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Terres d'un vide fantasmé : penser l'oxymore antarctique

Pottier, Susie

Abstract

Nous retrouvons, dès le IIe siècle, la présence théorique d’un gigantesque continent austral dont les contours furent cartographiés bien avant que l’homme n’ait pu se rendre sur place. La Terra Australis Incognita, continent alors imaginaire, apparaît sur des cartes européennes dès le XVe siècle, quatre siècles avant la découverte officielle du continent antarctique. Aujourd’hui, l’Antarctique est un des continents terrestres le mieux cartographié du globe grâce à des milliers d’images satellites. Cette prouesse technologique n’arrête pas la force de l’imaginaire puisque le Continent blanc reste un lieu aux multiples représentations. Celle du vide est certainement l’une des plus présentes auprès du grand public. L’Antarctique, parfois absent des planisphères et des cartes du monde, serait une terre inhabitable et glacée, déserte et balayée par les vents. Mais, paradoxalement à cette puissante image du vide, le continent austral est aussi le véhicule d’autres images, expérimentées à la fois par les néophytes des mondes polaires et par les membres du personnel des stations scientifiques. Tout comme le protagoniste de Là-bas sont les dragons de Patrick Schmoll, rêvassant devant une carte de possibilités et de mons­tres lointains, ce « là-bas » antarctique nous intéresse tout autant que ce « hic » de ceux qui ont vu, de ceux qui y ont été. C’est un « penser l’ailleurs » lointain et presque inaccessible que nous décortiquons ici, en analysant différents pans de l’Antarctique à travers l’étude d’un vide pourtant si abondant d’images et de représentations en constante évolution.

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57 Terres d’un vide fantasmé Penser l’oxymore antarctique Susie Pottier Introduction Dans le premier tome de Là-bas sont les dragons de Patrick Schmoll, nous faisons la connaissance d’un palefrenier, devenu messager, du nom de Tilmann. C’est un jeune homme à l’esprit curieux, rêvassant d’épopées héroïques et d’amour courtois devant des cartes du monde ou à la lecture de récits chevaleresques. Mais Tilmann va vivre sa propre aventure et le temps d’un roman, il nous prête ses yeux, ses émotions et ses réflexions pour nous emmener sur les routes d’un monde en pleine transformation. Au travers de ses pages, Patrick Schmoll évoque et approfondit de nombreuses thématiques : de l’amour à la mort en passant par l’imaginaire, l’apprentissage par l’expérience et le poids des mots que l’on prononce. Des thématiques qui traversent l’espace et le temps faisant écho à celles d’un continent pourtant bien éloigné de cette Europe du XVe siècle : l’Antarctique. Cette contrée qui, à l’époque de Tilmann, n’était qu’un continent imaginé, dessiné au bas d’une mappa mundi pour combler un vide. Avant d’emprunter les routes entre Rome et la Baltique, le jeune Tilmann voyage dans son esprit grâce aux livres et aux cartes du monde d’une petite bibliothèque du quartier de Saint-Séverin, à Cologne. Il se prend, et se fait prendre par les prêtres, à rêvasser à des contrées lointaines peuplées de chimères et de dragons. « Les cartes faisaient rêver de PENSER L’AILLEURS 58 contrées lointaines, inaccessibles par autre truchement que l’imagination » (Schmoll 2019, p. 67). Les régions désertiques et inconnues laissent en effet un vide bien pratique pour le développement de représentations. La thématique de l’imaginaire s’impose lorsqu’il s’agit de faire le lien entre les ouvrages de Patrick Schmoll et le Continent blanc. En effet, l’Antarctique est souvent représenté comme un espace vide, géographiquement isolé, historiquement tardif. Cet imaginaire du vide, pourtant saturé de projections collectives, prend forme dans des représentations de blancheur infinie, d’absence de vie ou d’histoire apparente ainsi que d’un silence supposé (Leane 2012, 2018). Ce vide est aussi temporel : en l’absence de populations autochtones établies et face à une occupation humaine récente, l’Antarctique semble s’inscrire dans une temporalité marginale. Deux