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Fonosemantinės sakmės Lietuvių kalbos žodyne

Algirdas Saudargas

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ALGIRDAS SAUDARGAS Parlement européen Commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie Axes de recherche: linguistique cognitive, neuropsychologie cognitive, biophysique. LES SAGAS PHONOSÉMANTIQUES DANS LE DICTIONNAIRE DE LA LANGUE LITUANIENNE Sagas phonosemantiques dans le dictionnaire de la langue lituanienne RÉSUMÉ L’article présente une approche qui explique les phénomènes phonosemantiques en lituanien. Cette approche décompose le contenu sémantique du mot en une partie conceptuelle et en ces contenus qui expriment les relations de dynamique de l’espace, du temps et des forces. Selon cette approche, les phénomènes phonosemantiques s’expliquent comme des extensions de la topologie cognitive du réseau de significations d’un mot à des mots phonologiquement similaires, mais non apparentés. Plusieurs exemples sont examinés. Les réseaux de significations des mots lituaniens dont les racines contiennent les consonnes K/L; N/R; M/L <> L/M sont analysés. MOTS-CLÉS: saga phonosemantique, frame de référence, schéma image, dynamique des forces, topologie cognitive. ANNOTATION Un exposé expliquant les phénomènes phon sémantiques dans la langue lituanienne est présenté. Cet exposé répartit le contenu du sens du mot entre une partie conceptuelle et un contenu qui exprime les aspects spatio-temporels et dynamiques de force (STD). Dans cette approche, les phénomènes phon sémantiques sont expliqués comme l’extension de la topologie cognitive du réseau des sens des mots à des mots phonologiquement similaires, mais qui ne sont pas apparentés génétiquement. Plusieurs exemples sont examinés. Le réseau des sens des mots lituaniens contenant les consonnes K/L; N/R; M/L <> L/M est analysé. MOTS-CLÉS: saga phon sémantique, cadre de référence, schéma d’image, dynamique de forces, topologie cognitive. Įžvalgos / Insights 229 ALGIRDAS SAUDARGAS 0. INTRODUCTION « … la pensée propre ne peut s’exprimer que dans sa propre langue. » Antanas Maceina Il y a plus de trois décennies, les réflexions d’Algirdas Patackas sur la culture balte ont paru en samizdat Saulė ir kryžius (Patackas 1983; Patackas 2014: 30–85). C’est là qu’a été mentionnée pour la première fois la « loi de la symétrie »: on a observé qu’en permutant les consonnes radicales de certains mots, leur sens acquiert également une signification symétrique d’une certaine manière, produisant une sorte d’inversion du sens (par exemple: meilė – laimė) (Patackas 2014: 78). Une autre observation était que les sens de mots ayant les mêmes consonnes radicales, mais des voyelles différentes, restent unis par une idée commune, bien que les mots eux-mêmes n’aient aucun lien de parenté (par exemple: nokti – nykti) (Patackas et al. 1984; Patackas et al. 2014: 93). Du point de vue de la linguistique formelle, ces exemples semblaient être des développements sans fondement de phénomènes linguistiques connus — la métathèse et l’apophonie — et ne pouvaient être acceptés. J’ai été intéressé par Patackas par les problèmes du langage soulevés dans son étude, et il m’a encouragé à exposer mes idées par écrit. Ce texte (Saudargas 1986) est rempli de spéculations philosophiques qui, aujourd’hui, pourraient n’intéresser que les chercheurs du genre samizdat. Il repose toutefois sur une idée qui constitue aussi l’essence de cet article. Mon attention s’est portée sur des mots dont les racines sont phonologiquement similaires, mais dont la parenté n’est pas établie. J’ai tenté de mettre au jour leurs liens sémantiques. Antanas Maceina et sa conception de la langue maternelle m’ont servi (et me servent toujours) de guide: « La richesse du lexique lituanien et la diversité de sa structure grammaticale montrent que la pensée lituanienne est capable de pénétrer l’objet pensé avec une ampleur remarquable et à un degré profond, et d’exprimer même les nuances à peine perceptibles, mais bien réelles, de ses liens et de ses relations. À cet égard, la langue lituanienne n’est inférieure à aucune autre langue dans laquelle, au cours de l’histoire, une philosophie de haut niveau a été créée ou est en train de l’être. Notre langue est une voie ouverte vers notre philosophie. Que nous l’empruntions ou que nous prenions la voie figée des emprunts étrangers dépend de notre discernement: comprendre que notre pensée propre ne peut s’exprimer que dans notre propre langue » (Maceina 1994: 309). Dans le texte mentionné, j’ai étudié les verbes qui désignent le sens de la vue: žiūrėti, domėtis, regėti, matyti ainsi que vysti (vydo), et j’ai comparé leur sémantique à celle de mots ayant des racines phonologiquement proches. Lorsque j’étudiais ces relations phon sémantiques, les travaux de linguistique cognitive, alors en plein essor, m’étaient inconnus, car dans les conditions de l’époque, ils étaient difficiles à trouver, voire totalement inaccessibles. Je suis revenu sur ces réflexions il y a dix ans et, peu après, j’ai découvert que la linguistique cognitive disposait des méthodes de recherche nécessaires. À l’époque, j’ignorais également bien d’autres choses que j’évoque aujourd’hui. 230 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės šaknės lietuvių kalbos žodyne Les textes réunis dans cet article ont été écrits au cours de la dernière décennie. Ils ont été repensés et réécrits plusieurs fois. En les rassemblant en un seul ouvrage, j’ai tout revu une nouvelle fois, corrigé et développé. J’ai dû réécrire entièrement bien des passages. Ces textes sont de deux types. Les textes du premier type sont des études empiriques, dans lesquelles je me suis efforcé d’être aussi objectif que possible. J’ai donc défini précisément les objets étudiés: il s’agit des lemmes du Lietuvių kalbos žodyno (ci-après LKŽ), et d’eux seuls. L’étude vise à décrire les relations sémantiques entre des mots phonologiquement proches (dont la racine contient la même paire de consonnes). Son objectif est de montrer que certaines racines lituaniennes phonologiquement proches (les « faisceaux de racines ») forment également des ensembles sémantiques, que j’ai nommés, par commodité, des récits phonosemantiques. L’essentiel de l’étude consiste à décomposer le contenu sémantique des mots lituaniens en une partie conceptuelle et une partie spatio-temporelle. Les contenus spatio-temporels incluent également l’interaction des forces (la dynamique); j’emploie donc l’abréviation ELD (espace, temps, dynamique). Pour l’analyse sémantique, j’utilise les techniques de la sémantique cognitive. Je me suis efforcé de m’appuyer sur des méthodes aussi fiables et éprouvées que possible; par exemple, pour décrire l’interaction des forces, j’utilise les schémas de dynamique des forces de Leonardo Talmy, désormais classiques. Tous les résultats empiriques sont suffisamment évidents, même si, comme j’ai pu le constater moi-même, il faut s’être quelque peu familiarisé avec les techniques utilisées pour en discerner certains. Les textes du second type sont subjectifs. Ils étaient nécessaires, car les recherches empiriques évoquées ne trouvent pas leur place dans le spectre traditionnel des études linguistiques. Bien entendu, chacun peut, pendant ses loisirs, étudier le sens des mots autant qu’il le souhaite. Le lecteur jugera si de telles recherches se reflètent dans la poésie. Mais si l’on veut les soumettre à l’attention de la communauté scientifique, il faut leur trouver une place. En cherchant cette place, il est apparu que ces recherches se situent hors du système linguistique, voire, à proprement parler, hors de la linguistique. Plus exactement, les récits phonosemantiques relèvent de l’intersection des disciplines, alors même que la linguistique devrait s’y intéresser, entendue dans son acception la plus large. En quête d’analogies, j’ai erré entre la topologie mathématique et l’alchimie médiévale. À la recherche d’arguments, j’ai consulté des monographies, des thèses et des articles issus de domaines très divers, de la phonosemantique, considérée comme marginale, jusqu’aux recherches contemporaines sur le cerveau. De telles errances risquent constamment de se muer en une vaine dispersion de la pensée, car il n’est possible d’approfondir des domaines aussi éloignés les uns des autres que dans des limites très restreintes. D’un autre côté, c’est uniquement à la rencontre des disciplines que les paradigmes évoluent et que de nouveaux courants se forment. C’est pourquoi je m’appuie dans ces textes sur des auteurs et des sources très variés, qu’il faudrait plusieurs vies pour étudier tous en détail; les références fournies feront toutefois gagner du temps au lecteur curieux. Il va de soi que ces textes reflètent mes choix subjectifs et mes appréciations personnelles, et qu’ils ne sauraient prétendre offrir une synthèse scientifiquement exhaustive d’un quelconque domaine. Il est maintenant temps de passer à des observations plus concrètes. Mais, avant tout, il faut se souvenir des précurseurs, ceux par qui tout a commencé. Įžvalgos / Insights 231 ALGIRDAS SAUDARGAS 1. APERÇUS DE LA MÉTHODE 1.1. Les précurseurs et leurs critiques « À lui, même le miel paraît amer » (LKŽ) Algirdas Patackas et Aleksandras Žarskus ont développé leurs premières intuitions pour en faire une étude originale, fondée sur d’abondantes sources ethnographiques, de la maîtrise des transformations spirituelles dans l’ancienne culture balte (Patackas, Žarskus 2013). Dainius Razauskas a porté sur ces recherches le jugement suivant: « L’œuvre d’Algirdas Patackas et d’Aleksandras Žarskus est l’un des phénomènes les plus intéressants et les plus profonds de la culture contemporaine du mot en Lituanie, peut-être comparable par son esprit au phénomène Vydūnas, il y a cent ans » (Razauskas 2006: 47). Toutefois, selon Razauskas, « ce “miel” de l’esprit, fruit d’un travail colossal, est empoisonné par une “cuillerée de goudron” » (ibid.: 45). Il s’agit du « rapport de Patackas et Žarskus à la langue, ou plutôt à la linguistique, aux sciences du langage » (ibid.). En effet, une décennie plus tôt déjà, les réflexions de Patackas et Žarskus avaient fait l’objet des critiques sévères (et, semble-t-il, justifiées) du linguiste Simas Karaliūnas (1995). Le monde officiel de la linguistique n’avait discerné dans ces recherches aucun phénomène susceptible d’être étudié. Atténuant les critiques de Karaliūnas, Razauskas affirme dans une communication empreinte d’émotion, présentée en 1996 sous le titre « La folie linguistique et la langue sacrée »: « Il ne s’agit pas ici de prouver l’origine de tel ou tel mot, ni la parenté étymologique des mots, mais d’attirer l’attention sur des correspondances parfois véritablement stupéfiantes, par exemple entre la symétrie phonétique et sémantique des racines des mots, en laissant entièrement de côté la question de l’origine des mots » (Razauskas 1997: 10). Razauskas finit néanmoins par se résigner, pour une raison quelconque: « Quoi qu’il en soit, un tel objectif ne relève, semble-t-il, réellement pas de la linguistique. En bref: le rapport à la langue étudié ici n’est ni linguistique ni scientifique » (ibid.). Razauskas oriente ensuite sa réflexion vers le phénomène des anagrammes, découvert par Ferdinand de Saussure puis redécouvert par Vladimir Toporov. Il pose correctement le problème: « Peut-on — et si oui, sur quelle base, en s’appuyant sur quoi — relier la simple symétrie phonétique des consonnes d’une racine à la sémantique des mots correspondants, et plus encore à toute une vision du monde qui leur serait, pour ainsi dire, associée? » (ibid.). Hélas, après s’être plongé dans le courant passionnant, mais encore assez flou, des recherches sur les anagrammes et sur la poétique indo-européenne qui leur est associée, il en ressort avec une réponse pour le moins ethnosophique (selon ses propres termes1): « Nous avons donc non seulement deux langues — la langue ordinaire, quotidienne, et la langue sacrée, poétique —, mais aussi, respectivement, deux linguistiques, 1 Cf. Razauskas 2006. 232 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 1. Le réseau phonosémantique de l’académicien Paulius Slavėnas Įžvalgos / Insights 233 ALGIRDAS SAUDARGAS c’est-à-dire deux rapports différents à la langue, fondés théoriquement et méthodologiquement de manière différente et reflétant des rapports différents à la réalité en général: précisément, une linguistique simple, profane, et une linguistique secrète, sacrée » (ibid.: 16). Un autre précurseur, le patriarche de l’astronomie lituanienne, l’académicien Paulius Slavėnas, qui a publié une série d’articles entre 1974 et 1985, a étudié avec beaucoup d’intérêt les relations entre le son et le sens en lituanien (Slavenas 2001; 1984). Il a observé que très souvent, une alternance vocalique dans la racine d’un mot n’en change pas fondamentalement le sens, mais le modifie seulement. Après avoir passé en revue diverses combinaisons et écarté celles qui ne convenaient pas, il a tracé un schéma sur un plan. Selon son propre témoignage, « après l’avoir transcrit sans trop de détails, le dessin occupait environ un tiers de mètre carré » (Slavenas 1984: 34). L’étude de Slavėnas n’ayant pas attiré l’attention des linguistes, je présente à la figure 1 le dessin de son réseau phonosémantique (Slavenas 2001: 278). Le dessin lui-même n’est qu’un moyen d’organiser l’information linguistique. La structure des consonnes est reliée selon la méthode combinatoire la plus simple. Par ses recherches, Slavėnas semble nous proposer ceci: oublions provisoirement tout ce que nous savons sur les racines des mots et voyons quelles associations de sens suscitent des mots phonologiquement proches. On peut alors discerner certaines régularités dans un réseau phonosémantique soigneusement construit. Cette méthode est courante non seulement dans les sciences expérimentales de la nature, mais aussi dans les recherches théoriques. Pour être juste, il faut remarquer que les linguistes eux-mêmes y ont souvent recours. Ainsi, cette expérimentation sur les racines des mots ne contrevient à aucune loi connue de la linguistique. Chacun est libre de se livrer à de telles expériences pendant ses loisirs. Mais si nous voulons apporter quelque chose à la science, il faut tirer des conclusions de ces expériences et les défendre. À partir de ses recherches, l’académicien Slavėnas tire des conclusions véritablement audacieuses, qui ne paraissent pas suffisamment fondées à la communauté des linguistes. Je citerai quelques extraits de l’article « La pertinence de la langue proto ». « La langue proto d’une ancienne tribu isolée évoluait uniquement par l’imitation de la génération plus âgée et par des habitudes de parole programmées génétiquement. Elle n’était pas constituée de mots (au sens du lituanien), mais de formants plus courts et polysémiques, qui pourraient par la suite devenir aussi bien des racines de mots que des affixes de racines. À vrai dire, le formant n’a pas des sens, mais une notion plus large, une catégorie de pensée quelque peu vague; les sens ne surgissent que dans les combinaisons de formants. Le formant n’est ni un mot au sens grammatical habituel, ni une unité de partie du discours: dans différentes combinaisons, il pourrait avoir un sens nominal, verbal ou autre, c’est-à-dire posséder ce que l’anglais actuel appelle la conversion; il pourrait convenir à une dénomination, un surnom, une constatation, une action ou un autre usage. Un formant isolé ne donnait qu’une indication sur le sujet, tandis que le sens se précisait dans la combinaison » (Slavenas 2001: 261). « Les diverses remarques formulées ici donnent à penser, de façon assez paradoxale, que la dispersion des langues indo-européennes signifie un éloignement non pas d’une langue proto hypothétique prasanskrite, mais de la structure archaïque d’une langue lituanienne encore vivante » (ibid.: 273). 234 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne Ces observations sont réellement profondes et intéressantes, mais, bien qu’elles flattent beaucoup l’amour-propre de la communauté lituanophone, elles ne sont pas suffisamment étayées. L’oubli dans lequel les linguistes ont laissé les recherches du vieil académicien est donc tout à fait compréhensible. 1.2. La pharmacie de l’esprit « La pharmacie de l’esprit est sous ce toit. Peut-être égayera-t-elle quelqu’un par une opinion. » Dionizas Poška « L’esprit inconscient propose, l’esprit conscient sélectionne. » Stanislas Dehaene Revenons à la conclusion de Razauskas selon laquelle « nous avons […] deux rapports différents à la langue, fondés théoriquement et méthodologiquement de manière différente et reflétant des rapports différents à la réalité en général: précisément, une linguistique simple, profane, et une linguistique secrète, sacrée, poétique. » Où trouver une méthode pour étudier le phénomène qui nous intéresse? Une première étape pourrait consister à affirmer que cette linguistique « quotidienne, simple, profane » étudie les phénomènes linguistiques perçus consciemment, tandis que la linguistique « secrète, sacrée, poétique » cherche à révéler ce qui, dans la langue, est inconscient, c’est-à-dire directement inaccessible à la conscience. Que tout dépende du point de vue ressort clairement d’un exemple simple. La grammaire est incontestablement un domaine traditionnel de la linguistique. Pourtant, nous pouvons envisager cette même grammaire sous deux angles. Les enfants d’âge préscolaire parlent correctement du point de vue grammatical, bien qu’ils n’aient jamais étudié la grammaire. Lorsqu’ils commencent à l’apprendre à l’école, cette discipline leur paraît fastidieuse et ennuyeuse. C’est bien connu et évident. Tout comme, à vélo ou au volant d’une voiture, nous accomplissons certaines actions automatiquement et d’autres consciemment, de même, en parlant, nous prononçons automatiquement des mots et des phrases grammaticalement correctes, tandis que la conscience observe le contexte porteur de sens et le guide. Le mot est cette fenêtre par laquelle la conscience contemple le sens, mais le sens est immergé dans le subconscient humain, et la frontière entre le conscient et l’inconscient n’est pas facile à saisir... Įžvalgos / Insights 235 ALGIRDAS SAUDARGAS le concept. Dans la section suivante, je demande ce que les mesures neurophysiologiques de l’activité cérébrale peuvent nous apporter aujourd’hui. Les dernières sections consacrées aux perspectives sur la méthode définissent le récit phonosemantique — objet de recherche de cet article. Une dimension particulièrement importante du langage se situe entre l’univocité et l’ambiguïté (angl. ambiguity2. Il semblerait que l’univocité devrait être l’idéal du langage. C’est effectivement le cas lorsque l’ambiguïté peut être dangereuse. Un ordre donné par un officier doit être compris sans équivoque. Les instructions d’un chirurgien pendant une opération ne peuvent être ambiguës. La vie des soldats ou des patients en dépend. Dans la législation et dans de nombreux autres domaines, on cherche à ce que les termes employés soient compris sans équivoque. Alors, pourquoi y a-t-il de l’ambiguïté dans le langage? L’ambiguïté dans le langage est un fait empirique. Il faut la considérer comme une source de créativité dans le langage, comme le garant de sa vitalité. Le langage a toujours comporté à la fois le terme et le mot poétique3. En lituanien, l’hésitation et le doute se distinguent subtilement: l’hésitation souligne la nécessité de choisir entre deux possibilités, tandis que le doute désigne aussi un état qui embrasse les deux possibilités. On peut dire que l’hésitation est davantage caractéristique du choix mécanique d’une machine fondé sur des critères définis à l’avance et marque le point de bifurcation d’un algorithme. Le doute, en revanche, décrit la méthode de fonctionnement de l’instrument de l’esprit — le cerveau humain. L’ambiguïté est au cœur de l’intérêt des recherches cognitives actuelles (Zeki 2004). La place de notre méthode de recherche dans le système des sciences apparaît ainsi clairement: ce qui nous intéresse, c’est le langage comme moyen de connaître l’état de l’esprit. Aujourd’hui, ce domaine relève de la linguistique cognitive au sens le plus large (Cuyckens, Geeraerts 2007). Dans le langage, nous rencontrons deux orientations différentes du choix. L’exemple le plus simple est celui de l’homonymie et de la synonymie (voir fig. 2). Lorsque nous entendons un mot polysémique (par exemple, baras), nous nous trouvons au point du doute. Pour nous décider, nous devons généralement attendre des informations supplémentaires provenant d’un contexte ou d’un autre. Dans l’orientation opposée, nous parvenons au point du doute lorsque nous disposons de plusieurs façons d’exprimer le même sens: l’oiseau vole / l’oiseau s’envole. Là encore, nous nous décidons en faisant appel à des informations supplémentaires. Selon l’orientation, nous distinguerons l’ambiguïté onomasiologique et l’ambiguïté sémasiologique4. L’homonymie et la synonymie ne constituent pas directement l’objet de notre recherche. Une racine polysémique relève de l’ambiguïté sémasiologique. L’interaction des ambiguïtés sémasiologique et onomasiologique se trouve au cœur même du mécanisme de compréhension du langage. L’univocité et l’ambiguïté ne sont pas deux états discrets, mais les pôles extrêmes d’une dimension importante d’un trait de l’activité de l’esprit humain. L’esprit humain 2 Ce concept est employé dans un sens très large. C’est le point de vue exposé par Semir Zeki dans son article (Zeki 2004) et ailleurs qui nous intéresse. 3 Panašiai mano ir Skirmantas Valentas (2012: 12). 4 Cf. Geeraerts 2010: 281–284. 