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Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943-09-28–2015-04-03) interviu

Algirdas Vaclovas Patackas

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DERNIÈRE INTERVIEW D’ALGIRDAS VACL̄OVAS PATĄCKAS (1943–09–28–2015–04–03) Interview réalisé par le réalisateur Juozas Javaitis à l’initiative d’Algirdas Saudargas DOI: doi.org/10.35321/all84-13 516–0001–01 Il y avait même des enregistrements quelque part. Je pense qu’en cherchant dans les archives, on pourrait peut-être trouver une lecture de Šiugždinis lui-même. Pour moi, c’était un idéal. Vadinasi, bien que je voie le texte verbal en français et que je voie ce qu’il en fait. Jis pagaუდavo. Son rythme, celui de Milašius, est vivant. Vadinasi, pas mécanique comme cela peut l’être, ¹ Vaclovas Šiugždinis (29 août 1911, Kaunas – 22 novembre 1988, Kaunas) – éminent érudit, excellent spécialiste des langues romanes, poète, traducteur, enseignant. Articles / Articles 285 ALGIRDAS VACL̄OVAS PATACKAS ce rythme est très subtil, mais il reste tout de même standard, disons. Alors que chez lui, il y a une respiration particulière, elle arrive et s’alterne. C’est aussi l’un des secrets de sa poésie. C’est pourquoi beaucoup l’aiment, sans vraiment comprendre pourquoi. Parce qu’il se distingue absolument de tous les autres poètes. D’accord. Peut-être allons-nous essayer de commencer ainsi la conversation. Ce serait la question suivante: quand et dans quelles circonstances Oskaras Milašius est-il apparu dans votre vie? Eh bien, ici, je pense que le principal rôle a été joué par ce que j’appellerais une tentative de s’arracher à la réalité, car à cette époque la réalité soviétique était si étouffante, désespérante, et voilà qu’une sorte de petite fenêtre s’ouvrait, vadinasi. Et cela s’est produit grâce à Vaclovas Šiugždinis, nous l’appelions le Maître. J’ai eu, disons, deux maîtres. L’un était Povilas Butkevičius², qui nous… mais lui évoluait davantage dans une activité clandestine, disons, dans un contexte culturel et politique. Šiugždinis, lui, était exclusivement dans le contexte culturel. C’était un homme qui avait vécu et étudié à Paris, un Européen accompli, bien qu’il fût originaire d’un village du centre de la Dzūkija. Son père travaillait comme concierge à l’université, tandis que lui, dès l’âge de dix ou onze ans, avait déjà reçu une sorte de prix pour la littérature, même de Norvège; bref, un enfant de Kaunas. En outre, il parlait parfaitement français, il avait étudié à Grenoble et ailleurs encore, je ne m’en souviens plus. Il vivait ici, près de l’église de Šarvčiai, dans un coin romantique de l’avenue Laisvės. Il y a une petite église gothique et, tout autour, un couvent de marianistes; la bibliothèque est juste là, dans l’avenue Laisvės. Eh bien, c’était une petite fenêtre ouverte sur l’Occident; aucun de nous ne s’attendait à pouvoir jamais partir. C’était une fenêtre métaphysique sur la véritable Europe, qui, à vrai dire, est déjà en train de disparaître. Bref, ce fut le principal stimulant; puis, en les traduisant, nous avons pu découvrir sa poésie; ensuite vinrent ses pièces, notamment Migel Manjara, puis ses textes métaphysiques, sa métaphysique poétique, devrait-on dire. Voilà donc quelle fut l’évolution. Ainsi, à travers Milašius, nous sentions que nous étions libres. Vadinasi, libres d’entrer dans un monde plus vrai que cette réalité. C’était une petite fenêtre ouverte sur un air culturel entièrement différent. Et puis, lorsque nous eûmes pris un peu d’assurance et de moyens, nous décidâmes de contribuer d’une manière ou d’une autre. L’idée de publier ses écrits nous vint alors. Les éléments principaux étaient les traductions de Šiugždinis, dont la plupart n’avaient pas été imprimées. Il en avait publié certaines; à un moment même, on avait monté un spectacle à demi clandestin, Migel Manjara³. Un groupe d’acteurs s’était simplement constitué, également composé d’enthousiastes, mais pas dans un théâtre — je ne me souviens plus, la pièce avait été montée dans une salle quelconque — Migel Manjara. Šiugždinis organisait aussi parfois, de manière à demi illégale, une soirée de poésie ² Povilas Butkevičius (26 mai 1923, Kaunas – 4 avril 1985, Kaunas) – humaniste, médecin, prisonnier politique. ³ La pièce d’Oskaras Milašius Miguel Manjara, en lituanien Migelis Manjara, écrite en 1913. 286 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu et il en lisait aussi. Mais, bien sûr, il ne pouvait pas tout lire: les textes de caractère religieux ou quelque chose de ce genre, comme Mefiboset⁴, ni toute cette artillerie lourde; il ne pouvait pas lire tous les poèmes non plus. Voilà comment s’est opérée cette symbiose: chez le vieux monsieur, on se réunissait; il avait quelque chose d’élégant, de très français, un peu léger et insouciant: il vous tendait ses muscles à tâter. Il avait ensuite toutes sortes d’anecdotes très linguistiques, disons. Je ne sais pas si cela convient ici, mais ils se rencontrent, lui et Ičika, et celui-ci demande: « Comment ça va? » Il répond: « Ça ne va pas. » L’autre demande: « Attends, ça va ou ça ne va pas? » « Ça va, ça va, mais pas tellement. » De ce genre-là, puis il y avait des histoires sur l’alcool. Bref, c’était vraiment un homme occidental, européen, agréable et joyeux, très français. Comme on dit, d’un petit Dzūkien devenu Français. Quant à ses traductions, certains universitaires les regardaient avec scepticisme, etc.; ils ont essayé, puis publié une traduction absolument ratée, mutilée, de Milašius. Enfin, c’était vraiment truffé d’erreurs. Vous parlez de Valdas Petrauskas⁵? Oui, là, au lieu de « terre », « soleil », il écrit autre chose. Je n’ai pas compris: était-ce une faute de correction? Mais peut-être était-il, dans une certaine mesure, nécessaire. Les traductions de Šiugždinis étaient légèrement lituanisées et embellies. Vadinasi, du point de vue de la mélodie, Milašius [parlait] de façon mélodieuse, certes, mais il employait parfois des mots assez rudes. Il y avait de telles dissonances, mais elles étaient nécessaires, car sinon il n’y aurait eu que la mélodie. Šiugždinis les évitait donc, disons; je ne sais pas à quoi comparer cela. Vadinasi, si tu écris, tout est beau, mais en même temps il y a aussi la réalité; je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais, bref, Milašius ne faisait pas seulement du bla-bla. La mélodie se poursuivait parfois plus loin. Šiugždinis la lissait. Mais les textes sonnaient très bien, avec beaucoup de mélodie, surtout lorsqu’il les récitait. Et il savait très bien réciter. De manière très théâtrale, très convaincante. Et en Lietuva, j’ai entendu beaucoup de récitateurs. Petras Venslovas⁶ lisait aussi, et il aimait Milašius. Venslovas ne lisait pas mal, mais il y avait quelques vers absolument ratés, qu’il ne saisissait pas du tout. Car pour lire Milašius, surtout ses textes tardifs — les premiers stades, n’importe qui peut les lire; mais ensuite, bref, il faut une maîtrise et un approfondissement particuliers. Voilà comment, par Šiugždinis, nous sommes arrivés à Milašius ⁴ Le mystère d’Oskaras Milašius Mefibosetas, écrit en 1914. ⁵ Valdas V. Petrauskas (11 juillet 1938, Kaunas) – célèbre traducteur des langues romanes vers le lituanien. En 1981 parurent ses traductions philologiques des textes d’O. Milašius, qui suscitèrent de nombreuses critiques. Peut-être aussi parce que le traducteur n’était pas poète. ⁶ Petras Venslovas (28 décembre 1949) – acteur, réalisateur et récitant connu. Son activité artistique est liée à Kaunas. Kalba ir likimai / Language and destiny 287 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS et c’est alors que vint l’idée de publier ses écrits. Nous avions une base. Sans Petras Kimbrys, rien n’aurait été possible, car il fallait traduire les commentaires de ses Les Arcanes / Slėpiniai⁸. Le texte, les commentaires sont plus longs que le texte lui-même, les commentaires de Milašius lui-même. Parce que personne ne parvenait à les comprendre, il fut obligé d’écrire des commentaires. Mais ensemble, ils forment une œuvre unique et cohérente. L’œuvre elle-même et ses commentaires constituent un seul bloc. Voilà pourquoi traduire ces commentaires exige d’être érudit. Petras Kimbrys était, disons, un érudit de premier ordre. Il connaissait vraiment bien le français, mais, malgré cela, il est aujourd’hui bibliste et traduit les Saintes Écritures; il a reçu le prix de Jérôme⁹ pour son travail d’édition et de traduction. À cette époque déjà, c’était un traducteur qualifié et en même temps un intellectuel qui savait s’orienter dans les détails de toutes ces questions, et ainsi de suite. Vous dites « à cette époque ». Vous parlez de votre jeunesse? Oui, les années soixante-dix. Les années soixante-dix–quatre-vingt. Vous aviez alors vingt ans, c’est cela? Eh bien, un peu plus; je suis né en quarante-trois. Quarante-trois? Quarante-trois. Donc toute cette activité avec Vaclovas Šiugždinis se déroule dans les années soixante, en quelle année, soixante-cinq? Un peu plus tard peut-être, vers soixante-dix-sept. Vers soixante-dix-sept? Oui, quelque part avant ou après soixante-dix-sept. Il m’est difficile de régler cela maintenant. Eh bien, puisque tous les éléments étaient réunis: il y avait les traductions, il y avait les commentaires, Petras Kimbrys traduisait. Et il y avait sa, disons, métaphysique poétique. Il ne restait donc plus que le travail d’éditeur. C’est ce moteur-là que je poussais, et il y avait des problèmes. Il fallait arracher les textes à Šiugždinis, car il était perfectionniste. Il les polissait jusqu’à ce que… Enfin, nous les prenions, nous les volions tout simplement, et alors il finissait par s’y résigner. Avec Kimbrys, c’était l’inverse. Seuls les jésuites savaient le forcer à travailler. Sinon, il fallait, je me souviens, pour deux phrases, lorsque j’allais voir ⁷ Petras Kimbrys (20 mars 1948, Telšiai – 21 avril 2018, Kaunas) – éminent traducteur, éditeur d’un talent exceptionnel, fondateur et rédacteur de Naujojo Židinio–Aidai, collaborateur majeur de la presse catholique lituanienne. ⁸ Poème métaphysique d’O. Milašius, écrit en 1927 et publié en 2002 à l’initiative de P. Kimbrys. ⁹ Petras Kimbrys, malheureusement, n’a pas reçu le prix de saint Jérôme. Il a reçu le prix de l’éditeur littéraire et le prix Bronis Savukynas. L’Institut de la langue lituanienne remercie sincèrement la veuve du défunt, Brigita Kimb riene, pour le don d’un paquet de livres de la bibliothèque de Petras Kimb rio. 288 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu dix-sept fois. Puis tout s’est terminé lorsque, marchant à travers le parc de chênes avec tous les manuscrits, je suis tombé violemment dans une flaque; parmi ces manuscrits, il y avait aussi toutes sortes de choses clandestines. Maintenant je me demande si je me suis cassé quelque chose ou non. Et j’ai peur de bouger. Je me dis: si je me suis cassé quelque chose, il faudra appeler une ambulance, avec tous ces manuscrits et le reste. Je me suis déplacé, et apparemment tout allait bien. Voilà le genre de problèmes que nous avions. La réimpression: ce sont des femmes de Vilijampolė qui imprimaient, des dactylographes clandestines dévouées¹⁰; sans elles, rien n’aurait existé: ni le toit, ni rien. Elles sont restées totalement inconnues, personne ne leur prêtait attention; autant que j’aie essayé d’y envoyer des journalistes, voilà, le côté technique était ainsi réglé. Puis le regretté Juozas a relié le tout; j’ai oublié son nom, un homme unique. Il avait été emprisonné trois fois. Un vieil homme, très vieux… Je m’en souviendrai peut-être… Un homme à la biographie tout aussi unique. Et puis les illustrations de Gražina Didelytė¹¹. C’était la seule des peintres, des artistes, qui n’avait pas peur de réaliser des illustrations pour une publication clandestine. Pouvez-vous développer davantage? Non, Gražina Didelytė. Vous avez dit Juozas. Oui. Non, vous ne le trouverez probablement pas