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On South Estonian placenames in Ludza (Lutsi) region in Eastern Latvia (Latgalia)

Simonas Noreikis

Abstract

The article investigates Estonian toponyms in the Ludza area of Latvia’s Latgale region. Lutsi Estonians were a group of Estonians who moved to this area in the 17th and 18th centuries and were ultimately assimilated into the local population in the 20th century. The sources of the material studied include: toponyms presented in earlier research (5), the Estonian Language Institute (EKI) toponym card index (53), the book Eesti murded IX, which contains samples of Lutsi Estonian language (1), and the database of the Latvian Geospatial Information Agency (LĢIA) (1). The investigated toponyms are compared primarily to those from the South Estonian dialect area and toponyms in other Finnic territories. The Estonian etymology of three toponyms presented in earlier research is rejected. Two toponyms can be considered Estonian because no alternative etymologies were found. The EKI card index contains 98 cards. Some of these are transparent Finnic toponyms that require no further explanation. A total of 53 toponyms were selected, formed from specific Lutsi Estonian appellatives or South Estonian words, while the others are adapted Latvian or Slavic toponyms. Toponyms found in Eesti murded IX and the LĢIA database can be explained as specific South Estonian toponyms. The vast majority of the investigated toponyms no longer exist, as the Lutsi Estonians were multilingual and likely used different versions of these toponyms depending on the language spoken. Following the extinction of the Lutsi Estonian language, the Estonian versions of the toponyms also disappeared.

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Acta Linguistica Lithuanica 2026, vol. 94, p. 1–28 Lien vers le contenu / Turinio nuoroda ISSN 2669–218X (en ligne / elektroninis) SUR LES NOMS DE LIEUX DU SUD DE L’ESTONIE DANS LA RÉGION DE LUDZA (LUTSI), À L’EST DE LA LETTONIE (LATGALIE) 1 À propos des noms de lieux du sud de l’Estonie dans la région de Ludza, à l’est de la Lettonie (Latgale) SIMONAS NOREIKIS Université d’Helsinki E-mail: [email protected] Identifiant ORCID: https://orcid.org/0000-0003-2895-5880 Domaines de recherche: linguistique historique et comparative finno-ougrienne, onomastique. https://doi.org/10.35321/all94-07 ANNOTATION L’article étudie les toponymes estoniens dans la région de Ludza, dans la région lettone de Latgale. Les Estoniens lutsi étaient un groupe d’Estoniens qui s’est installé dans cette région aux 17th et 18th siècles et a finalement été assimilé à la population locale au 20th siècle. Les sources du matériel étudié comprennent: les toponymes présentés dans des recherches antérieures (5), le fichier de cartes toponymiques de l’Institut de la langue estonienne (EKI) (54), l’ouvrage Eesti murded IX, qui contient des échantillons de langue estonienne lutsi (1), et la base de données de l’Agence lettone d’information géospatiale (LGIA) (1). Les toponymes étudiés sont comparés principalement à ceux de l’aire dialectale du sud de l’Estonie et aux toponymes d’autres territoires finniques. L’étymologie estonienne de trois toponymes présentés dans des recherches antérieures est rejetée. Deux toponymes peuvent être considérés comme estoniens, car aucune autre étymologie n’a été trouvée. Le fichier de cartes de l’EKI contient 98 fiches. Certaines présentent des toponymes finniques transparents qui ne nécessitent pas d’explication supplémentaire. Au total, 54 toponymes ont été sélectionnés; ils sont formés à partir d’appellatifs lutsi estoniens particuliers ou de mots du sud de l’Estonie, tandis que les autres sont des toponymes lettons ou slaves adaptés. Les toponymes relevés dans Eesti murded IX et dans la base de données de la LGIA peuvent être expliqués comme des toponymes particuliers du sud de l’Estonie. La grande majorité des toponymes étudiés n’existent plus, car les Estoniens lutsi étaient multilingues et utilisaient vraisemblablement différentes versions de ces toponymes selon la langue parlée. Après l’extinction de la langue estonienne lutsi, les versions estoniennes des toponymes ont également disparu. MOTS-CLÉS: onomastique, toponymes, Latgale, Ludza, îlots linguistiques du sud de l’Estonie. ANNOTATION L’article est consacré à l’étude des toponymes estoniens dans les environs de Ludza, dans la région de Latgale en Lettonie. Les Estoniens de Ludza constituent un groupe d’Estoniens arrivés ou transférés aux XVIIe–XVIIIe siècles, parlant des dialectes du sud de l’Estonie, et finalement assimilés au XXe siècle. Les sources du matériel étudié sont les suivantes: les toponymes examinés dans des recherches antérieures (5), le fichier de cartes toponymiques de l’Institut de la langue estonienne (EKI) (54), la publication Eesti murded IX, contenant des textes dans les dialectes estoniens de Ludza (1), et la base de données de l’Agence lettone d’information géographique (LGIA) (1). Les toponymes étudiés sont comparés en premier lieu à ceux de l’aire des dialectes du sud de l’Estonie, ainsi qu’aux noms de lieux d’autres aires linguistiques finniques. La possibilité d’une origine estonienne des toponymes examinés dans les recherches antérieures est rejetée; toutefois, l’origine de deux d’entre eux pourrait être estonienne, puisqu’il n’existe pas d’arguments en faveur d’une autre étymologie. Le fichier de l’EKI contient 98 fiches. Certaines d’entre elles consignent des toponymes finniques transparents, qui ne nécessitent pas d’explication supplémentaire. Au total, 54 toponymes ont été retenus pour l’étude, 1 L’étude a été financée par la fondation Kone (Koneen säätiö, Finlande). Copyright © 2026 Simonas Noreikis. Publié par l’Institut de la langue lituanienne. Il s’agit d’un article en libre accès distribué selon les conditions de la licence Creative Commons Attribution, qui autorise l’utilisation, la distribution et la reproduction sans restriction sur tout support, à condition que l’auteur et la source originaux soient mentionnés. // Išleido Lietuvių kalbos institutas. Šis straipsnis yra atviros prieigos, platinamas pagal „Creative Commons“ priskyrimo licencijos sąlygas, leidžiančias neribotai naudoti, platinti ir atkurti turinį bet kokioje laikmenoje, nurodant autorių ir šaltinį. Reçu: / Gauta: 2026-02-14. Accepté: / Priimta: 2026-06-04. 1 composés d’appellatifs particuliers du dialecte estonien de Ludza ou de mots du sud de l’Estonie; les autres sont des toponymes lettons ou slaves adaptés. Les toponymes relevés dans Eesti murded IX et dans la LGIA peuvent être expliqués comme des noms de lieux particuliers du sud de l’Estonie. La majeure partie des toponymes estoniens étudiés n’a pas été conservée, car les Estoniens de Ludza étaient multilingues et employaient, dans l’usage d’une autre langue, la variante correspondante du toponyme dans cette langue. Avec la disparition de la langue estonienne, les variantes des toponymes dans cette langue ont également disparu dans la zone étudiée. MOTS ESSENTIELS: onomastique, toponymes, Latgale, Ludza, îlots linguistiques du sud de l’Estonie. 1. Introduction 1.1. Objectif Cette étude porte sur les noms de lieux du sud de l’Estonie dans la région de Ludza (Lutsi)2, à l’est de la Lettonie (Latgale). Elle vise à analyser leur étymologie et leur structure, en les comparant principalement aux toponymes de la langue du sud de l’Estonie. 1.2. Contexte historique de la Latgale La Latgale (Lv Latgale, Ltg Latgola) possède un contexte historique différent de celui des autres régions de Lettonie (voir Zubko–Melne 2018). À l’époque où la Latgale faisait partie de la République des Deux Nations, la région était appelée Livonie polonaise (Pl Inflanty Polskie). L’historien Gustaw Manteuffel (1879: 21) commence le premier chapitre de son magnum opus, Inflanty Polskie, par ces mots: « L’histoire ancienne de la Livonie polonaise est enveloppée d’une obscurité qu’aucune lumière n’a encore dissipée. La question de savoir si les Lettons furent les premiers habitants autochtones de cette région, ou si des tribus finniques déplacèrent la population locale lors des migrations de peuples, reste à ce jour sans réponse. »3 Depuis cette publication, archéologues et linguistes tentent de répondre à cette question, bien que de nombreux problèmes connexes demeurent irrésolus. Aujourd’hui, la langue locale de la région est le latgalien, dont le statut de dialecte ou de langue distincte fait encore débat (voir Stafecka 2025). Quoi qu’il en soit, le latgalien présente des traits phonologiques distincts et un vocabulaire spécifique par rapport au letton standard (par ex. Lv valoda ~ Ltg volūda « langue », Lv peldēties ~ Ltg maudoutis « nager ») et, en raison de ces différences, ces langues ne sont pas totalement intercompréhensibles. Contrairement aux autres régions de Lettonie, où le luthéranisme prédomine, le catholicisme est la religion dominante en Latgale. Cette région est multiculturelle depuis des siècles (Manteuffel 2020: 243). Outre les Latgaliens, une importante communauté polonaise y est présente. En raison de la proximité de la Russie et de la Biélorussie, on y trouve également des communautés russes et biélorusses. Parmi les habitants russophones, il existe des communautés de vieux-croyants orthodoxes, dont chacune possède un contexte historique différent de celui des autres Russes. En outre, des communautés lituaniennes se sont établies dans diverses parties de la Latgale, notamment dans le triangle Subate–Tiskādi–Sarja (Garšva 1989: 64). Il y avait également une communauté de langue du sud de l’Estonie, assimilée au XXeth siècle. 