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Le thème de la dureté et de la cruauté grecques dans la Rome de la fin de la République et du début du Principat

Flammerie de la Chapelle, Guillaume

Abstract

Desde Cicerón hasta Augusto, la dureza de los griegos, que puede a veces transformarse en crudelidad, es un "topos" en Roma utilizado para justificar o bien poner de relieve diversas políticas de "clementia". Dionisio de Halicarnaso adapta este tema para demostrar que los romanos, porque fueron clementes en su conquista del mundo, al contrario que los Atenienses de la edad clásica, son los herederos auténticos de la ética griega.

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117 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… HAbiS 41 (2010) 117-135 - © Un i v e r s i d a d d e se v i l l a - i.S.S.N. 0210-7694 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME DE LA FiN DE LA REPUbLiQUE ET DU DEbUT DU PRiNCiPAT Guillaume Flamerie de Lachapelle Université Michel-de-Montaigne/Bordeaux 3 [email protected] OPiNiONS AbOUT GREEK CRUELTY AND HARSHNESS AT ROME END OF THE REPUbLiC AND bEGiNNiNG OF THE PRiNCiPATE RESUMEN: Desde Cicerón hasta Augusto, la dureza de los griegos, que puede a veces transformarse en crudelidad, es un topos en Roma utilizado para justificar o bien poner de relieve diversas políticas de clementia. Dionisio de Halicarnaso adapta este tema para demostrar que los romanos, porque fueron clementes en su conquista del mundo, al contrario que los Atenienses de la edad clásica, son los herederos auténticos de la ética griega. PALAbRAS CLAvE: Cruauté, Dureté, Clémence, Grecs AbSTRACT: From Cicero to Augustus, the harshness of the Greeks to their fellow-citizens and to their ennemies, which may even turn into cruelty, is a topos in Rome. Political leaders used it to promote several policies of clementia. Dionysius of Halicarnassus converts this theme in order to show that Romans, being merciful, contrary to the Athenians, are actually the heirs of the Greek values. KEY wORDS: Cruelty, Harshness, Mercy, Greeks Les études menées sur les perceptions romaines des étrangers forment un ensemble assez fourni, au sein duquel les Grecs ont une part de choix, puisque leur image a déjà été examinée chez des auteurs précis1, dans des époques données2 ou 1 Caton le Censeur: A. E. Astin, Cato the Censor (Oxford 1978) 157-181 (avec bibliographie antérieure 158, n. 1); Cicéron: M. A. Trouard, Cicero’s Attitude towards the Greeks (Chicago 1942); H. Guite, “Cicero’s Attitude to the Greeks”, G & R (1962) 142-159; A. La Penna, “Cicerone fra Sparta e Atene”, in A. Michel & R. verdière (eds.), Ciceroniana. Hommages à K. Kumaniecki (Leyde 1975) 129-139; R. Urban, “Die Griechen in der Sicht des Advokaten, Politikers und Privatsmannes Cicero”, H. Heinen, K. Stroheker & G. walser (eds.), Althistorische Studien Hermann Bengston zum 70. Geburtstag dargebracht von Kollegen und Schülern (Wiesbaden 1983) 157-173; Juvénal: W. J. Watts, “Race Prejudice in the Satires of Juvenal”, AClass 17 (1976) 83-104. 2 Pour l’époque républicaine: A. Besançon, Les Adversaires de l’Hellénisme à Rome pendant la période républicaine (Lausanne 1910); N. K. Petrochilos, Roman Attitudes to the Greeks (Athènes 1974); J. Christes, “Rom und die Fremden: bildungsgeschichtliche Aspekte der Akkulturation”, 118 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE d’une façon plus globale3. Néanmoins, tous ces travaux ont laissé de côté la question que nous nous proposons d’aborder ici: la dureté, voire la cruauté, dont firent preuve les Grecs de l’âge classique – et notamment les Athéniens. À première vue, ce thème est incongru, car ce sont surtout les peuples du nord4, du sud5 et du lointain Orient6 qui incarnent la dureté en général, et la cruauté en particulier7. S’il est vrai que les souverains hellénistiques ou les tyrans grecs de Sicile sont parfois eux-mêmes affligés de ces vices8, c’est que la décadence est complète depuis la glorieuse époque de l’Athènes classique9. Les Romains reGymnasium 104 (1997) 19-35, qui contient aussi quelques allusions à des périodes postérieures; pour le Haut-Empire: A. N. Sherwin-White, Racial Prejudice in Imperial Rome (Cambridge 1967) 62-86. 3 A. Wardman, Rome’s Debt to Greece (London 1976); E. Rawson, “The Romans”, K. J. Dover (ed.), Perceptions of the Ancient Greeks (Oxford 1992) 1-28. 4 D. B. Saddington, “Roman Attitudes to the externae gentes of the North”, AClass 4 (1961) 91; A. N. Sherwin-White, Racial Prejudice…, op. cit. [n. 2] 50-51. 5 Cf. e.g. Aelius Tubéron apud Gel. 7.4.2-3; Sal. Cat. 51.6; Cic. N.D. 3.80; Phil. 14.9; Liv. 22.22.19-20; 26.38.3; Ov. Ib. 281-282; Sen. Ot. 8.2; Justin 19.1.10… Avec la calliditas et la perfidia, la saeuitia est le trait dominant du Carthaginois aux yeux des Romains : cf. G. Devallet, “Perfidia plus quam Punica: l’image des Carthaginois dans la littérature latine de la fin de la République à l’époque des Flaviens”, Lalies 16 (1995) praes. 18-20; 25-27; G. H. Waldherr, “Punica fides. Das Bild der Karthager in Rom”, Gymnasium 107 (2000) 206-207; 215. 6 C’est en particulier le cas de Mithridate (Cic. Man. 11; Flor. 1.40.6; etc.) ou des Parthes (Justin 41.3.7; 42.1.3-4; v. Max. 1.6.11; etc.). La clementia Parthorum que mentionne plus tard Tac. Ann. 12.14.3, est ironique: elle consiste pour Gotarzès à laisser en vie Méherdate après lui avoir coupé les oreilles. 