Les violences de l’histoire dans les contes tartares de Thomas-Simon Gueullette
Abstract
Magistrat et homme de théâtre, conteur et bibliophile, traducteur et farceur, Gueullette envisage le monde dans une perspective réaliste, le dit dans ses récits fabuleux et pense l’ordre des choses dans une dimension juridique. Ses Contes tartares, cela est su, accumulent les savoirs anciens, et ceux du temps, thésaurisent ses lectures et miroitent d’images fabuleuses, romanesques, voire épiques. Notre étude se concentre sur l’image en partage entre le réel et ses représentations, entre l’histoire et la fable, qui mettent en discours la culture politique du pouvoir royal, ses violences et ses droits.
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DIX-HUITIÈME SIÈCLE, n° 50 (2018) LITTÉRATURE LES VIOLENCES DE L’HISTOIRE DANS LESCONTES TARTARES DE THOMAS-SIMON GUEULLETTE Quelle barbarie, s’écria Faruk! Seigneurs, ditil aux principaux de Gur, je renonce au trône, s’il faut l’acquérir par une action si indigne et si éloignée de toute humanité!1 Les fastes de l’histoire Le matin du 1er septembre 1715 a lieu l’ultime faste de cette année charnière. Louis XIV s’est éteint. Les derniers feux de la monarchie augurent le crépuscule de l’Ancien Régime. Quelques mois plus tôt, le 19 février 1715, une cérémonie grandiose célèbre l’ambassade des Perses dans la Galerie des Glaces. La mode orientale connaît l’un de ses plus fastueux spectacles. C’est aussi en l’année 1715 que paraît la première édition d’un conte oriental au goût du jour, les Mille et un quarts d’heure, 1. Édition de référence : Thomas-Simon Gueullette, Les Mille et un quarts d’heure, Contes tartares, éd. Carmen Ramirez, dir. Jean-François Perrin, Paris, Honoré Champion, t. I, 2010 ; nous conservons ici le second titre.
492 CARMEN RAMIREZ Contes tartares2 de Thomas-Simon Gueullette3. Dès sa prime jeunesse, il avait pris contact avec les enchantements de l’Orient. En 1700, le jeune Gueullette interprète sur la scène du collège de La Marche, Soliman, empereur des Turcs dans la tragédie Amurat4. Un an auparavant, Fénelon avait écrit Les Aventures de Télémaque. En 1697, le Traité de Ryswick est conclu, et l’Europe galante, l’un des premiers opéras ballets, fort apprécié de la famille royale, célèbre le génie des peuples, et par là-même «la souveraineté des sultans et l’emportement des sultanes5». Une décennie plus tôt, le 1er septembre 1686, la réception de l’ambassade de Siam fait date parmi les fêtes et les triomphes royaux à l’orientale, que le seul grand Carrousel de 1662, donné les 5 et 6 juin aux Tuileries, avait inaugurés à l’occasion de la naissance du Dauphin (1er novembre 1661). Louis le Grand adopta alors son emblème solaire et ses devises ut vidi vici, d’abord, Nec pluribus impar6, plus tard. 2. D’autres éditions suivront, révisées et augmentées en 1723 et en 1753. Le récit-cadre raconte l’accomplissement d’une prophétie qui fait du petit tailleur du sérail, Schems-Eddin, un roi et un régicide. Il perdra son père Alsaleh roi d’Astracan, qu’il venait de retrouver et de tuer, son règne et la vue. Après mille aventures, son épouse, Zebd-el-Caton, accompagnée du médecin Abubeker qui connaît les secrets d’un vieux manuscrit porteur des remèdes aux maux du roi, lui rendra la vue. Entre temps un conteur, Ben-Eridoun, le fils du médecin, sera chargé, au péril de sa vie, de distraire le roi mélancolique, contant des histoires pendant le quart d’heure destiné à l’entretien. Les trois autres seront consacrés à la prière, aux libéralités, et à la justice. 3. Le corpus narratif de Gueullette se limite à ces quelques titres : Les Soirées bretonnes (1712), Les Mille et un quarts d’heure, Contes tartares, (1715, augmentés en 1723), Les Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam, Contes chinois (1723), Les Sultanes de Guzarate, ou les songes des hommes éveillés. Contes mogols (1732), Les Mille et une heures, Contes péruviens (1733, 1755), Mémoires de Mlle Bontemps, comtesse de Marlou (1738). Les Contes de Gueullette ont été réédités en trois volumes sous la direction de Jean-François Perrin, pour la “Bibliothèque des Génies et des Fées” (Paris, Honoré Champion, 2010). 