1.3. Contexte historique des Estoniens lutsi Les Estoniens de Ludza (Est Lutsi) vivaient dans la région entourant la ville de Ludza. Leur langue était une variété du sud de l’Estonie (Ariste 1963: 177). Outre le lutsi, le sud de l’Estonie comprend les variétés võro, seto et leivu (Kallio 2018). L’origine et la période d’arrivée des Estoniens lutsi restent incertaines. Le chercheur letton Saulvedis Cimermanis (2017: 9) mentionne trois hypothèses différentes: 1. Ils sont les descendants des anciens habitants finno-ougriens de la région, ethniquement mélangés, qui ont conservé leur langue pendant une longue période. 2 Pour le nom de la ville, la forme lettone Ludza sera utilisée, tandis que, pour le dialecte estonien, la forme Lutsi sera employée. 3 Traduit du polonais par l’auteur. 2 2. Ils venaient d’Estonie et, fuyant l’oppression de la noblesse allemande et le servage, trouvèrent refuge en Latgale, conquise par la Pologne, après la trêve d’Altmark de 1629; toutefois, il n’était pas facile de retourner en Estonie. 3. Ils étaient des paysans estoniens achetés ou échangés contre d’autres biens par des nobles polonais ou allemands, puis installés dans leurs domaines de Latgale. Outre ces hypothèses, on pense que les Estoniens sont arrivés dans la région de Ludza au début du 18th siècle, pendant la grande guerre du Nord (Ojansuu 1912: 23). Plusieurs vagues de migration ont amené des Estoniens en Latgale, ce qui explique la variation de leurs sous-dialectes (Balodis 2022: 45). Selon Petri Kallio, les Estoniens n’ont pas pu s’installer à Ludza avant la première moitié du 17th siècle, car les changements phonétiques survenus en estonien lutsi concordent avec ceux du sud de l’Estonie au milieu du XVIIeth siècle (par ex. terminaison du pluriel –d > –q, Kallio 2018: 113). Carte 1. Déplacement des Estoniens vers Ludza selon Heikki Ojansuu (1912: 21) (carte réalisée par Darya Donskaya) Des recherches récentes suggèrent qu’il pourrait également y avoir eu des établissements estoniens dans la région de Rēzekne (Balodis 2023). 2. Recherches antérieures sur les toponymes finniques de Latgale et points de départ de l’étude Dans son ouvrage Lutsi maarahvas, Oskar Kallas (1894: 31–33) consacre un paragraphe aux noms de lieux. Il affirme qu’un village estonien possède trois noms (voir l’Annexe 2): 1) le nom estonien originel; 2) un nom letton ou russe qui est soit a) une traduction directe, b) une adaptation, ou c) un nom originel sans rapport; 3) une forme estonienne secondaire dérivée du nom letton ou russe. H. Ojansuu (1912: 21–22) a relevé des parallèles (voir l’Annexe 1) entre les toponymes des régions de Ludza et de Vastseliina, indiquant des liens historiques et linguistiques, et a proposé que les Estoniens lutsi aient initialement migré depuis la région de Vastseliina. Les toponymes qu’il mentionne sont en grande partie les mêmes que ceux relevés par O. Kallas. En plus de comparer ces toponymes à ceux de la région de Vastseliina, il a également commenté les propositions originales d’O. Kallas. Les recherches ultérieures ne se sont pas strictement concentrées sur la région de Ludza; elles ont plutôt englobé l’ensemble de la Lettonie, ou du moins la Latgale. Dans les années 1920, le linguiste lituanien Kazimieras Būga a cherché des parallèles entre les toponymes lettons et finniques, et ses propositions étymologiques ont été citées dans les recherches ultérieures. En 1968, Marta Rudzīte a écrit un article intitulé Somugris̄kie hidronīmi Latvijas teritorijā, citant 247 toponymes de toute la Lettonie, dont 15 situés en Latgale et seulement 3 dans la région de Ludza. Dans les années 1970 et 1980, Antons Breidaks a mené des recherches approfondies sur les toponymes de Latgale (par ex. Влияние прибалтийско–финских языков на латгальские говоры Лудзенского района Латвийской ССР (En: L’influence des langues balto-finniques sur les dialectes latgaliens de la région de Ludza de la RSS de Lettonie, 1970), Прибалтийско–финские названия рек в Латгалии (En: Noms balto-finniques des rivières de Latgale, 1973a), Славянские названия рек в Латгалии (En: Noms slaves des rivières de Latgale, 1973b), Ezera nosaukuma S'īvers' etimoloģija (En: Étymologie du nom du lac S'īvers', 1983), Baltijas somu izcelsmes hidronīmi Latgalē (En: Hydronymes d’origine balto-finnique en Latgale, 1989)), ainsi que le chercheur letton américain Valdis J. Zeps (par ex. A critique of proposed Finnic hydronyms in Latgola (1977) et Pre-Latgalian hydronyms in East Latvia (Zeps, Rosenshield 1995)). Toutefois, l’essentiel des recherches s’est concentré sur les toponymes potentiellement finniques qui auraient probablement précédé la migration des Estoniens et même l’implantation balte. Un débat nourri s’est ensuivi, comme le montre l’article de V. J. Zeps de 1977, dans lequel il critiquait les étymologies proposées par M. Rudzīte (1968) et A. Breidaks (1970; 1973a), ainsi que la réponse d’A. Breidaks en 1989 aux remarques de V. J. Zeps (1977). Certaines des étymologies proposées par M. Rudzīte, A. Breidaks et V. J. Zeps ont ensuite été commentées par Bušs et Balode dans les années 2000 (par ex. Bušs, Balode–Anelauskaite 2005; Balode 2007; Balode, Bušs 2009). Des propositions étymologiques finniques figurent également dans les volumes du dictionnaire des toponymes lettons (LVV). 3. Méthodes et matériaux Cette étude utilise des méthodes historico-géographiques, d’onomastique des substrats et d’étymologie. Étant donné que l’hypothèse selon laquelle les Estoniens lutsi constitueraient une population déplacée est la plus largement acceptée, il est nécessaire d’appliquer des méthodes d’onomastique historique des peuplements. Denis V. Kuzmin (2014: 28) résume l’idée principale de l’onomastique historique des peuplements: une population migrante apporte de nouveaux toponymes dans sa nouvelle région d’installation, en utilisant les mêmes modèles constructionnels, lexicaux et sémantiques que ceux des toponymes de son ancienne patrie. Ce concept repose sur les travaux d’Eero Kiviniemi (1977; 1978). Par conséquent, une étude comparative de la typologie structurelle et sémantique des toponymes dans les langues de substrat ou dans les langues qui leur sont apparentées sera appliquée, afin d’identifier les modèles de dénomination et les motivations communs (Saarikivi 2007: 58). Ici, le terme « langue de substrat » désigne le dialecte estonien lutsi, tandis que les langues apparentées comprennent principalement les autres dialectes du sud de l’Estonie et les autres langues finniques. Enfin, comme certains des toponymes étudiés n’ont pas de signification transparente, il est nécessaire d’en trouver l’étymologie et la source 4 linguistique en les comparant aux appellatifs et aux noms propres des langues apparentées (autres langues finniques), ainsi qu’aux autres langues parlées dans la zone étudiée (letton, lituanien, russe, polonais, biélorusse). Comme l’étude porte sur des toponymes dans une langue minoritaire entourée d’autres langues (baltes et slaves), il est également essentiel d’examiner l’influence potentielle des langues dominantes sur les toponymes de la langue minoritaire. Une méthode d’onomastique de contact sera donc employée. Berit Sandnes (2016) décrit les phénomènes d’adaptation des noms (par ex. phonologique, morphologique, sémantique et lexicale) et de traduction qui se produisent lorsqu’un nom propre est transféré d’une langue à une autre. Les constructions des toponymes estoniens lutsi sont analysées en les comparant à d’autres toponymes finniques (finnois et estoniens), à l’aide des travaux d’E. Kiviniemi (1971; 1975; 1977; 1978), qui décrivent la toponymie finlandaise, et de Eesti murded ja kohanimed (EmjK) pour les toponymes estoniens. Le matériel de cette étude provient de diverses sources. La première source est constituée de la littérature scientifique antérieure, qui identifie les toponymes finniques possibles de la région de Ludza et dont les propositions étymologiques sont brièvement examinées. La principale ressource de cette étude est le fichier de cartes toponymiques de l’Institut de la langue estonienne (EKI kohanimekartoteek), qui contient 98 fiches de