Les lignes thématiques principales dans les préfaces des dictionnaires bilingues franco-espagnols (XVIe-XIXe siècles)
Abstract
Dans cet article, nous analysons les visées des textes préliminaires des dictionnaires français-espagnol et espagnol-français publiés avant le xxe siècle, ainsi que les principales lignes argumentaires déployées par les auteurs ou les éditeurs des dictionnaires. Nous proposons une répartition prenant en considération les sources, le dénigrement d’ouvrages similaires, la réputation de l’auteur, l’exhaustivité et la nouveauté du dictionnaire.
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Les lignes thématiques principales dans les préfaces des dictionnaires bilingues franco-espagnols (XVIe-XIXe siècles) Manuel BRUÑA CUEVAS Universidad de Sevilla Résumé : Dans cet article, nous analysons les visées des textes préliminaires des dictionnaires français-espagnol et espagnol-français publiés avant le xxe siècle, ainsi que les principales lignes argumentaires déployées par les auteurs ou les éditeurs des dictionnaires. Nous proposons une répartition prenant en considération les sources, le dénigrement d’ouvrages similaires, la réputation de l’auteur, l’exhaustivité et la nouveauté du dictionnaire. Introduction Depuis quelques décennies, l’intérêt pour l’histoire de la lexicographie bilingue franco-espagnole antérieure au XXe siècle s’est accru. Les chercheurs ont mené, dans un premier temps, des études essentiellement descriptives, susceptibles de brosser un état de l’art de la discipline (Niederehe, 1987 ; Verdonk, 1991; Carriscondo et alii, 2000 : 275-284; Bruña Cuevas, 2008). Par la suite, des analyses approfondies, portant sur les caractéristiques des différents dictionnaires, ont vu le jour (Pablo Núñez, 2010 ; Cazorla Vivas, 2014). Malgré les avancées de la recherche métalexicographique, on manque encore d’études présentant une vision générale des contenus des textes préliminaires des dictionnaires bilingues franco-espagnols. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne les monolingues du français ou de l’espagnol : pour ceux-ci, on dispose non seulement d’études d’ensemble sur leur histoire (Quemada, 1968; Bajo Pérez, 2000), mais de travaux centrés sur leur préface (Quemada 1997 pour celles du dictionnaire de l’Académie française, Alvar Ezquerra 1993 pour celles du dictionnaire de l’académie espagnole, Francœur 2001 pour celles des monolingues français en général). Récemment, Emanuele (2018) a consacré sa thèse au discours préfaciel des dictionnaires français-italien et italien-français. En l’absence d’une étude similaire sur le discours préfaciel des dictionnaires françaisespagnol et espagnol-français, nous allons présenter un premier aperçu de l’argumentaire développé dans les textes liminaires de répertoires publiés entre le XVIe et la fin du XIXe siècle ; en particulier, nous centrerons notre attention sur les préfaces, les avis des auteurs ou des éditeurs et les pages de titre.