4. Il représenta aussi le rôle de Listor, dans la pièce intermède Le Brave Extravagant, signale Jean-Émile Gueullette (Un magistrat du XVIIIe siècle. Ami des Lettres, du théâtre et des plaisirs, Thomas-Simon Gueullette, Paris, Librairie E. Droz, 1938, p. 12 et 16-17). 5. Il s’agit de L’Europe galante, ballet en musique, représenté par l’Académie Royale de Musique en 1697. Voir Houdar de la Motte, Œuvres, Paris, Prault, 1754, t. VI, p. 10. 6. Claude-François Menestrier, Histoire du roi, Louis le Grand, Paris, I. B. Nolin, 1691, p. 44 et 47; Marie-Christine Moine, Les Fêtes à la cour du Roi Soleil,
LES CONTES TARTARES DE GUEULLETTE 493 Le carrus sol sera suivi du carrus triumphalis des fêtes de Versailles de 1664. L’allégorie apollinienne traversera son règne et conduira le sort du royaume de France jusqu’à se muer en char funèbre le 9 septembre 1715, prélude de cet autre char de la mort qui transporta7 Louis XVI vers le destin que l’on sait en 1793. L’histoire s’imposait à la fable et détournait l’âge des hommes de l’ancien temps de la race immortelle des rois8. C’est pourtant sans faste que Gueullette, selon sa volonté testamentaire, sera enterré son heure venue, le 23 décembre 17669. Né à Paris le 2 juin 1683, au sein d’une famille d’origine picarde, d’un père robin, Thomas Gueullette, procureur au Châtelet, et d’une mère, Marie Rondelle, décédée très tôt. Il vit à Paris, se forme chez les jésuites et au collège de la Marche, où il fait ses humanités. Son application à l’étude, son goût pour le théâtre définissent tôt cet héritier d’honorables bourgeois10. En 1709, Gueullette est avocat au Parlement: il a obtenu l’agrément de substitut du Procureur du Roi au Châtelet de Paris, conseiller du Roi, et magistrat à la chambre criminelle. Il conservera sa charge jusqu’à la fin de ses jours. Ce fonctionnaire de la haute justice connaît le théâtre du barreau (on le disait fort bon orateur), les spectacles de la justice (tombereau, potence, échafaud, audition) et s’intéresse aux affaires criminelles, les plus courantes et les plus graves, des temps anciens et du sien. Il consacrera à ces questions (des menus délits aux crimes, aux larrons, aux suppliciés, aux querelles de successions et autres forfaits) des travaux de compilation et d’annotation11 formant un «recueil très curieux com1653-1715, Paris, Éditions Fernand Lanore, 1984, p. 28 et 79. 7. Louis XVI est conduit à l’échafaud dans une voiture fermée, le carrosse du maire, peut-être. Une estampe de 1793 représente la scène du supplice avec le carrosse stationné au bas de la guillotine (BnF: Réserve QB-370 (31)-FT 4). 8. « Viro immortali»: c’est l’inscription choisie par le duc de la Feuillade pour orner la statue consacrée à la figure de Louis XIV siégeant au cœur de la place des Victoires. 9. J.-É. Gueullette, Un magistrat du XVIIIe siècle, éd. citée, p 86. 10. Ibid., p. 11-12. 11. Le fonds Gueullette(série AD/III) conservé aux Archives nationales a fait l’objet de relativement peu de travaux savants dont ceux de Pascal Bastien qui a édité une partie de ces documents (Thomas-Simon Gueullette. Sur l’échafaud. Histoire de larrons et d’assassins (1721-1766), Paris, Mercure de France, 2010). C’est
494 CARMEN RAMIREZ mençant vers l’année 800 […]12» que l’homme de droit élabore sa vie durant. C’est une histoire du crime qu’il n’écrira jamais mais qu’il prépara infiniment. Il acquiert nombre d’arrêts et de jugements criminels imprimés et se constitue aussi en témoin direct des jugements et des exécutions dont il suit certains des dossiers. Il possède un intérêt sans limite pour ce théâtre de la matière criminelle où se représentent desviolences juridiques et criminelles13. Le droit, le théâtre, l’histoire forgent bien l’identité de ce serviteur du roi, polygraphe érudit et bibliophile, au goût extrême pour les lectures de tous âges et de tout genre (littérature, théâtre, histoire, philosophie, géographie, récits de voyage, encyclopédies14). On ne possède pas de catalogue de sa bibliothèque15, mais son biographe J.