236 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Les récits phonosemantiques dans le dictionnaire de la langue lituanienne FIG. 2. L’homonymie et la synonymie comme ambiguïté sémasiologique et onomasiologique l’instrument — le cerveau — n’est pas un ordinateur. L’essence de l’architecture des ordinateurs modernes n’a pas changé depuis l’époque d’Alan Turing et de John von Neumann. On peut dire que l’architecture de l’ordinateur reflète l’activité de l’esprit conscient (Dehaene, Brannon 2011; Zylberberg et al. 2011). À ce pôle de l’univocité, le cerveau humain paraît désespérément lent par rapport aux ordinateurs modernes. Pourtant, même les ordinateurs les plus puissants et les programmes les plus intelligents ne parviennent pas encore à résoudre de manière fiable les tâches les plus simples de l’esprit humain. Von Neumann avait déjà pressenti pourquoi: l’esprit humain accomplit l’essentiel de son travail inconsciemment, en exploitant des mécanismes cérébraux analogiques fonctionnant en parallèle. Stanislas Dehaene décrit ainsi les résultats des recherches minutieuses menées par les psychologues du langage au cours des trois dernières décennies: « Ainsi, notre esprit inconscient est suffisamment ingénieux pour mettre en mémoire et en extraire parallèlement toutes les associations sémantiques d’un mot, même lorsque celui-ci est polysémique ou qu’une seule de ses significations convient au contexte. L’esprit inconscient propose, l’esprit conscient sélectionne » (Dehaene 2014: 66). Grâce à des recherches minutieuses menées aujourd’hui, les psychologues cherchent à comprendre comment les enfants perçoivent les mots. La célèbre psychologue Jean Mandler, résumant ces recherches, remarque qu’un enfant de deux ans est confronté à un double problème: savoir dans quels cas employer un mot appris et quel mot employer dans un cas précis (Mandler 2004: 131). Dans notre terminologie, l’enfant est confronté à une ambiguïté sémasiologique et onomasiologique. Le mot est le même, mais il signifie autre chose pour l’enfant que pour l’adulte. En communiquant, l’enfant réduit l’ambiguïté jusqu’à ce qu’elle atteigne le même niveau que celle de la communauté linguistique. Ces éléments et Įžvalgos / Insights 237 ALGIRDAS SAUDARGAS De nombreuses autres études montrent que le doute est le pôle opposé à l’univocité dans l’esprit humain, lequel est immergé dans les eaux de l’inconscient5. Comme toujours, Marshall McLuhan (avec le poète canadien Wilfred Watson) met en lumière de manière originale et intéressante le rapport entre le conscient et l’inconscient dans son livre rarement évoqué, De la cliché à l’archétype (McLuhan 2011 (1970)). Pour illustrer ce passage — de la cliché figé et univoque au doute après l’archétype, puis de nouveau à un nouveau cliché —, il cite les derniers vers du poème « The Circus Animals’ Desertion » du poète irlandais William Butler Yeats: Ces images magistrales, parce que complètes, / Ont grandi dans un esprit pur, mais de quoi sont-elles nées? / D’un tas d’ordures ou des balayures d’une rue, / De vieilles bouilloires, de vieilles bouteilles et d’une boîte de conserve cassée, / De vieux fers, de vieux os, de vieux chiffons, de cette folle garce / Qui tient la caisse. Maintenant que mon échelle a disparu, / Je dois m’allonger là où toutes les échelles commencent, / Dans le sordide magasin de chiffons et d’os du cœur. Cette région de notre esprit, remplie de vieux clichés et de leurs débris, et régie par les archétypes qui engendrent de nouveaux clichés, il la nomme, d’après le texte du poète, rag-and-bone shop of the heart. Au XIXᵉ siècle, en Angleterre, il s’agissait d’une boutique de brocante et de déchets qui vendait des chiffons (rag), voire des os d’animaux (bones). Comme nous l’explique le rédacteur de l’ouvrage, les os d’animaux étaient même une matière première secondaire recherchée pour la fabrication d’engrais, de colle ou de porcelaine (McLuhan 2011: vii). Cette région de l’esprit est la source de formes et d’images nouvelles — le monde des archétypes (McLuhan 2011: 104). La création poétique y bouillonne; c’est là que prend appui l’échelle de Jacob, que Yeats mentionne dans ses vers. L’analyse de McLuhan est pertinente, mais le livre lui-même est difficile à lire et composé de manière sophistiquée. Ce qui nous importe ici, c’est seulement l’analogie indéniable avec ce que les fondateurs de la psychanalyse appelaient l’inconscient et les archétypes, bien que cette dernière notion soit très floue et dépende de l’auteur qui l’emploie. En lituanien, nous pouvons appeler la boutique de brocante située dans le cœur du poète la pharmacie de l’esprit. Dionizas Poška invite dans son musée des Baubliai « des gens avisés » à se divertir, car « la pharmacie de l’esprit se trouve sous ce toit ». Le musée est une source d’inspiration: l’artisan « avisé » peut y puiser des images et des idées pour ses œuvres. Nous pouvons jouer un peu avec les mots — après tout, váistas et vaistas sont des mots de même origine, des homographes qui ne diffèrent que par l’intonation. Dans son Słownik etymologiczny języka litewskiego (ci-après SEJL), Wojciech Smoczyński rattache le mot váistas à la racine commune aux Baltes et aux Slaves *vaid-, « savoir (relatif aux incantations de guérison) » (SEJL 2007: 713), tandis que la forme vaistas comporte la racine secondaire du verbe vysti (išvydo), vais-, qu’il fait dériver 5 Un autre thème important lié à la dichotomie univocité / doute est l’asymétrie cérébrale (McGilchrist 2009). 238 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne iš prokalbės šaknies *ueid- (SEJL 2007: 762, 763). Vaistas (be kirčio) yra abeją, apimanti vaizdinę (vaistas) (LKŽ: Dievas kalbėjo Izraeliui vaiste) ir veikliąją (váistas) dalį, kuri tinka nurodyti į archetipinį informacijos pobūdį. Jungas tai vadino lotynišku žodžiu imago – pasąmonės turinių telkinio (komplekso) suvokimo schema. Imago apima įvairius pojūčius (kaip šiuolaikinėje psicholingvistinėje literatūroje vadina – modalumus): tai ir regimo vaizdinio schema, ir garsinė melodija ar ritmas, ir lytėjimo, kvapo ar skonio motyvas, bet taip pat ir ritualinio (schematiško) judesio pajautimas savame kūne. Tai ir vaistas, ir váistas. Proto vaistinė (vaištinė ir váistinė vienu metu) tai ta pati pranokėjų Patacko ir Žarskaus vydija (tos pačios šaknies naujadaras!), tai Freudo ir Jungo pasąmonė, tai XX a. pabaigoje psichologų eksperimentuose tiriama implicitinė atmintis (Mancia 2006), tai McLuhano poeto Yeatso kūryboje surasta „sendaičių krautuvėlė širdyje“, tai tie sąmonei tiesiogiai nepasiekiami atminties klodai, iš kurių James’as Joyce’as du dešimtmečius jam vienam težinomais būdais traukė Finegano budynių į kitas kalbas neišverčiamus sakinius. Daugelis žmogaus dvasios tyrinėtojų mėgina pasidairyti proto vaistinėje. Ten pat žvelgia ir Skirmantas Valentas (1997; 2007; 2012) savo trilogijoje, gilindamasis į Antano Baranausko, Vlado Braziūno, Sigito Gedos ir kitų poetų kūrybinę virtuvę. Les artisans « avisés » étaient (et demeurent) des créateurs de mythes. Ce que Claude Lévi-Strauss (1997) écrit sur la pensée mythique relève aujourd’hui du quotidien du discours interdisciplinaire: « De nos jours encore, l’artisan6 est celui qui fait tout lui-même, de ses propres mains, et qui utilise, à la différence du spécialiste d’un domaine donné, toutes sortes de moyens, souvent fortuits. [...] Ainsi, la pensée mythique est une sorte de bricolage intellectuel » (Lévi-Strauss 1997: 29). « [...] la pensée mythique, à la manière du bricolage sur le plan pratique, constitue des ensembles structuraux en utilisant non pas directement d’autres ensembles structuraux, mais les résidus et les débris sous-jacents des événements [...] des fragments et des restes — comme des fossiles où se reflète l’histoire de l’individu ou de la société » (Lévi-Strauss 1997: 34). « Dans le modèle réduit, contrairement au cas où l’on cherche à connaître un objet ou un être dans ses dimensions réelles, on connaît d’abord l’ensemble, puis seulement les parties » (Lévi-Strauss 1997: 37). Nous avons assez exploré les domaines de la création poétique et mythopoétique. Nous voulions simplement nous assurer que nous ne sommes pas du tout seuls à chercher le « langage sacré ». Dans la pharmacie de l’esprit, les vieux clichés et leurs débris flottent dans les eaux de l’inconscient sous forme d’images et de fragments d’images. Il ne s’agit pas seulement d’images visuelles, mais aussi de combinaisons de sons (mots, phrases ou mélodies), d’odeurs, de sensations, de goûts et d’impressions liées à toutes sortes d’émotions. Ces images se précisent et s’estompent, s’associent de toutes les manières possibles 6 Dans l’édition lituanienne, le mot français bricolage est traduit par « meistravimas ». Įžvalgos / Insights 239 ALGIRDAS SAUDARGAS par des combinaisons. C’est de là que puisent leurs idées non seulement les poètes, mais aussi les mathématiciens (Hadamard 1945). Qui organise ces images, et quelle est leur grammaire? Les phénomènes phonosémantiques se distinguent par le fait que le sens est intégré à des processus inconscients. Ces phénomènes sont étudiés depuis plus d’un siècle. L’un des fondateurs de la psychanalyse et créateur de la psychologie analytique, Carl Gustav Jung (avec Franz Riklin), a commencé sa carrière scientifique par des expériences d’associations de mots à la clinique du Burghölzli, en Suisse, au début du XXe siècle. Il poursuivait les expériences de Kraepelin et d’Aschaffenburg, qui avaient établi que les sujets, lorsqu’ils étaient reposés, associaient les mots selon leur sens, tandis que, lorsqu’ils étaient fatigués, ils le faisaient selon leur consonance. Jung a précisé les conditions. Il s’est avéré que les associations sonores, c’est-à-dire phonologiques, prédominent lorsque la conscience est assoupie et que son attention est dispersée, par exemple juste après le réveil ou simplement lorsque l’expérience lasse. Jung en a conclu que l’attention concentrée inhibe les associations sonores et que, lorsque l’attention est distraite, celles-ci se multiplient jusqu’à ce qu’il ne reste que des associations sonores (Kugler 1980: 2–7). C’est pourquoi Paul Kugler (1980: 15) pose dans sa thèse la question suivante: existe-t-il dans notre langue des groupes autonomes d’associations, liés phonétiquement et investis de sens dans une image archétypale?7? Freud accordait lui aussi une grande importance aux associations sonores et aux lapsus. Le cas du Rat Man, décrit par Freud en 1909, est souvent cité (où s’associent des mots allemands: Ratten, Raten, Spielratte, Rita, Heiraten, Rathaus8. 1.3. L’esprit vivant « Eh bien, bien sûr, Harry, cela se passe dans ta tête, mais qui t’a dit que, pour cette raison, ce n’était pas réel? » (Albus Dumbledore)9 Les recherches sur le cerveau dont il sera maintenant question ont également une histoire de trente ans. À peu près à la même époque où l’académicien Slavenas traçait ses schémas, à l’université de Californie à San Diego, aux États-Unis, aux abords de la célèbre Silicon Valley alors en plein essor, la scientifique américaine d’origine hongroise Marta Kutas voulait découvrir comment le potentiel électrique du cerveau humain (EEG) reflète le lien sémantique d’un mot avec le contexte de la phrase. Les techniques modernes permettent d’enregistrer la réaction du cerveau à un mot prononcé, même si celle d’un seul mot 7 Quelques années plus tard, Paul Kugler développa ses réflexions dans le livre L’alchimie du discours, réédité deux décennies plus tard (Kugler 2002). 8 Freudo aprašytus atvejus būtina vertinti kritiškai (žr. Sulloway 1991: 255). 9 J. K. Rowling. Haris Poteris ir Mirties Relikvijos. Vilnius: Alma littera, 2008, 572. 240 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne le signal de réaction est parfois dix fois plus faible que l’EEG lui-même. Depuis plusieurs décennies, les scientifiques étudient ces réactions, appelées potentiels évoqués (angl. event related potential – ERP). Un ERP dure jusqu’à une seconde et oscille plusieurs fois en formant des crêtes et des creux caractéristiques. Chaque maximum ou minimum a ses propres propriétés; leur description remplirait de nombreuses pages. Un tournant de la recherche nous intéresse, survenu à la fin des années 1970. La scientifique mentionnée et ses collègues voulaient déterminer comment l’ERP changeait, par exemple, lorsqu’on remplaçait le dernier mot de la phrase Aš nusiskutau ūsius ir barzdą, « Je me suis rasé la moustache et la barbe », de barzdą à miestą, « barbe » par « ville » (Kutas, Hillyard 1980). La phrase devient sémantiquement incohérente. Les chercheurs ont remarqué que la deuxième crête changeait; depuis lors, on l’appelle N400. En près d’un quart de siècle après cette observation, le N400 est devenu un marqueur de l’activité sémantique du cerveau (Münte et al. 2000). Il s’est avéré que l’augmentation de l’amplitude de ce marqueur mesure l’effort nécessaire pour mettre un mot en adéquation avec le contexte de la phrase. Pour ces études, le plus commode est de présenter des phrases semblables à celle qui vient d’être mentionnée. Le dernier mot peut être attendu (comme barzda) ou inattendu (comme miestas). Ce test est appelé test de closure (angl. cloze). Le point essentiel qui est apparu immédiatement, c’est que le N400 réagit non seulement à l’inattendu, mais aussi à une grande variété de paramètres reflétant la correspondance entre la phrase et le mot. Après trois décennies de recherches minutieuses, une conception générale s’est dégagée. Lorsque nous entendons un mot ou le lisons à l’écran, nous le percevons selon un rythme temporel assez précis. Pendant le premier quart de seconde, la perception est analysée, jusqu’à ce que le mot soit reconnu. Au deuxième quart de seconde, que reflète le marqueur N400, le mot perçu est ajusté au contexte pertinent à cet instant. Viennent ensuite ce que l’on peut appeler des corrections. À propos du premier quart de seconde, il importe de noter que, lors de la reconnaissance du mot, toutes les informations sensorielles déjà reçues sont utilisées immédiatement. En outre, des expériences psychologiques et des mesures neurophysiologiques ont démontré que, tandis que le mot se déploie, l’accès aux informations sémantiques est constamment direct, sans attendre que le mot soit reconnu. Le deuxième quart de seconde est une fenêtre temporelle précise durant laquelle le mot déjà reconnu est ajusté avant tout au contexte de la phrase, mais aussi aux connaissances plus générales pertinentes à cet instant. La fenêtre temporelle consacrée à cet ajustement ne dépend pas des propriétés des informations présentes dans le mot et le contexte. Le temps dont on dispose pour comprendre le mot dans son contexte est donné; à son terme, nous aurons obtenu le résultat qu’il aura été possible d’atteindre dans ce délai. Il importe également de ne pas oublier que tout se déroule inconsciemment. Si la compréhension n’a pas abouti, il faudra procéder à des ajustements à la lumière de la conscience. Qu’est-ce que ce contexte du point de vue du réseau neuronal? Il s’agit, bien sûr, des ensembles neuronaux de mots activés par la phrase entendue ou vue, ainsi que d’autres réseaux neuronaux activés, qui représentent les informations grammaticales, prosodiques (liées à l’accent, au ton, à la durée, à l’intonation, etc.) ou non exprimées par la parole, ainsi que le contenu évoqué depuis la mémoire à long terme, qui a suscité des associations. L’essentiel est que le cerveau ajuste activement le nouveau mot. Le cerveau Įžvalgos / Insights 241 ALGIRDAS SAUDARGAS Les mécanismes ne cessent de faire des prédictions, tentant de deviner quelles informations les attendent. Le mot n’est pas mécaniquement intégré au contexte déjà existant ni simplement ajouté à celui-ci. Le mot tombe dans le réseau qui l’attend déjà. L’exemple mentionné plus haut montre seulement que le mot barzdą avait été prédit et attendu, et qu’il n’était donc même pas nécessaire de le vérifier. Cela se traduisait par une faible amplitude du marqueur N400. Le mot inattendu miestą, comme tout autre mot qui ne convient pas au contexte de la phrase, impose au cerveau un travail de recherche d’un quelconque lien avec le contexte. Cela se traduit par une amplitude maximale de N400, indiquant que le cerveau a consacré tout le temps dont il disposait pour chercher un sens. Bien sûr, le contexte n’est pas toujours si contraignant qu’il n’autorise qu’une seule prédiction claire. Il évolue constamment, et ses propriétés contraignantes changent, fluctuent. De même, les prédictions du cerveau fluctuent, allant de totalement indéterminées à très précises. Le cerveau fait des prédictions à tous les niveaux, de la reconnaissance des images à la compréhension du langage et des intentions dans la conversation. Dans la perception du langage, ce qui est le plus intéressant est la forme que prend la prédiction du mot attendu. Il s’est avéré que la réaction du cerveau ne comporte pas seulement deux types — mot attendu et mot inattendu. Entre les deux, il existe tout un éventail de réactions intermédiaires. L’amplitude de N400 peut être non seulement maximale ou minimale, mais aussi prendre n’importe quelle valeur intermédiaire. Dans la réalité, le mot entendu peut être non seulement attendu ou inattendu, mais aussi plus ou moins attendu, plus ou moins surprenant. Par exemple, le cerveau prédit la catégorie du mot et s’attend davantage à ses membres typiques qu’à ses membres atypiques. Si le contexte laisse entendre que le mot devrait désigner un fruit, une pomme sera davantage attendue qu’une poire, et plus encore qu’un fruit exotique quelconque. Le cerveau s’attend davantage aux mots fréquents qu’aux mots plus rares, et ainsi de suite. À ma connaissance, le marqueur N400 n’a pas encore été mesuré avec des mots lituaniens, mais il serait facile de le faire et de vérifier les raisonnements présentés ci-dessous. Pour mettre en évidence l’importance de ces recherches pour notre problème, formulons un exemple analogue en lituanien. Prenons la phrase suivante: Kas rytą teka saulė. Le début de la phrase, Kas rytą teka, est très contraignant. Invités à compléter la phrase, beaucoup proposeront saulę. Une fin inattendue pourrait être, par exemple: Kas rytą teka drambl ys. Il apparaît que le cerveau s’attend non seulement à des mots sémantiquement proches du mot le plus probable, mais aussi à des mots phonologiquement similaires. Au cours de la dernière décennie, Kara Federmeier, élève de Marta Kutas, et sa doctorante Sarah Laszlo l’ont démontré (Federmeier, Laszlo 2009). J’expliquerai leurs conclusions à l’aide du même exemple lituanien. En attendant la fin la plus probable — saulė —, le cerveau humain active non seulement des mots sémantiquement proches ou que l’on peut associer, mėnuo, vanduo, mergina (en exploitant la polysémie du verbe teka), mais aussi des mots phonologiquement proches. Parmi ceux-ci pourraient figurer des mots rimant avec saulė: sala, sula, siela, seilė, ou encore suolas. La facilitation de l’identification de ces mots s’explique par le fait que le cerveau prédit non seulement les associations liées au contexte sémantique, mais aussi un contexte phonologique, qui n’a pas nécessairement d’interprétation sémantique. Par conséquent, 242 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne le résultat probable de l’expérience devrait être le suivant: saulė — amplitude minimale de N400; dramblys — maximale; suolas ou mėnuo — intermédiaire. C’est un fait concernant l’organisation du système langagier dans notre cerveau, qui a été démontré expérimentalement. Pourquoi le cerveau active-t-il non seulement des associations sémantiques, mais aussi phonologiques? De nombreux éléments indiquent que les mots sont reconnus de façon séquentielle, phonème après phonème. Le cerveau fonctionne en appréhendant largement des flux d’information parallèles et simultanés. Ce ne sont pas seulement les mots qui sont prédits, mais aussi les phonèmes, tant que le choix définitif n’est pas encore clair. Ainsi, la reconnaissance d’un mot active tout un ensemble de mots phonologiquement proches. Quand le mot est déjà reconnu, l’ensemble neuronal correspondant à un mot phonologiquement semblable au mot attendu a déjà été activé. On estime que cette stratégie de reconnaissance renforce la fiabilité et exploite efficacement un avantage du cerveau: le traitement parallèle de l’information. Nous nous sommes penchés sur le résultat d’une expérience de psychologie. Il s’agit d’un domaine de recherche appelé neurolinguistique ou, dans un contexte plus large, neuropsychologie cognitive. La spécialisation de la science moderne a creusé de profonds fossés entre les différentes disciplines, tandis que les ponts construits au-dessus de ce gouffre conceptuel par des expériences minutieuses et une analyse théorique attentive sont fragiles et s’effondrent souvent irrémédiablement. Peut-être n’est-ce qu’une question de temps avant que la recherche sur le cerveau et l’intelligence artificielle ne comblent, dans un avenir proche, tous ces fossés et que nous ne trouvions enfin un solide fondement scientifique incontestable? La linguistique et la psychologie telles que nous les connaissons auront-elles encore leur place? En 2016, lors du Brain forum de Lausanne, ont été présentés les programmes de recherche sur le cerveau menés aux États-Unis, en Europe, en Chine et au Japon, qui bénéficient déjà d’un financement de plusieurs milliards. Gary Marcus et Jeremy Freeman présentent un aperçu de certains de ces programmes et d’autres recherches analogues dans l’ouvrage qu’ils ont dirigé, Smegenų ateitis (Marcus, Freeman 2015; cf. Adolphs 2015). Dans la conclusion de cet ouvrage, Christof Koch et Gary Marcus proposent une prévision sur les neurosciences à l’horizon de cinquante ans (Koch, Marcus 2015). Anticipant les progrès des sciences cognitives, ils affirment que, dans cinquante ans, la pensée, le langage, les relations sociales et les autres phénomènes propres à l’esprit humain ne seront toujours pas expliqués à partir de l’activité neuronale du cerveau. Selon eux, on ne saura toujours pas comment le cerveau code le sens d’un mot ou celui d’une phrase, même si des nanorobots seront alors capables de pénétrer jusqu’aux neurones vivants. Ainsi, pendant le prochain demi-siècle, il faudra s’en remettre à des ponts suspendus... Une telle perspective lucide incite à ne rejeter aucune intuition, quelles que soient les circonstances et les méthodes qui l’ont fait naître. Comparons les conclusions que nous pouvons tirer d’une étude ERP dans la Silicon