Bendrinės kalbos normintojai ir besikurianti skaitmeninio modernizmo visuomenė
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KALBA
RITA MILIŪNAITĖ
Institut de langue lituanienne
LES NORMALISATEURS DE LA LANGUE STANDARD ET LA SOCIÉTÉ ÉMERGENTE DU MODERNISME NUMÉRIQUE
En Lituanie, de fortes traditions de normalisation et de surveillance de la langue standard se sont établies: des ouvrages de codification sont élaborés et publiés, des bases de données normatives sont créées, des textes écrits sont révisés et des comptes rendus linguistiques de diverses publications sont diffusés. Des générations entières de normalisateurs ont été formées; elles ont activement contribué et contribuent encore à établir, diffuser et faire fonctionner les normes de la langue standard. Dans une large mesure, cela constituait et constitue toujours un contrepoids à l’influence d’autres langues — d’abord les langues slaves, désormais l’anglais. Ainsi, la normalisation de la langue standard en Lituanie est un domaine bien visible de la linguistique, et sans doute celui que le public connaît le mieux. C’est pourquoi, pour les gens, les linguistes sont avant tout ceux qui veillent à la correction de la langue.
Au fil du temps, le rôle des normalisateurs dans la société, les problèmes auxquels ils sont confrontés et leurs relations avec les utilisateurs de la langue standard ont évolué. Mais leurs méthodes de travail changent probablement le moins. C’est l’une des raisons pour lesquelles, ces derniers temps, la société, devenue plus libérale, ne ménage pas les critiques à l’égard des linguistes au sujet de la politique linguistique actuelle et de leurs activités concrètes de normalisation*. Les reproches portent principalement sur deux points: 1) une prétendue secte fermée de linguistes serait à l’œuvre et prendrait des décisions aberrantes; 2) les linguistes compliqueraient la vie de la société par des interdictions incessantes, seraient trop tatillons et, au lieu de se consacrer uniquement à la recherche linguistique, restreindraient la liberté d’expression. En général,
* L’article a été rédigé avant la polémique sur le sens et les méthodes de la normalisation linguistique, qui a commencé au début de 2011. (Note de l’auteure lors de la relecture des épreuves de l’article — R. M.)
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les remarques exprimées publiquement sur la correction de la langue peuvent à tout moment, et par n’importe qui, être réduites en miettes1.
Une partie de la société est désormais tout autre et vit dans un monde différent de celui d’il y a quelques décennies. Dans divers systèmes de pensée, se produit ce qu’on appelle un changement de paradigme. La mondialisation actuelle, l’essor d’Internet et le développement rapide des nouvelles technologies de l’information, ainsi que diverses idéologies, souvent poussées à l’extrême (féminisme, politiquement correct, idéologie du genre2, antisexisme, etc.), influencent activement les usages et posent également de nouveaux défis aux normalisateurs linguistiques. Il n’est donc pas étonnant que les moyens traditionnels de normalisation répondent de moins en moins aux besoins de la société. D’un autre côté, comme le montrent les recherches, la société éprouve à la fois un besoin de norme et du mécontentement lorsque la langue lituanienne est malmenée. Les gens discutent volontiers des questions linguistiques, mais critiquent les méthodes par lesquelles les normalisateurs diffusent ou modifient les normes.
Cette situation incite à examiner de plus près les normalisateurs et à étudier leurs problèmes de travail de l’intérieur, d’autant que nous disposons de presque aucune recherche de ce type. En tenant compte des changements qui se produisent dans la société actuelle et qui sont liés aux processus de développement d’Internet, l’article examine vers quels domaines les normalisateurs devraient orienter leurs activités afin que les résultats de leur travail soient mieux acceptés par la société.
1. LES NORMALISATEURS DE LA LANGUE STANDARD. AUTORITÉS ET SUJETS
Dans la littérature linguistique, on trouve diverses représentations et divers modèles des forces sociales actives qui influent sur le processus de normalisation. En sociolinguistique, lorsqu’on examine les questions théoriques relatives aux normes linguistiques, on se réfère parfois à un chercheur d’origine suédoise
1 Un exemple récent caractéristique est la réaction des commentateurs sur Internet à la plainte adressée à la Commission nationale de la langue lituanienne par un téléspectateur sportif se faisant appeler Rimvydas Ž. Cette plainte concernait le commentateur sportif de la chaîne de télévision TV3, Robertas Petrauskas, qui retransmettait en direct depuis la Turquie un match du Championnat du monde de basket-ball et aurait employé incorrectement le verbe préfixé nugriūti au lieu de pagriūti (le préfixe distingue nettement les sens). Voir www.delfi.lt: <http://sportas.delfi.lt/wbc2010/krepsinio-aistruolis-apskunde-netaisyklingai-kalbanti-komentatoriu.d?id=36165731> (consulté le 06/09/2010, 1 242 commentaires); www.balsas.lt: <http://www.balsas.lt/naujiena/500696/kalbos-komisija-sulauke-skundo-del-netaisyklingos-krepsinio-komentatoriaus-kalbos> (consulté le 06/09/2010, 9 commentaires). Lorsque les portails d’actualité sur Internet ont publié l’information concernant la plainte, les rédacteurs de leurs commentaires, au lieu de reconnaître que le commentateur aurait dû se corriger, se sont massivement déchaînés contre l’auteur de la lettre, lui demandant comment il osait s’en prendre à quelqu’un pour des choses aussi insignifiantes. Bien sûr, le culte du basket-ball est incomparablement plus puissant en Lituanie que le respect de la langue, mais ces commentaires ont aussi clairement montré à quel point une partie au moins de la société, très active sur Internet, avait accumulé d’intolérance à l’égard des corrections linguistiques.
2 Apie genderizmo sąsajas su kalbos pokyčiais žr. Patackas, Žarkus 2010.
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suomio filosofo Georgo Henriko von Wrighto (Wright 1963) normos samprata, pagal kurią skiriami normų autoritetai ir normų subjektai3. Šis skyrimas svarbus kalbant apie normintojų ir visuomenės santykius.
L’autorité normative est l’acteur qui prescrit, c’est-à-dire qui confère à la norme sa force normative. Cette force normative s’adresse aux sujets des normes; l’autorité les guide, les autorise ou leur interdit de faire certaines choses.
Dans la littérature théorique sur la planification linguistique, il est courant de répartir les planificateurs linguistiques, c’est-à-dire les forces actives qui influencent consciemment l’évolution de la langue, en quatre groupes (cf. Haarmann 1990: 120–121; Baldauf 2006: 151–154):
• le niveau politique officiel – les décisions des autorités du pays,
• le niveau institutionnel – les institutions publiques (de recherche, d’enseignement, etc.),
• le niveau des formations sociales – diverses organisations (associations) et groupes,
• le niveau individuel – des personnalités isolées.