facilement ici. Je m’en souviendrai. Un ancien homme de la clandestinité. Vadinasi, Prapiestis était là, auprès de Pastogė. Dites-moi, ces Pastogės. Quels étaient les gens qui y travaillaient, qui formaient votre noyau? Le noyau se composait de trois rédacteurs. Il y avait Gema Vosyliūtė¹², décédée, Juozas Prapiestis¹³ est mort l’an dernier. Et moi. 516–0001–02 On a peut-être déjà beaucoup écrit à ce sujet, mais c’était ainsi. Mindaugas Tomonis¹⁴ nous l’a laissé en mourant. Comme son testament, en quelque sorte. Et nous devions le publier. Mindaugas Tomonis — vous avez probablement déjà entendu ce nom. Bref, avant d’être assassiné, il ¹⁰ Gražina Liucija Kulvietytė et Vitalija Žvikaitė. ¹¹ Gražina Didelytė (2 octobre 1938, Kaunas – 2 janvier 2007, Vilnius) – graphiste unique, talentueuse illustratrice de livres, femme d’un courage exceptionnel, qui appartenait aussi au cercle de Pastogės. ¹² Gema Vosyliūtė (1936–1998). ¹³ Juozas Prapiestis (1947–2013), pseudonyme Mykolas Šilaitis, A. K. — homme de la culture clandestine, qui écrivait de la prose et des vers. Les éditeurs de Pastogės ne l’ont pas imprimé dans la presse de l’époque soviétique. ¹⁴ Mindaugas Tomonis (28 août 1940, Vilnius – 5 novembre 1975, Vilnius), pseudonyme Tomas Kuršys — participant actif de la clandestinité et de la résistance, poète, philosophe, mort dans des circonstances obscures. Kalba ir likimai / Language and destiny 289 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS on ne sait pas, mais nous en sommes certains. Et la manière dont tout s’est passé demeure encore obscure. Mais il n’a certainement pas pu se retrouver sous un train de son propre fait. Il se disait simplement qu’il fallait publier une revue culturelle. À cette époque, il y avait une place à prendre, un manque à combler. Nous avions une presse dissidente et politique très forte, mais il manquait justement cette composante culturelle. Quelqu’un devait la remplir. Tomonis s’en préoccupait beaucoup; même le titre vient de lui: Pastogė. Nous avons donc tenu bon, nous étions encore au fond, mais après sa mort, il n’y avait plus moyen de reculer. Nous avons commencé à publier Pastogę. Il y avait donc ces trois personnes que j’ai mentionnées; ensuite, il y avait des collaborateurs, celui qui dessinait la couverture, un certain Gytis Ramoška15; ces femmes de Vilijampolė imprimaient. Et voilà: deux numéros sont sortis, puis on nous a étouffés. Après cela, nous avons publié un recueil intitulé Ethos16, afin de brouiller les pistes. Ils s’énervaient beaucoup lorsque vous publiiez quelque chose de périodique. Vadinasi, si vous publiez, vous continuerez à publier. Tandis qu’ici, nous avions l’air de nous être arrêtés, puis nous avons sorti le recueil Ethos. Ils ont recommencé à fouiner: qu’était-ce, où, comment? Et parallèlement, nous préparions aussi ces écrits de Milašius17. Nous voulions faire quelque chose qui ait une valeur durable, qui soit suffisamment solide et de qualité, et prouver que même dans les conditions de la clandestinité, il était possible de réaliser de tels travaux. Et je considère comme notre plus grande réussite le fait que nous ayons effectivement prouvé cela: trois volumes sont là, on peut maintenant les emporter; pour l’instant, les écrits de Milašius n’ont pas été publiés intégralement. Il y en a des morceaux, avec toutes sortes de textes assemblés. Ainsi, si son Lituanistika est paru récemment, semble-t-il, avec les documents diplomatiques réunis en un seul endroit, nous n’avons pas eu le temps de faire cela. Nous avions tout le matériel, mais ils nous ont alors brisés comme il se doit. Quelqu’un vous a dénoncé? C’est une histoire à part. Il y a eu des choses très, vraiment tragiques et dramatiques. Vadinasi, nous étions condamnés d’avance, car un homme avait été infiltré dans Pastogę, un agent de très haut niveau. Nous savions donc que, si nous commencions à publier, nous avions au maximum deux ou trois ans. C’est une très ancienne pratique, qui remonte aux temps de la gendarmerie. On dit que, si vous publiez une presse clandestine, le temps qu’ils remontent du lecteur au rédacteur, deux ou trois ans passent. Il faut donc profiter de ces deux ou trois années pour faire ce que vous pouvez, puis 15 La mise en forme artistique de la publication fut réalisée par l’artiste Gytis Ramoška (les illustrations utilisaient des filigranes populaires lituaniens, recopiés d’un livre d’Edmundas Laucevičius paru à cette époque, Popierius Lietuvoje XV–XVIII a. (les enquêteurs du KGB considéraient cette invention comme une falsification, car toute personne reproduisant la publication pouvait facilement les recopier). Voir http://alkas.lt/2014/12/09/seimo-bibliotekoje-bus-pristatytos-signataro-a-patacko-knygos-ir-pogrindžio-leidiniai/. 16 Ethnos était une publication clandestine samizdat qui remplaça Pastogę. 17 Il s’agit du triptyque d’O. Milašius que le même cercle de travailleurs culturels clandestins publia, principalement grâce aux efforts de Petras Kimbrys (traduit du français par Vaclovas Šiugždinis et Petras Kimbrys, édité par Algirdas Patackas). Le travail technique le plus dangereux — l’impression — fut effectué par les Kaunassiennes Lucija Kulvietytė et Vitalija Žvikaitė.). Voir aussi http://alkas.lt/2014/12/09/seimo-bibliotekoje-bus-pristatytos-signataro-a-patacko-knygos-ir-pogrindžio-leidiniai/. 290 Acta Linguistica Lituanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu on vous emballe, vadinasi. Ce n’était donc pas une nouveauté; qu’il y ait eu ces stukacių ou non, ils auraient fini par remonter jusqu’à nous tôt ou tard. Ils étaient déjà remontés jusqu’à Pastogės. Vous avez dit: du lecteur au rédacteur. Eh bien, ils attrapent quelqu’un en train de lire la publication. Puis ils commencent à remonter la chaîne, enfin, tout le monde. Ah, dans l’autre sens? Dans l’autre sens. Cela remonte à l’époque de Aušros. Tout le monde sait que, si vous publiez dans la clandestinité, vous avez deux ou trois ans. Trois ans au maximum. Pour moi, cela a duré un peu plus longtemps, parce qu’ils espéraient — ils avaient déjà le dossier en quatre-vingt-trois — mais ils ne m’ont arrêté qu’en quatre-vingt-six. Ils m’ont encore suivi pendant trois ans, pensant qu’à travers moi ils atteindraient les chroniques, Lietuvos katalikų bažnyčios kronikų. Mon affaire était une branche des Kronikos. Mais c’est une autre question. Milašius représentait pour nous une sorte de… Eh bien, avec Pastogę, nous voulions prouver qu’il était possible de publier en respirant librement. Nous avions une formule. Vadinasi, Pastogė — pas la clandestinité; ce mot ne nous plaisait pas. Pastogė — il y fait froid, mais en revanche on y voit loin. Mais Pastogė fut pour nous un échec, il faut le reconnaître. Personne n’écrivait, tout simplement. Dans notre cercle, nous avions seulement diffusé la nouvelle qu’il existait une telle publication: ceux qui le souhaitaient pouvaient apporter leurs textes, et nous garantissions qu’ils ne sortiraient jamais de chez nous. L’auteur ne risquait pas grand-chose; il apportait, disons, son texte à une rédaction quelconque, la rédaction le refusait, et il repartait comme si de rien n’était. L’auteur ne risquait pas grand-chose. C’est le rédacteur qui prenait le risque. Nous l’assumions, mais tout le monde se dérobait. Les jeunes auteurs, en pratique, enfin, seul Gintaras18 nous envoya un petit poème. Mon frère signa Erasmūs Roterdamietis. Il faut donc considérer Pastogę comme un échec, mais pas par notre faute. Nous avions tout préparé, nous avions assumé ce risque, mais le côté officiel était simplement plus attrayant; tout le monde y écrivait, et c’est pourquoi, ensuite, ils n’avaient pas grand-chose à montrer dans leurs tiroirs. Dites-moi, le voyage à Čerėja19 a-t-il eu lieu avant que vous commenciez à publier cette revue, et quel genre de voyage était-ce, vers quelle année environ? Oui, cela a davantage servi de stimulant pour cette publication. Nous nous préparions, et ce voyage à Čerėja fut malgré tout une sorte de miracle, si vous avez lu le récit. Bref, nous y avons trouvé une histoire fantastique. Vadinasi, j’avais six étés et quatre hivers, un amour d’enfant. Et nous avons trouvé cette femme. Nous sommes absolument convaincus que c’était bien la petite fille. 18 Le frère d’Algirdas Patackas, le célèbre poète Gintaras Patackas (18 juillet 1951, Kaunas). 19 Čerėja – petite ville de Biélorussie où Oskaras Milašius est né le 28 mai 1877. Kalba ir likimai / Language and destiny 291 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS Ksenija? Ksenija Milovič20. Elle avait alors cent trois ans et se souvenait de tout: de la manière dont le petit monsieur l’appelait « soha voronokon », et ainsi de suite. Milovič? Milovič21, oui. D’accord. Je vous demanderai donc de raconter cet épisode plus en détail. Si vous vous souvenez de cette rencontre. J’ai moi-même été à Čerėja, mais je n’ai déjà plus rien pu y trouver… Là-bas, il n’est de toute façon plus possible de rien trouver. Il n’y a pour ainsi dire plus rien. Et nous n’avions pas de grandes visions de ce genre. Nous sommes partis en vagabonds, en train, puis dans des voitures qui nous prenaient en chemin. Nous sommes arrivés; nous avions beaucoup lu de poésie de Milašius et, bien sûr, nous cherchions. Il n’y a plus rien: ni le jardin où il descendait vers l’eau et où s’ouvrait un espace immense. De l’allée de tilleuls, il ne reste que des fragments; tout a été abattu, détruit, défiguré. La réalité soviétique. Il n’y avait que l’instituteur local, un homme remarquable, très paysan, avec des mains abîmées par le travail. Il nous a invités; c’était un historien local. Il dit: « Oui, j’ai entendu tout cela ici, j’avais déjà entendu dire qu’il avait publié beaucoup de livres. » C’est très bien: il avait honnêtement dessiné les fondations du manoir, mais il ne reste rien, seulement une cave. Et tout le reste, déjà envahi par une herbe de champ, comme dire… Nous serions donc repartis ainsi, mais, bien sûr, cet espace est resté. Et le poème de Milašius sur ces jardins de l’enfance parle précisément de cet espace. Cet espace est comme… Tout autour, des lacs; il y en avait un, mais on avait l’impression que l’eau était partout, et l’on voyait de l’autre côté une église ou une petite église orthodoxe en ruine. Une église? Oui, une église. Et plus loin se dressaient les cheminées de la centrale de Novolukomlė22, aux allures apocalyptiques. Voilà, nous pensions que tout était fini. Nous avions vu quelque chose, ressenti cet espace. Et le soir, notre instituteur dit: « Il y a encore une autre vieille femme. » Et il nous y conduit. Il la tire ainsi de son lit. Et imaginez: elle était toute blanche de cheveux, elle avait déjà été 20 Nous lisons, après nous les être partagés, les souvenirs d’Algirdas Patackas sur sa visite à Čerėja en 1976. Avec ses compagnons de voyage, il avait d’une manière ou d’une autre retrouvé ici une centenaire, Ksenija, qui, à moitié dans le délire, tirait de sa mémoire des images de son enfance: le petit monsieur lui montrant dans le jardin d’été un grand livre avec des dessins, puis jouant avec elle. N’était-elle pas le premier amour qui éveilla le poète? (Julius Sasnauskas). – Šiaurės Atėnai 14(1270), 21 juillet 2017, 2. Disponible en ligne: http://www.satenai.lt/wp-content/uploads/2017/04/Nr.14–1270–2017–07–21.pdf. 21 Dans son livre Litua (490 p.), publié en 2013, A. Patackas écrit au sujet de Ksenija Minovič, née en 1874. 22 Novalukomlis – ville du nord de la Biélorussie, dans la région de Vitebsk, à l’ouest d’Orcha, près du lac Lukoml. Disponible en ligne: https://www.vle.lt/straipsnis/novalukoml/. 