7 il importe de préciser dès ici ce que les Romains entendaient par «cruauté», afin d’éviter tout anachronisme et de ne pas laisser de place au flou terminologique: les travaux de A. w. Lintott, Violence in Republican Rome (Oxford 19681, 19992) 35-51, id. “Cruelty in the Political Life of the Ancient world”, T. viljamaa, A. Timonen et Chr. Krötzl (eds.), Crudelitas. The Politics of Cruelty in the Ancient and Medieval World. Proceedings of the International Conference, Turku (Finland), May 1991 (Krems 1992) 9-10, et M. b. Dowling, Clemency and Cruelty in the Roman World (Ann Arbor 2006) 205-207, puis 219-226, ont bien montré que ce vice ne s’identifiait pas avec la rigueur, laquelle est généralement perçue de façon positive (Cic. Rab. Post. 6; ad Q. fr. 1.1.21 [= CUF, 30]; Sal. Cat. 52.30; Sen. Clem. 2.4.1-3; etc… c’est aussi le cas pour ce qui touche à la vengeance: cf. Cic. Inu. 2.66; Part. 42; In Caec. 11; Off. 2.50; Sal. Jug. 31.21; aussi A. w. Lintott, Violence…, op. cit. [n. 7] 4850), ni avec la simple violence, parfois conçue comme nécessaire. En s’appuyant sur les résultats des enquêtes minutieuses menées par ces savants, on peut conclure que pour être perçu comme cruel, un acte, en plus de sa violence objective, doit remplir un des critères suivants: (a) relever du seul caprice de celui qui le commet, indépendamment de l’intérêt collectif; (b) être disproportionné par rapport à l’acte qui provoque cette violence en retour; (c) être indigne du statut social de celui qui subit cet acte. Quand l’épisode que nous mentionnons n’est pas explicitement défini comme cruel (saeuus, crudelis), nous préciserons au nom de laquelle de ces trois propriétés nous l’incluons dans notre enquête. 8 Alexandre le Grand: Liv. 9.18.4; v. Max. 9.3.ext.1; Sen. Ir. 3.17; 3.23.1; Cl. 1.25.1; Ben. 1.13.3; Ep. 83.19; 94.62; 113.29; Philippe v de Macédoine: Liv. 31.28.6; 31.30; 44.10.4; Sen. Con. 10.5; Phalaris: Cic. Ver. 4.73; Ov. Tr. 5.1.53-54; Sen. Cl. 2.4.3; Ep. 66.18. 9 La dégénérescence grecque, depuis l’Athènes des ve et ive siècles a.C., est un topos: cf. e.g. Cic. Q. fr. 1.1.16 (= CUF, 30); Flac. 17; 62, et les analyses convergentes de H. Guite, “Cicero’s Attitude…”, art. cit. [n. 1] 144-150; N. K. Petrochilos, Roman Attitudes…, op. cit. [n. 2] 63-65; R. 119 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… prochent d’ailleurs aux Grecs leur alanguissement, leur indolence et leur paresse, plutôt que leur férocité10. Bien plus, Cicéron reconnaît souvent lui-même que l’humanitas, dont la douceur est une composante, a son berceau dans Athènes11, où Stace situera également plus tard, au douzième chant de sa Thébaïde, l’autel de Clementia12. À cet égard, la fameuse expression ferus uictor qu’emploie Horace pour désigner le peuple romain ne met guère en avant la retenue de celui-ci, et laisse penser que les vaincus (Graecia capta) étaient, eux, des êtres plus délicats13, idée que la pensée moderne a souvent reprise à son compte14. Pourtant, telle n’était pas toujours la conception des Romains de la fin de la République et du début du Principat: le thème de la dureté des Grecs de l’âge classique revient dans la littérature de cette période aussi bien quand elle s’exerce à l’encontre des compatriotes que lorsqu’elle touche des étrangers; cette dureté confine parfois même, dans sa forme extrême, à la cruauté15. Urban, “Die Griechen…”, art. cit. [n. 1] 161; 167-168; A. Henrichs, “Graecia capta: Roman views of Greek Culture”, HSPh 97 (1995) 259-261; J. Christes, “Rom…”, art. cit. [n. 2] 21-22. 10 Cf. Cic. Ver. 2.7 (desidia, luxuries); Liv. 38.17.3, où le consul Cn. Manlius vulso qualifie la nation grecque de mitissimum genus hominum pour stigmatiser sa mollesse et sa couardise; Luc. 7.270-272; Flor. 1.27.4; 2.13.24; autres exemples dans A. besançon, Les Adversaires…, op. cit. [n. 2] 65-82, puis 156-157; M. A. Trouard, Cicero’s Attitude…, op. cit. [n. 1] 29-31; N. K. Petrochilos, Roman Attitudes…, op. cit. [n. 2] 45-46. 11 Cic. Sen. 1, dédiant son ouvrage à Atticus: Noui enim ... te cognomen non solum Athenis deportasse sed humanitatem et prudentiam intellego (“Je sais en effet que tu as ramené d’Athènes, outre ton surnom, ton humanité et ta sagesse”); Flac. 62: Athenienses, unde humanitas, doctrina, religio, fruges, iura, leges ortae atque in omnis terras distributae putantur (…) (“Les Athéniens, d’où l’on croit que sont issus et ont été distribués dans le monde entier l’humanité, la science, le soin religieux, l’agriculture, la justice, les lois [...]”); aussi Leg. 2.36. Pour l’humanitas comme contraire de la cruauté, cf. ThlL, s. u. “humanitas”, col. 3079, l. 40-3080, l. 37. 12 Stat. Theb. 12.481-519. 13 Hor. Ep. 2.1.156: Graecia capta ferum uictorem cepit. 14 P. Ducrey, Le Traitement des prisonniers de guerre dans la Grèce antique (Paris 19681, Athènes 19992) 339, termine son ouvrage sur ces mots: “Lorsque les Grecs se montrèrent cruels et brutaux, ce fut par hasard, par accident ou par intérêt (…) La puissance romaine, au contraire, faisait de la force un usage méthodique (…)”. Sur le thème de la douceur athénienne (et de ses limites), cf. J. de Romilly, La Douceur dans la pensée grecque (Paris 1979) 97-126; A. W. Lintott, “Cruelty…”, art. cit. [n. 7] 9-10; 16-27. 