Nouvelles de Prosper Mérimée
Full text
NOUVELLES DE PROSPER MÉRIMÉE
PARIS. —TYP. DE R” VDOXDET-DCPRE. RCE SAINT-LOUIS, JC.
a R, 30, Q,\k LHfcicUV NOUVELLES PROSPEK MERIMEE De 1* Académie Française CARMES —ARSÈSE GU1LLOT LABBÉ AtiBAIN —LA DAME DE l'IQUE —LES B0HÉM1ESS LE HUSSARD —SICOLAS GOGOL Troisième Édition PARIS .MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE. 2BIS 1857 —Droits de reproduction et de traduction réservés.
6CARMEN. pu être beau, était devenu, par Faction du soleil, plus foncé que ses cheveux. D’une main ii tenait le licol de sa monture, de l’autre une espingole de cuivre. J’avouerai que d’abord l’espingole et l’air farouche du porteur me surprirent quelque peu; mais je ne croyais plus aux voleurs, àforce d’en entendre parler et de n’en rencontrer jamais. D’ailleurs, j’avais vu tant d’honnêtes fermiers s’armer jusqu’aux dents pour aller au marché, que la vue d’une arme àfeu ne m’autorisait pas àmettre en doute la moralité de l’inconnu. —Et puis, me disais-je, que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires Elzevir? Je saluai donc l’homme àl’espingole d’un signe de tête familier, et je lui demandai en souriant si j’avais troublé son sommeil. Sans me répondre, dme toisa de la tête aux pieds; puis, comme satisfait de son examen, il considéra avecla même attention mon guide, qui s’avançait. Je vis celui-ci pâlir et s’arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise rencontre! me dis-je. Mais la prudence me conseilla aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis pied àterre ; je dis au guide de débrider, et, m’agenouillant au bord de la source, j’y plongeai ma tête et mes mains; puis je bus une bonne gorgée, couché àplat ventre, comme les mauvais soldats de Gédéon.
CARMEN. 7 J’observaij cependant mon guide et l’inconnu. Le premier s’approchait bien àcontre-cœur; l'autre semblait n'avoir pas de mauvais desseins contre nous, car il avait rendu la liberté àson cheval, et son espingole, qu'il tenait d'abord horizontale, était maintenant dirigée vers la terre. Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu on avait paru faire de ma personne, je m'étendis sur l'herbe, et d'un air dégagéje demandai àl’homme àl’espmgole s’il n’avait pas un briquet sur lui. En même temps je tirais mon étui àcigares. L’inconnu, toujours ans parler, fouilla dans sa poche, prit son briquet, et sempressa de me faire du feu. Évidemment il s’humanisait, car il sassit en face de moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient, et je lui demandai s’il fumait. —Oui, monsieur, répondit-il. C’étaient les premiers mots qu'il faisait entendre, et je remarquai qu’il ne prononçait pas l’s àla manière andalouse (1), d’où je conclus que c’était un voyageur comme moi, moins archéologue seulement. (C Les Andalous aspirent Ys, et la confondent dans la prononciation avec le cdons et le s, que les Espagnols prononcent comme le ih anglais. Sur le seul mot Senor on peut reconnaître un Andalous.
8CARME V —Vous trouverez ceiui-ci assez bon, lui dis-je en lui présentant un véritable régalia de la Havane. Il me fit une légère inclination de tête alluma son cigare au mien, me remercia d’un autre signe de tête, puis se mit àfumer avecl’apparence d' un très-vif plaisir . —Ah! s’écria-t-il en laissant échapper lentement sa première bouffée par la bouche et les narines, comme il yavait longtemps que je n’avais fumé ! En Espagne, un cigare donné et reçu établit des relations d’hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que je ne l’avais espéré. D’ailleurs, bien qu’il se dît habitant dupartido de Montilla, ilparaissait connaîtrele pa\s assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée oii nous nous trouvions ;il ne pouvait nommer aucun village des alentours; enfin, interrogé par moi s’il n’avait pas vu aux environs des murs détruits, de larges tuiles àrebords, des pierres sculptées, il confessa qu’il n’avait jamais fait attention àpareilles choses. En revanche, il se montra expert en matière de chevaux, il critiqua le mien, ce qui n’était pas difficile ;puis il me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue :noble animal, en effet, si duràla fatigue, à tce que prétendait son maître, qu’il avait fait une fois
CARMEN. 0 trente lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade, l'inconnu s’arrêta brusquement, comme surpris et fâché d’en avoir trop dit. —C’est que j’étais très-pressé d’aller àCordoue, reprit-il avec quelque embarras. J’avais àsolliciter les juges pour un procès... En parlant, il regardait mon guide Antonio, qui baissait les yeux. L’ombre et la source me charmèrent tellement, que je me souvins de quelques tranches d’excellent jambon que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de mon guide. Je les fis apporter, et j’invitai l’étranger à prendre sa part de la collation impromptue. S'il n’avait pas fumé depuis longtemps, il me parut vraisemblable qu’il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures au moins. Il dévorait comme un loup affamé. Je pensai que ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que depuis le commencement de notre voyage il se fût révélé àmoi comme un bavard sans pareil. La présence de notre hôte semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait l’un de l’autre sans que j’en devinasse positivement la cause. Déjà les dernières miettes du pain et du jambon
10 CARMEN. avaient disparu; nous avions fumé chacun un second cigare; j’ordonnai au guide de brider nos chevaux, et j’allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu’il me demanda où je comptais passer la nuit. Avant que j’eusse fait attention àun signe de mon guide, j’avais répondu que j’allais àla venta del Cuervo. • —Mauvais gîte pour une personne comme vous, monsieur. ..J’y vais, et, si vous me permettez de vous accompagner, nous ferons route ensemble. —Très-volontiers, dis-je en montant àcheval. Mon guide, qui me tenait l’étrier, me fit un nouveau signe des yeux. J’y répondis en haussant les épaules, comme pour l’assurer que jétais parfaitement tranquille ,et nous nous mîmes en chemin. Les signes mystérieux d"Antonio, son inquiétude, quelques mots échappés àl’inconnu, surtout sa course de trente lieues et l’explication peu plausible qu’il en avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas que je n’eusse affaire àun contrebandier, peut-être àun voleur; que m’importait? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être très-sûr de n’avoir rien àcraindre d’un homme qui avait rnancé et fumé
CARMEN. il avec moi. Sa présence même était une protection assurée contre toute mauvaise rencontre. D'ailleurs, jetais bien aise de savoir ce cpie c’est qu'un brigand. On n'en voit pas tous les jours, et il yaun certain charme àse trouver auprès d’un être dangereux, surtout lorsqu on le sent doux et apprivoisé. J’espérais amener par degrés l’inconnu àme faire des confidences, et, malgré les clignements d’yeux de mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j’en parlai avec respect. Il yavait alors en Andalousie un fameux bandit nommé José-Maria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches. —Si j’étais àcôté de José-Maria? me disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes àsa louange d’ailleurs, et j’exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa générosité. José-Maria n’est qu’un drôle, dit froidement l’é» tranger. —Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie de sa part? me demandai-je mentalement; car, àforce de considérer mon compagnon ,j’étais parvenu àlui appliquer le signalement de José-Maria, que j’avais lu affiché aux portes de mainte ville d’Andalou-
12 CARMEN. sie.—Oui, c'est bien' lui... Cheveux blonds, yeux bleus, grande bouche, belles dents, les mains petites; une chemise fine, une veste de velours àboutons d’argent, des guêtres de peau blanche, un cheval bai... Plus de doute !Mais respectons son incognito. Nous arrivâmes àla venta. Elle était telle qu'il me l’avait dépeinte ,c’est-à-dire une des plus misérables que j’eusse encore rencontrées. Une grande pièce servait de cuisine, de salle àmanger et de chambre à coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée sortait par un trou pratiqué dans le toit ,ou plutôt s’arrêtait ,formant un nuage àquelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur, on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets; c’étaient les lits des voyageurs. Avingt pas de la maison, ou plutôt de 1unique pièce que je viens de décrire, s’élevait une espèce de hangar servant d’écurie. Dans ce charmant séjour, il n'y avait d’autres êtres humains, du moins pour le moment, qu’une vieille femme et une petite fille de dix àdouze ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues d’horribles haillons. —Voilà tout ce qui reste, me dis-je, de la population de l’antique Munda Bcetica !0César! ôSextus Pompée!
CARMEN. 13 qne vous seriez surpris si vous reveniez au monde ! En apercevant mon compagnon ,la vieille laissa échapper une exclamation de surprise. —Ah !seigneur don José !s’écria-t-elle. Don José fronça le sourcil, et leva une main d'un geste d’autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me tournai vers mon guide, et, d’un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu’il n’avait rien àm’apprendre sur le compte de l’homme avec qui j’allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m’y attendais. On nous servit, sur une petite table haute d’un pied, un vieux coq frieassé avec du riz et force piments, puis des piments àl’huile, enfin du gaspaeho, espèce de salade de piments. Trois plats ainsi épicés nous, obligèrent de recourir souvent àune outre de vin de Montilla qui se trouva délicieux. Après avoir mangé, avisant une mandoline accroehée contre la muraille, il yapartout des mandolines en Espagne, je demandai àla petite fille qui nous servait si elle savait en jouer. —Non, répondit-elle; mais don José en joue si bien ! —Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose; j’aime àla passion votre musique nationale. 2
CARMEN. !4—Je ne puisrien refuser àun monsieur si honnête, qui me donne de si excellents cigares, s’écria don José d’un air de bonne humeur; et, s’étant fait donner la mandoline, il chanta en s’accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, l'air mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n’en compris pas un mot. —Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n’est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux zorzicos que j’ai entendus dans les Provinces (1), et les paroles doivent être en langue basque. —Oui, répondit don José d’un air sombre. Il posa la mandoline àterre, et, les bras croisés, il se mit àcontempler le feu qui s’éteignait, avec une singu - lière expression de tristesse. Éclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, àla fois noble et farouche, me rappelait le Satan de Milton. Comme lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu’il avait quitté, àl’exil qu’il avait encouru par une faute. J’essayai de ranimer la conversation, mais il ne répondit pas, absorbe qu il était dans ses tristes (1) tes provinces privilégiées,jouissant de fueros particuliers, c’est-à-dire l’Alava, la Biscaie, la Guipuzcoa, et une partie de' la Navarre. Le basque est la langue du pays.
CARMEN. 15 pensées. Déjà la vieille s’était couchée dans un coin de la salle, àl'abri d’une couverture trouée tendue sur une corde. La petite fille l’avait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alors, se levant, m’invita àle suivre àl’écurie; mais, àce mot, don José, comme réveillé en sursaut, lui demanda d’un ton brusque où il allait. —Al’écurie, répondit le guide. —Pourquoi faire? les chevaux ont àmanger. Couche ici. Monsieur le permettra. —Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade; je voudrais que Monsieur le vît :peut-être saura-t-il ce qu’il faut lui faire. Il était évident qu'Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne me souciais pas de donner des soupçons àdon José, et, au point où nous en étions, il me semblait que le meilleur parti àprendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc àAntonio que je n’entendais rien aux chevaux, et que j’avais envie de dormir. Don José le suivit àl’écurie, d’où bientôt il revint seul. Il me dit que le cheval n’avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu’il le frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu'il comptait passer la nuit dans cette douce
22 CARMEN. mes recherches archéologiques. Antonio me gardait rancune, soupçonnant que c’était moi qui l’avais empêché de gagner les deux cents ducats. Pourtant nous nous séparâmes bons amis àCordoue ;là, je lui donnai une gratification aussi forte que l’état de mes finances pouvait me le permettre.
Je passai quelques jours àCordoue. On m’avait indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des Dominicains, où je devais trouver des renseignements intéressants sur l’antique Munda. Fort bien accueilli par les bons Pères, je passais les journées dans leur couvent, et le soir je me promenais par la ville. ACordoue, vers le coucher du soleil, il yaquantité d’oisifs sur le quai qui borde la rive droite du Guadalquivir. Là, on respire les émanations d’une tannerie qui conserve encore l'antique renommée du pays pour la préparation des cuirs: mais, en revanche, on yjouit d’un spectacle qui abien son mérite. Quelques minutes avant Yangélus, un grand nombre de femmes se rassemblent sur le bord du fleuve, au bas du quai, lequel est assez élevé. Pas un homme n’oserait se mêler àcette troupe. Aus- • sitôt que Yangélus sonne, il est censé qu’il fait nuit.
24 CARMEN. Au dernier coup de cloche, toutes ces femmes se déshabillent et entrent dans l'eau. Alors ce sont des cris, des rires, un tapage internai. Du haut du quai, les hommes contemplent les baigneuses, écarquillent les yeux, et ne voient pas grand’ehose. Cependant ces formes blanches et incertaines qui se dessinent sur le sombre azur du fleuve, font travailler les esprits poétiques, et, avec un peu d’imagination, il n’est pas difficile de se représenter Diane et ses nymphes au bain, sans avoir àcraindre le sort d’Actéon. —On m’a dit que quelques mauvais garnements se cotisèrent certainjour, pour graisser la patte au sonneur de la cathédrale et lui faire sonner Yangélus vingt minutes avant l’heure légale. Bien qu’il fit encore grand jour, les nymphes du Guadalquivir n’hésitèrent pas, et se fiant plus àYangélus qu’au soleil, elles firent en sûreté de conscience leur toilette de bain, qui est toujours des plus simples. Je n’y étais pas. Démon temps, le sonneur était incorruptible, le crépuscule peu clair, et un chat seulement aurait pu distinguer la plus vieille marchande d’oranges de la plus jolie grisette de Cordoue. Un soir, àl’heure où l’on ne voit plus rien, je fumais, appuyé sur le parapet du quai, lorsqu’une femme, remontant l’escalier qui conduit àla rivière, vint s’as-
CARMEN. 25 seoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un gros bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne portent le noir que le matin; le soir, elles s'habillent àla francesa. En arrivant auprès de moi, ma baigneuse laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tête, et, àl'obscure clarté qui tombe des étoiles, je vis qu elle était petite, jeune, bien faite, et qu’elle avait de très-grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle comprit cette attention d’une politesse toute française, et se hâta de me dire qu’elle aimait beaucoup l’odeur du tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des papelitos bien doux. Par bonheur, j’en avais de tels dans mon étui, et je m’empressai de lui en olfrir. Elle daigna en prendre un, et l’alluma àun bout de corde enflammé qu’un enfant nous apporta moyennant un sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps, la belle baigneuse et moi, que nous nous trouvâmes presque seuls sur le quai. Je crus n’être point indiscret en lui offrant d’aller prendre des glaces àla neveria (1). (il Café pourvu d’une glacière, où plutôt d’un dépôt de neige. En Espagne, il n’y aguère de village qui n’ait sa neveria. 3
20 CARMEN'. Après une hésitation modeste elle accepta; mais avant de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l'étonner beaucoup. —Quelles inventions on achez vous, messieurs les étrangers !De quel pays êtes-vous, monsieur? Anglais sans doute (1)? —Français et votre grand serviteur. Et vous mademoiselle, ou madame, vous êtes probablement de Cordoue? —Non. Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le reconnaître àvotre doux parler. —Si vous remarquez si bien l’accent du monde, vous devez bien deviner qui je suis. —Je crois que vous êtes du pays de Jésus, àdeux pas du paradis. (J’avais appris cette métaphore, qui désigne l’Andalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador bien connu.) —Bah !le paradis... les gens d’ici disent qu’il n’est pas fait pour nous. (1) En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, lnglesito. Il en est de même en Orient. AChalcis, j’ai eu l’honneur d’être annoncé comme un MiXo'pSo; ihpavT∾.
CARMEN. 2* Alors, vous seriez donc Moresque, ou... je marrêtai, n’osant dire :juive. —Allons, allons !vous voyez bien que je suis bohémienne; voulez-vous que je vous dise la boji (1) ?Avezvous entendu parler de la Cai'mencita ?C'est moi. J’étais alors un tel mécréant, il yade cela quinze ans, que je ne reculai pas d’horreur en me voyant àcôté d’une sorcière. —Bon !me dis-je: la semaine passée, j’ai soupé avec un voleur de grands chemins, allons aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir. J’avais encore un autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du collège, je l’avouerai àma honte, j’avais perdu quelque temps àétudier les sciences occultes et même plusieurs fois j’avais tenté de conjurer l’esprit de ténèbres. Guéri depuis longtemps de la passion de semblables recherches, je n’en conservais pas moins un certain attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me faisais une fête d’apprendre jusqu’où s’était élevé l’art de la magie parmi les Bohémiens. Tout en causant, nous étions entrés dans la neveria, et nous étions assis àune petite table éclairée par une bougie renfermée dans un globe de verre. J’eus alors a) I.a bonne aventure.
28 CARMEN. tout le loisir d’examiner ma gitana pendant que quelques honnêtes gens s’ébahissaient, en prenant leurs glaces, de me voir en si bonne compagnie. Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées. Pour qu’une femme soit belle, il faut, disent les Espagnols, qu’elle réunisse trente si, ou, si L’on veut, qu’on puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables chacun àtrois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir trois choses noires :les yeux, les paupières et les sourcils; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc. Voyez Brantôme pour le reste. Ma bohémienne ne pouvait prétendre àtant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peutêtre un peu gros, étaient noirs, àreflets bleus comme 1aile dun corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu àchaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste.
CARMEN. 29 C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression àla fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis àaucun regard humain. OEil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d'aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau. On sent qu’il eût été ridicule de se faire tirer la bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie sorcière de me permettre de l’accompagner àson domicile; elle y consentit sans difficulté, mais elle voulut connaître encore la marche du temps, et me pria de nouveau de faire sonner ma montre. —Est-elle vraiment d’or? dit-elle en la considérant avec une excessive attention. Quand nous nous remîmes en marche, il était nuit close; la plupart des boutiques étaient fermées et les rues presque désertes. Nous passâmes le pont du Guadalquivir, et àl’extrémité du faubourg nous nous arrêtâmes devant une maison qui n’avait nullement l’apparence d’un palais. Un enfant nous ouvrit. La bohémienne lui dit quelques mots dans une langue àmoi 3.
30 CARMEN. inconnue, que je sus depuis être la rommani ou chi-pe calli, l'idiome des gitanos. Aussitôt Tentant disparut, nous laissant dans une chambre assez vaste, meublée d’une petite table, de deux tabourets et d’un coffre. Je ne dois point oublier une jarre d’eau, un tas d’oranges et une botte d’ognons. Dès que nous fûmes seuls, la bohémienne tira de son coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi, un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres objets nécessaires àson art. Puis elle me dit de faire la croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie, et les cérémonies magiques commencèrent .Il est mutile de vous rapporter ses prédictions, et, quant àsa manière d’opérer, il était évident qu elle n’était pas sorcière àdemi. Malheureusement nous fumes bientôt dérangés. La porte s’ouvrit tout àcoup avec violence, et un homme, enveloppéjusqu’aux yeux dans un manteau brun entra dans la chambre en apostrophant la bohémienne d’une façon peu graeiease. Je n’entendais pas ce qu’il disait, mais le ton de sa voix indiquait qu’il était de fort mauvaise humeur. Asa vue, la gitana ne montra ni surprise ni eolère, mais elle accourut àsa rencontre, et, avee une volubilité extraordinaire, lui adressa quelques
CARMEN. 31 phrases dans la langue mystérieuse dont elle s’était déjà servie devant moi. Le mot de payllo, souvent répété, était le seul mot que je comprisse. Je savais que les bohémiens désignent ainsi tout homme étranger àleur race. Supposant qu’il s’agissait de moi, je m’attendais à une explication délicate; déjà j’avais la main sur le pied d’un des tabourets, et je syllogisais àpart moi pour deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à la tête de l’intrus. Celui-ci repoussa rudement la bohémienne, et s’avança vers moi; puis, reculant d’un pas : —Ah !Monsieur, dit-il, c’est vous ! Je le regardai àmon tour, et reconnus mon ami don José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas l’avoir laissé pendre. —Eh !c’est vous, mon brave !m’écriai-je en riant le moins jaune que je pus; vous avez interrompu mademoiselle au moment où elle m’annonçait des choses bien intéressantes. —Toujours la même !Ça finira, dit-il entre ses dents, attachant sur elle un regard farouche. Cependant la bohémienne continuait àlui parler dans sa langue .Elle s’animait par degrés. Son œil s’injectait de sang et devenait terrible, ses traits se contractaient, elle frappait du pied. II me sembla qu’elle le pressait
III. Je suis né; dit-il, àÉlizondo, dans la vallée de Bazian. Je m’appelle don José Lizarrabengoa, et vous connaissez assez l’Espagne, Monsieur, pour que mon nom vous dise aussitôt que je suis Basque et vieux chrétien. Si je prends le don, c’est que j’en ai le droit, et si j’étais àÉlizondo, je vous montrerais ma généalogie sur parchemin. On voulait que je fusse d’église, et l’on me fit étudier, maisje ne profitais guère. J’aimais trop àjouer àla paume, c’est ce qui m’a perdu. Quand nous jouons àla paume, nous autres Navarrais, nous oublions tout. Un jour que j’avais gagné, un gars de I’Alava me chercha querelle; nous prîmes nos maquilas (1), et j’eus encore l’avantage; mais cela m’obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons, et je m’engageai dans le régiment d’Almanza, cavalerie. Les gens de nos mon- (1) hâtons ferrés des Basques.
CARMEN. 39 tagnes apprennent vite le métier militaire. Je devins bientôt brigadier, et on me promettait de me faire maréchal des logis, quand, pour mon malheur, on me mit de garde àla manufacture de tabacs àSéville. Si vous êtes allé àSéville, vous aurez vu ce grand bâtiment-là, hors des remparts, près du Guadaîquivir. Il me semble en voir encore la porte et le corps de garde auprès. Quand ils sont de service, les Espagnols jouent aux cartes, ou dorment; moi, comme un franc Navarrais, je tâchais toujours de m’occuper. Je faisais une chaîne avec du fil de laiton, pour tenir mon épinglette. Tout d’un coup, les camarades disent :Yoilà la cloche qui sonne; les filles vont rentrer à l’ouvrage. Vous saurez, monsieur, qu’il yabien quatre àcinq cents femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle, où les hommes n’entrent pas sans une permission du Vingt-quatre (1), parce qu’elles se mettent àleur aise, les jeunes surtout, quand il fait chaud. Al'heure où les ouvrières rentrent, après leur dîner, bien des jeunes gens vont les voir passer, et leur en content de toutes les couleurs. Il yapeu de ces demoiselles qui refusent une mantille de taffetas, et les (t) Magistrat chargé de la police et de l'administration municipale.
40 CARMEN. amateurs, àcette pêche-là, n’ont qu’à se baisser pour prendre le poisson. Pendant que les autres regardaient moi, je restais sur mon banc, près de la porte. J’étais jeune alors ;je pensais toujours au pays, et je ne croyais pas qu’il yeût de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant sur les épaules (1). D’ailleurs, les Andalouses me faisaient peur ;je n’étais pas encore fait à leurs manières :toujours àrailler, jamais un mot de raison. J’étais donc le nez sur ma chaîne, quand j’entends des bourgeois qui disaient :Voilà la gitanilla !Je levai les yeux, et je la vis. C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il yaquelques nois. Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fieur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se balançant sur ses hanches comme une pouliche du ha- (î )Costume ordinaire des paysannes de la Navarre et des provinces basques.