292 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu elle était aveugle depuis plusieurs années. Et elle dit: « Ah, je me souviens. » Puis elle raconte quelque chose de cette manière, se tait, et ensuite un nouveau flot de paroles lui revient. « Ah, je me souviens, le petit monsieur m’appelait, me montrait des petits livres avec des images. Soha, voron, okon. » On lui demande pourquoi elle venait lorsqu’il l’appelait23; elle répond qu’elle venait. Puis il est parti. Il n’est revenu ensuite que pour les funérailles de son père, mais il avait écrit beaucoup de livres, qui étaient très chers. C’était donc cette Ksenija? Ksenija Milovič, donc; elle avait cent trois ans. Nous avons compté exactement. Ksenija. Ani. Ksenija, c’est Ani. Et cette Ani se trouve dans toute l’œuvre de Milašius. Il est resté célibataire, bien qu’il ait eu des amours. Mais il y eut aussi des trahisons. À un endroit, dans un poème, on lit: « son nom ne figure pas dans le livre de l’amour ». C’était sa manière de se venger. Mais cette Ani, comme archétype, était là, elle est l’archétype, vous savez, de l’enfance. Vadinasi, mais imaginez: six ans, c’est tout de même déjà un enfant, une personne. Et sa sensibilité — il était en général d’une extrême sensibilité, peut-être même maladive vers la fin de sa vie. Ceux qui racontaient des choses dans l’entourage de l’ambassade de [Petro] Klimas24 disaient qu’il avait des mouvements nerveux. C’était un homme qui menait une vie spirituelle très intense, qui avait vécu ce grand bouleversement, cette conversion. Le vingt-trois décembre quatorze, qui changea toute sa [vie], il renonça ensuite pour ainsi dire à la création. Mon Dieu, comme c’est humain, trop humain; j’en ai parlé dans mes écrits. Ce fut un événement très important pour lui; dans la vie des mystiques, de tels événements se produisent, ils sont décisifs; beaucoup ont écrit à ce sujet. Ainsi Dionysius l’Aréopagite25. Bref, ils s’élèvent pour ainsi dire au-dessus des choses humaines, au-dessus de la création. Et peut-être quelques personnes seulement ont prononcé une telle phrase. L’une d’elles est Tolstoï. Milašius en faisait partie. Bref, cette sensibilité qu’il avait apportée de l’enfance. Quant à nous, cette Ani, puisque nous la regardions d’un point de vue lituanien, nous l’avons liée à cet archétype de la Lietuva, lorsqu’au cours d’une crise récurrente, sa création traversait une période vide et stérile; il s’occupait alors de traductions et essayait de traverser d’une manière ou d’une autre cette interruption créatrice. Et c’est alors qu’il ressentit le manque d’un lieu où il pourrait, comme il le dit, situe. Vadinasi, dans son œuvre, dans son œuvre métaphysique, cette situe est souvent employée. Ainsi, chaque âme, chaque personnalité… 23 Probablement du polonais kwiatek « fleur ». 24 Petras Klimas (23 février 1891, Kušliškiai – 16 janvier 1969, Kaunas) – signataire de l’Acte d’Indépendance, ministre des Affaires étrangères, diplomate, publiciste. Le 20 mai 1925, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en France. Il y travailla avec Oskaras Milašius. 25 Historien de la philosophie et théologien de la fin du Ve siècle – début du VIe siècle, Dionysius l’Aréopagite. Voir davantage Makselis Rasius 2016: Pseudo-Dionysius l’Aréopagite sur la vie dans le contexte de la manifestation divine (Prohodus). – Logos 87, 35–42. Kalba ir likimai / Language and destiny 293 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS 516-0001-03 Avoir son lieu, auquel on puisse s’appuyer, dont on soit issu, et ainsi de suite. Il commença à chercher cette patrie métaphysique. Au début, ces errances étaient assez banales: peut-être quelque Polynésie, Van Gogh et Gauguin, et ainsi de suite. Puis, d’une manière ou d’une autre, il s’accrocha à la Lituanie. Eh bien, beaucoup de circonstances coïncidèrent ici: il perdit ces domaines, perdit ses biens, devint complètement démuni, il lui fallut vivre de quelque chose. Mais il faut souligner ce moment: il commença à donner des conférences sur la Lituanie… L’un de ses textes les plus réussis sur la Lituanie, et en général l’un des textes les plus réussis jamais écrits sur la Lituanie, est sa conférence dans la salle de la Société de géographie, où il inscrit, dessine ce paysage: « Ce pays-ci ignore le luxe triste – mûrir. » C’est une phrase géniale, qui est la formule de la Lituanie, la clé de notre identité. Le luxe triste de mûrir. Cela signifie que mûrir est un luxe, mais un luxe triste. Car mûrir signifie acquérir une forme, et toute forme est mortelle. Ainsi, la Lituanie est celle qui ne mûrit jamais et demeure toujours une rue éternellement verte, disons. Tandis que toutes les autres cultures atteignent la civilisation. Et que reste-t-il aujourd’hui de l’Égypte? Un tas de pierres, une pyramide. Ou autre chose encore. Toutes les formes meurent. Ne meurt que ce qui demeure dans la phase de l’essence, dans la phase de l’essence. Mais ce qui est dans la phase de la forme meurt. C’est donc génial. Lui-même n’étant lituanien qu’à un quart, au mieux, un quarteron, pour ainsi dire, il prononça une phrase telle que — eh bien, nous l’appelons un Lituanien au cinquième degré; on peut compter ainsi: le père et la mère sont lituaniens, toi, tu es lituanien, et ainsi de suite. Et l’on peut être lituanien presque sans avoir de sang lituanien, presque sans en avoir. Eh bien, il en faut manifestement une petite quantité. Voilà donc l’histoire de Milosz: elle est pour ainsi dire sa nouvelle réincarnation en Lituanie, l’amour de son enfance. Et la Lituanie devient elle aussi son amour. Et il faut souligner ici qu’on pourrait l’interpréter comme quelqu’un à qui l’argent a manqué, qui s’est alors rapproché de l’ambassade, n’est-ce pas. En aucun cas. Il commence d’abord à donner des conférences sans que personne le lui demande, sans rien. Ce n’est qu’ensuite qu’ils prêtèrent attention à lui. Il me semble que le premier à le remarquer fut le prêtre [Vincas] Bartuška, si je ne me trompe pas. Ensuite, il en informa Klimas; alors Klimas l’invita, eh bien, et là, disons, il se distingua par son excellente maîtrise de la langue; il fallait rédiger ces textes diplomatiques, et Milosz les agençait de telle manière que tout le monde y prêtait attention. Ainsi, il fut en réalité très précieux. De plus, il était suffisamment populaire dans certains groupes de l’élite — dans l’élite, il était populaire. Bref, notre axe principal ici est simplement le suivant: la lituanité de Milosz ne tient pas au fait qu’il aurait produit une œuvre éminente, des contes ou autre chose, mais à l’essentiel. Jacques Buge’e a dit: « Il n’y a pas une seule phrase où Milosz… » 26 Ecclésiastique, philosophe Vincas Bartuška (9 janvier 1881, Kazl iškiai – 28 janvier 1956, Marijampolė, anciennement Kapsukas). 27 Jacques Buge’e a soutenu à la Sorbonne une thèse Milosz en quête du divin, publiée à Paris en 1963. Elle aborde l’accord entre Miloš et la Lituanie. En 1965, le spécialiste français de littérature publia une anthologie de Milašius Connaissez-vous Milosz? 294 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu « où il ne serait pas lituanien. » L’un des meilleurs chercheurs. Mais je me suis probablement déjà trop laissé entraîner ici dans un monologue; vous devriez sans doute poser une question ou une autre. 516–0002–01 Nous pouvons ne pas éviter de répéter ce que Vous avez écrit, car la parole vivante est plus persuasive. Je le pense. Nous ne l’évitons vraiment pas. Et je vais peut-être maintenant revenir encore à cette lituanité. Vous savez, je vous demanderais d’aborder un tel sujet. Autrement dit, Vous l’avez seulement évoqué sans le développer. 516–0003–01 Je vous demanderais maintenant de commenter le rapport entre la personnalité et la création, en vous souvenant de la sentence de Milosz que vous avez citée: « Dieu, comme c’est humain, trop humain ». Pourquoi pensez-vous que c’est précisément dans cette sentence qu’il faudrait chercher la clé du monde de la création de Milosz? Autrement dit, veuillez commenter la conception chrétienne de l’être humain dans la création de Milosz. Chrétienne? La conception chrétienne de l’être humain. Je comprends ainsi que votre texte Trois vies l’expose en substance de manière très cohérente, motivée et logique. Eh bien, c’est possible. Bref, on peut peut-être le dire sans grands mots, mais en partant de cette intention que Vous avez si bien mise en évidence: « Dieve, kaip tai žmogiška, pernelyg žmogiška ». Eh bien oui, vous voyez, le rapport entre la biographie et la création est compliqué. Certains ne l’admettent pas du tout. Il existe une tendance selon laquelle seuls les textes doivent être étudiés, en excluant complètement la biographie. L’autre position est peut-être aussi un tel extrémisme, à savoir que son œuvre ne serait que le récit de sa biographie. Pour ma part, je pense qu’il y a une part de vérité quelque part: il est impossible d’extraire la biographie de l’œuvre. Si le lecteur ne connaissait pas la biographie de l’homme et ne lisait que l’œuvre, il perdrait tout simplement beaucoup de choses. Ainsi, lorsque vous connaissez la biographie d’un homme et que vous regardez son œuvre, une sorte de quatrième dimension apparaît à la lecture. Certaines biographies sont très floues; par exemple, j’ai mentionné Rainer Maria Rilke: que peut-on dire de lui? Eh bien, rien de particulier. Dans sa vie, dans son quotidien, c’était un homme qui ne se distinguait pas; il n’y eut pas de grandes perturbations. Voilà, mais dans son œuvre, il était très, Kalba ir likimai / Language and destiny 295 ALGIRDAS VACLОVAS PATАCKAS il y a vraiment de tout là-dedans, du dramatique et tout ce que vous voulez. Et parfois la biographie éclipse l’œuvre. Là, prenez quelqu’un, vous savez, parmi ceux comme, par exemple, François Villon28, ou bien chez nous quelqu’un, inutile d’aller chercher très loin, nous avons aussi des personnages de ce genre. Bref, il arrive que ce soit en quelque sorte inadéquat. Sans la biographie, c’est impossible, surtout dans le cas de Miłosz — pour un écrivain bon, talentueux, génial, sa biographie est l’un des éléments essentiels. Cela signifie qu’il faut que tout soit synchronisé: les éléments de son œuvre avancent de pair avec sa biographie; moi, par exemple, je viens de relire Tolstoï d’une manière ou d’une autre. Simplement, quand on connaît la biographie de Tolstoï [chez nous, toutes sortes de petites bêtes ont proliféré, quand on y vit peu], eh bien, quand on connaît sa biographie, alors tout s’agence très bien et cela donne cette quatrième dimension. Or, dans le cas de Miłosz, il est exceptionnel; je l’ai déjà dit et écrit: il est parvenu à un point des possibilités de l’homme, disons, en tant que créateur, de l’homme en tant qu’image et ressemblance de Dieu. Et alors l’homme — je ne sais pas, c’est difficile à dire, c’est très intime, très personnel — se retrouve devant Dieu, il comprend qu’en tant qu’homme il ne peut plus rien. Voilà; alors il lui reste quel chemin? Rester sur la même marche, la plus haute marche humaine: il n’a pas anéanti tout son talent, mais l’a transformé en une certaine valeur; ou bien aller plus loin. Mais que signifie « plus loin »? Aller plus loin signifie renoncer. Non pas simplement renoncer: il regarde alors depuis un point de vue divin: « Mon Dieu, comme c’est humain, trop humain. » Et alors commence la période mystique. Eh bien, il y en a eu quelques-uns: Swedenborg29, un mystique; je dirais que l’exemple qui nous est peut-être le plus accessible est Tolstoï, par exemple, et il s’est produit quelque chose de semblable avec Mickiewicz. Cette période où il était enthousiasmé par Towiański30, où lui aussi a pour ainsi dire rejeté toute son œuvre. Mais chez Mickiewicz, quelque chose ne va pas tout à fait avec ce Towiański. On a essayé de l’expliquer, enfin bref. Księga Pielgrzymstwa polskiego31. Là, je ne sais pas; moi, je l’admire, ce livre. Ce n’est probablement pas du même calibre. Mais c’est aussi issu de la même chose… L’homme atteint une limite où soit il va vers Dieu, mais alors il doit tout abandonner de ce qui est humain. Aller vers Dieu signifie alors chercher, par la mystique, le contact avec Dieu. Donc, mais au moins par la mystique. Ou bien rester sur la même marche; alors viennent toutes sortes de récompenses, la gloire, les prix Nobel, et ainsi de suite. Mais ils sont très rares, ceux qui parviennent à la franchir. C’est une certaine logique, peut-être, comme vous le disiez, d’une conception chrétienne de l’homme. Le chemin de l’homme va vers Dieu. Le talent arrive jusqu’à cette limite. Il franchit ou ne franchit pas le pas. Avant de franchir le pas, il 28 François Villon (François Villon, de son vrai nom François de Montcorbier ou des Loges) (1er avril 1431, Paris) — poète français au talent exceptionnel. 