idées sous-jacentes structurent ici la conception occidentale du continent : d’une part, l’idée que l’histoire débute avec l’homme ; d’autre part, celle selon laquelle la présence humaine physique est nécessaire pour inscrire un lieu dans une chronologie. Ainsi, on retient souvent que le Français Jules Dumont d’Urville atteint les côtes de l’Antarctique le 20 janvier 1840, baptisant ce rivage “Terre Adélie” en l’honneur de son épouse. La même année, le Britannique James Clark Ross longe la côte sud du continent et nomme deux volcans Erebus et Terror, d’après ses navires (Borchgrevink 1901). Avec la présence humaine viendrait alors la nomination, une topographie symbolique, un imaginaire de découverte et une chronologie. En nous penchant sur une carte, un globe ou un planisphère (quand celui-ci inclut l’Antarctique, nombre d’entre eux se contentant d’effacer le sixième continent), nous pouvons aisément comprendre l’origine de cette représentation du vide. Avec une superficie de près de 14 millions de km² et une couverture glaciaire atteignant 98 % du TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 59 territoire, l’Antarctique est dominé par une calotte glaciaire dont l’épaisseur moyenne dépasse les 2 000 m, pouvant atteindre jusqu’à 4 900 m au point le plus épais. En été, le continent s’étend visiblement jusqu’à vingt-cinq fois la taille de la France et lorsque s’ajoute la banquise hivernale, sa surface totale peut presque doubler, atteignant jusqu’à trois fois la superficie de l’Europe. Sur ce gigantesque territoire, on recense environ quatre-vingts stations scientifiques permanentes ou saisonnières (toutes nationalités confondues), auxquelles s’ajoutent une quarantaine de camps temporaires ou refuges (O’Reilly & Salazar 2017, Lasserre & al. 2021). L’effectif humain varie de 4 000 à 4 800 personnes en été (de novembre à mars) et d’environ 1 000 à 1 200 en hiver, avec une présence limitée à quelques semaines ou mois selon les expéditions et la période de l’année. À première vue, il y a donc peu de personnes impliquées et la densité de population au km² est presque inexistante. Pourtant, ce vide bien réel, un territoire immense aux conditions extrêmes, révèle aussi un fourmillement de vie, d’images et de pensées. L’imaginaire antarctique occupe une place centrale dans cette circulation de représentations. Loin d’être figé ou homogène, il est pluriel, historiquement situé et culturellement influencé (Yao 2024, Leane 2012). L’isolement, par exemple, est une récurrence de l’imaginaire antarctique que l’on observe dans le film The Thing de John Carpenter (1982), où l’on retrouve des humains en perte d’autonomie, dépendants d’un extérieur inaccessible, et dont l’Autre, celui qui partage cet isolement, devient à la fois l’indispensable et l’ennemi. D’autres images récurrentes sont celles de pureté, de liberté, ou encore d’une utopie (ou dystopie) écologique et sociétale (Leane 2013, Yao 2024). Les récits, qu’ils soient d’explorations héroïques, de fiction d’aventure ou d’œuvres plus récentes sur le climat, se sont succédé en PENSER L’AILLEURS 60 vagues liées à l’actualité antarctique. Si, hier, ces récits représentaient l’Antarctique comme la dernière frontière terrestre à conquérir, ils reflètent aujourd’hui davantage les inquiétudes liées au changement climatique (Leane 2018, Nielsen 2020). Les chercheurs travaillant sur l’imaginaire polaire analysent ainsi comment ces représentations dépassent la simple idée d’un vide géographique ou temporel (Nielsen 2020, Yao 2024, Leane 2018). L’Antarctique et l’océan Austral forment, dès le IIe siècle apr. J.