15 Sur la distinction entre dureté et cruauté dans l’idéologie collective romaine, cf. supra [n. 7]. 120 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE 1. la c r U a U t é d e s Gr e c s e n t r e e U x 1.1. La cruauté est un défaut secondairement, mais régulièrement attaché à la Grèce… Afin de justifier l’application de la question aux esclaves, Cicéron, dans ses Parties oratoires, conseille aux avocats de rappeler que les Athéniens la firent subir même aux hommes libres16: la rigueur athénienne constitue donc un lieu commun à la disposition de l’orateur. La cruauté n’est certes pas explicitement dénoncée, mais le pas est facile à franchir17, comme on le voit dans les exempla de plusieurs discours. D’après Salluste18, César recourt à deux reprises à des précédents grecs en matière de rigueur pour donner plus de poids à son intervention en faveur des complices de Catilina (63 a.C.): a. Il commence par souligner la terreur que les Trente firent régner sur la cité par leurs meurtres sans nombre, exemple qu’il faut se garder d’imiter19. La cruauté est ici associée à des tuvrannoi grecs, idée fort courante dans la Rome de la fin de la République20, mais même l’Athènes démocratique se montrait cruelle. b. En effet, César signale ensuite que les décemvirs avaient emprunté à la Grèce une coutume passablement rude: Sed eodem illo tempore, Graeciae morem imitati, uerberibus animaduortebant in ciuis, de condemnatis summum supplicium sumebant (“Mais à cette même époque, imitant une habitude de Grèce, ils [sc. nos ancêtres] frappaient de verges leurs concitoyens, et faisaient subir le dernier supplice aux condamnés.”)21 16 Cic. Part. 118: Atheniens<es> (…) apud quos etiam, id quod acerbissimum est, liberi ciuesque torquentur (“Les Athéniens, chez qui – comble de la rigueur ! – même des hommes libres et des citoyens sont soumis à la torture”); cf. Justin 2.9.2-3. 17 Le critère (c) que nous avons rappelé [n. 7] est en effet rempli: pour des Romains, de tels traitements sont indignes de l’homme libre. 18 On ne peut certes affirmer positivement que César usa lui-même de cet argument, mais ce point est au fond secondaire dans notre perspective: cf. infra [n. 23]. 19 Sal. Cat. 51.29-31; sur ce lieu commun, cf. A. Drummond, Law, Politics and Power. Sallust and the Execution of the Catilinarian Conspirators (Stuttgart 1995) 32. L’idée que ces meurtres provoquent la terreur (metus) et sont commis « par caprice » (lubidonise) renvoie au critère définitoire (a) de la cruauté que nous citons [n. 7]. 20 Nombreux exemples dans J. R. Dunkle, “The Greek Tyrant and Roman Political Invective of the Late Republic,” TAPhA 98 (1967) 169. À cet égard, le règne de la terreur instauré par Aristion au moment de la première guerre mithridatique (Posidon. apud Ath. 5.214b-d = fr. 253 Edelstein-Kidd; Plu. Sull. 13.2; App. Mithr. 28.109) a pu réactiver des préjugés plus anciens. 21 Sal. Cat. 51.39 (on avait envoyé à Athènes des députés pour transposer une partie des lois et des mœurs grecques à Rome: cf. Liv. 3.31.8). 121 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… Le Graeciae mos renvoie, pour l’essentiel, à une habitude athénienne, puisque ce sont les lois athéniennes que les décemvirs ont imitées – et ce fait est bien connu des lecteurs de Salluste: les maiores ont heureusement mis un terme à cette pratique, qui confine à la cruauté en ce qu’elle est perçue comme indigne du statut de citoyens libres22. À travers ces deux allusions, le but poursuivi par César est clair: il s’agit de prouver que sa position en faveur d’une peine plus légère que la mort n’est pas celle d’un révolutionnaire bouleversant le mos maiorum23, ni celle d’un philhellène épicurien24, mais bien au contraire celle d’un véritable Romain, conscient de la supériorité de la législation de sa patrie sur celle des Athéniens25. Le rejet de la manière forte, à deux reprises, du côté de l’héritage grec lui permet de se situer en homme politique intègre, prônant l’indulgence en vertu d’une éthique romaine ancienne et non d’une conception démagogique et opportuniste, comme on pouvait le lui reprocher26 – c’est la cruauté d’ailleurs qui, à Athènes, recueillait les faveurs de la foule27. 22 C’était le critère (c) de notre [n. 7]; cf. à cet égard Cic. Verr. 2.5.162-164; M. Ducos, Les Romains et la loi. Recherches sur les rapports de la philosophie grecque et de la tradition romaine à la fin de la République (Paris 1984) 72-73; A. w. Lintott, Violence…, op. cit. [n. 7] 37; on notera cependant que, dans le cas précis des conjurés, la faute qu’ils ont commise est si grave que leur mort ne serait pas, pour César, une peine cruelle (Sal. Cat. 51.17). 