Valley avec celles d’expériences psychologiques menées un siècle plus tôt à la clinique du Burghölzli. Les mesures du marqueur N400 ont montré que le cerveau humain prédit la fin d’une phrase (par exemple, saulė), ce qui active tout un fragment du réseau sémantique et phonologique qui lui est associé (par exemple, mėnuo ou suolas). Cette information est comparée au mot présenté dans l’expérience. Įžvalgos / Insights 243 ALGIRDAS SAUDARGAS Tout se déroule inconsciemment. À la conscience n’est présenté qu’un seul résultat final du sens de la phrase. Les expériences de Jung et de Riklin nous en apprennent un peu plus. Les participants à l’expérience sont invités à donner l’association que leur évoque un mot donné. Les résultats montrent que les associations sont à la fois sémantiques et phonologiques. Cela concorde avec les conclusions de l’étude ERP. Mais les recherches menées à la clinique du Burghölzli ont montré que la nature de l’association dépend de l’état du sujet par rapport à la conscience. Jung a tiré une conclusion importante: l’esprit conscient recherche les associations sémantiques et réprime les associations phonologiques. Les associations phonologiques font irruption lorsque la conscience du sujet est affaiblie. Des résultats analogues ont été obtenus dans l’étude de patients amnésiques incapables de se souvenir du fait qu’ils avaient joué à un jeu vidéo visuel (mémoire explicite altérée), par exemple, Tetris, mais qui, avant de s’endormir, voyaient des images de ce jeu ou en rêvaient (Stickgold et al. 2000). Les psychologues expliquent cela par la manifestation de la mémoire implicite. Les recherches contemporaines sur la conscience distinguent cinq types d’activité cérébrale inconsciente (Dehaene 2014: 190–197). Selon l’hypothèse de « l’espace de travail global », une pensée perçue consciemment est largement « retransmise » dans le cerveau par de grands ensembles de neurones. Seuls des signaux forts, dits supraliminaires, peuvent accéder à l’attention consciente. De tels signaux peuvent être nombreux simultanément dans le cerveau, mais la conscience n’en sélectionne qu’une séquence cohérente à la fois. Ces signaux ne disparaissent pas: ils attendent l’attention consciente et peuvent être amplifiés en vue d’une retransmission globale. « L’esprit inconscient propose, l’esprit conscient sélectionne » (Dehaene 2014: 66). Ces signaux forts, qui attendent encore l’attention consciente, constituent les contenus cérébraux inconscients de première catégorie. Les signaux de deuxième catégorie sont trop faibles pour attirer l’attention consciente. Ce sont des signaux subliminaires qui disparaissent et restent inaccessibles à la conscience. Ils ne sont pas capables à eux seuls d’attirer l’attention consciente, mais, pendant leur brève existence, ils peuvent influencer des informations perçues consciemment par la suite. La troisième catégorie d’activité cérébrale inconsciente englobe tous les automatismes de notre système nerveux, comme la respiration. La quatrième catégorie comprend toutes les opérations primaires de codage des sensations, qui doivent être recodées avant de pouvoir entrer dans le champ de la conscience. C’est la cinquième catégorie de connaissances inconscientes qui nous intéresse le plus; Dehaene la qualifie de latente. Ces informations sont encodées dans les connexions synaptiques. Elles commencent à s’accumuler avant même la naissance. Au cours de la première année de vie, bien que la plupart des neurones du cerveau humain soient déjà en place, les connexions synaptiques se tissent à grande vitesse. Au cours des deux premières années, le cerveau atteint la moitié du volume de celui d’un adulte — passant du quart aux trois quarts de son volume. Pourtant, nous ne nous souvenons de rien de nos trois premières années de vie (ce qu’on appelle l’amnésie infantile). Où ces informations sont-elles passées? Tout cela relève de la mémoire latente. L’information est toujours là, mais elle est inaccessible à la mémoire consciente. C’est là que réside toute la grammaire et toute la phonologie de la langue, si profondément enfouies que les responsables des projets de recherche sur le cerveau à plusieurs milliards n’espèrent pas pouvoir y accéder au cours des cinquante prochaines années. 244 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne La mémoire latente, c’est cette même pharmacie de notre esprit. Elle n’est pas directement accessible à la conscience, mais on peut y accéder par l’intuition. Poètes et mathématiciens se tournent vers cette source de créativité. Le mathématicien français Jacques Hadamard (1945), s’appuyant sur l’expérience désormais classique de l’un des plus grands mathématiciens, Henri Poincaré, divise ce dialogue en quatre étapes: l’initiation, l’incubation, l’illumination et la vérification. Le mathématicien ne recevra pas l’inspiration sans un long travail préparatoire épuisant, qui souvent ne donne pas le résultat escompté. Il travaille avec des formes de pensée perçues consciemment, acquises au cours de longues études et affinées par une réflexion soutenue. Durant la période d’incubation, les combinaisons de formes d’activité consciente du mathématicien sont plongées dans un océan d’archétypes, gouverné par des instruments schématiques réels mais latents, enfouis dans l’inconscient. L’illumination (l’inspiration) survient lorsque l’inconscient fait surgir à la lumière de la conscience une solution inattendue. Sa forme correspond à celle que décrit la psychanalyse: l’archétype. Il est toujours chargé d’émotion. En mathématiques, l’émotion se manifeste sous une forme esthétique: une solution inattendue est toujours belle. 1.4. Légendes phonosemantiques « Un domaine presque inexploré de la linguistique lituanienne: le lien entre la sémantique et la structure phonétique de la racine » Audronė Kaukienė (Histoire du verbe en lituanien, vol. I) « Hé, petits chats, chatons, pourquoi n’avez-vous pas labouré les jachères, pourquoi n’avez-vous pas semé le lin? » Juozas Tumas Vaižgantas (Dictionnaire de la langue lituanienne) Dans son étude Histoire du verbe en lituanien, Audronė Kaukienė écrit: « Le lien entre structure et sémantique est observé depuis longtemps. On souligne souvent le lien entre la structure phonomorphologique et la sémantique concrète. » Elle constate ensuite: « Un domaine presque inexploré de la linguistique lituanienne: le lien entre la sémantique et la structure phonétique de la racine » (Kaukienė 1994: 164, 165). Ces terres en friche de la linguistique (mentionnées dans le sous-titre de la section) constituent précisément ce territoire encore inexploré par la science où s’aventurent les précurseurs évoqués dans la première section. Il n’y a pas de contradiction avec les faits linguistiques connus, mais le problème n’a pas encore été formulé d’une manière acceptable pour la science. D’un autre côté, ce territoire n’est en friche que dans les études sur la langue lituanienne. De grandes équipes de chercheurs y sont aujourd’hui à l’œuvre, faisant appel aux techniques les plus récentes, bien qu’il faille encore un long et pénible chemin avant que le lin semé ne pousse, comme le rappellent la sagesse populaire et les responsables des projets de recherche sur le cerveau à plusieurs milliards. Il s’agit d’un territoire aux confins des disciplines, Įžvalgos / Insights 245 ALGIRDAS SAUDARGAS vers laquelle il est temps que s’aventurent aussi les chercheurs en langue lituanienne (il suffit de vaincre la paresse du chat de Vaižgantas…). Comme nous avons pu le constater, pour l’instant, on ne peut accéder à ce territoire que par des ponts suspendus. Les spécialistes d’un seul domaine, solidement ancrés sur leur rive, ne pourront atteindre l’autre. Il faut prendre un risque intellectuel. Un pont suspendu ne garantit pas la sécurité. Les hypothèses peuvent se révéler infondées, mais la science ne connaît pas d’autre voie. L’essentiel est que le pont reliant deux domaines soit solidement fixé des deux côtés. Prenons un exemple concret: la paire de verbes lituaniens lemti / limti. Le SEJL indique la racine proto-linguistique *lemH– avec un point d’interrogation, qui se rapporte probablement au sens de « briser » (pol. łamać) (SEJL 2007: 344). On retrouve cette racine dans le MA, où l’on apprend que cette racine très productive dans les langues baltes et slaves n’a subsisté, dans l’encyclopédie d’ampleur monographique consacrée au monde spirituel indo-européen, que sous la forme d’effroyables esprits nocturnes: le latin lemures et le grec lamia (MA 2006: 411). Bien sûr, du point de vue de l’art d’effrayer les enfants, on peut les comparer à nos laumės. La linguistique comparée, sous le poids de l’autorité de la triade classique (sanskrit, grec, latin), tend à oublier les mots baltes, même si les chercheurs en poétique indo-européenne s’en souviennent (cf. West 2007: 384, 386). Observons cette illustration simple (voir fig. 3), que nous avons vue des centaines de fois dans des textes de recherches économiques et sociologiques. FIG. 3. Schéma de la relation entre le tout et sa partie Elle était généralement entourée d’autres illustrations similaires et parsemée de chiffres. Il s’agit d’un schéma d’image qui représente la relation du tout avec sa partie. Le schéma d’image (angl. image schema) est l’un des principaux instruments de la linguistique cognitive10. Il nous importe ici seulement de rappeler qu’un schéma d’image n’est ni une illustration ni un dessin (qui peut être tout à fait différent), mais un prototype mental auquel l’illustration ne fait que renvoyer (Cuyckens, Geeraerts 2007). Dans le LKŽ, nous avons encore un mot désignant une partie d’un tout: 10 Terminą „vaizdinys“ vartoju pagal Jakaitienės vadovėlį (Jakaitienė 2010: 45). 246 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 4. Métaphore conceptuelle 1 lãmas 1. « partie, morceau de quelque chose, lambeau »11 I Comment as-tu avalé un si gros morceau de gâteau si vite! Ms. Les verbes ayant L/M dans leur racine au sens de « briser » ne semblent plus guère être en usage (par exemple lamėti « se briser », cf. le slave lomati). Les substantifs sont nombreux: lãmas « partie, morceau de quelque chose, parcelle de terre, lot », lamatà « bris violent (pendant une tempête) », lomà « terrain creux, vallée, morceau, motte, parcelle de terre, lot ». Le mot luomas nous transporte dans le domaine social. Le LKŽ donne les sens suivants: « groupe social constitué selon l’origine, la richesse ou la profession »; « situation familiale »; « espèce, origine »; « superficie, parcelle, morceau »; « classe de nombres ». Le féminin correspondant, luoma, possède, outre le premier sens de luomo, d’autres sens: « bonheur, destin »; « tour, rang »; « limite temporelle, échéance ». Tout le monde sait ce que signifie le mot laimė. Nous connaissons ses liens avec les mots lemti, likimas. Il faut s’arrêter ici et renvoyer au deuxième chapitre, détaillé, de l’étude d’Algirdas Julius Greimas, « Aušrinė et Laima » (Greimas 2005b). Il y met en lumière 11 Dans cet article, les objets élémentaires sont des lexèmes tirés du LKŽ (avec seulement quelques exemples du DLKŽ). Les lemmes sont imprimés en gras et numérotés. J’emploie les termes « lexème » et « lemme » selon la définition de Jakaitienė (2005; 2010), mais dans un sens restreint, comme objets structurels du LKŽ. Įžvalgos / Insights 247 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 5. La roue de Rėda les liens entre le bonheur et la destinée, le bonheur et le sort, Laima et Laumė dans le vaste contexte du folklore lituanien. Le contenu sémantique du lexique et de la mythologie lituaniens est représenté de la manière la plus générale à la figure 4. Les flèches assignent une structure schématique à chaque domaine (frame) ou la transfèrent d’un domaine à un autre. Sans s’intéresser à la structure cognitive du sens des mots, la linguistique comparée appauvrit le monde spirituel indo-européen jusqu’au niveau (en l’occurrence) des épouvantails pour enfants. Ce n’est qu’un exemple qui montre que la linguistique comparée devrait assumer au moins une part de responsabilité dans la « cuillerée de goudron » évoquée plus haut. Examinons un autre exemple, que la linguistique formelle rejette automatiquement. Patackas et Žarskus organisent les transformations en une roue de Rėda (voir fig. 5) (Patackas, Žarskus 2013: 10; Patackas 2014: 87). 248 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 6. Schéma du verbe 2 nókti Rien n’interdit d’utiliser des mots à la sonorité semblable (nokti – nykti) ou inversés (migti – gimti) pour désigner des relations de transformation. La linguistique traditionnelle rejette tout lien entre de telles paires de mots et la science du langage. Prenons la paire de mots nokti / nykti. La linguistique comparée reconstruit les racines proto-linguistiques suivantes: *neh₂k- / *nik- (SEJL 2007: 427, 425). Ce sont des racines différentes et des familles étymologiques distinctes. L’intérêt s’arrête là12. Comme nous l’avons vu, le contenu cognitif de la sémantique n’intéresse guère les linguistes. Il conviendrait pourtant de s’y intéresser. Avant tout, il faut remarquer que l’opposition sémantique attribuée, dans la roue de Rėda, à la paire de mots nokti / nykti est englobée par le verbe lui-même nokti: 1 nókti 1. « mûrir (en parlant des fruits, des céréales) » 1 nókti 4. « s’affaiblir, décliner » Rappelons aussi le verbe qui tombe en désuétude: 2 nókti 1. intr. « aller, suivre de près » 2 nókti 2. tr. « poursuivre, chasser » La structure de cet ensemble de sens peut être représentée sous la forme de deux métaphores conceptuelles (Cuyckens, Geeraerts 2007). Le dessin de la figure 6 exprime le contenu du verbe 2 nókti « aller, suivre de près; poursuivre, chasser ». Au point P, celui qui poursuivait panoko « rattrapa » et pranoko « dépassa ». La première métaphore {2 nókti → 1 nókti 1. « mûrir »} transpose la structure du dessin de l’espace du mouvement 12 Cf. Karaliūnas 1995: 8. Įžvalgos / Insights 249 ALGIRDAS SAUDARGAS du domaine à celui de la nature, où le point P marque le sommet de la maturité. La même métaphore se reflète également dans le verbe prieiti: 1 prinókti 1. « mûrir, arriver à maturité » prieiti 1. « s’approcher (de quelque chose) en marchant » Il est arrivé au bout du pont. prieiti 13. « mûrir, arriver à maturité » Cette année, le seigle est arrivé à maturité plus tôt. Une autre métaphore comporte une inversion de valeur: {2 nókti → 1 nókti 4. « faiblir, décliner »} Le point culminant correspond non pas au positif, mais au négatif (Nōks nōks i nu-nōks (numirs)). Le verbe nykti permet d’éviter cette inversion peu commode. Ainsi, la structure cognitive complète des deux verbes est décrite par les deux métaphores suivantes: {2 nókti → 1 nókti 1. « mûrir »} + {1 nókti 4. « faiblir, décliner » ← 1 nýkti} Le premier exemple n’était qu’un doux reproche adressé aux linguistes qui œuvrent dans les champs de la linguistique comparative, leur reprochant de s’intéresser (manifestement) peu à la sémantique moderne; pourtant, cet exemple soulève des questions. La structure présentée est une structure cognitive au niveau de l’usage lexical reflété dans le LKŽ (usage qui s’étend de façon synchronique sur plusieurs siècles et dans l’espace de diffusion des dialectes). Par leur signification, elle englobe naturellement non seulement les mots d’une même famille étymologique, mais aussi des « voisins » phonologiques13. La question de savoir comment se forment de telles structures est précisément celle qui se pose aux linguistes. L’évolution des métaphores conceptuelles fait l’objet de vastes débats (Fusaroli, Morgagni 2009). La linguistique cognitive reconnaît l’importance de la métaphore dans le changement linguistique. La structure sémantique de nokti / nykti témoigne-t-elle d’une évolution? La question exige une étude approfondie. Le verbe 2 nókti, qui constitue le fondement spatio-temporel de la métaphore conceptuelle, a déjà disparu de l’usage, même si l’action événementielle 2 pranókti demeure une source productive de nouvelles métaphores (on peut s’en convaincre en soumettant ce mot au programme Google). Il faudrait encore ajouter au schéma présenté le point de transformation, que l’ambiguïté du verbe noko dans le folklore illustre fort bien: La rue mûrissait, la menthe mûrissait, le petit lys mûrissait, mes jeunes jours mûrissaient comme une rue verte (d.) Gs. La rose du jardin mûrit, le petit lys mûrit, ma petite jeunesse mûrit auprès d’un garçon espiègle LTR (Mrk). Le LKŽ et le DLKŽ donnent ces phrases sous le sens « perdre sa fraîcheur, se flétrir » (le DLKŽ ne donne que la première partie de la phrase). Il est intéressant que les deux sens soient relevés par le professeur Smoczyński, qui traduit cette phrase de deux façons: « Dojrzewała (= mûrissait) ruta, dojrzewała mięta, dojrzewała lilia, jak zielona rutka więdły (= se fanaient) dni mej młodości ». La traduction ou le remplacement des verbes fait apparaître et fixe une interprétation donnée. La beauté incomparable du folklore réside dans cette ambiguïté: partout, le même verbe nokti, mais, dans la première partie de la phrase, il tend vers le sens de « mûrir », tandis qu’à la fin de la phrase surgit la menace de « perdre sa fraîcheur, 13 Plg. Federmeier, Laszlo 2009. 250 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne se faner’. C’est le point de transformation qui se trouve au cœur des coutumes nuptiales et de l’essence de la fête de Rasos. Hélas, la linguistique en Lituanie demeure encore indifférente à l’ambiguïté. Les significations des mots entretiennent entre elles une relation paradigmatique. Dans les phrases La fleur mûrit ou La pomme mûrit, le sens dépend de la signification que nous choisissons pour le mot noksta: 1 nókti 1 ‘mûrir’ ou 1 nókti 3 ‘perdre sa fraîcheur, se faner’. Mais dans la phrase Nóko rūta, nóko mėta, nóko lelijėlė, nóko mano jaunos dienos kap žalia rūtelė, dans l’interprétation du SEJL, ces mêmes significations entretiennent une relation syntagmatique: d’abord noksta, puis vyksta. Ce syntagme se situe au niveau de la structure narrative, et non de la syntaxe de la phrase. Comparons trois variantes de cette phrase: Nóko rūta, nóko mėta, nóko lelijėlė, nóko mano jaunos dienos kap žalia rūtelė = ambiguïté dans le folklore; Vyto rūta, vyto mėta, vyto lelijėlė, vyto mano jaunos dienos kap žalia rūtelė = interprétation du LKŽ et du DLKŽ; Brendo rūta, brendo mėta, brendo lelijėlė, vyto mano jaunos dienos kap žalia rūtelė = interprétation du SEJL. La première phrase, comme indiqué, est une ambiguïté qui confère au folklore une ouverture interprétative. La deuxième phrase remplace le mot nóko par le synonyme proposé par le LKŽ. La troisième phrase est une rétrotraduction du polonais. Formellement parlant, l’interprétation du LKŽ est correcte. Le dictionnaire reflète la vision du monde de l’agriculteur, qui s’est formée au fil de plus d’un millénaire. La langue est très sensible et précise lorsqu’il s’agit des caractéristiques importantes du milieu de vie. La signification principale du verbe 1 nókti est ‘mûrir (en parlant des fruits, des céréales)’. On ne peut pas dire cela d’une fleur. Cela ressort clairement de la phrase suivante: Le pavot, en fleurissant comme une rose, forme des capsules, mûrit et s’égrène lorsque le vent le secoue B. Le pavot fleurit d’abord (comme une rose), puis mûrit. La fleur ne mûrit pas, elle fleurit jusqu’à se faner. Ce sont le fruit, le grain et la graine qui mûrissent (s’égrènent lorsque le vent les secoue). Mais la jeunesse, elle aussi, fleurit, mûrit et se fane: Petniūnas ne faisait pas confiance aux prétendants et n’osait pas prendre un gendre chez lui, bien que sa fille mûrît et mûrît, jusqu’à ce qu’elle fût trop mûre et perdît le charme de la jeunesse rš. (LKŽ). Cette phrase, que le LKŽ marque comme étant au sens figuré, c’est-à-dire comme une métaphore conceptuelle, transpose un schéma du règne végétal à la nature biologique de l’être humain. La jeunesse peut être comparée à une fleur de lys, à une pomme qui mûrit et (hélas) à un fruit trop mûr ou à une fleur fanée. Ce point de transformation est joliment et avec une grande justesse conceptuelle formulé dans le schéma du cycle de Rėda, mais ce sont les aspects de son expression dans la langue qui nous intéressent. En remplaçant, dans la phrase, de manière formellement exacte, nóko par vyto, nous perdons toute l’essence poétique du folklore. Le verbe vyto ne comporte aucune ambiguïté et n’ouvre donc pas au lecteur (ni à l’auditeur — car c’est une chanson!) l’accès au point de transformation (tel que le formulerait la linguistique cognitive Įžvalgos / Insights 251 ALGIRDAS SAUDARGAS (psycholinguistique). L’interprétation du SEJL, au prix d’une perte de précision14, tente de construire cette approche. Le point de bascule est révélé au niveau conscient rationnel, comme le déploiement d’un discours (mûrissait la petite fleur de lys > se fanaient mes jeunes jours). Le folklore exploite l’ambiguïté inhérente au verbe nokti pour ouvrir un accès inconscient au point de bascule. C’est là la différence entre prose et poésie. Ce contenu indubitablement pérenne ne trouve pas sa place dans les champs de la linguistique comparée, bien que le SEJL, en reconstruisant la forme *neh₂k-, ne doute pas de l’origine indo-européenne de la racine. Ce contenu, central dans la vision du monde du paysan, vient-il de la langue mère, ou a-t-il été créé dans les langues baltes, comme les locatifs postpositionnels, et est-il aujourd’hui en voie de disparition? Telles sont les questions que soulève l’analyse cognitive. Le DLKŽ montre comment ce vaste et profond champ sémantique se fissure. La langue change inévitablement. Que faut-il préserver et qu’est-ce qui importe peu? Voilà la question essentielle. Je ne commenterai ni ne remettrai en question l’importance de la stabilité de l’expression (et de l’orthographe). Nous apprenons la langue inconsciemment; les mécanismes de la perception inconsciente sont donc d’une importance décisive pour sa vitalité. Pour savoir quoi préserver et comment, il faut l’étudier en profondeur. Examinons maintenant une quatrième variante de la phrase, dans laquelle le dernier verbe nokti est remplacé par le verbe nykti. Nóko rūta, nóko meta, nóko lelijėlė, nyko mano jaunos dienos kap žalia rūtėlė. Il n’est pas proposé pour remplacer les paroles de la chanson. Il n’y a rien à ajouter à ce qui a été dit au sujet de l’ambiguïté. L’expression de cette phrase (nokti / nykti) maintient l’ambiguïté dans la première partie (nóko lelijėlė), mais révèle à la conscience la menace dans la seconde partie (nyko mano jaunos dienos). Dans le folklore, le point de bascule est profondément enfoui dans la polysémie du verbe nokti. Cette phrase élève le point de bascule au niveau de la conscience (tout comme l’interprétation du SEJL), tout en le maintenant enfoui dans l’inconscient grâce à la similarité phonologique. Il ne s’agit pas d’un fait linguistique nouveau qui contredirait les conclusions de la linguistique comparée. C’est une référence à un ensemble sémantiquement lié qui englobe les deux formes de racine de la langue mère. Le tout sémantique (gestalt) englobe dans la langue les deux familles étymologiques, qui se trouvent, du point de vue phonologique, à une « distance apophonique ». L’exemple de Nokti / nykti motive l’appellation récits phonosemantiques. « Récit » est un terme désignant le niveau narratif. Cet article est consacré à la méthodologie de recherche et de description de telles structures. Dans cet exemple, le récit phonosemantique englobe tout le continuum d’expression du LKŽ: nokti, nykti, neikti, niūkti, [...] niekas, naktis [...] etc. La paire de métaphores mentionnée et le point de bascule constituent le fondement de la gestalt sémantique. Du point de vue de l’« alchimie du discours » de Paul Kugler, il s’agit d’un ensemble de mots phonétiquement proches, unis par un réseau de sens fortement motivé sur le plan émotionnel 14 Dojrzewala est traduit dans le dictionnaire par « mûrit, arrive à maturité ». Comme nous l’avons vu, le LKŽ n’attribue pas ces sens aux fleurs. Je ne me risquerai pas à décider si le mot polonais dojrzewala peut s’employer non seulement pour les fruits, mais aussi pour les fleurs. 