-C. un territoire imaginaire dense, marqué à la fois par l’histoire de l’exploration et par une tradition iconographique, artistique et narrative pluriséculaire. Même pour celles et ceux qui ne l’ont jamais visité, l’Antarctique joue un rôle culturel fondamental dans la manière dont nous pensons non seulement le Pôle Sud, mais aussi les mondes polaires, la protection de l’environnement et les identités globales (Nielsen & al. 2025). L’histoire symbolique de l’Antarctique commence, nous allons le voir, bien avant les premières empreintes humaines sur ses rivages. Le continent blanc n’a jamais été totalement isolé : il est inscrit dans des réseaux climatiques, politiques et symboliques mondiaux. Cette interdépendance est particulièrement visible avec les enjeux climatiques ; le continent exerçant une influence majeure à l’échelle planétaire (par sa régulation de la réflectivité solaire par exemple) tout en étant profondément affecté par le réchauffement global (fonte de la banquise, effondrement des glaciers, etc.) (Dodds 2020, Leane & McGee 2019). Ce chapitre s’inscrit dans une démarche visant à rompre avec l’image d’un Antarctique isolé ou figé et à montrer que, de la même façon que les communautés antarctiques sont plurielles et s’étendent bien au-delà des limites géographiques du continent (Pottier 2022, Roldan 2015), l’imaginaire antarctique, lui aussi, est multiforme, stratifié et en constante transformation. À travers l’ethnographie TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 61 d’une station française, nous proposons ici de suivre l’imaginaire antarctique des hivernants c’est-à-dire l’imaginaire du personnel qui demeure sur les stations scientifiques durant l’hiver austral. Des imaginaires pluriels pour déconstruire le vide Dès le IIe siècle ap. J.-C., le géographe Claude Ptolémée compile dans sa Géographie des données topographiques et des coordonnées issues de récits de voyageurs et de marchands. Cet ouvrage servira, bien plus tard, de socle aux lettrés européens de la Renaissance qui dessinent leurs mappemondes sur cette base antique. Parmi eux, Oronce Fine (1494-1555) imagine un continent méridional immense pour équilibrer symboliquement l’Arctique : la Terra Australis Incognita. Cette terre hypothétique, reprise des spéculations d’Aristote puis des savants grecs, s’impose longtemps comme un espace de fantasmes, peuplé d’abondance, de créatures étranges et de peuples barbares. À mesure que les Européens explorent le globe, Australie, Fidji, Tonga, puis Nouvelle-Zélande avec Abel Tasman en 1642, cette Terra Australis se reconfigure, jusqu’à perdre toute réalité tangible. Il faut attendre 1773 pour qu’un navigateur européen, James Cook, franchisse le cercle polaire antarctique. Bien qu’il n’aperçoive pas le continent, ses observations mettent fin aux illusions cartographiques du Sud. L’Antarctique se révèle alors comme un espace inhospitalier, sans intérêt colonial ou agricole. Il reste cependant la terre rêvée des explorateurs et des aventuriers, et ils sont nombreux, à vouloir planter un drapeau sur ce grand continent blanc et inconnu. L’Antarctique a longtemps été le réceptacle d’imaginaires, d’abord celui d’une terre promise, puis celle d’un vide sauvage et inhospitalier que seuls des explorateurs PENSER L’AILLEURS 62 avertis peuvent tenter de conquérir. « L’âge héroïque »1 de l’exploration antarctique voit naître des figures inoubliables, telles qu’Ernest Shackleton ou Roald Amundsen, et des explorateurs polaires qui connaissent parfois des fins tragiques. L’esprit d’aventure et de découverte est toujours une image actuelle, liées aux valeurs antarctiques (Liggett & Hemmings 2013). Ces valeurs antarctiques, qu’elles soient humaines, économiques ou individuelles par exemple, sont en effet très proches de cet imaginaire et on les retrouve comme un espace vierge du globe non altéré par l’industrialisation humaine (valeur écologique), comme un sanctuaire pour la paix et la connaissance partagée (valeur symbolique), etc. Or, si ces imaginaires stéréotypés de l’Antarctique contiennent une part de vérité (Nielsen & Philpott 2018), ils permettent un questionnement et une réflexion rétrospective sur ces représentations. Une étude menée aux États-Unis auprès du grand public (Tin & al. 2018) montre d’ailleurs que ces valeurs sont très partagées : la majorité des participants imaginaient l’Antarctique comme un espace « vide », « pur » et exempt de toute présence humaine. L’annonce de l’existence de milliers de touristes et de personnels de station y travaillant chaque année a surpris, mais n’a pas remis en cause le désir collectif de préserver