CARMEN. 41 ras de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume aurait obligé le monde àse signer. ASéville, chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure; elle répondait àchacun, faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ;mais elle, suivant l’usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arrêta devant moi et m’adressa la parole :—Compère, me dit-elle àla façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon coffre-fort ? —C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je. —Ton épinglette !s’écria-t-elle en riant. Ah !monsieur fait de la dentelle, puisqu’il abesoin d’épingles ! Tout le monde qui était là se mit àrire, et moi je me sentais rougir, et jejae pouvais trouver rien àlui répondre. —Allons, mon cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille, épingiier de mon âme !—Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait àla bouche, elle me la lança, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait... Je ne savais où me fourrer.
42 CARMEN. je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée àterre entre mes pieds ;je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s'en aperçussent et je la mis précieusement, dans ma veste. Première sottise ! Deux ou trois heures après, j’y pensais encore, quand arrive dans le corps de garde un portier tout haletant, la figure renversée. Il nous dit que dans la grande salle des cigares il yavait une femme assassinée, et qu'il fallait yenvoyer la garde. Le maréchal me dit de prendre deux hommes et d’y aller voir. Je prends mes hommes et je monte. Figurez-vous, monsieur, qu’entré dans la salle je trouve d’abord trois cents femmes en chemise, ou peu s’en faut, toutes criant, hurlant, gesticulant, faisant un vacarme àne pas entendre Dieu tonner. D'un côté, il yen avait une, les quatre fers en l’air, couverte de sang, avec un Xsur la figure qu’on venait de lui marquer en deux coups de couteau. En face de la blessée, que secouraient les meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq ou six commères. La femme blessée criait :Confession !confession !je suis morte !Carmen ne disait rien ;elle serrait les dents, et roulait des yeux comme un caméléon. —Qu’est-ce
CARMEN. 43 que c’est? demandai-je. J’eus grand’peine àsavoir ce qui s’était passé, car toutes les ouvrières me parlaient à la fois. Il paraît que la femme blessée s’était vantée d’avoir assez d’argent en poche pour acheter un âne au marché de Triana. —Tiens, dit Carmen qui avait une langue, tu n’as donc pas assez d’un balai ?—L’autre, blessée du reproche, peut-être parce qu’elle se sentait véreuse sur l’article, lui répond qu’elle ne se connaissait pas en balais, n’ayant pas l’honneur d’être bohémienne ni filleule de Satan, mais que mademoiselle Carmencita ferait bientôt connaissance avec son âne, quand M. le corrégidorla mènerait àla promenade avec deux laquais par derrière pour l’émoucher. —Eh bien, moi, dit Carmen, je te ferai des abreuvoirs àmouches sur la joue, et je veux ypeindre un damier (1). —Là-dessus, vli-vlan !elle commence, avec le couteau dont elle coupait le bout des cigares, àlui dessiner des croix de Saint-André sur la figure. Le cas était clair ;je pris Carmen par le bras :—Ma sœur, lui dis-je poliment, il faut me suivre. —Elle me lança un regard comme si elle me reconnaissait ;mais (1) Pintar un javeque. peindre un clictec. Les ehebecs espagnols ont, pour la plupart, leur bande peinte àcarreaux rouges et blancs.
44 CARMEN. elle dit d'un air résigné :—Marchons. Où est ma mantille ?—Elle la mit sur sa tête de façon àne montrer qu'un seul de ses grands yeux, et suivit mes deux hommes, douce comme un mouton. Arrivés au corps de garde, le maréchal des logis dit que c'était grave, et qu'il fallait la mener àla prison. C'était encore moi qui devais la conduire. Je la mis entre deux dragons, et je marchais derrière comme un brigadier doit faire en semblable rencontre. Nous nous mîmes en route pour la ville. D'abord la bohémienne avait gardé le silence; mais dans la rue du Serpent, —vous la connaissez, elle mérite bien son nom par les détours qu'elle fait, —dans la rue du Serpent, elle commence par laisser tomber sa mantille sur ses épaules, afin de me montrer son minois enjôleur, et, se tournant vers moi autant qu'elle pouvait, elle me dit : —Mon officier, où me menez-vous? Ala prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le plus doucement que je pus, comme un bon soldat doit parler àun prisonnier, surtout àune femme. —Hélas! que deviendrai-je ?Seigneur officier, ayc z pitié de moi. Vous êtes si jeune, si gentil!... Puis, d’un ton plus bas: Laissez-moi m'échapper, dit-elle, je vous
CARMEN. 45 donnerai un morceau de la bar lachi, qui vous fera aimer de toutes les femmes. La bar lachi, monsieur;, c’est la pierre d’aimant, avec laquelle les bohémiens prétendent qu’on fait quantité de sortilèges quand on sait s’en servir. Faites-en boire àune femme une pincée râpée dans un -s erre de vin blanc, elle ne résiste plus. Moi, je lui répondis le plus sérieusement que je pus : —Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes ; il faut aller àla prison, c’est la consigne, et il n’y apas de remède. Nous autres gens du pays basque, nous avons un accent qui nous fait reconnaître facilement des Espagnols; en revanche, il n’v en apas un qui puisse seulement apprendre àdire baï,jaona (1). Carmen donc n’eut pas de peine àdeviner que je venais des provinces. Vous saurez que les bohémiens, monsieur, comme n’étant d’aucun pays, voyageant toujours, parlent toutes les langues, et laplupart sont chez eux en Portugal, en France, dans les provinces, en Catalogne, partout; même avec les Maures et les Anglais, ils se font entendre. Carmen savait assez bien le basque. —Laguna, (1) Oui, monsieur.
46 CARMEN. ene bihotsarena, camarade de mon cœur, me dit-elle tout àcoup, êtes-vous du pays? Notrelangue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l’entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir... «Je voudrais avoir un confesseur des provinces,» ajouta plus bas le bandit. Il reprit après un silence : —Je suis d’Elizondo, lui répondis-je en basque, fort ému de l’entendre parler ma langue. —Moi, je suis d’Etchalar, dit-elle. —C’est un pays àquatre heures de chez nous. —J’ai été emmenée par des bohémiens àSéville. Je travaillais àla manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n’a que moi pour soutien, et un petit barratcea (1) avec vingt pommiers àcidre. Ah !si j’étais au pays, devant la montagne blanche !On m’a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands d’oranges pourries; et ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jacqu.es (2) de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas peur àun gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse? (0 Enclos, jardin. (2j Braves, fanfarons.
CARMEN. 4Î Elle mentait, monsieur, elle atoujours menti. Je ne sais pas si dans sa vie cette fille-là ajamais dit un mot de vérité ;mais, quand elle parlait, je la croyais :c'était plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus Navarraise ;ses yeux seuls et sa bouche et son teint la disaient bohémienne. Jetais fou, je ne faisais plus attention àrien. Je pensais que, si des Espagnols s'étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais coupé la figure, tout comme elle venait de faire àsa camarade. Bref, j’étais comme un homme ivre; je commençais à dire des bêtises, jetais tout près d’en faire. —Si je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays, reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux conscrits de Castillans qui me retiendraient... Ma foi, j’oubliai la consigne et tout, et je lui dis : —Eh bien, m’amie, ma payse, essayez, et que Notre-Dame de la Montagne vous soit en aide !—-En cc moment, nous passions devant une de ces ruelles étroites comme il yen atant àSéville. Tout àcoup Carmen se retourne et me lance un coup de poing dans la poitrine. Je me laissai tomber exprès àla renverse. D’un bond, elle saute par-dessus moi et se met àcourir en nous montrant une paire de jambes !... On dit jambes de Basque: les siennes en valaient bien d’autres... aussi
5i CARMEN. comme un Maure, chez qui beaucoup de bourgeois venaient manger du poisson frit, surtout, je crois, depuis que Carmen yavait pris ses quartiers. —Lillas, dit-elle sitôt qu’elle me vit, je ne fais plus rien de la journée. Demain il fera jour (1) !Allons, pays, allons nous promener. Elle mit sa mantille devant son nez, et nous voilà dans la rue, sans savoir où j'allais. —Mademoiselle, lui dis-je, je crois que j’ai àvous remercier d’un présent que vous m’avez envoyé quand j’étais en prison. J’ai mangé le pain ;la lime me servira pour affiler ma lance, et je la garde comme souvenir de vous; mais l’argent, le voilà. —Tiens! il agardé l’argent, s’écria-t-elle en éclatant de rire. Au reste, tant mieux, car je ne suis guère en fonds; mais qu'importe? chien qui chemine ne meurt pas de famine (2). Allons ,mangeons tout. Tu me régales. Nous avions repris le chemin de Séville. Al’entrée de la rue du Serpent, elle acheta une douzaine d’oranges, qu’elle me fit mettre dans mon mouchoir. Un peu plus (1) Maüana serà otro dia. —Proverbe espagnol. (2) Chuquel sos pirela, Cocal terela. Chien qui marche, os trouve, —Proverbe bohémien.
CARMEN. 55 loin, elle acheta encore un pain, du saucisson, une bouteille de manzanilla; puis enfin elle entra chez un confiseur. Là, elle jeta sur le comptoir la pièce d’or que je lui avais rendue, une autre encore qu’elle avait dans sa poche, avec quelque argent blanc; enfin elle me demanda tout ce que j’avais. Je n’avais qu’une piécette et quelques cuartos, que je lui donnai, fort honteux de n’avoir pas davantage. Je crus qu’elle voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout ce qu’il yavait de plus beau et de plus cher, yernas (1), iuron (2), fruits confits, tant que l’argent dura. Tout cela, il fallut encore que je le portasse dans des sacs depapier. Vous connaissezpeutêtre la rue du Candilejo, où il yamie tête du roi don Pedro le Justicier (3). Elle aurait dû m’inspirer des ré- (!) Jaunes d’œuf sucrés. (2) Espèce de nougat. (3) Le roi don Pèdre, que nous nommons le Cruel, et que la reine Isabelle la Catholique n’appelait jamais que le Justicier, aimait àse promener le soir dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le calife Haroûn-al-Raschid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées, une vieille femme riiit la tête àla fenêtre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candilejo, qu’elle tenait àla main. Il faut savoir que le roi don Pèdre, d’ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, ses rotules craquaient fortement. La vieille, àce craquement, n’eut pas de peine àle reconnaître. Le lendemain, le Vingt-quatre en charge vint faire son rapport au roi. -Sire,
56 CARMEN. flexions. Nous nous arrêtâmes, dans cette rue-là, devant une vieille maison. Elle entra dans Tallée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne ,vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en romani. La vieille grogna d'abord. Pour l'apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons, et lui permit de goûter au vin. Puis elfe lui mit sa mante sur le dos et la conduisit àla porte, qu'elle ferma avec la barre de bois. Dès que nous fûmes seuls, elle se mit àdanser et àrire comme une folle, en chantant : —Tu es mon rom, je suis ta rorni (1). —Moi, j'étais au milieu de la chambre, chargé de toutes ses emplettes, on s’est battu en duel, cette nuit, dans telle rue. Un des combattants est mort. —Avez-vous découvert le meurtrier ?—Oui, sire. —Pourquoi n’est-il pas déjà puni? —Sire, j’attends vos ordres. -—Exécutez la loi. »O.r le roi venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le Vingt-quatre se tra d’affaire en homme d’esprit. Il fit scier !a fêle d’une statue du roi* et l’exp sa dans une niche au milieu delà rue, théâtre du meurtre. Le roi et tous les Scvillans le trouvèrent fort bon. La rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l’aventure. —Voilà la tradition poi ulaire. Zuniga raconte l’histoire un peu différemment. (Voir Ana'es de Stvilla, t. Il, p. 126 )Quoi qu’il en soit, il existe encore àSéville une rue du Candilejo, et dans cette rue un buste de pierre qu’on dit. être le portrait de don Pèdre Malheureusement, ce buste est moderne L’ancien était fort usé an xvn* siècle, et la municipalité d’alors le üt remplacer par celui qu’on voit aujourd'hui. (l) Rom, mari; rorni, femme.
CARMEN. 57 ne sachant où les poser. Elle jeta tout par terre, et me sauta au cou, en me disant :—Je paye mes dettes, je paye mes dettes !c’est la loi des Calés (1) !—Ah! monsieur, cette journée-là! cette journée-là !... quand j’y pense, j’oublie celle de demain. Le bandit se tut un instant; puis, après avoir rallumé son cigare, il reprit : Nous passâmes ensemble toute la journée, mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des poignées dans la jarre d’eau de la vieille. —C’est pour lui faire du sorbet, disait-elle. Elle écrasait des yemas en les lançant contre la muraille. —C’est pour que les mouches nous laissent tranquilles, disait-elle... Il n’y a pas de tour ni de bêtise qu’elle ne lit. Je lui dis que je voudrais la voir danser; mais où trouver des castagnettes? Aussitôt elle prend la seule assiette de la vieille, la casse en morceaux, et la voilà qui danse la romalis en faisant claquer les morceaux de faïence aussi bien que si elle avait eu des castagnettes d’ébène ou d’ivoire. On ne s’ennuyait pas auprès de cette fille-là. (1) Calo ;féminin, calli ;pluriel, cales. Mot àmot :noir, — nom que les bohémiens se donnent dans leur langue.
58 CARMEN. je vous en réponds. Le soir vint, et j’entendis les tambours qui battaient la retraite. —Il faut que j’aille au quartier pour l’appel, lui dis-je. —Au quartier? dit-elle d’un air de mépris: tu es donc un nègre, pour te laisser mener àla baguette ? Tu es un vrai canari, d’habit et de caractère (i). Va, tu as un cœur de poulet. Je restai, résigné d’avance à la salle de police. Le matin, ce fut elle qui parla la première de nous séparer. —Écoute, Joseito, dit-elle; t’ai-je payé? D’après notre loi, je ne te devais rien, puisque tu es un payllo; mais tu es un joli garçon, et tu m’as plu. Nous sommes quittes. Bonjour. Je lui demandai quand je la reverrais. —Quand tu seras moins niais, répondit-elle en riant. Puis, d’un ton plus sérieux :Sais-tu, mon fils, que je crois que je t’aime un peu? Mais cela ne peut durer. Chien et loup ne font pas longtemps bon ménage. Peut-être que, si tu prenais la loi d’Égypte, j’aimerais àdevenir ta romi.Mais, ce sont des bêtises: cela ne se peut pas. Bah !mon garçon, crois-moi, tu en es quitte àbon compte. Tu as rencontré le diable, oui, le diable ; (1) Les dragons espagnols sont habillés de jaune.
CARMEN. 59 il n’est pas toujours noir, et il ne t’a pas tordu le cou. Je suis habillée de laine, mais je ne suis pas mouton (1). Ya mettre un cierge devant ta majari (2) ;elle l’a bien gagné. Allons, adieu encore une fois. Ne pense plus à Carrnencita, ou elle te ferait épouser une veuve à jambes de bois (3). En parlant ainsi, elle défaisait la barre qui fermait la porte, et une fois dans la rue elle s’enveloppa dans sa mantille et me tourna les talons. Elle disait vrai. J’aurais été sage de ne plus penser à elle; mais, depuis cette journée dans la rue du Candilejo, je ne pouvais plus songer àautre chose. Je me promenais tout le jour, espérant la rencontrer. J’en demandais des nouvelles àla vieille et au marchand de friture. L’un et l’autre répondaient qu’elle était partie pour Laioro (4), c’est ainsi qu’ils appellent le Portugal. Probablement c’était d’après les instructions de Carmen qu’ils parlaient de la sorte, mais je ne tardai pas àsavoir qu’ils mentaient .Quelques semaines après majournée de la rue du Candilejo, je fus de faction àune des (1) Me dicas vriardâ de jorpoy, bus ne sino braco. Proverbe bohémien. (2) La sainte, —la sainte Vierge. (3) La potence, qui est veuve du dernier pendu. (4) La (ferre) rouge.
60 CARMES. portes de la ville. Apeu de distance de cette porte, il y a\ ait une brèche qui s'était faite dans le mur d'enceinte : on ytravaillait pendant le jour, et la nuit on ymettait un factionnaire pour empêcher les fraudeurs. Pendant le jour, je vis Lillas Pastia passer et repasser autour du corps de garde, et causer avec quelquês-uns de mes camarades; tous le connaissaient, et ses poissons et ses beignets encore mieux. Il s’approcha de moi et me demanda si javais des nouvelles de Carmen. —Non, lui dis-je. —Eh bien, vous en aurez, compère. Il ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction à la brèche. Dès que le brigadier se fut retiré, je vis venir àmoi une femme. Le cœur me disait que c’était Carmen. Cependant je criai :Au large! on ne passe pas! —Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se faisant connaître àmoi. —Quoi !vous voilà, Carmen ! —Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veuxtu gagner un douro? Il va venir des gens avec des paquets ;laisse-les faire. Non, répondis-je. Je dois les empêcher de passer; c’est la consigne.
CARMEN. 61 La consigne !la consigne !Tu n'y pensais pas rue du Candilejo. Ah !répondis-je, tout bouleversé par ce seul souvenir, cela valait bien la peine d'oublier la consigne; maïs je ne veux pas de l’argent des contrebandiers. —Voyons, si tu ne veux pas d’argent, veux-tu que nous allions encore dîner chez la vieille Dorothée? Non! dis-je àmoitié étranglé par l’effort que je faisais. Je ne puis pas. —Fort bien. Si tu es si difficile, je sais àqui m’adresser. J’offrirai àton officier d’aller chez Dorothée. Il al’air d’un bon enfant, et il fera mettre en sentinelle un gaillard qui ne verra que ce qu'il faudra voir. Adieu, canari. Je rirai bien le jour où la consigne sera de te pendre. J’eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de laisser passer toute la bohème, s’il le fallait, pourvu que j’obtinsse la seule récompense que je désirais. Elle me jura aussitôt de me tenir parole dès le lendemain, et courut prévenir ses amis, qui étaient àdeux pas. Il yen avait cinq, dont était Pastia, tous bien chargés oe marchandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle devait avertir avec ses castagnettes dès qu’elle apercevrait la 6
62 CARMEN- . ronde, mais elle n'en eut pas besoin. Les fraudeurs firent leur affaire en un instant. Le lendemain, j’allai rue du Candilejo. Carmen se fît attendre, et vint d'assez mauvaise humeur. —Je n'aime pas les gens qui se font prier, dit-elle. Tu m’as rendu un plus grand service la première fois, sans savoir si tu ygagnerais quelque chose. Hier, tu as marchandé avec moi. Je ne sais pas pourquoi je suis venue, car je ne t’aime plus. Tiens, va-t’en, voilà un douro pour ta peine. —Peu s’en fallut que je ne lui jetasse la pièce àla tête, et je fus obligé de faire un effort violent sur moi-même pour ne pas la battre. Après nous être disputés pendant une heure, je sortis furieux. J’errai quelque temps par la ville, marchant deçà et delà comme un fou: enfin j’entrai dans une église, et, m’étant mis dans le coin le plus obscur, je pleurai àchaudes larmes. Tout d’un coup j’entends une voix :—Larmes de dragon !j’en veux faire un philtre. —Je lève les yeux, c’était Carmen en face de moi. —Eh bien, mon pays, m’en voulez-vous encore? me dit-elle. Il faut bien que je vous aime, malgré que j’en aie, car, depuis que vous m’avez quittée, je ne sais ce que j’ai. Voyons, maintenant c’est moi qui te demande si tu veux venir rue du Candilejo. s— Nous fîmes donc la paix; mais Carmen avait l’hu-
CARMEN’. 63 meur comme est le temps chez nous. Jamais l’orage n’est si près dans nos montagnes que lorsque le soleil est le plus brillant. Elle m’avait promis de me revoir une autre fois chez Dorothée, et elle ne vint pas. Et Dorothée me dit de plus belle qu’elle était allée àLaloro pour les affaires d’Egypte. Sachant déjà par expérience àquoi m’en tenir là-dessus, je cherchais Carmen partout où je croyais qu’elle pouvait être, et je passais vingt fois par jour dans la rue du Candilejo. Un soir, j’étais chez Dorothée, que j’avais presque apprivoisée en lui payant de temps àautre quelque verre d’anisette, lorsque Carmen entra suivie d’un jeune homme, lieutenant dans notre régiment.—Ya-t’en, vite me dit-elle en basque.—Je restai stupéfait, la rage dans le cœur. —Qu’est-ce que tu fais ici ?me dit le lieutenant. Décampe, hors d’ici !—Je ne pouvais faire un pas; j’étais comme perclus. L’officier, en colère, voyant que je ne me retirais pas, et que je n’avais pas même ôté mon bonnet de police, me prit au collet et me secoua rudement.Je ne sais ce que je lui dis. Il tira son épée, et je dégainai. La vieille me saisit le bras, et le lieutenant me donna un coup au front, dont je porte encore la marque. Je reculai, et d'un coup de coude je jetai Dorothée àla renverse ;puis, comme
70 CARMEN. presidio, qu’elle en aobtenu la liberté de son rom. Ah' cette fille-là vaut son pesant d’or. II yadeux ans qu’elle cherche àle faire évader. Rien n'a réussi, jusqu’à ce qu’on s’est avisé de changer le major. Avec celui-ci. il paraît qu’elle atrouvé bien vite le moyen de s’entendre. —Vousvous imaginez le plaisir que me fit cette nouvelle. Je vis bientôt Garcia le Borgne; c’était bien le plus vilain monstre que la bohème ait nourri :noir dé peau et plus noir d’âme, c’était le plus franc scélérat que j’aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui; et, lorsqu’elle l’appelait son rom devant moi, il fallait voir les yeux qu’elle me faisait, et ses grimaces quand Garcia tournait la tête. J’étais indigné, et je ne lui parlais pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes qu’une douzaine de cavaliers étaient ànos frousses. Les fanfarons Andalous, qui ne parlaient que de tout massacrer, firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve qui peut général. Le Bancaire, Garcia, un joli garçon d’Ecija, qui s’appelait le Remendado, et Carmen ne perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les mulets, et sétait jeté dans les ravins où les chevaux ne pouvaient les suivre. Nous ne pouvions conserver nos bêtes, et nous nous hâtâmes de défaire le meilleur de notre
CAUME.V Tl butin, et de le charger sur nos épaules, puis nous essayâmes de nous sauver au travers des rochers par les pentes les plus roides. Nous jetions nos ballots devant nous, et nous les suivions de notre mieux ea glissant sur les talons. Pendant ce temps-là, l’ennemi nous canardait; c'était la première fois que fentendais siffler les balles, et cela ne me fit pas grand’chose. Quand on est en vue d'une femme, il n’y apas de mérite àse moquer de la mort. Nous nous échappâmes, excepté le pauvre Remendado, qui reçut un coup de feu dans les reins. Je jetai mon paquet, et j’essayai de le, prendre. —Imbécile! me cria Garcia, qu’avons-nous affaire d’une charogne? aehève-le et ne perds pas les bas de coton. —Jette-le, jette-le !me criait Carmen. —-La fatigue m’obligea de le déposer un moment àl’abri d’un rocher. Garcia s’avança, et lui lâcha son espingole dans la tête. —Bien habile qui le reconnaîtrait maintenant, dit-il en regardant sa figure que douze balles avaient mise en morceaux. —Voilà, monsieur, la belle vie que j’ai menée. Le soir, nous nous trouvâmes dans un huilier, épuisés de fatigue, n’ayant rien àmanger et ruinés? par la perte de nos mulets. Que fit cet infernal Garcia? il tira un paquet de cartes de sa poche, et se mit àjouer avec le Dancaïre àla lueur d’un feu qu’ils allumèrent.