23 C’est ainsi que César et les ennemis de Rabirius, réclamant la mort de ce dernier, étaient présentés quelques mois plus tôt par Cic. Rab. perd. 13: César inverse désormais les rôles en rejetant la motion de Silanus en raison de son caractère “inouï” (nouom consilium; cf. Sal. Cat. 51.8 et 51.41; D. Ableitinger, “Beobachtungen zu Caesarrede in der Coniuratio Catilinae des Sallust,” D. Ableitinger & H. Gugel (eds.), Festschrift Karl Vretska. Zum 70. Geburtstag am 18. Oktober 1970 überreicht von seinen Freunden und Schülern [Heidelberg 1970] 343-347). – Ce brutal retournement incite d’ailleurs A. Drummond, Law…, op. cit. [n. 19] 41, à voir dans la mention de la cruauté athénienne une invention de Salluste plutôt qu’un motif réellement employé par César. Même si tel était le cas, le caractère topique de cet argument, qui retient présentement notre attention, ne serait nullement remis en cause, et serait peut-être même renforcé, dans la mesure où l’historien, écrivant un discours de toutes pièces, se fondait sans doute sur la tradition rhétorique la plus familière pour lui conférer le maximum de vraisemblance. 24 Reproche que lui auraient adressé certains de ses compatriotes, dont Caton lui-même, devant le Sénat, à propos de sa conception de l’âme (Sal. Cat. 51.20; 51.27; 51.32-33; cf. F. C. Bourne, “Caesar the Epicurean”, CW 70 [1976-1977] 421. Sur les sentiments hostiles que suscitait un épicurisme déclaré, lié dans l’opinion publique aux vils Graeculi, cf. aussi Cic. Red. Sen. 14 et H. Guite, “Cicero’s Attitude…”, art. cit. [n. 1] 147; R. Urban, “Die Griechen…”, art. cit. [n. 1] 163. 25 Autre proclamation de la supériorité législative romaine de la part de Crassus dans Cic. de Orat. 1.197; S. Rosc. 70. Sur l’Athènes classique comme point de comparaison sur ce plan, cf. M. Ducos, L’Influence grecque sur la loi des douze tables (Paris 1978) 21-24. 26 La clementia, mot d’ordre popularis (Cic. Rab. perd. 13; Har. 42; Lig. 37; Att. 10.4.8 = CUF, 402), était parfois blâmée par les optimates comme relevant du laxisme : cf. P. M. Martin, “L’éthique de la conquête: un enjeu dans le débat entre optimates et populares”, M. Sordi (ed.), Il pensiero Sulla guera nel mondo antico (Milan 2001) 143-144; 156-158. 27 Sal. Cat. 51.29: populus laetari. Cf. aussi infra [n. 34]. 122 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE Une telle stratégie est d’autant plus habile qu’elle est dirigée contre des adversaires -Silanus, Caton ou Cicéronqui se réclament eux-mêmes de l’habitude ancestrale pour exiger une sévérité implacable à l’encontre des séides de Catilina28. Quelque vingt ans plus tard (45 a.C.), Cicéron se situe dans la même perspective quand il sollicite, auprès de César, le pardon de Ligarius, ancien Pompéien inquiété pour sa conduite pendant la guerre civile: Externi sunt isti mores, aut leuium Graecorum, aut immanium barbarorum, qui usque ad sanguinem incitari solent odio (“Ces mœurs [i.e. réclamer le châtiment capital] nous sont étrangères, ce sont celles des Grecs inconstants, ou des sauvages barbares, que la haine pousse généralement jusqu’à verser le sang.”)29 L’Arpinate prend certainement un malin plaisir à reléguer ici les Grecs du côté des barbares qu’ils méprisaient tant30, et dans lesquels ils rangeaient les Romains eux-mêmes31. Il réussit de surcroît à faire de la clementia Caesaris une attitude profondément romaine, et non, comme certains auraient pu le reprocher au vainqueur de Pompée, une pratique du pouvoir héritée des monarchies hellénistiques32. Le Pro Ligario établit une corrélation entre la leuitas des Grecs33 et une forme, sinon de crudelitas au sens strict, du moins d’appétit malsain pour le sang. 28 On retrouve ces appels au mos aussi bien dans l’intervention de Caton telle que nous l’a transmise Salluste (Sal. Cat. 52.19-23; 52.36) que dans les Catilinaires (Cic. Cat. 1.2; l’avocat est pourtant conscient de sa faiblesse sur ce terrain, comme le montre l’anteoccupatio de 1.28: Quid tandem te impedit ? Mosne maiorum ? At persaepe etiam priuati in hac re publica perniciosos ciuis morte multarunt, “Mais qu’est-ce qui te retient, à la fin ? Est-ce l’habitude des ancêtres ? Mais bien souvent, même des particuliers dans notre État ont puni de mort de mauvais citoyens”). 29 Cic. Lig. 11. Si l’on considère que Salluste a conçu le passage cité supra [n. 21] sans se fonder sur le discours de César, il n’est pas impossible qu’il se soit inspiré de ces mots de Cicéron. 30 Sur ce dédain des Grecs pour les barbares, cf. Cic. Inu. 1.35. Dans le passage emprunté au Pro Ligario, le pronom qui peut avoir pour antécédent le seul barbarorum ou bien Graecorum et barbarorum: l’ambiguïté n’est-elle pas volontaire, liant les Grecs à ceux qu’ils méprisent ? Le fait que les condamnés soient exécutés par caprice (leuitas) ou par haine (odium) autorise à assimiler cette conduite à un acte de cruauté, d’après le critère (a) cité supra [n. 7]. 31 Sur la réaction des Romains, courroucés d’être assimilés à des barbari sur un simple critère linguistique, cf. Cato, apud Plin. Nat. 29.14; A. wardman, Rome’s Debt…, op. cit. [n. 3] 4. 32 M. Treu, “Zur Clementia Caesars”, MH 5 (1948) 197-217. Sur les réserves que pouvait provoquer la clementia Caesaris parmi les couches conservatrices de la société romaine, cf. aussi M. b. Dowling, Clemency…, op. cit. [n. 7] 23-24. 