L’un des changements notables au cours du siècle et plus qu’a duré jusqu’à présent l’évolution du lituanien standard et de sa normalisation est la transformation de la conception des normalisateurs et de leur rôle dans la société: d’abord une personnalité faisant autorité, puis un collectif organisé, et enfin les institutions publiques chargées de l’aménagement et de la normalisation linguistiques.
Le travail de normalisation lui-même, à l’aube du lituanien standard, aux XVIIe et XVIIIe siècles en Prusse-Orientale, ainsi qu’à l’époque d’Aušra et de Varpas, était lui aussi collectif (voir Pupkis 2010: 13). À la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe, Jonas Jablonskis s’est distingué parmi les intellectuels comme la personnalité faisant autorité qui a jeté les bases des normes du lituanien standard; le niveau individuel est ainsi devenu manifeste (Pupkis 1995: 2):
La Lituanie, dépourvue d’une aristocratie traditionnelle (jusqu’au début du XXe siècle, celle-ci était pour l’essentiel polonisée ou russifiée), n’avait pas développé la langue prestigieuse caractéristique d’autres pays. Certes, pendant au moins deux décennies, Jablonskis et ses écrits ont servi de modèle de langue prestigieuse, mais surtout pour les normalisateurs linguistiques et les enseignants de langue, et non pour l’ensemble de la société: celle-ci prenait pour modèle la langue, loin d’être irréprochable, des journaux et des livres.
Après la mort de J. Jablonskis (en 1930), s’ouvrit une période où la normalisation fut le fait d’un collectif organisé. Dans la Lituanie d’avant-guerre, la Société de langue lituanienne jouait un rôle actif; parmi ses membres figuraient Pranas Skardžius, Antanas Salys, Petras Jonikas,
3 Dar žr. Ammon 2004: 277; Takahashi 2004: 173–174 – apie normų propaguotojus, pasipelnytojus iš normų, normų piktadarius, normų aukas ir kt.
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Leonardas Dambrauskas et d’autres) ont débattu des fondements théoriques de la normalisation de la langue standard et ont accompli un travail pratique de normalisation (voir Miliūnaitė 1991: 7–21). On est ainsi passé à un autre niveau.
À l’époque soviétique, le travail de normalisation était assuré par l’Institut de langue et de littérature lituaniennes de l’époque et par les départements des établissements d’enseignement supérieur; dans les années 1960 fut créée la Commission de langue lituanienne auprès de l’Académie des sciences. Bien que le travail fût désormais collectif, de grandes personnalités faisant autorité se distinguaient également; leur influence sur la société était due en grande partie aux médias: Kazys Ulvydas, Juozas Pikčilingis et d’autres. Après le rétablissement de l’indépendance, la Commission de langue acquit le statut de commission d’État et une institution publique de surveillance de la langue fut également créée: l’Inspection nationale de la langue. Ainsi, aujourd’hui, en Lituanie, l’essentiel du travail de normalisation incombe aux institutions, tandis que les figures individuelles faisant autorité et capables d’exercer une forte influence sur la société ont disparu.
La question des figures d’autorité n’est cependant pas si simple. À travers les attitudes envers ces figures — symboliquement, envers J. Jablonskis surtout — se manifeste une opposition plus ou moins marquée entre les points de vue des spécialistes de la langue eux-mêmes (Pupkis 1995: 3):
Hélas, aujourd’hui, l’autorité de Jablonskis s’est complètement effacée dans la société; dans les travaux des normalisateurs, on ne se réfère que trop rarement à Jablonskis, et souvent seulement lorsque les opinions des auteurs concordent avec les affirmations du grand linguiste. Dans les autres cas, il arrive que l’on rejette sans hésiter l’avis du plus grand normalisateur de la langue standard et que l’on tente de s’appuyer sur des critères peu clairs et qui n’ont pas fait l’objet d’un examen collectif. On oublie aussi la tradition même de la normalisation: de Jablonskis à nos jours, en passant par Balčikonis, Skardžius, Salys et Jonikas.
Bronys Savukynas avait déjà qualifié l’opposition entre les partisans des idées de J. Jablonskis et ceux des idées issues de la génération post-jablonskienne de querelles entre « populistes » et « modernistes » (Diskusija 2005):
Nous ne pouvons pas revenir aujourd’hui à la langue standard lituanienne que Jonas Jablonskis avait commencé à instaurer entre 1922 et 1930. Ce modèle est désormais dépassé, a fait son temps et ne répond pas aux besoins du XXIe siècle. La conception même de la langue standard a changé. Jablonskis considérait que seule la langue du peuple pouvait être source de la norme. Dès 1933–1940, « Gimtoji kalba » formulait le principe selon lequel le critère principal de la langue standard est son usage actuel. À l’époque soviétique, lors de la création de la section de langue lituanienne auprès de l’Association des études régionales et alors qu’on envisageait de publier « Mūsų kalba », les partisans du critère de la « langue vivante du peuple », toujours actifs aujourd’hui, se sont de nouveau manifestés. [...] Le travail de culture de la langue consiste encore, pour l’essentiel, à réintroduire les corrections de J. Jablonskis. Mais il faut aussi voir et entendre ce dont Jablonskis n’avait même pas rêvé. [...] Il faut donc œuvrer à rehausser le prestige de la langue standard dans la société. Ce prestige a déjà considérablement décliné, et ce déclin est dû aux querelles et aux désaccords entre les linguistes eux-mêmes — « populistes » et « modernistes ».
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Trouver un rapport acceptable à la tradition est une tâche qui exige d’être reprise sans cesse par chaque génération de normalisateurs. Aujourd’hui, sans doute, plus personne ne parle d’une « réintroduction aveugle des corrections de Jablonskis », mais demeurent les éléments fondamentaux, traditionnels et éprouvés par le temps, auxquels on peut et doit donner un nouveau sens, compte tenu de l’évolution des conditions de vie de la société.
