Une pouce de largur et un pouce de profondur. Le français régional dans les manuscrits basques des XVIIIe et XIXe siècles
Abstract
MINECO [FFI2012-37696] Gobierno Vasco [GIC. IT698-13]
Full text
Manuel Padilla-Moyano Une pouce de largur et un pouce de profondur Le français régional dans les manuscrits basques des 18e et 19e siècles Introduction1 Dans ce travail nous nous proposons d’examiner l’attestation du français dit régional dans des manuscrits rédigés en basque pendant les 18e et 19e siècles par des scripteurs « peu-lettrés ». En premier lieu, nous dresserons un bref aperçu de l’évolution de la situation sociolinguistique du Pays Basque (§ 1), et nous exposerons quelques idées clés sur les Basques de la province de Soule —encadrement géographique et linguistique de notre corpus — (§ 2). Puis nous rappellerons succinctement quelques éléments relatifs au français régional du Pays Basque, par ailleurs difficilement concevable sans la présence du gascon (§ 3). Après avoir expliqué nos choix méthodologiques (§ 4), dans la deuxième partie du travail nous aborderons l’analyse linguistique de certains traits du français régional effectivement manifestés dans la production écrite des bascophones peu-lettrés des 18e et 19e siècles (§ 5). Le but du travail est de montrer que la spécificité de ces témoignages leur confère une rare qualité en tant que sources d’information concernant le français régional du sud-ouest. 1 Ce travail a été réalisé dans le cadre des Projets de recherche Monumenta Linguae Vasconum IV : Textos Arcaicos Vascos y euskera antiguo (Ministerio de Economía y Competitividad d’Espagne, FFI2012-37696) ; Historia de la lengua vasca y lingüística históricocomparada (Gouvernement Basque, GIC. IT698-13) et Lingüística teórica y diacrónica: Gramática Universal, lenguas indoeuropeas y lengua vasca (Universidad del País Vasco, UFI11/14). Je remercie Bernard Oyharçabal (CNRS) pour la lecture attentive de ce travail et pour ses suggestions et conseils, et Philippe Biu (UPPA) pour les traductions du béarnais. Je suis le seul responsable, il va sans dire, de toute erreur ou mauvaise interprétation. This document is the Manuscript version of a Published Work that appeared in final form in Enregistrer la parole, écrire la langue : 167-182 (2017), 978-3-8233-6989-9. (c) 2017 Narr Francke Attempto Verlag
Manuel Padilla-Moyano 2 1 Quelques notes sur l’évolution de la situation sociolinguistique du Pays Basque Les Basques ont une forte conscience de leur langue, qui se reflète dans la dénomination indigène du Pays Basque : Euskal Herria (littéralement, « le pays de l’euskara »). Depuis 2.000 ans, la langue basque a subi une forte influence latine, puis romane, qui a laissé une empreinte profonde, notamment dans le lexique. Parallèlement, le manque d’entités qui auraient pu consolider une union politique des territoires bascophones est à l’origine de la coupure de plus en plus évidente entre les territoires basques au sud et au nord des Pyrénées. Cet éloignement s’est accentué à mesure que les diverses langues issues de la fragmentation de l’ensemble roman se consolidaient. Au sud, la langue basque a été historiquement dans une situation de contact avec l’ancien roman navarroaragonais, et surtout avec le castillan, qui naquit précisément dans une zone bascophone. Au nord, l’occitan a été, dans sa variété gasconne, la langue romane en contact avec le basque. Depuis que l’on dispose de témoignages écrits en basque d’une certaine extension (16e siècle), l’évolution de la situation sociolinguistique des territoires bascophones a été marquée par la diglossie. Le basque n’ayant jamais joui de la condition de langue officielle, les élites du pays ont dû nécessairement utiliser la langue de l’administration de l’un ou l’autre des états présents. Au sud, la langue basque a été en recul constant pendant toute la période historique. En général, la diffusion du castillan a été précoce dans les grandes villes, et la province de Guipuscoa est restée la plus bascophone, car elle est entièrement entourée par d’autres territoires bascophones. Au nord, les limites géographiques de l’euskara n’ont pas changé depuis le 16e siècle. Si l’on regarde le Pays Basque continental au 18e siècle, où se place une partie significative de notre corpus, nous y trouvons un panorama sociolinguistique fort intéressant. Suivant Oyharçabal (2001), depuis la deuxième moitié du 17e siècle, le français s’y impose comme langue de culture et de prestige, au détriment du latin. Néanmoins, jusqu’au 19e siècle la population restera quasi totalement bascophone monolingue. Ainsi, la diglossie fran-