252 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne du tout — imago. À propos, la menace du point de bascule associé à nokti / nykti, décrite en détail dans le Livre des transformations, est la même que celle évoquée dans l’exemple principal de l’étude du psychanalyste (la perte de la virginité; Kugler 1980: 11). Cependant, il manque une structure organisationnelle au complexe de contenus inconscients décrit par les psychanalystes. Les archétypes de l’inconscient collectif de Jung n’en discernent que des traits très généraux. Il faut ici jeter un pont vers un socle plus solide: les mathématiques. Le psychologue suisse d’origine chilienne Rafael Núñez (qui travaille actuellement à l’Université de San Diego, en Californie), analysant la correspondance de Jung avec le célèbre physicien Wolfgang Pauli, relève une correspondance conceptuelle entre les archétypes de l’inconscient collectif et les schémas image employés en linguistique cognitive (Núñez 2008: 9). À la fin du millénaire, Núñez et l’un des fondateurs de la linguistique cognitive, George Lakoff, ont mis au jour la structure cognitive de la pensée mathématique (Núñez, Lakoff 1998; Lakoff, Núñez 2001). Ce sont les premiers pas vers l’étude scientifique de l’analyse de la créativité mathématique menée par Hadamard il y a déjà un demi-siècle (voir 1.3). Aujourd’hui, les chercheurs qui travaillent dans cette direction utilisent à la fois les méthodes de la linguistique cognitive et de la psychologie, et les mesures neurophysiologiques de l’activité cérébrale (voir Núñez, Marghetis 2014; Marghetis, Edwards, Núñez 2014; Dehaene, Brannon 2011; Dehaene 2014). 1.5. La fabrication des récits phonosemantiques « Même de nos jours, l’artisan est celui qui fait tout lui-même, de ses propres mains et en utilisant, contrairement au maître d’un domaine donné [le spécialiste], toutes sortes de moyens, souvent fortuits. » Claude Levi-Strauss En résumé, nous pouvons dire qu’un récit phonosemantique est un ensemble de mots phonétiquement proches, dont le contenu sémantique forme un tout à travers les espaces du sens des mots, le temps et la dynamique des forces (ELD), et qui acquiert souvent une charge émotionnelle. Où rechercher de tels récits? Réponse: dans le LKŽ. Kugler s’intéresse aux manifestations de l’inconscient dans la psyché humaine et étudie les cas où l’on peut discerner des ensembles de mots phonétiquement proches dans les rêves ou les visions. La maladie de l’esprit (le cas du Rat Man décrit par Freud) ou les lapsus révèlent l’état de la psyché individuelle. Dans la langue elle-même, on peut chercher directement des récits dans des textes créés ou dans la structure même du dictionnaire. Comme nous l’avons vu, le folklore dissimule une structure cognitive dans la polysémie du mot, dans l’« ēbėja ». Sur le plan syntagmatique, il développe les assonances à travers les paradigmes de flexion et de dérivation (LKŽ: Aš keleivis keleivėlis, keleliu keliavęs KlpD20). Les textes Įžvalgos / Insights 253 ALGIRDAS SAUDARGAS La tradition orale ne crée apparemment pas de séquences de mots phonétiquement proches mais sans lien de parenté (cf. nóko lelijėlė / nyko mano jaunos dienos). De tels textes auraient été remarqués et étudiés. On peut illustrer le problème à l’aide d’un petit texte artificiel. Comparons trois histoires de corbeaux: I. Attend trois corbeaux. L’un s’envola, l’autre resta, le troisième attend toujours. II. Trois corbeaux noirs attendaient dans une cage. Le temps passait à toute allure. « Il est déjà temps », dit un corbeau noir, puis il s’envola dehors. Le deuxième corbeau noir resta. Il tenait un fromage dans son bec et pensait: « j’ai faim, on ne me fera pas plier ». Le troisième corbeau noir attendait toujours. Il était retenu par la nostalgie de son foyer natal. « Plus jamais », croassa-t-il. III. Trois corbeaux noirs étaient perchés dans une cage. La vie suivait son cours. « Il est temps », dit un corbeau noir, puis il s’envola de la cage. Le deuxième corbeau noir ne s’envola pas. Il avait un fromage dans son bec et pensait: « je n’ai rien mangé, on ne me forcera pas ». Le troisième corbeau noir s’attarda. Il était attiré par la nostalgie de son foyer natal. « Plus jamais », croassa-t-il. Les sujets de la première histoire sont trois corbeaux, et tous les verbes ont la même structure consonantique de racine, L/K, bien qu’ils ne soient pas nécessairement apparentés, car ils appartiennent à des familles étymologiques différentes (laukti < *leuk; lėkėti < *lek; likti / laikyti < *leiku / *liku). La deuxième histoire présente encore d’autres mots ayant la même structure de racine L/K (laikyti, lenkti, alkti, laukan, laikas). Les corbeaux sont remplacés par des corbeaux noirs, qui suscitent de nombreuses associations dans la tradition orale; le fromage renvoie à l’intrigue bien connue d’une fable, et l’expression « plus jamais » rappelle aux admirateurs de la poésie d’Edgar Poe le célèbre poème « Le Corbeau » (an. The Raven). La troisième histoire ne contient plus aucun mot ayant une racine de type L/K, mais son intrigue n’a presque pas changé. Personne ne crée de textes du premier type ni ne parle ainsi. La deuxième histoire développe le noyau sémantique des verbes de la première, en utilisant des racines du même type (à l’exception de la dernière phrase). La troisième histoire conserve la structure cognitive du discours, bien que toutes les associations phonologiques aient été effacées. Tels sont les textes de la langue. Mais la structure de la langue n’a disparu nulle part. Comme nous l’avons vu, les expériences psychologiques et même les mesures précises de l’activité électrique du cerveau attestent que, dans les mécanismes inconscients, les mots sont liés tant sur le plan sémantique que phonétique. Ainsi, les ensembles phonosemantiques se manifestent et influencent la pensée et la langue. Les psychanalystes les remarquent dans leurs recherches. Dans la langue, ils sont ancrés dans les paradigmes morphophonologiques. Mais tout n’est pas consigné dans les grammaires. La réponse est donc la suivante: les récits phonosemantiques sont inscrits dans la structure cognitive des significations des mots du LKŽ. On ne trouvera pas de récit phonosemantique dans les textes. Il faut mettre en scène le récit phonosemantique. Nous commencerons par la partie phonologique, en choisissant un ensemble de mots dont les racines ont une structure identique. Puis, en nous appuyant sur la linguistique cognitive, 254 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne nous organiserons la structure du contenu sémantique de l’espace, du temps et de la dynamique dans les espaces de signification des mots de l’ensemble. Examinons la figure 7, qui permettra de montrer que la méthode employée dans cette étude ne contredit pas les faits linguistiques connus, mais les complète. Nous pouvons considérer la même colonne de formes de mots d’un point de vue linguistique (à gauche) ou extralinguistique (à droite)15. Examinons-les plus attentivement selon chacune de ces perspectives. Les formes des mots sont disposées verticalement selon la voyelle de la racine (y compris l’absence de voyelle – ø). Les racines de tous les mots ont le même squelette consonantique (que nous noterons K/L, et, en distinguant les racines vocalisées des non vocalisées: K-L et KL-). À gauche sont indiquées les formes reconstruites de la racine proto-indo-européenne; ici comme ailleurs (sauf indication contraire), je les ai reprises du Słownik etymologiczny języka litewskiego. de Smoczyński. Ainsi, les racines vocalisées appartiennent à deux familles étymologiques distinctes, et les verbes kloti, klėsti et klysti ne sont pas non plus apparentés entre eux. Les verbes kelti / kilti, kalti / kulti, kloti, klėsti, klysti sont phonologiquement proches. On peut affirmer que leur proximité phonologique est du même ordre que l’alternance vocalique de la racine (l’apophonie). Kelti / kilti sont des mots apparentés; la différence de structure entre eux relève donc de l’apophonie. Kelti / kalti ne sont pas apparentés et leur ressemblance phonologique ne relève pas de l’alternance vocalique de la racine, bien que les voyelles de leurs racines diffèrent de la même manière que dans kelti / kalnas. Le rapport entre les voyelles de la racine de Kelti / kloti n’est généralement pas non plus considéré comme relevant de l’apophonie en lituanien, mais on trouve une telle combinaison de consonnes dans des mots apparentés d’autres langues (Smoczyński 2006). Nous pouvons regrouper les racines selon leur structure consonantique (voir fig. 8). Le schéma a été établi en répertoriant dans le SEJL toutes les familles étymologiques possédant le squelette consonantique lituanien correspondant. Nous appellerons faisceau de racines (ŠP) l’ensemble des racines situé sous un nœud, dans le sens des flèches. Par exemple, le ŠP K-L est constitué de racines ayant les squelettes suivants: K-L; K-LB; K-LP16. Les nombres indiquent le nombre de familles étymologiques. Nous avons trouvé sept familles de ce type dans le ŠP L/K, et pas moins de dix-neuf dans le K/L. L’essentiel de notre étude ne dépend pas de l’exactitude de cette répartition. Une méthodologie différente ou d’éventuelles erreurs d’interprétation des données de la source ne changent pas la conclusion principale: les groupes de significations discrètes et sans liens entre eux sont nombreux. 15 Claude’as Vandeloise’as (Vandeloise 2010: 171) savo erdvinių žodžių genezės sistemoje lingvistinį požiūrį vadina vidiniu (an. internal lexical formation), o ekstralingvistinį – išoriniu (external lexical formation) kalbos sistemos atžvilgiu. Jo sistema remiasi ekstralingvistiniu erdvės sąvokų genezės mechanizmu (plg. skirsnyje 2.1 minimą Herberto Clarko P- erdvės ir L- erdvės skirtį). 16 Cette notation est ambiguë: elle désigne aussi bien le squelette consonantique lui-même que le faisceau de racines qui commence par lui. Cela ne prête pas à confusion, car le contexte permet de comprendre de quoi il s’agit. Įžvalgos / Insights 255 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 7. Racines avec les consonnes K/L Il s’agit simplement d’une organisation de l’information: aucun contenu linguistique n’est attribué au ŠP. Cependant, le ŠP est construit sur la base de la linguistique comparée et non de la phonétique (par exemple, lizdas relèverait du ŠP S–D)17. 17 En cela, la construction du ŠP diffère du schéma de Paulius Slavėnas, qui repose sur la phonétique (voir la première section). 256 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sąkmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 8. Familles étymologiques avec les consonnes K/L Dans le LKŽ, on trouve les principaux sens verbaux suivants: kélti 1. « soulever vers le haut quelque chose de lourd » 1 kálti 1. « frapper avec un marteau, faire avancer en frappant, enfoncer » klóti 1. « étendre, poser, coucher quelque chose sur une surface » 1 klė́sti 1. « balayer, passer le balai, balayer » klýsti 1. « s’engager sur une mauvaise route, quitter sans s’en rendre compte le droit chemin » La comparaison directe de ces sens paraît arbitraire. Du point de vue de la sémantique traditionnelle ou structurale, ces sens ne fournissent aucune raison de relier des verbes non apparentés. La méthode de Greimas permet de distinguer un mouvement linéaire (kelti, kalti) et un mouvement non linéaire (kloti) (voir Greimas 2005a: 64; Nastopka 2010: 144)18. La méthode structuraliste, fondée sur l’opposition des oppositions, s’arrête ici. La structure cognitive de l’espace ne se révèle pas à elle. L’approche de la linguistique cognitive n’étudie pas les sens des mots dans un système linguistique clos; elle s’appuie plutôt sur les lois générales de la pensée- 18 À strictement parler, selon l’analyse de Greimas, le sens du verbe kloti relève non seulement des axes sémantiques de la spatialité, mais aussi de celui de l’horizontalité (latéralité). Cela n’a pas d’incidence sur la suite de la discussion. Įžvalgos / Insights 257 ALGIRDAS SAUDARGAS ées, c’est-à-dire que, dans notre figure, on accède au mot par le côté extralinguistique (droit). Cette approche ne contredit pas les faits de la linguistique comparée, mais les complète. Le fait que les racines vocalisées désignent un mouvement linéaire (kelti depuis la surface; kalti – ramener à la surface), tandis que les racines comportant le groupe KL- désignent un mouvement non linéaire, est un fait empirique. Pour le système linguistique du lituanien, ce fait est extrasyntémique et paraît donc arbitraire. La méthode cognitive situe ce fait dans le système extralinguistique de perception de l’espace. L’extrémité gauche de la figure 7 est solidement ancrée sur la rive de la linguistique comparée. Seul un spécialiste doté d’une grande expérience pourrait proposer d’y apporter des corrections fiables. Pour construire un « pont suspendu », nous devons également fixer solidement sa partie droite (extralinguistique). Comme cela a déjà été mentionné, les méthodes de la linguistique structurale ne sont plus opérantes ici. Nous restons dans le champ discret de familles étymologiques sans liens sémantiques. Au sein d’une famille étymologique, le lien sémantique est obligatoire (à moins qu’il ne se soit estompé au cours de l’évolution de la langue), tandis qu’entre les familles, les liens sémantiques sont arbitraires du point de vue de la phonologie. Il est facile de projeter le ŠP sur l’ensemble des sens du LKŽ. Les objets élémentaires de notre étude sont les lexèmes du LKŽ. Nous ne remettons en question aucune description de sens. Là où les racines possèdent une structure ELD profonde et riche, l’approche extralinguistique modifie fondamentalement les relations entre les lexèmes. Cela ne signifie pas qu’il faille réécrire le dictionnaire en modifiant l’ordre des lexèmes. L’ELD réorganise les lexèmes de manière non linéaire: il ne s’agit plus d’un fragment de dictionnaire, mais d’un épisode du réseau sémantique. La partie droite de la figure 7 présente les schémas les plus généraux de l’ELD, correspondant à différents groupes de mots. En soulevant un objet, nous le retirons de la surface et le plaçons au-dessus de celle-ci. En le frappant, nous faisons l’inverse: nous le ramenons à la surface. Ces deux mouvements sont linéaires, c’est-à-dire unidimensionnels. En étendant quelque chose, nous faisons coïncider des surfaces bidimensionnelles. Ce raisonnement aura un sens si nous indiquons l’ensemble commun à ces schémas, un certain gestalt dont la structure détermine les rapports ou les différences entre les sens des mots. Cet ensemble est généré par les verbes fondamentaux kelti et laikyti dans leurs sens fondamentaux. Le contenu conceptuel du verbe kelti renvoie à l’attraction terrestre, ou gravité. L’expérience de la gravité suscite un cadre de référence spatial (AF) d’une certaine structure et limite la nature de la dynamique des forces. Le trait essentiel est la décomposition de l’espace tridimensionnel isotrope en une surface bidimensionnelle qui demeure isotrope et une direction verticale unidimensionnelle. Les objets ont un poids et nous les soulevons verticalement vers le haut, mais le poids des objets est partout le même à la surface de la Terre. L’objectif du deuxième chapitre est de montrer que les sens des mots K/L du ŠP sont conçus selon l’AFK-L, où la surface bidimensionnelle est illimitée, et ceux des mots L/K selon l’AFL-K, où la surface bidimensionnelle est limitée et fermée. Comme indiqué plus haut, toutes les observations de notre étude sont contraintes par les principes du système linguistique (nous ne retenons que les mots d’origine balte, en écartant les onomatopées et les emprunts), mais ne sont pas déterminées par lui. Autrement dit, l’étude ne contredit pas les faits linguistiques connus, 258 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne mais les complètent. D’où proviennent ces informations supplémentaires? La lexicologie délimite son objet d’étude par rapport à la grammaire. Elle étudie uniquement les lexèmes et leur contenu sémantique, invariant du point de vue de la flexion. Pourtant, les structures ELD s’expriment le plus souvent dans l’information grammaticale. Les systèmes hiérarchiques générant des concepts spatiaux sont illustrés par les prépositions de diverses langues. Talmy fonde d’abord sa classification des formes de dynamique des forces sur les structures syntaxiques. Le système grammatical du lituanien possède lui aussi des moyens d’expression analogues, plus ou moins systématisés. Dans notre étude, la source d’information est la distribution du contenu sémantique des racines phonologiquement proches (y compris la polysémie). Autrement dit, nous recherchons dans le lexique des mots l’information ELD qui se trouve généralement dans les formes d’expression grammaticales. L’information grammaticale est habituellement créée par la combinaison de morphèmes porteurs de sens. Dans notre cas, l’information ELD réside dans la racine elle-même. Le mot namas se décompose en morphèmes: la racine nam- et la terminaison -as. L’information transmise par le morphème nam- (le concept de maison) et par -as (le nominatif) se combine, par composition, pour constituer l’information transmise par le mot namas. Cette approche est caractéristique des traditions de linguistique structurale ou générative. Aujourd’hui, elle ne suffit plus. Cela ne signifie pas que cette approche est erronée, mais qu’elle est limitée. Elle ne révèle qu’un seul aspect du phénomène. La tradition de linguistique cognitive envisage les choses autrement. Tout d’abord, bien que l’information lexicale (transmise par la racine) et l’information grammaticale (transmise par la terminaison) soient de nature fondamentalement différente, elles sont toutes deux porteuses de sens (Talmy 2000: 21; Langacker 2008: 18). La grammaire n’est pas un ensemble de règles: elle a un contenu sémantique. La racine (nam-) donne accès à la mémoire encyclopédique par l’intermédiaire du cadre auquel renvoie le contexte particulier. La terminaison (-as) donne accès au paradigme grammatical: au réseau des formes flexionnelles ou dérivationnelles dans lequel nam- est un invariant phonologique. La racine n’a pas de signification. Seuls les mots ont des significations. Chaque signification d’un mot est un invariant d’usage. C’est ainsi qu’est conçu le LKŽ. Chaque lexème fournit une lemme (représentant un paradigme flexionnel), sa définition (l’invariant sémantique de l’usage) et des exemples d’usage. Le SEJL présente une séquence de transformations phonologiques allant de la racine indo-européenne ou baltique reconstruite à la racine du mot. À proprement parler, seul le lexème a une signification (décrite par la définition fournie par le LKŽ), tandis que le contenu sémantique du mot (à de rares exceptions, assez peu intéressantes) est constitué de l’ensemble des lexèmes qui lui appartiennent. Cet ensemble n’est pas une simple liste numérotée de lexèmes: il comprend la motivation sémantique des relations entre leurs contenus (définitions). Ainsi, la signification du mot présentée comme sa signification principale ne fait que représenter l’ensemble du système motivé de ses significations. Le contenu sémantique d’un nid étymologique comprend le système motivé de toutes les significations de tous les mots apparentés. Le choix de la signification principale d’un mot pose aux lexicographes de nombreux problèmes synchroniques et diachroniques (Jakaitienė 2005: 2010). À plus forte raison, la « signification principale » attribuée à une racine reconstruite représente rarement adéquatement le contenu sémantique de l’ensemble du nid. Įžvalgos / Insights 259 ALGIRDAS SAUDARGAS sa structure. Cela est particulièrement évident lorsque nous examinons uniquement le contenu sémantique du nid étymologique des mots lituaniens (ou baltes), tandis que la « signification principale » est imposée par l’autorité des langues classiques19. Le riche contenu sémantique du nid lituanien, présenté dans le LKŽ de façon manifeste, est tout simplement ignoré. On cultive ainsi la mauvaise