Nombreux sont les thèmes récurrents dans les textes préliminaires de notre corpus, mais la plupart d’entre eux convergent vers un objectif commun : convaincre le lecteur que l’ouvrage qu’il a entre les mains est non seulement de bonne qualité, mais meilleur que les dictionnaires précédents. S’il est vrai que les deux premiers dictionnaires de notre série – Hornkens (1599) et Pallet (1604) – n’affichent pas de prétention à cet égard, en se bornant à présenter leurs propres atouts, Oudin, dès la deuxième édition (1616) de son Trésor, défend dans son « Advertissement » la qualité de son ouvrage face au Trésor trilingue de Vittori (1609). Par la suite, tout préfacier visera à établir que le dictionnaire présenté est plus complet, plus correct, plus moderne ou plus profitable que d’autres. Parler des thématiques de ces textes revient donc à analyser les divers arguments avancés pour atteindre ce but. Bien que souvent imbriqués les uns dans les autres, nous allons passer en revue, un par un, les plus fréquents d’entre eux. Sources réputées Les dictionnaires ont été composés à partir des sources lexicographiques les plus réputées. Les références à ces sources peuvent être génériques (Hornkens, 1599 ; Hamonière, 1820 ; Saint Hilaire, 1846-1847 ; Salvá, Guim et Noriega, 1856 ; Darba et Igon, 1896). Lorsqu’elles sont mentionnées, il s’agit surtout de sources lexicographiques monolingues, ce qui suggère que le nouveau dictionnaire n’est pas redevable aux dictionnaires bilingues préalablement publiés. Parmi ces monolingues, ce sont les dictionnaires des académies française et espagnole qui sont présentés le plus souvent comme sources, soit uniques (Séjournant, 1759 ; Gattel, 1790), soit avec d’autres sources monolingues (ou bilingues avec le latin). Sobrino, qui, dans la première édition de son ouvrage (1705), cite comme sources françaises les noms de Furetière, Tachard, Richelet, Danet et Ménage, y ajoute, dès l’édition de 1734, le dictionnaire de l’Académie. Par la suite, Herrero (1744) avoue être parti du Trévoux ; et Gattel déclare avoir mis à profit son dictionnaire monolingue pour la deuxième édition (1803) de son bilingue francoespagnol. Il est fait mention des ouvrages de Laveaux et de Boiste chez Trapani et Rosily (1826) et chez Fonseca (1840), tandis que, depuis sa troisième édition (1826), le dictionnaire de Núñez de Taboada mentionne comme source celui de Laveaux, remplacé par celui de Boiste à partir de la quatorzième réédition (1859). Les autres monolingues français présentés comme sources sont les grands dictionnaires encyclopédiques du XIXe siècle : ceux de Bescherelle (Blanc Saint-Hilaire, 1861 ; Fernández Cuesta, 1885), Littré (Corona Bustamante, 1882 ; Fernández Cuesta, 1885 ; Gildo, 1897) et Larousse (Gildo, 1897). En ce qui concerne les monolingues espagnols, ceux qui apparaissent en tant que sources de nos dictionnaires bilingues sont – sans compter celui de l’académie espagnole – ceux de
Covarrubias (Oudin, 1675 ; Sobrino, 1705), Salvá (Blanc Saint-Hilaire, 1861 ; Fernández Cuesta, 1885 ; Picatoste, 1886), Barcia (Gildo, 1897) et ceux de Gaspar et Roig et de Monlau (Fernández Cuesta, 1885). Bien moins fréquentes sont les mentions d’autres dictionnaires bilingues comme garantie de qualité. C’est une pratique propre surtout aux dictionnaires d’apprentissage, car ils aspirent à profiter de la célébrité de dictionnaires plus étendus, dont ils se présentent comme des versions abrégées. C’est le cas du dictionnaire de Seguin et Tenré (1823), qui se déclare débiteur de ceux de Gattel, Capmany et Núñez de Taboada ; ou de celui de Grimaud de Velaunde (1825), qui se base sur l’édition de 1823 du Taboada. En revanche, il est rare qu’un dictionnaire d’étendue moyenne cite comme source d’autres dictionnaires du même genre ; parmi eux, celui de Núñez de Taboada (1812), qui se place dans le sillage du Capmany, celui de Bergnes de las Casas (1840), dérivé du Taboada, ou celui