29 Emanuel Swedenborg (29 janvier 1688 – 29 mars 1772, Londres) — scientifique, mystique et théosophe suédois. 30 Andrius Tovianskis (Andrzej Towiański, Анджéй Товяńский) (21 décembre 1788 – 13 mai 1878), originaire de la région de Vilnius, est un philosophe, mystique et fondateur du groupe towianiste; il a étudié à l’université de Vilnius. 31 Mickiewicz Adam 1832: Księgi narodu polskiego i pielgrzymstwa polskiego. Paris: A. Pinard. 296 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu il faut accomplir une résection assez douloureuse, c’est-à-dire une opération: renoncer à ce qui lui appartient, non pas qu’il la méprise ou quoi que ce soit, mais il comprend que ce ne sont que des riens. Vadinasi, c’est trop humain. Que ce soit trop humain, non pas nécessairement dans un sens négatif, mais on peut même y discerner un sens positif: en tant qu’homme, il s’épuise lui-même. À travers la comparaison sur les talents: les uns les ont dispersés, tandis que les autres les ont exploités, et même totalement exploités. C’est un don de Dieu, il a déjà été utilisé; et après? Or il vit encore, il ne meurt pas encore. Eh bien, alors certains grands hommes, de véritables titans, pourrait-on dire, franchissent cette limite et passent dans cette période mystique. C’est peut-être ainsi qu’il faut le comprendre. Mais alors, simplement pour développer. Vous avez intitulé votre texte merveilleux, intéressant, profond sur Milosz Trois vies. C’est peut-être un titre conceptuel, si je comprends bien. Quelles sont ces trois vies de Milosz? Peut-être, sans nous étendre très largement, mais dites-les tout de même, puisque le texte existe; pour le film, il faudrait peut-être le formuler de manière plus condensée, mais afin qu’il soit clair ce que vous voulez dire – trois vies de Milosz? Eh bien, à Paris, il y avait son exposition et son affiche, une photographie de Milosz et, à côté, le négatif en noir et blanc. Vadinasi, le négatif de cette même photographie et la photographie elle-même. Et il était écrit: « De l’ombre, la lumière. » Il s’agit donc de cette première période de chute, lorsqu’il arriva à Paris, jeune homme, avec ses innombrables tentations; il se souvient encore du pays de son enfance, comme dans mon texte: « Pourquoi m’as-tu permis de quitter ce jardin de l’enfance, où il y a tant de barques, tant de belles jeunes filles qui attirent vers les pays du Sud... » Et ainsi de suite. Et il y a là sa quintessence, c’est-à-dire un poème intitulé « La danse des singes », à l’époque où il était déjà bien parti, pour le dire de manière terre à terre, hors des rails. Mais ensuite, jusqu’au suicide, jusqu’à sa tentative de suicide. Cette tentative manquée l’a, semble-t-il, ébranlé, et il a alors commencé à passer de l’ombre à la lumière. Taigi, vers la période lumineuse. C’est la deuxième vie. Ce passage ne fut pas facile; il écrit encore à cette époque, et j’inclus également dans cette transition L’Amoureuse Initiation (L’initiation à l’amour). Les titres posent également problème: les Polonais traduisent Milosne wtajemniczenie; à mon avis, il faudrait traduire par « initiation » ou « baptême », « de l’amour ». Il y a là aussi toutes sortes d’éléments décadents, autant que j’ai pu m’y retrouver sans connaître le français, à partir du texte polonais. Il y a, disons, quelque chose de trop émouvant, bref, il y a encore beaucoup de chaos, disons, un chaos créatif. Un chaos existentiel – c’est probablement ainsi qu’il faut le nommer. On y rattache également Les Zborowski. Là aussi, il semble écrire sur toute l’histoire de sa famille, et là encore tout est mystérieux, secret, et ainsi de suite. Mais il y a un très court texte intitulé La très simple histoire de monsieur Triks–Trix. Il s’agit d’un bouffon qui, d’une manière ou d’une autre, tout le temps, semble-t-il, ou peut-être parce qu’on lui avait fendu le visage, souriait sans cesse – c’est une œuvre très réussie, et elle se termine par ces mots: « il faut vivre, vivre Kalba ir likimai / Language and destiny 297 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS « il faut vivre ». Ensuite Miguel Mañara, ce chœur répète: « Il faut vivre, envers et contre tout. » Voilà donc ce regain de vie, et c’est alors qu’il écrit ses textes peut-être déjà les plus importants, là, Saulių iš Tarso, Mephiboset, surtout Migel Manjara. Migel Manjara est essentiellement une œuvre biographique. Voilà, c’est la deuxième vie. Et la troisième, comme nous venons d’en parler, est cette période déjà mystique. Celle où il renonce à sa création, c’est-à-dire qu’il la quitte pour ainsi dire déjà et passe ailleurs. Voilà donc trois vies qui se dessinent, en bref. C’est donc la troisième qui survient après la vision de l’an quatorze, c’est bien cela? Oui. Certains chercheurs tentent parfois de l’expliquer de manière aussi banale: il aurait contracté un lupus, une maladie assez affreuse, et la conséquence de cette maladie, mais dans la description de Milašius lui-même, il n’est question d’aucune maladie. C’est simplement quelque chose de classique, rien de nouveau. Denys l’Aréopagite, mystique de l’Antiquité, a décrit ces phénomènes. Dans la vie de chaque mystique survient ce que l’on appelle la montagne d’Alverno32. François, sur le mont Alverne, dans la grotte, a lui aussi vécu une telle vision, un bouleversement, après quoi il est devenu mystique. François d’Assise. Voilà, sur le chemin de tous les mystiques — pour qui s’intéresse à la littérature mystique —, rien de nouveau ici. Autrement dit, le mystique commence par un bouleversement, une vision, un événement d’une importance existentielle particulière, très forte, puis il commence sa vie de mystique. Voilà, c’est cette période-là que Milašius a connue, cette vision. 516–0003–02 Trois vies. Autrement dit, la lumière et l’ombre, et au milieu — la période créatrice, qui est peut-être la plus précieuse pour nous, en tant que personnes et lecteurs. Cependant, pour lui, en tant qu’homme, cela ne suffisait pas. Vous avez mentionné une exposition. À quelle époque cette exposition a-t-elle eu lieu? C’était à l’occasion d’un de ses anniversaires. C’était il y a longtemps, bien des années auparavant, mais il faudrait regarder quand il est né ici, et… C’était en France. Là-bas, en France, si vous vous êtes renseigné, il existe encore aujourd’hui, entre autres, Cahiers Milosz33 – les cahiers de Milašius. Soit dit en passant, ce texte a été imprimé pour la première fois précisément à Paris. Donc, à propos du voyage à Čerėja. Bien sûr, quant au pseudonyme, je ne sais pas comment il y est arrivé. Mais il a été traduit, là encore d’une manière assez particulière, par un certain Jonas Grinius34. C’était un tel 32 Alverno (La Verne) kalnas – kalnas Umbrijoje, švento Pranciškaus Asyžiečio tėviškėje. 33 1967 m. išleistas pirmasis Cahiers de l’Association Les Amis de Milosz (Milašiaus bičiulių asociacijos sąsiuviniai) numeris. 34 Jonas Grinius (5 mars 1902, Giminėnai, district de Joniškis – 10 novembre 1980, Munich) était un écrivain intellectuel, critique d’art, critique littéraire et historien. Il étudia avec Salomėja Nėris de 1924 à 1926. Il écrivit également sur Milošas. Un acte de mémoire. Dans l’entretien, A. Patackas mentionna par erreur le prénom de Grinius, le nommant Juozas. 298 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu critique littéraire, le considère comme l’un des amants de Salomėja Nėris, l’un parmi tous ceux qui furent, disons, candidats à ceux qu’elle avait aimés, je pense qu’ils furent au moins quelques-uns. Et lui, avant sa mort, le dernier texte qu’il traduisit fut ce petit texte sur le voyage à Čerėja. Et il fut publié à Paris. Moi, en général, la première fois, j’avais été publié, je ne sais pourquoi. Pas en Lituanie, quelque part par là. Ensuite, Draugas de Chicago et ainsi de suite le republièrent. Voici encore un motif. Comment interprétez-vous le thème de la nostalgie dans l’œuvre de Milašius? Eh bien, l’une des... Évidemment, la nostalgie est un sentiment qui n’est étranger à personne, mais chez Milašius, elle occupe une place centrale, essentielle, dirais-je. Et c’est aussi l’une de ses, disons, racines lituaniennes, car la nostalgi-e... On peut encore dire de Milašius: « tout ce que je suis vient de mon enfance ». Vadinasi, cette enfance est comme l’image première du Paradis où l’être humain se trouve un jour. À mon sens, pour croire en Dieu, il ne faut pas grand-chose: il faut aimer les enfants et les fleurs. Donc, si tu connais un enfant, j’ai écrit « Le Christ et... », c’est-à-dire « Adam est un enfant » — un texte de ce genre, je ne sais pas si tu l’as lu. À mon avis, Adam n’était pas un adulte, mais un enfant. Il avait peut-être l’apparence d’un adulte, mais au fond, c’était un enfant. Voilà, bref, cette enfance, bien sûr, est importante pour tout le monde ici, mais pour Milašius, elle est déjà à la limite. On peut dire qu’il n’est jamais vraiment sorti de son enfance, jusqu’à ce... Et le thème de la nostalgie dans notre littérature est déterminant. Comment notre littérature s’est-elle formée? À partir de la nostalgie. Vadinasi, il y avait le folklore, n’est-ce pas. Ensuite, le folklore, comme nous nous en moquons, raconte que Poviliukas, étudiant de Pétersbourg, dans un rayon de seize kilomètres, nous l’avons calculé, réunit des demoiselles, leur ordonna d’apprendre le lituanien, les força à écrire toutes ces chouettes des noisetiers et ces sorcières de Šatrija. Voilà, il attrapa encore une vieille femme d’une cinquantaine d’années et lui ordonna d’écrire, et c’est ainsi que naquit la littérature lituanienne. Là, il est question de cette cabane de Saudargas, d’où tu sors seul, quelque part, dans un rayon de seize kilomètres. Vous savez, cette vieille histoire, c’est l’œuvre principale de Pečkauskaitė. Dans un vieux domaine? Dans un vieux domaine, oui. Il faut dire ici que ce Poviliukas, c’est Povilas Višinskis, n’est-ce pas? Oui, exactement. Et ces autres femmes, ce sont nos classiques de la littérature? Eh bien oui. Et puis Jablonskis est apparu, qui a uniformisé toutes les dialectes selon le modèle du souvalkian, et ainsi de suite. Oui, mais vous conférez un sens particulier à ce mot nostalgija. Oui. C’est-à-dire que le folklore est le folklore. La chanson lyrique, comme chez Maceina, nous sommes, à vrai dire, parvenus indépendamment à cette opinion, mais enfin, que cela en reste là Kalba ir likimai / Language and destiny 299 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS Maceina, c’est un phénomène culturel. Selon Spengler35, chaque culture possède son archétype, son phénomène. C’est la chanson populaire comme expression de l’âme d’un peuple. Un texte écrit en allemand, nous l’avons traduit et nous l’avons inséré. Il y avait aussi des chants de partisans; cela m’a donc coûté ici, disons, un article, ces choses-là, puisque c’étaient des chants de partisans, alors ils ont accordé un article supplémentaire pour les avoir publiés. Vous pensez à l’article, à l’époque où ils vous ont arrêté, c’est bien cela? Eh bien, c’était toute une histoire. À l’Académie des sciences, il y avait une armoire dans le couloir. Elle s’appelait « Catalogue thématique non actualisé ». Et il y avait de tout. La censure ne savait pas où mettre ces livres. Autrement dit, toutes sortes de brochures y étaient entassées. Et parfois, vous en commandez une et on vous l’apporte. Le plus souvent, on ne vous l’apporte pas. Mais parfois, on vous l’apporte. Et nous y avons trouvé Septynios legendos apie Nukryžiuotąjį. Et nous avons trouvé une