En raison du demi-siècle d’occupation soviétique, l’évolution des phénomènes liés au sens général de la culture demeure inégale en Lituanie; les diverses idéologies et courants culturels venus d’Occident se frayent un chemin à travers les strates laissées par les systèmes de pensée antérieurs, dans toute leur diversité, et coexistent assez longtemps avec les phénomènes des périodes passées. Il n’est donc pas étonnant qu’au début du XXIe siècle, on ait encore parlé de populistes et de modernistes, et que l’activité actuelle de normalisation de la langue standard lituanienne porte des traces de l’idéologie romantique (voir Vaicekauskienė 2008: 36), alors même que, dans la culture d’Europe occidentale, on avait commencé dès la seconde moitié du XXe siècle à passer de la société industrielle à la société de consommation, et que, dans la culture, les tendances postmodernes avaient remplacé le modernisme au cours des trois dernières décennies du XXe siècle (cf. Lyotard 2010: 17; Žmuida 2010: 189). Si l’on entendait le postmodernisme au sens large — non seulement comme un phénomène culturel et artistique, mais aussi, plus généralement, comme une manière de penser et d’agir qui affirme le seul « ici et maintenant » et se caractérise par une attitude sceptique envers le monde (voir Pennycook 2006: 62–63) —, on pourrait dire que ce n’est que depuis peu, en Lituanie, et avec un retard considérable, que les spécialistes de la langue des jeunes générations s’en imprègnent de plus en plus.
2. LES RIVAUX DE LA LANGUE STANDARD. ANTIAUTORITAIRES ET NOUVEAUX INTELLECTUELS
Le modernisme a mis en valeur des idéaux tels que la rationalité, l’objectivité et le progrès, tandis que le postmodernisme se demande si l’existence de ces idéaux est même possible (cf. http://lt.wikipedia.org/wiki/Postmodernizmas). Voilà pourquoi la question de l’autorité des prescripteurs linguistiques devient aujourd’hui assez sensible dans notre société. Auparavant, on avait coutume de considérer les sujets de la normalisation, c’est-à-dire la société, comme une force plutôt passive, qui devait se contenter d’appliquer les décisions des prescripteurs. Mais aujourd’hui, nous observons tout autre chose. Les rapports entre les autorités de la normalisation et les sujets évoluent: on tente de transformer les autorités — parmi lesquelles J. Jablonskis — en antiautorités, et de dévaloriser leur travail, voire de s’en moquer ouvertement. La société exprime de plus en plus son mécontentement à l’égard des prescripteurs linguistiques et doute
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du sens de leur travail (cf.: « Bien que, pendant longtemps, je n’aie été confrontée aux contrôleurs de la langue qu’indirectement, le phénomène de la régulation linguistique m’a toujours paru injuste, dépourvu de sens et, d’une manière générale, particulièrement blessant et répugnant »; Azguridienė 2009: 276).
À propos de cette génération postmoderne de nouveaux intellectuels lituaniens, Jonas Klimavičius écrit (en citant certains textes publiés dans Naujasis židinys-Aidai, revue caractéristique de ce courant) (Klimavičius 2008: 94):
J’ai depuis longtemps décrit les plus jeunes, ces nouveaux Lituaniens qui se considèrent comme supérieurs et sont provinciaux, en leur prêtant ces mots qu’ils n’ont pas prononcés, mais qui semblent émaner de toute leur suffisance: avant nous, c’était le déluge, à moins qu’il n’y ait eu quelque Greimas, mais certainement pas Jablonskis.
Or, il s’avère que J. Jablonskis était bien là. Mais, aux yeux des nouveaux intellectuels, il devient… le fondateur autocratique de l’extrémisme culturel: « Le mécontentement face au caractère non démocratique des normes, aux restrictions imposées à l’expression linguistique individuelle et situationnelle, ainsi qu’aux positions conservatrices en matière de normalisation, permet précisément de soupçonner la présence d’un germe d’extrémisme culturel dans la standardisation de la langue » (Vaicekauskienė 2010: 170), puisque la note de bas de page de cette affirmation est la suivante:
Il est intéressant de noter qu’une opposition à la planification autocratique de la langue existait déjà dans les années 1920, lorsque des écrivains réputés se révoltèrent contre ce qu’ils appelaient la « dictature » de Jablonskis et revendiquèrent le droit de créer en langue lituanienne standard sans se fonder uniquement sur le critère de la correction. À l’époque soviétique, cette opposition fut qualifiée d’« anarchie dialectale ».
De telles idées ne sembleraient pas étranges, mais plutôt prévisibles, si l’on comprenait les fondements de leur apparition — le changement de paradigme de pensée. On peut tout au plus se demander quel serait le poids et le sens de telles affirmations si nous nous appuyions non pas sur cent ans, mais sur trois ou quatre cents ans de supervision et de fonctionnement d’une langue lituanienne standard codifiée, comme c’est le cas pour plus d’une langue standard d’Europe occidentale (cf. Milroy, Milroy 1999: 24–33; Subačius 2004). Peut-être qu’un peu plus d’un siècle constitue simplement une période bien trop courte, si l’édifice de la langue lituanienne standard construit au cours de ces années peut être renversé d’un revers de main.
Sans chercher à couvrir dans cet article toute la problématique du postmodernisme, même celle qui concerne la linguistique et, plus précisément, la planification linguistique (voir plus en détail Pennycook 2006: 60–76), il convient seulement de dire que l’essence de la position postmoderniste consiste à se tenir en marge, à mettre en avant les expériences subjectives et le sujet face au consensus collectif; la culture et l’art postmodernes sont associés à la fragmentation et au jeu, à l’ironie, à l’hybridité, à l’éclectisme, à l’intertextua-
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l’absurde, le nihilisme et le narcissisme, lorsque les frontières du temps et de l’espace disparaissent, que la chronologie et la pensée analytique linéaire perdent leur sens et que l’on se détache des théories générales (cf. Pennycook 2006: 60; Arnatkevičiūtė 2006; Baranova 2006). Les postmodernistes se caractérisent en général par une remise en question radicale des présupposés modernes concernant la culture, l’identité, l’histoire ou la langue, ainsi que par la démystification des valeurs établies, au motif qu’il s’agit d’une réaction au modernisme et à son penchant pour l’autoritarisme et le totalitarisme (voir Kasparavičius 2010). L’une des orientations du postmodernisme, le scepticisme, s’en prend à nombre de notions et de modes de pensée traditionnellement valorisés: homme, femme, classe, race, ethnicité, nation, identité, conscience, langue, pouvoir, politique et autres sont considérés non comme des notions immuables, mais comme des notions construites pour un cas donné (cf. Pennycook 2006: 62).
Pour souligner les aspects positifs du postmodernisme, on affirme que « [l]e postmodernisme n’avait pas pour objectif de proclamer que nous pouvions nous passer de la sagesse accumulée par nos prédécesseurs, mais de faire renaître les valeurs positives du passé. [...] Les qualités positives du postmodernisme résident dans sa volonté de mettre au jour le trésor caché qui peut se trouver sous la surface d’une méthode, d’une approche ou d’une stratégie inadéquate » (Clark 2010). Aujourd’hui, toutefois, le terme postmodernisme est le plus souvent employé pour désigner le rejet presque total des valeurs, des aspirations et des objectifs des générations précédentes: « Hélas, sous sa pire forme, le postmodernisme apparaît comme un simple prétexte de plus à l’arbitraire et à l’affranchissement de toute contrainte, sous couvert de normes culturelles nouvellement adoptées. [...] Le plus grand défi de la culture postmoderne tient au fait qu’elle permet de se soustraire à tout repère clair [...] » (Clark 2010).