Une pouce de largur et un pouce de profondur 3 çais/vernaculaire substituera la diglossie latin/vernaculaire : grosso modo, les classes supérieures de la société adoptent le français comme langue de culture, tandis que les couches inférieures continueront d’utiliser le basque comme langue de l’écrit dans les usages ordinaires et religieux. Par ailleurs, le système d’alphabétisation en basque, qui se réalise principalement dans les petites écoles, sous le contrôle de l’Église, constitue la différence la plus remarquable par rapport aux provinces du sud. Enfin, il faut remarquer que cette diglossie devient plus complexe dans certains endroits du Pays Basque, le gascon y jouant un rôle de couche intermédiaire. 2 Les Souletins La province de Soule (Zuberoa en basque standard ; Xiberua en basque souletin) se trouve dans les confins orientaux du Pays Basque, au nord des Pyrénées. Elle s’étend sur 814 km2, avec une population d’environ 13.000 habitants. De nos jours, la connaissance du français est universelle parmi les Souletins, dont environ deux tiers sont aussi bascophones. L’identité souletine a son expression la plus remarquable au niveau linguistique. En effet, le dialecte souletin ou xiberotarra est une variété géographiquement marginale caractérisée par un haut degré d’unité interne, en même temps qu’il est suffisamment éloigné pour que la plupart des locuteurs d’autres dialectes le trouvent inintelligible2 2 Les divergences entre le souletin et le reste des dialectes basques, très nombreuses, concernent tous les niveaux de la langue, de la phonologie au lexique en passant par la morphologie et la syntaxe. L’écart par rapport aux dialectes occidentaux dépasserait la distance strictement linguistique entre certaines variétés généralement considérées comme des langues indépendantes, par exemple, entre l’occitan et le catalan, entre portugais et le galicien ou entre le russe et le biélorusse. . À la fin du 17e siècle le souletin émergea comme langue écrite, subissant un processus de codification en vertu duquel il atteignit la considération de dialecte littéraire (Bonaparte 1869), avec le labourdin en France et le guipuscoan plus le biscayen en Espagne.
Manuel Padilla-Moyano 4 À cause des conditions géographiques, et sans doute de son rattachement ecclésiastique au Béarn3 Au delà, nous soulignons que la place de la culture souletine dans l’ensemble basque transcende largement le poids géographique et démographique de son territoire. Enfin, la Soule est le dernier réservoir des manifestations théâtrales populaires basques. Nous focaliserons notre attention sur ces genres dramatiques populaires, parmi lesquels on trouve des pastorales, des représentations carnavalesques et des farces charivariques. Le fait que les Souletins aient été en contact avec deux langues romanes (gascon et français), parfois trois (espagnol et, à un autre niveau, latin aussi), s’est reflété de façon très intéressante dans leur littérature populaire, laquelle témoigne, à des degrés variables, de l’utilisation d’autres langues que le basque , ainsi que de l’organisation administrative postrévolutionnaire, les Souletins ont tissé des liens étroits avec leurs voisins béarnais (vid. Figure 1). De nombreux Souletins ont historiquement eu besoin d’apprendre le gascon béarnais, langue qui autrefois véhiculait le contact avec l’extérieur. Cette position privilégiée du gascon changera avec l’arrivée du français, définitivement imposé —même face au basque— à partir de la Première Guerre Mondiale. 4 3 Avant la Révolution, la Soule faisait partie du diocèse d’Oloron (Béarn), tandis que les autres territoires basques d’Aquitaine appartenaient au diocèse de Bayonne (Labourd et le sud de la Basse Navarre) et à celui de Dax (le nord de la Basse Navarre). Avec la suppression du siège épiscopal d’Oloron en 1801, la Soule fut intégrée dans le diocèse de Bayonne. . 4 Suite à une pratique bilingue et parfois plurilingue bien enracinée chez une partie significative de la population, le « jeu des langues » a été plus riche en Soule que dans les autres territoires basques. Les passages bilingues (basque et français ou gascon) ou plurilingues (les trois langues mentionnées plus l’espagnol ou le latin) abondent dans le théâtre populaire, et plus précisément dans les farces charivariques (Urkizu 2002 ; Padilla-Moyano 2017, à paraître). En dehors des genres dramatiques, nous trouvons des fragments plurilingues dans la poésie populaire souletine, bellement illustrés par ce verset du paysan Etchahun (1786-1862) combinant jusqu’à cinq langues : Sed libera nos a malo sit nomen Domini ; / Vamos a cantar un canto para divertir, / Jan dügünaz gerozti xahalki huneti / Eta edan ardua Juranzunekoti. / Chantons mes chers amis, / Je suis content pardi, / Trinquam d’aquest bun bi / Eta dezagün kanta khantore berri. [= « Sed libera nos a malo sit nomen Domini ; / Nous allons chanter une chanson pour nous amuser ; / Puisque nous avons mangé de la bonne viande de veau / Et bu du vin de Jurançon, / Chantons mes chers amis, / Je suis content pardi, / Buvons de ce bon vin / et chantons une nouvelle chanson »] (Haritschelhar 1969 : 268-269).
