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LA B.D. (BANDE DESSINEE) ASTERIX EST-ELLE TRADUISIBLE?

Alex Cormanski

Abstract

LA B.D. (BANDE DESSINEE) ASTERIX EST-ELLE TRADUISIBLE?

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680 LA B.D. (BANDE DESSINEE) ASTERIX EST-ELLE TRADUISIBLE? Alex Cormanski Université d’Etat des langues du Monde Introduction Une langue est un moyen de communication parmi d’autres, un moyen de communiquer sur notre relation au monde. Les langues sont une vision de l’expérience du monde (Humboldt). Quand on traduit une langue vers/en une autre, on tente de traduire un moyen de communication d'une langue à une autre. On essaie donc de traduire une autre vision du monde. Dès lors, quiconque s’intéresse à une langue culture étrangère ne peut qu'être sensibilisé à la diversité et à l’altérité. Parler d’altérité implique de « faire évoluer sa propre vision du monde, via une altéroréflexivité entre le soi et l’autre » (Pretceille, Porcher, dans Éducation et Communication interculturelle). Ces concepts de diversité, identité, altérité, au moyen des desquels nous interrogeons notre relation au monde, sont propres à l’interculturel, ils sont des repères essentiels dans le regard croisé que nous portons sur les cultures du monde. Ces mêmes cultures peuvent emprunter des chemins identiques - elles ont parfois des aspirations, des croyances communes, mais elles peuvent aussi interpréter ces mêmes aspirations et croyances de façon différente. Elles peuvent se croiser mais ne pas se rencontrer. Car rencontrer l'autre dans une autre langue, dans une autre culture, est une tâche très complexe. Le faire sous l'angle de la parodie, ce qui est le propre d’Astérix, parodie définie ici comme « la transformation ludique, comique ou satirique d'un texte singulier » (Daniel Sangsue dans Contours littéraires), complexifiant ainsi la tâche, est-il vraiment réalisable? La parodie est le fondement même du processus narratif d'Astérix dans lequel les stéréotypes culturels partagés, les représentations communes que chaque peuple nourrit sur soi et sur les autres, sont considérablement moqués, caricaturés. Notons que la caricature est un mode d'expression très ancré dans la culture française, elle était très forte au 19e siècle (voir les célèbres caricatures de Honoré Daumier), elle était déjà très présente chez Molière au 17e siècle dans ses pièces (voir par exemple “Les Précieuses ridicules”), elle est toujours très présente de nos jours chez de nombreux auteurs (vous avez probablement entendu parler de Charlie Hebdo). La matière première d’Astérix est constituée du catalogue de tous les signifiants figés, censés caractériser la culture des Français et de leurs voisins, comme le dit Nicolas Rouvière, dans son ouvrage « Astérix ou la parodie des identités ». Parodie, moquerie, dérision, satire - dans le texte comme dans les images - présents presque à chaque ligne, à chaque vignette dans les 41 albums d’Astérix, appartiennent au domaine de l’humour, un terrain vacillant dont le propre est de traiter les faits, même graves, en faisant rire, donc en prenant du recul par rapport à l’évènement. Goscinny, le scénariste, disait un jour à Hergé, le créateur de Tintin: « Vous construisez une histoire sur laquelle vous greffez des gags, nous, nous construisons des gags sous lesquels nous greffons une histoire ». Goscinny est un linguiste géologue, hyper doué à identifier et sonder toutes les strates souterraines de la langue, à les bousculer pour provoquer des glissements de terrain, histoire de nous en révéler toutes les saveurs cachées. 681 Mais l’humour, dont il fait preuve avec tant de brio, est un marqueur si identitaire, culturellement, qu’on peut se demander s’il est traduisible d’une langue à une autre. Le non-dit, l’implicite, surlesquels il s’appuie, qui est ici la clé indispensable pour comprendre Astérix, qui en constitue la base, est-il traduisible? Beaucoup s’y sont risqués puisque la B.D. est traduite en 120 langues(!). La copie est-elle conforme à l’original, même interprétée, adaptée? Dans le contexte du monde de la traduction La grande question qui agite aujourd'hui le monde de la traduction, c'est celle de l’IA (l’Intelligence Artificielle). Le marché de la traduction est en pleine croissance, l'exactitude et l'adaptation