465/1584 1422 1464 1430 1495 Assimilation du type en -iau type en -èinitiée dès 1339 dès 1400 avant 1628 entre 1400/1543 après 1562 accomplie avant 1548 avant 1628 avant 1628 après 1543 après 1562 Introduction de l’augment iss/ig initiée dès 1339 dès 1400 avant 1628 après 1543 [indisponible] accomplie avant 1548 avant 1628 avant 1628 après 1543 [indisponible] Tableau 10.Synthèse des datations pour la flexion du prétérit (sections 4, 5 ; Esher àparaître).
132 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 6.2 CONTINUITÉS L’assimilation des prétérits forts aux prétérits faibles commence au cours du XVesiècle. Pour les parlers languedociens et rhodaniens, les attestations textuelles permettent de situer cette actuation vers le début ou le milieu du siècle ; pour les aires niçoise et alpine, l’évolution commence certainement avant la fin du siècle, et sera donc soit contemporaine soit légèrement plus tardive par rapport aux autres zones. Pour les parlers albigeois et rhodaniens, l’évolution s’achève au cours du XVIe siècle, et, bien que non observable, il est probable que ce soit aussi le cas dans la zone montpelliéraine située entre les deux ; pour les zones niçoise et alpine, une incertitude demeure. L’extension des désinences en -erse produit vraisemblablement vers la même époque. Les datations albigeoise et rhodanienne coïncident pour indiquer un commencement après le milieu voire la fin du XVe siècle et un accomplissement avant la fin du XVIe siècle au plus tard, ce qui serait également plausible pour l’Hérault malgré la fourchette plus large imposée par le manque d’attestations pertinentes entre 1372 et 1628, et pour l’aire alpine où l’évolution démarre au cours du XVe siècle mais n’est pas encore terminée en 1562. L’aire niçoise présente en revanche un début plus tardif, après le milieu du XVIe siècle. En ce qui concerne l’extension de -eraux différentes personnes, la rapidité de cette évolution dans la zone languedocienne (où quelques décennies seulement interviennent entre l’initiation de l’évolution et la généralisation complète) indique que l’hypothèse la plus plausible est celle d’une extension simultanée : d’autant plus que les données diachroniques n’attestent pas d’extension structurée par étapes, d’une personne àl’autre en fonction de leurs valeurs morphosyntaxiques (contrairement àce que supposent Bybee et Brewer 1980 sur la base de données contemporaines). Dans la plupart des zones, les attestations les plus tardives de l’ancien conditionnel remontent au XVe siècle : vers le début pour les parlers héraultais et niçois, vers la fin pour les parlers rhodaniens et alpins. Ce tiroir est pourtant difficilement observable dans les genres textuels prédominants de l’époque, et les données albigeoises et rouergates apportent un éclairage instructif. En écartant les Mystères provençaux et le Banquet d’Auger Gaillard, les attestations les plus tardives de ce tiroir proviendraient des comptes consulaires d’Albi pour l’année 1380–81 ; pourtant, les Mystères démontrent la vitalité du tiroir dans le théâtre populaire vers la fin du XVe siècle, et les œuvres de Gaillard indiquent que sa disparition, quoique bien avancée au cours du XVIe siècle, n’est toujours pas complète. Comme les datations pour les autres zones sont basées essentiellement sur des documents administratifs où l’irréel figure rarement, il est légitime d’envisager que les “dernières” attestations de l’ancien conditionnel dans ces zones précèdent de quelque temps sa véritable sortie d’usage. Il est ànoter également que les datations obtenues coïncident globalement avec la fourchette temporelle d’extension paradigmatique des formes en -er-, ce qui conforte l’hypothèse d’une fusion entre ancien conditionnel et prétérit. Le constat àdresser est donc celui d’une forte cohérence temporelle des évolutions concernant la perte des prétérits forts, l’extension de -eret la perte de l’ancien conditionnel : il s’agit d’une suite d’évolutions communes àl’ensemble de la zone.