toponymes estoniens lutsi. En outre, un nom propre sera tiré de Eesti murded IX, qui comprend des transcriptions d’enregistrements en estonien lutsi et leivu. Ce toponyme a été choisi parce qu’il n’était mentionné ni dans les recherches antérieures ni dans le fichier de cartes. Dans cette étude, les toponymes du fichier de l’EKI et d’autres sources seront comparés aux toponymes de la région historique de Võrumaa sur la base des ouvrages et sources suivants: a) la thèse de doctorat d’Evar Saar, Võrumaa kohanimede analüüs enamlevinud nimeosade põhjal ja traditsioonilise kogukonna nimesüsteem (En: Une analyse des noms de lieux de Võrumaa fondée sur les éléments onomastiques les plus fréquents et sur le système de noms de la communauté traditionnelle, 2008), fournit les formants onomastiques les plus courants du système de dénomination de Võrumaa, ce qui aide à identifier des formants similaires dans les noms présentés dans le fichier de cartes de l’EKI, b) la Kohanimeandmebaas (KNAB), base de données estonienne des noms de lieux, permet de rechercher des toponymes et fournit leur emplacement exact en Estonie, c) l’Eesti kohanimeraamat (EKNR), ouvrage estonien consacré aux toponymes, présente les toponymes estoniens accompagnés de leurs explications étymologiques, d) l’Eesti murrete sõnaraamat (EMS) et le Väike murdesõnastik (VMS), dictionnaires des dialectes estoniens, expliquent le sens des toponymes formés à partir d’appellatifs dialectaux particuliers du sud de l’Estonie. e) l’Ajaloolise Võrumaa kohanimede andmebaas (AVKA), base de données des noms de lieux de la région historique de Võrumaa, qui documente l’usage vernaculaire des noms de lieux en võro tel qu’il a été recueilli auprès des habitants locaux lors de travaux de terrain menés dans les années 1990–2000. Étant donné que la zone étudiée se trouve en Lettonie, des ressources lettones pertinentes seront également utilisées. Les principales sources lettones comprennent: a) la base de données toponymique de l’Agence lettone d’information géospatiale (LGIA), qui permet aux utilisateurs de rechercher des toponymes et de trouver leur emplacement exact sur les cartes de Lettonie. Malheureusement, elle présente l’inconvénient suivant: bien qu’il soit possible de rechercher des noms, il n’est pas possible de sélectionner un emplacement précis sur la carte pour afficher le nom du lieu choisi, b) les huit volumes du LVV, qui fournissent les toponymes lettons accompagnés de propositions étymologiques possibles, c) la base de données des noms de famille lettons (LU) apporte des informations sur les étymologies possibles de noms de famille qui ont pu influencer la formation des toponymes. L’étymologie des noms de famille peut modifier considérablement le sens des toponymes, d) le fichier de cartes toponymiques lettonnes de l’Institut de la langue lettone, e) les cartes de Lettonie des XVIIIth et XIXth siècles, consultables sur vesture.dodies.lv. 5 4. Analyse 4.1. Quelques étymologies issues de recherches antérieures 4.1.1. Auneja (rivière), Aunejis azars (lac) A. Breidaks (2007 [1989]: 385) compare Auneja et Aunejis azars avec le finnois Ounasjoki et Ounasjärvi, situés dans le nord de la Laponie. Terho I. Itkonen (1920: 49) relève la forme same áv́dnesjohka et la met en relation avec Aunus (russe Олонец), bien que Jalo Kalima (1942: 161–163) souligne que l’étymologie de Aunus soit problématique. Alors que les hydronymes commençant par Aun sont relativement courants dans le domaine finnique septentrional, ils ne sont pas attestés dans l’aire finnique méridionale, y compris en Estonie. D’un point de vue aréal-typologique, cela affaiblit la comparaison entre Auneja et les toponymes finniques comportant Aun. À propos, Aunus (carélien livvi Anus, russe Олонец⁴) avait probablement à l’origine la forme *AInroot, qui a évolué en Aun sous l’influence du vepse (alternance l > u, p. ex. finnois Fi pelto ~ vepse pöud « champ »). Dans le LVV (I 54–55), de nombreux toponymes en Aun sont répertoriés dans différentes parties de la Lettonie (Courlande et Vidzeme) et sont rattachés à l’appellatif letton auns « bélier ». À première vue, cette explication semble moins convaincante pour la Latgale, où le mot correspondant est vucyns. Pour cette raison, Auneja ne peut pas être directement associé au groupe toponymique en Aun. Toutefois, la présence de noms de lieux tels que Auni (ferme) et Aunāži (poste forestier) en Latgale (Zeps 1984: 28) indique que la racine Aun n’est pas totalement absente de la région. La tentative d’A. Breidaks de proposer une étymologie finno-ougrienne pour Auneja a peut-être été motivée par cette divergence dialectale (vucyns contre auns). Néanmoins, la comparaison proposée reste peu convaincante. La présente étude vise à examiner minutieusement l’étymologie finno-ougrienne, et cette hypothèse doit être considérée comme improbable. La formulation d’une étymologie alternative nécessiterait une analyse plus détaillée et dépasse donc le cadre de cette étude. L’origine de Auneja et son éventuel lien avec Auni et Aunāži devraient être étudiés séparément, en tenant compte de formes historiques telles que Ayūhu (village) et Ayuņa (rivière), attestées sur des cartes russes de l’époque tsariste (dodies.lv). 4.1.2. Ņukšu ups’ (rivière), Ņukši (village) A. Breidaks (2007 [1989]: 380) compare Ņukšu ups’ au same njučká « cygne », ce qui peut sembler logique à première vue, tant sur le plan phonologique que sémantique. Toutefois, cette comparaison est incorrecte, car les cognats de l’appellatif same commencent par j (SES; UEW) (cf. finnois joutsen, komi et oudmourte jos). La forme same constitue plutôt une exception; dans les autres mots finno-ougriens à j initial, les cognats same conservent également le j (par ex. finnois jää ~ same jiehkŋa). Ainsi, la comparaison avec le same njučká n’est pas justifiée. Néanmoins, le toponyme Ņukši mérite toujours d’être considéré comme finno-ougrien, malgré la comparaison erronée d’A. Breidaks. Il convient de noter que des toponymes en Ņukš se rencontrent dans d’autres régions finniques de Lettonie, notamment dans les régions krévinienne et livonienne (voir la Carte 3). Avant d’analyser et de comparer davantage ces noms, il importe d’examiner les formes historiques de Ņukši et de déterminer si le nom de la rivière ou celui du village est premier. Ņukšu ups’ semble être un nom secondaire dérivé du nom du village. Il désigne un segment de la rivière Pilda entre le lac Pilda (Pildas ezers) et le Grand Lac de Ludza (Lielais Ludzas Ezers). Ce segment est également attesté sous les noms Pilda, Ņukša, Ilža, et Isnauda (LĢIA), ce dernier étant lié à un village du même nom. Le nom premier est donc ici celui du village, Ņukši, qui est indiqué sur certaines cartes sous la forme Ņukši (Zeps 1984). Les toponymes *Ņukš-/Ņukš peuvent être comparés à l’estonien nugis « martre » ou au finnois *Nois-/Noki-, que l’on rencontre dans la toponymie finlandaise mais qui n’est pas conservé comme appellatif (SES s.v. nокko; EES s.v. nugis). Un autre appellatif letton à prendre en considération est *nuka/*ņuka/nuks (ME), qui signifie « un gros morceau de pain en forme de coin; ⁴ Sur l’étymologie d’Олонец, voir également D. V. Kuzmin (2021: 52), qui propose une origine same (*ölō « eaux de crue » + suffixe -nčē → *ölōnčē → Олонец), ce qui rendrait une étymologie finnique d’Auneja encore moins certaine. 6 également un morceau de fromage ou de beurre; une motte » et possède un équivalent en livonien nukā, en estonien nukk « id.; sommet, extrémité ». V. J. Zeps (1962: 157–159) l’a marqué comme emprunt finnique en letton. Toutefois, il est limité aux régions de Vidzeme, de Courlande et de Sémigalie et ne se rencontre pas du tout en Latgale. L’appellatif nukk est utilisé dans tous les dialectes estoniens (VMS), mais, dans les toponymes, il n’apparaît que comme élément générique de noms de lieux composés (par ex. Mõtsa-nukk). Par conséquent, si l’on veut proposer une étymologie finnique, un appellatif plus approprié serait nugis, qui possède les variantes nukas, nugus et nukus dans les dialectes du sud de l’Estonie. En outre, dans un autre îlot linguistique estonien (Kraasna), il existe un village nommé Ночево, qui portait auparavant un autre nom, Hiokuu (SnprRI 2016). En résumé, bien que la comparaison avec le same Sámi njukččā soit erronée, la possibilité d’une étymologie finnique reste digne d’être examinée, en tenant compte de l’appellatif nugis et du toponyme Нокоми dans l’îlot linguistique de Kraasna. Carte 2. Les toponymes *Nukš-/Nukš dans les régions finniques de Lettonie (carte réalisée par D. Donskaya) 4.1.3. Pilda, Pylda (domaine, rivière et lac) Les linguistes lettons M. Rudzīte (1968: 189) et A. Breidaks (1970: 162; 1973a: 100) considèrent que le nom de ce lac est un emprunt à l’estonien. A. Breidaks a suggéré que l’oïkonyme Pilda muiža dérive de l’estonien põldemõis (< Est põld « champ » + mõis « domaine »). Cette explication semble plausible du point de vue sémantique. Le lien entre Pylda et põld can be logically substantiated, as the vowel õ in Lutsi Estonian is pronounced as y, which is also present in Latgalian, suggesting that the term was borrowed from Lutsi Estonian. However, V. J. Zeps (1977: 432–433) noted that the estate of Pilda existed before the 18th century, as G. Manteuffel (1879: 154) mentioned that the estate was under rule in 1572. V. J. Zeps proposed two possibilities: (a) the name predates the arrival of the Estonians, or (b) Estonians were present in the 16siècle (la même question se pose pour le nom susmentionné Nukši, Zeps 1977: 431). Selon O. Kallas (1894: 32), le nom Pylda n’était pas utilisé à l’origine par les Estoniens, mais fut ensuite adopté dans l’usage estonien sans autre explication. 