Une pouce de largur et un pouce de profondur 5 Figure (1). Carte du Département des Pyrénées Atlantiques, comprenant les trois anciennes provinces basques plus la Principauté de Béarn. 3 Le français régional au Pays Basque Nous assumons l’idée que les variétés régionales du français sont issues du contact avec les autres langues et dialectes de France. Donc, le français régional du Midi montre l’influence occitane dans nombre de ses traits (Martinet 1945, ap. Mooney 2014 ; Séguy 1950). Plus écarté, le français du sud-ouest a subi l’influence du dialecte occitan le plus différencié : le gascon, lequel partage avec le basque une longue série de processus phonologiques explicables en raison d’un substrat commun de type proto-basque (Rohlfs 1970 ; Allières 1992). S’il y a, en toute Gascogne, une zone où la langue autochtone a historiquement joui d’officialité et de prestige, c’est l’ancienne Principauté de Béarn. Cette position privilégiée du béarnais expliquerait le caractère tardif de la pénétration de la langue française au Béarn : avec le
Manuel Padilla-Moyano 6 Roussillon, le Béarn a été le territoire occitanophone le plus rétif à la diffusion du français (Brun 1923 ; Trotter 2006 ; Mooney 2014) et, quand celui-ci s’est finalement imposé, il s’est relativement accommodé au système linguistique qu’il venait substituer (Moreux 1991). Même si nous ne connaissons guère les conditions exactes de l’introduction de la langue française au Pays Basque, il est probable qu’elle a encore été plus tardive qu’au Béarn. A cet égard, la présence du gascon dans les zones limitrophes du Pays Basque, spécialement en Soule, aurait joué un rôle d’écran pour le basque. Le français régional du Pays Basque a une particularité : tandis que nombreux de ses traits doivent sans aucun doute être expliqués à la lumière des faits linguistiques basques, il y en a d’autres qui obéissent également à l’apport gascon. Il est possible de suivre les traces de ce français régional dans les écrits en langue française, mais aussi dans certains textes basques, soit dans de petits passages en français, soit à travers les emprunts. 4 Aspects méthodologiques Quand il s’agit de faire l’histoire d’une langue dont le passé n’est documenté que très partiellement, linguistes et philologues nous sommes obligés de ne négliger aucune source d’information. Plus les attestations d’une période sont maigres, plus elles doivent être étudiées exhaustivement. Même les sources secondaires, comme les petits fragments notés par hasard dans les textes écrits en d’autres langues, peuvent devenir essentielles dans une tâche si compliquée. Dans le sillage de la linguistique historique et comparative, la bascologie a intériorisé le besoin d’une « philologie de précision »5 Dans le cas présent, nous avons voulu inverser l’état des choses tout en conférant à certains textes écrits en basque la condition de , faisant de nécessité vertu. 5 « Pour les langues anciennes, le linguiste doit recourir à une philologie de précision : on s’est parfois imaginé que le linguiste peut se contenter d’à peu près philologiques ; il a besoin tout au contraire de tout ce que les méthodes philologiques les plus exactes permettent de précision et de rigueur » (Meillet 1925 : 110).