33 Sur ce défaut constamment imputé aux Athéniens, cf. A. besançon, Les Adversaires…, op. cit. [n. 2] 262-263; M. A. Trouard, Cicero’s Attitude…, op. cit. [n. 1] 22-24; N. K. Petrochilos, Roman Attitudes…, op. cit. [n. 2] 40-43; A. wardman, Rome’s Debt…, op. cit. [n. 3] 7-9; E. Rawson, “The 123 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… De fait, l’inconséquente inconstance de la foule grecque, et singulièrement athénienne, qui s’acharne contre les plus brillants de ses concitoyens, est très souvent dénoncée34, et anéantit complètement le fond de douceur parfois prêté à la cité achéenne35. Ce lieu commun se colore parfois d’une signification politique précise. C’est ainsi que Cicéron se fondait sur le précédent athénien pour démontrer que son bannissement (58 a.C.), loin d’être une conséquence de son propre dédain du mos maiorum, comme le prétendaient Clodius et ses amis36, résultait d’un emprunt à des habitudes étrangères, ainsi que l’illustrent le Pro Sestio (56 a.C.)37 et surtout le de Re publica (c. 54 a.C.): Nec uero leuitatis Atheniensium crudelitatisque in amplissimos ciuis exempla deficiunt; quae nata et frequentata apud illos etiam in grauissumam ciuitatem nostram dicunt redundasse. Nam uel exilium Camilli uel offensio commemoratur Ahalae […]. Nec uero iam meo nomine abstinent (“Et les exemples de l’inconstance et de la cruauté des Athéniens à l’égard de leurs concitoyens les plus éminents ne manquent pas; de tels agissements sont apparus et se sont développés chez eux, mais on dit qu’ils ont même débordé dans une cité aussi raisonnable que la nôtre. On cite Romans”, art. cit. [n. 3] 4. Même association entre leuitas et crudelitas dans Cic. Flac. 61; Rep. 1.5, loc. cit. infra [p. 00]. 34 Cf. A. besançon, Les Adversaires…, op. cit. [n. 2] 39-41. R. Urban, “Die Griechen…”, art. cit. [n. 1] 168, juge que Cic. Flac. 16: Optime meritos ciuis e ciuitate eiciebant (“ils chassaient de leur cité les citoyens qui avaient rendu les plus grands services”), reflète la communis opinio à Rome; aussi Cic. Tusc. 5.105; Nep. Alc. 4.4: immoderata (…) ciuium (…) crudelitas erga nobiles; Chabr. 3.3; Phoc. 4.3 (et les remarques de A. C. Dionisotti, “Nepos and the Generals”, JRS 78 [1988] 4748); v. Max. 5.3.ext.3 a-g, rassemble des exempla de cette ingratitude, virant à la cruauté, qui vont de Thésée à Phocion. A. w. Lintott, “Cruelty…”, art. cit. [n. 7] 9-10, souligne qu’à Rome, une décision est jugée d’autant plus cruelle qu’elle est irrationnelle et émotionnelle: c’est précisément le cas de ces condamnations dues au courroux insensé de la populace (cf. aussi notre n. 7). 35 E.g. D.S. 11.59.3, commentant la disgrâce de Thémistocle: Τὴν δοκοῦσαν εἶναι τῶν ἀπασῶν πόλεων σοφωτάτην καὶ ἐπιεικεστάτην χαλεπωτάτην πρὸς ἐκεῖνον εὑρίσκομεν γεγενημένην (“Nous constatons que la cité qui de toutes paraît la plus sage et la plus clémente s’est montrée extrêmement dure à son encontre”). Idée semblable chez V. Max. 9.2.ext.8, à propos du traitement réservé par les Athéniens aux Éginates: Non agnosco Athenas timori remedium a crudelitate mutuantes (“Je ne reconnais pas Athènes tirant de la cruauté un remède à sa peur”). 36 Cf. e.g. [Sall.] Inu. in Cic. 5; en 62, Q. Métellus Céler accuse aussi Cicéron d’avoir manqué à la clementia maiorum lors de certains épisodes de la répression de 63 (apud Cic. Fam. 5.1.2 [= CUF, 13]; sur ce reproche adressé à un parvenu qui serait ignorant du mos maiorum, cf. la fine remarque de R. Harder, “Nachträgliches zu humanitas”, Hermes 69 (1934) 65: “Ciceros verhalten ist nicht nur sachlich empörend; es verstößt auch gegen die Tradition der clementia – kein Wunder bei dem homo novus”). 37 Cic. Sest. 141-142. 124 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE en effet l’exil de Camille, l’offense faite à Ahala […]. Et on ne se prive même plus de mentionner mon nom.”)38 La cruauté athénienne, quand elle s’exprime à travers l’ostracisme, découle donc d’une place trop grande laissée aux institutions populaires, instables et sujettes à la leuitas. De fait, à Rome même, le uulgus est souvent désigné comme le responsable d’atrocités diverses39, et Cicéron se sert de ce point de vue largement partagé par les optimates pour se défendre. En somme, la cruauté grecque relève, d’après ces passages, d’une versatilité et d’une légèreté quasi innées, dont les débordements sont grandement favorisés par des institutions au sein desquelles la démagogie et la haine des puissants trouvent un terreau fertile40. Le thème de la cruauté grecque est, dans tous ces cas, utilisé comme un repoussoir garantissant la Romanitas de personnages accusés, directement ou non, d’avoir manqué au mos maiorum (César demandant l’indulgence pour les complices de Catilina; Cicéron implorant la clementia Caesaris pour Ligarius; Cicéron réprimant la conjuration de Catilina). 1.2. … et quelques exceptions ne suffisent pas à changer l’image générale L’histoire grecque comprend pourtant des moments où la mansuétude athénienne n’a pas été qu’un vain mot: Alcibiade41, Phocion42 et même le tyran Pisistrate43 sont crédités d’une certaine douceur dans leur conduite à l’égard de leurs ennemis. Mais les Romains ont tendance à amoindrir la portée de ces épisodes de deux manières: 38 Cic. Rep. 1.5-6. 39 Le souvenir d’un Cinna et de sa démagogie sanglante est, à ce titre, très important; cf. aussi Cael. apud Cic. Fam. 8.14.3 (= 274); Sall. Ep. 1.2.5; Tac. Hist. 1.69.4; Ann. 15.44.5 et Fr.