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La question de la structure en psychosomatique : 2. Mise en évidence du modèle canonique

Schmoll, Patrick

Abstract

Cet article est le deuxième volet d’une série consacrée à la recherche d’une structure spécifique aux phénomènes psychosomatiques. Il présente, à partir du cas d’une personne traitée pour une maladie de Hodgkin, l’hypothèse d’une forme canonique de la structure, impliquant une identification du sujet à l’un de ses grands-parents. L’interprétation s’étaye sur la clinique des phénomènes de parentification, dans lesquels des parents, inversant les rôles parentaux et l’ordre générationnel des dettes et rétributions, attendent d’un enfant qu’il remplisse à leur égard un rôle parental dans le système familial, et donc typiquement qu’il occupe la place de leurs propres parents. D’un point de vue psychanalytique, le sujet s’épuise à satisfaire un complexe d’Œdipe qui n’est pas le sien. D’un point de vue systémique, le renversement de la transmission générationnelle produit un paradoxe sous double-contrainte dans le système de parenté. L’observation clinique permet, par surcroît, d’identifier le point de basculement de la structure œdipienne dans la structure psychosomatique.

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Cahiers de systémique 2025, 7, p. 83-93 https://www.groupepsi.com/cahiers-de-systemique ISSN 2968-0190 DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17302444 83 La question de la structure en psychosomatique 2. Mise en évidence du modèle canonique Patrick SCHMOLL Psychologue et anthropologue, directeur scientifique PSInstitut [email protected] Résumé Cet article est le deuxième volet d’une série consacrée à la recherche d’une structure spécifique aux phénomènes psychosomatiques. Il présente, à partir du cas d’une personne traitée pour une maladie de Hodgkin, l’hypothèse d’une forme canonique de la structure, impliquant une identification du sujet à l’un de ses grands-parents. L’interprétation s’étaye sur la clinique des phénomènes de parentification, dans lesquels des parents, inversant les rôles parentaux et l’ordre générationnel des dettes et rétributions, attendent d’un enfant qu’il remplisse à leur égard un rôle parental dans le système familial, et donc typiquement qu’il occupe la place de leurs propres parents. D’un point de vue psychanalytique, le sujet s’épuise à satisfaire un complexe d’Œdipe qui n’est pas le sien. D’un point de vue systémique, le renversement de la transmission générationnelle produit un paradoxe sous double-contrainte dans le système de parenté. L’observation clinique permet, par surcroît, d’identifier le point de basculement de la structure œdipienne dans la structure psychosomatique. Abstract: The Question of the Structure in Psychosomatics: 2. Highlighting the canonical model This article is the second in a series devoted to the search for a specific structure underlying psychosomatic phenomena. Based on the case of a person treated for Hodgkin's disease, it presents the hypothesis of a canonical form of structure, involving the subject's identification with one of their grandparents. The interpretation is based on the clinical observation of parentification phenomena, in which parents, reversing parental roles and the generational order of debts and rewards, expect a child to fulfil a parental role towards them in the family system, and thus typically to take the place of their own parents. From a psychoanalytic point of view, the subject exhausts themselves trying to satisfy an Oedipus complex that is not their own. From a systemic point of view, the reversal of generational transmission produces a double-bind paradox in the kinship system. Clinical observation also makes it possible to identify the tipping point of the Oedipal structure in the psychosomatic structure. Mots-clés Psychosomatique, structure, syndrome d’anniversaire, système familial, transgénérationnel, parentification, maladie de Hodgkin Keywords Psychosomatics, Structure, Anniversary Syndrome, Family System, Transgenerational, Parentification, Hodgkin's disease Dans une précédente étape de notre réflexion sur l’hypothèse d’une structure spécifique des phénomènes psychosomatiques (Schmoll 2024), nous nous sommes intéressé à une configuration remarquable intervenant dans le déclenchement de certaines somatisations, celle de « l’enfant-temps ». Cette figure a été décrite par deux auteurs, Josephine Hilgard (1953, 1959, 1961) et Jean Guir (1985), qui l’ont identifiée par des méthodes différentes, tout en ayant travaillé dans l’ignorance des résultats l’un de l’autre. Selon ces auteurs, le sujet a connu une séparation brutale d’avec un de ses parents dans l’enfance ; des années plus tard, le sujet tombe malade lorsque l’aîné de ses enfants atteint l’âge qu’il avait lors du traumatisme passé. Dans notre article, nous avons examiné les critiques qui P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 