En Lituanie, les conceptions postmodernes ont commencé à s’affirmer plus fortement durant la période postsoviétique, avec la mise en place des rapports dits de libre marché et l’adoption concomitante de toutes les grimaces du capitalisme tardif. On estime que le postmodernisme s’enracine beaucoup plus profondément dans les pays postsoviétiques qu’en Occident, car le relativisme et le nihilisme y sont de nature non pas théorique, mais pratique (voir Žukauskaitė 2002 et l’article d’A. Sverdiolas qui y est cité). On peut y voir une évolution naturelle de la pensée culturelle, car en Lituanie, comme indiqué, la génération d’intellectuels proches des idées postmodernes ne fait que s’établir: les mythes nationaux sont déconstruits, et il ne subsiste plus une identité unique, liée à la langue.
Eugenijus Žmuida, bien qu’il écrive sur le contexte de la création moderne d’Alfonsas Nyka-Niliūnas dans la culture lituanienne, en la comparant à la littérature postmoderne ultérieure, vise beaucoup plus large et semble brosser le tableau de la condition postmoderne actuelle de la Lituanie (2010: 194–195):
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L’homme postmoderniste s’est libéré des obligations accablantes. [...]. Le postmodernisme désacralise l’art lui-même, ne recherche de valeurs ni dans le monde ni en soi. Tout devient également relatif, important et sans importance à la fois. Tout est libéralisé. Jouer avec le plus d’ingéniosité possible, sans y attacher d’importance, mais en en tirant profit: tel est peut-être l’unique slogan. Un carnaval sans valeurs hiérarchisées, ou une seule valeur: le plaisir. [...] Dans la condition postmoderne, les notions de patrie et de lieu natal perdent leur importance [...]. Peu importe où l’on vit, car un pays diffère peu d’un autre; la patrie peut être l’endroit qui garantit le bien-être, le confort matériel et exige le moins possible d’engagement idéaliste.
On peut dire que les changements les plus marquants de notre époque, qui touchent aux fondements mêmes de la vie sociale, s’expliquent en grande partie par la rupture rapide du lien autrefois clairement établi entre la terre, la nation et la langue, qui déterminait l’identité de l’individu; l’appartenance nationale est dissociée du territoire. En présentant cela comme une fatalité (et souvent sans voir la nécessité de s’y opposer), on proclame une idée caractéristique du courant libéral: « la personnalité pensante est plus importante que le collectif, la communauté, la nation »; et, dans notre société, « la conscience étatique et nationale anachronique du XIXe siècle et de l’époque de Smetona, conservée en l’état par la période soviétique, est déconstruite depuis longtemps: il est temps de la déconstruire. Une nouvelle conscience étatique et nationale doit apparaître » (Venclova 2010).
Tout en reconnaissant que la démystification de l’histoire est nécessaire en soi, Andrius Martinkus met aussi en lumière l’autre versant de ce processus: la peur de la responsabilité et de l’engagement (Martinkus 2003):
Après tout, les déconstructeurs des anciens mythes et les briseurs de tabous semblent être de fiers et intrépides gaillards, investis d’une grande mission culturelle, qui conduisent notre société « conservatrice », « puritaine » vers une vie « normale » et un monde « civilisé ». Le problème, c’est qu’une bonne naissance, un passé honorable, tout comme des fonctions élevées, imposent et obligent à assumer une responsabilité que l’on n’exige généralement pas d’individus plus défavorisés par le sort, moins instruits et ayant moins d’expérience de la vie. C’est là que le bât blesse. [...] Dans notre pays, derrière la critique des anciens mythes et les moqueries à l’égard de l’idéalisation romantique du passé de la Lituanie (qui, il faut le reconnaître, n’est pas dépourvue de naïveté), se cache souvent la peur de la responsabilité qu’imposent l’histoire de l’État lituanien, le passé de la nation lituanienne, ainsi que ses aspirations et ambitions historiques. Une histoire réelle de la Lituanie, ni embellie ni minimisée, engage davantage certains que ne le fait le réconfort qu’ils tirent de leur impuissance créatrice en se répétant que nous sommes petits et insignifiants, arriérés, éternels étudiants courant sans cesse après l’Occident.
Et, en effet, dans notre société multilingue, tiraillée entre provincialisme et mondialisme, les manifestations extrêmes du postmodernisme prospèrent également. L’identité que l’on modifie selon les circonstances se mue en hypocrisie, la responsabilité en désinvolture, l’esprit cri-
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…tivité — au nihilisme. Au niveau de la langue lituanienne apparaît l’un des points de friction les plus marqués: la liberté individuelle face à la « dictature » des normes de la langue standard. La langue se retrouve dans un monde sans limites, où toute action normative signifie une restriction des libertés individuelles. Il n’est donc pas étonnant que, par l’ironie, la raillerie et la manipulation de citations, soit attaquée la tendance traditionnelle des normalisateurs de la langue lituanienne standard à soutenir une évolution modérée de la langue et à appliquer une politique de surveillance de la langue publique assez stricte, comparée à celle de certains autres pays européens. Cette posture de confrontation proclame l’ambition de libéraliser fondamentalement les normes codifiées de la langue standard (voir Vaicekauskienė 2008, 2010). On tente de repousser les normalisateurs linguistiques aux marges de la société postmoderne, parmi les soi-disant traditionalistes qui « fondent encore leur identité avant tout sur la mémoire nationale, les coutumes et les valeurs de leur vision du monde, subordonnent les droits de l’homme et la liberté individuelle à la morale nationale collective, et considèrent avant tout l’ouverture aux autres cultures et à la mondialisation comme une menace pour l’identité nationale » (Švarplys 2010). Or, cette liberté individuelle proclamée par les postmodernistes ne semble mener nulle part. La réplique de L. Jonušys à l’article de L. Vaicekauskienė sur les idéologies normatives est donc symptomatique (Jonušys 2010; Vaicekauskienė 2010):
Cette synthèse historico-scientifique s’en prend au principe « le plus sacré de tous », celui de la conception prescriptive de la normalisation linguistique. C’est intéressant, mais il y manque deux éléments: une perspective comparative (puisque toutes les langues font encore l’objet, à des degrés divers, d’une normalisation) et des propositions pratiques — faut-il tout permettre, et n’importe comment?