habitude de considérer la racine (d’un mot ou reconstruite dans la langue protohistorique) comme porteuse d’une signification, et cette signification fait souvent l’objet de manipulations. Il faut changer cette façon d’aborder la sémantique. Une pensée plus précise (au sens de la science sémantique) doit envisager le contenu sémantique de la séquence {lexème < mot < racine < racine reconstruite} comme le dévoilement graduel de l’ambiguïté. Le lexème exprime la visée ultime de l’univocité dans le langage conscient. La racine reconstruite présente le plus haut degré d’ambiguïté. C’est dans cette perspective que nous pouvons parler de la pertinence d’une paire de consonnes. Il ne s’agit d’autant moins d’une signification que de l’ensemble motivé de tous les mots et de toutes leurs significations. La saga phonosémantique est précisément le sens de la paire de consonnes: son contenu sémantique motivé. Nous pouvons prolonger la séquence: {lexème < mot < racine < racine reconstruite < saga phonosémantique}. Les observations de Patackas sur la symétrie et sur la loi dite nokti / nykti, ainsi que le réseau de racines de Slavenas, indiquent également un lien entre les structures de la paire de consonnes et de l’ELD. Les intuitions de ces précurseurs n’ont pas été reconnues par la science du langage, car, comme on l’a mentionné, les relations phonologiques sont extrasystémiques, tandis que les relations sémantiques sont extralinguistiques. Il est néanmoins possible de leur trouver une place, ne serait-ce que dans l’architecture parallèle de Ray Jackendoff (Jackendoff 2003). La structure générative de la morphologie et de la syntaxe, qui s’appuie sur le système phonologique, constitue le principe fondamental de systématisation des faits linguistiques. Le système autonome de connaissances décrivant la langue, dont Ferdinand de Saussure a posé les fondements et auquel la génération de générativistes dirigée par Noam Chomsky a donné une rigueur formelle, a étayé l’ambition de faire de la linguistique une science exacte et créé l’illusion d’une formalisation complète de la langue. Dans le contexte des recherches en intelligence artificielle, les efforts de la linguistique générative pour formaliser la langue ont été qualifiés de révolution cognitive. Le courant de la linguistique cognitive est apparu en réaction au formalisme devenu stérile des méthodes génératives. Adoptant une position intermédiaire, en quelque sorte conciliatrice, Jackendoff a proposé une architecture parallèle, faisant remarquer qu’il existe dans la langue plusieurs systèmes génératifs distincts et autonomes. L’approche de l’architecture parallèle invite, après avoir caractérisé les différentes structures génératives, à étudier leurs interrelations. Les principales sont les structures génératives phonologique, syntaxique (qui comprend aussi la morphologie) et sémantique. En plus de celles-ci, Jackendoff mentionne également la structure spatiale (voir fig. 9). L’auteur lui-même reconnaît que la structure spatiale englobe aussi la perception du temps et les formes de dynamique des forces (Jackendoff 2003). Les structures spatiales, 19 Pgl. MA 2006: 396, 404, kur prokalbės šaknys *h₁enek- ir *bher- indoeuropiečių kalbų spektre apima reikšmes ‘imti’, ‘nešti’ ir ‘duoti’ plačiame freime, bet „pagrindinė reikšmė“ parenkama pagal „autoriteta“. 260 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 9. Architecture parallèle selon Jackendoff phonosémantique FIG. 10. Saga phonosémantique dans l’architecture parallèle Įžvalgos / Insights 261 ALGIRDAS SAUDARGAS La perception de l’interaction entre le temps et les forces (la dynamique), ainsi que son expression dans la langue, font l’objet de recherches de plus en plus intensives au cours des dernières décennies. Dans son architecture parallèle, Jackendoff propose de décrire les structures génératives phonologiques, syntaxiques et sémantiques, et d’étudier leurs relations. Pour la structure spatiale, il n’indique de relation qu’avec la structure conceptuelle. Celle-ci correspond à la diffusion du contenu des concepts à travers les différents sens (modalités) humains. Jackendoff ne prévoit pas de liens entre les structures ELD et la syntaxe ou la phonologie. Le lien direct de l’ELD avec la structure phonologique de la langue constitue précisément le domaine où se trouvent les terres vierges de la linguistique lituanienne évoquées plus haut. Notre approche propose une expression directe des structures ELD en phonologie. Autrement dit, cette approche postule que le lien entre la structure conceptuelle et l’expression phonologique s’accompagne non seulement d’un lien passant par la syntaxe (morphologie comprise), mais aussi d’un lien passant par l’ELD. Rappelant l’importance du sens de la grammaire (syntaxe comprise), constamment soulignée par les adeptes de la linguistique cognitive, ainsi que la prédominance des informations ELD dans le contenu grammatical, nous pouvons compléter le triangle de l’architecture parallèle de Jackendoff pour en faire un tétraèdre (voir fig. 10). 2. LE RÉCIT DU CHEMIN ET DU TEMPS 2.1. Perception et expression de l’espace, du temps et de la dynamique dans la langue « Ainsi, la représentation initiale de l’espace est une intuition a priori, et non un concept » Imanuelis Kantas (Kantas 1982: 77) Demandons-nous ce qui est représenté sur la figure 11: une fleur dans la main ou sur la main? Il est évident que le choix du cas inessif ou de la préposition ant dépend de la manière dont nous divisons l’espace en regardant l’image: la main sera-t-elle perçue comme un contenant (une surface fermée) ou comme un support (une surface ouverte)? Cette situation n’a pas suscité par hasard une attention particulière ces derniers temps20. Elle met en jeu l’expression de la dynamique des forces et de la perception de l’espace. L’usage des prépositions anglaises on / in a été étudié en détail, tout comme les systèmes prépositionnels de diverses langues. Dans les études linguistiques, le contexte par rapport auquel on parle d’objets contenus est appelé cadre de référence. La psychologie étudie comment les sensations éprouvées 20 Voir Evans, Chilton 2010 et les nombreuses références qui s’y trouvent. 262 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 11. Une fleur dans la main ou sur la main? La représentation est interprétée dans l’un ou l’autre cadre de référence. Du point de vue sémantique, deux perspectives se rencontrent ici: la perspective onomasiologique (comment une même expérience peut être désignée de différentes façons) et l’étude sémasiologique (à quelles situations s’applique telle ou telle préposition polysémique). Ces deux perspectives sont mises en évidence en choisissant de diviser l’espace tridimensionnel au moyen d’une surface bidimensionnelle. L’espace est tridimensionnel et isotrope. Nous ne pouvons situer quelque chose dans l’espace que par rapport à autre chose. En mathématiques et dans les sciences exactes qui les utilisent, les objets sont situés par rapport à un système de coordonnées. Les langues ont leurs propres moyens d’exprimer les relations du système de coordonnées cartésiennes: en haut / en bas; en avant / en arrière; à gauche / à droite (Landau, Jackendoff 1993). Les relations spatiales sont exprimées aussi bien par le lexique que par des moyens grammaticaux. Les cadres de référence peuvent varier, et les langues les utilisent chacune à leur manière. Dès les années 1970, l’analyse proposée par Herbert Clark expose une approche qui pose directement la question de savoir comment nous percevons l’espace (Clark 1973). Je présenterai brièvement cette approche. L’enfant naît dans un monde où il marche debout sur un sol plat et ressent partout l’effet de la gravité. Cela façonne sa structure de perception de l’espace, que l’auteur appelle espace perceptif — l’espace P. Lorsqu’il commence à parler, l’enfant utilise pour cette expérience des termes spatiaux de la langue, qui constituent un système que l’auteur appelle l’espace L (l’espace de la langue). Clark examine deux hypothèses: l’hypothèse de la corrélation et l’hypothèse de la complexité. Selon l’hypothèse de la corrélation, la structure de l’espace L doit correspondre à celle de l’espace P. L’hypothèse de la complexité soutient que l’enfant acquiert d’abord les termes les plus simples, puis les plus complexes (voir Clark 1973: 28). Bien sûr, plusieurs décennies d’études interdisciplinaires se sont écoulées depuis l’article de Clark mentionné plus haut. J’ai cité cet article parce que les deux hypothèses qu’il formule définissent le contexte général de ce chapitre. La littérature sur la perception de l’espace et son expression dans la langue est difficile à embrasser dans son ensemble. Stephen C. Levinson en a proposé une vue d’ensemble et une analyse il y a deux décennies (Levinson 1996), et un recueil de travaux ultérieurs a été dirigé par Evans et Chilton (Evans, Chilton 2010). On peut y trouver Įžvalgos / Insights 263 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 12. Division de l’espace tridimensionnel par un plan illimité ou une surface limitée de nombreuses références sur les sujets correspondants. On peut y ajouter une synthèse des recherches sur la perception de l’espace, du temps et des nombres dans le cerveau (Dehaene, Brannon 2011), ainsi que la monographie de Chilton parue récemment (Chilton 2014). Le système de coordonnées cartésiennes introduit un axe pour chacune des dimensions de l’espace tridimensionnel. Ce qui nous intéresse, c’est la toute première étape par laquelle l’isotropie de l’espace est réduite. Nous étudierons l’étape initiale où les trois dimensions sont divisées en une surface bidimensionnelle et une ligne unidimensionnelle. Dans cette division initiale, la surface bidimensionnelle reste isotrope. Nous avons deux choix fondamentaux et élémentaires: un plan infini ou une surface fermée. Lorsque l’espace tridimensionnel est divisé par un plan, la dimension restante est la direction verticale qui traverse la surface. Le plan reste isotrope. Dans le cas d’une sphère fermée, la dimension restante est le rayon qui part du centre. La sphère reste elle aussi isotrope (voir fig. 12). Dans la structure des racines lituaniennes, cela correspond à la représentation de l’inversion K/L >< L/K dans les cadres de référence AFK-L et AFL-K. Les structures de la perception de l’espace sont le plus souvent étudiées au niveau syntaxique. Les systèmes de prépositions de différentes langues sont examinés. Jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé d’études sur la manière dont la division initiale de l’espace se manifeste dans la langue. Dans chaque cas, nous pouvons attribuer à un cadre de référence l’un ou l’autre type de division. Cette division est étroitement liée à la distinction entre cadres de référence égocentriques et allocentriques, sans toutefois se confondre avec elle. Nous prendrons cette réduction initiale de l’isotropie de l’espace comme point de départ pour l’étude des racines lituaniennes. La division de l’espace interagit avec la perception du temps et de la dynamique des forces. Dans le cadre AFK-L, le temps est perçu comme un mouvement unidimensionnel ou autre dans l’espace. En revanche, dans le cadre AFL-K, le temps possède une nature propre, unique, irréductible à une forme spatiale, c’est 264 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne gražiai parodo lietuviški veiksmažodžiai laukti ir likti (plg. Galton 2011). Toks erdvės padalijimas glaudžiai susietas su dvejopų jėgų santykiu. Jei perkeliant vieną daiktą judesys perduodamas kitam, tai gali vykti dviem būdais: judesį valdantis daiktas kito atžvilgiu yra atrama arba talpykla. Tai aišku iš mūsų pradinio pavyzdžio. Bet, pereidami nuo sintaksės lygmens prie šaknies sandaros, lietuviškų šaknų semantikoje atveriame gilesnę erdvės, laiko ir jėgų dinamikos santykį. Neurofiziologiniai erdvės suvokimo tyrimai parodė, kad smegenys taip pat linkusios trimatę erdvę dalyti į paviršių ir vertikalią kryptį.21 Ce qui a été dit peut être résumé dans le tableau: AFK-L AFL-K ouverte fermée chemin temps espace plan + verticale sphère + rayon + point temps trajectoire dans l’espace durée au point force diffuse, agissant à la surface, en ligne concentrée en un point 2.2. La dynamique des forces dans la polysémie des verbes kelti et laikyti Pasigilinkime į jėgos dinamiką pagal Leonardo Talmy (Talmy 2000: 409; De Mulder 2007). Kadangi šis, kognityvinėje lingvistikoje jau senokai tapęs klasika, metodas lietuviškuose semantikos tyrimuose dar labai retai sutinkamas, išdėstysiu jo esmę smulkiau. Jėgos dinamika nusako santykį tarp dviejų sąveikaujančių jėgų: agonisto ir antagonisto. Agonistas tai tas objektas, į kurį nukreiptas sakinio dėmesys ir kuris arba pasižymi polinkiu išlaikyti esamą stacionarią būseną, arba pats turi potenciją judėti ar kitaip veikti. Antagonistas veikia priešingai agonistui. Susidaro keturios situacijos. Dvi situacijos yra, kai antagonistas nugali agonistą: JDa – l’agoniste cherche à maintenir un état stationnaire, mais l’antagoniste le met en mouvement; JDd – l’agoniste a tendance à se déplacer, mais l’antagoniste l’arrête. Les deux autres situations sont analogues, à ceci près que l’antagoniste ne parvient pas à vaincre l’agoniste, qui conserve alors son état stationnaire ou son mouvement. Elles sont désignées respectivement par JDb et JDc. Dans sa monographie, Talmy (2000: 412) étudie principalement la dynamique des forces telle qu’elle se manifeste dans la syntaxe de la phrase. Si une balle (de basket, de football ou de golf) se trouve 21 Žr. trimatės erdvės neurofiziologinių tyrimų apžvalgą (Jeffery et al. 2012). Įžvalgos / Insights 265 ALGIRDAS SAUDARGAS sur le sol, elle y restera, à moins que quelqu’un ne lui donne un coup de pied, ne la prenne ou ne la mette autrement en mouvement. Supposons qu’un vent suffisamment fort souffle et mette la balle en mouvement. La situation JDa est alors exprimée par la phrase suivante: Sous l’action d’un vent fort, la balle roule sur le terrain. Si nous plaçons la balle sur une pente, elle aura tendance à dévaler, à moins que quelqu’un ne la retienne: La balle ne dévale pas la pente, car elle est retenue par l’herbe dense. Nous avons ici un cas de JDd. Dans les deux cas, la balle est l’agoniste, vers lequel l’énoncé oriente son attention. Le vent et l’herbe dense sont l’antagoniste, qui, en intervenant dans la situation, modifie (ou cherche à modifier) l’état de l’agoniste. Talmy considère ces deux schémas comme fondamentaux, car ils introduisent dans la langue l’action et sa cause. Il les symbolise au moyen des conjonctions parce que / puisque: La balle roule parce que / puisque le vent souffle fort; La balle ne roule pas parce que / puisque l’herbe dense la retient. Les deux autres situations décrivent l’échec de l’influence de l’antagoniste, et Talmy les symbolise par le mot malgré (angl. despite): La balle reste immobile malgré le vent fort; La balle roule malgré l’herbe dense. Ce qui nous intéresse, ce sont les cas où la dynamique des forces est inhérente à la racine même du verbe. Autrement dit, nous étudierons le contenu de la dynamique des forces dans la signification verbale. En passant aux exemples du lexique lituanien, nous pouvons les représenter sous la forme présentée à la figure 13. Nous comparons ici les sens principaux de kelti et laikyti ainsi que leurs négations: kelti I.1. « prendre vers le haut quelque chose de lourd » Kelk pūrą. Ar pakelsi nuo žemės? kelti I.10. « labourer, déchirer » Oi, katinai, katinėli, ko dirvonų nekėlei, ko linelių nesėjai? laikyti 1. « tenir pour empêcher de tomber ou de s’échapper » Stovi mergelė prie jo šalelės, laiko rankelėj šilkų skarelę; Gerai padarei, sesuže, kad tu nelaikei beruš žirgelius. Dans cette figure, le cercle représente l’agoniste et le croissant l’antagoniste. La flèche ou le point au centre du cercle indique la tendance de l’agoniste (à se déplacer ou à rester immobile), tandis que le signe plus dans le croissant ou le cercle indique qui l’emporte — l’antagoniste ou l’agoniste. En bas, la ligne pointillée représente le résultat final: le mouvement ou l’immobilité. Dans les phrases du LKŽ, le verbe exprimant la JD est en gras et l’agoniste est souligné. JDa et JDd révèlent le contenu de dynamique des forces dans la sémantique des sens principaux kelti I.1. « prendre vers le haut quelque chose de lourd » et laikyti 1. « tenir pour empêcher de tomber ou de s’échapper ». Comme indiqué précédemment, il s’agit de deux schémas fondamentaux, car ils renvoient aux changements possibles dans la situation: l’antagoniste l’emporte et met l’agoniste en mouvement (JDa) ou l’arrête (JDd). Dans les deux cas, le plus est placé dans le croissant de l’antagoniste. Il n’est pas surprenant que ces schémas expriment le sens des significations principales (kelti I.1 et laikyti 1). Les deux autres schémas renvoient aux cas où l’agoniste l’emporte et où la situation reste inchangée. Nous pouvons obtenir les schémas JDb et JDc en appliquant une transformation logique — la négation. En examinant les schémas JDa et JDb, nous constatons qu’ils ne diffèrent que par le déplacement du signe plus du croissant (antagoniste) vers le cercle (agoniste). Telle est la sémantique de la négation: les efforts de l’antagoniste sont annulés et l’agoniste l’emporte (conserve sa tendance): ne souleva pas (ne laboura pas) la meule de paille (les terres en friche). Par analogie, en déplaçant 266 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 13. Dynamique des forces avec négation un plus, nous passons de JDd à JDc (n’a pas tenu, n’a pas résisté, n’a pas maintenu les chevaux bais (foulards de soie)). Le schéma de Talmy met en évidence quatre relations possibles entre l’agoniste et l’antagoniste. Nous nous intéressons à son lien avec la perception de l’espace. Je montrerai qu’en divisant le groupe de quatre schémas par une ligne verticale, JDa et JDc, situés à gauche, sont perçus dans le cadre de référence AFK-L, tandis que JDb et JDd, situés à droite, le sont respectivement dans le cadre de référence AFL-K (voir fig. 14). Pour faire ressortir la perception de l’espace, j’ai remplacé les phrases négatives JDb et JDc par des emplois des verbes intransitifs kilti et likti. Examinons la forme intransitive du verbe kilti. Elle exprime l’état d’un objet. Quand nous soulevons un objet, il s’élève. Cependant, les exemples et la définition fournis par le LKŽ indiquent autre chose: kilti 1. « s’élever vers le haut » La lune s’élève au-dessus des érables. Įžvalgos / Insights 267 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 14. Dynamique des forces et division de l’espace La lune ne s’élève pas parce que quelqu’un la soulève. Ni dans notre conception quotidienne du monde ni en nous appuyant sur les connaissances astronomiques, nous ne pouvons indiquer une force qui la soulèverait selon le schéma JDa. Et la lune elle-même ne se lève pas. La lune s’élève simplement. La phrase exprime le mouvement observable de la lune par rapport à l’érable. Autrement dit, la dynamique des forces a disparu de la phrase. Pourtant, le couple de mots soulever / s’élever ne permet pas une absence totale. La dynamique des forces n’a pas disparu, mais elle est reléguée à l’arrière-plan de la perception. Au premier plan, il y a le pur mouvement spatial. Le trait distinctif essentiel de la sémantique de soulever / s’élever est le déplacement de JD du premier plan (profil) vers l’arrière-plan, le profil étant 268 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne laissé à l’espace-temps. C’est pourquoi nous pouvons encore, à titre quelque peu conventionnel, placer cette phrase dans le schéma JDc. Comparons cette situation aux schémas des significations principales soulever (JDa) et tenir (JDd). La lune s’élève non pas parce que quelqu’un la soulève, mais parce qu’elle s’élève en dépit de la gravité (selon l’interprétation initiale de Talmy). Voici toutes les phrases du LKŽ décrivant directement des phénomènes (sans transfert métaphorique): D’immenses nuages de poussière s’élevèrent vers le haut. Au printemps, une brume tiède s’élève de tes prairies. Dans le schéma, le demi-cercle de l’antagoniste, qui a perdu son signe plus, provient, d’une part, de JDd (la gravité ne parvient pas à retenir dans le champ visuel la lune qui s’élève). D’autre part, il représente l’une des deux forces en interaction dans JDa (la gravité n’est pas la force qui soulève, mais celle qui empêche de soulever). Comme nous l’avons vu, la force de l’antagoniste qui l’emporte ne participe plus du tout, tandis que, dans le schéma JDc du perdant, la force antagoniste est la gravité, que la force de soulèvement vainc dans le schéma JDa. Ainsi, la sémantique du verbe s’élever est celle d’un mouvement vertical sur fond de gravité. C’est là le cadre de référence AFK-L évoqué par le verbe soulever. Il faut noter que remplacer le verbe s’élever par sa forme pronominale se lever convient dans certains cas, mais en modifie le sens. Le verbe pronominal reste dans le schéma JDa, l’agoniste étant identifié à l’antagoniste. Dans les autres langues, on emploie le plus souvent des formes pronominales à la place du lituanien kilti (ou de verbes analogues). En lituanien, un tel remplacement, lorsqu’il n’exprime pas une structure cognitive, altère la trame profonde de notre langue. On peut analyser de façon analogue tenir / rester. Il importe pour nous que, lorsque JD se retire à l’arrière-plan, s’élever et rester se retrouvent dans des cadres de référence différents. Le verbe s’élever renvoie à l’expression du mouvement unidimensionnel, que symbolise élégamment le nom chemin. Le cadre AFL-K, une fois les forces éliminées, enferme dans un espace intérieur clos, dépourvu de mouvement spatial. Il ne reste que le temps. Un exemple tiré de la poésie montre bien que le verbe s’élever a JD en arrière-plan de sa signification. Le LKŽ contient deux phrases illustrant le lexème pakilti 2 « s’élever vers le haut »: Des faucons bigarrés s’envolèrent vers le ciel V.Myk-Put. Une volée d’oiseaux s’envola Kl121. Dans le poème, les faucons bigarrés ne peuvent s’élever vers le haut comme la brume ou