84 contestent la réalité de ce « syndrome d’anniversaire », popularisé notamment par les travaux d’Anne Ancelin-Schutzenberger (1993). Nous pensons avoir établi la validité statistique du phénomène d’anniversaire au moins dans le cas précis de ces crises déclenchées chez un sujet en lien avec une coïncidence d’âge entre lui et son enfant. En conclusion de cette première approche, nous proposions une réinterprétation de cette figure pour déplier le jeu logique des relations d’objet et des identifications contradictoires qu’elle implique, chez le sujet mais aussi chez les autres membres du groupe de parenté. Cette relecture permettait de souligner que la structure psychosomatique n’est pas qu’une structure psychique : elle est familiale et transgénérationnelle. Elle s’étaye, pour sa propre reproduction dans le temps, sur la structure ternaire de l’œdipe, laquelle se déplace d’un cran à chaque génération, les enfants prenant les places de leurs parents, et les parents les places des grands-parents. La conséquence est que, de génération en génération, les contradictions logiques ou les paradoxes affectant les identifications des enfants au parents peuvent s’accumuler, voire se démultiplier à la manière d’une fractale. La figure de « l’enfant-temps » amenait à se poser la question du devenir de l’enfant qui se découvre fonctionner comme une bombe à retardement dans la pathologie de l’un de ses parents. La réponse logique que peut apporter cet enfant à cette situation est que, s’il veut sauver ce parent, il faut qu’il prenne la place de l’un de ses grandsparents et donne ainsi naissance au parent qu’il veut sauver. On bascule alors dans la version que l’on pourrait désigner comme « canonique » de la structure. C’est cette forme canonique, ou standard, que nous nous proposons d’examiner ici. Il faut toutefois préciser dès l’abord, qu’à la différence de la figure de « l’enfant-temps », qui accepte une validation statistique, la description de la structure psychosomatique en tant qu’organisation à la fois psychique et familiale, n’est pas aussi facile à confirmer. Elle se déduit de la convergence d’observations cliniques de cas individuels par des auteurs différents (Minuchin & al. 1975, Guir 1985, Ancelin-Schutzenberger 1993), et se manifeste dans des déclinaisons variées, y compris chez ces auteurs : les identifications telles qu’elles se présentent dans les « effets d’anniversaire », les répétitions de prénoms dans la famille, les lieux du corps engagés dans les processus pathologiques, désignent des identifications à des personnages variés de la constellation familiale. C’est l’interprétation que nous aurons à donner de ces symptômes qui ramène en dernière lecture ces variances à des déclinaisons d’un même modèle. Nous illustrerons notre propos par l’étude que nous avons présentée dans le passé (Schmoll 1983) d’une personne traitée pour une maladie de Hodgkin, où se retrouvent ces effets d’anniversaire en lien avec le déclenchement de la maladie. Nous allons reprendre cette présentation, parce qu’elle permet de repérer le moment du basculement entre la structure œdipienne, qui est celle des névroses, et la structure psychosomatique. L’EXEMPLE DE E. Nous ne ferons ici que résumer notre article de 1983, pour nous concentrer sur les traits caractéristiques de la structure dont il essaie de rendre compte, et sur ce moment du basculement. Nous renvoyons à l’article lui-même pour le détail de l’entretien, puisque son interprétation et celle du génogramme, au-delà des effets de dates et d’âges, prend sens dans le récit de notre informatrice. Précisons que l’entretien s’est déroulé dans un cadre de recherche et non dans celui d’une pratique thérapeutique. Les points à retenir sont les suivants. 1. Précurseurs : identifications œdipiennes exprimées dans des processus somatiques À l’époque où nous la rencontrons, E. est une jeune femme française qui porte un prénom allemand, prénom qui de surcroît n’a pas d’équivalent en français, comme ce serait le cas, par exemple, de Lisbeth > Elisabeth ou Margaretha > Marguerite. Elle est née pendant la Seconde Guerre mondiale et a grandi dans la ferme des grands-parents maternels. Il ressort de l’entretien que le grand-père maternel, figure importante de la famille, chef d’entreprise, a pesé dans le choix de son prénom : en pleine période d’occupation allemande, il est l’expression d’une germanophilie assumée. Le père était absent au moment de la naissance, probablement en raison de la guerre (E. n’en sait pas grand-chose, en fait, et reprend le peu que ses parents lui en ont dit). Cette situation particulière positionne le grandpère maternel dans la fonction symbolique de donneur du nom. E. fait ses études à l’École normale primaire pour devenir institutrice et y rencontre son mari. Ils se marient en 1962 alors qu’elle est déjà enceinte, et leur premier fils naît alors que le père est absent, parti faire son service militaire. Les