de Fonseca (1840), qui cite les dictionnaires de Sobrino, Gattel, Núñez de Taboada et Trapani. L’ouvrage de Godoy (1795) est, à cet égard, un cas unique dans notre corpus. Le préfacier, présentant son ouvrage son ouvrage comme composé à partir des dictionnaires les plus célèbres, mentionne ceux de Pomey, Le Brun, Sobrino, Torre y Ocón, González de Mendoza, Séjournant, Antonini, Richelet, Trévoux et celui de l’Académie française, en les citant même dans un bon nombre de ses entrées comme garantie des équivalents proposés. Dénigrement des dictionnaires bilingues précédents Quand les textes préliminaires (y compris les pages de titre) font référence à des dictionnaires bilingues précis, ce n’est généralement que pour dénoncer leurs défauts, dont le nouvel ouvrage est bien sûr exempt. Parfois, il leur suffit de les taxer d’anciens pour les disqualifier ; c’est une façon d’inviter les clients potentiels du nouveau dictionnaire à l’acquérir, même s’ils disposent déjà des ouvrages visés. C’est ce qu’on trouve chez Maunory (1701) en ce qui concerne le dictionnaire d’Oudin, chez Séjournant (Oudin, Torre y Ocón), chez Gattel 1790 (Pallet, Oudin), chez Cormon 1800 (le Sobrino, même dans la version prétendument revue par F. Cormon), chez Núñez de Taboada 1812 (Oudin, Sobrino, Torre y Ocón, Séjournant et, à certains égards, Capmany) ou chez Salvá 1856 (Capmany, Trapani/Rosily). Lorsque les dictionnaires concurrents sont encore disponibles sur le marché ou tout simplement très connus, les critiques sont plus détaillées et souvent annoncées dès la page de titre. C’est le cas chez Herrero (1744), qui s’oppose aux dictionnaires de Torre y Ocón et de Sobrino ; chez Séjournant (1759) contre Sobrino ; chez Gattel (1790), qui dénigre encore une fois le dictionnaire Sobrino, même dans la version censément revue par F. Cormon. À leur tour, les éditeurs du Nouveau Sobrino (1791) de F. Cormon,
tout en déclarant leurs dettes envers les dictionnaires de Séjournant et de Gattel, attaquent le caractère volumineux de ce dernier. Capmany (1805) discrédite les dictionnaires de Séjournant et de F. Cormon, mais plus particulièrement ceux de Gattel et de B. Cormon, allant même jusqu’à mettre en regard dans une annexe plusieurs de ses articles avec ceux de ses concurrents. Pour sa part, Blanc Saint-Hilaire (1846-1847) se veut, à sa page de titre, plus complet que les dictionnaires de Núñez de Taboada et de Martínez López et Maurel. Les préfaciers peuvent aussi faire des commentaires négatifs sur tel ou tel ouvrage sans même daigner mentionner le nom de son auteur. Le cas le plus évident de ce procédé se trouve dans la préface de Guim pour le dictionnaire de Salvá, Guim et Noriega (1856), où il formule maintes attaques contre le dictionnaire de Domínguez en s’y référant en tant que « les dictionnaires publiés à Madrid », avec, en plus, une allusion voilée aux dictionnaires de Martínez López/Maurel et de Fonseca. Auparavant, le préfacier de l’édition de 1775 du Séjournant faisait péjorativement référence à un dictionnaire publié à vil prix, pour ne pas nommer de manière explicite soit celui de González de Mendoza, soit celui de F. Cormon ; et González de Mendoza (1761) attaquait les équivalences proposées par Sobrino sans mentionner son nom. Vers la fin du XIXe siècle, certains auteurs de dictionnaires de poche, tels que Picatoste (1886) ou Soler y Arqués (1893), se limiteront à rabaisser globalement leurs concurrents. Réputation de l’auteur L’une des garanties mises en avant par les auteurs tient souvent à leurs capacités de s’acquitter de leur tâche lexicographique. Capmany (1805) exprime l’idée qu’un dictionnaire français-espagnol devrait être fait par un parfait connaisseur de la langue espagnole, c’est-à- dire par un Espagnol, le sien étant donc forcément meilleur que les derniers dictionnaires parus, ceux de Séjournant, F. Cormon, Gattel et B. Cormon. De plus, il revendique le fait que les dictionnaires