précise des textes au contexte culturel sont considérés comme des tâches essentielles. Les LLM (large linguistic models) sont sollicités pour faire vite et bien. Gain de temps, donc gain d’argent. Les algorithmes tournent alors à plein régime. Ils brassent tellement de données qu’ils semblent infaillibles. * (2 exemples, anecdotiques peut-être, mais non négligeables, qui illustrent mon propos: en Chine, à Pinyao, une ville très touristique, je demande au propriétaire de l’hôtel où j’ai passé trois nuits en utilisant Google translation: - Voulez-vous que je paye les trois nuits en une seule fois ou pour chaque nuit? Résultat de la traduction: - Will you have enough whiskey? Puis, une autre fois, à Pékin, dans le quartier Maliando, chez une marchande thé en gros: - Etes - vous un grossiste? Are-you a whole sale retailer? Résultat: - Are you a bowl of failure?) Dans Astérix, le référent culturel, sociologique, historique, politique, psychologique, linguistique, sous-jacent à chaque étape de l’histoire narrée, et sans lequel on ne peut déchiffrer l'œuvre entière si on veut en saisir toute la portée, semble réfractaire à l’assimilation algorithmique. Il perturbe du coup grandement la traduction. L’oeuvre entière semble résister à l’emprise de la machine à traduire, fait preuve de résistance toute « gauloise » - le fondement même de l’histoire des aventures d’Astérix, le héros national capable précisément de résister à l’envahisseur romain. Le phénomène Astérix Astérix, devenue une icône culturelle française, est une B.D. phénoménale. Pourquoi phénoménale ? Parce que 385 millions d’exemplaires des 41 albums écrits et dessinés - le premier est sorti il y a 66 ans, le dernier en octobre de cette année,- ont été vendus dans le monde. Astérix est traduit en 120 langues (mais pas en ouzbek !). Des revues comme Philosophie magazine, l'Ethnologie française y ont consacré un numéro spécial, l’hebdomadaire Le Point, un hors-série, la BNF (Bibliothèque Nationale de France) y a organisé une exposition, une centaine de thèses universitaire ont été écrites sur le sujet. Donc Astérix non seulement divertit ses lecteurs, mais aussi est matière à réflexion. Si vous lisez et comprenez Astérix, mais peut-être aurez-vous besoin pour comprendre d'un traducteur / d’un interprète - le débat est lancé!-, vous comprenez la culture française. C'est une excellente introduction à cette dernière, c’est une analyse sociologique politique linguistique de premier plan de la culture française et ceci dans une approche non académique, plutôt ludique. La force de cette B.D. réside dans la nature même de son narratif, en images et en texte, qui se lit à la fois au premier degré, pour le public jeune, et au deuxième degré surtout. Les jeux de mots sont constants, ils malmènent la sémantique (homonymie, double-sens), renvoient toujours au référent culturel, ce qui implique d'avoir une connaissance affûtée de la langue et de la culture. On parle ici de culture culturée, le savoir, et aussi de culture comportementale, qui renvoie à l'habitus culturel, concept propre au sociologue Pierre Bourdieu, qu’il définit comme 682 un système de dispositions réglées, un lien avec le capital culturel. C’est en quelque sorte une grammaire du comportement propre à chaque individu social. A travers les versions française, anglaise, espagnole et chinoise de deux albums, Astérix Légionnaire et La Rose et le Glaive, je propose une étude comparée des traductions respectives de certains passages pour voir comment la charge humoristique peut paser, ou ne pas passer, donc être traduite ou non, à partir des jeux de mots et aussi du référent culturel. 1a. Astérix légionnaire, version française: Obélix, le compagnon d’Astérix, une force de la nature, qui adore faire le coup de poing avec les Romains, lourd et pataud, veint de tomber amoureux de la jolie Falbala, une jeune gauloise du village. Il veut lui offir un menhir en cadeau, mais Astérix lui conseille plutôt d’aller lui cueillir un joli bouquet de fleurs dans la forêt. Il s’exécute sur le champ, court à un endroit qu’il a repéré, où il est sûr de trouver “près d’un grand chêne des tas de jolies fleurs bleues, délicates et poétiques”. Il tombe sur une patrouille romaine qui se cache précisément sous le grand chêne, pour ne pas tomber, elle, sur Obélix, piétinant du coup les jolies fleurs bleues. Malheureusement pour eux, ils sont découverts et arrive ce qui devait arriver, Obélix les gronde: “vous n’avez pas honte de piétiner mes jolies fleurs bleues” et il les frappe, ajoutant: “l’ennui avec vous les Romains, c’est que vous n’êtes ni délicats, ni poétiques”. 