circonstances évoquent donc celles de la naissance d’E. : celle-ci fait comme sa mère. P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 85 Sa mère meurt l’année d’après, et dans l’entretien (auquel, comme dit, nous renvoyons pour les détails), E. exprime sa crainte de répéter le parcours maternel. En particulier, elle approche de l’âge auquel sa mère est décédée, et craint de mourir de la même façon (elle a comme sa mère des problèmes de circulation, des hémorroïdes, toutes deux ont fait des fausses couches, ont subi des opérations par suite de problèmes gynécologiques). Après la naissance de leur premier enfant, E. et son mari ont deux autres garçons, puis le couple traverse une période de crise conjugale. La figure ci-après visualise les données de l’arbre généalogique pertinentes pour notre propos. On peut remarquer que les grossesses de la mère et de la fille se répondent dans le temps par l’intermédiaire de l’âge auquel chacune se trouve enceinte. C’est ainsi que sa mère avait 20 ans lorsqu’E. est née. Or, elle-même a 20 ans lorsqu’elle met au monde son premier enfant. Nous avons noté que les circonstances de cette naissance répètent celles de la naissance d’E. Comme elle, son fils a été conçu avant le mariage. Son père, comme celui d’E. (à ce qu’elle-même suppose), est retenu par l’armée alors que l’enfant est en bas-âge. Enfin, les naissances d’E. et de son fils sont toutes deux placées sous le signe du décès d’un grand-parent. Le rapprochement entre les situations de la mère et de la fille va plus loin. E. est fille unique, mais sa mère a fait deux fausses couches successives par la suite, à 23 ans et 26 ans. E. en parle en disant : « J’ai eu deux sœurs qui sont mortes avant la naissance ». Elle précise que ces interruptions de grossesse ont été tardives et que c`est pour cela que l’on peut presque parler d’enfants mort-nés, et non simplement d’avortements. E. elle-même a un second fils à 23 ans. Par la suite, elle fait une fausse couche, elle aussi : à 26 ans. Précisons tout de même que ces dates sont fournies par E. et qu’elles ne correspondent pas forcément à la réalité des dossiers médicaux. Les chiffres, fondés ou non sur une réalité physique, nous paraissent surtout devoir exprimer une répétition. Celle-ci est méconnue d’E., qui la découvre au moment où nous la lui faisons observer. P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 86 Son deuxième fils prend dans ce schéma la place d’une sœur mort-née de sa mère. Il présente un psoriasis de naissance qui durera jusqu’à la puberté, en fait jusqu’au moment où sa mère commence une psychanalyse, qui correspond, comme on le verra, à une période de crise pour elle. En résumé, E. craint de ressembler à sa mère, de répéter le parcours de cette dernière. Mais l’expression de cette crainte est en même temps une manière d’affirmer cette identification. Laquelle identification, jusque-là, alors qu’elle vient de passer l’âge de 26 ans, se maintient dans les limites connues des identifications œdipiennes, et l’on peut même dire qu’il n’y a rien d’inattendu à ce qu’une jeune femme « ressemble » à sa mère. Les correspondances de dates entre des épisodes qui impliquent le corps réel de la mère et de la fille (naissances, fausses-couches), sans que ces épisodes soient pathologiques, engagent cependant un processus psychosomatique. Peut-être même la grossesse et l’enfantement devraient-il être considérés comme le processus psychosomatique par excellence. Dans un article de la même époque (Schmoll 1981), nous rappelions que telle était la position de Georg Groddeck, l’un des pères fondateurs de l’approche psychosomatique, qui affirmait qu’une maladie organique pouvait être une grossesse symbolique, et qu’en un sens, les femmes disposent de la capacité d’inversement remplacer une maladie par une grossesse. Toujours est-il que si l’on considère la grossesse comme une forme de processus psychosomatique, celui-ci n’est ni pathologique, ni incompatible (heureusement) avec la structure œdipienne la plus commune, celle des identifications du sujet à ses parents. On observe quelque chose du même ordre dans les symptômes de conversion et les troubles fonctionnels. Dans un article toujours de la même époque (Schmoll 1982a), nous avions relu les écrits de Freud sur l’hystérie et les Cinq psychanalyses, pour montrer un schéma identificatoire du sujet à l’un de ses parents à travers ces symptômes corporels, et notamment leur localisation qui renvoyait au corps du parent en question. De même, dans notre article sur les conceptions de Georg Groddeck, nous faisions observer en conclusion que ce dernier était mort d’une crise cardiaque, lui qui avait déclaré que les maladies cardiaques étaient une « grossesse imaginaire du cœur ». Réalisait-il par là une identification à sa mère, condition pour qu’il put se donner naissance à lui-même dans la mort ? Toujours est-il que c’est âgé de 67 ans qu’il s’éteignit : comme sa mère. L’assimilation