cette nature sauvage en limitant, tant que faire se peut, la présence humaine sur le continent et en se concentrant surtout sur l’utilisation de ces terres glacées comme d’un gigantesque laboratoire scientifique. Ces imaginaires sont aussi portés par des instruments juridiques, comme le Traité sur l’Antarctique (1959) et le Protocole de Madrid (1991), qui consacrent l’Antarctique comme une « réserve naturelle, dédiée à la paix et à la 1. « L’âge héroïque de l’exploration en Antarctique » est le surnom donné à la période s’étalant de 1890 à 1920, au cours de laquelle des hommes de toutes nationalités explorent la Terra Incognita. TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 63 science » (art. 2). Dans la pratique, cela se traduit par la création de Zones Spécialement Protégées de l’Antarctique (ZSPA) et par des efforts continus pour minimiser l’impact des activités humaines. La conservation de la faune et la protection des écosystèmes sont devenues des priorités, comme en témoigne l’élaboration, en 2008, d’un outil néozélandais d’identification des ZSPA (Summerson & Tin 2018). Pourtant, malgré les progrès environnementaux et la volonté du public de voir l’Antarctique rester un continent protégé, le continent austral souffre des actions anthropiques de l’homme, directes ou indirectes. Aujourd’hui, nous pouvons ajouter aux différentes représentations citées précédemment celle d’un continent fragilisé par le réchauffement climatique. Pour une grande majorité de personnes, l’imaginaire antarctique reste celui d’un ailleurs lointain et inaccessible. Un voyage vers cet « ibi » antarctique, ce « là-bas » polaire, ne concerne qu’un nombre restreint d’individus, certes très hétérogène : militaires, scientifiques, touristes disposant des ressources nécessaires, personnels de station, journalistes, responsables politiques, etc. Parmi eux, les hivernants font partie de ceux qui ont fait l’expérience du « hic », de l’ici, durant l’hiver pour une période moyenne d’un an. Ce chapitre s’appuie sur une enquête de terrain menée pendant l’hivernage 2020 auprès de la 70e mission en Terre Adélie (la TA70). En tant que biologiste de la mission, j’ai partagé durant quinze mois le quotidien de la station française Dumont d’Urville, tout en menant une recherche doctorale en anthropologie, fondée sur une méthodologie mêlant observation participante et tenue d’un journal de terrain. Ainsi, même les futurs hivernants les plus préparés, ceux qui se sont activement informés avant leur départ, ne se rendent pas sur le continent sans bagage imaginaire : beaucoup projetaient un « paysage blanc et lunaire », du « silence », ou encore « une station à la pointe de la tech- PENSER L’AILLEURS 64 nologie ». Cet imaginaire de départ se construit bien en amont, à travers des lectures, des blogs d’anciens hivernants, des documentaires ou des fictions, et il continue de se transformer une fois sur place, au gré des interactions sociales, des découvertes sensibles et des expériences concrètes. « Je me suis un peu renseigné(e) quand même, avant d’envoyer mon CV. Parce que pour moi, c’était juste du vide. Pas de plantes, pas d’animaux, rien. En termes de nature, j’imaginais Concordia2 en fait. Un paysage lunaire, avec rien aux alentours. […] Quand tu es sur le bateau, tout ce que tu as lu et vu sur internet, ça s’ajoute et ça forme une grosse bulle. On imagine l’Antarctique avec la science et l’écologie et tout ça. […] Je dirais plutôt que c’était avant de monter sur le bateau, parce que quand tu es dessus, c’est comme si tu étais à un avant-poste de DDU, vu qu’il y a les campagnards3 et qu’ils te racontent des histoires qui ne collent pas forcément avec ce que tu imaginais avant d’embarquer » (Un hivernant de la TA70, septembre 2020). La réflexion de cet hivernant de la TA70 souligne bien le fait que l’imaginaire antarctique n’est pas constitué d’une seule représentation figée dans le temps et qu’il existe un caractère dynamique et stratifié de l’imaginaire façonnée par des récits, des symboles et des expériences (Durand 2016). Cet hivernant décrit l’évolution de ses représentations en étapes successives : d’abord une vision initiale de l’Antarctique comme monde « vide » et « lunaire », nourrie par des images génériques ou médiatiques ; ensuite, une projection nourrie d’éléments tangibles (lectures, blogs, films) permettant l’élaboration d’un imaginaire plus précis et anticipatoire ; enfin, une première rupture lors du passage symbolique à bord du bateau, au contact d’individus 2. Une station franco-italienne située à l’intérieur du continent. 