-Fr. Lühr, “Zur Darstellung und bewertung von Massenreaktionen in der lateinischen Literatur”, Hermes 107 (1979) 102-103… 40 À cause du caractère lapidaire de toutes ces allusions, il est malheureusement difficile de savoir quelle est la part que les Romains attribuent à la race et celle qu’ils attribuent aux institutions dans la cruauté dont les Grecs font preuve à l’égard de leurs concitoyens. 41 Nep. Alc. 5.6: beaucoup de cités se rendent à Alcibiade et à ses collègues, quod in captos clementia fuerant usi (“parce qu’ils s’étaient montrés cléments envers les prisonniers”); cf. aussi Thras. 2.6. 42 v. Max. 3.8.ext.2: placidi et misericordes et liberales omnique suauitate temperati mores; 5.3.ext.3f. 43 Cic. Att. 7.20.2 (= CUF, 319), ne sait que faire au moment où approche César, ce “tyran” qui quidem incertum est Phalarimne an Pisistratum sit imitaturus (“dont on ne sait s’il imitera Phalaris ou Pisistrate”), ce qui renvoie aux deux politiques entièrement antagonistes de Phalaris et Pisistrate: la cruauté, pour le premier [supra, n. 8]; la clémence, pour le second (cf. e.g. Arist. Ath. 16.2; 16.8; v. Max. 5.1.ext.2; Sen. Ir. 3.11.4). 125 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… a. En opposant la mansuétude exceptionnelle de ces êtres à l’intransigeance qui caractérise leurs concitoyens: Phocion est aussi indulgent envers les autres que le peuple athénien est impitoyable avec lui44; si Conon s’exile plutôt que de rentrer à Athènes, c’est qu’il craint la cruauté de ses concitoyens (crudelitas ciuium)45. b. En soulignant que ces personnalités ne marquent que des brèves parenthèses dans une histoire pluriséculaire: Pisistrate n’aura pas de successeur durable, et Alcibiade périra misérablement46. Le schéma est donc inversé: chez les Grecs, ce sont des individus qui, à titre exceptionnel, sont bons et doux; à Rome en revanche, la clementia est inscrite dans la nature même de la ville, et seuls quelques scélérats s’en écartent47. Reste un cas particulier: la fameuse amnistie de 403-402 a.C. adoptée par les Athéniens, disposant que l’on oublierait les exactions commises par les complices des Trente pendant la période où ceux-ci exercèrent leur tyrannie sur la cité48. On sait bien, grâce au témoignage de Cicéron lui-même, que c’est ce précédent qui fut invoqué en faveur des assassins de César (44 a.C.)49. Pourtant, même à cette occasion, la douceur athénienne n’est pas entièrement réhabilitée. Dion Cassius, quand il rapporte le discours de Cicéron, lui prête en effet des paroles peu amènes: 44 v. Max. 5.3. ext.3f (Phocion uero his dotibus quae ad pariendum hominum amorem potentissimae iudicantur, clementia et liberalitate, instructissimus, tantum non in eculeo ab Atheniensibus impositus est, “Mais Phocion, si pourvu des qualités que l’on estime les plus aptes à susciter l’amour des hommes, c’est-à-dire la clémence et la générosité, fut presque mis sur le chevalet de torture par les Athéniens”), dramatise la situation et passe sous silence les honneurs posthumes rendus à Phocion pour dénoncer plus vigoureusement la cruelle ingratitude athénienne. La clémence d’un Grec en particulier -Phocionest ainsi opposée à la cruauté des Grecs en général. 45 Justin 5.6.10; aussi Oros. Hist. 2.16.6. Même si ces exemples n’opposent pas explicitement le comportement des Grecs et celui des Romains, ils sont pertinents pour notre étude, dans la mesure où ils reflètent un lieu commun dont nous avons relevé plusieurs exemples supra [n. 34]. 46 L’inhumanité d’Hippias et d’Hipparque, fils de Pisistrate, finissent par causer leur perte: Justin 2.9.1-7; pour la fin d’Alcibiade, Nep. Alc. 10.6 (cf. v. Max. 1.7.9 ; Plu. Alc. 39). 47 La seule exception, lapidaire et au fond peu flatteuse, se trouve chez Cic. Phil. 5.14: Athenienses misericordes, “Les Athéniens sont miséricordieux”, mais l’avocat parle plutôt des hommes de son temps, qu’il oppose à la dura natio des Crétois. En outre, misericors se teinte ici d’une dimension affective, irrationnelle et éphémère (cf. e.g. Cic. Inu. 1.109; Part. 57; Liv. 29.22.7-9; D. Konstan, Pity Transformed [London-New York 2001] 85-86), corollaire de la leuitas et la versatilité traditionnellement attribuées à ce peuple (Justin 2.8.9 et supra, [n. 33]). 48 M. Sordi, “La fortuna dell’amnistia del 403/2 a. C.”, M. Sordi (ed.), Amnistia, perdono e vendetta nel mondo antico (Milano 1997) 79-90. 49 Cic. Phil. 1.1: Ieci fundamenta pacis Atheniensiumque renouaui uetus exemplum, Graecum etiam uerbum usurpaui, quo tum in sedandis discordiis usa erat ciuitas illa (“J’ai jeté les bases de la paix et renouvelé l’antique exemple des Athéniens, j’ai même emprunté le mot grec qu’avait alors employé cette cité au moment d’abolir ses discordes”); cf. Vell. 2.58.4 (illud decreti Atheniensium celeberrimi exemplum, relatum a Cicerone); Plu. Cic. 42.3. 132 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE melius, caelique meatus / describent radio et surgentia sidera dicent)87, comme si les mérites de ceux-ci résidaient dans les sciences, et les mérites romains, dans les armes et la générosité88: élégante façon de rendre hommage à l’art hellène, tout en critiquant subrepticement l’incapacité à “épargner ceux qui se sont soumis” (parcere subiectis)… En somme, la tradition romaine du patronicium à l’égard des ennemis vaincus ne pouvait que vouer un impérialisme athénien perçu comme trop brutal au rejet, rejet qui, perdurant sur le fond de Caton l’Ancien (?) à virgile prend, sur la forme, des modalités diverses, qu’il vaut également la peine d’étudier chez les historiens grecs de Rome de cette période. 