bilingues consultés par les Espagnols soient publiés en Espagne. Paradoxalement, le dictionnaire de Núñez de Tabaoada, le plus célèbre dans la première moitié du XIXe siècle, remplit la condition d’avoir été confié à un auteur espagnol, mais il a été publié à Paris ; toutefois – par ironie du sort –, ses éditeurs finiront par déclarer, lors de la troisième réédition (1826), que l’ouvrage a dû être entièrement revu parce que son auteur, quoique résidant en France, ne connaissait pas encore bien le français lorsqu’il l’a composé. Cela pourrait expliquer pourquoi certains dictionnaires de ce siècle présentent – explicitement ou non – comme garantie de leur qualité le fait d’être réalisés par plus d’un auteur : Trapani et Rosily (1826), une société de professeurs dans le cas du Domínguez (1845-46), Guim et Noriega pour le Salvá (1856), Darbas et Igon (révisé par Mareca, 1896), Baro et Lanquine
(1896). Le plus cohérent, vu le précédent du Taboada, est celui de Martínez López et Maurel (1839-40), qui revendique le mérite d’avoir été confié à deux auteurs, l’un espagnol et l’autre français. Pareillement, Fernández Cuesta (1887) remercie de leur collaboration Graells, étymologiste espagnol, et Brunswick, littérateur français. En fait, même avant Capmany, nos auteurs français de dictionnaires bilingues franco-espagnols avaient déjà ressenti le besoin de rassurer leur public quant à la correction de leur espagnol. Pallet (1604) et B. Cormon (1800) le font en indiquant dans leur préface la participation d’un collaborateur espagnol dans la composition de leur dictionnaire ; et dans dans l’« Avis du Libraire » du Séjournant (1775), ainsi que dans le « Discours préliminaire » de Gattel (1790), on signale la participation d’un Espagnol dans la révision des épreuves. D’autres auteurs insistent sur leurs voyages en Espagne (Oudin, 1616 ; Maunory, 1701) ou sur le long séjour qu’ils y ont fait (Hornkens, 1599 ; Séjournant, 1759 ; B. Cormon, 1800). C’est là aussi une façon de parer à l’accusation d’employer un espagnol « de cabinet », à laquelle a dû faire face Oudin et que B. Cormon (1803) lancera encore contre Gattel. Évidemment, certains de ces auteurs « de cabinet » sauront mettre en avant leurs capacités lexicographiques en faisant appel à d’autres genres d’arguments. C’est surtout le cas au XIXe siècle : Fonseca (1840) s’estime un bon traducteur et un grand connaisseur des meilleurs écrivains espagnols ; quant aux auteurs des dictionnaires d’apprentissage, ils se présentent, dès la page de titre, en tant que professeurs du secondaire (Soler y Arqués, 1893 ; Mareca, 1896 ; Baro et Lanquine, 1896). Le fait que le dictionnaire (Martínez López et Maurel, 1844) ou un autre ouvrage de l’auteur (Soler y Arqués, 1893) ait été distingué par le Conseil de l’Instruction publique constituera aussi un argument de poids. Exhaustivité du dictionnaire Tous les propos précédents conduisent à l’argument décisif : chaque dictionnaire se présente comme le plus complet, le plus correct et le plus clair, avec l’orthographe autorisée, des marques d’usage abondantes et des annexes. Parmi tous ces aspects, c’est sur le nombre de lemmes et d’acceptions que les préfaciers insistent davantage, surtout lorsqu’il s’agit d’une réédition. Depuis que la deuxième édition (1616) du Trésor a été présentée par Oudin comme supérieure à la première, la plupart des ouvrages réédités l’ont été de même : les parutions suivantes de l’Oudin, celle de 1637 du Trésor de Vittori, celles du Sobrino proprement dit, la seconde édition des dictionnaires de Gattel (1803) et de Cormon (1803), la deuxième (1853- 1854) du Domínguez... Curieusement, dans cette course à l’amélioration des éditions précédentes, on n’hésite pas parfois à les déprécier ; les éditeurs