-É. Gueullette affirme qu’il« dispose d’une belle bibliothèque16 » et nombre de ses livres, retrouvés au hasard de recherches bibliographiques ou appartenant à sa famille, foisonnent d’annotations manuscrites renseignant également sur la diversité de ses lectures. Ainsi des commentaires remplissent les marges, entre autres, de l’Histoire de très noble et chevalereux prince Gérard, des Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse, de la Bibliothèque des théâtres de Maupoint, ou encore du Traité du secret de la confession de M. Lenglet du Fresnoy. Dans ses Contes tartares, une place de choix est d’ailleurs accordée au livre comme dispositif narratif: le conteur Ben-Eridoun des Mille et un quarts d’heure a lu tous les livres «curieux» (p. 256) et la clé de la guérison du roi est contenue dans un manuscrit (p. 252) et comme motif littéraire sous sa direction et celle de Delphine Usal que l’ensemble de 282 pièces imprimées (1764-1768) (AN AD III/11) ont été numérisées, https://criminocorpus. org/fr/bibliotheque/doc/2496/. 12. J.-É. Gueullette, Un Magistrat du XVIIIe siècle, éd. citée, p. 31. 13. Documentation criminelle dont Robert Anchel a tiré un ouvrage éclairant: Crimes et châtiments au XVIIIe siècle, Paris, Perrin, 1933. 14. Jean-François Perrin, «Introduction», dans Th.-S. Gueullette, Les Mille et un quarts d’heure, éd. citée, p. 16. 15. Il aurait été le propriétaire d’une vaste bibliothèque dans sa demeure de Choisy-le-Roy, dont il aurait existé une vente, restée sans trace, selon J.-É. Gueullette (Un magistrat du XVIIIe siècle, éd. citée, p. 46-47). 16. Ibid., p. 45.
LES CONTES TARTARES DE GUEULLETTE 495 (objet total symbolisant l’art du savoir corrélé à l’art du pouvoir)17. C’est d’ailleurs par ses abondantes lectures que Ben-Eridoun réussira à distraire le mélancolique prince Schems-Eddin, pendant le dernier quart d’heure de ses apparitions publiques «donné à l’entretien des gens savants» (p. 254-255). Enfin, le bibliophile Gueullette est aussi un éditeur dequalité combinant l’histoire, la littérature, l’Orient et l’Occident des temps anciens et modernes: Le Petit Jehan de Saintré (1724), les Fables de Bidpaï (1724) ou l’Histoire de très noble et chevalereux prince Gérard […] (1727)18. Ce travail soutenu de lecture et d’annotation à la croisée d’une perspective encyclopédique critique et érudite, multipliant les sources historiques et les traditions littéraires, agençant scénarios dramatiques et motifs fabuleux, se poursuit dans les notes infrapaginales de ses contes: les Contes tartares, à l’instar des Soirées bretonnes, des Contes chinois et des Contes mogols. Les notes géographiques et historiques et les commentaires du conteur, du moraliste et du juriste, mettent en place un double niveau de lecture et de réflexion, enchâssant récits de fiction et récits d’histoire. Ce temps souverain de lecture et de contage, en attendant la résolution des conflits, destiné à amuser et à émouvoir le prince, met en lumière l’histoire des monarques, leur passion du pouvoir, leurs faiblesses et la violence des hommes, forme son esprit, le prépare à l’art de gouverner, et à rendre la justice. Des tréteaux à l’échafaud Le magistrat Gueullette rejoint Gueullette le faiseur de parade sur un théâtre en partage entre les spectacles de la justice et l’univers des comédiens, plus spécialement les Italiens qui seront de son entourage avant et après leur expulsion par le roi (1697 et 1716). Dans sa facette théâtrale, il joue des pièces, il écrit des 17. Voir notamment Carmen Ramirez, «Introduction», dans Les Mille et un quarts d’heure, éd. citée, p. 190-224. 18. Ce sont là les titres repris dans le codicille de Gueullette. Le Nouveau Pathelin n’y est pas cité et fera l’objet de discussions comme il est signalé par J.-É. Gueullette (Un magistrat du XVIIIe siècle, éd. citée, p. 175-177).