3. Surnom du personnel d’été. TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 65 ayant déjà vécu l’Antarctique, qui confrontent les images idéalisées à la pluralité des vécus. Les membres de la TA prolongent, collectivement, leur apprentissage du monde antarctique en rencontrant des personnes qui sont déjà allées sur le terrain et en enrichissant leur imaginaire de noms, de savoirs et d’un jargon spécifique. C’est le début de la transmission de la culture antarctique. Il est en effet nécessaire de souligner que nous ne construisons pas notre imaginaire seuls : il est socialement diffusé, historiquement influencé et culturellement partagé (Fernandez 1986). L’imaginaire s’inscrit dans un espace de transmission (familiale, institutionnelle, médiatique) et se reconfigure constamment à mesure que l’individu interagit avec de nouveaux environnements symboliques et cosmopolites. L’hivernant ne construit donc pas seul ses images de l’Antarctique : elles circulent, s’emboîtent, se contredisent parfois. Ainsi, la pluralité de l’imaginaire est triple. D’abord, elle est socialement construite et dépend des expériences de vie de chacun : une personne qui vit dans une Antarctic gateway, comme la ville de Hobart en Tasmanie, possède un imaginaire antarctique spécifique à ces villes (Leane 2012). Ensuite, les représentations du Continent blanc sont hétérogènes : image du vide, du blanc, de l’isolement, d’une nature sauvage mais fragile, etc. Enfin, l’imaginaire évolue et se transforme au sein de la conception qu’un individu se fait du monde, à travers de nouvelles informations et de nouvelles expériences. Mais cet imaginaire, aussi élaboré soit-il, se confronte à la réalité sensible du terrain lorsque l’hivernant arrive sur la station. Le vide et le silence, des motifs récurrents dans les représentations de l’Antarctique (Philpott & Leane 2022), font face à une profusion d’images, de sons, d’odeurs, de mouvements et de paroles. En été, de nombreux animaux se reproduisent en Antarctique et le célèbre manchot empereur est la seule espèce à rester aux abords du continent PENSER L’AILLEURS 72 d’aventure dans un lieu fantasmé, et se retrouvent face à la réalité d’une vie sur station souvent très encadrée et axée sur la sécurité. Les rites permettent le trajet entre l’imaginaire et le vécu, articulent attente et expérience, fantasme et quotidien. Lors de la Midwinter, par exemple, une tradition respectée dans presque toutes les stations, les hivernants célèbrent le point culminant de la nuit polaire, confectionnent des cadeaux faits main, partagent des repas festifs et dans certaines bases, s’autorisent une plongée en eau glacée pour vivre l’extrême qu’ils souhaitaient expérimenter avant leur départ. Mais cet extrême se transforme : il devient moins lié à l’environnement et plus à l’humain. L’extrême, ce sont les autres, c’est la fatigue, c’est le fait de veiller au bien-être de tous et d’aider au mieux le groupe (Pottier 2024) . Les hivernants ne sont pas de simples réceptacles passifs : ils sont des acteurs actifs de l’imaginaire antarctique, à travers leur participation à ces traditions. Revenir au point de départ L’imaginaire s’étend aux rapports sociaux que nouent les individus entre eux. Il participe à la construction communautaire par le biais d’un univers empli de symboles, de vocabulaire et d’une grammaire commune. Si la psychologie utilise le symbole pour décrire l’inconscient collectif des universaux psychologiques humains, l’anthropologie adopte une posture différente en réorientant ses recherches non pas sur l’individu, mais sur la communauté et la société. Mais même si nous restons concentrés