CARMEN. 72 Pendant ce temps-là, moi, j’étais couché, regardant les étoiles, pensant au Remendado, et me disantque j’aimerais autant être àsa place. Carmen était accroupie près de moi, et de temps en temps elle faisait un roulement de castagnettes en chantonnant. Puis, s’approchant comme peur me parler àl’oreille, elle m’embrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois. —Tu es le diable, lui disais-je. —Oui, me répondait-elle. Après quelques heures de repos, elle s’en fut àGaucin, et le lendemain matin un petit chevrier vint nous porter du pain. Nous demeurâmes là tout le jour, et la nuit nousnous rapprochâmes de Gaucin.Nous attendions • des nouvelles de Carmen. Rien ne venait. Au joui', nous voyons un muletier qui menait une femme bien habillée, avec un parasol, et une petite fille qui paraissait sa domestique. Garcia nous dit :—Voilà deux mules et deux femmes que saint Nicolas nous envoie; j’aimerais mieux quatre mules; réimporte, j’en fais mon affaire! —Il prit son espingole et descendit vers le sentier en se cachant dans les broussailles. Nous le suivions, le Dancaïre et moi, àpeu de distance. Quand nous fûmes àportée, nous nous montrâmes, et nous criâmes au muletier de s’arrête- La femme, en nous voyant, au lieu de s'effrayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait un
CARMEN. 73 grand éclat de rire. —Ah !les lillipendi qui me prennent pour une erani(1)! —C'était Carmen, mais si )bien déguisée, que je ne l'aurais pas reconnue parlant une autre langue. Elle sauta en bas de sa mule, et causa quelque temps àvoix basse avec le Dancaïre et Garcia, puis elle me dit :Canari, nous nous reverrons avant que tu sois pendu. Je vais àGibraltar pour les affaires d'É- gypte. Vous entendrez bientôt parler de moi. —Nous nous séparâmes après qu’elle nous eut indiqué un lieu où nous pourrions trouver un abri pour quelques jours. Cette fille était la providence de notre troupe. Nous reçûmes bientôt quelque argent qu’elle nous envoya, et un avis qui valait mieux pour nous :c’était que tel jour partiraient deux milords anglais, allant de Gibraltar à Grenade par tel chemin. Abon entendeur, salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia voulait les tuer, mais le Dancaïre et moi nous nous yopposâmes. Nous ne leur prîmes que l’argent et les montres, outre les chemises, dont nous avions grand besoin. Monsieur, on devient coquin sans ypenser. Une jolie fille vous fait perdre la tête, on se bat pour elle, un malheur arrive, il faut vivre àla montagne, et de con- (i) Les imbéciles qui me prennent pour une femme comme il faut. 7
74 CARMEN, trebandier on devient voleur avant d'avoir réfléchi. Nous jugeâmes qu’il ne faisait pas ben pour nous dans les environs de Gibraltar après l’affaire des milords et nous nous enfonçâmes dans la sierra de Ronda. —tous m’avez parlé de José-Maria; tenez, c’est là que j’ai fait connaissance avec lui. Il menait sa maîtresse dans ses expéditions. C’était une jolie fille, sage, modeste, de bonnes manières; jamais un mot malhonnête, et un dévouement!... En revanche, il la rendait bien malheureuse. 11 était toujours àcourir après toutes les filles, il maintenait, puis quelquefois il s’avisait de faire le jaloux. Une fois, il lui donna un coup de couteau. Eh bien, eiie ne ben aimait que davantage. Les femmes sont ainsi faites, les Andalouses surtout. Celie-là était fière de la cicatrice qu’elle avait au bras, et la montrait comme la plus belle chose du monde. Et puis José- Maria, par-dessus le marché, était le plus mauvais camarade!... Dans une expédition que nous fîmes, il s’arrangea si bien, que tout le profit lui en demeura, ànous les coups et l’embarras de l’affaire. Mais je reprends monhistoire. Nous n’entendions plus parler de Carmen. Le Dancaïre dit :—Il faut qu’un de nous aille àGibraltar pour en avoir des nouvelles; elle doit avoir préparé quelque affaire. J’irais bien, mais je suis trop connu
CARMEN. 75 àGibraltar. —Le borgne dit :—Moi aussi, on m’y connaît, j'y ai fait tant de farces aux Écrevisses (1) !et, comme je n’ai qu’un œil, je suis difficile àdéguiser.— Il faut donc que j’y aille? dis-je àmon tour, enchaîné à la seule idée de revoir Carmen; voyons, que faut-il faire ?Les autres me dirent :—rais tant que de rembarquer ou de passer par Saint-Roc, comme tu aimeras le mieux, et, lorsque tu seras àGibraltar, demande sur le port où demeure une marchande de chocolat qui s’appelle la Rollona; quand tu l'auras trouvée, tu sauras d’elle ce qui se passe là-bas. —il futconvenu que nous partirions tous les trois pour la sierra de Gauchi, que j’y laisserais mes deux compagnons, et que je me rendrais àGibraltar comme un marchand de liuifs. ARonda, un homme qui était ànous m'avait procuré un passe-port ;àGaucin, on me donna un âne .je le chargeai d’oranges et de melons, èt je me mis en route. Arrivé à'Gibraltar, je trouvai qu’on yconnaissait bien la Rollona, mais elle était morte ou elle était allée kfintbus terrai (2), et sa disparition expliquait, àmon avis, comment nous avions perdu notre moyen de corres- (1)Nom que le peuple tu Espagne donne aux Anglais àcause de la couleur de leur uniforme. (2) Aux galères, ou bleu àtous les diables.
76 CARMEN. pondre avec Carmen. Je mis mon âne dans une écurie et, prenant mesoranges, j'allais par la ville comme pour les vendre, mais, en effet, pour voir si je ne rencontrerais pas quelque figure de connaissance. Il .y alà force canadle de tous les pays du monde, et c'est la tour de Babel, car on ne saurait faire dix pas dans une rue sans entendre parler autant de langues. Je voyais bien des gens d’Égypte, mais je n'osais guère m'y fier; je les tâtais, et ils me tâtaient. Nous devinions bien que nous étions des coquins; l'important était de savoir si nous étions de la même bande. Après deux jours passés en courses inutiles, je n’avais rien appris touchant la Rollona ni Carmen, et je pensais àretourner auprès de mes camarades après avoir fait quelques emplettes, lorsqu’en mepromenant dans une rue, au coucher du soleil, j’entends une voix de femme d’une fenêtre qui me dit :Marchand d’oranges !... Je lève la tête, et je vois àun balcon Carmen, accoudée avec un officier en rouge, épaulettes d’or, cheveux frisés, tournure d’un gros mylord. Pour elle, elle était habillée superbement : un châle sur ses épaules, une peigne d’or, toute en soie; et la bonnepièce, toujours la même! riait àse tenir les côtes. L'Anglais, en baragouinant l’espagnol, me cria do monter, quemadamevoulait des oranges; et Carmen me
CARMEN. 77 dit en basque :—Monte, et ne t’étonne de rien. — Rien, en effet, ne devait m’étonner de sa part. Je ne sais si j’eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant. Il yavait àla porte un grand domestique anglais, eoudré, qui me conduisit dans un salon magnifique. Carmen me dit aussitôt en basque :—Tu ne sais pas un mot d’espagnol, tu ne me connais pas. —Puis, se tournant vers l’Anglais :—Je vous le disais bien, je l’ai tout de suite reconnu pour un Basque; vous allez entendre quelle drôle de langue. Comme il al’air bête, n’est-ce pas? On dirait un chat surpris dans un gardemanger. —Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as 1air d’une effrontée coquine, et j’ai bien envie de te balafrer la figure devant ton galant.—Mon galant !dit-elle, tiens, tu as deviné cpla tout seul? Et tu es jaloux de cet imbécile-là? Tu es encore plus niais qu’avant nos soirées de la rue du Candilejo. Ne vois-tu pas, sot que tu es, que je fais en ce moment les affaires dÉgypte, et de la façon la plus brillante. Cette maison est àmoi, les guinées de l’écrevisse seront àmoi; je le mène par le bout du nez; je le mènerai d’où il ne sortira jamais. Et moi, lui dis-je, si tu fais encore les affaires d’Égypte de cette manière-là, je ferai si bien que tu ne recommenceras plus. 7.
78 CARMEN. —Ah !oui-dà !Es-tu mon rom, pour me commander? Le Borgne le trouve bon, qu'as-tu àyvoir? Ne devrais-tu pas être bien content d’être le seul qui se puisse dire mon minchorro (1)? —Qu'est-ce qu’il 'dit? demanda l' Anglais. —Il dit qu’il asoif et qu’il boirait bien un coup, répondit Carmen. Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire àsa traduction. Monsieur ,quand cette nlle-là riait, il n’y avait pas moyen de parier raison. Tout le monde riait avec elle. Ce grand Anglais se mit àrire aussi, comme un imbécile qu’il était, et ordonna qu’on m’apportât àboire. - Pendant que je buvais :—Vois-tu cette bague qu’il aau doigt? dit-elle; si tu veux, je te la donnerai. Moije répondis :—Je donnerais un doigtpourtenir ton mylorddans la montagne, chacun unmaquila au poing. —Maquiia, qu’est-ce que cela veut dire ?demanda l’Anglais. —Maquiia, dit Carmenriant toujours, c’est une orange. N’est-ce pas un bien drôle de mot pour une orange? Il dit qu’il voudrait vous faire manger du maquiia. —Oui? dit l’Anglais. Kh bien! apporte encore défi) Mon amant, ou plutôt mon caprice.
Carmen. main du muquila. —Pendant que nous parlions, le domestique entra et dit que le dîner était prêt. Alors i'"Anglais se leva, me donna une piastre, et offrit son bras a Carmen, comme si elle ne pouvait pas marcher seule. Carmen, riant toujours, me dit :—Mon garçon, je ne puis t'inviter àdîner;mais demain, dès que tu entendras le tambour pour la parade, viens ici avec des oranges. Tu trouveras une chambre mieux meublée que celle de la rue du Candilejo, et tu verras si je suis toujours ta Carmencita. Et puis nous parlerons des affaires d’Égypte. —Je ne répondis rien, et j'étais dans la rue que l’Anglais me criait :Apportez demain du maquxla !et j’entendais les éclats de rire de Carmen. Je sortis ne sachant ce que je ferais, je ne dormis guère, et le matin je me trouvais si en colère contre cette traîtresse, que j’avais résolu de partir de Gibraltar sans la revoir; mais, au premier roulement de tambour, tout mon courage m’abandonna :je pris ma natte d’oranges et je courus chez Carmen. Sa jalousie était entr’ouverte, et je vis son grand œil noir qui me guettait. Le domestique poudré m’introduisit aussitôt; Carmen lui donna une commission, et dès que nous fûmes seuls, elle partit d’un de ses éclats de rire de crocodile, et se jeta àmon cou. Je ne l’avais jamais vue si
cahmen. 86 crus que j’allais crever dans les broussailles comme un lièvre qui areçu du plomb. Mon camarade me porta dans une grotte que nous connaissions, puis il alla chercher Carmen. Elle était àGrenade, .et aussitôt elle accourut. Pendant quinze jours, elle ne me quitta pas d’un instant. Elle ne ferma pas l’œil; elle me soigna avec une adresse et des attentions que jamais femme n’a eues pour l’homme le plus aimé. Dès que je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena àGrenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes trouvent partout des asiles sûrs, et je passai plus de six semaines dans une maison, àdeux portes du corrégidor qui me cherchait. Plus d’une fois, regardant derrière un volet, je le vis passer. Enfin je merétablis; mais j’avais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et je projetais de changer de vie. Je parlai àCarmen de quitter l’Espagne, et de chercher àvivre honnêtement dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi. —Nous ne sommes pas faits pour planter des choux, dit-elle ;notre , destin, ànous, c’est de vivre aux dépens des payllos. Tiens, j’ai arrangé une affaire avec Nathan ben-Joseph de Gibraltar. Il ades cotonnades qui n’attendent que toi pour passer. Il sait que tu es vivant. Il compte sur toi. Que diraient nos correspondants de Gibraltar, si tu
CARMEN'. 8T leur manquais de parole? Je me laissai entraîner, et je repris mon vilain commerce. Pendant que j’étais caché àGrenade, il yeut des courses de taureaux où Carmen alla. En revenant, elle parla beaucoup d'un picador très-adroit nommé Lucas. Elle savait le nom de son cheval, et combien lui coûtait sa veste brodée. Je n’y fis pas attention. Juanito, le camarade qui m’était resté, me dit, quelques jours après, qu’il avait vu Carmen avec Lucas chez un marchand du Zacatin. Cela commença àm’alarmer. Je demandai àCarmen comment et pourquoi elle avait fait connaissance avec le picador. —C’est un garçon, me dit-elle, avec qui on peut faire une affaire. Rivière qui fait du bruit, ade l’eau ou des cailloux (f). Il agagné 1,200 réaux aux courses. De deux choses lune :ou bien il faut avoir cet argent ;ou bien, comme c’est un bon cavalier et un gaillard de cœur, on peut l'enrôler dans notre bande. Un tel et un tel sont morts, tu as besoin de les remplacer. Prends-le avec toi. —Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa personne, et je te défends de lui parler. —Prends garde, me dit-elle; lorsqu’on me défie de faire une (1) Len sos sonsi abela Pani oreblendani terela. —(Proverbe bohémien).
88 CARMEN. chose, elle est bientôt faite !—Heureusement, le picador partit pour Malaga, et moi, je me mis en devoir de faire entrer les cotonnades du juif. J'eus fort àtaire dans cette expédition là, Carmen aussi, et j’oubliai Lucas ;peut-être aussi l’oublia-t-elle, pour le moment du moins. C’est vers ce temps. Monsieur, que je vous rencontrai, d’abord près de Montilla, puis après àCordoue. Je ne vous parlerai pas de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus long que moi. Carmen vous vola votre montre; elle voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je vois àvotre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau magique qu’il lui importait beaucoup de posséder. Nous eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâlit et pleura. C’était la première fois que je la voyais pleurer, et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon, mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m’embrasser. —J’avais le cœur gros, lorsque, trois jours après, elle vint me trouver l’air riant et gaie comme pinson. Tout était oublié, et nous avions l’air d’amoureux de deux jours. Au moment de nous séparer, elle me dit :—Il yaune fête àCordoue, je vais la voir, puis je saurai les gens qm s’en vont avec de l’argent, et je te le dirai. —Je la
CARMEN. 89 laissai partir. Seul, je pensai àcette fête et àce changement d'humeur de Carmen. Il faut qu'elle se soit vengée déjà, me dis-je, puisqu’elle est revenue la prêtre. —Un paysan me dit qu'il yavait des taureaux àCordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un fou, je pars, et je vais àla place. On me montra Lucas, et, sur le banc contre la barrière, je reconnus Carmen: 11 me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli cœur, comme je l'avais prévu. Il arracha la cocarde (I) du taureau et la porta àCarmen, qui s'en coiffa sur-le- champ. Le taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n'était déjà plus àsa place. Il m’était impossible de sortii de celle où j’étais, et je fus obligé d’attendre la fin des courses. Alors j’allai àla maison que vous connaissez, et je m’y tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir. —Viens avec moi, lui dis-je. (l) La divisa, nœud de rubans dont ia couleur indique les pâturages d’où viennent les taureaux. Ce nœud est fixé dans la peau du taureau au moyen d’un crochet, et c est le comble de la galanterie que de l’arracher àl’animal vivant, pour 1offrir à une femme. 8.
90 CARME.V. Eh bien !dit-elle, partons !—J’allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchâmes fout le reste de la nuit sans nous dire un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une venta isolée, assez près d'un petit ermitage. Là je dis àCarmen : —Écoute, joublie tout. Je ne te parlerai de rien: mais jure-moi une chose :c’est que tu vas me suivre en Amérique, et que tu t’y tiendras tranquille. —Non, dit-elle d'un ton boudeur, je ne veux pas aller en Amérique. Je me trouve bien ici. —C'est parce que tu es près de Lucas; mais songes-y bien, sil guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os. Au reste, pourquoi m’en prendre àlui? Je suis las de tuer tous tes amants; c’est toi que je tuerai. Elle me regarda fixement de son regard sauvage, et me dit : Jai toujours pensé que tu me tuerais. La première fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prêtre àla porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de Cordoue, n’as-tu rien vu? Un lièvre atraversé le chemin entre les pieds de ton cheval. C’est éerit. —Carmencita, lui demandais-je, est-ce que tu ne m’aimes plus? Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes croi-
CARMEN. 91 sées sur une natte et faisait des traits par terre avec son doigt. Changeons de vie., Carmen, lui dis-je d'un ton suppliant. Allons vivre quelque part où nous ne serons jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d'ici, sous un chêne, cent vingt onces enterrées Puis, nous avons des fonds encore chez le juif Ben-Joseph. Elle se mit àsourire, et me dit : Moi d'abord, toi ensuite. Je sais bien que cela doit arriver ainsi. —Réfléchis, repris-je; je suis au bout de ma patience et de mon courage; prends ton parti ou je prendrai le mien. —Je la quittai et j'allai me promener du côté de l'ermitage. Je trouvai l’ermite qui priait. J'attendis que sa prière fut finie ;j'aurais bien voulu prier, mais je ne pouvais pas. Quand il se releva, j’allai àlui. —Mon père, lui dis-je, voulez-vous prier pour quelqu’un qui est en grand péril? —Je prie pour tous les affligés, dit-il. —Pouvez-vous dire une messe pour une âme qui va peut-être paraître devant son Créateur ? —Oui, répondit-il en me regardant fixement. —Et, comme il yavait dans mon air quelque chose d'étrange, il voulut me faire parler ;
CARMEN. —Il me semble que je vous ai vu, dit-il. —Je mis une piastre sur son banc. —Quand direzvous la messe ?lui demandai-je. * —Dans une demi-heure. Le fils de l'aubergiste de làbas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n’avez- | vous pas quelque chose sur la conscience qui vous tourmente ?voulez-vous écouter les conseils d’un chrétien? Je me sentais près de pleurer. Je lui dis que je reviendrais, et je me sauvai. J’allai me coucher sur - l’herbe jusqu’à ce que j’entendisse la cloche. Alors je m’approchai, mais je restai en dehors de la chapelle. Quand la messe fut dite, je retournai àla venta. J’espérais presque que Carmen se serait enfuie; elle aurait pu prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu’on pût dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait l’ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d’eau le plomb qu’elle avait fait fondre, et qu’elle venait d’y jeter. Elle était si occupée de sa magie qu’elle ne s’aperçut pas d’abord de mon retour. Tantôt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les côtés d’un air triste, tantôt elle chantait quelqu’une de
CARMEN 93 ces chansons magiques où elles invoquent Marie Padilla, la maîtresse de don Pedro, qui fut, dit-on la Bari Craltisa, ou la grande reine des bohémiens (1) : —Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi? Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa tête comme prête àpartir. On m'amena mon cheval, elle monta en croupe et nous nous éloignâmes. —Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre n’est-ce pas? —Je te suis àla mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi. Nous étions dans une gorge solitaire ;j'arrêtai mon cheval. —Est-ce ici?— dit-elle, et d'un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la jeta àses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement. —Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ;c'est écrit, mais tu ne me feras pas céder. —Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Ecoutemoi !tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est (Il On aaccusé Marie Padilla d’avoir ensorcelé le roi don Pèdre. Une tradition populaire rapporte qu’elle avait l’ait présent àla reine Blanche de Bourbon d’une ceinture d’or, qui parut aux yeux fascinés du roi comme un serpent vivant. De là la répugnance qu’il montra toujours pour la malheureuse princesse.
94 CARMEN. toi qui m'as perdu :c'est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen !maCarmen! laisse-moi te sauver et me sauver avec toi. —José, répondit-elle, tu me demandes l'impossible. Je ne t'aime plus; toi, tu m'aimes encore, et c'est pour cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge; mais je ne veux pas men donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon ; rom, tu as le droit de tuer ta romi; mais Carmen sera toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra. —Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je. —Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. Àprésent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t'avoir aimé. Je me jetai àses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes; Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout! je lui offris tout, pourvu qu'elle voulût m'aimer encore ! —Elle me dit :—T'aimer encore, c'est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas. —La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu'elle eut
CARMEN. a 5 peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon. —Pour la dernière fois, m’écriai-je, veux-tu rester avec moi1 ? —Non! non! non! dit-elle en frappant du pied, et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles. Je la frappai deux fois. Cétait le couteau du Borgne que j’avais nris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit souvent qu’elle aimerait àêtre enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je 1ydéposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai àla fin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier corps-de-garde je me fis connaître. J’ai dit que javais tué Carmen; mais je n’ai pas voulu dire où était son corps. L’ermite était un saint homme. Il aprié pour elle ! Il adit une messe pour son âme Pauvre enfant !Ce sont les Cal é qui sont coupables pourl’avoir élevée ainsi.»