Et voilà qu’au moment où, au sein de la nouvelle génération d’intellectuels lituaniens, l’idéologie postmoderniste commence à prendre de l’ampleur, dans le prolongement prévisible de l’évolution de la pensée dans la société postsoviétique, l’Europe occidentale, ayant pris la mesure des risques que fait peser la primauté des libertés individuelles (qui ouvre aussi la voie à des manifestations conflictuelles du multiculturalisme) sur les aspirations communes de la société, proclame: le postmodernisme est mort4. Au début du XXIe siècle, une société nouvelle — la société numérique — commence peu à peu à émerger de la société de consommation postmoderne et ironique.
4 Dans diverses sources, cette évolution est même associée à des dates et à des événements précis: l’attentat terroriste perpétré aux États-Unis le 11 septembre 2001 (deux gratte-ciel, les « tours jumelles », furent détruits par des avions détournés) transforma radicalement la communauté mondiale, et le postmodernisme aurait été enseveli sous leurs décombres; en 2007 mourut Jean Baudrillard, l’un des théoriciens et idéologues les plus célèbres du postmodernisme; en 2010, les informations diffusées et rendues publiques par le site Internet « Wikileaks », particulièrement compromettantes pour la politique des grandes puissances, changèrent fondamentalement la manière dont l’humanité percevait la publicité et l’effet des technologies numériques sur celle-ci.
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3. EN ROUTE VERS LE MODERNISME NUMÉRIQUE
À la fin du XXe siècle, on a commencé à reconnaître dans le monde que le postmodernisme était passé de mode. De nouvelles manifestations et tendances culturelles sont apparues (regroupées sous le terme général de post-postmodernisme), mais aucune ne domine5. Cela se comprend: tant qu’une nouvelle époque ne fait que commencer, il est difficile d’en définir précisément les traits essentiels; il ne fait toutefois aucun doute que la plupart des changements sont liés à la mondialisation et à la diffusion des nouvelles technologies, en particulier d’Internet.
Parmi les différentes hypothèses sur ce que devient le postmodernisme, la conception du modernisme numérique se distingue. Elle constitue l’une des façons de structurer les transformations de la culture au sens large dans la société contemporaine. Elle nous permet de mieux comprendre les processus tout à fait nouveaux liés au fonctionnement de la langue dans cette société et à l’influence consciente exercée sur son évolution.
Alors, qu’est-ce que le modernisme numérique?
Le théoricien britannique contemporain de la culture Alan Kirby a publié en 2006 un article dans lequel il affirmait: « Le postmodernisme est mort et enterré. » (Kirby 2006). En réaction au postmodernisme, un nouveau paradigme de création de l’autorité et du savoir vient prendre sa place, porté par les nouvelles technologies de l’information et les forces sociales actuelles, et modifiant manifestement les stéréotypes de la société postmoderniste. Kirby l’a d’abord appelé pseudomodernisme, puis, quelques années plus tard, l’a rebaptisé modernisme numérique (en anglais, digimodernism). À l’automne 2009, son livre a été publié aux États-Unis: Le modernisme numérique: comment les nouvelles technologies détruisent le postmodernisme et reconfigurent notre culture.
Les idées d’Alan Kirby ouvrent un nouveau contexte pour réexaminer et étudier les idées non seulement en études culturelles, mais aussi en linguistique, en sociologie et en sociolinguistique. Par son orientation philosophique, le postmodernisme culturel était lié au poststructuralisme — la déconstruction du structuralisme. En partant du postmodernisme, cette conception de la langue devra, selon Kirby, être écartée ou complétée par une autre; mais cela relève déjà de l’avenir.
À la fin du XXe siècle et au début du XXIe, les nouvelles technologies ont transféré dans l’espace numérique de nombreuses réalités familières. L’essence du modernisme numérique en tant que phénomène culturel réside dans la rencontre du texte avec les nouvelles technologies.
5 Parmi les manifestations les plus marquantes du post-postmodernisme, on peut citer l’altermodernisme (Nicolas Bourriaud), le transmodernisme (Mikhaïl Epstein), le postmillénarisme (Eric Gans), l’hypermodernisme (Gilles Lipovetsky) et le performatisme (Raoul Eshelman), entre autres. Pour plus de détails, voir http://www.answers.com/topic/post-postmodernism, ainsi que http://www.tate.org.uk/britain/exhibitions/altermodern/manifesto.shtm (consulté le 17/08/2010).
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les technologies qui, aux yeux de Kirby, ont restructuré l’auteur, le lecteur et le texte, ainsi que les relations entre eux. La production culturelle actuelle montre que le postmodernisme n’est plus un art contemporain; on ne peut parler que de ses vestiges. Ayant étudié la littérature de fiction postmoderne enseignée dans les universités britanniques, Kirby conclut que ces textes ont été publiés dans un autre monde, où n’existaient encore ni ordinateurs, ni Internet, ni courrier électronique, ni téléphones portables.
Les nouveaux produits culturels, parce qu’ils sont éphémères, n’ont pas, selon Kirby, de valeur durable: ils sont créés uniquement dans le présent, sans aucun sentiment du passé ou de l’avenir. C’est pourquoi les optimistes y voient une démocratisation de la culture, tandis que les pessimistes les considèrent comme une banalité et une absurdité insupportables. Le théoricien britannique de la culture, évoquant les déséquilibres observés depuis longtemps dans le monde entre le développement rapide des technologies et le progrès retardataire des sciences humaines, ne cache pas son regard critique sur la nouvelle culture. On aimerait toutefois croire que la pauvreté de son contenu est temporaire, le temps que l’on teste le fonctionnement des nouvelles technologies et que l’on se concentre davantage sur la forme; des œuvres plus solides et plus mûres devraient donc voir le jour avec le temps. En outre, la première génération formée par le modernisme numérique ne commence à atteindre l’âge adulte que maintenant, et la Lituanie ne devrait déjà plus se sentir très en retard à cet égard: la mobilité généralisée et la communication électronique permettent de réduire considérablement les écarts de développement historiquement établis entre notre société et celles des pays plus avancés.
On peut ensuite mentionner quelques-uns des principaux traits du modernisme numérique, tout en examinant les possibilités nouvelles que ses manifestations dans notre société actuelle ouvrent également aux normalisateurs de la langue.
3.1. Le texte
Selon Kirby, l’essence du modernisme numérique réside dans une révolution du texte, dans la redécouverte de sa mécanique, dans la maîtrise d’une forme nouvelle — numérique — et dans l’exploration de ses possibilités. Le texte est devenu le centre de tout, la forme paradigmatique des produits culturels.