simplement comme une volée d’oiseaux. C’est pourquoi les vers suivants du poème de Vincas Mykolaitis-Putinas, « Les Faucons bigarrés », révèlent JD reléguée à l’arrière-plan: Accompagnant tard dans la nuit la braise qui s’éteint Des faucons bigarrés s’envolèrent vers le ciel. Ayant dédaigné les rêves trompeurs de la terre, Ils déployèrent leurs ailes dans les hauteurs. Il apparaît que les faucons bigarrés ne se contentent pas de s’élever: ils ont rompu leurs liens avec la terre, qui les retenait en les attirant par ses rêves trompeurs, et ce sont leurs ailes déployées qui les font s’élever. Įžvalgos / Insights 269 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 15. Le verbe pakelti dans différents cadres de référence L’affirmation selon laquelle, en passant du verbe kelti au verbe laikyti et inversement, nous percevons leur sens spatial en substituant un cadre de référence à un autre, exige une analyse plus précise. Nous chercherons donc le point de convergence perceptive dans la polysémie des verbes kelti et laikyti (perspective sémasiologique), où les deux verbes fonctionnent comme des synonymes, et montrerons que la perception de leurs sens communs ne diffère que par le cadre de référence (perspective onomasiologique). Il n’est guère nécessaire d’expliquer aux élèves du primaire le sens du proverbe populaire Daug rankų didžią naštą pakelia (« Beaucoup de mains soulèvent une lourde charge »). Pourtant, les lexicographes ne l’interprètent pas de la même manière. Le LKŽ le donne sous le sens pakėlti I.1. « être capable de soulever quelque chose de lourd ». Les rédacteurs du DLKŽ, en revanche, la rattachent au sens pakelti 9. « être capable de supporter ». Ce dernier sens correspond au sens du LKŽ pakelti I.2. « être capable de soutenir, de supporter, d’endurer, d’assumer; souffrir ». Les sens du LKŽ sont voisins; se distinguent-ils donc peu? Regardons la figure 15. À gauche de l’image se trouve Atlas, sur les épaules duquel repose la voûte céleste. En regardant l’image et en entendant dire Atlantas pakėlė naštą (« Atlas a soulevé la charge »), nous choisirons le sens du DLKŽ, car l’atmosphère de l’image nous fait penser à une situation statique, étayée par une autre phrase du même article: Uždėsiu maišą ant pečių, ar pakėlsi? (« Je vais mettre un sac sur tes épaules, peux-tu le porter? »). Le dessin dynamique de droite ne laisse aucun doute: dans le proverbe Daug rankų didžią naštą pakelia (« Beaucoup de mains soulèvent une lourde charge »), le verbe pakelia est compris selon le sens principal du verbe dans le LKŽ. 270 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne Le DLKŽ est un dictionnaire de la langue contemporaine, et un tel déplacement de sens indiquerait un changement d’interprétation. Cependant, l’image à droite est encore plus contemporaine, car elle est tirée de matériel pédagogique destiné aux élèves du primaire22. Il est plus facile pour les enfants d’apprendre l’interprétation dynamique du proverbe. Ainsi, dans le cahier d’exercices d’histoire de cinquième année, on trouve la tâche suivante: l’image représente des personnes défrichant une forêt; il faut dire à quelle forme d’agriculture cela se rapporte et en quoi cette image illustre notre proverbe (Beaucoup de bras soulèvent une lourde charge)23. Les élèves qui ont lu sur l’agriculture sur brûlis la reconnaîtront aisément et expliqueront qu’il est trop difficile pour une seule personne de défricher une parcelle arable dans la forêt, mais qu’ensemble, tous peuvent atteindre leur objectif. Le proverbe oppose les efforts d’une personne au travail collectif d’un groupe (beaucoup de bras). Le verbe soulève est secondaire dans ce proverbe. Beaucoup de bras peuvent aussi accomplir d’autres tâches: faire rouler une grosse pierre, construire un haut château ou abattre des arbres dans la forêt. La sagesse populaire a choisi un travail simple, mais évocateur: soulever une lourde charge. Le verbe soulever a également apporté sa nature ambivalente au proverbe. Les contextes dans lesquels le proverbe peut être employé diffèrent même sur le plan émotionnel, mais son contenu didactique demeure inchangé. Le sens du proverbe est invariant, indépendant de l’interprétation du sens du verbe soulève. Il est donc inutile de demander quel dictionnaire a raison, car les deux interprétations sont valables. Cela passe rarement inaperçu, parce que les mécanismes qui déterminent la différence n’atteignent pas la conscience. Notre objectif est de représenter, au moyen des schémas JD, le passage des sens fondamentaux aux sens coïncidents de soulever et de tenir. Pour décrire les propriétés cognitives des sens, nous devons pénétrer au plus profond, jusqu’au mouvement élémentaire de l’esprit. Observons les phrases: Les pins résisteront aux tempêtes. Les vagues déferlaient, écumaient, se tordaient comme des serpents, et le navire semblait ne pas pouvoir résister à la tempête. À quel schéma JD correspond le contenu de ces phrases? En nous rappelant la description de Talmy (La balle reste immobile malgré le vent violent), nous pouvons affirmer qu’il s’agit de JDb. Les pins (le navire) restent dans leur état initial (intacts) malgré la tempête: les pins (le navire) ont résisté (supporté) aux tempêtes. Rappelons que nous avons obtenu le schéma JDb en niant JDa. Lorsque l’action de l’antagoniste échoue ou que l’antagoniste renonce à agir (comme ce chat), l’agoniste demeure dans un état stationnaire: le chat est couché par terre, les jachères n’ont pas été labourées. Dans ce cas, il n’y a pas de négation et la transformation du schéma est différente. On pourrait employer une négation pour décrire la même situation, mais le verbe serait différent: les tempêtes n’ont pas brisé les pins (le navire). Pour rapprocher les deux phrases du point de vue syntaxique, nous devons échanger le sujet et le prédicat, c’est-à-dire passer au passif: les pins 22 Kašubienė 2012: 15 skaidrė. 23 IPU 2014: 7. Įžvalgos / Insights 271 ALGIRDAS SAUDARGAS (le navire) n’a pas été brisé par les tempêtes. Toutes les utilisations de ces verbes transmettent le même contenu: résister (aux tempêtes); supporter (les tempêtes); ne pas être (par les tempêtes) brisé. Il existe une différence essentielle. Les pins ou le navire passent du rôle d’agoniste à celui d’antagoniste. Ne pas être brisé par les tempêtes et résister aux tempêtes (les supporter) diffèrent par la répartition de l’attention. Nous pouvons nous demander si les pins eux-mêmes ne sont pas la cause des tempêtes (s’ils ne provoquent pas les tempêtes): Les pins provoqueront des tempêtes. Les pins ne provoqueront pas de tempêtes. Toutes ces significations sont résumées par un schéma où le changement de l’agoniste (souligné) en antagoniste est ce qui nous importe le plus (voir fig. 16). Pour plus de clarté, en remplaçant le sens fondamental par le sens obtenu au moyen d’une métaphore conceptuelle (supporter VII. 2. « faire, provoquer »), nous obtenons une phrase sur les pins, qui ne provoquent pas de tempêtes par eux-mêmes, et nous pouvons la comparer à la phrase obtenue en remplaçant résisteront par supporteront: Les pins ne provoqueront pas de tempêtes. Les pins supporteront les tempêtes. Formellement, les phrases sont la négation logique l’une de l’autre, mais leurs schémas JD coïncident. Toutefois, seul le type de schéma coïncide (JDb), tandis que l’application du schéma diffère: l’agoniste et l’antagoniste échangent leurs places. De même que le chat n’a absolument pas l’intention de labourer les terres en friche, qui restent donc telles quelles, le pin sylvestre, à lui seul, n’a pas le pouvoir de provoquer des tempêtes; il n’existe donc pas de lien causal entre les pins sylvestres et l’origine des tempêtes. En interprétant la même phrase avec le même verbe soulèvera / ne soulèvera pas, mais en attribuant le rôle d’agoniste non pas aux tempêtes, mais aux pins sylvestres, nous obtenons un sens tout à fait différent, bien que le schéma reste le même. Il ne s’agit pas d’une simple redistribution formelle, mais d’un acte psychologique. L’attribution des rôles d’agoniste et d’antagoniste est liée à l’ordre dans lequel l’attention est attirée. L’agoniste n’est pas tant le protagoniste que celui sur lequel l’attention se porte en premier. L’antagoniste est introduit dans une situation déjà connue et son effet est évalué par rapport à l’agoniste. Dans la phrase Les pins sylvestres ne soulèveront pas les tempêtes, nous portons d’abord notre attention sur les tempêtes, puis nous faisons entrer les pins sylvestres dans le champ de l’attention, en constatant qu’ils n’ont pas de lien causal (ne soulèveront =ne provoqueront pas) avec l’apparition des tempêtes. Dans la phrase Les pins sylvestres soulèveront les tempêtes, la répartition de l’attention est inverse. On porte d’abord son attention sur les pins sylvestres, puis on constate que les tempêtes ne parviendront pas à les briser. Cette organisation de l’attention (en lituanien) ne dépend pas de l’ordre des mots dans la phrase, mais se reflète dans la syntaxe. Dans JD a ou JDb avec une négation, l’antagoniste occupe la fonction de sujet. En inversant l’attention, on fait du sujet l’agoniste. Il s’agit d’une sorte de situation passive, bien que, grammaticalement, ce ne soit pas une forme passive. Nous pouvons dire la même chose du verbe tenir. Dans ce cas, la forme avec un autre préfixe convient mieux: Les pins sylvestres retiendront les tempêtes. La négation de cette phrase relève de JDb, mais l’affirmative 272 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne ĮDa Les pins sylvestres provoqueront des tempêtes. ĮDb Les pins sylvestres ne provoqueront pas de tempêtes. Les pins sylvestres soulèveront les tempêtes. Les pins sylvestres résisteront aux tempêtes. Les pins sylvestres ne retiendront pas les tempêtes. ĮDc ĮDd Les pins sylvestres retiendront les tempêtes. FIG. 16. Dynamique des forces des verbes soulever et tenir la phrase passe au schéma ĮDd. Cette alchimie distille le mouvement inconscient de l’esprit que nous cherchons. C’est le retour de l’ordre dans lequel l’attention est attirée. Il transforme les sens des significations principales (ĮDa et ĮDd) en un sens coïncident (ĮDb). Pour notre recherche, l’essentiel est que, dans les sens des verbes soulever et tenir, seule la structure ELD se transforme, tandis que le contenu conceptuel ne change pas. Dans la perspective sémasiologique, les significations principales sont remplacées, par un unique mouvement de l’esprit, par l’une des significations périphériques dans le classement du LKŽ ou du DLKŽ. Le fait empirique que ces significations soient synonymes est-il arbitraire? C’est là la question centrale. On peut réfuter l’arbitraire en révélant la motivation. La perspective sémasiologique doit montrer quel est le motif d’une telle extension du sens. Dans la perspective onomasiologique, nous devons répondre à la question de savoir pourquoi une même chose est désignée par des mots différents. Dans notre cas, nous avons des synonymes obtenus par l’extension de Įžvalgos / Insights 273 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 17. Schéma de la polysémie du verbe kelti significations principales. La motivation sémasiologique doit fournir le fondement de la motivation onomasiologique. D’où vient le besoin de cette signification périphérique? Examinons d’abord le processus exprimé par le verbe kelti. Pour soulever l’objet proposé, nous devons le prendre à son emplacement au sol L1 puis, en surmontant la force de gravité, le porter en un lieu plus élevé L2 (voir fig. 17). Les moyens grammaticaux et le contexte de la phrase peuvent exprimer le mouvement à différentes étapes. L’attention peut se porter sur le début du mouvement (pakelti, atkelti – Ar pakelsi nuo žemės?), sa fin (užkelti – Kelk maišą į ratus) ou l’ensemble du parcours (perkelti). Dans tous les cas, le mouvement décrit est délimité par deux états stationnaires, pour reprendre les termes des physiciens. Le mouvement peut être prolongé en transférant la charge toujours plus haut, selon un nombre illimité d’itérations. La signification périphérique que nous étudions apparaît lorsque nous voulons comprendre le rapport des forces une fois le levage arrêté à une position intermédiaire. Nous sommes alors confrontés à l’inversion de l’attention mentionnée plus haut. Pour soulever l’objet du sol, nous sommes dans le rôle de l’antagoniste (Kelk pūrą. Ar pakelsi nuo žemės?). Une fois la charge soulevée, il faut la maintenir dans nos mains et l’objet pesant devient l’antagoniste qui cherche à vaincre notre résistance (Uždėsiu maišą ant pečių, ar pakėlsi?). Pourquoi le lituanien a-t-il conservé le même verbe pour désigner ces situations? Nous ne pouvons répondre à cette question; c’est un problème intéressant pour de futures recherches. Notre étude montre seulement que le lituanien a consigné avec précision ce point charnière de la dynamique des forces, où l’interaction des forces coïncide avec des inflexions essentielles dans la perception de l’espace et du temps. Pour exprimer l’état JDb au point L2, nous choisissons AF (voir fig. 18). Si nous disons laiko, nous choisissons AFL/K et la représentation spatiale est statique: seul le temps change. Si nous disons kelia, nous choisissons AFK/L et la représentation est dynamique, traçant le parcours du mouvement dans l’espace. En choisissant AF, nous révélons l’idée onomasiologique 274 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 18. Superposition des schémas de polysémie des verbes kelti ir laikyti (cf. fig. 19). Il s’agit d’une information très importante pour comprendre l’architecture du schéma génératif de l’ELD. La langue conceptualise les traits fondamentaux, souvent récurrents, du monde observé. Toutefois, elle doit rester ouverte à un monde en évolution. Les significations des mots deviennent alors ouvertes à l’interprétation. Considérons la tradition orale. Quelles significations le verbe kelti prend-il dans les vers suivants: La terre faisait pousser l’herbe, Le cheval portait la selle, L’herbe faisait perler la rosée, La selle portait le cavalier, La rosée faisait naître le petit fer à cheval, Le cavalier soulevait son bonnet, Le petit fer à cheval — le cheval. De la vieille mère. Dans le LKŽ, nous trouvons les deux premiers vers de ces strophes: kelti I.2. ‘maintenir, supporter un poids quelconque (lorsqu’une pression s’exerce vers le bas); porter sur soi, à sa surface’ La terre porte l’herbe, l’herbe porte la rosée J.Jabl (Rm); La surface de la mare ne supporte que l’homme (on ne peut pas y circuler avec des chevaux). Le dictionnaire propose une double caractérisation. La première partie, ‘maintenir, supporter un poids quelconque (lorsqu’une pression s’exerce vers le bas)’, exprime clairement le rapport des forces JDb. La seconde phrase, à propos de la surface de la mare gelée, qui supporte l’homme Įžvalgos / Insights 275 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 19. L’ambiguïté sémasiologique et onomasiologique des verbes kelti et laikyti (soulève), mais pas le cheval, correspond tout à fait à cette description. Tous les autres exemples présentés dans l’article kelti I.2. lui correspondent également, à l’exception du fragment de notre couplet. La seconde partie de la description, « porter sur soi, à sa surface », ne s’applique manifestement qu’à lui, car une telle explication serait superflue pour tous les autres exemples. La première partie de la description, « maintenir, supporter un certain poids (lorsqu’une pression s’exerce vers le bas) », ne convient guère à la première phrase. En effet, l’explication du sens du verbe soulève dans la phrase La terre soulève l’herbe, selon laquelle la terre supporte le poids de l’herbe qui exerce une pression vers le bas, semblerait peu convaincante. La pression de la rosée sur l’herbe paraîtrait elle aussi quelque peu étrange. En somme, la seconde partie de la description permet de remplacer le verbe soulève par le verbe tient: La terre tient l’herbe. Puisque nous avons écarté JDb, qui ne convient pas, qu’est-ce qui conditionne alors la synonymie des verbes? Voyons à quoi ressemble le couplet si nous échangeons les verbes partout: La terre tenait l’herbe, La selle tenait le cavalier, L’herbe tenait la rosée, Le cavalier tenait le bonnet La rosée tenait le petit fer à cheval, Pour la vieille mère. Le petit fer à cheval – le cheval (Le cavalier soulevait le bonnet Le cheval tenait la selle, Pour la vieille mère) Partout, sauf dans la dernière expression, le verbe tenir est employé correctement, au sens propre ou figuré. Le verbe tenir rend plus précisément que soulever 276 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 20. Le cube de Kanizsa l’image décrite. Cependant, l’image reste statique. Le verbe tenir est employé selon le schéma]Dd. Mais toute la poétique de la comptine disparaît, car le mot tenait évoque dans notre conscience un frame statique AFL/K. La création populaire choisit le verbe soulevait et, avec lui, un frame dynamique AFK/L, par le biais d’un schéma qui ne lui est pas propre,]Dd (« porter sur soi, à sa surface »). De plus, le verbe soulevait apporte toute sa polysémie (avec]Da et]Db) sous la forme de l’ambiguïté (souvenons-nous du proverbe!): La rosée soulevait le petit fer à cheval — à comprendre comme on veut, c’est-à-dire de toutes les façons à la fois. C’est un magnifique exemple d’ambiguïté dans la poésie populaire, un véritable sourire de la Joconde caché dans les sons de la langue, analogue aux œuvres de Michel-Ange ou de Vermeer en arts visuels mentionnées par Zeki (Zeki 2004:). Revenons au proverbe (Beaucoup de mains soulèvent une lourde charge). Entendu hors de tout contexte précis, son enseignement se comprend sans difficulté, sans que nous nous attardions à interpréter précisément le verbe soulèvent. Nous choisissons une interprétation lorsque nous sommes confrontés à une situation concrète. Selon la situation, le proverbe suscite trois images fondamentalement différentes. Cette variation de l’image mentale est tout à fait analogue aux illusions visuelles bien connues, par exemple au cube de Kanizsa (ou de Necker) (voir fig. 20). Si nous demandons ce qui est représenté dans le dessin du haut, nous obtiendrons une réponse sans équivoque: c’est un cube. La perception de l’image de ce dessin est analogue à celle du proverbe Įžvalgos / Insights 277 ALGIRDAS SAUDARGAS sans interprétation concrète pour la compréhension du sens. En approfondissant le sens concret du verbe pakelia, nous nous retrouvons dans une situation ambiguë, analogue à celle illustrée par les dessins du bas, avec des lignes pointillées. Lorsque nous demandons si le cube représenté sur l’image est vu d’en haut ou d’en bas, il apparaît que le dessin supérieur est ambigu. Ces deux interprétations sont incompatibles. Le fondement neurophysiologique de l’illusion réside dans le fait que les mécanismes de notre cerveau ne disposent pas de critères clairs pour interpréter cette image à double sens, et que la figure bascule involontairement. Il faut noter que cette analyse se déroule inconsciemment. Le cube de Kanizsa correspond au sens didactique abstrait du proverbe, tandis que le fait de masquer les lignes recouvertes par des points facilite l’une ou l’autre interprétation. De même, sans modifier le sens du proverbe, le sens concret du verbe pakelia évoque une image qui lui est propre. Il ne fait aucun doute que les mécanismes cérébraux responsables de la perception des images visuelles et linguistiques sont analogues. 2.3. La structure ELD dans la polysémie du verbe kelti Le LKŽ donne 45 sens pour kelti, 16 pour kilti et 33 pour laikyti. On trouve encore environ 300 sens avec des préfixes. La structure de l’ELD permet de simplifier considérablement cette diversité en organisant les relations entre les sens. Dans cette section, nous examinerons la polysémie du verbe kelti. Nous prendrons pour base les sens principaux de l’aspect imperfectif. L’aspect perfectif (avec préfixes) reprend essentiellement la structure de l’aspect imperfectif. La sémantique des sens principaux du verbe kilti au regard de JD a été abordée dans la section 2.2. Le LKŽ présente le classement suivant des sens de kelti: I. « prendre, pousser quelque chose vers le haut; placer quelque chose en hauteur » II. « élever, augmenter, renforcer » III. « construire » IV. « éveiller, réveiller, stimuler; se mettre en mouvement » V. « apparaître, germer, croître; souffler; diffuser » VI. « transporter d’un lieu à un autre; enfiler, faire » VII. « préparer, organiser quelque chose ». Il faut tout d’abord remarquer que la plupart de ces sens (31) sont des métaphores conceptuelles: I. 3, 9, 10; II. 2–8; III. 3–6; IV. 1–6; V. 1–9; VII. 1–2. Bien entendu, la métaphore conceptuelle projette la structure ELD dans un autre domaine (voir la figure 4). La métaphore elle-même ne fait pas l’objet de notre étude. Ce qui nous intéresse, c’est l’expression de la structure ELD sous sa forme pure dans la racine. Les sens correspondants du LKŽ sont classés selon la composante conceptuelle du domaine dans lequel la métaphore opère la projection. À vrai dire, c’est une entreprise plutôt vaine pour un dictionnaire. Pour les futurs concepteurs d’un réseau sémantique du lituanien (si les incitations à créer un tel réseau en Lituanie ont déjà 278 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne il est possible de prendre au sérieux cette tâche sérieuse. Les recherches sur la structure et le développement des métaphores sont extrêmement abondantes (Cuyckens, Geeraerts 2007; Fusaroli, Morgagni 2009). Pour nous convaincre que la source des métaphores est inépuisable, nous pouvons nous rappeler l’exercice proposé aux élèves de cinquième dans la section 2.2. En interprétant le proverbe Daug rankų didžią naštą pãkelia, les élèves devront en réalité construire la source du schéma SPT (source > trajet > but) sous la forme d’une forêt sauvage, le but sous celle d’un champ cultivé, et remplir le trajet d’exemples d’activités variées tirés de leurs connaissances. La structure de l’ELD reste cachée à la conscience. Il s’agit du schéma SPT du sens du verbe pakelia, illustré par la figure 21. En changeant de discipline et en tenant compte du niveau de connaissances des élèves, nous pouvons générer un nombre illimité d’exercices de ce type pour un seul et même proverbe. Le LKŽ présente, bien entendu, des métaphores dites mortes ou de différents degrés de conventionnalisation, souvent devenues des clichés linguistiques (Lakoff 1987; Lakoff 1993; Allan 2009). C’est un vaste domaine de recherche, auquel nous ne nous intéressons dans cet article que lorsque cela est absolument nécessaire à la réalisation des objectifs principaux énoncés. Examinons les 14 autres sens. Nous avons déjà étudié le JD de la toute première acception I.1 ‘ce qu’il est difficile de prendre vers le haut’. La conséquence immédiate du JD pour l’espace-temps est un événement topologique24. En effet, pour soulever quelque chose, nous devons vaincre la force due au poids de l’objet soulevé. Dans les phrases Kelk pūrą. Ar pakelsi nuo žemės?, les verbes expriment à la fois un procès et un événement. Dans l’injonction kelk pūrą, rien n’indique encore si la meule de foin sera effectivement soulevée. L’aspect imperfectif ne fournit pas cette information. L’énoncé kelia pūrą reste compatible avec les deux conséquences logiques que l’aspect événementiel révèle nécessairement: pūrą pakėlė ou pūro nepakėlė. Cependant, cette compatibilité n’est pas symétrique, car le verbe kelti implique sans équivoque l’information contenue dans l’aspect événementiel, puisque le résultat opposé (l’échec) de l’effort de soulèvement exige une négation portant les marques morphologiques appropriées (le préfixe ne-). En même temps, le verbe kelti décrit sans équivoque les conséquences spatio-temporelles du JD, actualisées dans l’aspect événementiel: l’objet pakeltas est séparé de la surface à laquelle il était lié (Ar pakelsi nuo žemės?) et se déplace vers le haut. Si la meule de foin n’a pas perdu contact avec le sol, aucun jury d’observateurs ne reconnaîtra qu’elle a été pakeltas, à moins qu’elle ait été pajudintas, patrauktas ou paslinktas. Dans l’espace-temps, le contenu du verbe kelti est décrit par trois schémas imagés: la verticalité, le SPT et le JD. Les traits les plus généraux de leurs relations mutuelles sont représentés à la figure 21. Les lexèmes déplacent l’attention d’un schéma à l’autre. I.1 concentre l’attention sur le début du mouvement — l’événement topologique (encerclé à la figure 21, où il est analogue au schéma de détachement d’une surface de la figure 7). C’est la source du schéma SPT. Passons au lexème: I.4. ‘mettre, porter quelque chose en un lieu plus élevé ou ailleurs’ Kelk maišą į ratus. 