496 CARMEN RAMIREZ comédies19, des parades20, des scénarios, il traduit et il annote. Il projette notamment une histoire du théâtre21. Respectueux de son statut d’homme de droit, Gueullette sera cependant ferme dans ses penchants: malgré le discrédit qui pèse sur les comédiens du temps, le théâtre occupe une place essentielle dans sa biographie et dans sa pensée. L’Histoire du théâtre français depuis son origine jusqu’à présent (1745-1749), le Dictionnaire des théâtres de Paris (1756), l’Histoire de l’ancien théâtre des Italiens (Lambert, 1753) des frères Parfaict lui en seront redevables. Il s’occupe des papiers hérités de Biancolelli à son décès, en 173422. Il traduit les scénarios de sa préférence et entreprend des recherches sur l’ancien théâtre des Italiens du 16e au 17e siècle. Il compose une «Table historique par ordre chronologique des pièces de théâtre jouées par les Comédiens Italiens arrivés à Paris en l’année 1716» qui se poursuivit jusqu’en 1762, qu’il complète par des gravures et des lettres23. L’ensemble forme une sorte de chronique de la vie des Italiens, «une matière informe et nullement travaillée24» par laquelle il actualise des souvenirs personnels sur le théâtre, et transmet des éléments bibliographiques et anecdotiques pour l’histoire du théâtre, aussi bien que des critiques et des jugements sur le répertoire du temps25. Ce sont ses Notes et souvenirs sur le théâtre italien dont son bienveillant éditeur signale que les pre19. Les Comédiens par hasard (1718), Arlequin Pluton (1719), Le Trésor supposé (1720), L’Amour précepteur (1726), L’Horoscope accomplie (1727). 20. Le recueil de parades du Théâtre des Boulevards (1756) lui est attribué. En 1885, Charles Gueullette publie quatre autres Parades inédites (Paris, Librairie des Bibliophiles). 21. Écrit vers 1760, le manuscrit autographe de son Histoire du théâtre italien est conservé à la BnF, au département Bibliothèque-musée de l’Opéra (RES-625 (1-2)). Son confrère au Châtelet M. Meunier en hérita. La propriété en revint à l’historien A.-A. Monteil, et enfin à la vente de sa collection, à M. de Soleinne. Voir Thomas-Simon Gueullette, Notes et souvenirs sur le théâtre-Italien au XVIIIe siècle, éd. Jean-Émile Gueullette, Paris, Libraire E. Droz, 1938, p. 9. 22. Il s’agit de Pierre-François (1680-1734), dit Dominique, fils du célèbre Grand Dominique (1640-1688) de l’Ancien Théâtre. 23. Th.-S. Gueullette, Notes et souvenirs sur le théâtre-Italien au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 7-9. 24. Ibid., p. 14. 25. Ibid., p. 171-178.