Ainsi, lorsque la numérisation rencontre les formes de la culture et de l’art, un nouveau type de texte voit le jour. Ses traits sont les suivants: instable, éphémère, de courte durée, en évolution constante, fondé sur le hasard et inachevé (il a un début, mais pas de fin). Par exemple, lorsqu’une adresse Internet est indiquée comme lien dans une publication, on précise généralement la date de consultation, car le texte peut changer considérablement, voire la page concernée peut tout simplement disparaître.
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Le hasard confère au texte son caractère multidirectionnel; du fait de ses changements constants, un texte concret et tangible perd sa valeur durable. L’un des exemples les plus représentatifs est l’encyclopédie en ligne, bien connue de tous, créée collectivement par des bénévoles du monde entier dans diverses langues selon le principe dit du wiki et constamment mise à jour — enrichie et révisée —, la Wikipédia, qui existe depuis 2001. Elle repose sur des conditions de travail démocratiques, sans décisions autoritaires; bien qu’elle ait un fondateur, le site n’a pas un administrateur unique. À propos, nous disposons non seulement d’une version lituanienne, mais aussi d’une version samogitienne de Wikipédia (voir fig.).
Les dialectes traditionnels migrent vers Internet: voici à quoi ressemble le logo de la Wikipédia écrite en samogitien.
L’objectif de cette nouvelle culture est de produire un résultat de grande qualité, mais en s’appuyant moins sur des contenus nouveaux que sur ce qui existe déjà. L’hypothèse du modernisme numérique est précisément que l’informatisation a restructuré ou restructurera encore toutes les formes de textualité que nous connaissons, et pas seulement dans la culture Internet (Kirby 2006)6.
En Lituanie également, les ouvrages de codification de la langue standard sont mis en ligne et offrent de nouvelles possibilités aux utilisateurs (qui, comme on l’a indiqué, ne sont déjà plus de simples lecteurs passifs). Les gens ont besoin, sur Internet, d’informations fiables et faciles à utiliser, dotées d’outils logiciels modernes et d’interconnexions, et régulièrement mises à jour. Les produits de codification linguistique — bases de données, dictionnaires en ligne, corpus, etc. — doivent donc davantage s’orienter dans cette direction. On en trouve déjà un certain nombre sur l’Internet lituanien, mais ce n’est que la première étape, inévitablement marquée par la fragmentation et la dispersion. L’objectif des normalisateurs doit donc, avant tout, être de rendre facilement accessible
6 La langue elle-même, en tant qu’outil multiforme créé par l’être humain, subit elle aussi une telle transformation. Kirby ne semble pas parler de transformations linguistiques précises dans l’espace numérique, mais il suffit de regarder autour de nous pour les constater clairement. En tant que forme de textualité, la langue, une fois passée dans l’environnement électronique, connaît depuis peu des changements autrefois inimaginables (le texte devient hypertexte, de nouveaux genres Internet voient le jour, ainsi qu’un style particulier, etc.). Dans l’environnement électronique, les formes traditionnelles de la langue sont également déconstruites et les mots usuels se transforment. En lituanien, des mots tels que pelė, svetainė et tinklas ont, par exemple, acquis de nouveaux sens. Nous reconnaissons encore plus ou moins leur forme première dans les mots tinklaraštis, tinklalapis, tinklalaidė, vebinaras (« séminaire en ligne »), vikinomika (« économie créée selon le principe du wiki, ou économie en essaim »), etc.
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les informations déjà disponibles sur Internet afin de pouvoir créer à partir de celles-ci un contenu qualitativement nouveau, en associant également la communauté Internet à cette création. Les conditions techniques pour développer des produits numériques en Lituanie sont favorables, car il est reconnu que, par rapport aux autres pays européens, notre pays connaît une forte pénétration des outils électroniques (Internet comme technologies mobiles), ce qui témoigne de l’ouverture de la société aux nouveautés.
3.2. Auteur et lecteur
Le postmodernisme, tout comme auparavant le modernisme et le romantisme, accordait une grande importance à l’auteur. Le postmodernisme était conçu comme un spectacle devant lequel l’individu restait impuissant — comme devant un écran de cinéma ou de télévision où étaient examinés les problèmes de la réalité, tandis que le consommateur ne pouvait disposer que d’un texte préparé à l’avance et de ses significations, mais non le créer. Autrement dit, on lisait, écoutait, regardait. Le « consommateur » du modernisme numérique est lui-même actif: il écrit, clique, choisit, envoie ou télécharge quelque chose.
Bien que certains traits attribués au modernisme numérique soient également perceptibles dans la culture postmoderne (« [l]’œuvre d’art peut ne pas avoir d’auteur, ou avoir pour auteur un collectif », « [t]oute personne qui allume un ordinateur peut devenir artiste — écrire des vers, composer de la musique ou publier ses photographies. Créer et publier aussitôt. »; voir Žmuida 2010: 194), cela ne fait probablement que montrer qu’il existe un passage continu d’un état à l’autre.
Le modernisme numérique recrée les anciennes formes culturelles: la participation de l’individu — son intervention physique dans la création — est une condition indispensable à l’apparition d’un produit culturel. Ainsi, certaines émissions de TVR — émissions de téléréalité, loteries, mais aussi émissions de rencontres, etc. — vivent grâce aux téléspectateurs et aux auditeurs qui appellent directement à l’antenne ou envoient des messages, et qui déterminent en partie le contenu et le déroulement mêmes de l’émission7. Les jeux vidéo, dans lesquels les joueurs créent leur propre contenu, en font également partie, tout comme les compilations musicales que, contrairement aux disques compacts d’auteur (c’est-à-dire à une œuvre cohérente dans sa composition et ses idées
7 On peut en dire autant d’un nouveau genre journalistique: les reportages publiés en temps réel sur Internet (notamment sur des événements sportifs), avec des réactions immédiates aux commentaires écrits par les lecteurs (voir Chovanec J. Online quasi-interactions: Male bonding in live text commentary. – Negotiating Transnational Space and Multilingual Encounters. Sociolinguistics Symposium 18, abstracts, 2010, disponible sur Internet: <http://www.southampton.ac.uk/ss18>; consulté le 05/11/2010). Par exemple, un commentateur sportif commente les matchs en direct et par écrit sur Internet, en insérant des citations de messages que lui envoient des spectateurs qui regardent eux aussi le match sur Internet. Ainsi, la paternité du reportage n’appartient déjà plus entièrement au seul journaliste: un groupe temporaire de personnes communiquant virtuellement se constitue à cette fin.
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spectateurs et auditeurs sont devenus des termes moins précis, car ces personnes ne sont souvent plus de simples observateurs passifs de la réalité.