Une pouce de largur et un pouce de profondur 7 source fiable d’une langue romane. Plus précisément, nous proposons une étude de fragments en français figurant dans des manuscrits du théâtre populaire souletin des 18e et 19e siècles, notamment ceux des farces charivariques6. Nous tiendrons également compte de la production en français du barde Pierre Etchahun (1786-1862) (Haritschelhar 1969-1970 et 1996) et de la correspondance en français d’Anna Urruty7 Nous sommes convaincu que c’est précisément cet écart par rapport à la norme qui donne une valeur spéciale aux manuscrits basques en tant que sources valables du français régional. Cette conviction peut s’appuyer sur l’approche dite histoire de la langue « par le bas » – language history ‘from below’ (Elspaß et al. 2007) – , qui privilégie les écrits des personnes « peu-lettrées » (BrancaRosoff et Schneider 1994 ; Martineau 2007) face aux histoires traditionnelles des langues occidentales, trop souvent limitées aux témoignages imprimés (Schneider 2002 ; van der Wal et Rutten 2013). . Pour la comparaison avec le gascon béarnais, nous aurons recours aux lettres des soldats béarnais de la période révolutionnaire (Staes 1979-2014). À notre sens, ce petit corpus représente fidèlement l’usage d’un français régional du Pays Basque. Le français y apparaît fortement éloigné de la norme : il est écrit d’une façon libre, telle qu’il était perçu par des bascophones qui, par ailleurs, n’avaient qu’une faible connaissance des usages orthographiques. They are special, firstly, because they are as close to speech as nonfictional historical texts can possibly be and therefore cast light on the history 6 Nous avons dépouillé les farces charivariques suivantes : Boubane eta Chilloberde (18e s. ; Bibliothèque du Musée Basque, ms. 24), Canico et Beltchitine (1848 ; Bibliothèque de Bordeaux, ms. 1695-24), Petit Jean eta Sebadina (1769), Chiveroua eta Marcelina (18e s.) et Malqu eta Malqulina (1808) – ces trois in Urkizu (1998) – , plus trois pastorales ou tragédies : Œdipe (1793 ; Bilbao 1996), Jean de Paris (ca. 1800 ; Mozos 1995) et Sainte Elisabeth de Portugal (ca. 1810 ; Bibliothèque du Musée Basque, ms. 14). 7 Anna Urruty (1826-1900) fut une missionnaire protestante, auteure de deux traductions en basque souletin. Les archives du Centre d'Étude du Protestantisme Béarnais gardent une copie de sa correspondance avec Joseph Nogaret, pasteur de Bayonne, datée des années 1869-1874 (cote 1 Mi 104/46). Bien entendu, Anna Urruty ne répond pas au profil d’une personne peu-lettrée ; toutefois, son français – qu’elle apprit lorsqu’elle travaillait comme domestique à Bordeaux – témoigne occasionnellement de certains traits régionaux.
Manuel Padilla-Moyano 8 of natural language. Secondly, they can fill ‘blank spaces’ left by traditional historical linguistics’ teleological perspective of language histories and its focus on literary texts and formal texts from higher registers. Moreover, they can constitute the basis of a ‘language history from below’ in its own right (Elspaß 2012 : 156). La typologie textuelle qui fait l’objet de notre étude échappe donc à la dichotomie traditionnelle alphabétisé vs. non-alphabétisé : Dans un pays comme la France où le travail de normalisation linguistique est très avancé les scripteurs se situent dans un système à trois termes : les illettrés n’écrivent pas du tout, les lettrés possèdent une langue réglée ; mais entre les deux, il y a le groupe de ceux qui emploient une langue non conforme. Le jeu des préfixes pour désigner les hommes, néo-lettrés, semialphabétisés et surtout leur français, non-lettré, non-conventionnel, non-standard, non-légitime, indique la difficulté qui est encore la nôtre pour caractériser ces scripteurs et leurs formes d’écriture autrement qu’en termes de marginalité (Branca-Rosoff et Schneider 1994 : 9). L’idée se trouve chez divers historiens de la langue : « less than fully literate individuals » (Montgomery 1995 : 33) ; « barely literate » (van der Wal 2007). Bref, les textes de ces peu lettrés constituent les sources les plus proches du type de langue effectivement pratiquée dans le passé et, dans certains cas, ils servent à combler des lacunes dans l’histoire da la langue – cf. van der Wal, Rutten et Simons 2012, pour le néerlandais ; McCafferty et Amador-Moreno 2012, pour l’anglais d’Irlande ou Padilla-Moyano 2015, pour le basque labourdin. Dans le cas des textes en français écrits par des bascophones peu lettrés, un autre facteur vient renforcer cette prémisse : il s’agit d’individus qui utilisaient le français comme deuxième langue, parfois troisième, et qui maîtrisaient mieux les codes écrits du basque8 8 Nous l’avons dit, les Basques du Royaume de France bénéficiaient d’un système d’alphabétisation en langue basque qui avait lieu dans les petites écoles. Cette instruction rudimentaire envisageait la transmission de la doctrine de l’Église catholique (Grosperrin 1984), et avait donc une importance spéciale dans les zones les plus « menacées » par le protestantisme. L’hypothèse de l’alphabétisation des Basques d’Aquitaine en langue maternelle, au moins durant les derniers siècles de l’Ancien Régime (Oyharçabal 1997 et 2001), a récemment été confirmée par la découverte exceptionnelle d’une correspondance en basque labourdin datée de 1757 (Lamikiz, Padilla- .