7 Comme indiqué précédemment, le lien entre Pylda et põld semble logiquement fondé. Toutefois, des objections sémantiques se posent. Les recherches antérieures n’ont pas tenu compte du fait qu’en estonien du Sud, le mot finnique autochtone nurm est plus couramment employé pour « champ » que l’emprunt germanique põld (en livonien, seul nůrm est utilisé, et il n’existe pas de cognat du finnique *pelto). La comparaison des termes désignant la « perdrix grise (Perdix) » en estonien du Nord et en estonien du Sud révèle cette différence. La forme d’estonien du Nord põldpüü utilise põld, tandis que l’estonien du Sud emploie nurm pour former le terme équivalent nurmpüüi. Ainsi, si les noms du lac, de la rivière ou du domaine avaient été attribués par des locuteurs de l’estonien du Sud, ils auraient probablement été formés avec l’appellatif nurm. Cette observation peut raisonnablement étayer l’affirmation d’O. Kallas (1894: 32) selon laquelle Pylda n’a pas été nommé par des Estoniens et suggère que la possibilité (a) de V. J. Zeps (1977: 433) est plus probable. Même si les Estoniens étaient arrivés plus tôt, le toponyme aurait probablement été créé à l’aide de l’appellatif nurm. Cela implique que, si le nom est antérieur à l’arrivée des Estoniens, il aurait une autre étymologie. Il ne faut pas écarter l’étymologie baltique, d’autant qu’August J. Bielenstein (1892: 17) mentionne Pylda sans argumentation comme nom propre letton. À première vue, on pourrait l’associer au lt pilti (« verser »), au lv pilēt (« goutter »), et aux racines baltes *pilnas (« plein »), *pild- (« remplir »). Cependant, cette comparaison semble problématique, car la toponymie baltique ne connaît aucun hydronyme présentant le radical pild-. Si le radical était pil au sens de « verser, goutter », le sens du suffixe -da resterait obscur, car celui-ci n’est pas productif dans la toponymie baltique. Il convient de noter que, dans la région de Leivu, il existe une rivière nommée Piluppe, appelée en leivu Põllupi. Daina Zemzare (1940: 80) suggère que l’élément pil résulte de l’assimilation de ln > ll dans le dialecte latgalien local (p. ex. piln- > pill- > pil-), comme dans le lv pilns « plein » et le ltg pylns. La forme leivu, Põllupi, a peut-être été adaptée en raison de sa similarité phonétique avec l’estonien põld ~ põllu. Ainsi, Pilda pourrait également être lié au lv pilns « plein » ou au lv pildīt « remplir ». En Lettonie, le nom de famille Pildaus est attesté en Vidzeme, bien que son origine demeure inexpliquée (LU). Enfin, dans la paroisse de Rõuge, il existe un lac nommé Põldalotso järv (KNAB), qui possède d’autres formes d’estonien du Nord, telles que Põldala ou Põldealane (KNR). Cette dernière semble être une forme complète, tandis que les autres paraissent elliptiques. Põldealane combine les éléments põlde « champ (pl. GEN) » + NEst alane / SEst alanõ « lieu, zone ou espace situé sous ou près de quelque chose ». Ainsi, bien que nurm soit plus largement employé, põld demeure un appellatif productif en estonien du Sud. Quant à son éventuel lien avec Pilda, on pourrait postuler qu’il s’agit d’une forme elliptique d’un toponyme contenant les éléments Põlde et un autre élément initial qui aurait ensuite disparu. Quoi qu’il en soit, l’association de Pilda avec la racine põlde représente la meilleure explication étymologique disponible, car aucune autre étymologie bien fondée ne peut être trouvée. Une étude plus approfondie de l’étymologie de Pilda pourrait aider à déterminer laquelle des possibilités de V. J. Zeps (1977: 433) est la plus probable: (a) le nom est antérieur à l’arrivée des Estoniens, ou (b) les Estoniens étaient déjà présents au XVIe siècle. Les arguments solides en faveur de l’étymologie sud-estonienne, associés à la faiblesse des arguments en faveur de l’origine baltique, suggèrent une probabilité plus élevée de (b). Toutefois, la clarification de la date d’arrivée des Estoniens dans la région de Ludza mérite une étude distincte afin d’examiner davantage cette question. Je propose une possibilité (c): Pilda pourrait avoir porté un autre nom avant l’arrivée au XVIIIe siècle, bien que cela nécessite également des recherches supplémentaires. 4.1.4. Rauzu azars (lac), Rauzi (village) L’étymologie finnique de Rauzi (ainsi que du nom de rivière Rauza en Vidzeme) a été proposée par K. Būga (1961: 562), qui l’a comparé à l’appellatif estonien rõusk (gén. sg. rõusa) et à rõuzane, rauzane, raus k ane, signifiant « sol gelé bosselé, glace mamelonnée brisée et entassée ». La proposition de K. Būga a été soutenue par A. Breidaks (1970: 162; 1977: 29; 1989), mais critiquée par V. J. Zeps (1977: 434). Plus tard, Benita Laumane (1996: 216) a soutenu l’hypothèse d’une étymologie finnique pour les toponymes de Vidzeme, tout en 8 proposant une étymologie baltique (cf. lt rauzis « terre creusée », etc.). Ces propositions ont été résumées dans LVV (VI 122). Il est essentiel de relever le problème de la comparaison avec l’estonien rõusk, rõusane, etc. Il s’agit de formes dialectales (EKSS) employées dans le dialecte occidental de l’estonien du Nord (EMS; VMS), tandis que les toponymes Rõusa et Rõuste se trouvent dans la région de Pärnumaa, associée au dialecte susmentionné. Dans les régions de Ludza et de Vidzeme, on parlait principalement l’estonien du Sud. Par conséquent, la comparaison avec rõusk est inadéquate du point de vue aréologique et typologique. Une étymologie baltique paraît plus convaincante. Dans la base de données lettone (LU), le village de Raužu ciems (Rauzi) est comparé au nom de famille lituanien Rauza (< rauzа « personne qui pleure, qui se lamente »). 4.1.5. Soidu ezers (lac), Soidi (village) M. Rudzīte (1968: 191) compare Soidu ezers à Coūda, en Carélie, qui, selon Max Vasmer (1934: 56), est d’origine finnique et apparenté à l’hypothétique Soitojoki. A. Breidaks (1970: 162; 1977: 29) a soutenu cette proposition. V. J. Zeps (1977: 434) n’y voyait pas d’objection, mais a relevé que le nom du lac était secondaire par rapport au nom du village Soidi. A. Breidaks (2007 [1989]: 386–387) n’a pas rejeté cette possibilité. Toutefois, la comparaison avec Coūda et l’hypothétique Soitojoki est douteuse. Quant à Coūda, ce nom est peut-être finnique, mais phonétiquement modifié (ou > oi, cf. Лоűka < Louhi) et lié à des hydronymes caréliens tels que Čod̄ogepo et Coōda (< finnique sou̯t- « ramer ») (communication personnelle avec la chercheuse en toponymie carélienne Irma Mullonen). Dans LVV (VII 10), une comparaison a été proposée avec le sud-estonien soine « marécageux » (génitif soidsõ) (cf. Soitsejärv près de Tartu), mais elle ne semble pas plausible, car la forme lettone attendue dans ce cas serait *Soicu ez. ou *Soici. En définitive, le nom du lac Soidu ezers dérive probablement du nom du village Soidi, lequel pourrait à son tour avoir été nommé d’après un anthroponyme (Zeps 1984: 468). Le nom de famille Soida est relativement courant dans la région étudiée et peut être comparé au nom de famille lituanien Saidys (LU). 