sur l’anthropologie, la définition d’un symbole et de ce qui « est symbolique » n’a rien d’une évidence, comme le démontre Vincent Descombes dans son article « L’équivoque du symbolique » (2009). Si le manchot empereur, par exemple, est autant un animal symbolique de l’Antarctique pour les hivernants que pour les personnes n’ayant jamais été sur le continent, la nature de ce symbole diffère entre ces deux groupes. TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 73 Ainsi, la puissance symbolique du manchot empereur devient un « mot de passe », comme le cite Vincent Descombes en utilisant les travaux de Jacques Lacan, qui permet à un ensemble d’individus d’être dans l’intime et de se différencier de l’Autre, de celui qui ne connaît pas le mot de passe. Paradoxalement, le symbole est à la fois produit par la société et vecteur de lien social (Descombes 2009). Les hivernants s’approprient et transforment des symboles préexistants, qu’ils insèrent dans des systèmes symboliques. Claude Lévi-Strauss analyse les systèmes symboliques comme des mythes et explore ce que la structure de ces mythes peut nous dire de l’organisation sociétale étudiée (Lévi-Strauss 1945). Un mythe seul est vide de sens, il n’acquiert un intérêt épistémologique que s’il est relié à d’autres mythes, puisque l’anthropologie structuraliste étudie la relation entre ces mythes, considérés comme des modes d’expression d’un groupe. « Il n’y a qu’avec les autres hivernants qu’on peut discuter de ça. Les autres personnes ne comprennent pas, parce qu’elles n’y sont pas allées. Quand je suis rentré(e), j’ai essayé d’expliquer à ma famille et à mes amis, au début. Et puis j’ai vite laissé tomber. C’est pour ça que c’est génial de se revoir, c’est très reposant et on se comprend les uns les autres » (Un(e) hivernant(e) de la TA70, juin 2021). Ce langage commun de l’imaginaire antarctique est visible dans le témoignage ci-dessus où l’hivernant, après son retour en France, rencontre des difficultés à communiquer avec les « autres ». Ce témoignage a été recueilli en juin 2021, lors de la célébration de la Midwinter, au cours de laquelle une quinzaine d’hivernants de la TA70 s’étaient réunis. Cet hivernant souligne deux aspects : la difficulté de communiquer sur son expérience avec les personnes en dehors de l’hivernage et la continuité de l’appartenance au groupe antarctique dans la durée. Lorsqu’ils rentrent en France retrouver leur famille et leurs amis, les hivernants PENSER L’AILLEURS 74 sont confrontés à des problèmes de communication, liés à des modalités d’expression devenues dissonantes. Nous ne parlons pas ici des pratiques langagières ou du jargon antarctique, mais de quelque chose de plus profond. En essayant de décrire ce qu’ils ont vécu, les hivernants tentent de peindre le portrait d’un ensemble communautaire, d’un vide qui n’existe plus pour eux, tant il est empli d’expériences et de souvenirs. Frustrés devant la difficulté de la tâche, de nombreux hivernants m’ont rapporté qu’ils ne parlaient que peu de leur expérience avec leurs proches. Ils se contentent de satisfaire la curiosité des gens en parlant de la météo ou des manchots empereurs, mais ne s’engagent pas dans les détails. Détails qui, sauf exception, ne leur sont d’ailleurs pas si souvent demandés. Dans le troisième tome de Là-bas sont les dragons, Tilmann, tout comme les hivernants de la TA70, revient à son point de départ. Il n’est plus ce jeune homme qui rêve à l’ailleurs, il est allé à la rencontre de cet ailleurs devenu familier, un ailleurs dont il est devenu acteur. Grâce à cette expérience, il détient une légitimité perçue, une parole d’autorité de « ceux qui ont vu ». Tilmann revient, transformé non par une rencontre spectaculaire avec une bête écailleuse cracheuse de feu, mais par un affrontement intérieur avec le dragon qui est en chacun de nous. Les hivernants sont allés aux confins de la Terre, ils ont vu des paysages qui, nous citons ici un des membres de la TA70, « appartiennent à une autre planète » et qui est devenu leur « maison ». Ils ont comblé ce monde fantasmé de l’Antarctique par des gestes, des