102 CAfiMKN Auriez-vous un mcuc uir, une écharpe, une mantille qu il vous ait donné? —On lui remit un fichu de soie Maintenant cousez avec de la soie cramoisie, une piastre dans un coin du fichu. —Dans un autre coin cousez une demi-piastre: ici, une piécette; là, une pièce de deux réaux. Puis il faut coudre au milieu une pièce d'or. Un doublon serait le mieux. —On coud le doublon et le reste. —Aprésent, donnez-moi le fichu, je vais le porter au Campo-Santo, àminuit sonnant. ^enez avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je vous promets que dès demain vous reverrez celui que vous aimez. —La Bohémienne partit seule pour le Campo-Santo, car on avait trop peur des diables pour l'accompagner. Je vous laisse àpenser si la pauvre amante délaissée arevu son fichu et son infidèle. Malgré leur misère et l'espèce d’aversion qu’ils inspirent, les Bohémiens jouissent cependant d’une certaine considération parmi les gens peu éclairés, et ils en sont très vains. Iis se sentent une race supérieure pour l’intelligence et méprisent cordialement le peuple qui leur donne l’hospitalité. —Les Gentils sont si bêtes, me disait une Bohémienne des Vosges, qu’il n’y aaucun mérite àles attraper. L’autre jour, une paysanne m’appelle dans la rue, jentre chez elle. Son poêle fumait, et
CARMEN. 103 elle me demande un sort pour le faire aller. Moi, je rie fais d'abord donner un bon morceau de lard. Puis, je me mets àmarmotter quelques mots en rommani. Tues bête, je disais, tu es née bête, bête tu mourras... Quand je fus près de la porte, je lui dis en bon allemand :Le moyen infaillible d’empêcher ton poêle de fumer, c’est de n’y pas faire de feu. Et je pris mes jambes àmon cou. L’histoire des Bohémiens est encore un problème. 0a sait àla vérité que leurs premières bandes, fort peu nombreuses, se montrèrent dans l’est de l’Europe, vers le commencement du quinzième siècle ;mais on ne peut dire ni d’où ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore comment ils se sont multipliés en peu de temps dune mçon si prodigieuse dans plusieurs contrées fort éloignées les unes des autres. Les Bohémiens eux-mêmes n’ont conservé aucune tradition sur leur origine, et si la plupart d’entre eux parlent de l'Égypte comme de leur patrie primitive, c’est qu’ils ont adopté une fable treoaneiennement répandue sur leur compte. La plupart des orientalistes qui ont étudié la langue des Bohémiens, croient qu’ils sont originaires de 1Inde. En effet, il paraît qu’un grand nombre de racines et
104 CARMEN. beaucoup de formes grammaticales du rommani se retrouvent dans des idiômes dérivés du sanscrit. On conçoit que dans leurs longues périgrinations, les Bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers. Dans tous les dialectes du rommani, on trouve quantité de mots grecs. Par exemple :cocal,os de xoxjwûov ;petalh, fer de cheval, de réraXov ;cafi, clou, de xapoi, etc. Aujourd’hui, le Bohémiens ont presque autant de dialeetes différents qu’il existe de hordes de leur race séparées les unes des autres. Partout ils parlent la langue du pays qu’ils habitent plus facilement que leur propre idiôme, dont ils ne font guère usage que pour pouvoir s’entretenir librement devant des étrangers. Si l’on compare le dialecte des Bohémiens de l’Allemagne avec celui des Espagnols, sans communication avec les premiers depuis des siècles, on reconnaît une trèsgrande quantité de mots communs;mais la langue originale, partout, quoi qu’à différents degrés, s’est .notablement altérée par le contact des langues plus cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire usage. L’allemand, d’un côté, l’espagnol, de l’autre, ont tellement modifié le fond du rommani, qu’il serait impossible àun Bohémien de la Forêt-Noire de converser avec un de ses frères andalous, bien qu’il leur suffit d’échanger quel-
CARMEN. es phrases pour reconnaître qu’ils parlent tous les deux un dialecte dérivé du même idiôme. Quelques mote d’un usage très-fréquent sont communs, je croie, àtous les dialectes; ainsi, dans tous les vocabulaires que j’ai pu voir :parti veut dire de l’eau, manro, du pain, mâs,de la viande. Ion, du sel. ‘Les noms de nombre sont partout àpeu près les mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus pur que le dialecte espagnol; car il aconserve nombre de formes grammaticales primitives, tandis que les Gitanos ont adopté celles du Castillan. Pourtant quelques mots font exception pour attester 1an- cienne communauté de langage. -Les prétérits du dialecte allemand se forment en ajoutant ium al'impératif qui est toujours la racine du verbe. Les xerbes dans le rommani espagnol, se conjuguent tous sur le modèle des verbes castillans de la première conjugaison. De l’infinitifjamar, manger, on devrait régulièrement faire jamé, j’ai mangé, de Itilar. prendre, on devrait faire lillé, j’ai pris. Cependant quelques vieux Bohémiens disent par exception :jayon,lillon. Je ne connais pas d’autres verbes qui aient conservé cette forme antique. Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces con-
100 CARMEN. naissances dans la langue rommani, je dois noter qUeL ques mots d’argot français que nos voleurs ont e®. pruntés aux Bohémiens. Les Mystères de Paris % appris àla bonne compagnie que cHourin,voulait dit couteau. C’est du rommani pur; tchouri est un de ce mots communs àtous les dialectes. M. Vidocq appel!- un cheval grès, c’est encore un mot bohémien gm, gre, graste, gris. Ajoutez encore le mot romarnichei qi» dans l'argot parisien désigne les Bohémiens. C’est la corruption de rommané tchave gars Bohémiens. Mais une étymologie dont je suis fier, c’est celle de frimousse , mine, visage, mot que tous les écoliers emploient ou employaient de mon temps. Observez d’abord que Oudin, dans son curieux dictionnaire, écrivait en 1640. fbiimouse. Or, fria, fia en rommani veut dire visage, mu \ ala même signification, c’est exactement os des Latins. La combinaison frlarmd aété sur-le-champ comprise par un Bohémien puriste, et je la crois couorme au génie de sa langue. En voilà bien assez pour donner aux lecteurs de Carmen, une idée avantageuse de mes études sur le Rommani. Je terminerai par ce proverbe qui vient à propos :En retudi panda nasti abela macha. En close bouche, n’entre point mouche.
ARSÈNE GÜILLOT.
—
ARSÈNE GUILLOT. 2é Ilap'.ç y.al <RoTëoî A’irôXXcov E(jÔXov sov-ü’, ôXsgkkxiv svi Sxarçoi ttjXt)<7!v. (Hom. Il, xxil, 360.; 1. La dernière messe venait (le finir àSaint-Roch, et le 'ôdeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles désertes. Il allait tirer la grille d’un de ces sanctuaires aristocratiques où quelques dévotes achètent la permission de prier Dieu, distinguées du reste des fidèles, lorsqu’il remarqua qu’une femme ydemeurait encore, absorbée dans la méditation, comme il semblait, la tête baissée sur le dossier de sa chaise. «C’est madame de Piennes, »se dit-il, en s’arrêtant àl’entrée de la chapelle. Madame de Piennes était bien connue du bedeau. Acette époque, une femme du monde ieune, riche, jolie, qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes d’autel, qui faisait de grandes aumônes par l’entremise 10
s10 ARSÈNE GUILLOT. de son curé, avait quelque mérite àêtre dévote, lorsqu elle n’avait pas pour mari un employé du gouvernement, qu’elle n’était point attachée àMadame la Dauphine, et qu elle n’avait rien àgagner, sinon son salut, àfréquenter les églises. Telle était madame de Piennes. Le bedeau avait bien envie d’aller dîner, car les gens de cette sorte dînent àune heure, mais il n’osa troubler le pieux recueillement d’une personne si considérée dans la paroisse Saint-Roch. Il s’éloigna donc, faisant résonner sur les dalles ses souliers éculés, non sans espoir qu’après avoir fait le tour de l’église, il retrouverait la chapelle vide. Il était déjà de 1autre cote du choeur, lorsqu’une jeune femme entra dans l’eglise, et se promena dans un des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d’elle. Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui paraissaient aussi étranges que pourraient l’être pour vous, Madame, la sainte niche ou les inscriptions d’une mosquée du Caire. Elle avait environ vingt-cinq ans. mais il fallait la considérer avec beaucoup d’attention pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très-brillants, ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte bleuâtre; son teint d'un blanc mat, ses lèvres décolorées, indiquaient la souffrance, et cependant un cer-
ARSÈNE GUH-IOT. 111 tain air d’audace et de gaieté dans le regard contrastait aveccette apparence maladive. Dans sa toilette, vous eussiez remarqué un bizarre mélange de négligence et de recherche. Sa capote rose, ornée de fleurs artificielles, aurait mieux convenu pour un négligé du soir. Sous un long châle de cachemire, dont l’œil exercé d’une femme du monde aurait deviné qu’elle n’était pas la première propriétaire, se cachait une robe d’indienne àvingt, sous Faune et un peu fripée. Enfin, un homme seul aurait admiré son pied, chaussé qu’il était de bas communs et de souliers de prunelle qui semblaient souffrir depuis longtemps des injures du pavé. Vous vous rappelez, madame, que l’asphalte n’était pas encore inventé. Cette femme, dont vous avez pu deviner la position sociale, s’approcha de la chapelle où madame de Piennes se trouvait encore ;et, après l’avoir observée un moment d’un air d’inquiétude et d’embarras, elle l’aborda lorsqu’elle la vit debout et sur le point de sortir. —Pourriez-vous m’enseigner, madame, lui demanda-t-elle d’une voix douce et avec un sourire de timidité, pourriez-vous m’enseigner àqui je pourrais m’adresser pour faire un cierge?
118 ARSÈNE GU1LL0T. A-t-on envoyé chercher un médecin, un prêtre? —Pour un prêtre,,., madame le sait mieux que moi... Mais, si j’étais prêtre... Une malheureuse asses abandonnée pour se tuer elle-même!... D’ailleurs, ça n’avait pas de conduite..." On le voit assez... Ça avait été àl’Opéra, àce qu’on m’a dit... Toutes ces demoiselles-là finissent mal... Elle s’est mise àla fenêtre; elle anoué ses jupons avec un ruban rose, et vlan ! —C’est cette pauvre fille en deuil !s’écria madame de Piennes se parlant àelle-même. —Oui, madame ;sa mère est morte il yatrois ou quatre jours. La tête lui aura tourné... Avec cela, peutêtre que son galant l’aura plantée là... Et puis, le terme est venu... Pas d’argent, ça ne sait pas travailler... Des mauvaises têtes !un mauvais coup est bientôt fait... Mademoiselle Joséphine continua quelque temps de la sorte sans que madame de Piennes répondît. Elle semblait méditer tristement sur le récit qu’elle venait d’entendre. Tout d’un coup, elle demanda àmademoiselle Joséphine : —Sait-on si cette malheureuse fille ace qu’il lui faut pour son état?... du linge?... des matelas?... Il faut qu’on le sache sur-le-champ.
AhSÈKE GÜILLOT. 1(9 —J’irai de la part de madame ,si madame veut , s’écria la femme de chambre, enchantée de voir de près une femme qui avait voulu se tuer ;puis, réfléchissant :—Mais, ajouta-t-elle, je ne sais si j’aurai la force de voir cela, une femme qui est tombée d’un troisième étage!... Quand on asaigné Baptiste, je me suis trouvée mal. Ç’a été plus fort que moi. —Eh bien, envoyez Baptiste, s’écria madame c!e Piennes; mais qu’on me dise vite comment va celle malheureuse. Par bonheur, son médecin, le docteur K..., arrivait comme elle donnait cet ordre. Il venait dîner chez elle, suivant son habitude, tous les mardis, jour d’Opéra- Italien. —Courez vite, docteur, lui cria-t-elle sans lui donner le temps de poser sa canne et de quitter sa douillette; Baptiste vous mènera àdeux pas d’ici. Une pauvre jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans secours. —Par la fenêtre? dit le médecin! Si elle était haute, probablement je n’ai rien àfaire» Le docteur avait plus envie de dîner que de îaire une opération; mais madame de Piennes insista, et, sur la
120 ARSÈNE GUILLOÎ. promesse que le dîner serait retardé, il consentit àsuivre Baptiste. • Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes. Il demandait du linge, des oreillers, etc. En même temps, il apportait l'oracle du docteur. —Ce n’est rien. Elle en échappera, si elle ne meurt pas du... Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu’elle mourrait bien, mais cela finissait en os. —Du tétanos !s’écria madame de Piennes. —Justement, madame; mais c’est toujours bien heureux que M. le docteur soit venu, car il yavait déjà là un méchant médecin sans malades, le même qui a tiaité la petite Berthelot de la rougeole, et elle est morte àsa troisième visite. Au bout d’une heure, le docteur reparut, légèrement dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre. Ces gens qui se tuent, dit-il, sont nés coiffés. Lautre jour, on apporte àmon hôpital une femme qui sétait tiré un coup de pistolet dans la bouche. Mauvaise manière !... Elle se casse trois dents, se fait un trou àla joue gauche... Elle en sera un peu plus laide, voilà tout. Celle-ci se jette d’un troisième étage. Un pauvre diable d’honnête homme tomberait, sans le faire exprès.
ARSÈNE GUILLOT. 121 d’on premier, et se fendrait le crâne. Cette fîlle-là se e.ïsse une jambe... Deux côtes enfoncées, force contusions, et tout est dit. Un auvent se trouve justement là, .tout àpoint, pour amortir la chute. C’est le troisième fait semblable que je vois depuis mon retour àParis... Losjambes ont porté àterre. Le tibia et le péroné, cela se ressoude... Ce qu’il yade pis, c’est que le gratin de ce turbot est complètement desséché... J’ai peur pour le rôti, et nous manquerons le premier acte d’Otello. —Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l’avait poussée à... —Oh! je n’écoute jamais ces histoires-là, madame. Je leur, demande :Avez-vous mangé avant, etc,, etc.? parce que cela importe pour le traitement. ..Parbleu ! quand on se tue, c’est qu’on aquelque mauvaise raison. Un amant vous quitte, un propriétaire vous met àla porte ;on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On n’est pas plus tôt en l’air qu’on s’en repent bien. —Elle se repent, je l’espère, la pauvre enfant ? —Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un train àm’étourdir... Baptiste est un fameux aide-chi- rurgien, madame; il afait sa partie mieux qu’un petit carabin qui s’est trouvé là, et qui se grattait la tête, ne sachant par où commencer... Ce qu’il yade plus pi-
122 ARSÈNE GUlLLOï. quant pour elle, c’est que, si elle s’était tuée, elle yaurait gagné de ne pas mourir de la poitrine; car elle est poitrinaire, je lui en tais mon billet. Je ne l’ai pas auscultée , mais le faciès ne me trompe jamais. Être si pressée, quand on n’a qu’à se laisser faire ! —Vous la verrez demain, docteur, n’est-ce pas? —Il le faudra bien, si vous le vouiez. Je lui ai promis déjà que vous feriez quelque chose pour elle. Le plus simple, ce serait de l’envoyer àl’hôpital. ..On lui fournira gratis un appareil pour la réduction de sa jambe... Mais, au mot d’hôpital, elle crie qu’on l’achève; toutes les commères font chorus. Cependant, quand on n’a pas le sou... —Je ferai les petites dépenses qu’il faudra, docteur... Tenez, ce mot d’hôpital m’effraye aussi, malgré moi, comme les commères dont vous parlez. D’ailleurs, la transporter dans un hôpital, maintenant qu’elle est dans cet horrible état, ce serait la tuer. —Préjugé! pur préjugé des gens du monde! On n’est nulle part aussi bien qu’à l’hôpital. Quand je serai malade pour tout de bon ,moi ,c’est àl’hôpital qu’on me portera. C’est de là que je veux m’embarquer dans la barque àCharon, et je ferai cadeau de mon corps aux élèves... dans trente ou quarante ans d’ici, s’entend.
ARSÈNE GUILLOT. 123 Sérieusement, chère dame, pensez-y :je ne sais trop si votre protégée mérite bien votre intérêt. Elle m’a tout Pair de quelque fille d’Opéra... II faut des jambes d’O- péra pour laire si heureusement un saut pareil... —Mais je l’ai vue àl’église... et, tenez, docteur..., vous connaissez mon faible; je bâtis toute une histoire sur une figure, un regard... Riez tant que vous voudrez, je me trompe rarement. Cette pauvre fille afait dernièrement un vœu pour sa mère malade. Sa mère est morte... Alors sa tête s’est perdue... Le désespoir, la misère, l’ont précipitée àcette horrible action. —Ala bonne heure !Oui, en effet, elle asur le sommet du crâne une protubérance qui indique l’exaltation. Tout ce que vous me dites est assez probable. Vous me rappelez qu’il yavait un rameau de buis audessus de son lit de sangle. C’est concluant pour sa piété, n’est-ce pas? —Un lit de sangle? Ah! mon Dieu! pauvre fille!... Mais, docteur, vous avez votre méchant sourire que je %connais bien. Je ne parle pas de la dévotion qu’elle aou qu’elle n’a pas. Ce qui m’oblige surtout àm’intéresser àcette fille, c’est que j’ai un reproche àme faire àson occasion...
124 ARSÈNE GUILLOT. —Un reproche?... J'y suis. Sans doute vous auriez dû faire mettre des matelas dans la rue pour la recevoir?... —Oui, un reproche. J'avais remarqué sa position : j’aurais dû lui envoyer des secours; mais le pauvre abbé Dubignon était au lit, et... —Vous devez avoir bien des remords, madame, si vous croyez que ce n’est point assez faire de donner, comme c’est votre habitude, àtous les quémandeurs. Avotre compte, il faut encore deviner les pauvres honteux. —Mais, madame, ne parlons plus jambes cassées, ou plutôt, trois mots encore. Si vous accordez votre haute protection àma nouvelle malade, faites-lui donner un meilleur lit, une garde demain, —aujourd’hui les commères suffiront. —Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui ne serait pas mal, envoyez-lui quelque bonne tête parmi vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme je lui ai remis sa jambe. La petite personne est nerveuse; des complications pourraient nous survenir... Vous seriez... oui, ma foi! vous seriez la meilleure prédicatrice ;mais vousavez àplacer mieuxvos sermons. .. J’ai dit. —Il est huit heures et demie; pour l’amour de Dieu! allez faire vos préparatifs d’Opéra. Baptiste m’apportera du café et le Journal des Débats.