4.2. Fichier de fiches de l’EKI Le fichier de fiches de l’Institut de la langue estonienne (Eesti keele instituut, EKI) contient 98 fiches présentant des toponymes lutsi en estonien (certaines fiches sont répétées; voir l’Appendice 3). Une part importante de ces fiches est transparente, c’est-à-dire que le sens de leurs éléments génériques et spécifiques est clair, ce qui correspond à la toponymie finnique typique (cf. Kiviniemi 1975; EMjK). Certaines entrées comportent des éléments nettement sud-estoniens. Les toponymes du fichier comprennent les éléments génériques suivants: • järv « lac » (3) • jõgi « rivière » (1) • küla « village » (15) • kerk « église » (1) • kivi « pierre, bloc erratique » (2) • kraav « fossé, canal » (1) • late « source » (3) • lump « petite mare, dépression » (1) • mäe « colline (gén.), tertre (gén.) » (3) • mägi « colline, tertre » (10) • mõts « forêt » (2) • mõiza « manoir » (1) • niit « prairie » (8) • ots « extrémité, pointe » (2) 9 • saar « île » (2) • sild « pont » (1) • suu « marais » (6) • tsopp « coin, butte » (2) • tük « morceau, parcelle de terre » (1). La plupart de ces éléments génériques sont communs dans toute l’Estonie. Certains de ceux qui sont énumérés ici apparaissent sous leurs formes phonologiques sud-estoniennes (p. ex. külä vs. küla, mõts vs. mets, mõiza vs. mõis, suu vs. soo, tsopp vs. sopp). Parmi les noms transparents susmentionnés figurent Kraaviots, Mõtsküla, Saarõmägi, and Suur niit. Le sens de ces toponymes est clair et ne nécessite pas d’explication supplémentaire. Leur répartition dépasse également l’aire linguistique sud-estonienne; on les trouve dans d’autres régions d’Estonie et dans d’autres territoires de langues finniques. Par conséquent, seuls les noms spécifiquement associés à l’aire sud-estonienne ou à la région de Ludza sont examinés plus loin. Il convient de noter que ces toponymes ne sont plus employés dans la vie quotidienne, puisque la langue estonienne lutsi est éteinte. Nombre de ces toponymes avaient probablement des versions lettones correspondantes, de sens similaire. Par exemple, dans le fichier de fiches de l’EKI, Kahrusuu est traduit par Loču pūrs (« marais de l’ours »), ce qui rend difficile de déterminer de quelle langue provient la traduction. 4.2.1. Habahaja jõgi (#1) Cette rivière dérive de habah(h)ama « bruire, gronder » (EMS). La fiche fournit l’explication et keväjä hapa « ce qui bruisse au printemps ». Ce nom est intéressant pour deux raisons: 1) il est formé au moyen d’un participe présent actif, et 2) la forme participiale dérive d’un verbe attesté uniquement dans le dialecte de Ludza (EMS). Les noms de lieux formés à partir d’un participe sont largement répandus en Finlande, notamment pour les verbes exprimant un son (voir Kiviniemi 1971: 58–59). Dans l’aire de la langue estonienne, ces formations sont moins courantes, mais elles existent (EMjK 287). 4.2.2. Ando suu (#2) Ando suu (Laizāni) peut être comparé à Ando (un village non officiel) dans la paroisse de Rõuge, et à Andu (une ferme) à Pedāmāe, près d’Otepää (KNAB). Ces toponymes sont liés au nom de personne Ando ~ Andu, variante de Anton ou d’Andreas (Saar 2008: 151). 4.2.3. Hatamägi (#3), Hatasuu (#4) Ces noms peuvent être mis en relation avec hatt: hata- « chienne ». Pour Hatamägi, un nom russe Сучья гора est mentionné; il s’agit probablement d’une traduction littérale en russe (ou inversement). Selon le KNAB: Hatapalo (un lieu) se trouve dans la paroisse de Räpina, Hatapalu (un village non officiel) dans la paroisse de Rõuge, et Hatajāru (ou Umbjāru) près de Värska. Tous ces lieux sont situés dans l’aire linguistique sud-estonienne. 4.2.4. Havvagu suu (#5) Havvagu suu peut être comparé à Savihavvamägi (Setu), Süvahavva (Räpina), Süvahavva soo (Põlva), Tõrvahavva (Põlvalv), Süvahavva (Räpina), Tõrvahavva (Põlva) (KNAB). Tous ces lieux se trouvent dans l’aire linguistique sud-estonienne. Havva est la forme génitive de haud « tombe; fosse » (cf. l’estonien standard haud: haua-). Dans le cas de Havvagu, la terminaison -gu reste obscure; elle pourrait refléter l’ellipse d’un second élément (peut-être havva-augu < auk « fosse »?). 10 4.2.5. Baaba suu (#6) Ce toponyme emploie l’appellatif dialectal de l’estonien lutsi baaba « (vieille) femme » (Kallas 1894: 135) (< pl. rus. baba « id. »). 4.2.6. Greek­i k (#7) Le nom letton n’a pas d’étymologie finnique proposée. La forme lettone est Greči, et dans LVV (I 319), elle est comparée aux appellatifs suivants: greči « une sorte de lin » ou grečis « vieil homme faible ». 4.2.7. Jiumägi (#10), Jiustuu (#11) L’élément jiu est une forme génitive de jõgi. Le génitif jiu se rencontre dans les dialectes de Ludza, de Kraasna et de Seto (EMS). 4.2.8. Kannistõ niit (#16) Kannistõ est l’équivalent sud-estonien du nord-estonien kännustik « zone de coupe à blanc » (EMS; VMS). En finnois, l’appellatif dialectal kannisto est largement employé dans la formation de noms propres (SMS; Nimisampo). 4.2.9. Keegu mõts (#17) Le sens de Keegu mõts n’est pas clair. Selon le fichier de fiches, un informateur âgé en connaissait autrefois le sens, mais sa fille ne le savait plus; elle se rappelait seulement l’expression « är läts Keegu mõtsa » (« ils sont partis vers la forêt de Keegu »), qu’elle interprétait comme signifiant « je ne sais pas où ils sont allés ». Il est difficile de trouver une étymologie lettone ou slave convaincante. Une comparaison estonienne pourrait être recherchée dans le nom de ferme Keegu, enregistré dans le KNAB sous la forme Keigu, situé près de Türi. Cependant, cette comparaison est problématique, puisque Türi se trouve hors de l’aire de parler sud-estonienne, ce qui limite sa pertinence pour le contexte estonien lutsi. Un adjectif keigu est attesté dans le sous-dialecte d’Urvaste avec le sens « prétentieux, frivole » (EMS). Si Keegu représente une variante de Keigu, le nom de la forêt pourrait être lié à un nom de personne, bien que cela demeure incertain. Il est toutefois également possible que Keegu mõts ne soit pas un toponyme originel, mais plutôt une formation secondaire et plaisante. L’expression « är läts Keegu mõtsa » pourrait refléter une forme abrégée ou déformée de quelque chose comme är läts kiä-kõhe mõtsa (« est parti vers la forêt de qui-sait-où »), c’est-à-dire une expression évasive ou adressée aux enfants. Dans ce cas, Keegu mõts serait une réinterprétation plutôt qu’un véritable nom de lieu. 4.2.10. Kirbaniküla (#18), Kirbu k (#19) Ce nom est comparable à Kirbu (région de Vastseliina – Ojansuu 1912; Valga, Rõuge – EKNR). La forme lettone est Šķirpāni, qui pourrait être la forme originale, tandis que Kirbaniküla a été phonologiquement adapté à l’estonien. Kirbu pourrait également être une forme estonienne secondaire, issue d’associations avec le nom dont étaient originaires les ancêtres des Estoniens lutsi. Šķirpāni provient probablement du nom de famille Šķirpāns, rare mais spécifiquement répandu en Latgalia, comme l’a relevé V. J. Zeps (1984: 508). 4.2.11. Kiriväkitsõ (#20) (Raibakozi) Kiriväkitsõ est également attesté sous la forme Rääbakoza en russe (Райбакозы) et Raibakozi en letton. Selon O. Kallas (1894: 31), la version originale était estonienne et fut ensuite traduite en letton. H. Ojansuu (1912: 21) exprime une opinion différente. Toutes les versions sont 11 des composés ayant le même sens (lv raibs « tacheté » + kaza (ltg koza) « chèvre »; SEst kirju « tacheté » + kits « chèvre »). Selon O. Kallas, Räabak oza était une forme déformée de Raibakozi, mais elle pourrait aussi être liée au mot russe рябой « tacheté » + коза « chèvre ». Dans LVV (VI 46), Raibakozi est comparé à l’appellatif estonien raibakas « charogne ». Cependant, cet appellatif n’est pas du tout employé en estonien du Sud et, en estonien du Nord, il est pratiquement limité aux dialectes insulaires (estonien Saarte murred). En outre, il n’est pas employé comme nom de famille (Nimede Statistika). Cette comparaison semble donc inadéquate. Dans le LU, on trouve l’information selon laquelle le rare nom de famille Raibkazs (lv raibs « tacheté » + kaza « chèvre ») est répandu dans la paroisse de Veclaicene, région disputée entre la Lettonie et l’Estonie pendant l’entre-deux-guerres en raison de sa population mixte. La paroisse de Veclaicene se trouve près de la région de Leivu et borde la paroisse de Rõuge en Estonie, ce qui l’intégrait à l’aire de parler sud-estonienne. Dans la paroisse de Veclaicene, les formes suivantes ont été relevées: Raibekazs, Raibkazs, Raibekas, Raibakas, Raibkaza. L’étymologie lettone paraît plus plausible. 4.2.12. Kujari niit (#24) Le sens de Kujari demeure inexpliqué. 4.2.13. Kukli (#25) Le nom lutsi Kukli est probablement une forme secondaire, adaptée phonologiquement à partir du nom de localité russe Kukujeva. Selon cette interprétation, Kukli reflète une dérivation abrégée et phonétiquement réduite au sein du système de dénomination lutsi. H. Ojansuu (1912: 21) avait auparavant comparé ce nom à Kuklaiste dans la région de Vastseliina. Cette comparaison se retrouve également dans des interprétations ultérieures de la forme Kuklase (cf. l’antérieur Kuklaiste), qui a été mise en relation avec l’appellatif kuklanõ « fourmi » (EKNR). Cependant, ces comparaisons fondées sur l’estonien semblent secondaires dans l’analyse actuelle, puisqu’elles ne rendent pas compte de la dérivation plus directe à partir de la base russe Kukujeva. 4.2.14. Kunnu suu (#27) En estonien du Sud, kond/kund signifie « terrain forestier impropre à l’exploitation », et apparaît dans des noms tels que Meenikunnu suu près de Räpina, qui comprend l’élément kund (EKNR). 4.2.15. Kupta niit (#28) Le sens de Kupta demeure inexpliqué. 