des symptômes de conversion et des troubles fonctionnels à la psychosomatique, au même titre que les maladies lésionnelles, reste l’objet d’un débat. On peut se demander s’il n’y a pas une forme de continuité entre conversion, troubles fonctionnels et maladies lésionnelles. On doit cependant considérer que la présence de phénomènes somatiques, de quelque forme et gravité qu’ils soient, même s’ils sont pris dans une configuration œdipienne, comme c’est le cas, déjà limite, des sujets pris dans la figure de « l’enfant-temps », sont annonciateurs d’un terrain, qu’ils préfigurent le basculement possible dans autre chose. C’est ce que nous observons dans la suite du parcours d’E. P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 87 2. Le basculement dans le modèle psychosomatique proprement dit La configuration œdipienne est en effet percutée à l’occasion de la naissance du troisième fils d’E., alors que celle-ci a 30 ans. Dans l’entretien, E. nous dit que c’est de cette naissance que date ses « problèmes » : dépression, fatigue, mésentente conjugale. Nous renvoyons pour les détails à notre article de 1983 : il est manifeste que ce moment est pour E. celui d’un basculement dans un monde où elle a perdu ses repères. Or, c’est également à l’âge de 30 ans que la grand-mère maternelle d’E. avait donné naissance à sa mère. Les correspondances d’âges font de la naissance de ce troisième fils une répétition, non plus des grossesses de sa mère, mais de la mise au monde de sa mère par sa grand-mère. La problématique relationnelle entre E., ses parents, son mari et ses enfants, révèle désormais une désarticulation des structures de parenté qui assurent normalement (selon un schéma œdipien) le repérage des membres de la famille les uns par rapport aux autres. E., qui pouvait jusque-là s’identifier imaginairement à sa mère, est en passe de se confondre avec sa grand-mère pour donner naissance à sa mère. Cette période de difficultés personnelles, qui va la mener au seuil de la séparation d’avec son mari, la conduit à commencer une cure psychanalytique, quand en avril 1979 elle fête ses 37 ans. Or, le fameux grand-père maternel avait 37 ans quand la mère d’E. est née. En novembre de la même année, E. constate les premières masses suspectes au niveau du cou. La structure œdipienne manifestée dans des processus somatiques, comme les grossesses d’E. ou la figure de « l’enfant-temps » (Schmoll 2024), emporte dans sa dynamique un certain nombre de paradoxes : être à la fois soi et l’un de ses parents, mettre au monde des enfants qui sont de ce fait en même temps des frères, des sœurs ou des autres soi-même. Dans le volet précédent de cette série d’articles, nous donnions l’exemple d’un homme qui prendrait pour compagne une femme en qui il voit un rappel de sa mère, ce qui est conforme à la structure œdipienne. Il s’identifie donc à son père. Dès la naissance de son premier fils, la figure est soumise à une contradiction : si sa femme est sa mère, alors son fils est en concurrence avec lui : c’est son fils, mais aussi son frère. La contradiction est translatée à la génération suivante sur ce fils de la façon suivante : pour obéir à son propre complexe d’Œdipe, le fils doit s’identifier à son père, mais comme celui-ci s’identifie au grand-père, ce fils doit aussi s’identifier au grandpère. Pour finir, le fils ne sait plus s’il est lui-même, son père ou son grand-père. Ces identités multiples sont soutenables si elles ne sont que des métaphores : elles acceptent l’ambiguïté, chacun de nous étant porteur d’un peu tous ses ancêtres. À cet égard, Jean Guir (1985) pense identifier comme un signal P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 88 de la structure psychosomatique le fait que le sujet porte le prénom d’un de ses grands-parents. Mais le choix d’un prénom dans le stock des prénoms des ascendants est une pratique traditionnelle fréquente dans nombre de sociétés, y compris la nôtre, qui donnent fréquemment à un nouveau-né le nom d’un défunt : cette pratique n’est pas pathogène, car elle est symbolique, elle situe les individus dans une lignée (Zonabend 1977, 1979, 2001, Bromberger 1982). Notre interprétation est que l’identification aux aïeux n’est pathogène qu’à partir du moment où elle devient impossible logiquement (en fait, topologiquement), en raison d’une double contrainte, ou « double-bind » qui empêche qu’elle ne soit que métaphorique : par exemple si le sujet doit porter des identités à la fois différentes, contradictoires (être à la fois son père et son grand-père), et en même temps exclusives (consacrer tous ses efforts à remplacer et l’un et l’autre). Le télescopage entre des identités impossibles à concilier suscite des tentatives énergivores et vouées à l’échec, jusqu’au point où elles basculent par épuisement dans le symptôme. En essayant de résoudre, non pas son œdipe, mais l’œdipe de sa mère, E. est contrainte de se mettre en position d’enfanter