revue allemande, Baltikum, consacrée aux pays baltes. Et l’article de Maceina s’y trouvait. En allemand. Il avait été écrit en allemand. Pas en lituanien. Nous l’avons traduit et inséré, maintenant je ne me souviens plus si c’était dans Ethos ou dans Pastogė. Alors, quand ils nous ont pris, c’était à cause de ces chants de partisans… Autrement dit, le chant lyrique est pour nous ce que la pyramide est pour l’Égypte, l’arabesque pour les Arabes, la dimension spatiale, la musique de Bach et ainsi de suite pour la culture de l’Europe occidentale. Bref, lorsque le germe de notre littérature est né, il est né de la nostalgie. « Hop! Hop! Petit Niémen! Est-ce toi qui m’appelles? »36 Il est donc passé par la nostalgie. Le folklore est passé dans la littérature, qui a commencé ainsi dès le début. Eh bien, le moteur était précisément la nostalgie, mais une nostalgie peut-être au sens du schmalz37, disons, la tristesse du monde Reue38 à cette époque. Donc, si, dans le folklore — je ne m’exprime pas très clairement ici, il faudrait encore examiner cette question, mon hypothèse est peut-être encore un peu trop audacieuse, il faut encore la mener à terme —, si, pendant la période de Reue, tout était beau et bon dans le folklore, il y avait malgré tout beaucoup de tristesse. Dans nos chants, en général. Dans la poésie lyrique, en général, il y a beaucoup de tristesse. Beaucoup de cette aisa, nous avions ce mot. Aisa signifie une tristesse indéfinie du monde. Ainsi, la littérature naissante s’orientait elle aussi vers la même chose. Elle s’orientait également de ce côté et a pris au folklore cette tristesse; puis, eh bien, regardez: tous ces textes de Biliūnas sont vraiment dépourvus de gaieté. La nostalgie est lituanienne; au fond, c’est le regret, chez l’homme chassé du Paradis, de ce Paradis originel, de l’harmonie, de l’ordre premier. C’est cela que j’appelle nostalgie, mais il y a peut-être là quelque chose de plus vaste. Mais il faudrait des études spécifiques; je ne parviendrai probablement plus à m’en occuper. Ce fut l’une des motivations principales, donc, comment dire… Autrement dit, notre littérature entretient un lien très étroit avec la nostalgie. Il n’y aurait pas eu cela 35 Osvaldas Špengleris (Oswald Spengler) (1880 m. gegužės 29 d., Blankenburgas – 1936 m. gegužės 9 d., Miunchenas) – vokiečių istorikas ir filosofas, literatūros ir menų žinovas. 36 Extrait d’un quatrain d’Andrius Vištelis. 37 En allemand. der Schmalz « sentimentalité ». 38 En allemand. die Reue « repentir ». 300 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu … de sentiment, je ne sais pas ce qui serait alors arrivé à notre littérature. Elle a très vite, entre autres, rattrapé le niveau européen. Donc, voyez-vous, j’ai écrit ici un texte assez virulent, paru récemment à propos des livres et de la lecture, où je disais que je ressentais un terrible complexe: lorsque les Russes avaient tous ces Tolstoï, eh bien, ces Gogol et ainsi de suite, nous, nous avions Muziką Žemaičių ir Lietuvos Poškos. Nous sommes partis de zéro, si l’on ne compte pas Donelaitis, qui occupe là une place quelque peu à part. Bref, voilà où se trouvait le plus grand mal de l’Union de Lublin. En d’autres termes, elle n’a pas seulement détruit l’État, elle nous a aussi pris notre langue, or la langue est l’identité propre. Pour nous, la langue n’est pas seulement un moyen de communication. La langue est quelque chose de plus. Et nous, sans cette langue… Mais déjà Altorių šešėlyje de Mykolaitis Putinas est une œuvre de niveau européen; ce niveau était déjà atteint. Bon, elle a peut-être une légère odeur provinciale, mais on ne peut malgré tout le nier. Et par la suite, toute notre littérature, y compris celle des périodes ultérieures, relève véritablement déjà du niveau européen. [Antanas] Vaičiulaitis est tout à fait européen; il ne savait d’ailleurs pas le slave. Il ne savait ni le russe ni le polonais. Qui est-ce? Vaičiulaitis. J’ai entendu Mieželaitis. Non, non, non. Mieželaitis, ici, c’est autre chose. En somme, Vaičiulaitis appartenait à cette génération, qui s’inscrivait très nettement dans le temps, une période très courte, d’une dizaine d’années peut-être, où il n’était nécessaire d’apprendre ni le polonais ni le russe. Il savait l’anglais, il savait l’allemand, tout ce qu’on voudra, seulement pas le polonais; il se débrouillait sans ces langues. Ainsi, le père de Vaičiulaitis l’estimait beaucoup, le considérant comme un excellent styliste. En vérité. Voilà, en somme, peut-être n’est-il pas une vedette dans le contexte occidental, mais un Lituanien ne le sera de toute façon jamais. 516–0003–03 un best-seller international. Si quelqu’un écrit en lituanien, il doit oublier cela. Dans ce contexte, nous ne connaissons que Milašius et Mickevičius. Revenons peut-être à la nostalgie et à Milašius. Donc, dis-je, ce thème de la nostalgie est en réalité le désir de cet Adam chassé du Paradis, qui était encore tout près du Paradis; et, d’une manière générale, la culture lituanienne, pour le dire de façon quelque peu banale, n’a pas été chassée bien loin — si je pense à cette éternelle verdure, au fait de demeurer dans l’aisance, au refus, voire à l’incapacité, de créer une forme, car la création de la forme, « žiedėti », c’est « fleurir ». Fleurir, c’est « žiedėti ». « Žilti » signifie aussi « verdir », n’est-ce pas? Nous avons tout un ensemble de phénomènes. Autrement dit, nous appelons cela la loi du dépérissement–de la maturation. Ici même la maturité, et ici même la mort. Ce qui mûrit meurt. Ce qui acquiert une forme devient mortel. Ce qui n’acquiert pas de forme demeure en équilibre à la limite de la forme. Ce qui est éternellement vert est aussi, pour cette raison, éternel. Voilà donc notre lot, pour ainsi dire; que ce soit bien ou mal, cela ne dépend plus de nous: appelons-le comme nous voulons. Kalba ir likimai / Language and destiny 301 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS Veuillez développer un peu votre affirmation selon laquelle on peut tout trouver dans la langue, il suffit de la déverrouiller. Puisque notre sujet est Milašius, mais que Milašius ne savait même pas le lituanien, tout en étant pourtant très lituanien. Vous affirmez, d’une part, que l’on peut tout trouver dans la langue, il suffit de la déverrouiller, et, d’autre part, Milašius, qui n’a fait qu’apprendre les rudiments du lituanien… Oui, c’est bien cela, il y a là une contradiction particulière. Mais en réalité, il n’y en a pas, car on peut tout trouver dans la langue; autrement dit, nous avons une méthode. Elle était déjà très dénigrée, mais sans cette méthode, nous n’aurions pas écrit nos douze livres, je ne l’aurais pas fait. Et, finalement, Saudargas la réhabilite maintenant grâce à ce petit livre que vous avez, en lituanien. Bref, ce que nous faisons à demi consciemment, sans vraiment comprendre ce que nous faisons, s’appelle aujourd’hui, très scientifiquement, la linguistique cognitive. Quelle linguistique? Cognitive. Du mot cognitio: connaissance. C’est la branche la plus récente de la linguistique; elle n’a que vingt ans, et ainsi de suite. Voilà donc ce qui concerne ces méthodes. En un mot, la langue est pour nous une part de notre identité. Pour d’autres peuples, pour des Belges, par exemple, ou d’autres encore, la langue est un moyen de communiquer. Ils peuvent parler wallon, ils peuvent parler flamand, mais ils ont seulement besoin d’entrer en contact. Pour nous, en revanche, la langue signifie que si nous perdons la langue, nous perdons une part de nous-mêmes et, avec elle, nous perdons aussi la littérature: tout s’effondre. Autrement dit, la langue est pour nous… enfin, je ne veux pas commencer à raconter combien elle est ancienne, le sanskrit, etc. Bref, les questions de langue sont essentielles. Maintenant, Milašius connaissait un peu le lituanien, mais même s’il l’avait bien connu, ce n’est pas là l’essentiel. Nous l’appelons un Lituanien du cinquième degré. Pourquoi? Parce que, je ne me souviens plus qui, certains disent que c’est Berdiajevas39, d’autres disent que quelqu’un d’autre l’a affirmé: chaque nation est une certaine idée de Dieu. Autrement dit, Dieu a créé une nation, tout comme l’être humain, afin qu’elle incarne une idée particulière. Il existe des peuples très marqués; les Tchétchènes, par exemple: je connais bien ce peuple, j’y suis allé souvent, ils m’ont fasciné et continuent de me fasciner, même si, maintenant, on trouve aussi chez eux suffisamment de gens noirs. Bref, chez les Tchétchènes, le problème est celui de la liberté. Un Tchétchène, c’est la même chose que la liberté. J’ai même dit un jour — ils s’en sont offusqués — que les Tchétchènes n’étaient pas une nation, mais un « sostojanije duši »; comment traduire cela? Un « état de l’âme ». Voilà, chaque peuple est donc… Les peuples sont mélangés, il est plus difficile de s’y retrouver, mais nous avons cette idée. Celui qui saisit cette idée est lituanien. Celui qui la développe, qui la vit, est lituanien. Il peut même ne plus savoir parler lituanien. Les questions de langue s’appliquent à ceux que nous appellerons les trois ou quatre premiers degrés. Quant à Milašius, c’est cette goutte, indispensable malgré tout dans le ciel, une sorte de goutte; mais prenez l’exemple d’Eretas: voyez, il n’a absolument rien à voir avec 39 Nikolaï Aleksandrovitch Berdiaïev (18 mars 1974 – 21 mars 1948) – philosophe russe, représentant de l’existentialisme religieux. 302 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu la Lituanie. Son ami, en mourant, avant sa mort, lui dit: « Pars et, si tu le veux, pars et fais ce que je ne pourrai pas faire. » Il arriva en Lituanie, et ainsi de suite. Un texte très court d’Eretas, injustement oublié, est sorti pendant la guerre sous le titre « La Lituanie est l’Adam de l’Europe ». Bref, cela mérite qu’on y prête attention. C’est exactement ce dont nous parlons. Eretas, tout à fait indépendamment, et nous n’avons découvert ce texte qu’ici récemment, voilà donc le genre de réflexions qu’il suscite. Ainsi, la langue et le phénomène de Milašius se résolvent ici précisément par cette idée de la nation. La nation qui saisit cette idée — nous ne l’avons pas encore saisie, nous n’avons pas encore pris conscience de ce que nous avons adopté. Voilà pourquoi, hier, lors d’un forum télévisé, on se demandait quoi faire pour empêcher les gens de quitter la Lituanie; des économistes du cru étaient assis là. Des naïfs. Ils pensent qu’ils retiendront en Lituanie ceux qui la quittent grâce à l’économie. Celui qui a pris racine culturellement et existentiellement ne partira jamais, quelles que soient les économies. Il existe un mot, butšaknis, je ne sais pas si vous l’avez déjà entendu. Lequel? Butšaknis. Les Samogitiens l’ont conservé. Cela désigne le lieu de toute la tribu, l’endroit où la tribu est née. Toute la tribu peut partir, mais le butšaknis reste sur place et ne va nulle part. Il protège la terre de la tribu, celle des ancêtres [terre]. Tant qu’il y aura des butšaknis en Lituanie, il pourra ne rester non pas trois millions, mais trois cent mille habitants; si ce sont des butšaknis, nous ne disparaîtrons pas. Ces choses sont très importantes. Il faut permettre aux racines de prendre. On ne peut s’enraciner que culturellement. Si ta racine est faible, il est très facile de l’arracher. Et alors la vague de l’émigration t’emporte, comme cette plante russe « pere kati pole », vous savez, une petite boule qui roule à travers la steppe, s’arrête quelque part, prend parfois racine, tient un moment, puis s’arrache de nouveau et repart, emportée par le vent. Chez nous, c’est pareil. Toutes les émigrations, toutes les économies, toutes les manœuvres avec tous les impôts ne serviront à rien s’il n’y a pas de racines. Dans mon texte, que vous lirez ici, il y a au début un petit poème: « Qui sommes-nous? Ils bâtissent des maisons d’argile, chantent les chants des anciens. » Ceux-là sont des butšaknis et ne partiront d’ici nulle part. Ils resteront ici, qu’il y ait la guerre, la peste ou la famine. Ils resteront ici. On pourrait peut-être insérer ici une question de ce genre. À propos du désir d’Oskaras Milašius, de cet effort. Le désir, l’effort d’Oskaras Milašius consistait à ajouter aux dimensions antique et biblique une dimension supplémentaire, centrée sur la Lituanie. Pour ma part, j’ai rencontré ce thème dans un contexte très intéressant. Je réalisais un film sur Česlovas Milošas et, à cette époque, je me préparais et je séjournais assez longtemps en Italie, sur l’île de Capri. Et, me trouvant dans ce berceau, pour ainsi dire, de la culture antique, dans cette zone, et réfléchissant à l’autre Europe de Česlovas Milošas, j’ai oublié le titre du livre. Europe natale, dans lequel il… Ou plutôt, plus généralement, à sa perception de l’espace du GDL. Et je me suis alors dit: mon Dieu, c’est toute une culture, une dimension entière, qui n’est jamais vraiment entrée dans la compréhension de l’Europe occidentale. Autrement dit, je ne confondrai pas Kalba ir likimai / Language and destiny 303 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS ici mes pensées, qui ne sont pas très fluides, mais, pour revenir à la question, pourriez-vous commenter d’une manière ou d’une autre cet effort de Milašius visant à ajouter aux dimensions antique et biblique une dimension supplémentaire, centrée sur la Lituanie? Eh bien, chez Milašius, de cette dimension antique, comme vous l’appelez, il ne reste peut-être que quelques traces. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement. Je veux dire qu’en Europe, dans la culture européenne, il existe une telle dimension. Vous voyez, nous considérons cela comme la Lituanie; autrement dit, lorsque Spengler a dénombré sept grandes civilisations, Toynbee40 en a compté vingt-trois, ou je ne sais combien. On peut considérer la Lituanie comme une civilisation tout à fait distincte, au sens de la culture de l’Ethos. Si l’on divise les cultures en cultures de l’Ethos et du Logos, la Lituanie est une formation distincte, qui se détache de tout ce qui l’entoure. Elle est peu remarquée. Comme je l’ai dit, elle est justement remarquable parce qu’elle ne crée pas de forme. Selon la formule de Kant, deux choses m’émerveillent: le ciel étoilé au-dessus de moi, le monde du Logos, et la loi morale en moi. Voilà, ce monde de l’Ethos, la loi morale en moi: c’est là que se situe la Lituanie en tant que civilisation. Nous avons élaboré jusqu’au bout un système de fêtes calendaires. Nous possédons toutes ces vérités morales. Et elles sont encore relativement peu corrompues, ou plutôt non corrompues. Voilà donc le contexte dans lequel Milašius avait, à mon avis, un autre problème, celui qu’il appelait biblique. Sa mère était juive. Je connais ici quelques personnages de ce genre, notamment Lėtas Palmais, peut-être peu connu ici, mais l’une des figures les plus intéressantes de la Lituanie contemporaine. J’ai écrit un petit livre avec lui, que je pourrai vous offrir: « Qui et quand a enlevé l’Europe ». À l’origine, c’est un linguiste génial; actuellement, il n’a même pas de quoi manger, et ainsi de suite. Tous ces linguistes ont un peu le toit qui déraille; il n’en existe pas d’autres. Les linguistes sont des gens extraordinaires: ils entrent dans ce monde et ne savent plus en sortir. Bref, pour en revenir à Milašius — voyez, je suis parti dans les champs — ah oui, le biblique. Toute sa vie, vers la fin de sa vie, il est revenu à cette thématique biblique, car son Saulius iš Tarso [drame, 1914], disons, est chrétien, mais, par exemple, son Nihumim [recueil de poèmes, 1915] et d’autres œuvres encore sont déjà des textes bibliques. Voilà. Et toute sa vie, il a cherché à résoudre le problème entre son identité lituanienne et, comme vous l’avez dit. 516–0003–04 Ce fut l’un des cas où le problème s’est résolu, du moins sous une certaine forme: autrement dit, il mourut alors qu’il se trouvait encore dans la zone, entre ces deux principes civilisationnels pourtant très importants. C’est un cas très rare. Heine a eu de grandes difficultés, lui aussi, et ⁴⁰ Arnoldas Toinbis (Arnold J. Toynbee) (14 avril 1889, Londres – 25 octobre 1975, York) – célèbre historien et philosophe des civilisations. 304 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu n’a pas résolu le problème; il est resté un ennemi secret du christianisme, bien qu’il ait été officiellement baptisé. Cette goutte de sang biblique. Elle ressurgit très souvent, de manière tout à fait inattendue, et la plupart échouent parce qu’ils se dédoublent ou sombrent dans une certaine schizophrénie… Milašius, lui, est resté en même temps un catholique fidèle; il écrivait au pape. Après lui avoir envoyé ces prophéties, certains, semble-t-il, dont Maritain⁴¹, l’accusèrent de prophétisme, comme s’il s’était autorisé à être prophète — ce qui n’est guère acceptable pour le catholicisme. La réponse du pape, ou plus exactement de son secrétaire, fut formelle, mais plutôt froide: « Merci, nous avons reçu, c’est très talentueux. » À peu près. Milašius s’est surtout fait connaître par ces prophéties, mais il est resté en même temps fidèle à cette goutte de sang juif. Il a développé cette thématique biblique avec talent, voire avec génie — ces éléments s’accordent en lui. Ce fut une autre de ses victoires. On peut dire qu’il est mort au bon moment — à trente-neuf ans. Imaginez son destin s’il était resté en vie dans Paris occupé par les fascistes: Buchenwald ou quelque chose de ce genre. Quelque chose d’horrible. Il est mort en essayant d’attraper un petit oiseau dans un parc, dans des circonstances véritablement idéales, pourrait-on dire. Un canari s’était échappé, et il le poursuivait. Mais j’avais compris que cela s’était passé dans l’hôtel où il vivait? J’avais compris que le canari s’était échappé et s’était envolé dehors. J’avais compris que c’était dans la chambre. Peut-être; il faudrait vérifier. Nous nous étions rendus dans la maison où il vivait; il y avait là une histoire intéressante, mais elle ne convenait pas au film, alors elle est restée de côté. Des gens vivent maintenant dans cette maison, qui avait été transformée pendant la guerre en un lieu souillé. Ceux qui s’y étaient installés disaient qu’à leur arrivée, tout était sali, etc. Cette maison était très belle. Mais c’est un autre sujet. Comme je n’ai pas le temps, je reviens à l’identité lituanienne de Milašius. Vous l’aviez évoquée, me semble-t-il; je ne sais pas si vous avez tout dit: qu’est-ce donc que cette Lituanie de Milašius, ou, comme vous le disiez, ce lieu attribué sur terre? Il cherche une issue à sa crise créatrice; j’en ai déjà parlé: il y eut comme un arrêt. Il essaya de publier une revue, s’occupa de traductions. Les créateurs connaissent parfois de telles pauses, disons, créatrices. Alors il commença à chercher à quoi se raccrocher — situé — à se situer, à trouver une place, quelque chose sur quoi il pourrait s’appuyer, qui puisse être le stimulant de sa création. Et, de façon inattendue, Maurice Prozor as⁴² joua un certain rôle: c’était un noble ayant participé à l’insurrection, quelque part du côté de Pakaunė. Il attira son attention sur le caractère lituanien de son œuvre. Cette lituanité, dans le sens où j’ai essayé de la raconter ⁴¹ Jacques Maritain (Jacques Maritain) (11 novembre 1882 – 28 avril 1973) – écrivain et philosophe français. ⁴² Maurice Prozor (28 janvier 1849, Vilnius – 10 mai 1928, Nice) – écrivain, traducteur et diplomate français. Kalba ir likimai / Language and destiny 305 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS de raconter. Comme s’il écrivait en français, il cherchait… assez banalement, je l’ai peut-être déjà dit, à partir pour ces îles du Paradis… Cette allusion au Paradis, chercher ce lieu pur, immaculé, intact, où il pourrait se placer lui-même et d’où il pourrait tirer un nouvel élan créateur. Sans doute chacun connaît-il ce moment où il se sent comme une âme errante sans lieu; il cherche d’où il vient, qui il est, d’où viennent ses racines; il cherchait probablement ses racines. Et voilà que, soudain, Prozor lui ouvre les yeux: il se souvient à nouveau de ces jardins, il revient en pensée à son enfance, à cette Ani. Ani et la Lituanie, c’est à peu près la même chose. Elles se transforment d’une certaine manière. Une métaphore particulière, à plusieurs niveaux, n’est-ce pas? Bien sûr; je ne sais pas quel mot employer ici, il existe toutes sortes de termes. Alors il commence à donner des conférences, mais je tiens à souligner qu’il n’y a pour l’instant aucun contact avec l’ambassade, aucun intérêt matériel là-dedans; je vérifie très précisément ces éléments selon les dates, etc. Et il commence à parler, à raconter la Lituanie comme un certain pays du Paradis, du Paradis originel: les odeurs des prairies de lin, les loups…, bref, généalogiquement, ce texte devrait peut-être être étudié dans les écoles… À partir de là, la Lituanie devient pour lui une patrie mystique de rêve. D’ailleurs, lorsqu’il arriva pour la première fois en Lituanie, ce fut un choc. Après la Première Guerre mondiale, imaginez: Kybartai, des ruines, une Lituanie dévastée, anéantie. Mais il ne l’abandonna pas pour autant; il la servit honnêtement par sa langue, son éloquence, ses relations, et il joua un très grand rôle. Les Français comprennent immédiatement qu’ils ont affaire à un pays cultivé, et tout se lit autrement. Ainsi, la Lituanie se régénère en lui à partir de l’enfance. Il aimait réellement la Lituanie; elle était pour lui davantage ce « jardin d’enfance », cette image idéale. Alors il renonce fermement à la polonité. Les Polonais l’attiraient, ils tentèrent de faire de lui un Polonais, mais il leur répondit de manière assez cruelle, voire brutale. C’est pourquoi Zborovskiai resta inachevé. Milašius avait ainsi trouvé un motif, et son renouveau créateur commença. Au même moment, il commença à s’intéresser aux contes lituaniens. La période la plus féconde commence à partir de là. Ses textes métaphysiques furent alors écrits. Oui. Il commença à écrire ses textes métaphysiques lorsque la composante juive, disons, renaquit en lui. Elle lui insuffla alors une grande énergie. Et tout s’ordonna. Saül de Tarse, qui se convertit sur le chemin de Damas et, de Saül, devint Paul: c’est un motif très chrétien, pour ainsi dire. Je considérerais néanmoins comme le sommet de son œuvre ses symphonies: « L’Inachevée », et les autres. On y trouve le chant et la mélodie, mais aussi le sens, la lituanité et la composante biblique, comme vous l’avez dit. Les poèmes sont beaux, la poésie lyrique, et ainsi de suite. Mañara (la pièce Migelis Manjara – note de la rédaction) est également une œuvre très forte. Mañara est l’histoire du fondateur de l’ordre des Jésuites, simplement racontée sous un autre nom. Et en même temps sa propre histoire. L’amour charnel se transforme en amour divin. C’est très fort. Cela reprend entièrement la biographie de Loyola. Loyola — officier blessé — devient boiteux et fonde un ordre militant. Les Jésuites sont les soldats de l’Église. Companía di Gesu se traduit par « Société de Jésus ». 