LES CONTES TARTARES DE GUEULLETTE 497 mières « gardent la trace du plaisir qu’il y prenait26». Gueullette célèbre scènes et coulisses et construit même un théâtre chez lui, à Choisy-le-Roy. Là, pendant plus de vingt ans, parades et farces se succédèrent, au grand plaisir de ses amis comédiens, hommes de toge et seigneurs27. Pour Gueullette, le spectacle des tréteaux est un mécanisme de sociabilité de tous âges conciliant aimablement sagesse, jovialité, et gaieté. C’est à ce propos qu’il citera le traité De la vieillesse de Cicéron dans la préface de ses Parades anciennes28. Pour ce magistrat féru de farces et de contes, la scène est souveraine29. Un cycle théâtral s’insère dans les contes, composé par trois canevas comiques. D’un côté, Gueullette interrompt le dispositif narratif à deux reprises par une performance théâtrale improvisée par la lignée des grands califes de Bagdad, Wathek-Billah et Haroun-al-Raschid30, sauvant les uns et les autres des retombées des infidélités, et mettant en scène ici une supercherie basée sur les ressemblances de trois bossus de Damas (p. 307-327)31, et là une drôlerie bouffonne pour éprouver un meunier, une meunière et ses amants, Alcouz, Taher et leurs épouses (p. 542-547). D’un autre côté, il suspend l’histoire du prince de Gur, Faruk, au cœur de conflits d’héritage et de succession, par les contes de deux calenders (p. 560-590), dont l’un, le plus jeune, talentueux acteur et auteur de pièces, improvise dans la langue de la farce, un «échantillon» de son Cadi dupé (p.573-581). L’enchantement de l’Orient bascule alors sur les tréteaux de la Foire. La scène fabuleuse des Contes tartares cède au réel sous la tension des jeux farcesques. Cette rupture des formes allie le merveilleux dramatisé, 26. Ibid., p. 17. 27. J.-É. Gueullette, Un magistrat du XVIIIe siècle, éd. citée, p. 68-73. 28. Ibid., p. 72-73. 29. Voir Carmen Ramirez, «Les Contes tartares au miroir du théâtre: la scène souveraine de Gueullette», «Introduction», dans Les Mille et un quarts d’heure, éd., citée, p. 217-224. 30. Wathek-Billal (842-847) est le petit fis de Haroun-al-Raschid (786-809), califes abbasides d’Orient dont le dernier joua un grand rôle dans les Mille et une Nuits. 31. L’histoire des trois bossus appartient à la tradition littéraire orientale et occidentale, dont la variante moderne est tirée probablement d’un fabliau ou d’un conte en prose. Pour les sources, voir notamment Les Mille et un quarts d’heure, éd. citée, p. 654-659.
498 CARMEN RAMIREZ la fiction romanesque et le réalisme facétieux, pour intervenir au cœur de l’histoire des rois aux prises avec le faste de leur royal statut et la misère de leur humaine condition. Ces liens que Gueullette tisse entre la narration et la scène se doublent de l’osmose entre les tréteaux et les échafauds. Sa connaissance des diverses cultures narratives (juridique, historique, littéraire), des traditions littéraires convergentes de l’Orient et de l’Occident, et des sources théâtrales s’enrichit de sa maîtrise du droit et du spectacle pénal et juridique qui lui ont fourni, des décades durant, matière à observation, à annotation et à fiction. Crimes et justice, violence et droit se retrouvent dans ses récits, quelles que soient leurs sources, impliquant les personnages de ses contes: le miroir de justice de la reine Sobarre dans les Soirées bretonnes; la justice divine, le souverain juge et les cadis vénaux des Contes chinois, ou encore le sens de l’équité publique et la droiture individuelle pour juges et monarques dans les Contes mogols. Dans les Contes tartares, dès le début, l’histoire enchâssée dans le récitcadre consacre la justice, ses décisions et ses parlements. Le héros royal Schems-Eddin destine d’ailleurs l’un des quarts d’heure de son temps public à rendre la justice (p. 254-255). Conte des violences: crimes et délits L’ordre juridique ne pouvait se dérober à un Orient fabuleux jonché de cadavres. Ce sont leurs histoires que le conteur BenEridoun brode en filigrane sur les fictions qu’il conte sans cesse. Pendant mille et un quarts d’heure, il distrait le jeune sultan des tourments des uns et des autres et le conforte dans l’attente de son épouse