Le destinataire du texte devient donc la figure centrale: il en devient l’auteur partiel ou entier. L’auteur traditionnel unique disparaît; il ne crée souvent que les paramètres initiaux du produit, ou du moins la séquence de ses éléments constitutifs, et son rôle s’amenuise, si bien qu’il reste le plus souvent en retrait. Ainsi, les pages Internet sont souvent trop peu personnalisées pour que l’on sache qui les a créées ou les gère. La paternité n’est plus quelque chose de distinct et d’individuel; elle n’est ni exaltée ni complètement rejetée, mais devient multiple, partiellement ou totalement anonyme, distribuée entre un nombre inconnu d’utilisateurs et en des lieux imprévisibles, tandis que le produit créé est différent à chaque fois et unique. Cela est lié à l’augmentation du nombre même d’internautes.
Les responsables de la normalisation linguistique doivent tirer bien davantage parti de cette activité de la société que jusqu’à présent. Il existe de bons exemples. Une nouveauté inattendue fut, en 2003, une discussion sur Internet consacrée aux termes informatiques, qui dura presque plusieurs mois et fut organisée par les auteurs du Dictionnaire des termes informatiques alors en cours de rédaction. Tous ceux qui le souhaitaient purent participer à la discussion et soumettre leurs propositions, ce dont le dictionnaire a véritablement tiré profit8. Toutefois, dans l’ensemble, nous ne disposons pas encore de discussions Internet de qualité auxquelles participeraient aussi des professionnels, et pas seulement des membres de la société indignés par tout et n’importe quoi — sans doute par crainte du faible niveau général de la culture des échanges publics en ligne.
3.3. Relations et attitudes
Il a été mentionné que le modernisme numérique, selon Kirby, transforme non seulement le texte, l’auteur et le lecteur, mais aussi les relations entre eux. À mesure que les formes de communication culturelle évoluent et que de nouveaux genres modifient la nature traditionnelle de la parole (et de l’écriture), les habitudes des lecteurs (utilisateurs) du texte changent elles aussi. L’ordinateur
8 Sur le site Internet www.svarstome.lt, on pouvait lire en 2003: « Le 3 octobre, au début de l’examen du projet de dictionnaire explicatif des termes informatiques, comme on pouvait s’y attendre, personne n’est resté indifférent. Les passions se déchaînent autour de la question de savoir si des néologismes sont vraiment nécessaires dans un domaine tel que l’informatique, quels termes seraient plus précis et lesquels sont tout simplement inacceptables... En un peu plus de 10 jours, plus de deux cents avis ont été soumis. Il est intéressant de constater que le taux de participation est particulièrement élevé: 212 avis ont été recueillis sur ce sujet, qui a été consulté par 344 visiteurs différents (sur un total de 857 visiteurs de la rubrique consacrée à la terminologie). Plus d’un visiteur sur quatre donne son avis et environ 60% des visiteurs ne sont pas de passage: ils reviennent régulièrement sur le site de discussion. » Au total, 4 159 auteurs ont visité le site, dont 1 684 visiteurs distincts (pour en savoir plus, voir <http://www.musicalia.lt/svarstome/terminija/details.php?pid=3> (consulté le 27/09/2010).
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incite à l’utiliser constamment, car Internet crée l’illusion d’une nouveauté permanente. Le rapport au texte n’est plus linéaire, suivant un parcours continu du début à la fin, mais circulaire (il ne s’agit toutefois pas là d’une idée de Kirby9): sur Internet, on navigue souvent dans les mêmes endroits, espérant y trouver de nouvelles choses.
Le rapport émotionnel de l’auteur ou du lecteur à la réalité évolue: on passe de l’observateur postmoderne ironique à l’acteur engagé et sincère (cette sincérité se manifeste bien, par exemple, dans les blogs lituaniens). La foi, la confiance et le dialogue commencent à l’emporter sur la complaisance postmoderne envers soi-même. Les personnes de la nouvelle génération sont libres, autonomes, ingénieuses, expressives et dynamiques, ouvertes sur le monde. Le postmodernisme et tout ce qui l’a précédé leur semblent élitistes (autrement dit, lointains et contraignants), stupides, car, à l’époque, la communication était officielle et prenait la forme de monologues.
L’altruisme est un trait particulièrement important de la communauté Internet. Il s’oppose à l’égoïsme cultivé par le postmodernisme. Ce ne sont plus les consommateurs qui se manifestent activement, mais les créateurs, désireux de partager leurs connaissances avec les autres et souhaitant être écoutés, ou du moins s’exprimer publiquement. Les créateurs de sites fonctionnant selon le principe du wiki soulignent, sans l’hypocrisie postmoderne, que l’essence de leur travail est son utilité pour la société10.
Internet offre les conditions nécessaires pour parler librement et publiquement (même anonymement) de diverses questions qui préoccupent les gens. Il n’est donc pas étonnant que les discussions sur la langue, les commentaires d’articles et les forums11 fassent clairement apparaître les nombreux problèmes d’usage auxquels sont confrontés les journalistes, les écrivains, les traducteurs, les rédacteurs, les enseignants, etc., et, finalement, toute personne qui écrit en lituanien standard. On voit également les efforts déployés pour s’entraider et se conseiller sans rien attendre en retour. En outre, les blogs, les réseaux sociaux et les forums Internet sont le lieu d’une véritable création linguistique contemporaine, libre, incontrôlée et imprévisible. De nouveaux mots et de nouveaux procédés d’expression stylistique y sont créés. Il faut les étudier et les encourager. Les conditions n’ont jamais été aussi favorables pour révéler le pouvoir de création linguistique qui sommeille au sein même de la société.
9 Žr. Adams T. Ar elektroninės knygos pranašauja didžiosios kūrybos pabaigą? – Šiaurės Atenai, 2010 01 29.
10 Selon un principe similaire et avec des motivations comparables, le site Internet « Wikileaks », créé à la fin de 2006 et récemment devenu célèbre comme « la première agence de renseignement du peuple », diffuse au public des informations révélant des activités criminelles à grande échelle (http://wikileaks.org; pour en savoir plus, voir Lietuvos rytas, 27/07/2010), ainsi que le site lituanien www. ekspertai.eu.
11 Par exemple, l’un des forums Internet les plus populaires, www.supermama.lt, propose des rubriques distinctes destinées aux enseignantes de lituanien, aux traductrices, aux rédactrices, etc.