306 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu Ce n’est absolument pas une société; il faut traduire par « Compagnie militaire de Jésus », c’est-à-dire une unité militaire. Si l’on répartissait tous les [livres écrits par les Jésuites], chaque jésuite aurait écrit en moyenne douze livres, qu’il s’agisse de travaux scientifiques ou d’autre chose. C’est un ordre très savant. Et lorsqu’on les enterre, il n’y a ni noms ni prénoms. Il existe une anecdote. On raconte qu’un jésuite reçoit un ordre; il agit déjà quelque part depuis longtemps et y réussit bien, puis il reçoit soudain l’ordre de monter sur un navire et de partir pour un endroit complètement différent. Il se tourmente toute la nuit en se demandant ce qui va arriver et ce qu’il fera; puis il se dit: que diable, un jésuite reçoit d’abord un ordre, monte sur le navire, et ensuite seulement il se tourmente. Encore un élément de votre texte. Vous distinguez une citation du Nihuminis: « Dans la vie de ma vie, je sais que les six jours du monde sont donnés pour révéler ce qu’il faut connaître le septième. » Quel fut le septième jour d’Oskaras Milašius, à quoi ressemblait-il? Difficile à dire. Le septième jour, c’est le dimanche; je ne sais pas très bien comment interpréter cette chose. Je ne sais pas quoi répondre. Je me suis souvenu d’un autre roman décrit par Thornton Wilder, mais très beau, Le Huitième Jour. Dieu a créé le monde en six jours, s’est reposé le septième, mais personne ne sait combien de temps dure le jour de Dieu. Et voici que dure maintenant le huitième jour. C’est ce que j’avais en tête en vous interrogeant sur Milašius. Je comprends que son ascension vers Dieu atteint presque le sommet… [fin de l’enregistrement] 516–0003–05 J’imagine donc que la réponse à cette question sur le septième jour devrait contenir quelque chose de ce genre. Probablement. Probablement, c’est une bonne supposition. En gros, Dieu me plaît beaucoup lorsqu’il se réjouit de sa création. Il crée, puis il la contemple avec satisfaction. Je ne sais pas si c’était le septième ou le huitième jour. Peut-être plutôt le huitième. Pour ma part, j’ai dû travailler dix ans à faucher les fossés. On m’a renvoyé de l’Académie des sciences, et ainsi de suite. Bref, lorsque vous aménagez bien un fossé, un fossé de drainage, un petit sillon se forme. Et, pour la première fois de ma vie — je ne connaîtrai probablement plus cela —, je trouvais cela beau. Je l’avais fait droit, c’était beau, l’eau coulait, et ainsi de suite. Et je me réjouissais de mon travail. Bien sûr, j’y ai versé beaucoup de sueur. Après cela, je n’ai plus jamais connu un tel réconfort, ni en écrivant des livres, ni surtout en travaillant au Seimas. Mais si quelqu’un — et c’est indispensable — fait tout correctement et accomplit quelque chose, il faut que ce soit beau à ses propres yeux. Il faut y consacrer du temps et ne pas avoir honte de cette satisfaction. Il ne s’agit pas de se vanter d’un prix ou de quoi que ce soit d’autre; je vous le dis, c’est étrange, mais j’ai commencé à ressentir cela près des fossés, et c’était vraiment beau. Ici Kalba ir likimai / Language and destiny 307 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS c’était un marécage envahi de je ne sais quoi, on n’y voyait même rien; maintenant, il y a un beau petit fossé, bien sûr, l’eau boueuse y coule, après six heures passées avec cette pelle et cette faux. Mais on l’achève et c’est beau. Avec Dieu, c’est pareil. Il regardait le monde qu’il avait créé et s’en réjouissait. Je ne sais pas, peut-être le septième jour, peut-être le huitième. Dieu a créé le septième jour, et nous vivons le huitième. Nous essayons de nous améliorer. Eh bien, je ne sais pas s’il y aurait quelque chose à ajouter, mais j’ai lu les mémoires de Petras Klimo sur la dernière période, les dernières années d’Oskaras Milašius, lorsqu’il vivait à l’ambassade et que des gens venaient le voir, et qu’il descendait les rejoindre. Certains prennent presque cela pour de la folie. Si vous avez pris connaissance de ces souvenirs de Klimo, que pensez-vous de cette dernière période? Je ne les ai pas étudiés très profondément, seulement en les parcourant, mais je comprends que ces gens-là paraissent quelque peu étranges. Autrement dit, ils peuvent déjà être quelque peu malades. Je pense, par exemple, à ce même Lėtas Palmais. Dans la vie quotidienne, c’est quelqu’un avec qui il y a des problèmes. Bref, il pouvait vraiment paraître étrange, avec le toit un peu détraqué. Et lorsqu’il existe une photographie de ce genre, je me souviens d’une photo de toute l’ambassade, de toute l’équipe, avec toutes les dactylographes et tout le reste. Tout le monde, vous savez, se tient debout avec dignité. Lui, en revanche, a les jambes croisées, dans une pose un peu nerveuse. Vous savez, quand quelqu’un mène une vie purement spirituelle, difficile et tendue, qui est sa véritable vie, il peut sembler quelque peu… différent. Mais il n’y a là rien d’étonnant. Et s’il n’en était pas ainsi, je serais surpris. Je vous regarde et, par votre regard, vous me rappelez un peu Milašius. Eh bien, il y a peut-être effectivement quelque ressemblance. Son regard est très impressionnant sur les photographies. Il existe même un petit extrait filmé, de dix-huit ou trente secondes, où il fume près d’une fenêtre; son regard est vraiment impressionnant. Il faisait parfois de telles plaisanteries. Ils étaient assis quelque part au restaurant avec un ami, et celui-ci avait dit quelque chose d’irrespectueux sur la foi, le pape ou le catholicisme. Alors, sur place, au restaurant, il le fit mettre à genoux et lui dit de s’excuser. Puis il récita une prière avec lui, et l’autre s’excusa. Imaginez: dans un restaurant, deux hommes agenouillés qui prient. De telles choses arrivent, mais seuls les génies sont ainsi, vous savez; avec eux… C’est bien que ce soit ainsi, car il existe aussi le cas inverse, lorsque quelqu’un se permet trop de choses. Comme mon petit frère: ensuite, jusqu’à la fin de sa vie, complètement… Eh bien, comme pour tous les thèmes. Nous avons beaucoup parlé ici; réduisez absolument le texte. Non, tout ne passe jamais dans le film. Hier encore, je me suis simplement dit que j’avais auparavant une émission à la télévision, mais que je n’en avais plus maintenant 308 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu et je ne veux pas en avoir, mais je me suis dit que, si je trouvais encore le temps d’une manière ou d’une autre et si vous trouviez vous aussi le temps, il faudrait peut-être malgré tout trouver trente ou quarante minutes pour vous entretenir séparément avec vous. Sur quel sujet? La création, la vie et tous les tournants de la vie. D’accord, je n’y suis pas opposé; j’ai peut-être déjà trop parlé ici, au point que cela ne tourne pas, vous savez, d’une certaine façon. Et qu’avez-vous donc raconté? Eh bien, ce ne sont pas les émissions de toutes sortes qui manquent. 516–0004–01 On nous regarde, disons, autrement. Exactement. Je pense que c’est précisément pour cela qu’il faut le faire. Je suis d’ailleurs très reconnaissant à Saudargas d’avoir lancé ce thème; je ne m’y serais peut-être pas engagé. Maintenant, j’ai même commencé à lire ce texte; ce mot est difficile à prononcer pour moi. Cognitive. Cognitio — la connaissance. Cognitive. Ça en jette, ça en jette. Mais, en un mot, ces raisonnements linguistiques sont très intéressants, dans le bon sens du terme, et je pense qu’ils sont très actuels. Je pense donc qu’il s’agit non pas d’ésotérisme, mais tout de même de science… Il n’y a aucun ésotérisme ici. Du point de vue scientifique… L’essentiel est que nous croyons — et ce n’est absolument pas nouveau ces derniers temps — que le son et le sens sont liés. Autrement dit, le son signifie, et le sens peut être entendu. Le son — signifie; le sens — être entendu. Cela s’est interrompu après la catastrophe de la tour de Babel. Autrement dit, l’humanité a commencé à ne plus se comprendre. Nous pensons que ce lien s’est maintenu en lituanien. Le son signifie, et le sens peut être entendu sous forme sonore. Voilà; pour ceux qui s’y intéressent, ce n’est pas nouveau. C’est seulement nouveau pour nos linguistes, puisqu’ils ont un retard dont on ne sait combien d’années. Je me suis encore souvenu d’une chose avec laquelle je n’étais pas d’accord en lisant ce texte. À propos de l’œil et de l’image. Non, du son et de l’image. De l’œil et de l’oreille? Kalba ir likimai / Language and destiny 309 ALGIRDAS VACLОVAS PATACKAS J’ai oublié. Je ne comptais pas poser la question, mais, un jour, en lisant, je l’ai noté. Je ne voulais pas admettre que l’image n’était pas importante. L’image est importante, mais l’oreille l’est davantage encore. Alors, lisez. Ah, pardon. Votre affirmation selon laquelle, pour un Lituanien, l’oreille est plus importante que l’œil. Oui. Pour un Lituanien, l’oreille est plus importante que l’œil. Ah, et j’ai commencé à réfléchir. Je prépare un film, donc les images sont importantes pour moi. Les images sont nécessaires. L’œil est très important. Mais, pour notre conscience de nous-mêmes, l’oreille est tout de même plus importante: si l’on revient à l’essence du son, nous entendons d’abord, puis nous comprenons. C’est ainsi. Lisez L’Anykščių šilelis de Baranauskas. Par quoi tout commence-t-il? Dans l’ordre. D’abord, on entend — tout bruisse; ensuite, on voit; puis on sent les odeurs. Voilà les trois. L’odorat, l’ouïe et la vue perçoivent la réalité. Le son, l’oreille, entend ce qui se trouve au-delà de la réalité. La musique a exactement la même supériorité sur la prose, par exemple. Autrement dit, si la prose relève de l’œil, disons, l’oreille est… Regardez, l’oreille. Une lettre s est une lettre divine; nous l’avons là: la parole de Dieu, d, v, s — ces trois lettres sont sacrées, selon notre théorie. Ainsi, s est… s et a est un s dur. Autrement dit, ici se trouvent satem kentum tous ces éléments; si l’on s’intéresse à la linguistique, notre langue ne peut être classée ni parmi les langues satem ni parmi les langues centum. Autrement dit, certaines disent centum, tandis que d’autres disent « cent ». Or notre langue peut faire les deux. Voilà des questions peut-être techniques, disons. Mais voici maintenant un paradoxe. Nous avons le mot akmuo. Il ne se rattache à rien… Chaque substantif doit avoir son propre verbe, car le substantif dérive du verbe. Il doit donc avoir son verbe propre. La main — rinkti, et ainsi de suite. Mais akmuo ne se rattachait à rien. Maintenant, remplacez k par s. Qu’obtiendrez-vous? Asmuo? Cela paraît étrange. En somme, une personne doit être comme une pierre? Eh bien, s’il est vivant, c’est une personne; lorsqu’il meurt, il devient une pierre. Voilà. Je pense que cela signifie la solidité. Solide dans la forme. Toutes les formes se désagrègent. Trouvez une forme qui ne se désagrège pas. Le destin de la forme est de mourir. Donc, ce n’est pas en vain que nous avons écrit sur les transformations. Virsmų knygą, nous l’avons écrite avec Žarskus. Ainsi, la naissance, la transformation de la naissance, la transformation nuptiale et la transformation de la mort. Voilà, l’être humain traverse les trois. La plus consciente, bien sûr, est la transformation nuptiale au sens large. Le prêtre aussi traverse la transformation nuptiale. Il donne — il reçoit l’ordination, c’est également une certaine transformation, il s’engage avec l’Église. Bref, toutes ces transitions, mais à partir du moment où tu as mûri: mûrir–dépérir. Tu mûris jusqu’au moment où tu es mûr, tu parviens à maturité, puis ensuite — vers le bas, tu dépéris. Et il y en a environ vingt de ce genre. C’est dans mes textes; si vous les lisez, vous les trouverez. Alors k et s… L’oreille est 310 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu notre instrument principal, l’œil vient en deuxième position, en troisième position – vient, disons, quelque chose comme l’odorat, en quatrième – une forme de toucher. Mais tout va dans une direction, disons, de matérialisation, car l’œil est une chose suffisamment matérielle. La vision. Est-ce que je pourrais dire ici, à juste titre, qu’en parlant de Milašius, ces trois vies sont elles aussi trois transformations d’une certaine manière? Ou pas tout à fait? Eh bien oui. Chaque changement radical, lorsque les ponts vers le passé sont brûlés, ce qui est indispensable lorsqu’on traverse une transformation. La règle d’airain – il ne faut pas regarder en arrière. Si tu es résolu à subir une transformation, tu dois tout laisser et te résoudre à ne pas revenir, à brûler les ponts. Vous savez, lorsque la femme de Lot s’est retournée et s’est transformée en statue de sel. Un deuxième moment très important – le moment même de la transformation est extrêmement important, car là, tu te retrouves seul, personne ne peut t’aider. Même le Christ: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » En fait, au moment de la transformation, l’homme reste absolument seul, mais il peut s’y préparer. Il peut se préparer au point de transformation. Entrer dans cette zone, se préparer convenablement. Alors c’est possible pour lui. Mais en aucun cas il ne faut, sinon tu resteras bloqué dans la transformation. Si tu commences à regarder en arrière. Et, bloqué dans la transformation, tu gaspilleras inutilement ton énergie, tu t’agiteras, ni ici ni là-bas. Cela épuise tes énergies vitales et tu restes ainsi. Tous ces kaukai, aitvarai – ce sont des êtres restés bloqués dans la transformation. Nos, disons, pseudo-divinités. Voilà donc la règle d’airain. Et ensuite, l’éveil. Eh bien, on éveille le bébé. Éveiller, cela signifie qu’il faut également sortir de la zone de transformation; il existe une certaine cérémonie, un certain scénario pour en sortir. Si tu l’accomplis correctement, tu passes dans un autre état et tu es déjà différent. Voilà, les transformations dans la vie humaine sont au nombre de trois; je me prépare maintenant déjà à la dernière, disons, très sérieusement, et je me sens plus ou moins prêt. Mais, bien sûr, on ne sait jamais comment cela se passera, ce lieu subtil: tu resteras complètement seul. Personne ne pourra t’aider. Même Dieu lui-même n’a pas pu aider son fils. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » Voilà, ces choses sont très sérieuses; celui qui les comprend peut vivre beaucoup plus facilement sa vie correctement. Dans notre culture, pourquoi est-ce que je l’appelle civilisation, ces choses sont parfaitement élaborées. Tout y est. Voici le Virsmų knyga, je pourrai l’offrir. Le martavimas est particulièrement important; autrement dit, les deux accomplissent le martavimas. Si tu ne l’accomplis pas, si tu enfreins les règles du martavimas, ton mariage sera malheureux, il y aura aussitôt un divorce, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Nous avons oublié ces choses. Dans notre culture, tout est merveilleusement préservé. Nous devons seulement nous en souvenir. Voilà, je pourrais déjà continuer longtemps. Revenons alors à Milašius. Voilà, il est donc resté célibataire. Qu’est-ce que cela signifierait dans sa vie? Si je comprends bien, il a eu ces aventures, et ensuite quoi? Il avait là une relation très sérieuse. Lui était pauvre, elle était riche. Une Juive, semble-t-il. Il y eut des trahisons, une certaine Eleonor le trahit. Il la condamna ensuite à l’inexistence. Elle ne serait pas dans ma poésie. Pourquoi est-il resté seul? Eh bien, un tel homme n’est pas fait pour la vie de famille. Ici aussi, c’est un peu comme un prêtre. En fin de compte, aucune Kalba ir likimai / Language and destiny 311 ALGIRDAS VACLOVAS PATACKAS ne fut à la hauteur de ce bébé de ses années d’enfance aux cils d’archange, comme il l’appelait. Voilà comment on peut probablement le comprendre. Je ne l’imagine pas en homme de famille. Impossible. Ces gens ont leurs tâches, leurs fonctions, leur raison d’être. Ils portent ce fardeau jusqu’au bout. Dans le cas de Milosz, il y eut cette période de martyre, mais c’était la période de son ombre. Il faisait alors tout très injustement. Là, vous savez sans doute, si l’on en croit cette « Danse du singe », il traversa tous les bourbiers. Peut-être même pas en France, mais dans quelque Maroc ou à Casablanca, allez savoir où il errait. Il ne voulait guère en parler, ni guère écrire là-dessus. Il nommait les villes très précisément. C’était la boue, le brouillard et encore autre chose. Eh bien, vous savez, pour un homme né près du lac de Čereja, dans cet espace, Paris pouvait évidemment être… 516–0004–02 Ici, ensuite, tout le monde s’embrouillera. Mes conclusions, mes digressions. Je veux simplement encore vous poser une question, vous demander votre autorisation. Pour le film, s’il y avait quelque chose, si certains passages n’étaient pas assez fluides à l’oral, si le texte était trop long, pourrais-je m’appuyer sur les textes que vous m’avez envoyés? Nous l’indiquerions d’une manière ou d’une autre. Bien sûr, bien sûr. Si tout se passe bien avec ce film et que quelques années passent, voire même trois. Je ne sais pas ce que cela implique, combien de temps cela prendra exactement, je n’imagine tout simplement pas encore ce processus, mais il est peut-être même possible de faire appel à de l’aide et même, peut-être, de régler la question financière d’une manière ou d’une autre, mais je ne peux rien promettre ni garantir, car je ne sais pas encore moi-même. Non, en ce qui me concerne, aucun problème, je vous prie d’utiliser tout ce que j’ai écrit. 516–0006–01 Ce sont donc les médecins qui l’ont formulé à peu près ainsi. Ce que je veux dire, c’est que si… Si je tardais trop longtemps, cela pourrait ne pas se réaliser. Oui. Je comprends, je le sais. Je connais cette circonstance. M. Algirdas43 m’en a parlé. Et c’est pour cela qu’il m’a demandé de filmer sans tarder, car j’hésitais de toutes les façons, en me disant que je ne pouvais vraiment pas. C’est pourquoi ici 43 Algirdas Saudargas. 312 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV Paskutinis Algirdo Vaclovo Patacko (1943–09–28–2015–04–03) interviu ainsi, il se trouve que nous nous filmons la veille du Nouvel An. Mais je pense que ce sera comme Dieu le voudra. Bien sûr, cela ne m’inquiète ni ne me préoccupe en rien. 516-0007-01 Et si ce n’est pas indiscret, vous tenez-vous actuellement avec des médicaments? Eh bien, les médicaments déjà… 516-0008-01 Non, eh bien, je me débrouille déjà bien tout seul, je m’y retrouve suffisamment. En général, ma santé ne pose pas de problème. Je compte encore rester ici, car je le veux, après tout: au Seimas, il y a des responsabilités, il faut les assumer. Pour l’instant, tant que tu t’acquittes de ces responsabilités, tant que tu fais ceci ou cela, il faut tenir bon. Bon, il y a encore toutes sortes de raisons pour lesquelles je ne peux pas être ici aussi librement; il faut s’accrocher. Et combien de temps cela durera, vous savez, cela relève déjà de sa propre comptabilité. Mais pour moi, ce n’est pas un problème, ici tout le monde est en quelque sorte… 516-0009-01 Eh bien, vous voyez, il y a des choses intéressantes. Il faut se préparer à chaque transformation. J’en avais déjà eu un petit avant-goût. Bref. Je me préparais à aller en prison. Parce que je savais déjà que cela arriverait tôt ou tard, sans savoir quand. Là-bas, chaque semaine, le lundi, on attendait entre sept et huit heures que la sonnette retentisse à la porte. Parce que lorsqu’ils intervenaient, ils le faisaient le lundi, afin d’avoir toute la semaine devant eux. Alors voilà: on apercevait par le judas quelque sept hommes coiffés de chapeaux, la porte s’ouvrait, ils entraient. Donc, si rien ne s’était produit le lundi, on avait plus ou moins une semaine devant soi, on pouvait déjà respirer un peu plus librement. Puis revenait le lundi, et ainsi de suite pendant une dizaine d’années. Dans cette attente-là. Eh bien, ensuite, l’opération elle-même, lorsqu’on m’a descendu au sous-sol, j’y étais déjà préparé. Je savais déjà tout ce qu’il fallait faire, comment je me sentirais. Et cela aussi, c’était un problème, voyez-vous. À un moment, j’ai eu peur. On vous fait donc entrer dans une cellule; il n’y a rien, seulement une sorte de banc, de cette largeur, appuyé contre le mur. La cellule est en diagonale, pour ainsi dire; il n’y a rien d’autre, pas le moindre meuble. Je me suis dit: si je dois rester assis ici pendant un an, dans une cellule pareille… Il s’est avéré que c’était la cellule de fouille, rien de grave, seulement pour y déposer ses affaires. Ensuite, on m’a conduit dans une cellule normale. L’événement lui-même a été un choc. Mais comme j’y étais déjà préparé, ce choc a été beaucoup moins fort pour moi que pour quelqu’un qui ne l’avait pas été. Voilà, il faut se préparer à toute transformation de ce genre. Eh bien, ensuite, on reste allongé là et, comme on ne sait pas si ce sera cinq, sept ou douze ans, on sait qu’on ne verra ici ni ses proches ni personne. On reste étendu comme ça, les mains jointes. Au conservatoire, on joue de la musique, tout s’entend à travers les fenêtres de ce sous-sol. Je me dis: voilà, il suffirait d’appuyer sur un bouton, de sortir, et tout redeviendrait comme si de rien n’était. Parce que rester dans cette cellule, c’est comme être couché dans un cercueil. Cela signifie que Kalba ir likimai / Language and destiny 313 ALGIRDAS VACLОVAS PATACKAS les interrogatoires, c’est-à-dire qu’on te torturait, duraient là-bas six heures, parfois même huit. Et moi, j’ai eu ainsi quatre-vingts interrogatoires, peut-être même cent, il faudrait les compter. Bref, là-bas, on torture l’essentiel et, pour ma part, je ne craignais déjà plus rien, mais il fallait ne pas dénoncer les camarades, ce même Saudargas⁴⁴. Alors, il fallait se souvenir de ses textes, de tout, etc. Pour moi, cela m’était déjà égal, peu importait combien j’en subirais. Bref, cette transformation est telle que tu es à peu près enterré vivant. Ce sous-sol, cette musique, c’est cet enterrement vivant. Ce fut une excellente répétition pour ce qui arrive maintenant. Là aussi, d’une certaine manière, tu es vivant, emmuré et enterré. Une petite fourmi peut sortir par la fenêtre et à travers les barreaux, mais toi, tu ne le peux pas. Toi, un être humain vivant, tu es emprisonné, muré — pour quoi faire? Qu’ai-je fait de mal? Je n’ai rien fait de mal. Ni aux hommes ni à Dieu, seulement à ce régime. Voilà donc ces pensées, mais cette répétition m’est aujourd’hui très utile. Là-bas aussi, j’étais à une telle limite. Alors, on te donnait cinq ans, puis on en ajoutait deux; si tu ne disais vraiment rien, tu en prenais sept, et ils ajoutaient encore cinq ans d’exil — à l’époque, l’exil était à la mode. Vadinasi, on te chassait du camp et tu vivais comme tu voulais, mais dans le même espace, dans la même petite ville. Voilà comment Skuodis⁴⁵ a purgé sept ans, puis a reçu en plus cinq ans d’exil: cela faisait douze ans. Bref, après douze ans, c’est aussi, d’une certaine manière, une sorte d’enterrement de l’homme. Au camp, c’est un peu mieux; au camp, il y a des gens, et tout le reste. Mais quand tu as connu une transformation aussi terrible, disons, cette autre transformation paraît ensuite elle aussi un peu différente, rien de bien grave. Pourtant, ce passage lui-même agit toujours: tu restes seul. Personne ne t’aide. Lors des mariages, il y avait des assistants; lors des funérailles aussi, il y avait de tels guides. Aux mariages, il y avait le martys, personnage complètement oublié. Aujourd’hui, c’est le piršlys qui est réapparu. Le piršlys est seulement celui qui établit les contacts, etc., tandis que le martys — nous avons créé et construit ce terme — t’apprend comment entrer et comment sortir, mais il montre tout au cours même de la transformation. Notre peuple est très sage et a élaboré ces choses jusque dans les moindres détails. Nous sommes assis sur ce trousseau et ne savons pas en profiter. Et de nos jours, posséder un tel héritage est un trésor. Or les temps sont très désordonnés, tout est plongé dans le chaos, le monde est trop bigarré, rempli de toutes sortes de problèmes, etc. Nous devons nous isoler autant que possible. Je veux dire, non pas nous isoler physiquement, mais spirituellement. Même existentiellement. Alors seulement nous survivrons, car sinon, même ces économies ne serviront à rien. L’économie, le bien-être, nous perdront. Si nous commençons à vivre ainsi. Regardez ce qui se passe déjà: les comptes sont bien garnis, bien sûr, et il y a aussi des pauvres, assez nombreux. Mais ces choses ne sauveront pas la Lituanie. Ce sera un État comme les autres, standard, sans rien de bon. ⁴⁴ Fidèle ami Algirdas Saudargas. ⁴⁵ Doc. dr. le géologue Vytautas Skuodis (21 mars 1929, Chicago – 17 décembre 2016, Vilnius) – éminent participant au mouvement dissident, membre du groupe d’Helsinki. 314 Acta Linguistica Lithuanica LXXXIV