ARSÈNE GUILLOT. 125 j'ai tant couru toute la journée, que j'en suis encore à savoir comment va le monde. Quelques jours se passèrent, et la malade était un peu mieux. Le docteur se plaignait seulement que la surexcitation morale ne diminuait pas. —Je n’ai pas grande confiance dans tous vos abbés, disait-il àmadame de Piennes. Si vous n’aviez pas trop de répugnance àvoir le spectacle de la misère humaine, et je sais que vous en avez le courage, vous pourriez calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu’un prêtre de Saint-Roch, et, qui plus est, mieux qu’une prise de thridace. Madame de Piennes ne demandait pas mieux, et lui proposa de l’accompagner sur-le-champ. Ils montèrent tous les deux chez la malade. Dans une chambre meublée de trois chaises de paille et d’une petite table, elle était étendue sur un bon lit envoyé par madame de Piennes. Des draps fins, d'épais matelas, une pile de larges oreillers, indiquaient des attentions charitables dont vous n'aurez point de peine à découvrir l’auteur. Lajeune fille, horriblement pâle, les yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie; et faisait deviner dans quel état était le reste de son
120 ARSÈNE GU1LLOT. corps. Lorsqu'elle vit madame de Piennes, elle souleva la tète., et, avec un sourire doux et triste : —Je savais bien que c'était vous, madame, qui aviez eu pitié de moi, dit-elle. On m'a dit votre nom, et j’étais sûre que c'était la dame que je rencontrais près de Saint-Roch. Il me semble vous avoir dit déjà que madame de Piennes avait quelques prétentions àdeviner les gens sur la mine. Elle fut charmée de découvrir dans sa protégée un talent semblable, et cette découverte l'intéressa davantage en sa faveur. —Vous êtes bien mal ici, mapauvre enfant !dit-elle en promenant ses regards sur le triste ameublement de la chambre. Pourquoi ne vous a-t-on pas envoyé des rideaux?... Il faut demander àBaptiste les petits objets dont vous pouvez avoir besoin. —Vous êtes bien bonne, madame... Que me manque-t-il? Rien... C'est fini... Un peu mieux ou un peu plus mal, qu’importe? Et détournant la tête, elle se prit àpleurer. —Vous souffrez beaucoup, ma pauvre enfant? lui demanda madame de Piennes en s’asseyant auprès du lit. —Non, pas beaucoup... Seulement j'ai toujours
ARSÈNE GUILLOT. 127 dans les oreilles le vent quand je tombais, et puis le bruit... crac! quand je suis tombée sur le pavé. __ Yous étiez folle alors, ma chère amie; vous vous repentez àprésent, n’est-ce pas? —Oui... mais, quand on est malheureux, on n’a plus ia tête àsoi. —Je regrette bien de n’avoir pas connu plus tôt votre position. Mais, mon enfant, dans aucune circonstance de la vie, il ne faut s’abandonner au désespoir. Yous en parlez bien àvotre aise, madame, dit le docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petitetable. Vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un beau jeune homme àmoustaches. Mais, diable !pour courir après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre. —Fi donc! docteur, dit madame de Piennes, la pauvre petite avait sans doute d’autres motifs pour... —Ah !je ne sais ce que j’avais, s’écria la malade ; cent raisons pour une. D’abord, quand maman est morte, ça m’a porté un coup. Puis, je me suis sentie abandonnée... personne pour s’intéresser àmoi!... Enfin, quelqu’un àqui je pensais plus qu’à tout le monde... Madame, oublier jusqu’à mon nom! oui, je
134 ARSÈNE GU1LL0T. Et avant que madame de Piennes put retirer sa main, elle Pavait saisie et la couvrait de baisers et de larmes. —Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait madame de Piennes. Ne me parlez plus de rien. Maintenant je sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. C’est moi qui suis le médecin de votre tête... de votre mauvaise tête. Vous m’obéirez, je l’exige, tout comme àvotre autre docteur. Je vous enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous l’é: coûterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les lirez, Nous causerons quelquefois. Quand vous vous porterez bien, alors nous nous occuperons de votre avenir. La garde rentra, tenant une fiole qu’elle rapportait de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. Madame de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le rouleau de louis sur la petite table, et sortit disposée peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente qu’avant d’avoir entendu son étrange confession. —Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les mauvais sujets? Depuis l’enfant prodigue jusqu’à votre chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus méchante bête que je connaisse, on inspire d’autant plus d’intérêt qu’on en mérite moins. —Vanité • pure vanité, madame, que ce sentiment-là !plaisir de
ARSÈNE GUILLOT. 135 la difficulté vaincue! Le père de l’enfant prodigue a vaincu le diable et lui aretiré sa proie; vous avez triomphé du mauvais naturel de Diamant àforce de gimblettes. Madame de Piennes était fière d’avoir vaincu la perversité d’une courtisane, d’avoir détruit par son éloquence les barrières que vingt années de séduction avaient élevées autour d’une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être encore, faut-il le dire? à l’orgueil de cette victoire, au plaisir d’avoir fait une bonne action se mêlait ce sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse éprouve àconnaître une femme d’une autre espèce. Lorsqu’une cantatrice entre dans un salon, j’ai remarqué d’étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont pas les hommes qui l’observent le plus. Vous-même, madame, l'autre soir, aux Français, ne regardiez-vous pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés qu’on vous montra dans une loge? Comment peut-on être Persan ? Combien de fois ne se tait-on pas des questions semblables !Donc, madame, madame de Piennes pensait fort àmademoiselle Arsène Guillot, et se disait :Je la sauverai. Elle lui envoya un prêtre, qui 1exhorta au repentir. Le repentir n’était pas difficile pour la pauvre Arsène, qui, sauf quelques heures de grosse joie, n'avait connu
136 ARSÈNE GU1LL0T. de la vie que ses misères. Dites àun malheureux :C’est votre faute, il n’en est que trop convaincu ;et si en même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant quelque consolation, il vous bénira et vous pro mettra tout pour l’avenir. Un Grec dit 'quelque part, ou plutôt c’est Amyot qui lui fait dire : Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première. Ce qui revient en vile prose àcet aphorisme, que le malheur nous rend doux et dociles comme des moutons. Le prêtre disait àmadame de Piennes que mademoiselle Guillot était bien ignorante, mais que le fond n’était pas mauvais, et qu’ii avait bon espoir de son salut. En effet, Arsène l’écoutait avec attention et respect. Elle lisait ou se faisait lire les livres qu’on lu? avait prescrits, aussi ponctuelle àobéir àmadame de Piennes qu’à suivre les ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner le cœur du bon prêtre, et ce qui parut àsa protectrice un symptôme décisif de guérison morale, ce fut l’emploi fait par Arsène Guiilot d’une partie de la petite somme mise entre ses mains. Elle avait demandé qu’une messe solennelle fût dite à
ARSÈNE GL'ILLOT. 137 Saint-Roch pour Famé de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément, jamais âme n’eut plus grand besoin des prières de FÉglise. 12 ,
II. Un matin, madame de Piennes étant àsa toilette, un domestique vint frapper discrètement àla porte du sanctuaire, et remit àmademoiselle Joséphine une carte qu'un jeune homme venait d'apporter. —Max àParis !s'écria madame de Piennes en jetant les yeux sur la carte; allez vite, mademoiselle, dites à M. de Salligny de m'attendre au salon. Un moment après, on entendit dans le salon des rires et de petits cris étouffés, et mademoiselle Joséphine rentra fort rouge et avec son bonnet tout àfait sur une oreille. Qu est-ce donc, mademoiselle ?demanda madame de Piennes. Ce nest rien, madame;c'est seulement M. de Salligny qui disait que j’étais engraissée. En effet, l'embonpoint de mademoiselle Joséphine pouvait étonner M. de Salligny qui voyageait depuis
ARSÈNE GülLLOT. 139 plus de deux ans. Jadis c’était un des favoris de mademoiselle Joséphine et un des attentifs de sa maîtresse. >'eveu d’un ami intime de madame de Piennes, on le voyait sans cesse chez elle autrefois,, àla suite de sa tante. D’ailleurs, c’était presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de Salligny avait le renom d’un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils du monde. Il faisait le désespoir de sa tante, madame Aubrée, qui l’adorait cependant. Mainte fois elle avait essayé de le tirer de la vie qu’il menait, mais toujours les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages conseils. Max avait quelque deux ans de plus que madame de Piennes; ils s’étaient connus enfants, et, avant qu’elle tût mariée, il paraissait la voir d’un œil fort doux. —«Ma chère petite, disait madame Aubrée, si vous vouliez, vous dompteriez, jen suis sûre, ce caractère-là. »Madame de Piennes, elle s’appelait alors Élise de Guiscard/ —aurait peutêtre trouvé en elle le courage de tenter l’entreprise, car Max était si gai, si drôle, si amusant dans un château, si infatigable dans un bal, qu’assurément il devait faire un bon mari ;mais les parents dÉlise voyaient plus loin. Madame Aubrée elle-même ne répondait pas trop de son neveu ;il fut constaté qu’il avait des dettes
140 ARSÈNE GUILLOT. et une maîtresse; survint un duel éclatant dont u® artiste du Gymnase fut la cause peu innocente. Le mariage, que madame Aubrée n’avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré impossible. Alors se présenta M. de Piennes, gentilhomme grave et moral riche d'ailleurs et de bonne maison. J’ai peu de chose! vous en dire, si ce n’est qu’il avait la réputation d'un galant homme et qu’il la méritait. Il parlait peu; mais lorsqu’il ouvrait la bouche, c’était pour dire quelque grande vérité incontestable. Surles questions douteuses, «il imitait de Conrart le silence prudent. »S’il n’ajoutait pas un grand charme aux réunions où il se trouvait, il n’était déplacé nulle part. On l’aimait assez partout, àcause de sa femme, mais lorsqu’il était absent, —dans ses terres, comme c’était le cas neuf mois de l’année, et notamment au moment où commencemon histoire, —personne ne s’en apercevait. Safemme ellemême ne s’en apercevait guère davantage. Madame de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l’arrivée de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la personne qu’elle avait le mieux aimée; c’est, je crois, le seul souvenir qui se fût présenté àsa mémoire, et ce souvenir était assez vif pour arrêter toutes les conjec-
ARSÈNE GUIIXOT. 41 fures ridicules qu'une personne moins raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de mademoiselle Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu choquée d'entendre une belle voix de basse qui chantait , gaiement, en s'accompagnant sur le piano, cette barcarolle napolitaine : Addio, Teresa, Teresa, addio ! Al mio ritorno, Ti sposerô. Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui tendant la main : —Mon pauvre monsieur Max, que j'ai de plaisir à vous revoir ! Max se leva précipitamment et lui serra la main en la regardant d’un air effaré, sans pouvoir trouver une parole. Pai bien regretté, continua madame de Piennes, de ne pouvoir aller àRome lorsque votre bonne tante est tombée malade. Je sais les soin» dont \om ia'ez entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir d’elle que vous m'avez envoyé. La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas
142 ARSÈNE GUILLOT. dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse —Elle m’abien parlé de vous, dit-il, et jusqu’au dertiier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, eife livre qu’elle lisait encore le matin... —Oui, Max, je vous en remercie. Votas m’annoncie? en m’envoyant, ce triste présent, que vous quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre adresse;], ne savais où vous écrire. Pauvre amie !mourir si loin de son pays! Heureusement vous êtes accouru aussitôt.., Vous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître. Max... je vous connais bien. Ma tante me disait pendant sa maladie :«Quand je ne serai plus de ce monde, il n’y aura plus que madame de Piennes pour te gronder... (Et il ne put s’empêcher de sourire.) Tâche qu’elle ne te gronde pas trop souvent. »Vous le voyez, madame ;vous vous acquittez mal de vos fonctions. —Jespere que j’aurai une sinécure maintenant. On me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout àfait raisonnable? —Et vous ne vous trompez pas, madame; j’ai promis àma pauvre tante de devenir bon sujet, et... —Vous tiendrez parole, j’en suis sûre ! —Je tâcherai. En voyage c’est plus facile qu’à Paris;
ARSÈNE GlHLLOT. 143 cependant... Tenez, madame, je ne suis ici que depuis quelques heures, et déjà j’ai résisté àdes tentations. En venant chez vous, j’ai rencontré un de mes anciens amis qui m’a invité àdîner avec un tas de garnements, et j'ai refuse. Vous avez bien fait. —Oui, mais faut-il vous le dire? c’est quej’espérais que vous m’inviteriez. —Quel malheur! Je dîne en ville. Mais demain... —En ce cas, je ne réponds plus de moi. Avous la responsabilité du dîner que je vais faire. —Écoutez, Max :l’important, c’est de bien commencer. N’allez pas àce dîner de garçons. Je dîne, moi, chez madame Darsenay; venez-y le soir, et nous causerons. —Oui, mais madame Darsenay est un peu bien en nuyeuse; elle me fera cent questions. Je ne pourrai vous dire un mot ;je dirai des inconvenances; et puis, elle aune grande tille osseuse, qui n’est peut-etre pas encore mariée... —C’est une personne charmante... et, àpropos dinconvenances, c’en est une de parler d’elle comme vous faites»
•346 ^ LA DAME DE P, OLE. Vous vous trompez, mademoiselle, cette lettre 'n’est pas pour moi. —Je vous demande bien pardon, répondit la modiste avec un sourire malin. Prenez donc la peine de la lire Lisabeta vjeta les yeux. Hermann demandait un entretien. Cest impossible !s’écria-t-elle, effrayée et de la hardiesse de la demande et de la manière dont elle lui était transmise. Cette lettre n’est pas pour moi! Et elle la déchira en mille morceaux. —Si cette lettre n’est pas pour vous, mademoiselle, pourquoi la décliirez-vous ?reprit la modiste. Il fallait la renvoyer àla personne àqui elle est destinée. Mon Dieu !ma bonne, excusez-moi, dit Lisabeta toute déconcertée; ne m’apportezplus jamais de lettres, je vous en prie, et dites àcelui qui vous envoie qu’il devrait rougir de son procédé. Mais Hermann n’était pas homme àlâcher prise. Chaque jour Lisabeta recevait une lettre nouvelle, arrivant tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Maintenant ce nétait plus des traductions de l’allemand qu’on lui envoyait, Hermann écrivait sous l’empire d’une passion violente, et parlait une langue qui était bien la
LA DAME DE PIQUE. 247 sienne. Lisabeta ne put tenir contre ce torrent d’éloquence. Elle reçut les lettres de bonne grâce, et bientôt vrépondit. Chaque jour, ses réponses devenaient plus longues et plus tendres. Enfin, elle lui jeta par la fenêtre le billet suivant : «Aujourd’hui il yabal chez l’ambassadeur de w. La comtesse yva. Nousyresterons jusqu’à deux heures. Voici comment vous pourrez me voir sans témoins. Dès que la comtesse sera partie, c’est-à-dire vers onze heures, les gens ne manquent pas de séloigner. Il ne restera que le suisse dans le vestibule, et il est presque toujours endormi dans son tonneau. Entrez dès que onze heures sonneront, et aussitôt montez rapidement l’escalier. Si vous trouvez quelqu’un dansl'antichambre, vous demanderez si la comtesse est chez elle: on vous, répondra qu’elle est sortie, et alors il faudra bien se resigner et partir ;mais très-probablement vous ne rencontrerez personne. Les femmes de la comtesse sont toutes ensemble dans une chambre éloignée. Arrivé dans l’antichambre, prenez àgauche, et allez tout droit devant vous jusqu’à ce que vous soyez dans la chambre àcoucher de la comtesse. Là, derrière un grand paravent, vous trouverez deux portes: celle de droite ouvre dans un cabinet noir, celle de gauche donne dans un
A;s LA DAME DE PIQUE corridor au bout duquel est un petit escalier tournant il mène àma chambre. » Hermann frémissait, comme un tigre àl’affût, en attendant l’heure du rendez-vous. Dès dix 'heures i] était en faction devant la porte de la comtesse. Il faisait un temps affreux. Les vents étaient déchaînés, la neige tombait àlarges flocons. Les réverbères ne jetaient qu’une lueur incertaine ;les rues étaient désertes. De temps en temps passait un fiacre fouettant une rosse maigre, et cherchant àdécouvrir un passant attardé. Couvert d’une mince redingote, Hermann ne sentait ni le vent ni la neige. Enfin parut la voiture de la comtesse. Hvit deux grands laquais prendre par-dessous les bras ce spectre cassé, et le déposer sur les coussins, bien ^empaqueté dans une énorme pelisse. Aussitôt après, enveloppée d’un petit manteau, la tête couronnée de fleurs naturelles, Lisabeta s’élança comme un trait dans la voiture. La portière se ferma, et la voiture roula sourdement sur la neige molle. Le suisse ferma la porte delà rue. Les fenêtres du premier étage devinrent sombres, le silence régna dans la maison. Hermann se promenait de long en large. Bientôt il s’approcha d’un réverbère, et regarda àsa montre. Onze heures moins vingt minutes. Appuyé contre le réverbère, les yeux
249 LA DAME DE PIQUE, fixés sur l’aiguille, il comptait avec impatience les minutes qui restaient. Aonze heures juste, Hermann montait les degrés, ouvrait la porte de la rue, et entrait dansle vestibule, en ce moment fort éclairé. 0bonheur ! point de suisse. D’un pas ferme et rapide, il franchit l’escalier en un clin d’œil, et se trouva dans l’antichambre. Là, devant une lampe, un valet de pied dormait étendu dans une vieille bergère toute crasseuse. Hermann passa prestement devant lui, et traversa la salle àmanger et le salon, où il n’y avait pas de lumière; la lampe de l’antichambre lui servait àse guider Le voilà enfin dans la chambre àcoucher. Devant l’armoire sainte, remplie de vieilles images, brûlait une lampe d’or. Des fauteuils dorés, des divans aux couleurs passées et aux coussins moelleux étaient disposés symétriquement le long des murailles tendues de soieries de la Chine. On remarquait d’abord deux grands portraits peints par madameLebrun. L’un représentait unhomme de quarante ans, gros et haut en couleur, en habit vert-clair, avec une plaque sur la poitrine. Le second portrait était celui d’une jeune élégante, le nez aquilin, les cheveux relevés sur les tempes, avec delà poudre et une rose sur l’oreille. Dans tous les coms, on voyait des bergers en porcelaine de Saxe, des vases do
250 LA DAME DE PIQUE. toutes formes, des pendules de Leroy, des paniers, des éventails, et les mille joujoux àl’usage des dames grandes découvertes du siècle dernier, contemporaines des ballons de Montgolfier et du magnétisme de Mesmer. Hermann passa derrière le paravent, qui cachait un petit lit en fer. Il aperçut les deux portes :àdroite celle du cabinet noir, àgauche celle du corridor. îl ouvrit cette dernière, vit le petit escalier qui conduisait chezla pauvre demoiselle de compagnie; puis il referma cette, porte, et entra dans le cabinet noir. Le temps sécoulait lentement. Dans la maison, tout était tranquille. La pendule du salon sonna minuit, et le silence recommença. Hermann était debout, appuyé contre un poêle sans feu. Il était calme, Son cœur battait par pulsations bien égales, comme celui d’un homme déterminé àbraver tous les dangers qui s’offriront àlui, parce qu’il les sait inévitables. Il entendit sonner une heure, puis, deux heures ;puis bientôt après, le roulement lointain d’une voiture. Alors il se sentit ému malgré lui. La voiture approcha rapidement et sarrêta. Grand bruit aussitôt de domestiques courant dans les escaliers, des voix confuses; tous les appartements silluminent, et trois vieilles femmes de chambre entrent àla fois dans la chambre àcoucher; enfin
LA DAME DE DIQEE. 251 paraît la comtesse, momie ambulante, qui se laisse tomber dans un grand fauteuil àla Voltaire. Hermann regardait par une fente. 11 vit Lisabeta passer tout contre lui et il entendit son pas précipité dans le petit escalier tournant. Au fond du cœur, il sentit bien quelque chose comme un remords, mais cela passa. Son cœur redevint de pierre. La comtesse se mit àse déshabiller devant un miroir. On lui ôta sa coiffure de roses et on sépara sa perruque poudrée de ses cheveux àelle, tout ras et tout blancs. Les épingles tombaient en pluie autour d'elle. Sa robe jaune, lamée d'argent, glissa jusqu'à ses pieds gonfles. Hermann assista malgré lui àtous les détails peu ragoûtants d'une toilette de nuit ;enfin la comtesse demeura en peignoir et en bonnet de nuit. En ce costume plus convenable àson âge, elle était un peu moins effroyable. Comme la plupart des vieilles gens, la comtesse était tourmentée par des insomnies. Après s’être déshabillée, elle fit rouler son fauteuil dans l’embrasure dune fenêtre et congédia ses femmes. On éteignit les bougies, et la chambre ne fut plus éclairée que par la lampe qui brûlait devant les saintes images. La comtesse, toute jaune, toute ratatinée, les lèvres pendantes.
;&2 LA DAME DE PIQGE. >e balançait doucement àdroite et àgauche. Dans ses yeux ternes on lisait l'absence de la pensée; et, enla regardant se brandilier ainsi, on eût dit qu'elle ne se mouvait pas par l'action de la volonté, mais par quelque mécanisme secret. Tout àcoup ce visage de mort changea d'expression. Les lèvres cessèrent de trembler, les yeux s'animèrent. Devant la comtesse, un inconnu venait de paraître : c'était Hermann. —N’ayez pas peur, madame, dit Hermann àvoix basse, mais en accentuant bien ses mots. Pour l’amour de Dieu, n’ayez pas peur. Je ne veux pas vous faire le moindre mal. Au contraire, c'est une grâce que je viens implorer de vous. La vieille le regardait en silence, comme si elle ne comprenait pas. Il crut qu'elle était sourde, et, se penchant àson oreille, il répéta son exorde. La comtesse continua àgarder le silence. —Vous pouvez/continua Hermann, assurer le bonheur de toute mavie, et sans qu'il vous en coûte rien... Je sais que vous pouvez nie dire trois cartes qui... Hermann s'arrêta. La comtesse comprit sans doute ce qu'on voulait d'elle ;peut-être cherchait-elle une reronse. Elle dit ;
LA DAME DE PIQUE. 253 —C'était une plaisanterie. ..je vous le jure, une plai- [! 'ganterie. —Non, madame, répliqua Hermann d'unton colère. Souvenez-vous de Tchaplitzki, que vous fîtes gagner... La comtesse parut troublée. Un instant, ses traits exprimèrent une vive émotion, mais bientôt ils reprirent une immobilité stupide. —Ne pouvez-vous pas, dit Hermann, m’indiquer trois cartes gagnantes? La comtesse se taisait ;il continua : —Pourquoi garder pour vous ce secret? —Pour vos petits-fils ?Ils sont riches sans cela. Ils ne savent pas le prix de l’argent. Aquoi leur serviraient vos trois cartes ?Ce sont des débauchés. Celui qui ne sait pas garder son patrimoine mourra, dans 1indigence, eut-il la .science des démons àses ordres. Je suis un homme rangé, moi ;je connais le prix de l’argent. Vos trois cartes ne seront pas perdues pour moi. Allons... Il s’arrêta, attendant une réponse en tremblant. La comtesse ne disait mot. Hermann se mit àgenoux. —Si votre cœur ajamais connu l’amour, si vous vous rappelez ses douces extases, si vous avez jamais souri au cri d’un nouveau-né, si quelque sentiment hu- 22
254 LA DAME DE PIQUE. main ajamais fait battre votre cœur, je vous en supplie par l'amour d’un époux, d’un amant d’une mère, p.r tout ce qu’il yade saint dans la vie, •ne rejetez pas ma prière. Révélez-moi votre secret! —Voyons! — Peut-être se lie-t-il àquelque péché terrible, àla perte de votre bonheur éternel ?N’auriez-vous pas fait quelque pacte diabolique?... Pensez-y, vous êtes bien âgée, vous n’avez plus longtemps àvivre. Je suis prêt à prendre sur mon âme tous vos péchés, àen répondre seul devant Dieu !—Dites-moi votre secret !—Songez que le bonheur d’un homme se trouve entre vos mains, que non-seulement moi, mais mes enfants, mes petitsenfants, nous bénirons tous votre mémoire et vous vénérerons comme une sainte. La vieille comtesse ne répondit pas un mot, Hermann se releva. —Maudite vieille, s’écria-t-il en grinçant des dents, je saurai bien te faire parler !Et il tira un pistolet de sa poche. Ala vue du pistolet, la comtesse, pour la seconde fois, montra une vive émotion. Sa tête branla plus fort, elle étendit ses mains comme pour écarterl’arme, pris, tout dun coup, se renversant en arrière, elle demeura immobile.
LA DAME DE PIQUE. 255 _Allons! cessez de faire l’enfant, dit Hermann en lui saisissant la main. le vous adjure pour la dernière fois. Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non ? La comtesse ne répondit pas. Hermann s’aperçut | qu’elle était morte.
2t>2 LA DAME DE PIQUE. toute roide ;les traits de son visage n’étaient point contractés. Il s’arrêta devant elle, et la contempla quelque temps comme pour s’assurer de l’effrayante réalité: puis il entra dans le cabinet noir, et, en tâtant la tapisserie, découvrit une petite porte qui ouvrait sur un escalier. En descendant, d’étranges idées lui vinrent en tête. —Par cet escalier, se disait-il, il yaquelque soixante ans, àpareille heure, sortant de cette chambre?, coucher, en habit brodé, coiffé àl'oiseau royal, serrant son chapeau àtrois cornes contre sa poitrine, on aurait pu surprendre quelque galant, enterré depuis longues années, et, aujourd’hui même, le cœur de sa vieille maîtresse acessé de battre. Au bout de l’escalier, il trouva une autre porte que sa clé ouvrit .Il entra dans un corridor, et bientôt il gagna la rue.
V. Trois jours après cette nuit fatale, àneuf heures au matin, Hermann entrait dans le couvent de”*, où l’on devait rendre les derniers devoirs àla dépouille mortelle de la vieille comtesse. Iln’avait pas de remords, et cependant il ne pouvait se dissimuler qu'il était 1assas- sin de cette pauvre femme. N'ayant pas de foi, il avait, selon l’ordinaire, beaucoup de superstition. Persuade que la comtesse morte pouvait exercer une maligne influence sur sa vie, il s’était imaginé qu’il apaiserait ses mânes en assistant àses funérailles. L’église était pleine de monde, et il eut beaucoup de peine àtrouver place. Le corps était déposé sur un riche catafalque, sous un baldaquin de velours. La comtesse était couchée dans sa bière, les mains jointes sur la poitrine, avec une robe de satin blanc et des coiffes dentelles. Autour du catafalque, la famille était reunie; les domestiques en cafetan noir, a\ ec un nœud de ru
204 LA DAME DE PIQUE. bans armoriés sur l'épaule, un cierge àla main; les parents en grand deuil, enfants, petits-enfants, arrière-pe- tits-enfants, personne ne pleurait; les larmes eussent passé pour une affectation. La comtesse était si vieille, que sa mort ne pouvait surprendre personne, et l’on s’était accoutumé depuis longtemps àla regarder comme déjà hors de ce monde. Un prédicateur célèbre prononça l’oraison funèbre. Dans quelques phrases simples et touchantes, il peignit le départ final du juste, qui a passé de longues années dans les préparatifs attendrissants d’une fin chrétienne. «L’ange de la mort l’a enlevée, dit l’orateur, au milieu de l’allégresse de ses pieuses méditations et dans l’attente du fiancé de minuit. » Le service s’acheva dans Je recueillement convenable. Alors les parents vinrent faire leurs derniers adieux àla défunte. Après eux, en longue procession, tous les invités àla cérémonie s’inclinèrent pour la dernière fois devant celle qui, depuis tant d’années, avait été un épouvantail pour leurs amusements. La maison delà comtesse s’avança la dernière.Onremarquait une vieille gouvernante du même âge que la défunte, soutenue par deux femmes. Elle n’avait pas la force de s’agenouiller, mais des larmes coulèrent de ses yeux quand elle baisa la main de sa maîtresse.
LA DAME DE PIQUE. 26S i i » ! Ason tour ... Hermann s’avança vers le cercueil, il s’agenouilla un moment sur les dalles jonchées de branches de sapin. Puis il se leva, et, pâle comme la mort, jl monta les degrés du catafalque et s’inclina... quand tout àcoup il lui sembla que la morte le regardait d’un air moqueur enclignant un œil. Hermann, d’un brusque mouvement, se rejeta en arrière et tomba àla renverse. On s’empressa de le relever. Au même instant, sur le parvis de l’église, Lisabeta Ivanovna tombait sans connaissance. Cet épisode troubla pendant quelques minutes la pompe de la cérémonie funèbre; les assistants chuchotaient, et un chambellan chafouin, proche parent de la défunte, murmura àl’oreille d'un Anglais qui se trouvait près de lui :—«Ce jeune officier est un fils de la comtesse, de la main gauche, s’entend. »Aquoi l’Anglais répondit :—Ou ! Toute la journée, Hermann fut en proie àun malaise extraordinaire. Dans le restaurant solitaire où il prenait ses repas, il but beaucoup contre son habitude, dans l’espoir de s’étourdir ;mais le vin ne fit qu’allumer son imagination et donner une activité nouvelle aux idées qui le préoccupaient. Il rentra chez lui de bonne heure, se jeta tout habillé sur son lit, et s’endormit d'un sommeil de plomb. 23
îüe LA DAME DE PIQUE. Lorsqu'il se réveilla, il était nuit, la lune éclairait sa chambre. Il regarda l’heure ;il était trois heures moins un quart. Il n’avait plus envie de dormir. Il était assis sur son lit et pensait àla vieille comtesse. En ce moment, quelqu’un dans la rue s’approcha de la fenêtre comme pour regarder dans sa chambre, et passa aussitôt .Hermann yfit àpeine attention. Au bout d’une minute, il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son dentschik (I), ivre selon son habitude, rentrait de quelque excursion nocturne; mais bientôt il distingua un pas inconnu. Quelqu’un entrait en traînant doucement des pantoufles sur le parquet. La porte s’ouvrit, et une femme vêtue de blanc s’avança dans sa chambre. Hermann s’imagina que c’était sa vieille nourrice, et il se demanda ce qui pouvait 1ame- ner àcette heure de la nuit; mais la femme en blanc, traversant la chambre avec rapidité, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann reconnut la comtesse ! Je viens àtoi contre ma volonté, dit-elle d'une voix ferme. Je suis contrainte d’exaucer ta prière. Trois sept —as —gagneront pour toi l’un après l'autre; mais tu ne joueras pas plus d’une carte en vingt-qua- tre heures, et après, pendant toute ta vie, tu ne joueras (1) Soldat, domestique d’fin officier.