LOUISE ESHER 133 6.3 DISCONTINUITÉS Les évolutions des prétérits de la classe en -isont difficilement observables pour les parlers maritimes, niçois et alpins, et datées àdes périodes relativement tardives par Esher (àparaître). La présente étude révèle en revanche des attestations bien plus anciennes : dès le XIVe siècle pour la zone albigeoise et rouergate, et dès le début du XVe siècle pour l’Hérault. Dans l’aire albigeoise et rouergate, l’évolution paraît achevée vers le milieu du XVIe siècle. Ce décalage temporel reflète vraisemblablement la distinction formelle et étymologique entre deux augments différents : -igavec une vélaire analogique des anciens prétérits forts, et -issétendu par analogie depuis le présent de l’indicatif, l’imparfait de l’indicatif et le présent du subjonctif (Esher 2016, àparaître). Dans la plupart des cas, l’introduction de l’augment se produit en même temps que l’extension des désinences en -er-. La seule exception apparente concerne l’aire niçoise, pour laquelle un examen plus approfondi permet d’identifier qu’il s’agit en réalité d’un décalage entre classes flexionnelles. En effet, les parlers niçois font partie de ceux qui distinguent deux sous-classes de verbes en -i- : d’une part, ceux qui prennent l’augment (initialement au présent de l’indicatif, au présent du subjonctif et àl’imparfait de l’indicatif) ; d’autre part, ceux qui ne le prennent pas, et qui se conjuguent àla plupart des tiroirs comme un verbe de classe III (Toscano 1998:130–131). Selon les données niçoises disponibles dans Caïs de Pierlas (1896:67, 1898:68, 384–385), àla fin du XIVe siècle le verbe partir ‘partir’ se conjugue toujours avec -iselon le schéma médiéval (partim ‘nous partîmes’, 1397 ; partiron ‘ils partirent’, 1400) tandis qu’en 1543 l’on trouve forniron ‘ils fournirent’ avec -imais descobret ‘il découvrit’ avec -e-. Or, dans les parlers actuels, partir ‘partir’ et descurbir ‘découvrir’ ne prennent pas l’augment, àla différence de fornir ‘fournir’. Pour les parlers niçois, une analyse plus exacte suppose une assimilation différentielle des verbes de classeIV au type en -e- : dans un premier temps, les verbes sans augment, pendant une fenêtre temporelle 1400–1543 ; dans un deuxième temps, les verbes avec augment, pour lesquels la généralisation de -epourrait en effet se révéler contemporaine àl’introduction de l’augment au prétérit [et àl’imparfait du subjonctif]. 6.4 CONCLUSION PARTIELLE Les flexions du prétérit présentent une cohérence remarquable entre de nombreux parlers occitans, àl’époque médiévale comme l’époque moderne. La confrontation des datations historiques offre une perspective nouvelle sur cette cohérence, en soulignant des continuités et des disparités de chronologie relative et absolue. Dans le cas de la perte des prétérits forts, l’extension de -eret la perte de l’ancien conditionnel, les datations indiquent une suite d’évolutions communes qui touche l’ensemble des parlers concernés de façon quasiment simultanée. En revanche, en ce qui concerne les verbes de la classe en -i-, le décalage temporel observé correspond àune distinction entre deux évolutions analogiques indépendantes. L’extension de l’augment -issimplique des relations entre radicaux de différents tiroirs au sein d’un même lexème, tandis que l’extension de l’augment -igimplique des relations entre radicaux du prétérit de différents lexèmes. Dans les deux cas, la distinction entre séries de désinences associées aux prétérits de différentes classes flexionnelles est neutralisée par l’introduction d’un augment et des flexions en -er- (voir Meul 2013: 112–122 pour l’associa-
134 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2021 tion systématique dans les langues romanes entre neutralisation de classe flexionnelle dans les désinences et introduction d’un exposant thématique propre àla classe IV). 7 CONCLUSIONS Pour reconstruire la diachronie du prétérit occitan, il convient d’associer deux types de données. D’une part, les attestations textuelles, qui fournissent des aperçus ponctuels de la flexion, partiels et parfois isolés, mais situés avec précision dans l’espace et le temps, de façon àétablir que telle forme est déjà ou encore connue àtel endroit àtelle époque. D’autre part, l’étude des deux états de langue (médiéval et actuel), pour lesquels le système de flexion est connu dans sa globalité, qui sert àidentifier les principes structurants de distribution lexicale et paradigmatique des exposants, qui guident des inférences plus générales sur le système, àpartir des attestations individuelles. Dans les parlers ici étudiés, la plupart des évolutions se produit dans une fenêtre temporelle relativement restreinte, qui s’ouvre vers le milieu du XIVe siècle et se clôt au cours du XVIe siècle. Elles se produisent selon une séquence cohérente, et àdes dates qui connaissent peu de variation entre les différents parlers, ce qui permet de supposer une suite d’évolutions communes pour l’ensemble de ces parlers. Les rares cas de décalage correspondent àdes différences dans les relations analogiques àl’œuvre. Certains détails restent difficiles àobserver. La rareté de certaines personnes dans les textes disponibles empêche de suivre de près l’extension de -r- ; néanmoins, la fenêtre relativement courte pour l’extension, et l’absence d’attestations de systèmes intermédiaires, indiquent que l’hypothèse d’une extension simultanée doit être préférée àcelle d’une extension successive. Pour d’autres aspects, les données textuelles apportent des détails qui ne seraient pas visibles autrement. Les premiers indices de fusion entre l’ancien conditionnel et le prétérit apparaissent relativement tôt, avec des cas de syncrétisme vers le milieu du XIVe siècle pour la troisième personne du pluriel, suivis d’une extension de -rau prétérit qui se révèle contemporaine de l’obsolescence progressive de l’ancien conditionnel. Ces faits apportent une confirmation diachronique robuste des analyses qui identifient l’ancien conditionnel comme la source des formes du prétérit en -r-. L’étude illustre ainsi la complémentarité des approches comparative et textuelle pour comprendre la diachronie des flexions, les apports de chacune éclairant ceux de l’autre. RÉFÉRENCES Sources textuelles [anonyme] (1628) L’Antiquité du Triomphe de Besiers au jour de l’Ascension. Béziers: Martel. [Histoire de Pepesuc. Le jugement de Paris. Histoire de la rejouissance des chambrieres de Beziers] [anonyme] (1644) Seconde partie du Triomphe de Beziers au jour de l’Ascension. Béziers: Martel. [anonyme] (c.1700–1799) Pratiquos de la journado chrestiano. Albi: Baurens.
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