mots et des rencontres. À leur retour, ils ont trouvé un monde changé, et un entourage dont l’imaginaire de l’Antarctique avait lui aussi évolué, nourri par les mails, les nouvelles et les blogs tenus par ceux qui étaient sur place. Cela n’a pourtant pas levé les obstacles rencontrés par les hivernants pour parler de leur année à Dumont d’Urville. TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 75 La parole est dite, mais elle est aussi reçue. Dans la communication, il faut au moins deux personnes et cette notion de contexte est affinée tout au long de l’histoire de l’ethnolinguistique afin de faire la différence entre une situation d’énonciation et une situation de communication (Bornand & Leguy 2013). Les hivernants énoncent, mais ne parviennent pas toujours à véritablement communiquer, c’est l’une des raisons de leur frustration. Dans le cadre de notre recherche, le terme de « contexte » possède un triple sens : celui développé par les ethnolinguistes, qui situent une parole dans un contexte linguistique (qui parle ? à qui ? dans quelle suite discursive ?), le contexte socioculturel, mais également un contexte propre à ce terrain antarctique, marqué par l’isolement et le huis clos : le contexte environnemental. Si cette parole – et la circulation de l’imaginaire antarctique et de ses symboles – circule facilement au sein de la communauté antarctique, entre hivernants qui partagent cette transformation de l’imaginaire confronté au terrain, elle se heurte à des obstacles lorsqu’il s’agit de la transmettre à ceux qui n’ont pas vécu l’hivernage. L’imaginaire du continent austral n’est pas uniquement une succession d’étapes, ni un ensemble homogène. Il s’agit d’une conception du monde antarctique aux significations et aux symboles complexes, parfois contradictoires. Cette conception permet à l’hivernant d’intérioriser ces représentations issues d’un contexte et à la communauté de partager une culture collective. L’hivernant devient alors un véhicule. Il transmet cet imaginaire à son successeur et aux membres de la mission suivante lorsqu’il est sur la station, mais également, même si ce n’est pas à la même échelle, à ses proches lorsqu’il retourne en France. Les hivernants sont les traducteurs d’une particularité collective partagée. Ils apprennent à percevoir leur environnement puis à imposer leurs représentations grâce à des interactions, des schémas sociaux et des actions élaborées. PENSER L’AILLEURS 76 L’imaginaire est l’étincelle de départ et les braises du retour. Il permet à l’hivernant d’exercer sa motivation à partir en Antarctique et de commencer à appréhender sa culture, tout en permettant à la communauté de perdurer dans le temps. Un an après leur retour, les hivernants de la TA70 continuent de partager entre eux leurs représentations et un imaginaire antarctique en constante évolution. Conclusion Loin des cartes du XVIe siècle, qui représentaient la Terra Australis Incognita comme une immense terre promise, parfois peuplée de créatures fantastiques, l’Antarctique est aujourd’hui un territoire photographié dans ses moindres recoins par les satellites d’observation et par les personnes qui se rendent sur place. Des glaciers à la banquise, en passant par les colonies de manchots, le continent blanc révèle désormais toute l’étendue de son territoire. Les anciens symboles du vide et d’une nature sauvage indomptable, longtemps centraux dans l’imaginaire polaire, se recomposent sous l’effet de nouvelles préoccupations planétaires. Le réchauffement climatique, l’accès aux médias et les enjeux géopolitiques transforment peu à peu l’aura de mystère en une fascination et une inquiétude grandissante (Lasserre, Choquet & Escudé-Joffres 2021). Paradoxalement, les récits d’une terre promise ressurgissent à mesure que les glaces fondent. Cette fois, il ne s’agit plus de monstres ni de merveilles, mais de ressources stratégiques ou de possibles réserves énergétiques. L’imaginaire antarctique, en constante mutation, reflète des tensions collectives. Il ne renvoie pas à une simple projection fictive, mais bien à une production sociale active, marquant