24 « Topologie » est un terme mathématique dont l’emploi en linguistique n’est pas encore suffisamment clair (Talmy 2000: 25; Petitot, Doursat 1998). Įžvalgos / Insights 279 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 21. Schémas de la polysémie du verbe kelti Ici, c’est le but du schéma SPT qui est au premier plan. Le schéma SPT lui-même reste lié à la verticalité. Le lexème suivant ramène à la source, tandis que le JD prend la forme d’une relation causale (de nature topologique): I.7. ‘enlever’ Kels nu galvelės rūtų vainikelį, maus nu pirštelio sidabro žiedelį. Le lexème I.8. ‘accrocher, retirer de ses gonds (une porte, une fenêtre, un portail...)’ n’est que l’application de la même ELD à une situation particulière. Il convient ici de se rappeler Kazimieras Būga, qui soulignait que le verbe lituanien kelti, contrairement à ses équivalents slaves, peut s’employer à l’aspect imperfectif (sans préfixe) avec les sens de pakelti et de nukelti (Būga 1958: 477). Il ne fait aucun doute que les préfixes répartissent l’attention entre les composantes du schéma SPT (source > trajet > but), en modifiant le sens selon leur mode habituel. L’aspect imperfectif est en train de sortir de l’usage. Il a un sens plus profond et il lui est donc plus difficile de survivre aux 280 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sankmės lietuvių kalbos žodyne dans un langage surchargé de détails. Ici et là, il est encore vivant. Voici encore quatre lexèmes: VI.1. « transporter, déplacer quelque chose vers un autre endroit » À l’automne, il faudra aussi déménager les maisons au kolkhoze Ktk. VI.2. « transporter en bateau par-dessus l’eau jusqu’à l’autre rive » Fais-moi traverser la rivière en bateau J. VI.3. « attacher ailleurs (des animaux dans un pâturage) » Le père est parti déplacer les vaches Dgl. VI.4. « faire, installer (des portes) » Ne ferme pas complètement les portes KlvD92. La structure ELD de toutes ces formes est la même. Au premier plan (dans le profil), il ne reste presque que le schéma ŠTT, sans JD ni verticalité (relégués à l’arrière-plan). Lorsqu’on déplace les vaches, personne ne les soulève. Il s’agit d’une structure purement spatio-temporelle, de nature topologique. Détachées de la source et reliées à la cible. On pourrait croire que les contextes sont tout à fait dépassés et que de tels schémas ne sont plus utiles à personne aujourd’hui. Bien au contraire. Les contextes changent, les schémas demeurent. Aujourd’hui, selon un tel schéma, nous déplaçons des fichiers d’un appareil intelligent à un autre. Ce n’est pas une métaphore. L’information n’a pas de poids. Comme cette petite vache, nous la détachons d’un support et l’attachons à un autre. Lorsque la source et la cible sont associées à deux états habituels, mais opposés, du corps humain — couché et debout —, nous avons non seulement deux autres lexèmes, mais aussi tout un ensemble de métaphores. Ces deux lexèmes: III.1. tr. « aider quelqu’un à se relever, faire en sorte qu’il se tienne debout, mettre debout » III.2. intr. « se lever (après être tombé, après avoir été assis) » nous pouvons également les interpréter comme des métaphores, mais c’est déjà un autre sujet. Les deux autres lexèmes: I.5. « donner à quelqu’un une position plus élevée, faire en sorte qu’il s’élève » II.1. « rendre quelque chose plus haut, plus élevé » occupent une position intermédiaire. Il convient de rappeler que I.2. « maintenir, supporter une difficulté (lorsqu’une force pousse quelque chose vers le bas) » I.2. « porter sur soi, à la surface de soi » La terre fait pousser l’herbe, l’herbe fait perler la rosée Nous en avons déjà discuté à la section 2.2. Il reste une forme réfléchie: I.6. réfl. « grimper, s’élever » Un brouillard s’élevait des prairies. Il faut ici se rappeler le verbe kilti, dont nous avons déjà discuté le JD à la section 2.2: kìlti 1. « s’élever » La lune se lève derrière les ormes; Au printemps, une brume chaude s’élève de tes prairies. Teks dar kartą pažvelgti į Būgos raštus (Būga 1959: 113). Jo žodžiai skamba kiek senoviškai, bet jų prasmė labai šiuolaikiška: „Svetimoji kalbos dvasia dau-gio inteligentų smageninėje nustelbė ne tiktai tą dalyvį, bet ir ištisą savaiminų veiksmažodžių (neutra, media) rūšį. Vietoje sakyti kyla, pakilo; [...] daug kas da-bar ima sakyti ir rašyti keliasi, pasikėlė; [...]“. Be abejo, lema I.6 refl. LKŽ yra visai teisėtai. Galima sakyti abe-jopai: Un brouillard s’éleva des prairies; Un brouillard se levait des prairies. Įžvalgos / Insights 281 ALGIRDAS SAUDARGAS Cependant, leur contenu cognitif diffère. Comme nous l’avons vu à la section 2.2, le verbe kilo correspond au schéma]Dc, où la gravité reste à l’arrière-plan et où seul le mouvement spatial est visible (schéma vertical). En revanche, la forme réfléchie peut être interprétée comme une sorte de variante du schéma]Da, dans laquelle l’agoniste coïncide avec l’antagoniste. Comparons les phrases: Un petit nuage s’élève de la mer, mon foin va se faner. Un petit nuage s’élève de la mer, mon foin va se faner. Un petit nuage se lève de la mer, mon foin va se faner. La première phrase est tirée d’une chanson et figure sous l’entrée LKŽ kilti 1. On y trouve la deuxième des formes du présent données par le LKŽ: kȳla, kilsta, kȳlna. Dans la deuxième phrase, la première forme est employée à titre de comparaison (kȳla), tandis que dans la troisième phrase, la forme réfléchie est employée, conformément à l’exemple de l’entrée: kelti 6. réfl. « grimper, s’élever » Un petit nuage noir s’élève, le foin va se faner dans la prairie. Le petit nuage qui s’élève est passif pour les raisons que nous avons évoquées dans la section 2.2. La forme réfléchie active le petit nuage et lui donne ainsi du vivant (la forme]D réfléchie s’active). Le dictionnaire de la langue lituanienne donne la forme verbale se lève, qui est homophonique à ce lemā: kilst interj. [pour marquer un soulèvement brusque] Qu’est-ce qui est employé dans la chanson: l’idéophone kilst ou la forme abrégée kilti 1 kilsta? Quoi qu’il en soit, quelque chose fait résonner dans nos « cerveaux » des choses très sensibles et profondes. Le moment est-il venu de les nommer dans un langage scientifique véritablement rigoureux (et non formel!)? 2.4. Structure des faisceaux de racines K-L et KL- Je suis un voyageur, petit voyageur, qui a parcouru le chemin KlpD20 (LKŽ) La soie des feuilles recouvre la terre S.Nėr (LKŽ) Le petit érable grandit le plus haut, déploya ses feuilles le plus largement (LKŽ) Examinons les sens du verbe frapper au marteau. Nous avons de nouveau un faisceau de métaphores: 1 kalti 4, 5, 8, 11–13. Il reste les lexèmes suivants: 1 kalti 1. tr., intr. ‘frapper avec un maillet, faire avancer en frappant, enfoncer’ 1 kalti 2. tr., intr. ‘frapper, battre, cogner’ 1 kalti 6. tr., intr. ‘trancher, hacher’ 1 kalti 7. tr. ‘aiguiser, battre (la meule)’ 1 kalti 10. tr., intr. ‘battre du métal au marteau’ 1 kalti 14. tr. ‘battre, battre (une faux), aiguiser’ 1 kalti 3. tr., intr. ‘faire du bruit, claquer, cliqueter; tinter’ 282 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 22. Schémas des verbes kelti et kalti Nous constatons une différence essentielle par rapport à la polysémie du verbe kelti. Toutes les significations présentent la même structure ELD, et leurs différences sont conceptuelles (avec ou sans métaphore). Seule la relation entre les structures ELD des verbes kelti et kalti nous intéresse (voir fig. 22). Les propriétés spatio-temporelles et JD du verbe kalti conviennent à la structure AFK/L du frame, et vont même jusqu’à la compléter. En vainquant la force de gravité, après avoir soulevé un objet depuis un emplacement inférieur L1 et l’avoir placé dans un emplacement supérieur L2, plusieurs possibilités s’offrent à nous (voir fig. 17). Dans la section 2.2, nous avons étudié l’intersection entre l’état statique (temps) et la poursuite du mouvement de levage (chemin) (cf. fig. 18). À l’état L2, on peut lâcher l’objet ou le laisser tomber au sol. Toutefois, en conservant le contact avec l’objet et le contrôle de celui-ci, nous ne pouvons le ramener sur la surface bidimensionnelle dont il avait été soulevé que d’une seule manière naturelle: en le frappant. Įžvalgos / Insights 283 ALGIRDAS SAUDARGAS L-K(T) voler L-(J)K rester, tenir, temps L-(V)K champ I,II L-(V)K attendre L-(N)K plier, se courber LK coude LK mourir de faim, famine I,II K-L soulever, s’élever K-L frapper, battre K-L emprisonner (S)K-LB parler K-L chemin K-L levée K-L os K-LP boucle K-L cou KL coucher, poser KL étendre, déployer I,II KL-JD errer, délirer KL-V s'appuyer, gêner KL demander, écouter KL-B s'agripper KL-VB s'agenouiller KL-N clan KL-V érable KLŠ kulšė AFL/K espace 3D AFK/L 23 FIG. Perception de l'espace dans le faisceau de racines K/L <> L/K SEJL distingue le verbe kalėti dans une entrée étymologique distincte. En considérant de l’extérieur de la langue et du système ce faisceau de lexèmes du LKŽ, nous ne devrions pas avoir de difficulté à les interpréter selon la perspective ELD, parallèlement à kalti: 3 kálti, kãli (kãla), kãlė [voir 1 kalėti 3] Un grand arbre étouffe un petit arbre, ou le domine. 1 kalėti, kãli, -ėjo 1. intr. « être en prison » 1 kalėti 3. tr. « étouffer, dominer, faire de l’ombre à (des plantes) » 284 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne 1 kalėti 4. intr. « dépérir en restant au même endroit, en étant comprimé » Peut-être que les autres, ayant goûté aux cieux, ne dépériront plus dans la solitude B. Sruog. réfl.: Je dépéris toute la journée, enfermé, et je m’attriste]. 2 kàiti, kãlia, kõlė tr. « jouer quelque chose contre quelque chose, cacher, appuyer ». Examinons maintenant cinq noms que le SEJL répartit dans des entrées étymologiques distinctes (voir fig. 23). Pour les caractériser, j’emploierai le terme « réification », dans un sens proche de celui de Ronald Langacker (Langacker 2008: 95, 107, 119), afin que notre approche demeure indépendante de la formation des mots. Pour clarifier les choses, prenons un exemple. Dans le déploiement de la polysémie du verbe kelti, nous avons utilisé le schéma SOURCE > TRAJET > BUT. Sous sa forme développée, le verbe kelti focalise l’attention sur le début et la fin, en ignorant le déroulement même. Le verbe kilti, comme nous l’avons vu, exprime le schéma VERTICALITÉ. Or le nom kelias est la réification d’une partie unidimensionnelle du frame AFK/L, indépendamment de sa formation ou de son étymologie. Pour le verbe kelti, kelias est la réification de la partie médiane du schéma SOURCE-TRAJET-BUT, à savoir TRAJET. À son tour, ce schéma sert de prototype aux emplois du nom kelias sous la forme d’une métaphore conceptuelle. L’emploi principal est concret: 1 kelias 1. « bande de terre sur laquelle on marche ou on roule » Cette route n’est plus empruntée (par les gens) maintenant J.]abl. Dans d’autres emplois du même lexème, kelias est perçu différemment: Cette route traverse Svieriai. C’est un mouvement fictif (Talmy 2000: 99). À côté de la route, un petit chêne vert poussait. Ici, kelias est une partie du paysage. 1 kelias 3. « ligne dans l’espace (dans l’air, dans l’eau) suivant laquelle s’effectue un déplacement » Je la guiderai par les chemins des étoiles Mair. C’est une métaphore conceptuelle. La définition du LKŽ en décrit le prototype. On pourrait poursuivre cette liste, mais le schéma serait partout le même. On peut en dire autant des autres entrées étymologiques, moyennant quelques commentaires. Kaulas est manifestement un objet unidimensionnel légitime, bien que ses emplois exploitent les propriétés mécaniques de l’os. Kilpa est une ligne fermée unidimensionnelle. Le cou sert non seulement à hocher la tête selon l’axe vertical, mais nous pouvons aussi regarder autour de nous dans le plan horizontal. Fait intéressant, la linguistique comparée vient ici à la rescousse: kaklas < *kal-klas (SEJL 2007: 245). On peut l’interpréter de diverses façons, mais, selon le frame AFK/L, il doit en être ainsi. Il reste le mot ancien kėlta (c’est la forme donnée dans le SEJL). Dans le LKŽ, on trouve: 1 kėlta 1. voir 1 keltas 1 keltas « ponton flottant en bois permettant de traverser la rivière lorsqu’il n’y a pas de pont, bac » 2 kėlta voir keltava 1 kėltava 1. voir keltuva 1 kėltuva « bovin, animal domestique ». Įžvalgos / Insights 285 ALGIRDAS SAUDARGAS En quoi ce mot convient-il à AFK/L? Nous avons déjà eu affaire à une keltuvėlė: 1 keltuvė « vache ». Rappelons: kélti VI.3. « déplacer à un autre endroit (le bétail dans un pâturage) » Le père est allé déplacer les vaches. Cette pratique aujourd’hui presque oubliée fut, depuis la révolution néolithique, la caractéristique la plus typique du bétail au pâturage, c’est-à-dire des keltuvai. Il est évident que les keltuvos sont celles qu’il faut sans cesse déplacer (bien entendu: kélti VI.3). Que nous apprend la linguistique comparée? Le SEJL rattache le mot kelias à la forme *kelas et au verbe disparu *kelti (au sens de « mettre en mouvement, donner une impulsion ou faire tourner »), qui sont associés à la racine proto-indo-européenne *kʷelh₁-o- (SEJL 2007: 271). Le mot kélta constitue précisément le chaînon qui permet cette explication. Ainsi, selon (SEJL 2007: 272), kelias est « le chemin par lequel on mène le bétail au pâturage ». Tout est comme à l’envers. Mais c’est que nous regardons depuis des perspectives différentes… En résumé, nous pouvons affirmer que la structure ELD de ŠP K-L se conforme partout à la délimitation de la partie unidimensionnelle de la division de l’espace. La diversité de l’ELD se concentre dans la polysémie du verbe principal kelti. L’évolution ultérieure de la structure de l’ELD relie entre eux des mots sans parenté étymologique (kelti / kalti), tandis qu’à l’intérieur d’une famille étymologique, les variations de l’ELD accompagnent la dérivation et la flexion selon le mode habituel. Passons à ŠP KL– et examinons la partie restante de la division de l’espace: la surface bidimensionnelle. Il est compréhensible que le verbe kloti attire l’attention: klóti 1. tr. « étendre, poser, coucher quelque chose sur une surface » La soie des feuilles couvre le sol S.Nėr. Les autres sens ont la même structure ELD. Il vaut peut-être seulement la peine de mentionner deux métaphores caractéristiques: 22. réfl. « bien se passer » Mon voyage s’est bien passé. išklóti 7. fig. « raconter en détail, exposer, expliquer » Il faut trouver un homme pareil, qui saurait… se tenir devant vous et tout raconter comme il faut LzP. comme les feuilles s’étendent « parler avec aisance ». Nous avons toutefois dix familles étymologiques (voir fig. 23). Qu’est-ce qui les relie à la surface bidimensionnelle? Nous étudions des données empiriques; nous ne sommes donc pas tenus de leur imposer quoi que ce soit, mais nous devons chercher à comprendre comment elles peuvent être interprétées dans le cadre théorique adopté. Rappelons que le verbe kelti, tout en restant dans les limites de la partie unidimensionnelle de la division, a développé sa polysémie dans le schéma abstrait ŠTT, en s’éloignant complètement tant du mouvement vertical que de la JD elle-même (toujours la même petite vache ou l’information moderne). On trouve la même chose dans ŠP KL-. La langue a développé l’opposition {ligne unidimensionnelle <> surface bidimensionnelle} en opposition entre un mouvement finalisé abstraitement unidimensionnel (ŠTT) et son contraire. Kloti n’en est que l’interprétation directement spatiale. En réalité, nous trouvons deux généralisations essentielles qui motivent tout un faisceau de lexèmes KL-. La première généralisation est l’extension du mouvement du plan bidimensionnel à l’espace tridimensionnel (klėsti), avec les métaphores correspondantes (klėstėti). La seconde généralisation est la négation du mouvement finalisé (klysti): 286 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne s’égarer 1. intr., tr. « suivre un mauvais chemin, quitter sans s’en apercevoir le vrai chemin ». On peut passer des heures avec le LKŽ et constater que, du point de vue de l’ELD, tous les lexèmes du faisceau, qui se sont abondamment développés tant dans leur expression phonologique que dans les nuances de sens, sont motivés d’une manière ou d’une autre par l’un des procédés mentionnés. Je ne présente ci-dessous que quelques exemples. 1 klėsti, klėsčia (–čia, klėčia, klėčia), -tė (klėtė, klėšo) 1. tr. « balayer, donner un coup de balai, klastyti » 3. tr. « envelopper, couvrir » 4. tr. « cacher, protéger, défendre » 6. intr. « bouger, flotter » etc. Pas besoin de commentaires. Klesčia (1 klėsti 9. « répandre, étendre »), ainsi donc se diffusent et se développent tant l’expression que les nuances de sens des contextes les plus divers. Parmi les usages, on trouve: Le petit érable poussait le plus haut, étalait ses feuilles le plus largement. Du point de vue de l’ELD, il n’est plus nécessaire de se demander ce qu’est un érable. klejóti 1. « délirer, divaguer » klejóti 3. « marcher en s’étant égaré, errer, ne pas trouver son chemin » Le SEJL a choisi klejóti comme entrée. Les changements phonologiques obéissent à leurs propres critères. Du point de vue de la structure de l’ELD, klejóti 1 est une métaphore dont le prototype est klejóti 3. Ainsi, le sens typique est le s’égarer 1. déjà mentionné. L’opposition de la montagne et du vallon se retrouve dans parler / écouter. Cette liste pourrait être prolongée. Je n’ai pas réussi à trouver d’interprétation pour la truie. appartenant au faisceau K–L. Je ne l’ai pas incluse dans la liste, car le SEJL considère l’étymologie de la truie comme obscure. Nous pourrions affirmer que la correspondance est parfaite si personne ne venait contester quoi que ce soit au sujet de la truie. Mais la truie aussi rêve de nuages (verticalité!). 