267 LA. DAME DE PIQUE. plus 1Je te pardonne ma mort, pourvu que tu épouses ademoiselle de compagnie, Lisabeta Ivanovna. Aces mots, elle se dirigea vers la porte et se retira en traînant encore ses pantoufles sur le parquet. Hermann pentendit pousser la porte de Fantichambre, et vit un instant après une figure blanche passer dans la me et s’arrêter devant la fenêtre comme pour le regarder. 'Hermann demeura quelque temps tout abasourdi, i *leva et entra dans Fantichambre. Son dentschik, ivre comme àl’ordinaire, dormait couché sur le parquet. Il eut beaucoup de peine àle réveiller, et nen pu. obte nir la moindre explication. La porte de Fantichambre était fermée àclé. Hermann rentra dans sa chambre et écrivit aussitôt toutes les circonstances de sa vUo
Deux idées fixes ne peuvent exister àla fois dans ie monde moral, de même que dans le monde physique deux corps ne peuvent occuper àla fois la même place. Trois —sept —as —effacèrent bientôt dans l’imagination de Hermann le souvenir des derniers moments delà vieille comtesse.Trois —sept —as —ne lui sortaient plus de la tête et venaient àchaque instant sur ses lèvres. Rencontrait-il une jeune personne dans la rue •Quelle jolie taille !disait-il ;elle ressemble àun trois de cœur. —On lui demandait l’heure; il répondait :Sept de carreau moins un quart. Tout gros homme qu’il voyait lui rappelait un as. Trois —sept —as —le suivaient en songe, et lui apparaissaient sous maintes formes étranges. Il voyait des trois s’épanouir comme des magnolia grandiflora. Des sept s’ouvraient en portes gothiques; des as se montraient suspendus comme des araignées monstrueuses. Toutes ses pensées
la dame de pique. 269 *concentraient vers nn seul but :Comment mettre à Ifit ce secret si chèrement acheté2II songeait àdernander un congé pour voyager. APans, se disait-ü, d découvrirait quelque maison de jeu ou il ierait en tî0is coups sa fortune. Le hasard le tira bientôt d’embarras. ., „,,lïSJ i4Moscou une société de joueurs riches, soesïa présidence du célèbre Tehekalinski, qui avait Misé toute su vie àjouer, et qui av.it amasse des millions, car il gagnait des billets de banque et ne perdait .que de l'argent blanc. Sa maison magnifique, sa eu, sine excellente, ses manières ouvertes, lui as aient fa. de nombreux amis et lui attiraient la considération générale Il vint àPétersbourg. Aussitôt la jeunesse accourut dans ses salons, oubliant les bals pour les soirées de jeu et préférant les émotions du tapis vert aux séductions de la coquetterie. Hermann fut conduit chez Tehekalinski par Naroumof. Ils traversèrent une longue enfilade de pièces remplies de serviteurs polis et empressés. Il yavait fou e partout. Des généraux et des conseillers prives jouaient au whist. Desjeunes gensétaient étendus sur les divans, prenant des glaces et fumant de grandes pipes. Dans le salon principal, devant une longue table autour
2Î0 LA DAME DE PSQUE. laquelle se serraient une vingtaine de joueurs, le map tre de la maison tenait une banque de pharaon. C'était un homme de soixante ans environ, d'une physionomie douce et noble, avec des cheveux blancs comme la neige. Sur son visage plein et fleuri, on lisait la bonne humeur et la bienveillance. Ses yeux brillaient d'un sourire perpétuel. Naroumof lui présenta Hermann. Aussitôt Tchekalinski lui tendit la main, lui dit qu'il était le bienvenu, qu'on ne faisait pas de cérémonies dans sa maison, et il se remit àtailler. La taille dura longtemps ;on pontait sur plus de . trente cartes. Achaque coup, Tchekalinski s’arrêtait pour laisser aux gagnants le temps de faire des paroli, payait, écoutait civilement les réclamations, et plus civilement encore faisait abattre les cornes qu'une main distraite s’était permises. Enfin la taille finit: Tchekalinski mêla les cartes et se prépara àen faire une nouvelle. —Permettez-vous que je prenne une carte? dit Hermann allongeant la main par-dessus un gros homme qui obstruait tout un côté de la table. Tchekalinski, en lui adressant un gracieux sourire, s’inclina poliment en signe d’aceeptation. Naroumof complimenta en riant Hermann sur la fin de son austérité d’autrefois,
LA DAME DE PIQUE. 2Ï! et lui souhaita toute sorte de bonheur pour son début dans la carrière du jeu. __ Ya !dit Hermann après avoir écrit un chiffre sur ie dos de sa carte. —Combien? demanda le banquier en clignant des veux. Excusez,.je ne vois pas. Quarante-sept mille -roubles., dit Hermann. Aces mots, toutes les têtes se levèrent, tous les regards se dirigèrent sur Hermann. Il aperdu 1esprit, pensa Xaroumof. —Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, dit Tchekalinski avec son éternel sourire, que votre jeu est un peu fort. Jamais on ne ponte ici que deux cent soixante-quinze roubles sur le simple. —Bon, dit Hermann ;mais faites-vous ma carte, oui ou non ? Tcbekalinski s'inclina en signe d’assentiment. —Je voulais seulement vous faire observer, dit-il, \.,. que bien que, je sois parfaitement sûr de mes anus, je ne puis tailler que devant de l’argent comptant.Je suis parfaitement convaincu que votre parole vaut de 1or ; cependant, pour l’ordre du jeu et la facilité des calculs, je vous serai obligé de mettre de l’argent sur xotre carte.
•; ' v
LES BOHÉMIENS. (TSYGANY.) —TRADUIT DE POUCHKINE. Des Bohémiens, troupe bruyante, \ont enants en Bessarabie :aujourd'hui sur la rive du fleuve, ils plantent leurs tentes déchirées. Douce comme l'indépendance est leur nuitée; qu’on dort bien àla belle étoile! Entre les roues des chamois, derrière des lambeaux de tapis, on voit briller le feu. La horde alentour apprête son souper. Sur le gazon, les chevaux paissent àl’aventure. Un ours apprivoisé àpris son gîte auprès dune tente. Tout est en mouvement au milieu du désert; on part demain àl’aube et cnacun fait gaiement ses préparatifs. Les femmes chantent, les enfants crient, les marteaux font résonner l’enclume de campagne. Mais bientôt sur la bande vagabonde s’étend le silence du sommeil et le calme de la steppe n’est plus troublé que par le hurlement des chiens et le hennissement des chevaux. Tout repose, les feux s’éteignent ,la lune brûle
280 LES BOHÉMIENS. H seule dans le lointain des cieux. versant sa lumière sur la horde endormie. Dans une tente solitaire, un vieillard ne dort point encore. Assis devant quelques charbons, et recueillant leur mourante chaleur, il regarde la plaine où s’étend le brouillard de la nuit. Sa fille est allée courir la campagne déserte. Libre enfant, elle ne connaît que son caprice. Elle reviendra... mais voici la nuit et bientôt la lune va disparaître derrière les nuages àl’horizon. Zemfira ne revient pas, et l’humble souper du vieillard se refroidit àl’attendre. Mais, la voici. Derrière elle, sur la steppe, un jeune homme s’avance ;il est inconnu au bohémien :—«Père, dit la jeune fille, j’amène un hôte. Derrière le Kourgane (1), là-bas dans le désert, je l’ai rencontré et je l’amène au camp pour la nuit. Il veut devenir bohémien comme nous. La justice le poursuit, mais en moi il trouvera une bonne compagne. Il s’appelle Aleko ;il me suivra partout. » LE VIEILLARD. Bien; reste jusqu’à demain àl’ombre de notre tente, plus longtemps, si tu veux. L’abri, le pain nous les partagerons. Sois des nôtres. Tu t’accoutumeras ànos façons, ànotre vie errante, àla misère, àla liberté. De- (1) Tumulus.
LES BOHÉMIENS. 2SI main au point du jour, un même charriot nous emportera tous les trois. Prends un métier, choisis; forge le for ou chante des chansons en promenant Fours de village en village. ALEKO. Je reste. ZEMFIRA. fl est àmoi, qui pourrait me l’arracher? mais il est tard. La jeune lune adisparu. La brume couvre la campagne et mes yeux se ferment malgré moi. Il est jour. Le vieillard tourne àpas lents autour dune tente silencieuse :«Debout Zemfira, le soleil est leve! Réveille-toi, monhôte, il est temps, il est temps. Quittez enfants, la couche de la paresse. »Aussitôt la horde s’epand àgrand bruit. On plie les tentes, les charriots sont prêts àpartir. Tout s’ébranle àla fois. Les voilà cheminant par les plaines désertes. Des ânes ouvrent la marche portant dans des paniers des enfants qui se jouent. Derrière viennent les maris, les frères, les femmes, les filles, jeunes et vieux. Que de cris! quel tapage! Aux refrains de la Bohême se mêlent les grognements de Fours qui mort impatiemment sa chaîne. Quelle bigarrure de haillons aux couleurs éclatantes! Les chiens 24.
-'UO LES BOHÉMIENS. jurlent àla cornemuse qui ronfle, tandis que les roues grincent sur le gravier. Cohue, misère, sauvagerie! Mais tout cela est si plein de vie et de mouvement jFi de notre mollesse inerte comme la mort, fi de notre indolente langueur, monotone comme les chants de l’esclave ! Le jeune homme promène un regard découragé sur la plaine déserte. 11 n’ose s’avouer àlui-même la cause secrète de sa tristesse. Pourtant, Zemfira, la belle aux yeux noirs, est àses côtés. Maintenant, il est libre et le monde est devant lui. Sur sa tête un radieux soleil brille dans sa splendeur de midi. Pourquoi le cœur du jeune homme tressaille-t-il en sa poitrine ?quel secret ennui le tourmente ? «L’oiselet du bon Dieu ne connaît ni souci ni travail. «Pourquoi se fatiguerait-il àtresser un lit et solide et «durable ?La nuit est longue, un rameau lui suffit «pour dormir. Vienne le soleil en sa gloire, l’ oiselet «entend la voix de Dieu, il secoue ses plumes et chante «sa chanson. «Après le printemps, splendeur de la nature, vient t, l’été avec ses ardeurs; puis arrive le tardif automne
2S3 LES BOHEMIENS. «amenant et brouillards et froidure. Pauvres humains, «tristes humains! Vers de lointaines contrées, en de «îiédes climats, au-delà de la mer bleue, l’oiselet s’en- «vole jusqu’au printemps (1). » Il est comme l’insouciant oiselet, l’exile nomade. Pour lui point de gîte fixé, point d’accoutumance. Tout lui est chemin ;partout il trouve un abri pour sa nuitée. L’aube le réveille, il abandonne sa journée àla volonté de Dieu, et le travail de la vie ne troublera pas le calme indolent de son cœur. Parfois les enchantements de la gloire scintillent àses yeux comme une étoile lointaine ; parfois il se ressouvient du luxe et des plaisirs. Souvent la foudre gronde sur sa tête isolée, mais sous la tempête, comme sous un ciel serein il s’endort insouciant. Ainsi vit Aleko, oubliant la malice de l’aveugle destin. Autrefois, grand Dieu! quelles passions se jouèrent de ,cette âme docile! Comme elles bouillonnaient en ce cœur bourrelé! Elles l’ont abandonné depuis longtemps... Pour longtemps? Se réveilleront-elles un jour? —Qu’il attende ! (1) Les deux strophes entre guillemets sont d’une autre mesure que le reste du poème.
284 LES BOHÉMIENS. ZEMFIRA. Ami,, dis-moi. ne regrettes-tu pas ce que tu as quitté pour toujours? ALEKO. Qu’ai-je donc quitté ? ZEMFIRA. Tu sais... une famille, les villes... -ALEKO. Moi des regrets !Si tu savais, si tu pouvais t'imaginer- l’esclavage de ces villes où l’on étouffe !Là, les hommes parqués, entassés, n’ont jamais respiré l’air frais du matin, ni les parfums printanniers des prairies. Ils ont honte d’aimer. La pensée... ils la chassent loin d’eux. Us font marchandise de leur liberté. Rampants aux pieds des idoles, ils leur demandent de l’argent et des chaînes. Qu’ai-je quitté ?Trahisons impudentes, préjugés sans appel, haines insensées de la foule, ou bien le déshonneur au pinnacle et resplendissant. ZEMFIRA. Mais, là on voit de grands palais, des tapis aux mille couleurs, des jeux, des fêtes bruyantes.... et les habits des femmes, comme ils sont riches ! ALEKO. La joie des villes, vain bruit ;là point d’amour, point
LES BOHÉMIENS. 285 de vraie joie. Les femmes... ah! que tu vaux mieux qu’elles, toi qui n’as besoin ni de leurs riches parures -ide leurs perles ni de leurs colliers. Tu ne me trompas, moi amie... Si jamais.,.. Mon seul dés,r s-es! de partager avec toi, amour, paix, exil volontaire. LE VIEILLARD. Tu nous aimes toi, bien que né parmi les riches ;mais celui-là ne s’habitue pas facilement àla liberté, qui aconnu les délices du luxe. Chez nous, on conte cette histoire. Un jour, dans ce pays, vint un homme du sud, exilé par un roi. Autrefois j’ai su son nom bizarre, mais je l’ai oublié. Vieux d’années il était jeune de cœur, ardent pour le bien. Il avait le don divin des chansons et sa voix était comme le bruit des eaux. Tous l’aimaient. Il vivait aux bords du Danube, ne faisant de mal àpersonne, charmant jeunes et vieux par ses récits, hne s’entendait àrien, timide et faible comme un enfant. Il fallait que des étrangers lui apportassent gibier et poissons pris dans leurs filets; et quand le fleuve rapide se couvrait de glaces, quand soufflaient les rudes autans, ils préparaient au saint vieillard une couche moelleuse avec de chaudes toisons. Mais, lui, jamais il ne s’accoutuma àcette vie de misère. Il étaitpâle, desséché. La colère d’un Dieu,
2SG -LES BOHÉMIENS, disait-il ,le poursuivait pour une faute. Toujours il attendait, et la délivrance ne venait pas. Errant sur la rive du Danube, il se lamentait sans cesse,, et des larmes amères coulaient de ses yeux au souvenir de son lointain pays. Enfin, mourant, il voulut qu’on portât ses os vers le sud, croyant que, même après sa mon. ils ne pourraient trouver le repos dans la terre de l’exil. ALEKO. Voilà donc le sort de tes enfants, ôRome, ôsouveraine do monde! Chantre des amours, chantre des Dieux, dis-moi qu’est-ce que la gloire? un écho sortant d'une tombe, un cri d’admiration, une rumeur qui retentit d’âge en âge, ou bien sous l’abri d’une hutte enfumée, le récit d’un sauvage bohémien ! Deux ans se passent, et toujoursla Bohême joyeuse et vagabonde ;partout, comme naguères elle trouve la paix et l'hospitalité. Aleko asecoué les chaînes de la civilisation :libre comme ses hôtes, sans soucis, sans regrets, il prend place àleurs bivouacs. Il n’a pas changé ;ses amis sont les mêmes. Oubliant ses jours d’autrefois il apris les mœurs des Bohémiens. Comme eux, il se plaît sous l’abri d’une tente; il goûte les énivrements de leur éternelle paresse; il aime jusqu’à
2S* LES BOHÉMIENS. leur langue, pauvre et sonore. Déserteur de sa bauge des bois. Tours est devenu l’hôte bien fourré de sa tente. Dans les villages, sur la route qui traverse ta steppe et mène àla capitale de la Moldavie, Tours danse lourdement au milieu d'une foule circonspecte. 11 beugle et mord impatiemment sa chaîne. Appuyé sur sobbâton devoyage, le vieillard marque nonchalamment la mesure sur son tambourin. Aleko conduit la bête en chantant des chansons. Zemfira passe devant les villageois et recueille leurs offrandes volontaires. Vient la nuit :Tous les trois font bouillir le grain qu'ils n'ont pas moissonné. Le vieillard s'endort, le feu s’éteint; tout repose; tout est tranquille sous leur tente. Aux rayons d'un soleil de printemps le vieillard réchauffé son sang déjà engourdi; devant un berceau sa fille chante une chanson d'amour; Aleko écoute ei pâlit. ZEMFIRA. «Vieux jaloux, méchant jaloux, coupe-moi, hrulemoi; je suis ferme, je n’ai peur ni du couteau ni du feu. Je te hais, je te méprise, j'en aime un autre; je meurs en T'aimant. »
294 LES BOHÉMIENS. ALEKO. Telle n’est pas mon humeur. Je ne renonce pas àmes droits sans dispute, ou, du moins, je goûte le plaisir de la vengeance. Non! Je rencontrerais au bord de 'la mer mon ennemi endormi, près d’un gouffre sans fond, que je sois maudit, si mon pied ne le poussait dans l’abîme !Il serait àma merci, sans défense, je le précipiterais dans les flots, j’insulterais àl’épouvante de son réveil, je jouirais de son agonie, et longtemps le bruit de sa chute retentirait àmon oreille et me serait un souvenir de joie et de risée. UN JEUNE BOHÉMIEN. Encore un seul, un seul baiser ! ZEMFIRA. Adieu! mon mari est jaloux et méchant. LE JEUNE BOHÉMIEN. Un seul, mais plus long, pour adieu... ZEMFIRA. Adieu! J’ai peur qu’il ne vienne..; LE BOHÉMIEN. Dis, quand nous reverrons-nous?
LES BOHÉMIENS. 295 ZEMFIRA. Cette nuit; quand la lune sera couchée. Là-bas, au Kourgâne, près du tombeau. LE BOHÉMIEN. Menteuse !Elle ne viendra pas. ZEMFIRA. Cours, ami. Le voilà !Je viendrai. Aleko dort; une inquiète vision l’obsède. Il se réveille en criant. Le jaloux étend la main, mais sa main effrayée n’a .saisi qu’une couverture froide. Sa compagne n’est plus auprès de lui. Tremblant, il se lève. Tout est tranquille. Il frémit, il transit, il brûle. Il sort de sa tente, et, pâle, tourne autour des chariots. Nul bruit; la campagne est muette. L’obscurité règne, la lune s’est plongée dans le brouillard. Àla tremblante lueur des étoiles, sur la rosée, il adeviné des pas. Ils mènent au Kourgâneî II se précipite sur ces traces funestes. Voilà le tombeau blanc qui se dresse au bord du sentier. Un sinistre pressentiment l’agite, il marche en chancelant. Ses lèvres tremblent, ses genoux fléchissent :il avance et... Est-ce un rêve? Deux ombres sont là, près de lui, et il entend le murmure de voix qui se parlent sur la tombe profanée.
6LES BOBÉMiEXS. PREMIÈRE VOIX. Uest temps. DEUXIÈME VOIX. Demeure encore... PREMIÈRE VOIX. II le faut, ami, séparons-nous. DEUXIÈME VOIX. Non, non, restons jusqu'au jour. PREMIÈRE VOIX. L'heure nous presse. deuxième voix. Quelle timide amoureuse! Un instant! première voix. Tu me perds! DEUXIÈME VOIX. Un moment. PREMIÈRE VOIX. Si mon mari se réveillait sansYnoi ?... ALEKO. Il s’est réveillé. Où allez-vous? Demeurez tous les deux. Vous êtes bien là; oui là, sur cette tombe. zemfira. Ami, sauve-toi ,fuis !
LES UOHÉMIENS. ALEKO. Arrête! Où vas-tu, beau galant? Tiens ! (Il le frappe de son couteau.) ZEMFIRA. Aleko! LE BOHÉMIEN. Je suis mort! 597 ZEMFIRA. Aleko! ne le tue pas! Mais tu es couvert de sang! Qu’as-tu fait? ALEKO. Rien. Aprésent respire son amour. ZEMFIRA. Eh bien je ne te crains pas !Je méprise tes menaces. Assassin, je te maudis. ALEKO la frappant. Meurs donc aussi ! ZEMFIRA. Je meurs en l’aimant. L’orient s’éclaire de ses premiers feux. Sur le tertre, Aleko tout sanglant, le couteau àla main, est assis sur la pierre du tombeau. Ases pieds gisent deux cadavres.
298 LES BOHÉMIENS. Les traits du meurtrier sont effrayants. Une troupe effarée de Bohémiens l’entoure. Sur le Kourgâne même àses pieds, ils creusent une fosse. Les femmes, l’une après l’autre, s’avancent et baisent les yeux des morts. Le vieillard, le père, est assis, regardant la victime, immobile, silencieux. On soulève les cadavres, et le jeune couple est déposé au sein froid de la terre. Aleko les contemple àl’écart, et quand la dernière poignée de terre est jetée sur la fosse, sans dire un mot, il glisse de la pierre, et tombe sur le gazon. Alors le vieillard : «Loin de nous, hommeorgueilleux! Nous sommesdes sauvages qui n’avons pas de lois. Chez nous point de bourreaux, point de supplices ;nous ne demandons aux coupables ni leur sang, ni leurs larmes. Mais nous ne vivons pas avec un assassin. Tu es libre, vis seul. Ta voix nous ferait peur. Nous sommes des gens timides et doux; toi, tu es cruel et hardi. Séparons-nous. Adieu; que la paix soit avec toi !» Il dit; àgrand bruit toute la horde se lève et s’empresse àquitter son campement sinistre. Bientôt tout adisparu dans le lointain de la steppe. Seulement un chariot, couvert d’un tapis déchiré, demeure en arrière sur' la plaine.