les manières de concevoir, de gouverner et d’habiter symboliquement ce territoire (Crane & al. 2011). Dans ce chapitre, nous avons concentré notre regard sur les hivernants, qui ont ce lien particulier entre l’abstrac- TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 77 tion de l’imaginaire et le vécu familier, routinier de l’expérience du continent. Mais ils ne sont pas les seuls dépositaires de cet imaginaire. Celui-ci circule bien au-delà des 14 millions de km² de glace et de roche, irriguant les sphères médiatiques, politiques, artistiques et scientifiques à l’échelle mondiale. Les récits héroïques d’autrefois ont laissé place à une nouvelle grammaire narrative, portée par les inquiétudes environnementales et les interdépendances planétaires. En ce sens, les hivernants ne sont qu’une partie d’un tout, une facette de l’imaginaire antarctique dans une communauté qui se trouve principalement à l’extérieur du continent. C’est dans cet entre-deux, entre présence physique et appartenance symbolique, que se fabrique, se partage et se transforme l’imaginaire du continent blanc. Bibliographie Borchgrevink Carsten Egeberg. 1901. First on the Antarctic continent: being an account of the British Antarctic expedition, 1898-1900. London, G. Newnes Ltd. Bornand Sandra & Leguy Cécile. 2013. Anthropologie des pratiques langagières. 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Celle du vide est certainement l’une des plus présentes auprès du grand public. L’Antarctique, parfois absent des planisphères et des cartes du monde, serait une terre inhabitable et glacée, déserte et balayée par les vents. Mais, paradoxalement à cette puissante image du vide, le continent austral est aussi le véhicule d’autres images, expérimentées à la fois par les néophytes des mondes polaires et par les membres du personnel des stations scientifiques. Tout comme le protagoniste de Là-bas sont les dragons de Patrick Schmoll, rêvassant devant une carte de possibilités et de monstres lointains, ce « là-bas » antarctique nous intéresse tout autant que ce « hic » de ceux qui ont vu, de ceux qui y ont été. C’est un « penser l’ailleurs » lointain et presque inaccessible que nous TERRES D’UN VIDE FANTASMÉ 81 décortiquons ici, en analysant différents pans de l’Antarctique à travers l’étude d’un vide pourtant si abondant d’images et de représentations en constante évolution. Abstract : Lands of a Fantasised Void: Thinking the Antarctic Oxymoron As early as the 2nd century, there were theoretical references to a gigantic southern continent whose contours were mapped long before humans were able to visit it. Terra Australis Incognita, then an imaginary continent, appeared on European maps as early as the 15th century, four centuries before the official discovery of Antarctica. Today, Antarctica is one of the best-mapped continents on the globe thanks to thousands of satellite images. This technological feat has not diminished the power of the imagination, as the White Continent remains a place of multiple representations. That of emptiness is certainly one of the most prevalent among the public. Antarctica, sometimes absent from planispheres and world maps, is thought to be an uninhabitable, frozen land, deserted and swept by winds. But, paradoxically, despite this powerful image of emptiness, the southern continent also conjures up other images, experienced both by newcomers to the polar worlds and by the staff of scientific stations. Just like the protagonist in Patrick Schmoll's Là-bas sont les dragons (There Be Dragons), daydreaming in front of a map of possibilities and distant monsters, this Antarctic ‘there’ interests us just as much as the ‘here’ of those who have seen it, those who have been there. It is a distant and almost inaccessible ‘thinking about elsewhere’ that we are dissecting here, analysing different aspects of Antarctica through the study of a void that is nevertheless so abundant in images and representations that are constantly evolving. Mots-clés : Antarctique, Imaginaire, Anthropologie, Représentation de l’ailleurs, Cartographie, Là-bas sont les dragons (roman).