3. LE CONTE DE NARNIA Les héros des livres pour enfants de Clive Staples Lewis entrent à plusieurs reprises dans le mystérieux pays de Narnia et en reviennent après avoir accompli diverses aventures. À chaque aventure, les enfants y accèdent par des moyens différents, mais tous ont un point commun: on entre à Narnia en plongeant. On ne plonge pas toujours dans l’eau. Une fois, ils doivent passer (plonger) à travers la paroi arrière d’une vieille armoire; une autre fois, traverser une autre surface, réelle (y compris une surface aquatique) ou imaginaire. Les héros de Lewis accèdent toujours non seulement à un autre espace, mais aussi à un autre espace-temps. Souvent, ils rentrent chez eux par d’autres voies que celles par lesquelles ils étaient arrivés, et, au fil des méandres du récit, entrelacent les mondes qu’ils ont visités au leur pour former une seule vision du monde. Įžvalgos / Insights 287 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 24. Faisceau de racines N-R On raconte que l’écrivain choisit par hasard le nom du pays des contes. En feuilletant une ancienne carte de l’Italie, il remarqua la petite ville de Narnia (aujourd’hui Narni), en Ombrie, à mi-chemin entre Rome et Assise. La sonorité du nom lui plut. C’est un hasard, mais le lien entre Narnia et le verbe lituanien nerti n’est pas arbitraire. La rivière ombrienne Nera traverse la petite ville de Narni et se jette dans le Tibre; en ombrien, la racine ner signifie « guerrier ». La Neris coule aussi en Lituanie, tandis qu’à la place du guerrier, sous l’eau, on plonge nirà ou neróvė. Il s’agit d’un héritage indo-européen. Le dieu grec de la mer est Nérée, et ses filles sont les nymphes Néréides. Dans la mythologie scandinave, le dieu Njord et sa compagne Nertus sont associés à l’eau. N’oublions pas non plus le rapport de Narcisse avec la surface de l’eau qui reflète son visage (MNM 1992: 212, 231, 201). Il ne faudrait donc plus s’étonner de ne trouver cette structure cognitive qu’en lituanien, car le verbe nerti n’a conservé son sens principal, 1 nérti 1. « s’enfoncer ou descendre brusquement (par exemple dans l’eau) », que dans les langues baltes et slaves (MA 2006: 293). Le schéma phonologique des consonnes est représenté à la figure 24. Dans le SEJL, on trouve huit articles, regroupés en quatre nids étymologiques: N-R nerti I, nerti II, narys, niuras N-R norėti, norint N-RŠ neršti N-RT nertėti 288 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne Du point de vue sémantique, l’étymologie ramène les verbes N-R à cinq significations prototypiques: 1 nėrti 1. « plonger brusquement, descendre (généralement dans l’eau) » 2 nėrti 1. « faire de la dentelle, un filet; tricoter » norėti 1. « éprouver un désir, désirer » 1 neršti « pondre des œufs, frayer (généralement en parlant des poissons et des grenouilles) » nertėti 1. « être très en colère, s’emporter, fulminer, être furieux » Le LKŽ présente le verbe nerti dans deux articles distincts: 1 nerti « descendre brusquement dans l’eau » et 2 nerti « tricoter ». Les linguistes ne s’accordent pas sur la question de savoir s’il s’agit de différentes significations d’un seul mot ou d’homonymes, c’est-à-dire de mots dont les significations sont si éloignées qu’il faut les présenter dans des articles distincts. Le manuel de Jonas Palionis (1999: 185) rappelle que, dans la première édition du DLKŽ (1954), on avait opté pour la première solution, tandis que dans les éditions ultérieures, comme dans le LKŽ, c’est la seconde qui a été retenue. Le manuel explique que « jusqu’à présent, il n’existe pas de critères plus rigoureux permettant de dire si, dans un cas concret donné, nous avons affaire à un seul mot polysémique (à sens multiples), dont les significations sont éloignées, ou à deux mots — des homonymes » (ibid.). Autrement dit, on ne sait toujours pas clairement ce que signifie la notion de « significations éloignées (ou proches) d’un mot ». La linguistique comparée n’apporte pas beaucoup plus d’éclaircissements dans ce cas précis. Le SEJL propose l’étymologie suivante: 1 plonger I, 2 plonger, niuras, narys < *nerH- norėti < noras < *nārā- < *nā-ra < *neh₂-ro- neršti < *nerḱ- SEJL affirme que 2 plonger est « probablement lié étymologiquement » à 1 plonger, mais n'avance aucun argument (SEJL 2007: 421, 422). MA donne 1 plonger comme exemple d'une forme verbale conservée en lituanien correspondant à la préposition proto-langue *ner (après). Cette préposition a donné naissance, de manière intéressante, au mot germanique nord – nord (car les Indo-Européens associaient le nord au bas). En revanche, 2 plonger est présenté dans le même ouvrage comme exemple de la racine *(s)ner- (au sens de « fixer avec un fil ou une corde ») (MA 2006: 234, 293). En réalité, le problème est le même: les racines reconstruites ont des sens similaires à ceux des mots lituaniens, et il faut répondre à la même question de proximité ou d'éloignement des sens. La structure spatio-temporelle de la plongée dans l’eau (1 nerti) est représentée à la figure 25. Pour le tricotage (2 nerti), une telle figure ne suffit plus. En quoi les structures spatio-temporelles des deux groupes de significations se ressemblent-elles et en quoi diffèrent-elles? Elles sont toutes deux représentées à la figure 26. Imaginons une surface P tendue sur une ligne fermée L. Le mouvement commence au point A et traverse la surface P au point B. Le point C, où se présentent deux possibilités de poursuivre le mouvement, est indiqué ensuite. Si la surface P est celle d’une étendue d’eau et que la ligne L en est la ligne de rivage, le mouvement peut se poursuivre sous la surface, mais, pour revenir au point de départ A, il nous faudra traverser une nouvelle fois (l’eau) Įžvalgos / Insights 289 ALGIRDAS SAUDARGAS FIG. 25. Structure spatio-temporelle du verbe 1 nerti à la surface au point D. Si P est une surface (imaginaire) sur une ligne fermée, nous pouvons tourner dans l’autre sens et, après avoir contourné la limite L sans traverser la surface, revenir au point de départ A. C’est précisément au point C que se fait le choix entre 1 nerti et 2 nerti. Ce point de choix est l’objet de notre étude. De quel objet s’agit-il et quelles sciences étudient de tels objets? Le dessin s’interprète facilement en mathématiques. Il représente une propriété importante d’une surface bidimensionnelle bornée: après avoir traversé une telle surface, nous avons deux chemins pour revenir au point de départ. Cette situation peut être formulée comme un fait relevant d’une branche des mathématiques, la topologie. Cependant, les mathématiciens ne s’intéressent absolument pas au fait que ces deux possibilités soient exprimées par la même racine lituanienne. L’étude sémantique n’a pas non plus besoin des mathématiques. Les relations spatiales sont évidentes, et un domaine mathématique complexe n’apportera ici rien de plus. Tous voient les mêmes sens du verbe, décrits en détail dans le LKŽ, mais chacun ne voit que ce que le paradigme de sa discipline est capable de voir et souhaite voir. Les sens du verbe nerti se répartissent clairement en deux groupes de concepts fondamentalement différents: 1 nerti (plonger brusquement dans l’eau) et 2 nerti (tricoter). Plonger dans l’eau n’a rien à voir avec le tricot. Que ne voit pas cette approche? Elle ne voit pas ce qui constitue le principal outil méthodologique de notre recherche: une partie du contenu du sens d’un mot, 290 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sąkmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 26. Structure spatio-temporelle combinée des verbes 1 nerti et 2 nerti qui exprime les relations entre l’espace, le temps et la dynamique des forces (ELD). Plaçons le chat sinueux au point C, afin qu’il puisse percevoir l’ensemble de la structure ELD. L’objet de notre étude n’est pas tant le point lui-même que l’état d’esprit face au choix. À la section 1.2, nous avons appelé un tel état abėja. En considérant ainsi notre exemple, nous ne percevons pas seulement l’ensemble des sens du mot, mais pouvons aussi discerner un fait singulier de la langue lituanienne. La racine ner a conservé en lituanien son état d’abėja. Il est facile de s’en convaincre en déployant progressivement une phrase telle que celle-ci: Je plonge… Je tricote un filet… Je plonge un filet dans l’eau. On pourrait vérifier au moyen de tests psychologiques simples, dont des milliers sont réalisés chaque jour dans le monde, comment évolue la compréhension de la phrase. Il est très probable qu’elle évoluerait selon la séquence suivante: 1 nérti > 2 nérti > 1 nérti. Tant que les psychologues en Lituanie ne s’intéresseront pas aux propriétés uniques de leur propre langue, il ne nous reste qu’à poursuivre l’étude par nos propres moyens. Au point C, nous choisissons un contexte spatial, Įžvalgos / Insights 291 ALGIRDAS SAUDARGAS appelé cadre de référence (AF). Le choix auquel conduisent cet exemple et d’autres exemples lituaniens est injustement ignoré dans les études contemporaines de la perception de l’espace. Rappelons que l’espace est tridimensionnel et isotrope. La sémantique du verbe nerti conduit à la même première étape de réduction de l’isotropie de l’espace que celle examinée à la section 2.1. Les deux choix les plus simples distinguent les sens 1 nérti et 2 nérti. Le sens 1 nérti est appréhendé dans le cadre AFK-L, car la surface de l’eau dans laquelle on plonge n’est limitée dans aucun emploi. Contrairement à la sémantique K/L, où tout se déroule au-dessus de la surface terrestre, il s’agit ici d’un état situé sous la surface (de l’eau). Le sens 2 nérti n’est plus associé à l’eau, mais la surface traversée est limitée. Nous passons non pas au cadre AFL-K, comme dans le cas de L/K, mais à l’intersection des cadres AFK-L et AFL-K. Ici, le terme « intersection » devrait être mis entre guillemets, car il désigne directement uniquement le fait géométrique que le contour L est obtenu comme section d’une surface ouverte et d’une surface fermée. Pour la combinaison des cadres de référence eux-mêmes, il faudrait sans doute recourir à la technique de l’intégration conceptuelle (ang. blending). Cela prendrait trop de place dans cet article. 4. CONTE SUR L’AMOUR ET LE BONHEUR La structure du faisceau de racines L-M/M-L est présentée à la figure 27. Les entrées du SEJL se répartissent en 11 familles étymologiques: L-M déterminer, bonheur M-L cher, aimant, aimer M-L broyer M-L battre, moulin, pic vert, farine, farine, argile, bleu, sable, sable fin M-L mensonge M-LD prier M-LD guimauve M-LK bois de chauffage M-LK bois de chauffage M-LŠ battre M-LŽ traire, géant Le faisceau de phonesthèmes L-M ne comprend qu’une seule famille étymologique, dont nous avons examiné la sémantique, exprimant le rapport entre la partie et le tout, à la section 1.4. Nous approfondirons ici le faisceau de phonesthèmes M-L, qui comprend dix familles étymologiques. Je ne passerai en revue que la sémantique des quatre principales familles (sans consonnes supplémentaires). Le titre du conte évoque une symétrie amour / bonheur. Cependant, la nature cognitive de la symétrie réside non pas dans ces mots courants, mais dans l’inversion du rapport entre le tout et la partie. En inversant la structure ELD de déterminer / devenir, consistant à détacher une partie (morceau) du tout (détermination), nous devons nous attendre à l’action inverse: la constitution d’un tout à partir de parties. 292 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne FIG. 27. Faisceau des racines L-M / M-L La structure cognitive M-L indique autre chose. Comme nous le verrons, la sémantique des mots M-L conduit à la relation entre le limité et l’illimité, ainsi qu’entre le discret et le continu. Les verbes du faisceau M-L expriment une transformation du discret limité en discret illimité, puis une transformation en continu limité. En effet, lorsque nous rompons un morceau de gâteau ou de pain, nous ne retirons pas un composant d’un mécanisme, mais détachons une partie d’un objet continu limité (nous en rompons un morceau). Il serait intéressant, dans cette perspective, d’approfondir et de repenser l’analyse mythologique de Greimas. Dans cet article, je me limiterai à l’analyse du faisceau lexical M-L, à laquelle je passe maintenant. La sémantique M-L / L-M prend la forme d’une métaphore conceptuelle (au sens où l’entend la linguistique cognitive). Il s’agit d’une projection d’un domaine concret (la fabrication et la consommation du pain) vers un domaine abstrait (les relations au sein de la communauté), domaines que relie une même structure ELD. La fabrication (et la consommation) du pain comporte trois étapes: a) les grains sont moulus en farine, b) la farine est pétrie (avec de l’eau), c) le pain est cuit (au feu), d) le pain est tranché pour être consommé. Ces étapes ne sont pas inventées, mais tirées de la langue. Elles correspondent à trois familles étymologiques dont les verbes constituent la base: malti, milti et lemti. Toutes les autres familles reposent soit sur des noms (par exemple, mylas), soit comportent des groupes de consonnes (par exemple, melsti) et sont dérivées du point de vue cognitif et phonologique. Ces Įžvalgos / Insights 293 ALGIRDAS SAUDARGAS Les trois étapes dans le domaine des relations communautaires ne sont pas évidentes; je présenterai donc d’abord l’ELD. La sémantique cognitive répartit les choses perçues en entités délimitées / non délimitées et discrètes / continues (Talmy 2000: 59). Les quatre combinaisons obtenues sont représentées à la figure 28. Les flèches indiquent la séquence des transformations: passage du discret délimité au discret non délimité, transformation du discret en continu et, enfin, transformation du continu non délimité en continu délimité. Notre objectif est de vérifier que la structure ELD de la sémantique des verbes ayant la racine M-L correspond précisément à ces transformations. En outre, celles-ci se déroulent en parallèle tant dans le domaine concret (la fabrication du pain) que dans le domaine abstrait (les relations communautaires), comme l’exige le schéma de la métaphore conceptuelle. À première vue, il n’est pas évident que le verbe malti soit associé à la transformation du discret délimité en discret non délimité: malti 1. « réduire des grains en farine ». Ce sens désigne manifestement un mécanisme simple permettant d’obtenir de la farine à partir des grains. L’emploi dans un contexte plus large, « réduire, broyer, écraser quelque chose en farine, en petites particules », est encore plus clair. Malti signifie transformer des objets matériels plus grands en objets plus petits, plus fins ou (dans le cas de la farine) même à peine perceptibles. De ce point de vue, le verbe malti est synonyme des verbes grūsti, trinti, smulkinti, skaldyti et autres, qui expriment le même processus sous différents aspects et à différents degrés. Examinons de plus près le contexte que nous fournit le LKŽ. Que les miltai soient « le produit des grains moulus » ne nous apprend rien de nouveau non plus. Mais le singulier de ce mot change beaucoup de choses: miltas, « la partie farineuse du grain ». Comme cela revêt une importance décisive pour notre étude, il vaut la peine d’examiner une série d’exemples que donne le LKŽ: La farine d’avoine est fine, mais le son est gros. En mordant le grain, on voit la farine. Qu’il s’agisse d’un haricot ou d’un pois, il possède la même farine. La graine de lin, petite, en est pleine, tandis que la grosse en a beaucoup. Les grains avaient séché, mais n’étaient pas encore en farine; de là vint la famine [1868]. Ces exemples décrivent la structure du grain, qui était clairement comprise au sein de la communauté agricole. Il en ressort que nous obtenons la miltus non pas en « réduisant les grains en farine », mais d’une autre manière, puisque la miltas se trouve déjà dans le grain. On disait même: « grūdas yra / nėra milte », selon que la miltas était grosse ou petite. Les grains contiennent déjà la miltus en eux. Chaque grain possède une miltą et leur ensemble, malant, constitue la miltus. Miltas se trouve dans le grain comme dans un contenant appelé sėlena. En moulant, miltas est séparée de la sėlenos et libérée de son contenant. Faisons appel aux structures cognitives pour clarifier la différence entre les sens du verbe malti, « réduire des grains en farine » et « réduire, broyer, écraser quelque chose en farine, en petites particules », bien que le LKŽ les présente comme un seul et même sens. 294 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne maltį: discret délimité se transforme en discret non délimité 2 milti: discret non délimité se transforme en continu non délimité 1 milti: continu et illimité devient continu et limité FIG. 28. Évolution de la structure ELD des contes des variantes. Nous pouvons concasser les pierres en gravier; plus fin encore vient le sable, puis enfin la poussière. En concevant ainsi la mouture des grains, nous nous situons à un niveau plus grossier de la structure cognitive, qui convient à la pierre, mais ne tient pas compte d’une intuition plus profonde, celle de la structure du grain. Si nous broyons une pierre, le continu borné devient un discret non borné. Plus précisément, il s’agit d’un autre schéma, où un objet unique devient multiple. Si nous broyons les grains en tenant compte de leur structure, le discret borné devient un discret non borné. Ces transformations sont comprises différemment. Une pierre (continu borné), broyée en poussière (discret non borné), ne constitue pas le contenant de cette poussière. Le grain possède un son qui contient la farine et, en moulant les grains, nous libérons la farine de ce contenant. Il s’agit de structures cognitives fondamentalement différentes. La langue est très précise lorsqu’elle les exprime. Pour libérer d’un contenant un contenu discret ou continu, nous employons des mots différents. Nous versons l’eau (continu) d’un récipient, tandis que nous répandons les grains (discret) d’un sac. Nous ne pouvons pas répandre l’eau ni verser. La farine, tout comme la poussière, ne se répand ni ne se verse. Elle occupe une position intermédiaire, transitoire, si bien que Įžvalgos / Insights 295 ALGIRDAS SAUDARGAS nous devons employer un mot universel: nous versons la farine (mais nous versons aussi bien l’eau que les grains). Ainsi, la structure cognitive de la sémantique de broyer comporte à la fois une structure plus grossière et une structure plus profonde. Le synonyme de broyer — est-ce répandre ou moudre finement — dépend de la profondeur de l’intuition. La langue peut être à la fois d’une précision méticuleuse et d’une liberté poétique. Comme nous l’avons dit, nous ne pouvons pas répandre l’eau, ni verser les grains. En transposant ce même schéma, par la métaphore, dans le domaine social, nous trouvons dans le LKŽ que les gens peuvent à la fois couler, s’écouler et se déverser. Nous justifions ainsi l’étape de fabrication du pain a mentionnée plus haut. La structure des étapes b et c est tout à fait évidente: le pain est fabriqué à partir de farine (discret illimité); lorsqu’elle est pétrie puis cuite, elle devient un objet continu. Par ailleurs, le mot duona (« pain ») s’emploie aussi bien comme terme limité (un pain) que comme terme illimité (donne-moi du pain). Cette étape comprend deux transformations: du discret au continu et de l’illimité au limité. Nous les examinerons ensemble, car la sémantique des mots se chevauche de façon intéressante. Le lien avec le verbe milti n’est pas évident. Dans le LKŽ, nous trouvons deux sens (et deux formes phonologiques): 1 milti, milia, mylė « plonger des pierres chauffées (dans l’eau froide du sauna) » Allons au sauna — j’ai vu, les pierres sont déjà plongées. 2 milti, milsta, milo « commencer à aimer » En vivant en harmonie, les gens finissent par s’aimer. Le deuxième sens 2 milti révèle une strate cognitive. Le sens « commencer à aimer » donné dans le LKŽ reste à la surface, tandis que l’exemple indique une strate plus profonde. Les gens milsta lorsqu’ils vivent en harmonie. On peut comprendre qu’ils commencent à s’aimer les uns les autres. Mais l’emploi du verbe milsta est intransitif, c’est-à-dire qu’il révèle non pas ce que les gens font, mais ce qui leur arrive: les gens milsta. En milsta, les gens passent d’un rassemblement d’individus séparés (discret illimité) à une communauté (continu limité). C’est la même transformation que celle qui se produit lorsqu’on fait du pain à partir de farine. Le LKŽ ne mentionne pas le sens selon lequel la farine, en devenant du pain, milsta. Là encore, peu importe qu’un tel sens ait existé autrefois ou qu’il ait eu une autre expression phonologique. C’est la structure cognitive elle-même qui est conservatrice, et le sens du verbe en témoigne. Le plus étonnant est que le premier sens du mot 1 milti est directement lié à la fabrication du pain. La farine n’a plus d’individualité, mais sans elle, on ne peut pas cuire de pain. Pourtant, pour devenir pain, la farine doit subir une procédure, chargée de symbolisme, mettant en jeu le feu et l’eau. Commence alors le mystère du feu et de l’eau, et c’est seulement grâce à lui que nous aurons un pain parfumé. Ainsi, la farine n’est pas seulement le résultat du broyage, elle est aussi la cause du processus ultérieur (milti). Elle fond les éléments constitutifs en un tout: le pain. Il ne reste qu’à se rappeler qu’autrefois, on cuisait le pain dans le sauna... La structure cognitive des étapes b et c est également attestée par d’autres mots. Le SEJL donne le mot mylas comme entrée principale pour tous les sens et formes liés à l’amour, y compris 2 milti. Seul 1 milti est présenté séparément, son origine demeurant inexpliquée. Or, le regard cognitif remet tout en place. Les noms se regroupent autour de: mylas, mielas, mielės. Il est facile d’en discerner le dénominateur commun sémantique: ce qui rassemble en 296 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV Fonosemantinės sakmės lietuvių kalbos žodyne un tout (du pain, une communauté, un bâtiment) « ferment », — cela signifierait-il de la levure, du plâtre ou une personne aimable? C’est un passage du discret au continu. La dernière étape d est liée à la transformation phonologique M-L > L-M. Comme indiqué, nous avons examiné le phénomène L-M dans la section 1.4. Il est intéressant de noter que le LKŽ présente aussi une métathèse phonologique milinys / liminys. 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It was observed that the senses of certain words with interchanged consonants remain related. Those observations were not supported by the scholars of the Lithuanian language. In this article an account explaining fonosemantic phenomena in the Lithuanian language is presented. This account partitions the content of the word sense into the conceptual part and the content which expresses space, time and force dynamic (STD) aspects. The conceptual part of the word sense provides access to encyclopaedic knowledge and is processed consciously. STD part remains unconscious. The fonosemantic phenomena under this account are explained as the extension of the cognitive topology of the network of word senses to phonologically similar though not genetically related words. Several examples are investigated. The network of senses of the Lithuanian verb kelti (to rise, to lift) is studied and expanded. It is demonstrated that STD content of verbs with consonants K/L in the root corresponds to the frame of reference which partitions isotropic 3D space into unbounded 2D manifold plus verticality of one dimension. On the other hand, STD content of senses of the verb laikyti (to keep, to hold) corresponds to the frame of reference which partitions isotropic 3D space by bounded 2D manifold. Words with consonants N/R; M/L <> L/M are analysed in a similar manner. Įteikta 2016 m. gegužės 5 d. ALGIRDAS SAUDARGAS Europos parlamento nario Algirdo Saudargo biuras Teatro g. 8, LT-03107 Vilnius, Lietuva [email protected] 302 Acta Linguistica Lithuanica LXXIV