2.2. … qui transparaît et évolue chez les historiens grecs de Rome Tous ne reprennent pas entièrement le postulat romain: Strabon veut croire que les Romains se sont adoucis au contact des Grecs89, et l’ejpieivkeia (au sens de «douceur équitable»)90 est une qualité ancestrale des Athéniens aux yeux de Diodore de Sicile91. Néanmoins, pour ce dernier aussi, s’inscrivant là dans la pensée romaine commune de la fin de la République que nous venons d’analyser92, c’est finalement la dureté qui l’emporte dans le bilan de l’impérialisme attique93. 87 verg. A. 6.847-850: “D’autres forgeront plus délicatement des bronzes doués de respiration – à mon sens du moins – ils extrairont du marbre des visages vivants, ils plaideront mieux, et ils décriront de leur baguette des mouvements du ciel, et prédiront les levers des astres”. 88 Sur l’équivalence alii (A. 6.847) = Graeci, cf. la démonstration de A. Henrichs, “Graecia capta…”, art. cit. [n. 9] 255-257. Les Romains concédaient souvent aux Grecs la supériorité dans le domaine des sciences et des arts: Cic. Tusc. 1.3; Har. 19; aussi Fin. 2.68. 89 Str. 9.2.2: Kai; JRwmai'oi de; to; palaio;n mevn, ajgriwtevroi" e[qnesi polemou'nte", oujde;n ejdevonto tw'n toiouvtwn paideumavtwn, ajfæ ou| de h[;rxanto pro;" hJmerwvtera e[qnh kai; fu'la th;n pragmateivan e[cein, ejpevqento kai; tauvth/ th/' ajgwgh'/ kai; katevsthsan pavntwn kuvrioi (“Les Romains aussi, jadis, quand ils affrontaient des nations plus sauvages, n’avaient en rien besoin de telles dispositions intellectuelles [i.e. les études, lovgoi, et les échanges culturels, oJmiliva]; mais depuis qu’ils commencèrent à fréquenter des nations et des races plus douces, ils s’attachèrent à ces principes éducatifs et devinrent les maîtres de l’univers”). 90 J. de Romilly, La Douceur…, op. cit. [n. 14] 53-63. 91 D.S. 4.57.4: hJ e[mfuto" paræ aujtoi'" ejpieivkeia (“la générosité naturelle chez eux”), à propos des Athéniens accueillant les fils d’Heraclès. 92 K. Sacks, Diodorus Siculus and the First Century (Princeton 1990) 42-44, démontre de façon convaincante que D.S. 11.70.3 [n. 93] ne s’inspire pas d’Éphore ou d’isocrate, comme pourrait le laisser croire une Quellenforschung trop systématique, mais bien d’une pensée courante à l’époque de Diodore, qu’il a pu trouver chez Cicéron, Salluste ou, plus simplement, dans l’air du temps. 93 En effet, l’épisode cité [n. 91] appartient à des temps mythiques; aussi bien, D.S. 11.70.3, reconnaît que le joug qu’imposent les Athéniens à leurs sujets (c. 464 a.C.) n’est plus aussi doux qu’autrefois (oujkevti toi'" summavcoi" w{sper provteron ejpieikw'" ejcrw'nto, “ils ne traitaient plus leurs alliés avec douceur, comme autrefois”). De la même façon, en 12.76.2-3, il oppose l’ejpieivkeia des Lacédémoniens, qui usent de douceur avec leurs alliés, à la cruauté des Athéniens, qui égorgent les 133 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… Denys d’Halicarnasse, pour son compte, juge qu’au moment de conclure une guerre, les Romains sont bien plus généreux que ne le furent jamais les Athéniens ou leurs rivaux lacédémoniens. Selon lui, c’est même un des facteurs essentiels qui ont permis l’extension de l’empire, comme il le note lorsque Romulus accorde le droit de cité aux Tusculans et aux Étrusques vaincus: Ouj th;n aujth;n diavnoian labovnte" toi'" ajxiou'si th'" JEllavdo" a[rcein ou[tæ ∆Aqhnaivoi" ou[te Lakedaimonivoi" ª...º ∆Aqhnai'oi mevn ge Samivou" ajpoivkou" eJautw'n o[nta", Lakedaimovnioi de; Messhnivou" ajdelfw'n oujde;n diafevronta", ejpeidh; prosevkrousan aujtoi'" ti, dialusavmenoi th;n suggevneian ou{tw" wjmw'" dieceirivsanto kai; qhriwdw'" (“ils n’ont pas eu le même comportement que ceux qui prétendaient dominer la Grèce, Athéniens et Lacédémoniens [...]. Car quand les Athéniens essuyèrent un affront de la part des Samiens, qui étaient leurs colons, et quand les Lacédémoniens essuyèrent un affront de la part des Messéniens, qui étaient comme leurs frères, brisant les liens des parentés, ils les traitèrent férocement et sauvagement.”)94 On sait que le projet de Denys est de démontrer les origines grecques de Rome95; or, ici, il semble opposer les deux peuples. Mais le paradoxe n’est qu’apparent, ainsi que le proclame du reste Tullus Hostilius dans un débat le mettant aux prises avec le dictateur albain Mettus Fufétius96: en se montrant cléments, les Romains accèdent à un idéal d’essence grecque que les Athéniens eux-mêmes n’avaient su atteindre97. ils se montrent donc supérieurs aux Grecs, mais le sont au nom de la valeur hellénique de l’ejpieivkeia, et non plus, comme chez un Cicéron ou un César, Scionéens, vendent leurs femmes et leurs enfants; en 13.22.7-8, Nicolaos propose d’humilier les cruels Athéniens en leur pardonnant, afin de leur prouver le degré supérieur de civilisation des Siciliens. 94 D.H. 14.6.3-6 (= 10-11). Idée comparable dans D.S. 32.4.5: Toigarou'n dia; th;n uJperbolh;n th'" hJmerovthto" oi{ te basilei'" kai; aiJ povlei" kai; sullhvbdhn ta; e[qnh pro;" th;n JRwmaiivwn hJgemonivan hujtomovlhsan (“En raison de leur grande clémence, les rois, les cités et les peuples en général passaient d’eux-mêmes aux Romains”). 