683 1b. Astérix légionnaire, version anglaise: La traduction dit: “aren’t you ashamed of yourselves, treading on my pretty blue flowers?” 684 1c. Astérix légionnaire, version espagnole: “No les da verguenza pisotear mis hermosas flores azules?” 1d. Astérix légionnaire, version chinoise: même chose Les traducteurs anglais, espagnols, chinois restent fidèles à la phrase d’origine, piétiner mes jolies fleurs bleues, mais passent à côté du référent culturel sous-jacent: en effet, la charge humoristique repose dans ce contexte sur l’expression être fleur bleue qui signifie être très romantique, ce qui est précisément le cas d’Obélix, tout récemment tombé amoureux. Ce référent culturel linguistique ne peut être traduit. 685 2a. Astérix légionnaire, version française: Les deux légionnaires romains qui commandent les nouvelles recrues arrivent à Marseille, épuisés et en sale état physique vu la vie que leur a fait mener Astérix et Obélix. Ils sont mal rasés, hirsutes. Se présentant ainsi à l’entrée de la ville de Marseille, un garde leur dit que les tenues fantaisises ne sont pas appréciées et leur conseille d’aller se remettre en tenue, sinon ils vont se faire passer un savon , c’est-à-dire se faire disputer (se faire engueuler). Or, on est à Marseille dont la spécialité est précisément la fabrication du fameux savon de Marseille. La charge humoristique repose ici à la fois sur le jeu de mot se faire passer un savon , doublée de l’allusion au référent culturel géographique, le fameux savon de Marseille. 2b . Astérix légionnaire, version anglaise: “Get yourselves smartened up, if you go about Massilia dressed up like this, you’ll soon get a dressing down”. La charge humoristique est partiellement réussie: le jeu de mots est réalisé avec dress up et dress down, mais le lien avec le référent culturel est inexistant. 686 2c . Astérix légionnaire, version espagnole: “Arreglaos un poco, aqui en Masilia, no soi muy amantes de las fantasias. Le traducteur espagnol se contente de dire ici, on n’aime pas trop les fantaisies, sans faire de jeu de mots et en plus, il n’y a aucun lien avec le référent culturel savon de Marseille. 2d . version chinoise Même chose 3a . Astérix légionnaire, version française. Le Radeau de la Méduse 687 Dans cette scène, les Pirates ont été attaqués par Astérix et Obélix depuis une galère romaine. Leur bateau a été détruit, il est réduit à l’état de radeau. Les passagers sont maintenant des naufragés. C’est une allusion directe au célèbre tableau de Théodore Géricault, le Radeau de la Méduse peint en 1819, renforcée par le jeu de mots “je suis médusé”, prononcé par le chef des Pirates, qui veut dire, en français, je suis effaré. 3 b. Astérix légionnaire, version anglaise: La version anglaise reprend la référence culturelle du Radeau de la Méduse tout en renommant le peintre Jéricho au lieu de Géricault, qui est une autre référence culturelle, très décalée par rapport au contexte présent, mais l’équivalent du jeu de mots, être médusé pour être effaré, est inexistant. 3 c. Astérix légionnaire, version espagnole La version espagnole reprend la référence culturelle du Radeau de la Méduse, mais l’équivalent du jeu de mots, être médusé pour être effaré, est inexistant. 4 a. Astérix, La Rose et le Glaive, version française La charge humoristique vient ici de l’utilisation du jeu de mot “Arrêtez vos salades, Romaines!”, injonction qui s’adresse aux soldates romaines, qui signifie en français Arrêtez de raconter des histoires, (dans le sens des histoires qui ne tiennent pas debout, des histoires qui n’ont pas de 688 sens), doublée de la référence culturelle à la cuisine, la romaine étant aussi une variété de salade. 4 b. Astérix and the Secret weapon, version anglaise La version anglaise équivaut à Arrêtez vos stupidités! mais le jeu de mot avec salade romaine est inexistant. 4 c. Astérix, La rosa y la espada, version espagnole La version espagnole équivaut à Arrêtez de raconter n’importe quoi! mais le jeu de mot avec salade romaine est inexistant.