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Les codificateurs doivent eux aussi exploiter autant que possible les possibilités qu’offre ce travail collectif altruiste — soulever des problèmes et les résoudre —: donner l’impulsion initiale, indiquer une direction, formuler des objectifs clairs et, surtout, créer un environnement propice à la créativité pour soutenir la langue lituanienne. Bien sûr, on ne saurait dire qu’en Lituanie les prescripteurs ne cherchent pas du tout à nouer des liens avec la société. La Commission nationale de la langue lituanienne et d’autres institutions linguistiques ont lancé de bonnes initiatives. On tente d’instaurer des traditions de dictée nationale et de divers quiz, et l’on invite le public à créer des néologismes (des équivalents lituaniens aux mots étrangers). Mais il faudra encore beaucoup de travail et de temps pour regagner la confiance et l’autorité auprès de la société.
4. REMARQUES FINALES
De plus en plus de personnes participent indirectement au processus de normalisation. Les prescripteurs sont-ils en mesure de faire face à la diversité de leurs opinions? Peut-on gérer celle-ci d’une manière ou d’une autre? On peut tenter de répondre à ces questions en précisant et en structurant les problèmes plus concrets auxquels les prescripteurs sont confrontés, et en cherchant des moyens de les résoudre. Au fil de l’histoire de la formation du lituanien standard, le rôle des prescripteurs a nettement évolué, tout comme les problèmes qu’ils examinent. Au départ, conformément aux régularités du développement des langues standard, il fallait choisir le fondement de la langue standard, codifier les normes fondamentales et développer les styles fonctionnels. Aujourd’hui, compte tenu des perspectives de la société numérique évoquées, les principaux problèmes auxquels sont confrontés les prescripteurs du lituanien standard en Lituanie, ou les questions à résoudre de nouveau, peuvent être formulés ainsi:
• fondement scientifique de la codification: comment actualiser la théorie de la codification et définir son rapport à la tradition?
• études des usages: comment y intégrer et évaluer les médialectes en usage sur Internet?
• possibilités de modernisation de la langue: comment adapter le lituanien standard aux besoins actuels (notamment en développant le vocabulaire, en créant de nouveaux termes et en actualisant le lexique et la syntaxe de la langue administrative, ce qui est particulièrement lié aux traductions des documents de l’UE)?
• organisation du processus de codification: comment réguler l’évolution de la codification et passer à la planification linguistique?
• continuité et perspectives du travail de normalisation: comment former des spécialistes de la planification linguistique?
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• les relations entre les normalisateurs et les usagers de la langue: comment créer de nouvelles formes de communication fondées sur la confiance mutuelle?
Un forum de spécialistes de la langue serait très utile pour examiner ces questions, mais les conditions nécessaires à sa création ne sont sans doute pas encore réunies.
CONCLUSIONS
Dans la société lituanienne postsoviétique, la déconstruction récemment marquée de l’identité lituanienne et des mythes nationaux, la transformation des autorités en anti-autorités, ainsi que la critique des pratiques normatives traditionnelles et la volonté de libéraliser les normes de la langue standard afin qu’elles ne restreignent ni la liberté individuelle ni l’expression de soi, peuvent s’expliquer par l’émergence et le développement naturels de la pensée postmoderniste. Cependant, au début du XXIe siècle, on parle déjà dans le monde de la fin de la société de consommation postmoderne et ironique, et de nouvelles orientations culturelles, artistiques et philosophiques, dont l’apparition est favorisée par la mondialisation et le développement des nouvelles technologies de l’information, notamment par la généralisation d’Internet. De telles manifestations nouvelles sont également présentes en Lituanie.
L’une des nouvelles orientations du post-postmodernisme — le modernisme numérique — consiste en une transformation des formes culturelles générales sous l’effet des nouvelles technologies de l’information. Le théoricien culturel britannique Alan Kirby, qui a proposé le concept de modernisme numérique, souligne qu’il ne s’agit pas d’une idéologie, mais d’un champ de forces culturelles qui s’oppose au postmodernisme: l’influence de l’informatisation sur la culture, l’art et la textualité. Il n’est question ici ni des droits et libertés de l’être humain, ni de responsabilité. Cet auteur ne donne donc pas, pour l’instant, de réponse claire à la question de savoir ce qu’est l’autorité et quel est son rôle dans la nouvelle société numérique.
Cependant, même si l’on porte un regard critique sur certaines manifestations émergentes du modernisme numérique, il est impossible d’ignorer les processus qu’il favorise au sein de la société. Il importe que les normalisateurs évaluent les nouvelles possibilités, car la connaissance des lois qui régissent le développement de la nouvelle société numérique peut aider à mieux s’adapter à ses besoins.
Dans les conditions du modernisme numérique en émergence, le rôle de la communauté linguistique en tant que force active devient particulièrement important. Certes, en Lituanie, elle agit encore le plus souvent comme une critique impitoyable des normalisateurs, mais un terrain favorable se met en place pour réduire l’opposition entre les normalisateurs et la société. Les normalisateurs de la langue doivent en tirer parti pour améliorer le processus de codification:
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chercher des moyens de structurer le processus spontané de création et de diffusion de nouvelles normes d’usage;
associer les usagers actifs de la langue à la création et à l’examen des normes;
orienter de manière ciblée les capacités créatrices de la société;
créer et mettre constamment à jour des ouvrages numériques de codification accessibles au public, en privilégiant leur qualité — la fiabilité des données et la rapidité de réaction aux changements.
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Gauta 2010 11 08
PRESCRIBERS OF STANDARD LANGUAGE AND THE EMERGING MODERN DIGITAL SOCIETY
Summary
The article presents the changing perception of language prescribers and users, or authoritative personalities and target audiences, and their role in the development of Standard Lithuanian. One of the changes involves a shift from an authoritative personality (Jonas Jablonskis) to an institutionalized state authority or, currently, an anti-authority.
The criticism of authorities and the traditional standardization process as well as different attempts to apply liberal unrestrictive norms could be accounted for by a natural development of post-modern ideas and shifts in the post-soviet Lithuanian society. The beginning of the 21st century, however, marks the end of the post-modern consumer society and brings out new artistic and philosophical cultures and directions whose appearance has been mainly stimulated by globalization and new technologies, the Internet among them.
One of the most distinctive interpretations of the postmodern transformation is the concept of the digital modernism. It proposes a structural view of cultural changes in the modern society. The author of the article relies on the ideas of the modern British culturologist Alan Kirby to distinguish peculiarities of the digital modernism. These peculiarities may contribute to a better understanding of social processes and, consequently, ease the current tension between language prescribers and the society at large.
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The digital modernism relates cultural shifts to the increased role of the digital text in private and public life. Clearly, the new IT technologies have essentially changed the nature of the author, addressee (reader) and the text itself. Realizations of the digital modernism, one of them being the rise of the language community as an active force, provides grounds for a new standardization products and allows to involve in the standardization process the most active members of the community.
RITA MILIŪNAITĖ
Lietuvių kalbos institutas
P. Vileišio g. 5, LT-10308 Vilnius
[email protected]
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