95 D.H. 1.89; cf. A. Delcourt, Lecture des Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse. Un historien entre deux mondes (Bruxelles 2005) 105-115. 96 D.H. 3.11.4, à propos de l’hospitalité accordée par la cité aux étrangers; sur ce passage, cf. J.-Cl. Richard, “Sur deux discours programmes: à propos d’A. R. 3, 10, 3-11, 11”, Pallas 39 (1993) 130-131. 97 Cf. J. Palm, Rom, Römertum und Imperium in der griechischen Literatur der Kaiserzeit (Lund 1959) 12-15 (notamment 12: “[…] bemüht sich Dionysios zu zeigen, daß die Römer gar keine Barbaren sind, sondern Nachkömmlinge der alten Hellenen und Verwalter von grieschichen Traditionen”); P. M. Martin, “De l’universel à l’éternel: la liste des hégémonies dans la préface des A. R.”, Pallas 39 (1993) 207; A. Delcourt, Lecture…, op. cit. [n. 95] 170-174. C’est que l’hellénisme n’est plus de race, mais de culture, et les Romains, qui par leur clémence sont très proches de l’idéal hellénique, se révèlent en fin de compte plus grecs que les Athéniens. 134 GUiLLAUME FLAMERiE DE LACHAPELLE en vertu d’une clementia ou d’une mansuetudo qui seraient des vertus purement nationales. Le constat est donc similaire, mais la perspective est différente. Denys fournit d’autres indications du même ordre dans son œuvre: la violence et l’absence de douceur caractérisent les relations sociales entre Hellènes, alors que les Romains se montrent tolérants98. il remarque également que les Romains ne condamnent jamais à mort les descendants de tyrans, qui n’ont commis aucun mal, alors que les Grecs n’hésitent pas à les exécuter ou à les exiler. Ce parallèle lui permet de souligner une nouvelle fois la clémence qui prévaut chez les Romains99. Denys infléchit donc l’approche de la rigueur athénienne existant traditionnellement dans sa patrie d’adoption. insister sur la dureté attique, c’est certes continuer de conférer à la clémence romaine qui s’épanouit sous Auguste un lustre particulier, mais Rome ne se définit pas seulement par opposition aux Athéniens de l’âge classique. Selon Denys, elle atteint même parfaitement l’idéal hellénique. Auguste, en revendiquant la clémence, se situe donc dans une double fidélité à la Rome des temps anciens (Romulus) et à la véritable Grèce. Concluons. Dans la littérature latine de la fin de la République et du début du Principat, la cruauté, qu’elle s’exerce à l’encontre de concitoyens ou d’étrangers, est un travers secondairement mais régulièrement imputé aux Grecs, et notamment aux Athéniens. Ce lieu commun alimente le débat politique et permet de conforter, dans des situations précises, une position prônant la clementia, en l’appuyant sur une tradition pluriséculaire et en rejetant les adversaires de cette attitude du côté de l’étranger. C’est en même temps un moyen pour les Romains de prouver leur propre supériorité morale: considérés comme des barbari sur un simple critère linguistique, ils sont, au fond, bien plus humains que les contempteurs des barbares eux-mêmes100. Les accès d’indulgence des Athéniens – Alcibiade, Phocion 98 D.H. 2.9.2-3: les Grecs traitent leurs “clients” (oiJ pelavtai) avec dureté quand ils obéissent, avec une cruauté que l’on devrait réserver aux esclaves quand ils désobéissent (§ 2), alors que Romulus institue des relations entre concitoyens fondées sur la douceur. J.-Cl. Richard, “Sur deux discours…”, art. cit. [n. 96] 132-133, montre bien qu’ici aussi, les Romains améliorent une pratique d’origine grecque, mais encore imparfaitement pratiquée par leurs inventeurs. 99 D.H. 8.80.3: les sénateurs avaient refusé de condamner à mort le fils du consul aspirant à la tyrannie au § 1. Dans Cic. N.D. 3.90, Cotta ne veut pas que la condamnation retombe sur les descendants du coupable; aussi pseudo-Brutus, apud Cic. ad Brut. 1.16.6 (= CUF, 937). Sur ce même thème du sort de la descendance du tyran, Cicéron, quand il s’écarte de l’idéal romain de clementia et exhorte brutus à punir les enfants de Lépide, trouve ses précédents dans l’histoire grecque, et non dans l’histoire romaine (Cic. ad Brut. 1.15.11 = CUF, 933: Etiam Themistocli liberi eguerunt, “Même les enfants de Thémistocle ont connu le dénuement”). 100 Cf. e.g. les réflexions de Lélius dans Cic. Rep. 1.58: Sin id nomen moribus dandum est, non linguis, non Graecos minus barbaros quam Romanos puto (“Mais s’il faut donner ce nom [sc. de barbares] au comportement, non à la langue, je pense que les Grecs ne sont pas moins barbares que les Romains”); supra [n. 30-31]. 135 LE THEME DE LA DURETE ET DE LA CRUAUTE GRECQUES DANS LA ROME… ou même l’amnistie de 403-402 a.C. – restent ainsi le fait d’individus isolés, en marge de la pratique qui prévaut habituellement. Sous Auguste, dont la politique extérieure se veut fort éloignée de l’impérialisme athénien, un historien grec de Rome, comme Denys d’Halicarnasse, reprend même ce thème, non sans l’adapter bien sûr à la perspective qui lui est propre: démontrer que les Romains, en pratiquant une clémence dont les Athéniens furent généralement incapables, incarnent à la perfection l’idéal hellénique101. 101 Nous remercions le relecteur anonyme de Habis pour ses suggestions, qui ont contribué à améliorer le présent article.