celle-ci. Contrairement d’ailleurs à ce que nous formulions dans notre article à l’époque, E. n’est même pas à proprement parler victime d’un désir de sa mère, mais d’un désir dont il n’est pas établi qu’il appartienne à cette dernière : la mère elle-même peut avoir souscrit aux attentes qu’elle supposait de la part de ses parents, et la chaîne des attentes peut ainsi remonter loin dans la généalogie et s’y perdre. L’origine de la structure leur est inaccessible autant qu’à nous. Le cas d’E. est intéressant, aussi parce qu’il permet, non seulement d’identifier une structure qui est tout-à-fait différente du complexe d’Œdipe, mais aussi de repérer le temps du basculement d’une structure dans une autre. Il serait à cet égard pertinent de faire le rapprochement entre ce moment et les points de bascule entre états d’équilibre d’un système, qui est le thème du présent numéro (Petitjean & al. 2025). LA FORME CANONIQUE DE LA STRUCTURE 1. Préalable théorique et méthodologique : postulat structuraliste À l’époque de l’observation du cas d’E., nous travaillions avec Jean Guir, dans la perspective qui était de reprendre ses travaux dans un cadre de recherche pour tenter de vérifier l’existence d’une structure. Pour permettre une montée en généralité à partir d’observations cliniques qui sont par définition individuelles, voire singulières, et non reproductibles, nous nous sommes situés dans un référentiel anthropologique (Schmoll 1982b), et plus précisément celui de l’anthropologie structurale (Lévi-Strauss 1958, 1973). Le projet structuraliste est d’expliquer la diversité des faits de société par la combinatoire d’un nombre limité de possibilités logiques. Il approche une société en tant que système complexe doté de propriétés invariables (« structurales ») découlant des relations entre ses éléments, les individus. Ces propriétés ne sont pas déductibles de l’étude de ces seuls individus, et d’ailleurs ne sont pas perçues consciemment par eux. La formalisation d’un modèle structural est donc en quelque sorte une approche holiste « par le haut » qui vient à la rencontre des observations particulières remontant du terrain. C’est ainsi que le modèle « canonique » que nous pouvons présenter de la structure psychosomatique est une forme abstraite, qui se déduit certes en partie de la convergence d’observations cliniques de cas individuels tels que celui que nous venons d’exposer, mais que celles-ci ne suffisent pas à démontrer (scientifiquement) : cette forme abstraite tient sa robustesse de sa propre cohérence interne, que l’observation clinique ne fait que confirmer. En l’occurrence, le modèle repose sur une réflexion sur le langage et les systèmes symboliques, dans la fonction adaptative qu’ils remplissent dans l’espèce humaine. Les systèmes d’échanges (de personnes, de paroles et d’utilités), les systèmes de parenté, et en particulier, à l’intérieur de ces derniers, les systèmes de nomination, se présentent comme des formations culturelles différenciées selon les sociétés, mais dont le principe est commun à toutes : leur fonction, pour faire court, est d’établir au sein d’une société donnée un système de référents communs à tous ses membres qui assure le repérage des interlocuteurs les uns par rapport aux autres, leurs rôles dans le groupe social, la confiance qu’ils peuvent avoir dans leurs attentes à l’égard d’autrui. Si ces systèmes symboliques sont perturbés, voire dysfonctionnent, l’incertitude augmente, représentant pour les individus l’équivalent d’un syndrome d’adaptation (d’un « stress ») permanent (Schmoll 1982b & c). La conséquence méthodologique de ce postulat est qu’il n’est pas possible de mettre en évidence une structure psychosomatique par une approche basée sur des études randomisées contrôlées. La méthode qui s’impose est de P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 89 type clinique, elle consiste certes à réunir autant d’observations individuelles que possible, mais sans s’arcbouter sur une quelconque représentativité de « l’échantillon ». La multiplication des observations individuelles correspond à la multiplication, en ethnologie, des versions d’un même récit ou d’un même mythe : c’est dans l’entrecroisement de ces différentes versions, qui sont toutes considérées comme « vraies » du point de vue de l’analyse structurale, que l’on fait émerger la structure qu’elles ont en commun. 