4.2.16. Kõivola suu (#30) Kõivola suu peut être interprété comme un composé de l’appellatif sud-estonien kõiv « bouleau » (cf. l’estonien du Nord kask) et de l’élément -la. L’EKNR renvoie à des toponymes tels que Kõivuküla et Kõivu dans la région de Tartu, ainsi qu’à Kõivsaare dans la région de Vastseliina. La forme contient le radical génitif Kõivo (Saar 2008: 95) et le suffixe -la, qui désigne un lieu ou pourrait représenter une forme elliptique d’autres éléments (p. ex. -jala, -küla) (EMjK 278–279). Le suffixe -la se rencontre également largement dans la toponymie finnoise, p. ex. Koivula, Metsälä, Tervola. Toutefois, dans la toponymie sud-estonienne, une structure comme Kõivõalonõ « bouleau.GEN.PL + sous » est bien attestée, avec des parallèles dans des microtoponymes récurrents du Võrumaa (p. ex. les formes abrégées Kõivalonõ, Kõivalamägi, cf. Haapalamägi « tremble+sous+colline »). Ainsi, le nom peut aussi être reconstruit comme Kõivala suu, signifiant « marais sous les bouleaux ». Cette interprétation est étayée par des formations comparables dans l’AVKA, telles que les noms de fermes Kõivõalodsõ (Kanepi, Põlva) et Kõivõlamägi (Urvaste), ainsi que par le toponyme d’Ihamaru Kõivualutse laadapäev (Kanepi). 12 4.2.17. Väiku-Käpsi (#34) Pour une raison quelconque, le titre principal est écrit Käpsi, alors que le titre secondaire devrait être Tsäpsi. Ce nom pourrait dériver d’un nom de personne formé à partir du verbe tsäpsmä « gifler, claquer ou mordre un morceau » (EKNR). 4.2.18. Laizeni (#35) Nom de famille courant en Latgalia, peut-être d’origine allemande (LU). Aucune étymologie finnique n’est proposée. 4.2.19. Laudjärv (#36) Laudjärv sonne très estonien, mais constitue en réalité une forme fortement estonisée de Laudari (dans LVV (II 269), il est indiqué sous la forme Lauderi). Il s’agit d’un exemple d’adaptation lexicale. On ne trouve pas en Estonie de noms de lacs tels que Laudjärv, ce qui souligne la difficulté à trouver un formant sémantiquement cohérent Laud- (est. laud, « table »). Le nom du lac est secondaire et dérive du village de Laudari, probablement issu d’un nom de personne (nom de famille). Laudars ou Lauders est l’un des noms de famille les plus courants dans cette région, mais aucune proposition étymologique n’existe (LU). 4.2.20. Lavadina k (#37) Il s’agit potentiellement d’un emprunt au slave, dont la forme de base serait Slobodka, adapté en forme finnique. 4.2.21. Lubanakõnõ (#38) En Latgalia, il existe un grand lac nommé Lubāns et plusieurs lacs plus petits portant la forme diminutive Lubonenš (LĢIA). Celui-ci pourrait appartenir au même groupe que la version estonienne contenant le suffixe diminutif -kõnõ. 4.2.22. Längämägi (#39) L’élément spécifique längä n’est pas clair, car il peut signifier « trop sucré » et être associé à un mauvais goût (EMS). Il ne peut donc pas être mis en relation avec le paysage. 4.2.23. Lütka-uju (#41) L’élément Lütka demeure obscur; on pourrait provisoirement le comparer au russe Лю́тка « Lestes » (un genre de demoiselles). Le sens de Uju est également incertain. Il existe toutefois des parallèles à Karula, où l’on trouve l’hydronyme Uju oja. Selon l’AVKA, on ignore si le nom original était simplement Uju, fonctionnant comme hydronyme à élément unique, auquel oja aurait été ajouté ultérieurement dans le nom officiel Ujuste oja. Cela suggère que Uju pourrait être un hydronyme indépendant plutôt qu’un dérivé de oja « ruisseau ». 4.2.24. Murumäe (#43) Murumäe peut être comparé à muru « herbe dense ». L’emploi de la voyelle -u dans la deuxième syllabe est remarquable; en estonien du Sud, y compris en estonien lutsi, la forme attendue serait muro. Toutefois, des variations de cette voyelle finale ont été observées en lutsi, comme l’a signalé August Sang (1936: 99, manuscrit inédit), p. ex. nägü ~ nägo « visage » et 13 valluz ~ valloz « douloureux ». Cela suggère que la forme muru pourrait refléter une variation dialectale plutôt que nécessiter une explication distincte. 4.2.25. Mustkopts zimnik (niidü) (#44) Le nom Must signifie « noir » + kopts (?, l’élément zimnik étant dérivé du russe зимник « route d’hiver ». La signification de -kopts demeure obscure. 4.2.26. Nerza (#47, #48) A. Breidaks (2007 [1989]: 386) a proposé de comparer le nom Nierzys azars à un nom de rivière finnique Nyrza dans l’oblast d’Arkhangelsk (avec un point d’interrogation). Malheureusement, il n’a pas fourni de références, ce qui empêche de retrouver les textes traitant de l’étymologie de la rivière russe. 4.2.27. Paidera’ (#51) La fiche compare ce toponyme à Paidra dans la région de Võro (Estonie). Selon l’EKNR, Paidra dérive d’un nom de personne (Paide/Paydew), adapté ultérieurement en Paider sous l’influence allemande. L’étymologie de ce nom de personne demeure incertaine (EKNR). En Lettonie, notamment à Vidzeme et en Latgale, le toponyme Paideri est attesté et associé au nom de famille Paiders. Dans le LVV (III 48–49), des comparaisons sont établies avec le livonien pai (pl. paid) et le mot estonien pai signifiant « cher », ainsi qu’avec le nom de ville estonien Paide. Dans LU, deux interprétations sont proposées: dans la section consacrée à Vidzeme, Paiders est mis en relation avec l’estonien Paidra/Paidre et le toponyme Paidra, tandis que dans la section consacrée à la Latgale, il est associé au polonais pajda signifiant « morceau de pain ». Cette dernière explication est discutable; bien que pajda apparaisse dans la formation de noms de famille polonais (Pajda, Pajdzik, Pajdowski), la forme Paider n’est pas attestée (ISNwP). En outre, la comparaison avec le livonien paraît peu plausible. Le cognat estonien attendu du liv. pai est paju- (avec pai seulement dans certains dialectes, notamment celui de Ludza), et pai « cher » n’est pas productif dans la formation anthroponymique ou toponymique. De plus, les toponymes Paideri ne sont pas situés dans l’ancien territoire livonien, mais dans les zones finniques de Leivu et de Ludza. Un lien avec Paide (comté de Järva) paraît également improbable. Le nom Paide est solidement établi comme dérivé de paas: pae « calcaire », ce que corroborent des formes étrangères parallèles signifiant « pierre blanche » (EKNR). Comme les noms Paider apparaissent en dehors de la région calcaire du nord de l’Estonie, cette étymologie ne peut pas être retenue. En résumé, bien que le sens de Paidera demeure obscur, sa répartition dans les régions de Leivu et de Ludza, ainsi que l’absence d’explications lettonne, allemande ou polonaise convaincantes, plaident en faveur d’une origine anthroponymique finnique (estonienne). 4.2.28. Pargi (#56) (#57) (Borovaja) Le nom du village russe Borovaja semble être à l’origine de Pargi küla. Dans ce cas, la forme Pargi peut être interprétée comme une adaptation au nominatif pluriel, tandis que Parke pourrait représenter une forme au génitif pluriel. Une évolution comparable s’observe dans la zone frontalière sud-estonienne et russe, où le russe Borok se reflète dans les usages sud-estonien et allemand sous la forme Porka, comme dans le cas de Piirissaar (cf. EKNR). Cela suggère un processus d’adaptation phonologique et morphologique des noms d’établissements russes au système toponymique local. Une autre interprétation, qui relierait Pargi au mot estonien park « parc », paraît moins probable dans ce contexte rural et ne bénéficie d’aucun témoignage historique. Il est donc plus vraisemblable que le nom reflète une adaptation à partir de la base russe plutôt qu’une dérivation lexicale moderne. 14 4.2.29. Suurõ Piikova’ (#58), Väigu Piikova’ (#59) Ce sont des noms russes adaptés à l’estonien (Большие Пиковы, Малые Пиковы). 4.2.30. Porkali (#61) Comparable à l’estonien Est Parkali ~ au letton Lv pārkalt « reforger » (LVV III 223). L’explication lettone est plus convaincante, puisque l’appellatif estonien apparaît dans les dialectes du nord de l’Estonie (VKS). 4.2.31. Punt­suli (#62) Le nom letton Puncuļi est comparé au nom de famille lituanien Punčius (< puncīti « marcher lentement ») (LU). Il existe également un nom de famille Punčulis, qui pourrait être une forme diminutive de Punčius (LPe). Aucune étymologie finnique n’est proposée. 4.2.32. Päh­namägi (#64) Ce nom dérive du sud-estonien SEst pä̀hn « Tilia » (cf. estonien pärn) (EMS; VMS). 4.2.33. Raiba kerk (#65), Raip (#66) Comparable au letton Lv raibs « tacheté » et adapté à l’estonien. 4.2.34. Roostõsuu (#69), Rossõ läte (#70) Ces noms dérivent de roostõ, génitif rossõ « rouille » (EMS). Cf. Rostõniit ~ Rossõniit (Saar 2008: 233). 4.2.35. Sabale mõts (#73) Le nom Sabale mõts dérive probablement du village voisin Soboli. Dans ce cas, Sabale représente une adaptation toponymique plutôt qu’un emprunt lexical. Plus généralement, le nom de lieu Soboli se rattache en dernière analyse au mot slave соболь « zibeline » (cf. letton sabulis, latgalien sabaļs, polonais sobol, lituanien sabalas, estonien soobel), bien que, dans le contexte européen, le terme désigne souvent plus généralement la fourrure de zibeline (LKŽe; SJP). Sur le plan phonologique, Sabale peut refléter des adaptations vocaliques caractéristiques du lutsi, analogues aux phénomènes d’akanje observés dans d’autres bases empruntées. Une évolution comparable est attestée dans l’ancien Võrumaa, par exemple dans le surnom paysan de Räpina Sabali (également Sabbali), qui a ensuite servi de base à des noms de famille tels que Sabbal et Sabalisk (Saar 2019: 210). 