ÉPILOGUE. 209 Ainsi, aux approches de l'hiver, devant les premiers brouillards, on voits’envoler àgrands cris, vers le sud, une volée de grues retardataires. Atteinte par un plomb funeste, une seule demeure, traînant son aile blessée sur la terre. La nuit vint. Devant le chariot abandonné, nul feu ne brilla cette nuit :sous la couverture du chariot, personne ne dormit jusqu’à l’aurore. ÉPILOGUE. Ainsi par le pouvoir des vers, dans ma mémoire obscurcie, revivent les visions des jours écoulés parmi la liesse ou l’ennui. Dans ces lieux, longtemps, longtemps aretenti l’effrayante voix de la guerre. Là le Russe a marqué une frontière àStamboul. Là notre vieil aigle, àla double tête, entend redire encore ses gloires passées. C’est là, au milieu de la steppe, sur des retranchements en ruines, que je rencontrai les chariots des Bohémiens, ces paisibles fils de la liberté. Mais le bonheur ne se trouve pas même parmi vous;
S00 ÉPILOGUE. fants pauvres en de la nature, et sous vos tentes trouées il yades rêves qui sont des supplices. Nomades, le désert même n'a pas d'abri contre la douleur ou le crime, Partout les passions, partout l'inexorable destin. FIN DES BOHÉMIENS.
LE HUSSARD 26
LE HUSSARD (GOUSSAR.) —TRADUIT DE POUCHKINE. — - L’étrille àla main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur :«C’est bien le grand diable d’enfer qui m’a donné ce maudit billet de logement ! Ici, on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avant-postes en Turquie. Agrand’peine des choux pour tout potage: et le rogome... compte dessus et bois de l’eau. Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t’espionne, et la bourgeoise.... ah! bien, oui! essaye de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache. Parlez-moi de Kïef !quel bon pays! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche; aux étuves, veux-tu de la vapeur?... voilà du vin. Et les femmes... Ah !les petites coquines !
NICOLAS GOGOL. je n'ai lu deM. Gogol que les trois ouvrages dont je viens de transcrire les titres, c'est-à-dire un recueil de nouvelles, un roman et une comédie. Je crois qu’il a encore publié des lettres, qui ont fait sensation dans son pays, sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompétence en ces matières me fait moins regretter de ne pouvoir en rendre compte. D’ailleurs, comme romancier et comme auteur dramatique, M. Gogol me paraît mériter une étude particulière, et il ne lui manque peut-être qu’une langue plus répandue pour obtenir en Europe une réputation égale àcelle des meilleurs humoristes anglais. Observateur fin jusqu’à la minutie, habile àsurprendre le ridicule, hardi àl’exposer, mais enclin àl’outrer jusqu’à la bouffonnerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. Il est impitoyable contre les sots et les méchants, mais il n’a qu’une arme àsa disposition :c’est l’ironie; trop, acérée quelquefois contre le
312 Nj COLAS GOGOL. ridicule, elle semble, par contre, bien émoussée contre le crime, et c’est au crime qu’il s’attache trop souvent. Son comique est toujours un peu près de la farce, et sa gaieté n’est guère communicative. Si parfois il fait rire son lecteur, il lui laisse cependant au fond de l’âme un sentiment d’amertume et d’indignation :c’est que ses satires n’ont pas vengé la société, elles n’ont fait que la mettre en colère. Comme peintre de mœurs, M. Gogol excelle dans les scènes familières. Il tient de Téniers et de Callot. On croit avoir vu ses personnages et avoir vécu avec eux, car il nous fait connaître leurs manies, leurs tics, leurs moindres gestes. Celui-ci grasseye, celui-là biaise, cet autre siffle parce qu’il aperdu une incisive. Malheureusement, tout absorbé par cette étude minutieuse des détails, M. Gogol néglige un peu trop de les rattacher àune action suivie. Avrai dire, il n’y a pas de plan dans ses ouvrages, et, chose étrange dans un écrivain qui se pique surtout de naturel, il ne se préoccupe nullement de la vraisemblance dans la composition générale. Les scènes les plus finement traitées s’enchaînent mal; elles commencent, elles se terminent brusquement; maintes fois l’extrême insouciance de l’auteur pour la composition détruit comme àplaisir l’illusion
NICOLAS GOGOL. 313 produite par la vérité des descriptions et le naturel du dialogue. Le maître immortel de cette école de narrateurs décousus ,mais ingénieux et attachants, dans laquelle M. Gogol adroit àun rang distingué,c’est Rabelais, qu’on ne saurait trop admirer ni trop étudier ;mais Limiter aujourd’hui, c’est, je crois, chose difficile et, de plus, dangereuse. Malgré les grâces inexprimables de sa vieille langue, on ne peut lire de suite vingt pages de Rabelais. On se lasse promptement de ce bien dire, si original, si coloré, mais dont le but échappe toujours, sauf àquelques OEdipes comme Le Duchat ou Eloi Johanneau. De même que les yeux se fatiguent àobserver des animalcules au microscope, l’esprit se fatigue àla lecture de ces pages brillantes, où pas un mot n’est àretrancher peut-être, mais que peut-être aussi on pourrait supprimer tout entières de l’ouvrage dont elles font partie sans lui faire perdre sensiblement de son mérite. L’art de choisir parmi les innombrables traits que nous offre la nature est, après tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude. La langue russe, qui est, autant que j’en puis juger, le plus riche des idiomes de l’Europe, semble faite 27 .
3U Nicolas gogol. pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d’une merveilleuse concision qui s’allie àla clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant à son aide tous ses patois du Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu’un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d’un écrivain qui se sent habile àle manier. 11 se complaît nécessairement dans le pittoresque de ses expressions, de même qu’un dessinateur qui ade la main et un vieux crayon de Brookman s’applique involontairement àtracer des contours dune exquise finesse- Rien de mieux sans doute; mais il yapeu de choses qui n’aient leur mauvais côté. Le précieux du faire est un mérite considérable, s’il est réservé aux parties capitales d’une composition. Qu’il soit uniformément prodigué àtous les accessoires, il repandi a, je le crains, un peu de monotonie sur l’ensemble. J’ai dit que la satire était, àmon avis, le caractère particulier du talent de M. Gogol. Il ne voit en beau ni les choses ni les hommes :cela ne veut pas dire qu’il soit un observateur infidèle ;mais ses études de mœurs
NICOLAS GOGOL. 315 dénotent une certaine préférence pour le laid et le triste. Sans doute ces deux fâcheux éléments ir existent que trop dans la nature, et c’est précisément parce qu’ils se rencontrent si souvent quil ne faudrait pis s’appliquer àleur recherche avec une insatiable curiosité. On se ferait une idée terrible de la Russie, de la sainte Russie, comme disent ses enfants, si on ne la jugeait que par les tableaux qu’en atracés M. Gogol. 11 ne nous ymontre guère que des imbéciles, quand il ne nous offre pas des coquins àpendre. C’est, on le sait, le défaut des satiriques de ne voir partout que le gibier qu’ils chassent, et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane abeau employer son admirable génie à noircir ses compatriotes, il ne nous empêchera pas d’aimer l’ Athènes de Périclès. C’est en province que M. Gogol choisit d'ordinaire ses personnages, imitant en cela M. de Balzac, dont les ouvrages ont pu n'etre pas sans influence sui son talent. La facilité moderne des communications en Europe a donné aux classes élevées de tous les pays, et même aux habitants des grandes capitales, des manières qui se ressemblent, manières de convention, adoptées par l’usage, comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd’hui dans la classe moyenne et loin des grandes
316 NICOLAS GOGOL, villes des mœurs nationales et des originaux. En province. on aencore des habitudes primitives et des préjugés, chose qui devient plus rare de jour en jour. Les gentilshommes campagnards, qui ne font qu’une fois dans leur vie le voyage de Saint-Pétersbourg, qui, vivant toute l’année dans leurs terres, mangent beaucoup, lisent peu et ne pensent guère, tels sont les types que M.Gogol affectionne, ou plutôt qu’il poursuit de ses railleries et de ses sarcasmes. On lui reproche, m’a-t-on dit, certain patriotisme provincial. Petit-Russien, il aurait je ne sais quelle prédilection pour la Petite-Russie au préjudice du reste de l’empire. Pour moi, je le trouve assez impartial ou même trop général dans ses critiques, trop sévère pour tout ce qui devient le sujet de ses observations. Pouchkine fut accusé, fort àfort àmon avis, de scepticisme, d’immoralité et de satanisme ;pourtant il adécouvert dans un vieux manoir sa délicieuse Tatiana :on regrette que M. Gogol n’ait pas eu un bonheur semblable. Je ne connais point les dates des différents ouvrages de M. Gogol, mais je serais porté àcroire que ses nouvelles ont été publiées les premières. Il me semble y voir une certaine incertitude dans la manière de Iauteur, qui cherche, en tâtonnant un peu, le genre eu
jNICOLAS GOGOL. 317 Eappelle le caractère de son talent, qu'il ne connaît pas encore. Roman historique inspiré par la lecture de Walter Scott, légende fantastique, étude psychologique, tableau de mœurs sentimental et grotesque àla fois, ce recueil, qui, grâce àune traduction de M.Yiardot, adéjà reçu un accueil flatteur du public français, contient, comme un abrégé de tous les essais de Fauteur. Si ma conjecture est juste, il adû se demander pendant quelque temps s’il prendrait pour modèle -terne, \\ aiter Scott, Chamisso ou Hoffmann. Il amieux fait plus tard, en suivant la route qu’il s'est frayée lui-même. Tarass Boulba est la première nouvelle de ce recueil et la plus longue, car elle occupe àelle seule le deux tiers du volume :c’est un tableau animé et, autants que je puis le croire, exact des mœurs des Zaporogues, ce peuple singulier auquel Voltaire aconsacré quelques lignes dans son Histoire de Charles XII. Au xvf et au xvuesiècle, les Zaporogues ont joué un grand rôle dans les annales de la Russie et de la Pologne ;ils formaient alors une république de soldats ou pluiot de flibustiers, établis dansles îles du Dnieper, nominalement sujets tantôt des rois de Pologne, tantôt des grands-ducs de Moscovie, quelquefois même de la Porte ottomane. Dans le fond, bandits très-indépendants, ils étendaient
31S NICOLAS GOGOL, leurs ravages avec une grande impartialité sur fous leurs voisins. Dans leurs villes, espèces de campements de nomades, ils ne souffraient pas de femmes ;c'était lit que les cosaques amoureux de la gloire allaient se former et apprendre le métier de partisan. Légalité la plus parfaite régnait dansla horde tant qu’elle était en repos dans ses marécages du Dnieper. Alors les chefs ou atamans ne parlaient àleurs administrés que le bonnet àla main. Dans une expédition, au contraire, leur pouvoir était illimité, et la désobéissance au capitaine de campagne (ataman kotchevoï) était considérée commele plus grand des crimes. Nos flibustiers du xvnesiècle ont bien des traits de ressemblance avec les Zaporogues, et l’histoire des uns et des autres conserve le souvenir de prodiges d’audace et de cruautés horribles. Tarass Boulba est un de ces héros avec lesquels, comme dit l’étudiant de Schiller, les relations sont possibles quand on tient àla main un fusil bien chargé. Je suis de ceux qui goûtent fort les bandits, non que j’aime àles rencontrer sur mon chemin ;mais, malgré moi, l’énergie de ces hommes en lutte contre la société tout entière m’arrache une admiration dont j’ai honte. J’ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan, de FOlonnais et de Mombars l’exterminateur, et je ne m’ennuierais pas au-
NICOLAS GOGOL. 319 jourd’hui àla relire. Pourtant il yabandits et bandits. Je trouve que la gloire de ces messieurs gagne singulièrement àêtre de fraîche date. Les bandits véritables font toujours tort àceux du mélodrame, et le dernier pendu efface immanquablement la renommée de ses devanciers. Aujourd’hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d’intérêt que ce Mussoni qui, le mois dernier, soutenait un siège en règle dans un trou de loup contre cent cinquante hommes, et qu’il Mut attaquer avec la sape et la mine. M. Gogol afait de ses Zaporogues des portraits d'un coloris brillant qui plaît par son étrangeté même;mais il est trop évident parfois qu’il ne les apas copiés d’après nature. En outre, ces peintures de mœurs s’encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu’on regrette fort de les voir si mal placées :la plus prosaïque légende vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame où s’accumulent les incidents les plus lugubres, famine, supplices, etc. Au résumé, on sent que l’auteur se trouve sur un mauvais terrain ;son allure est embarrassée, et son style toujours ironique rend encore plus pénible la lecture de ces récits lamentables. Cette manière, qui, àmon avis, est un véritable contre-sens dans quelques parties de Tarass Boulba,est
326 NICOLAS GOGOL. le mot de i'énigme. On pourrait croire qu’il sagit d'un mariage. Nullement, ou, si l’aventurier ajeté son dévolu sur une héritière, ce n’est que pour faire d’une pierre deux coups. Son plan est moins poétique ;mais ici il faut encore une explication pour les lecteurs français. Il existe en Russie une institution établie par le gouvernement qu’on nomme conseil de tutelle, et qui, pour éviter aux propriétaires endettés le danger d’avoir affaire aux usuriers, leur avance des fonds sur la justification de leurs titres de propriété, àraison de 200 roubles par paysan. C’est une espèce de mont-de-piété où l’on prête sur dépôt d’âmes. Pourvu de titres établissant qu'il possède un millier de paysans, Tchitchikot pourra soutirer au conseil de tutelle 200,000 roubles avec lesquels il fera bien de voyager dans l’Europe occidentale, de peur que la justice ne l’envoie du côté opposé . 11 fut un temps où les romans picaresques ont été à la mode en France comme ils l’ont été en Espagne. Cette mode était contemporaine de la galanterie raffinée et des préjugés chevaleresques; alors, entre les coquins créés par les romanciers et les nobles personnages qui lisaient leurs prouesses, il yavait un tel abîme que la peinture de ces mœurs de bohémiens pouvait offrir
NICOLAS GOGOL. 327 l’intérêt d’un voyage dans un monde inconnu. Aujourd’hui, malheureusement, après tant de révolutions qui ont décomposé et recomposé la société, il n’y apersonne, du moins dans notre pauvre pays, qui ne soit blasé sur les coquins et qui n’ait le regret d’en avoir trop vu et connu. Les gentillesses des escrocs ont perdu beaucoup de leur mérite; d’ailleurs il en est d’eux comme des bandits :la Gazette des Tribunaux atrop d’avantages sur les romanciers. Outre ce que le sujet a de repoussant, le roman de M. Gogol ale défaut capital de pécher fortement contre la vraisemblance. On me dira, je le sais, que l’auteur n’a pas inventé son Tchitchikof, qu’il s’est fait en Russie des spéculations sur les âmes mortes, il yapeu d’années, avec tant de succès, que des mesures législatives ont été prises pour éviter le renouvellement dépareille friponnerie; mais ce n’est pas la spéculation elle-même qui me paraît invraisemblable, c’est la façon dont elle est conduite. Un marché de cette espèce n’a jamais pu avoir lieu qu’entre filous, et M. Gogol le rend impossible en mettant son héros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d’un hommequi demande àacheter des âmes mortes? Qu’il est fou, ou bien qu’il médite une escroquerie. On abeau être provincial, on ne peut
NICOLAS GOGOL. 323 qu’hésiter entre les deux opinions, et, pour conclure le marché, il faut de toute nécessité être un coquin. Au reste, àpart ce défaut de la donnée générale, les détails de mœurs et les portraits sont tracés de main de maître. C’èst une espèce de tour de force que d’avoir tiré tant de scènes si différentes et si plaisamment nuancées d’une situation qui demeure toujours la même. Pour que le lecteur puisse apprécier la manière de M. Gogol, je prends au hasard un chapitre des Ames mortes et j’en traduis quelques pages. Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, égaré par son cocher ivre, est forcé de demander l’hospitalité dans une maison appartenant àune vieille dame veuve nommée Korobotchka, qui fait valoir elle-même et qui ne s’entend pas mal aux affaires. Malgré l’heure avancée, il est bien reçu ;on lui fait un lit haut comme une montagne dans la meilleure pièce de la maison. Madame Korobotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande j s’il n’est pas dans l’habitude de se faire frotter la plante ! des pieds par une servante pour s’endormir. —Défunt mon mari, dit-elle, ne pouvait fermer l’œil sans cela. Je passe la description du lit, de la chambre, du déjeuner qu’on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesuré la glace; il dit la grandeur ef le sujet des es-
NICOLAS GOGOL. 329 lampes, la couleur du papier de tenture. J’arrive tout de suite àla discussion entre l’aventurier et son hôtesse au sujet des âmes mortes. «_Vous avez là une jolie propriété, petite mère (1). Combien de paysans? «De paysans, mon petit père? dans les environs de quatre-vingts; mais, mon Dieu! que les temps sont durs! L’année dernière, nous avons eu une récolte si mauvaise! que le bon Dieu ait pitié de nous ! «—Pourtant vos hommes ont l’air de gaillards solides, les chaumières ont bonne façon... Mais permettez-moi de vous demander àqui j’ai l’honneur de parler?... Je suis si distrait! Arrivé au milieu de la nuit... «—Madame Korobotchka. Feu mon mari était secrétaire de collège. (( Très-humble serviteur. Et votre nom et celui de monsieur votre père (2) ? «—Nastasie Petrovna. «Nastasie Petrovna ;beau nom !Moi, jai une tante, sœur de ma mère, qui s’appelle Nastasie Petrovna. (1) Matouckka ,bctiouchka, petite mère, petit père, façons de parler un peu familières, mais très-usitées. (2) On ne dit guère en Russie monsieur ou madame. LusaBe est, en parlant àquelqu’un, de l’appeler par son nom de baderne, suivi du nom de baptême de son pere, dont on feu un adject f en ajoutant vitch pour les hommes, vna pour les lemmes. Anastasia Petrovna, Anastasie, fille de Pierre, ne termmatif vitch s’applique àun gentilhomme ;of, ef. après un nom de baptême, est Pun indice de roture. Âlexei Alexeisüeh, Alexis, fils dAlexis, est un nomnoble, Alexei Âlexeîef un nom de paysan. 28.
330 NICOLAS GOGOL. —Et vous, monsieur? vous êtes bien... comme cela, assesseur ? «—Non, ma petite mère, répondit Tchitchikof en souriant. Je ne suis pas assesseur; nous voyageons pour nos petites affaires. «—Ah !alors vous venez pour des achats ?Oh !que je suis fâchée d’avoir vendu mon miel à des marchands* et i bon marché encore! Je suis sûre qu’avec vous, nous nous serions bien arrangés. «—Non pas. Je ne fais pas dans les miels. «—Dans quoi donc? Les chanvres peut-être. Ma foi, je n’en ai pas gros àcette heure. Un demi-poud en tout. «—Non, petite maman; je suis dans une autre partie. Dites-moi donc, il est bien mort du monde chez vous ? «—Hélas !mon petit père, dix-huit hommes, dit la vieille dame en soupirant. Et de si braves gens !Tous gens de métier. C’est vrai qu’il m’est venu des enfants. Mais qu’est-ce que cela fait?... On vous fait un compte... l’assesseur arrive. Faut payer, qu’il dit ;oui, payer pour les âmes. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme sil était vivant. 1enez, pas plus tard que la semaine passée, voilà mon maréchal qui se brûle. Un garçon si habile, et qui entendait la serrurerie encore ! «—Vous avez eu un incendie? .«—Le bon Dieu nous en préserve !Un incendie !c’est encore pire. Il s’est brûlé, mon cher papa. C’est, en dedans de lui, je ne sais quoi qui s’est allumé. Il buvait toujours. Il est sorti de lui comme une petite flamme bleue... Et il se consumait, se consumait... 11 noircissait comme un charbon... Un maréchal qui était si habile! Et maintenant comment sortir de chez moi?... Comment faire pour ferrer les chevaux? «—Que voulez-vous, ma petite mère? dit Tchitchikof en soupirant. C’est la volonté de Dieu !11 n’y arien àdire
NICOLAS GOGOL. 331 contre la sagesse Je la Pi'ovidence... Dites donc, Nastasie Petrovna, si vous me les cédiez? «—Quoi donc, papa? «—Ceux-là qui sont morts, «—Et comment vous les céder? «—Rien de plus simple. Vendez-les-moi, si vous voulez; je vous en donnerai de l’argent. (( —Comment? que me dites-vous là? Est-ce que par hasard voiis voudriez les déterrer? Tchitchikoi s’aperçut que la vieille dame était lente à comprendre, et qu’il fallait lui mettre les points sur les i. En quelques mets, il lui expliqua que le marché qu’il voulait faire avec elle n’aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censés bien vivants. .« —Eh bien alors, qu’en veux-tu donc faire? lui demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux. «—Oh !cela me regarde. «—Mais puisqu’ils sont morts ! «—Et qui est-ce qui vous dit qu’ils sont vivants? C’est un malheur pour vous qu’ils soient morts, n’est-ce pas? Vous payez l’impôt pour eux. Eh bien !moi, je vous débarrasse'du tracas et des frais... Comprenez-vous? Nonseulement je vous en débarrasse, maïs je vous donne pardessus le marché 15 roubles. Est-ce clair cela? «—Je... ne... sais... pas... trop, dit la vieille dame, s’arrêtant pour réfléchir. Je n’ai pas encore vendu de morts, et... «—En effet, ce serait drôle si vous en aviez déjà vendu- Croyez-vous donc qu’il yait àcela grand profit l (( _Quant àcela, je ne saurais dire... Profit... je ne sais pas trop... Ce qui fait l’embarras, c’est qu’ils sont morts. «Elle ala tête dure, se dit Tchitchikof. —Écoutez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez comme s’ils étaient vivants... vous vous ruinez...