2. Position anthropologique transdisciplinaire Nous n’ignorerons pas les travaux antérieurs nombreux dans le champ psychosomatique, qui se réfèrent à la psychanalyse, en particulier en France l’école de psychosomatique de Paris (Marty 1980, Marty & al. 2003). La constatation du mimétisme du corps du sujet sur celui de son support identificatoire mériterait également des développements à partir du concept d’image inconsciente du corps de Françoise Dolto (1984). Ce qui suit n’est pas en contradiction avec les travaux issus de la clinique psychanalytique. Si nous ne nous y référons pas principalement, c’est pour la raison qu’ils sont centrés dans leur perspective sur la structure psychique des sujets : ce sont, par choix, des travaux psychologiques, c’est-à-dire scientifiquement délimités par l’objet commun à la psychologie, à la psychiatrie et à la psychanalyse, des travaux issus d’une pratique individuelle avec des sujets. L’intérêt d’une lecture anthropologique, nous le verrons dans un prochain article traitant du processus de guérison, est de se départir d’une vision strictement psychologique-psychanalytique des processus psychosomatiques, centrée sur la problématique psychique du seul sujet malade. Comme nous le précisions dans notre précédent article, la structure n’est pas que psychique, ni même seulement relationnelle. Elle ne fonctionne pas qu’à un ou deux, le sujet ou le couple sujet-parent. Les autres acteurs de la famille, et même les disparus, participent à l’entretien de la structure. La structure ternaire de l’œdipe peut servir de matrice, mais comme elle se déplace d’un cran à chaque génération, les enfants prenant les places des parents, les parents les places de grands-parents, la conséquence peut en être que, de génération en génération, des contradictions logiques ou des paradoxes peuvent faire se télescoper les identifications, débouchant sur des inversions de la rétribution. La théorie des loyautés invisibles d’Iván Böszörményi-Nagy, que nous reprenons un peu plus loin, inscrit la dimension psychique dans une transmission familiale, qui permet d’expliquer qu’un schéma se répète au-delà du seul couple parent-enfant, que ce schéma ne soit pas que l’affaire d’un parent usant de son enfant, mais que ce parent lui-même répète le schéma, pas seulement dans son intérêt propre mais en le reprenant de plus loin. À cet égard, Mélanie Klein (notamment en introduisant la notion d’identification projective en 1946) avait étudié certaines des conséquences logiques de l’œdipe comme construction aliénante de soi s’étayant sur les rapports à autrui et sur la dynamique du désir. Les parents, par exemple, souhaitent que leurs enfants les dépassent dans les études ou les réalisations professionnelles. Ils se voient dans leurs enfants tels qu’eux-mêmes ne sont pas, mais désirent être. Les enfants déterminent donc leurs choix de vie en fonction des attentes qu’ils supposent de la part de leurs parents (que ce soit pour les accepter ou pour les rejeter). Mais si les parents désirent être ce qu’ils ne sont pas, c’est parce qu’ils ne le sont pas que précisément ils le désirent. Ils ne veulent donc pas vraiment être ce qu’ils attendent de leurs enfants, pas plus qu’ils ne désirent vraiment que leurs enfants le soient. Les idéaux proposés aux enfants sont donc doublement des leurres : ils sont étrangers à ce que sont les enfants, mais également à ce que sont les parents qui les leur proposent. L’intérêt du positionnement anthropologique est de permettre de s’extraire d’une approche trop orientée-sujet qui s’exposerait à voir dans le processus pathologique l’effet d’une dynamique toxique entre un parent manipulateur et un enfant-victime. C’est le système familial dans son ensemble (actuel mais également historique, voire préhistorique) qui se reproduit, et fait éventuellement peser le poids d’un fonctionnement collectif sur un ou plusieurs de ses membres individuellement. 3. Lecture transgénérationnelle : la parentification On peut alors reprendre l’approche psychogénéalogique d’Anne Ancelin-Schutzenberger (1993) dans cette grille de lecture anthropologique qui rejoint les approches systémiques de la famille. Elle-même se réfère à la théorie des loyautés invisibles d’Iván Böszörményi-Nagy. Le groupe familial fonctionne sur la loyauté de ses membres et sur des relations de dettes et de rétribution entre générations. La dette la plus importante est celle de chaque enfant vis-àvis de ses parents, et la manière de s’en acquitter est transgénérationnelle. Ce que nous avons reçu de nos parents (biens matériels, la vie elle-même, et surtout l’affection), nous n’avons pas les moyens de le leur rendre : le don qu’ils nous font de notre vie concrétise une dette paradoxale, car en nous donnant naissance et en nous élevant, ils nous créent à la fois comme sujet débiteur d’un don et comme contenu même de ce don (nous sommes nous-mêmes le P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 90 cadeau qu’il nous font). Il n’est pas possible logiquement de s’acquitter à leur égard de cette dette, elle s’ancre dans un processus de production de corps par d’autre corps qui ne fonctionne que dans un sens (nous ne pouvons pas engendrer nos propres parents pour les rétribuer) et d’ailleurs nous inscrit dans l’écoulement du temps : nous ne pouvons que répéter l’opération à notre tour et rendre à nos enfants ce qui nous a été donné, tout en leur imposant la même créance. Un concept important qui permet de rendre compte des éventuels dysfonctionnements de ce système, est