4.2.36. Sandi lump (#74) L’élément santi: sandi peut être relié à l’appellatif sant « mendiant ». Selon le fichier de noms de l’EKI, le nom s’explique par la phrase « <...> et sant är kuuli » (« parce qu’un mendiant est mort ici »). Toutefois, les données de l’EKNR indiquent que, dans des noms de lieux tels que Sandi (Vastseliina) et Sandisuu (Rõuge), l’élément sandi peut avoir plusieurs motivations: il peut être lié au sens moderne de « mendiant », mais aussi refléter un sens plus ancien, « homme saint, moine » (cf. latin sanctus). 4.2.37. Sarja-Jüri (#75) Ce nom désigne une ferme de Jüri (un prénom) portant le surnom Sarja (forme génitive). Le surnom Sarja pourrait dériver de sari « grand tamis ». 15 4.2.38. Skriini (#77) La forme lettone est Skrini (avec un i bref). LU recense le nom de famille Skrins à Vidzeme, mais aucune explication étymologique n’est fournie; la variante Skrīns est également attestée sans indication de lieu ni interprétation. Les formes des cartes russes historiques comprennent Скpины (XVIIIthe siècle) et Скрины (XIXthe siècle), ce qui suggère une variation dans la représentation des voyelles. La forme lutsi pourrait dériver d’une forme nominale russe antérieure accentuée sur la syllabe initiale, ce qui aurait probablement influencé la réduction vocalique et l’adaptation dans le système phonologique local. Dans ce cas, le toponyme lutsi représenterait la continuation de la base nominale russe plutôt qu’une évolution lettone indépendante. 4.2.39. Sliva mägi (#78) Comparable au latgalien Ltg šliva (cf. letton Lv plūme), au polonais śliwa et au russe слива « prune ». En estonien (y compris en sud-estonien), on emploie des formes de l’emprunt germanique ploom/loom, tandis qu’en estonien lutsi, il peut être remplacé par sliva, également très répandu dans d’autres langues de la région. Sur le plan sémantique, cela convient bien, car le nom pourrait désigner une colline où poussait un prunier. 4.2.40. Säzemäe (#86) L’interprétation de Säzemäe demeure incertaine. Une comparaison avec sääsk « moustique » est problématique sur les plans lexical et phonologique. En sud-estonien, y compris en lutsi, le terme attendu pour « moustique » est kihulanõ (EMS), ce qui rend improbable une dérivation lexicale directe. En outre, la structure phonologique de Säze- (avec un ä bref et un -z- intervocalique) ne correspond pas bien aux formes sud-estoniennes sääse. Des comparaisons plus larges peuvent être établies avec des toponymes du sud de l’Estonie et du Võrumaa tels que Sääsämägi, Sääskmägi, Sääseorg, Sääsk eorg, and Säass aare (AVKA), bien que ces parallèles reflètent surtout une variation au sein d’un modèle toponymique plus large, sans fournir une étymologie directe de Säzemäe. Aucune explication lexicale sûre ne peut actuellement être proposée. 4.2.41. Tati (#88) Pourrait être lié à tatt « Boletus » (Balodis 2020: 201). En estonien standard, tatt signifie « sécrétion nasale »; toutefois, en sud-estonien, il désigne Boletus ou est souvent employé dans des noms de champignons (p. ex. kikkatatt « girolle ») (VMS). 4.2.42. Tulba tükk Ce nom de champ peut être comparé à l’appellatif tulp; tulba « poteau de charnière, poteau-frontière », ainsi qu’aux noms de village et de ferme Tulba (Rõuge Kasaritsa, Rõuge Veclaicene (côté estonien), Tulbasuu (Rõuge Haanja Jaanimäe), Tulba järv (Rõuge), Tulbamäe (Rõuge) (KNAB). Cela suggère que Tulba pourrait représenter un surnom disparu (EKNR) d’une famille ayant migré. 4.2.43. Tunduri’ (#91) Probablement dérivé de dundur/tundur « 1. taon; 2. hôte importun », terme attesté uniquement en leivu (sens 1) et en estonien lutsi (sens 2) (EMS) < letton Lv dundurs « taon » (cet appellatif pourrait également avoir inspiré le nom de famille letton populaire Dundurs (LU)). Le nom letton du village est Abricki. La fiche précise que le nom du village est estonien, ce qui implique qu’il lui a été attribué par des Estoniens. 16 4.2.44. Vaarkali (#93) Bien que H. Ojansuu (1912: 21) ait également relevé ce nom à Vastseliina, il est d’origine lettone (EKNR). Cf. letton vā̄rkalıs/varkalis « forgeron de bronze ». 4.2.45. Vaaska niit (#94) Probablement apparenté à un diminutif russe du nom de personne Васька (< Василий). Les Estoniens lutsi employaient également des noms de personne russes. 4.2.46. Vastalo (#95) Il s’agit probablement d’une ellipse du sud-estonien vastne « nouveau » + talo « maison ». 4.2.47. Verema suu (#96) Peut-être une forme du nom de personne est-slave Верема (< Иеремия, « Jérémie »). 4.2.48. Väha (#97) (#98) Probablement dérivé de vähk « écrevisse ». O. Kallas (1894: 31) a noté que la forme originale était Väha küla, qui fut traduite en Веженки et adaptée en estonien sous la forme Vezenki. H. Ojansuu (1912: 21) avait une autre opinion: bien que le village Väha existe dans la région de Vastseliina, Väha küla dans la région de Ludza est une traduction « du letton ». 4.3. Eesti murded IX 4.3.1. Vanaraha suu Dans Eesti murded IX (221), l’informateur Ossip Jakimenko a décrit en 1960 les environs naturels du village de Škirpāni, en mentionnant plusieurs lacs, principalement sous leurs formes latgaliennes, ainsi qu’un marais appelé Vanaraha suu. Ce nom n’ayant pas été documenté dans les recherches antérieures, il sera examiné ici. Pour commencer, j’ai tenté d’identifier ce marais à l’aide de différentes cartes et j’ai localisé un marais indiqué près de Škirpāni; malheureusement, son nom n’était pas fourni. Le nom Vanaraha suu semble être un composé: vana « vieux » + raha-suu (où raha est une forme au degré faible de rahk, cf. finnois Fi rahkasuo « tourbière à sphaignes, tourbière »). Cela suggère que Vanaraha suu peut être interprété comme « Vieille tourbière à sphaignes » ou « Vieille tourbière », ce qui reflète les caractéristiques naturelles de la région. 4.4. LǪIA 4.4.1. Kurma, Kūrmās ezers Kurma et Kūrmās ezers n’avaient pas été mentionnés dans les recherches antérieures comme des toponymes finniques possibles. Ils ont été retenus pour l’analyse parce qu’ils se situent à proximité d’autres villages estoniens lutsi. Ce cas est déroutant, car le nom du village contient un u bref, tandis que le nom du lac, Kūrmās ezers, présente un ū long. Ces formes sont consignées dans la base de données LǪIA, mais la question demeure de savoir laquelle est première. Dans le LVV (II 180), Kurma est mentionné (sans proposition étymologique), tandis que le nom du lac n’y figure pas. Selon le fichier de l’Institut de la langue lettone, Kūrmās ezers était auparavant connu sous le nom de Kurmas ezers, mais le nom a changé après qu’une expédition a relevé la forme actuelle. Cela indique que la forme première était probablement Kurmas, qui a pu être déformée par un informateur. En sud-estonien, le terme kurm signifie « parcelle de terre isolée; bourbier; coin » (EKNR) ou « isthme » (EMS). Cela est particulièrement pertinent dans la région de Põlva, où l’on trouve des noms comme Loko-kurm (EKNR) et Kahru-kurmu, Paju-kurmu (KNAB). Cet appellatif dialectal sud-estonien convient bien, puisque le village est situé sur un isthme entre deux lacs (Lielais et Mazais Kūrmas ezers). 17 Cet appellatif dialectal sud-estonien convient bien, puisque le village est situé sur un isthme entre deux lacs (Lielais et Mazais Kūrmas ezers). Graphique. Lacs et village de Kurma (graphique de D. Donskaya) 5. Résultats Cette partie résume les résultats de l’étude des toponymes de la région de Ludza: 1) les propositions étymologiques des recherches antérieures; 2) l’analyse du fichier de l’EKI et de Eesti murded IX; 3) les nouveaux résultats. 5.1. Propositions étymologiques des recherches antérieures A. Breidaks (2007 [1989]: 386–387) a présenté 31 toponymes comme finno-ougrien dans la région historique de Latgale et, en partie, de Vidzeme. Seuls 5 toponymes ont été pris en considération, tous trouvés dans la zone étudiée. Trois d’entre eux (Auneja, Rauzi and Soidi) ont une explication finno-ougrienne faible et sont plutôt baltes. 18 Concernant Pylda, la proposition d’une étymologie finnique constitue la meilleure explication malgré les objections, car ce nom ne peut être expliqué comme balte, germanique ou slave, faute de toponymes comparables dans ces systèmes de noms propres. La proposition d’une étymologie finno-ougrienne pour Nukši dans les recherches antérieures était erronée (comparaison avec un appellatif same), mais le nom peut s’expliquer autrement (par comparaison avec des appellatifs et des toponymes estoniens et finnois). Cette étude a fourni un nouveau point de départ pour l’examen ultérieur de ce toponyme dans le cadre d’un travail distinct et plus approfondi. 