332 NICOLAS GOGOL. a—Aqui dites-vous cela, mon petit père !11 yatrois semaines qu’il m’a fallu trouver ISO roubles et graisser la patte àl’assesseur encore. «—Alors, ma bonne amie, figurez-vous bien que vous n’aurez plus àgraisser la patte àl’assesseur, attendu que c’est moi qui payerai pour eus. Moi, pas vous. Je me charge de tout. Atelles enseignes que nous allons faire Je contrat ,et vous aurez l’argent. Comprenez-vous maintenant? «La vieille dame réfléchit. L’affaire semblait bien avoir son côté avantageux, mais l’étrangeté du marché l'inquiétait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne risquait pas d’être attrapée par ce singulier chaland tombé chez elle au beau milieu de la nuit, circonstance aggravante. «—Eh bien, petite maman, demanda Tchitchikof, estce une affaire conclue? , a—En vérité, mon cher monsieur, c’est que je nai pas encore eu l’occasion de vendre des défunts. Pour des vivants, c’est autre chose. Tenez, il n’y apas trois ans ,jai vendu àM. Protopof deux tilles à100 roubles la pièce, a il m’a bien remercié, car c’étaient des travailleuses. Elles savaient tisser tout elles-mêmes, jusqu’à des serviettes. «_Bien, bien; mais nous ne parlons pas des vivants. Le bon Dieu soit avec eux! C’est des morts que je vous demande. «—J’entends bien ;mais... j’ai peur que cela ne me fasse du tort... des fois. 11 se pourrait bien, petit papa, que tu veuilles me mettre dedans... Cela vaut plus, d’abord. «_Encore une fois, mon enfant, écoutez-moi bien. Ah 'comme vous êtes! Qu’est-ce que cela peut valoir? Réfléchissez bien. C’est de la poussière, comprenez-vous, rien que de la poussière. Vous ramassez tous les brimborions mutiles... Une loque par exemple. Bon, mais une loque a sa valeur. On achète des loques pour les fabriques de pa-
i\'!COLAS GOGOL. 333 pier; mais cela, àquoi cela sert-il? Hein? dites-le moi. «—Oui, C’est bien -vrai... ;ça ne sert pas. . . C’est là ce qui me retient. S’ils n’étaient pas morts, je dirais. «—Oh !quelle tête de bois de chêne, pensa Tchitchikof, prêt àperdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! —Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d’eau qui s’amassaient sur son front. D’ailleurs, la colère n’avançait rien. Quand une personne entêtée, lût-ce un grave fonctionnaire public, s’est chaussé quelque chose dans l’esprit, c’est en vain qu’on lui présente des arguments plus clairs que le jour; tout rebondit sur lui comme une balle sur un mur. Après s’être essuyé, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin ;—Voyons, ma chère enfant, lui ditil, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps... Je vous donne de l’argent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous? C’est de l’argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d’un cheval? Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous avez vendu votre miel? «—-Douze roubles le poud . «_Comment! vous n’avez pas de conscience, la petite mère !Douze roubles !mais cela ne se peut pas ! «—Mon Dieu si !tout autant. «—Eh bien !soit, va pour douze roubles le poud de miel ;mais faites bien attention :vous avez été près d’un an àle récolter, ce miel ;vous avez eu de la peine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches se sont envolées, elles sont mortes ;il afallu les nourrir tout l’hiver dans le cellier, tandis que des âmes mortes, ce ne sont pas choses de ce monde. Cela ne vous donne pas d’embarras: c’est le bon Dieu qui a tout fait pour qu’elles aient quitté ce monde, au grand dommage de votre maison. D’un côté, vous gagnez douze roubles avec b’en du mal ;dun autre coté, vous
334 NICOLAS GOGOL. ' empochez gratis, non pas douze roubles, mais quinze ;pas en argent, mais en assignations bleues. —Après cette vigoureuse argumentation, Tcbitchikof ne doutait pas que la vieille dame ne se rendît enfin. «—Mon Dieu! répondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n’entend rien aux affaires, que voulez-vous qu’elle vous dise?... Je crois qu’il vaut mieux que j’attende qu’il vienne d’autres marchands :alors, je verrai bien le prix que cela vaut. «—Allons-donc, la mère? est-ce que vous songez àce que vous dites? Qui diable voudrait vous acheter cela? Que voulez-vous qu’on en fasse? «—Mon Dieu! dans un ménage... des fois... tout peut servir, répondit madame Korobotchka ;puis elle s’arrêta bouche béante, le regardant d’un air effaré et cherchant à savoir ce qu’il avait en tête. «—Des morts dans un ménage !où diable allez-vous ? Cela vous sert peut-être àeffrayer les moineaux la nuit dans votre potager? «—Àh !sainte mère de Dieu !Quels vilains mots ditesvous là !s’écria la vieille dame en faisant le signe de la croix. «—Oui, voyons où voulez-vous les mettre?... Au reste, les os et les fosses, je vous les laisse; c’est un transfert sur papier seulement que je vous demande. Allons, hein? répondez-moi au moins, pour l’amour de Dieu «La vieille Korobotchka restait toute pensive, sans répondre. «—Voyons, àquoi pensez-vous, Nastasie Petrovna? «—Non, je ne crois pas que nous puissions nous arranger; j’aime mieux vous vendre du chanvre. «—Du chanvre lJe vous parle d’une affaire, et vous me chantez chanvre! Gardez voire chanvre pour quand nous parlerons chanvre. Lorsque je repasserai par ici, nous
NICOLAS GOGOL. 335 nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Nastasiê Petrovna K_Mon Dieu !une marchandise comme cela, cest si drôle, si singulier !... Ici Tchitehikof, arrivé aux dernières limites de sa patience, l’envoya àtous les diables, en jetant par terre la chaise qui était auprès de lui. La vieille avait une grande peur du diable. . <( Oh! ne parle pas de celui-là! Dieu soit avec lui. s! écria-t-elle en pâlissant. Il yatrois nuits que j’en ai rêvé, du maudit. C’est que le soir, après la prière, je m’étais amusée àme tirer les cartes. C’est un jugement de Dieu qui l’a envoyé. Ah! qu’il était laid! et des cornes plus longues que des cornes de bœuf! jem’étonne que vous n’en voyiez pas par douzaines! Moi, par pure charité chrétienne, je me dis :Voilà une pauvreveuve qui s’extermine àl'aire aller sa maison Que le diable la confonde et la pataflole !. . . ^^ (( ob !ne dis pas de mots comme cela !secria ta vieille dame en le regardant d’un air effrayé. «—lit l’on ne peut vous arracher un mot! En vente, vous êtes comme le chien (parlant par respect)..., oui, le ctiie ndu jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin et qui empêche les autres d’en manger. Moi, j'e voulais vous acheter vos produits, parce que j’ai des fourmdu o-euvernement... 'ce petft mensonge lui était venu tout àfait àImproviste et en passant; néanmoins le mot fit son effet. Foui ,iitu.es du gouvernement, cela fit dresser les oreilles de Naslasie Petrovna, et, d’une voix presque suppliante, elle Eh! pourquoi donc, petit père, te fâches-tu comme cc; a 9Si j’avais su que tu avais un si mauvais caractère, je ne t’aurais rien dit. Pourouoi te mettre en colere.
342 NICOLAS GOGOL. en Russie, où le grade (tc/iin) marque àchacun sa place dans la société. Je reprends les instructions que le gouverneur donne àses agents. «Vous allez planter des jalons dans l’enclos près au bottier comme si on allait yfaire des constructions. Des constructions, voyez-vous, il n’y arien qui témoigne plus de l’activité de l’administration. —Ah !mon Dieu, moi qui oublie qu’on ajeté dans l’enclos plus de quarante tombereaux d’ordures !La sale ville! —Et si l’inspecteur vous demandait :Est-on content ici? vous répondriez :Oui, monsieur, tout le monde est content. —Aceux qui auraient du mécontentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti... Ah! Seigneur, aie pitié de nous! Si tu fais que je me tire de ses griffes, je te donnerai un cierge comme personne ne t’en aencore donné. Je ferai payer trois pouds de cire àchacun de ces coquins de marchands !» Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quiétude de ces dignes fonctionnaires? L’auteur nous l’apprend au second acte, dans un assez long monologue d’un valet, moyen un peu maladroit et qui ne dénote pas une grande expérience de la scène. Le prétendu inspecteur général est un petit employé en congé, nommé Khlestakof, assez mauvais sujet, qui, ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de l’auberge où il est descendu. Déjà l’hôte ne veut plus lui faire crédit ;il lui refuse même àmanger, et le menace du gouverneur. Khlestakof aessayé de dîner en
NICOLAS GOGOL. 343 marchandant de l'esturgeon salé, dont il goûte un morceau dans chaque boutique; mais son vaste estomac ne s'arrange pas de ces palliatifs. Sa blague est vide, il n'a pas même la ressource de fumer pour tromper sa faim. Après s'être emporté contre le garçon, il le cajole, et finit par obtenir la soupe et le bouilli, qu’il dévore en pestant contre la province et regrettant Saint-Péters- bourg. Tout àcoup on lui annonce M. le gouverneur. Persuadé que l'hôte amis ses menaces àexécution, il s’imagine qu'on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit, et d’abord il commence ses plaintes : c< Khlestakof. —C’est une horreur de la part du maître de l’hôtel !Il me donne du bœuf dur comme une savate... De la soupe... le diable sait de quelle lavasse on l'a faite ! J’ai été obligé de la jeter par la fenêtre... 11 me fait mourir de faim... Son thé est fabuleux :il sent le poisson, non pas le thé. «Le gouverneur, très-timidement. —J’en suis désole, monsieur, le hœuf est cependant fort bon ici. Les bouchers sont gens de bien... Permettez-moi de vous proposer un autre logement. «Khlestakof. —Non pas, non pas !Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement :c’est la prison ; mais vous verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public... Vous n’oseriez pas... je me plaindrai. aLe gouverneur, àpart. —Hélas! il sait tout! Comme il est en colère !Ces maudits marchands lui auront tout dit.
344 .NICOLAS GOGOL. «Khlestakof, s’enhardissant. —Le ministre me connaît... Je n’irai pas!... Non, parbleu! vous ne me laites pas p'eur avec votre gouvernement. «Le gouverneur. —De grâce, monsieur, ne me perde; pas !J’ai une lemme et des enfants ! «Khlestakof. —Je m’en moque pas mal !Voyez la belle raison :parce qu’il aune femme et des enfants, il faut que j’aille en prison! «Le gouverneur. —Manque d’expérience de ma part, monsieur, voilà tout. Et la place rapporte si peu! Les appointements ne payent pas le thé et le sucre. Les profits, s’il yen a, vraies misères! de petits cadeaux pour la table, et une couple d’habits... Quant àla soi-disant femme de sous-officier qui faisait le commerce, et que j’aurais fait fouetter, c’est une calomnie !Devant Dieu, monsieur, c’est une calomnie! C’est une invention de mes ennemis, qui ne respirent que ma perte. «Khlestakof, étonné. —Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous-offi- cier. Je ne la connais pas, je ne me soucie pas de ses affaires; mais vous ne vous aviseriez pas apparemment de me faire fouetter, moi... hein?... Je payerai plus tard... quandj’aurai de l’argent. Maintenant je n’en ai pas ;je me trouve par hasard sans un kopek. «Le gouverneur. —Si vous aviez besoin dargent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur... Mon devoir est d’aider les voyageurs. «Khlestakof. —Vous auriez l’obligeance de m’en prêter?... je vous le rendrai tout de suite. 11 ne me faudrait que deux cents roubles pour payer l’hôtel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous renverrai aussitôt votre argent. «Le gouverneur, lui donnant des billets. —Mon Dieu, monsieur, je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir.
NICOLAS GOGOL. Voici deux cents roubles; ne prenez pas la peine de les compter. «Khlestakof. —Mille remerciements... Je vois que vous êtes un valant homme. Je m'en étais toujours douté. «Le gouverneur. -Loué soit Dieu! il prend l’argent. Nous allons être bien ensemble! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donné quatre cents. » Le gouverneur invite Khlestakof àvenir loger chez lui, et, en attendant qu'on transporte son bagage, àvisiter quelques établissements publics. Respectant lhncognito de l'inspecteur général, il affecte de ne le traiter que comme un étranger de distinction. Au troisième acte, nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur, dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosité l’hôte illustre qui leur est annoncé. Il arrive, escorté de tous les employés de la ville, après un dîner magnifique que vient de lui donner le directeur de l’hospice. Khlestakof, en pointe de vin, enchanté de l’accueil qu’on lui fait et qu'il attribue àsa bonne mine, fait l’aimable avec madame la gouvernante, et, pour achever d’éblouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu’on mène àPétersbourg et de la figure qu’il yfait. De hâblerie en hâblerie, s’échauffant par ses propres mensonges, il tranche de l’homme d’importance, et laisse entendre que rien ne se
346 NICOLAS GOGOL. fait au ministère qu'il n’ait donné son avis. Malgré quelques exagérations qui sentent un peu la parade italienne, cette scène est la plus franchement gaie de la comédie; elle rappelle pour la verve la fameuse scène duHenri I V de Shakspeare, où Falstaf raconte ses prouesses contre des voleurs habillés de Lougran, qui, dans l'enthousiasme du récib augmentent de nombre àchaque nouveau détail. (Un salon chez le gouverneur. KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA. femme du gouverneur, MA RIA ANTOXOVNA, sa fille, LES EMPLOYÉS.) «Le gouverneur. —Permettez-moi de vous présenter ma famille, ma femme et ma fille. «Khlestakof. —C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’avoir celui de vous voir dans votre famille. «Anna Andreievna. —C’en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguée. «Khlestakof. —Pardonnez-moi, madame, tout le bonheur est pour moi. «Anna. —Vous êtes trop aimable, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir. «Khlestakof. —C’est déjà assez de bonheur, madame, d’être debout auprès de vous... Mais ,puisque vous l’exigez... je m’asseois. C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’être assis auprès de vous. «Anna. —Pardonnez-moi, monsieur; je n’ai pas la vanité de croire... Je pense, monsieur, que, venant de quitter la capitale, cette petite excursion vous aparu bien... monotone.
NICOLAS GOGOL. 34 ? «Khlestakof, mêlant du français àson russe. —Monotone, c’est le mot. Voyez-vous, habitué àvivre dans le grand monde... et se trouver tout d’un coup sur une grande route... de sales auberges. . . de la grossièreté... de mauvaises laçons... Si l’on ne faisait pas de temps en temps des rencontres comme celle-ci... Oh !cela dédommage de tout. (Il prend des attitudes). et Anna. —En effet, comme ce doit être désagréable pour un homme comme vous! et Khlestakof. —Pardon, madame) rien de plus agréable que ce moment-ci. te Anna. —Oh !vous me faites trop d’honneur. Je ne le mérite pas. «Khlestakof. —Comment donc, madame, vous ne le méritez pas !Vous le méritez. te Anna. —Je vis dans la solitude de la campagne... .« Khlestakof.— Oui; maisla campagne ases collines, ses ruisseaux... C’est vrai qn’aprèstout, celanevaut pas Pétersbourg !Ah Pëtersbourg! C’est là qu’on vit !Vous croyez peutêtre que je suis tout bonnement expéditionnaire dans un bureau. Non, leehef de division est avec moi dans les meilleurs termes. Il me frappe sur l’épaule, et me dit :Allons, mon brave, dînes-tu avec moi? Je vais au bureau pour deux minutes seulement, pour dire :—Ça comme ça, et ça comme ça. 11 yaun employé pour les écritures, un pilier de bureau; avec sa plume, il écrit, tr, tr, tr... On voudrait bien me faire assesseur de-collége, oui; mais àquoi bon? Et le garçon de bureau est là sur l’escalier qui court après moi :Ab !Ivan Alexandrovitch, dit-il, permettez que je donne un coup de brosse àvos bottes. —Eb bien! messieurs, vous êtes debout? Asseyez-vous donc. «Le gouverneur. -—Nous sommes ànotre place ;nous connaissons notre rang. «Le directeur de l’hospice. — Nous devons rester debout.
348 NICOLAS GOGOL. «Le recteür. —Ne faites pas attention. Khlestakof. —Point d’étiquette, messieurs. Assejeî* vous ,je vous en prie, sans distinction de rangs... Moi, je fais tous mes efl'orts pour glisser partout sans qu’on rrs remarque. Mais que voulez-vous? Je ne sais comment cela se fait. Je ne puis être incognito nulle part. Partout où je vais, on dit :«Ah! dit-on, voilà Ivan Alexandrovitch. » Oui ,une fois ,figurez-vous qu’on m’a pris pour le commandant en chef. La sentinelle acrié aux armes, les soldats sont sortis du poste. L’ofneier ,qui était une de mes connaissances ,me dit après :«Tiens ,dit-il ,mon cher , nous t’avons pris pour le Commandant en chef. » «Akxa. —En vérité ! «Khlestakof. —Les petites actrices me connaissent comme le loup blanc... Je vois souvent les vaudevilles... et les gens de lettres. Je suis àtu et àtoi avec Pouchkine. Quelquefois je lui dis comme cela :«Eh bien !mon cher Pouchkine, qu’est-ce que nous faisons ?—Eh bien !qu’il me répond, euh. ..euh ...» —C’est un grand original ! «Axxa. —Ah! vous écrivez aussi. Comme ce doit être amusant d’être auteur !Probablement que vous travaillez aussi pour les journaux? «Khlestakof. —Mon Dieu, oui. 11 faut bien ymettre quelque chose. C’est moi qui ai fait le Mariage de Figaro , Robert le Diable, Norma... J’oublie les titres, ma foi... Oh! je ne fais cela qu’à l’occasion. Je ne voulais pas écrire, et puis les directeurs de théâtre viennent; ils me disent : «Voyons, mon cher, éerivez-nous donc quelque chose. » Je réfléchis un instant, et puis je dis :«Allons, voyons !» Je m’y mets pendant une soirée, et voilà la chose bâclée. J’ai ,comme cela, une facilité vraiment singulière. Tout ce qui aparu sous le nom du baron de Brambeus, la Frégate l’Espérance, le Télégraphe de Moscou... tout cela est de votre serviteur. .-
NICOLAS GOGOL. 349 «Anna. —Vraiment !Brambèus, c’est, vous? «Khlestakof. —Mon Dieu, oui. Je leur corrige leurs vers àtous. Smidrine me donne pour cela 40,000 roubles. «Anna. —Eh! dites-moi, est-ce que c’est de vous, lourii Miloslavski ? «Khlestakof. —Oui, c’est de moi. «Anna. —Je m’en étais bien doutée. «Maria Antonovna. —Mais, maman, il yasur le titre que c’est de M. Zagoskine. «Anna. —Eh! bien j’en étais sûre. La voilà qui veut encore disputer ! «Khlestakof. —Oui, c’est vrai, c’est de Zagoskine. Cest un autre lourii Miloslavski qui est de moi. KAnna.—C’est celui-là que j’ai lu. Comme c’est bien écrit! «Khlestakof. —Moi, je l’avoue, la littérature c’est mon élément. Ma maison est la première de Saint-Pétersbourg. On se dit :Voilà la maison d’Ivan Alexandrovitch. »Faitesmoi la grâce, messieurs, si vous venez àPétersbourg, je vous en prie, venez chez moi. Je donne aussi des bals. «Anna. —Je suis sûre que vos bals sont charmants et d’un goût exquis. «Khlestakof. —Oh !tout simples ;il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d’eau... —un melon d’eau, de six cents roubles. —On m’envoie la soupe dans une casserole, de Paris, par le chemin de fer. On lève le couvercle... une vapeur !il n’y arien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires étrangères, l’ambassa deur de France, l’ambassadeur d'Allemagne et moi, et là, alors, nous nous exterminons... on ne s’en fait pas une idée... on revient éreinté... On grimpe àson quatrième étage, on n’a que la force de dire àsa bonne ;Voyons, Muvrouchka, ma robe de chambre... Qu’est-ce que je dis donc?.., j’oubliais que je demeure au premier... J’ai un seoO
350 NICOLAS GOGOL. calier chez moi qui... C’est une curiosité de venir dans mon antichambre, quand je me lève. Des comtes, des princes sont là' às’étouffer... On dirait des bourdons... on nenlend que brr, brr, brr... Une fois le ministre... (Le gouverneur et les employés se lèvent avec effroi,) On me met sur mes paquets :Ason excellence... Une fois j’ai fait le ministère. C’est drôle: tenez le directeur s’en va; où est-il? On ne sait pas. Alors naturellement on se dit: Qui est-ce qui va faire la place? Il yavait là des généraux qui avaient bonne envie de s’y mettre ;mais on essaye, et puis on trouve que c’est difficile. On croit d’abord que c’est tout simple; et puis, quand on yest... le diable emporte! on ne sait comment s’v prendre. Alors on retomble sur moi. Voilà des courriers en mouvement, des courriers, des courriers... Figurez-vous trente-cinq mille courriers! Quelle situation, hein? —Ivan Alexandrovitch, venez donc faire aller le ministère. Moi, je vous l’avouerai, cela ne m’amusait guère. Je viens en robe de chambre... Je voulais refuser... et pins, j’ai craint que cela n’arrivât àl'empereur... et puis pour mes états de service... Eh bien !messieurs, leur dis-je, je prends la mission, je la prends, que je dis ,comme cela... seulement... avec moi qu’on marche droit, —qu'on ne m’échauffe pas les oreilles !ou bien Là-dessus ,je vais au ministère..'. C’était comme un tremblement de terre... Tout tremblait comme la feuille. (Le gouverneur et les employés tremblent dé peur. Khlestakof continue en s’échauffent.) Oh! ‘je ne plaisante pas... Je leur ai donné àtous un galop!... C’est que le conseil d’Élat apeur de moi... Pourquoi? C’est que je suis comme cela. (S’assoupissant par degrés.) jj ne ménage personne, moi. Je leur parle àtous... Je me connais; je me connais bien. Je suis toujours comme cela... je vais àla cour tous les jours .Demain peut-être, on me fera feldmar... (U chancelle et manque de tomber. Les employés le retiennent avec toutes les marques du plus grand respect.)
NICOLAS GOGOL. 35 i «Le gouverneur, tremblant de tous ses membres. —Vo... vo... vo... «Khlestakof. —Qifest-ee qu’il ya? aLe gouverneur. —Y’o... vo... vo... «Khlestakof. —Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ce galimatias ? «Le gouverneur. —Vo... vo... exce... votre excellence... vous plairait-il de reposer?... Il yadans votre chambre tout ce qu’il faut. «Khlestakof. —Quelle bêtise, reposer! Ah'! pardon. Oui, je suis prêta reposer... Je suis très-satisfait... satifait... Votre déjeuner, messieurs... Me voilà, me voilà... Fameux poisson !fameux poisson !(Il sort.) Cependant les fonctionnaires du district, après avoir délibéré entre eux, ont conclu que M. l’inspecteur général n’est pas homme àse laisser gagner par un dîner seulement. On lui députe le plus hardi de la bande pour lui offrir brutalement de l’argent. Grande terreur de cet envoyé, qui, s’il tombe par hasard sur un homme d’honneur, risque de faire le voyage de Sibérie. Il a préparé son offrande, il la tient, il avance la main, la retire, et ne sait comment en venir au fait. Le billet de banque tombe àterre ;Khlestakof le ramasse et demande poliment àl’emprunter. Touts’est passé, comme il semble, dans les formes. Arrivent lun après 1autre tous les fonctionnaires du district, en grand uniforme et pourvus de billets de banque. Encouragé par son
35S NICOLAS GOGOL. «Deuxième femme. —Il yabien quelque chose àyfaire. Ordonne qu’à cause de l’erreur, il me paye une indemnité ; je ne la refuserai pas, et un peu d’argent m’arrangerait fort au jour d’aujourd’hui. » Le cinquième acte contient la moralité de l’ouvrage. Khlestakof est parti. Le gouverneur, persuadé qu’il veut épouser sa fille, rêve déjà les cordons et les grades que son gendre ne peut manquer de lui procurer, lorsque le directeur de la poste, qui aouvert les lettres selon son habitude, lui en apporte une que Khlestakof écrit àun de ses amis, rédacteur d’un journal àPétersbourg. 11 raconte son aventure et se moque de ses dupes. La lettre est lue devant tous les fonctionnaires assemblées, et chacun ytrouve son paquet. C’est une imitation libre de la scène du billet dans le Misanthrope. Au milieu de l’ébahissement général entre un gendarme annonçant que le véritable inspecteur est arrivé et qu’il invite ces messieurs àse présenter devant lui. Aurontils àdonner de nouveaux billets de banque? seront-ils destitués et traités selon leurs mérites? L’auteur ne le it pas, et la toile tombe sur le tableau général de tous ces coquins volés et confondus. FIN.
TABLE. Carmen....: Arsène Guillot L’abbé Aubain — La Dame de pique. Les Bohémiens — Le Hussard Nicolas Gogol.... 1 107 193 221 27 301 309 CoKtîlL tVJ'. Cl S'cr. lie C.UÉTÏ
>* ' ,m sw
UNIVERSIDAD DE SEVILLA 600142776