celui de la « parentification ». Le concept en a été introduit par Melitta Schmideberg (1948), et le terme lui-même a été introduit par Salvador Minuchin & al. (1967). Iván Böszörményi-Nagy et Gerladine M. Spark (1973) décrivent la parentification comme la situation dans laquelle les parents attendent d’un enfant qu’il remplisse à leur égard le rôle de parent au sein du système familial. Au lieu de donner lieu à une rétribution transmise de génération en génération, les enfants sont sommés d’inverser l’ordre de la rétribution en se mettant au service de leurs parents, ce qui revient à ce qu’ils jouent le rôle des parents de leurs propres parents. La dette devient alors impossible à rembourser et conduit à l’épuisement ou à des tentatives de fuite. La parentification a donné lieu à de nombreux travaux qui en établissent les effets la plupart du temps déstructurants pour les sujets concernés (Le Goff 2000, Hooper 2013), dont les maladies psychosomatiques (Minuchin & al. 1975). L’inversion des places dans la parenté est logiquement impossible, elle revient pour le sujet à devoir mettre au monde ses propres parents. On peut d’ailleurs comprendre que n’importe quelle grossesse constitue, aussi bien pour une femme qui la vit dans son corps, que par procuration pour l’entourage, un évènement qui bouscule les représentations, et peut être une source privilégiée de traumatismes (Merg-Essadi 2025), car elle met en jeu toutes les places possibles des sujets dans la parenté : elle instaure le sujet dans la position de parent, elle est une réminiscence de sa propre position d’enfant, elle évoque ses propres parents, comme si toutes les cartes du jeu des familles étaient rebattues. La particularité de l’évènement justifie que Georg Groddeck l’ait considéré comme le processus psychosomatique par excellence (Schmoll 1981) : c’est un des tournants d’une dynamique remarquable, si l’on veut bien considérer qu’au fond, la fabrique d’un être humain est un processus complexe qui va s’étaler sur plusieurs années, en s’étayant au départ sur un processus organique archaïque qui est la production de corps par d’autres corps. D’un point de vue systémique, la parentification perturbe cette structure de la transmission des places, laquelle veut que les parents conçoivent des enfants qui une fois adultes deviennent à leur tour des parents. En inversant l’ordre de la dette et de sa rétribution, la parentification provoque un télescopage des places dans la lignée, les identités se superposent en se contredisant. 4. Caractéristiques de la forme canonique La structure se présente logiquement dans sa forme la plus visible comme une identification du sujet à l’un ou aux deux parents de l’un de ses parents. On peut alors reprendre de Jean Guir les indices de cette identification, au moment où se déclare la pathologie : – le sujet porte un nom ou un prénom qui est le même ou évoque l’aïeul (dans le cas d’E., le grand-père maternel est le donneur du nom) ; – une date anniversaire ou l’âge du sujet au moment du déclenchement de la maladie évoquent la disparition de cet aïeul, ou l’âge qu’avait cet aïeul quand sa fille ou son fils (parent du sujet) est né ; dans le cas d’E., son cancer est diagnostiqué alors qu’elle atteint l’âge qu’avait son grand-père quand sa mère est née ; – la topographie de l’affection : un phénomène mimétique peut être repéré entre la localisation de la lésion et le corps de l’aïeul, qui est lésé ou marqué à cet endroit, ou dont on apprend qu’il aurait pu être mutilé ou enlevé ; – le rôle éventuel d’une grossesse comme processus psychosomatique permettant de mettre au monde réellement l’un de ses parents, cette tentative étant alternative du développement d’une maladie organique. Cette forme canonique étant posée, la difficulté de la confirmer par l’observation tient à ce que tous les cas ne se présentent pas de manière aussi évidente. La configuration supporte autant de déclinaisons qui mettent en jeu des objets autres que les grands-parents : oncles, tantes, voire frères et sœurs. Mais au regard d’une approche structurale, ces derniers se présentent comme des substituts par rapport au schéma canonique : objets dérivés sur lesquels se portent les efforts du sujet pour rétribuer une dette dont ils n’arrivent pas toujours à cerner les termes, d’autant qu’ils sont souvent non formulés. Jean Guir accorde une certaine importance à l’expérience traumatisante que constitue la perte d’un être cher : la répétition de ce traumatisme à travers l’effet d’anniversaire déclencherait le processus pathologique. La personne P. Schmoll : La question de la structure en psychosomatique – 2 91 proche dont la perte constitue un traumatisme pour le sujet enfant peut être selon les cas l’un des parents, un frère, une sœur, un des grands-parents. Si le traumatisme est constitué par la perte d’un proche auquel le sujet était luimême très attaché, on se trouverait dans la configuration classique des effets de la