Une pouce de largur et un pouce de profondur 9 5 Analyse linguistique Tout au long de cette partie, nous analyserons quelques traits de ce français régional du Pays Basque qui s’expliquent par une influence soit basque, soit gasconne. 5.1 Phonologie 5.1.1 Manque de distinction entre les phonèmes /œ/ et /y/ Les écrits des auteurs peu lettrés basques et gascons révèlent une confusion desdits phonèmes due au manque de différentiation qui existe dans leurs langues maternelles. En effet, l’occitan et le basque souletin ont un phonème /y/, moins arrondi et plus ouvert que son équivalent français, tandis que le phonème /œ/ manque dans leurs inventaires phonologiques. En souletin, la réalisation du phonème /y/ est plus proche du français /œ/ que du français /y/ (Michelena 1977 : 52), d’où l’assimilation des sons français. Autrement dit, les mots français contenant le phonème /œ/ se sont adaptés au phonème souletin /y/ – rappelons-le, moins arrondi et plus ouvert que le /y/ français. Par conséquent, la terminaison -ur (← fr. -eur), très habituelle chez les bascophones peu-lettrés, révèle une prononciation à cheval sur ur et œr. Ce phénomène est récurrent dans notre corpus ; seuls certains mots d’usage fréquent —et donc d’une forme graphique bien fixée— y échappent, comme sieur. Voici quelques exemples : cultivatur (H. 1996 : 122)9 Moyano et Videgain 2015). En effet, les lettres témoignent d’un usage du basque à l’écrit suffisamment répandu chez les individus des milieux moins favorisés (PadillaMoyano 2015). ; mesius (Canico et Beltchitine 65) ; monsur (H. 1969 : 544) mais sieur (ibid. : 544) & Monsieur (la plupart des fois) ; procurur (ibid. : 172, 522, 524 & 542 ; H. 1996 : 123) ; servitur (H. 1969 : 123 & 544) mais serviteur (ibid. : 524) ; vuilliez (H. 1996 : 122). Dans son texte français le plus soigné, Etchahun écrit empereur une fois (ibid. : 128). La farce Boubane et Chilloberde nous fournit un 9 Haritschelhar, dorénavant H.
Manuel Padilla-Moyano 16 français qu’il vient d’entendre (7). Bien au contraire, l’exemple (8) reproduit les paroles de l’avocat Germain à la fin d’une conversation avec son collègue Lucus. Ils ont mélangé le français avec le basque, tout en ornant leur discours avec quelques phrases en béarnais et en latin ; cet emploi de plusieurs langues fait l’objet d’un commentaire final qui révèle la fierté d’être polyglotte. (7) Ouf horen erraitia / cer lengouage da? / Nic eztit ençun / greq hori secula [= « Ouf, ce que vous dites, / quel langage est-ce donc ? / Je n’ai entendu / jamais ce grec »]. (Œdipe 57-58, in Bilbao 1996 : 260). (8) Oh, Lucus avocatia, / guitian hebeti retira, / Pariseko cortiala jouaiteco / çu eta ni capable guira. / Hanco avocatiaq / gu beno sabantago othe dia? / Ez, segur duçu estaquiela / guq beçain bat lengouage. [= « Oh, avocat Lucus, / retirons-nous d’ici, / nous sommes capables / d’aller à la Cour de Paris. / Les avocats de là-bas / sont-ils plus savants que nous ? / Non, il est sûr qu’ils ne savent / autant de langues que nous »] (Chiveroua eta Marcelina 388-389, in Urkizu 1998 : 159). 7 Conclusion Nous avons analysé quelques traits du français régional du Pays Basque à la lumière d’un corpus de textes écrits par des bascophones peu-lettrés de la province de Soule pendent les 18e et 19e siècles. Nous avons soutenu que les attestations étudiées sont de bons indicateurs de certains traits spécifiques du français régional de Soule – qui, en substance, ne serait autre chose que le français régional du Béarn avec plus ou moins d’interférences basques. Cela, en raison du fait que ces attestations furent produites par des individus peu lettrés, dont les usages étaient moins influencés par les normes du français standard. Par conséquent, il est pertinent de valoriser ce type de documentation basque comme source très fiable du français régional dans le passé. Nous soulignons enfin le fait que nombreux de ces éléments linguistiques, également présents dans les lettres des soldats béarnais de la période révolutionnaire et du premier Empire (Staes 1979-2014), peuvent être indistinctement expliqués par l’influence basque ou par le fait que les Basques reçurent, en tant que langue parlée, un français « mis dans la bouche des Gascons ».
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