Zebd-el-Caton et des lumières qu’elle seule lui rendra, après avoir subi maintes épreuves, et lui éprouvé maints remords pour son crime. Du régicide initial de Schems-Eddin narré dans la première histoire (p.229-238) aux récits des dernières atrocités – la castration de l’Arabe Abenazar (p.614) ; l’assassinat de Saman et du père d’Ilekhan (p.616) –, le sang irrigue la Tartarie heureuse des grands seigneurs et des petites gens. La féerie, le pathos de la fable (res poetica) et de l’histoire (ars historica) se complètent par un récit des violences et un théâtre des passions. Gueullette, le polygraphe érudit et le collecteur de récits, rejoint alors l’homme de
LES CONTES TARTARES DE GUEULLETTE 499 droit, le faiseur de parades et l’historien amateur qui conjuguent chronologie et généalogie, mouvements des astres et pronostication. Figures familières de la littérature du temps, les astrologues et les horoscopes32 ne manquent pas dans ses contes d’Orient, confondant l’histoire du passé et son expérience exemplaire, les horizons du possible et les promesses du futur. Dans les Contes tartares, l’accomplissement des prédictions témoigne des effets pervers de l’astrologie judiciaire, étrangère à toute vérité et justice, porteuse de fatalité frappant les héros de l’histoire, de malédiction ou de mort. La perversion des pronostications atteint parfois les astrologues d’une mort qu’ils ne prévoient pas. Ainsi Abdelmelek meurt en annonçant le régicide et le parricide du sultan d’Astracan (p.239). Moubarek prévoit l’inceste, le fratricide et le parricide d’Ak-Beyraz, fille d’Abadalla-Yousouf, favori du prince cruel d’Ormuz (p.414 et 425) ; ses deux dernières prédictions se réalisent funestement. Enfin, l’astrologue du Caucase, Zeyfadin, consulté par les quatre fils du roi de Gur, révèle l’identité de l’héritier au trône, l’honnête Faruk, ses infortunes et le conflit fratricide accompagnant cette succession (p.550-555). Pour Gueullette, farceur, la cocasserie éclipse la niaiserie de l’astrologie, en associant prédiction et procrastination dans le conseil donné par un astrologue avisé à Sahed, un boucher de Candahar: « […] l’astrologue m’a ordonné de ne point remettre au lendemain ce que je pourrais faire dans le même jour» (p.329). Sur le cours des astres se greffe l’ordre des événements dans lequel s’enchâsse l’ordre de succession des monarques33. L’historia magistra vitae et les temps des fictions orientales sont peuplés d’anciennes dynasties perses, indiennes, et chinoises plus ou moins légendaires: le sultan Giamschid, devenu fou et se croyant immortel, Feridoun, son fils, le roi sage,et Zohak, le tyran sangui32. Élément repris plus tard dans son Horoscope accompli (1727). 33. Reinhart Koselleck rappelle la corrélation entre «[…] la rotation des étoiles et la succession naturelle par hérédité des souverains et des hérédités» (Le Futur passé: contribution à la sémantique des temps historiques, trad. Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, p. 48).
506 CARMEN RAMIREZ brûlés par un fer ardent (p. 250); castration du fils d’Abenazar (p. 614) ; corps du père et roi, écorché par ses fils, avides de pouvoir (p. 554-555) ; histoire du tyran Zohak, allié aux forces du mal, assassin du roi Giamschid, usurpateur de son trône, tyrannisant ses peuples jusqu’à se nourrir de leurs corps, châtié par les venins de serpents qui le dévorent (p. 447 et 454-456). Le récit des violences, le romanesque juridique et le spectacle pénal des Contes tartares, reflètent enfin une société où la seule autorité du roi juge ce qui est vrai et ce qui l’est moins. Sans en faire l’éloge, Gueullette, procureur du roi, peint les théâtres de l’autorité royale de l’Ancien Régime et des procédures sacralisées du pouvoir. Les peines et les supplices du recueil se nourrissent autant de l’imaginaire d’un Orient réputé pour ses cruautés que des ordonnances des lois du royaume de France, bien connues de l’écrivain-magistrat. Gueullette place l’histoire sur l’échafaud. Le conteur s’est emparé de la fabrique de cadavres et d’images des tourments connue du magistrat, incorporant à sa fiction la machine du mal et ses désordres. Au travers de ses contes orientaux, sourd