5.2. Fichier de l’EKI et Eesti murded IX Le fichier de l’EKI contient 98 fiches (avec certaines entrées répétées) et, dans cette étude, 54 entrées (55%) ont été retenues pour l’analyse. Les autres entrées ne nécessitaient pas d’analyse approfondie en raison de leur sens clair et de leur structure finnique typique. Les autres entrées peuvent être réparties en 3 groupes: 1) noms spécifiquement estoniens lutsi; 2) noms spécifiquement sud-estoniens; 3) noms lettons ou russes adaptés à la variante estonienne locale. Le premier groupe se compose d’appellatifs attestés uniquement dans la variété estonienne lutsi. D’une manière générale, le fichier contient des microtoponymes caractéristiques de l’environnement linguistique estonien lutsi. Beaucoup de ces noms de lieux ont probablement coexisté avec des variantes lettones ou slaves correspondantes, et les locuteurs de l’estonien lutsi employaient vraisemblablement des formes différentes selon la langue utilisée dans un contexte de communication donné. Dans Eesti murded IX, un nom de marais, Vanaraha suu, était mentionné; son étymologie était relativement transparente et ne posait pas de difficulté particulière. Il a été retenu parce que, dans Eesti murded IX, malgré l’abondance du corpus, seuls quelques toponymes étaient mentionnés. Malheureusement, malgré la description assez précise de la localisation fournie par l’informateur, il a été impossible de l’identifier sur la carte de la LĢIA, car il n’était pas possible d’afficher le nom de l’objet. 5.3. Nouveaux résultats Une nouvelle découverte a été le nom du lac ainsi que le nom du village et du lac Kurma, qui n’était mentionné dans aucune source primaire (fichier de l’EKI) ou secondaire (littérature des recherches antérieures) comme toponyme finnique possible. L’idée qu’il puisse être finnique est née du fait qu’aucune proposition étymologique n’existe (LVV) et qu’il se situe près d’un lieu où se trouvait une forte concentration de locuteurs de l’estonien lutsi. La proposition d’une étymologie finnique paraît plausible en raison de la correspondance entre le sens de l’appellatif dialectal kurm « isthme » et la situation du village sur un isthme. 6. Conclusion Cet article étudie les toponymes de l’aire historique de langue estonienne lutsi dans l’est de la Lettonie. L’étude porte sur l’étymologie, la structure et le contexte linguistique des noms de lieux consignés dans les recherches antérieures et dans les sources archivistiques primaires. L’analyse des toponymes examinés dans les recherches antérieures a montré que la seule similarité phonologique ne suffit pas à établir une étymologie finnique. Dans plusieurs cas, les explications finniques proposées précédemment paraissent faibles du point de vue sémantique et aréologique-typologique. Parallèlement, certains toponymes admettent encore des interprétations finniques plausibles, bien que la question de savoir si ces noms sont antérieurs ou postérieurs à l’arrivée de locuteurs du sud de l’Estonie dans la région de Ludza demeure sans réponse. Pour clarifier cette question, il faudrait une étude distincte fondée sur des cartes historiques, des documents d’archives et un matériel comparatif plus vaste. L’analyse du fichier de l’EKI et du matériel de Eesti murded IX a montré que le système toponymique estonien lutsi se composait de plusieurs types différents: 1) formations finniques typiques; 2) toponymes spécifiquement sud-estoniens; 3) noms contenant des éléments dialectaux caractéristiques de l’estonien lutsi; 4) noms lettons et slaves adaptés phonologiquement ou lexicalement. 19 4) noms lettons et slaves adaptés phonologiquement ou lexicalement. Certains noms restent néanmoins inexpliqués, ce qui témoigne du caractère fragmentaire du matériel conservé et de la complexité de la situation de contact multilingue dans la région. L’étude a également identifié un toponyme non étudié auparavant, qui n’avait été mentionné ni dans les recherches antérieures ni dans le fichier de l’EKI. Bien que son origine finnique ne fût pas immédiatement évidente, la comparaison avec le matériel sud-estonien a permis de proposer une nouvelle piste d’interprétation. Aujourd’hui, la langue estonienne lutsi est éteinte et les noms de lieux consignés dans les sources archivistiques ne sont plus utilisés dans la communication quotidienne. Ces documents constituent donc un témoignage important des pratiques historiques de dénomination et du paysage multilingue de la région de Ludza. Les recherches futures devraient continuer à examiner les toponymes dont l’étymologie finnique est plausible, tout en cherchant à préciser l’origine des noms qui restent inexpliqués. En outre, des enquêtes de terrain auprès des descendants de locuteurs de l’estonien lutsi pourraient encore fournir de précieuses informations sur les noms de lieux oubliés et leur localisation. Comme la plupart des informateurs restants sont âgés, une telle documentation serait particulièrement urgente. ABRÉVIATIONS Est – estonien; Fi – finnois; Lt – lituanien; Lv – letton; NEst – estonien du Nord; Pl – polonais; Rus – russe; SEst – estonien du Sud; Veps – vepsien SOURCES DES DONNÉES AVKA: Ajaloolise Võrumaa kohanimede andmebaas [Base de données des noms de lieux du Võrumaa historique]. Accès Internet: https://wi.ee/et/kohanimed/. dodies.lv: Historical Maps of Latvia [Cartes historiques de la Lettonie]. Accès Internet: https://vesture.dodies.lv/. 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Toponym table based on the list by O. Kallas (1894: 31–32) with possible comments and comparisons to Vastseliina region toponyms by H. Ojansuu (1912: 21–22) Original Estonian name Latvian⁵/Russian (translation from Estonian) Estonian adaptation of the Latvian / Russian version Possible comparison and/or remark by H. Ojansuu (1912) Kirivä-kidze Райбакозы Räbakoza The Latvian version is the original one Vähä küla Веженки Veženki Vähä; the Latvian version is rather the original one Vahtsene küla Новая Деревня Nova d’erevna Kirbu küla Шкирпаны Kirbani Kirbu Loodi küla Лoциши Kukli küla Кукyeво Kuklaiste Latvian/Russian (original) Parke küla Боровая Barava Mõtsa küla Гермы Mõtsamäe Mägize küla Барисы Tati küla Счастливые Mäe küla Малые Пиковы Väiku Piikova Ala küla Большие Пиковы Suure Piikova Jaani küla Большие Цяпши Suure Tsäpsi Jaaniküla, Jaanimäe; Tsäpsi Kiriv küla Райполь Raiba Vahtsalo Сальники Sal’nigi Шалаи Salai Рузары Ruuzinova Барановка Baranova ⁵ O. Kallas presents the toponyms as Latvian and writes them in Cyrillic orthography. 25 Лайзаны Laizena Столоны Toloni Воркали Vaarkali Varkali Малые Цяпши Väiku Tsäpsi Tsäpsi (Козье) Слободка Lovodina Мярдзішка Määrdina Names mentioned only by H. Ojansuu (1912) Tsirgu küla Tsirgu (Setu) Боровушки Palokõrdzi küla Palovere, Palo-otsa Appendix 3. EKI card index (here investigated names in bold) No. Main form in Estonian Other Estonian versions; possible Latvian and Russian versions 1. Habahaja jõgi Hapa 2. Ando suu 3. Hatamägi Сучья гора 4. Hatasuu 5. Havvagu mägi 6. Baaba suu 7. Greeki k Гре чи 8. Hilätmõiza Piletmõiza, Филятмуйжа, Финлантмуйжа, Fiļantmuiza 9. Jaaniküla Su urõ’ Tsäpsi’ 10. Juumägi 11. Jiusuu 12. Järvesuu 13. Kahrusuu Loču pūrs 14. Kahrutsopp 15. Kalassaar 16. Kannistö niit 17. Keegu mets Keegu mõts 18. Kirbaniküla Kirbu k, Kirbani, Шкирпаны, Škirpāni 19. Kirbu k Kirbuküla, Шкирпаны 20. Kiriväkitsõ Rääbäkoza’, Райбakoзы 21. Kitsõsuu 22. Kogrõjärv Kirbu järv 23. Kraaviots 24. Kujari niit 25. Kukli Кукуево 26. Kuninga sild 27. Kunnu suu Kunnasuu 28. Kupta niit 29. Kuuzõtsopp 30. Kõivola suu 31. Korgõmäe läte’ 32. Korgõmäe 33. Korgõmägi 34. Väiku-Käpsi Väigu’ Tsäpsi’, Малые Цяпши 35. Laizeni’ Лайзаны 36. Laudjärv Laudar 37. Lavadina k Слободка 38. Luban akõnõ 39. Längämägi 40. Lätte niit 26 41. Lütka-uju 42. Mõtsaküla Mõdsaküla, Гермы 43. Murumäe 44. Mustkopts zimnik 45. Mäesilla niit 46. Mägizе k Бариcы 47. Nerza Nirzä järv 48. Nerza Nerzä vald, Nerzä k, Nerzä järv 49. Oroniit 50. Oroots 51. Paidera’ Пайдеры 52. Pajuniit 53. Palokõrdsi k Боровушки 54. Palomägi 55. Palusaarõ niit 56. Pargi k Parge k, Parke k, Боровая 57. Pargi k Боровая 58. Suurõ Piikova’ Alakülä, Большие Пиковы 59. Väigu Piikova’ Mäekülä, Малые Пиковы 60. Pikäniidü läte’ 61. Porkali k 62. Puntsuli k Пунцулы, Михалино 63. Puukzõõ k Пывкайны 64. Pähnämägi 65. Raiba kerk Räbä kerk 66. Raip Raipole, Räibä 67. Rehemõtsa k Рейки 68. Riia Rõia 69. Roostõsuu 70. Rossõ läte’ 71. Saarõmägi 72. Saarõmägi 73. Sabale mõts 74. Sandi lump 75. Sarja-Jüri 76. Savimägi 77. Skriini k Skrini 78. Sliva mägi 79. Suur järv 80. Suurõkivi 81. Suurõmõtsa saar 82. Suurkivi 83. Suur kraav 84. Suur niit 85. Suur Sammõlsuuniit Väigu Sammõlsuuniit 86. Säzemäe 87. Talap Talabi järv, Dalaba järv, Peipsi järv 88. Tati k Татт, Счастливые, Častliva 89. Tedre Rubul’ofka, Piitre ni Ont 90. Tulba tükк 91. Tunduri’ Абрицки 92. Valgõsuu 93. Vaarkali k Воркали 94. Vaaska niit 27 95. Vastalo k Salnigi’, Сальники 96. Verema suu 97. Vähä k Vähäkülä, Веженки 98. Vähä k Веженки, Vēženki 28