perte d’objet et du travail du deuil. Mais ce n’est pas ce qui est en jeu dans la structure psychosomatique. La perte n’est pas directement telle pour le sujet lui-même, elle l’est pour un autre auquel le sujet est attaché et qu’il cherche à soutenir. Le sujet va alors essayer de compenser cette perte, non pas pour lui-même, mais pour cet autre. C’est ce que nous avons soutenu dans notre précédent article (Schmoll 2024), en prenant l’exemple type d’un père et de son fils. Si le père vient à disparaître, c’est éventuellement une perte affective pour le fils, mais c’en est une également pour la mère : le fils va donc tenter de prendre la place du disparu pour compenser la perte, non seulement pour lui mais pour sa mère. On voit d’ailleurs que ce qui complique la lecture du cas, c’est que deux processus peuvent se superposer et se confondre, celui de la perte d’objet et celui de l’identification à l’objet perdu par l’autre : c’est pourquoi les processus psychosomatiques peuvent s’inscrire dans une configuration œdipienne. Mais la structure dans sa forme canonique est que la personne disparue est en fait désignée par un des parents comme lui manquant : le sujet prend alors la place de l’objet de l’autre pour le combler, même s’il n’a pas d’attachement affectif pour cet objet. C’est pourquoi la structure est particulièrement visible dans les cas où l’un des parents désigne comme l’objet de son manque, non pas l’autre parent, mais ses propres objets œdipiens, à savoir les grandsparents du sujet, qu’éventuellement celui-ci peut n’avoir pas connus, avec lesquels il peut ne pas avoir eu de lien direct. Il ne s’agit donc pas d’une identification œdipienne mais d’une identification à l’objet œdipien de l’autre. Le sujet s’épuise à réaliser, non pas son œdipe mais celui de l’autre. Ce n’est pas la même chose de prendre la place d’un parent dans la recherche de capter l’objet de son propre désir et de prendre la place de l’objet du désir de ce parent. Les deux processus peuvent cependant se superposer, l’un faisant le lit de l’autre, et c’est pourquoi il est intéressant d’identifier, comme dans le cas d’E., ce point de bascule entre la structure œdipienne autour de laquelle s’organisent les névroses et la structure psychosomatique. LIMITES DE L’APPROCHE ET CONCLUSION PROVISOIRE Le déclenchement de maladies chez des sujets précis, à des moments et sur des localisations du corps, qui ne paraissent pas livrés au hasard est l’occasion d’identifier une structure bio-psycho-sociale qu’éclaire l’approche anthropologique. La mise en évidence d’une structure par l’étude d’un cas individuel nous contraint bien sûr à rappeler les limites de la démonstration – outre celle, déjà assumée, de ne pas reposer sur des essais contrôlés de type « Evidence Based Medicine ». Par simplification, le raisonnement a laissé de côté les multiples facteurs autres que psycho-sociaux qui interviennent dans le déclenchement de toute maladie physique ou trouble fonctionnel : facteurs génétique, agressions par un agent infectieux, viral ou parasitaire, habitudes alimentaires et autres, facteurs environnementaux… On rappellera donc que l’explication est multifactorielle et relève d’une approche systémique plus globale, qu’on la désigne comme « relationnelle » (Sami-Ali 1987) ou « intégrative » (Stora 1999). Il faut également se garder d’une approche déterministe. Rappelons en particulier qu’il n’y a pas de destin numérologique ou de marquage par le nom. Ce n’est pas parce que nous portons le prénom d’un aïeul ou que nous atteignons l’âge qu’il avait quand il est décédé, que pour autant nous présentons un risque de développer une pathologie. Nous avons souligné que les assignations d’identité socialement imposées renvoyant à des parents disparus existent dans toutes les sociétés. C’est quand elles cessent d’être métaphoriques, et qu’elles expriment l’obligation pour le sujet de prendre concrètement, affectivement, leur place, que ces identifications font le lit de processus délétères. L’explication n’est pas non plus psychogène, au sens où l’on entend une détermination du somatique par le psychique. Les systèmes biologiques, psychiques, familiaux, sociaux sont enchâssés les uns dans les autres et comportent de multiples boucles de rétroaction. Un équilibre psychique donné détermine par exemple un état de santé physique, qui en retour renforce ou perturbe l’équilibre psychique, et ainsi de suite. Si l’on prend le cas des effets d’anniversaire, ils permettent d’identifier la structure, mais il est par contre délicat d’interpréter la manière dont opère le phénomène : l’anniversaire agit-il comme un signal déclencheur d’un processus pathologique, ou au contraire comme un horizon qui permet à l’individu de résister contre un tel processus jusqu’à une espèce d’acmé audelà duquel il s’effondrerait (comme dans le cas de ces personnes malades ou âgées qui tiennent vaille-que-vaille à vivre jusqu’à un cap important pour elles).