une histoire du crime et des passions d’Ancien Régime qui n’épargne personne, et atteint jusqu’au corps sacré du roi. C’est l’objet premier du récit-cadre: Schems–Eddin, roi, régicide et parricide, doit souffrir le supplice par le feu d’un tyran assassin (p. 250). Le corps meurtri du roi désacralise la majesté du monarque et fragilise la légitimité du souverain législateur. Mais Gueullette, maître conteur, mitige la fatalité et l’expiation de la faute par une peine physique : son épouse triomphe de «l’épreuve de l’arbre dangereux» (p.632) qui rend la vue à l’époux, et au roi, ses lumières. Ainsi s’achève le périple royal: le dénouement est heureux et thérapeutique. Gueullette impose la fable à l’histoire: le temps de montrer la fragilité des rois n’était pas encore venu. Coda: le crime, la loi, le roi Dans les Contes tartares, la violence et ses sanctions ne dévoilent aucune meditatio mortis. Gueullette s’exprime davantage dans la veine spinoziste qui célébre au seuil de la conscience claire de la
LES CONTES TARTARES DE GUEULLETTE 507 mort, l’expérience de la vie49. Jovial, notre magistrat l’est autant que sa devise: «Il est doux de faire le fou en ce lieu» (Dulce est desipere in loco. Ode, IV, 12). Ces mots empruntés à Horace le rapprochent de Démocrite, masquant la face chagrine d’Héraclite50. Rire et pathos, folie, farce, fable et fantaisie sont produits par le conte pour détourner la vérité par l’enchantement au bénéfice non du mensonge ou de l’oubli du réel, mais du scepticisme et du soupçon, pour examiner l’histoire, la vie des hommes et des femmes, pour en alléger les lourdeurs, pour supporter l’inquiétude du monde et en déjouer les impostures. Les questionnements de la fiction reposent sur une volonté tragique du savoir, interrogent ce que les apparences occultent, ce que la déraison recherche, ce que l’évanescence promet. Le prodige s’accomplit, maintes fois, et sous les masques, parfois grotesques, des fictions orientales, l’hypocrisie des hommes est dénoncée, la fausseté de leurs actes est montrée, la supercherie des images, dévoilée, l’indignité des âmes et leur désobéissance aux lois, racontées. Pendant ces mille et un quarts d’heure de contes tartares, la fiction aura révélé au roi les passions de l’âme, la vérité des affaires de l’État et l’ordre des choses d’un monde rivé à un basculement majeur à venir. Dans l’entretemps, les Contes tartares de Gueullette harmonisent dans leurs fables les origines anciennes et la modernité des matières de l’Orient et de l’Occident, dont l’histoire et le merveilleux, les fastes et les ombres, éclairent, au fil de la narration et de ses artifices, une réflexion profonde sur la violence humaine, aux prises avec les stratégies du pouvoir royal et les mécanismes des lois. Certes, Gueullette n’oubliera pas la syndérèse51, cette autre loi de la conscience où siège un tribunal intérieur dont le juge tour49. La proposition LXVII de l’Éthique (partie IV) nous dit que « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie » (trad. Bernard Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 445). 50. Sur le caractère paradoxal du rire de Démocrite, voir «Démocrite Junior au lecteur» (Robert Burton, L’Anatomie de la mélancolie, trad. Bernard Hœpffner, préf. Jean Starobinski, Paris, José Corti, t. I, 2004, p. 15-201). 51. Syndérèse : «Reproche secret que fait la conscience de quelque crime qu’on a commis, et qui tourmente sans cesse. La plus grande marque de réprobation, c’est de n’avoir plus aucune syndérèse, d’être venu jusqu’à l’endurcissement » (Furetière, Dictionnaire universel).
508 CARMEN RAMIREZ mente le mal et conforte les «gens de bien». Feridoun, le roi sage d’Orient, l’affirme en ces mots: Les méchants et les impies sont toujours tourmentés par la syndérèse ; leurs plaisirs, s’ils en peuvent goûter, sont mêlés d’amertume, et le ver qui les ronge sans relâche leur met toujours devant les yeux leurs crimes et la punition qui leur est due; tout leur est suspect, un rien les épouvante, et ils ne goûtent jamais cette douce tranquillité qui est le partage des gens de bien. [p. 453454] Leçon de morale adressée par Gueullette au prince. Carmen Ramirez Université de Séville