de la troisième parution (1826) du Taboada déclarent ainsi que la vente rapide des exemplaires de la première (1812) n’avait pas permis à l’auteur d’incorporer toutes les modifications qu’il avait prévues pour la deuxième (1820), d’où les équivalences inexactes et les définitions maladroites de la réédition de 1820, enfin corrigées dans la troisième. Pour sa part, l’éditeur du Gildo, révisé par Gutiérrez Brito (1897), le présente comme utile pour le milieu scolaire et pour la communication ordinaire grâce au fait que la nouvelle rédaction de l’ouvrage a permis d’enrichir la liste des entrées. Le but de ce genre de discours n’était pas seulement de présenter l’ouvrage réédité comme étant le meilleur pour les acheteurs potentiels, mais également de convaincre les usagers déjà fidélisés d’acheter la nouvelle édition. Souvent, dans ce type de discours, l’argumentation qui prime est le nombre d’entrées enregistrées ; on annonce l’ajout de milliers de mots et d’acceptions à la nouvelle version : 18 ou 20 feuillets de plus dans la troisième édition (1621) du dictionnaire d’Oudin, 40 dans la deuxième (1721) du Sobrino, 10 500 mots dans la deuxième (1803) de Gattel, 8 000 mots, acceptions et expressions dans la deuxième (1853) du Domínguez. On peut aussi avoir recours à cette preuve numérique afin de montrer l’exhaustivité d’un dictionnaire par rapport à ses concurrents. Gattel (1790) affirme que le sien répertorie 6 000 mots de plus que ceux de Séjournant et F. Cormon ; B. Cormon (1800) porte ce chiffre à 9 500, dont 4 500 absents chez Gattel ; Capmany (1805) dit avoir ajouté aux ouvrages précédents 30 000 articles nouveaux et le triple d’acceptions ; selon le préfacier du Taboada (1812), 60 000 articles de plus figurent dans la partie espagnolfrançais et 37 000 dans la partie français-espagnol par rapport aux dictionnaires de Gattel et de B. Cormon ; une augmentation de 10 000 mots et de 10 000 acceptions est signalée dans le dictionnaire de Martínez López et Maurel (1839-1840) et dans celui édité par Bergnes de las Casas (1840- 1841) ; 20 000 mots de spécialité dans celui de Gildo (1858). Cette inflation de chiffres conduit parfois à des discours qui frisent l’irréel. Lors de la troisième édition (1826) du Taboada, ses éditeurs affirment y avoir introduit tellement d’augmentations qu’ils se sentent obligés de soutenir que celles-ci n’ont pourtant pas changé le volume de l’ouvrage grâce au grand nombre de corrections appliquées sur les versions antérieures. D’autres en viennent à montrer leur ennui pour ce genre de discours ; c’est le cas de Nodier dans sa préface pour le dictionnaire de Trapani et Rosily (1826). De même, les éditeurs de la quatorzième réédition (1859) du Taboada déclarent, en faisant certainement allusion au dictionnaire de Martínez López et Maurel, qu’ils laissent à d’autres le souci d’annoncer des milliers de mots nouveaux, car ces augmentations ne sont jamais fiables.
Nouveauté du dictionnaire Certains dictionnaires peuvent se présenter comme plus conformes aux avancées de leur temps. C’est notamment le cas des ouvrages en petit format, dont les textes préliminaires insistent, plutôt que sur leur richesse lexicale, sur leur maniabilité et sur leur utilité soit pour les voyageurs 1 , soit pour un public scolaire 2 . Dans l’« Avertissement » du dictionnaire de Grimaud de Velaunde (1825), par exemple, on annonce que le dictionnaire contient tous les mots du Taboada sauf les termes de spécialités ; et le préfacier du Salvá de poche (1856) met en relief le fait que beaucoup de dictionnaires abrégés comprennent un pourcentage élevé de mots techniques au détriment des mots courants. À l’inverse, dans les dictionnaires à visée encyclopédique, les lexicographes insistent sur leur richesse en termes anciens et modernes, usuels et argotiques et, notamment, en termes techniques et scientifiques. L’intérêt pour les mots des arts et des sciences apparaît dans notre corpus comme conséquence de l’esprit des Lumières propre au XVIIIe siècle, renforcé par les progrès techniques et scientifiques du siècle suivant. Par ailleurs, l’influence exercée sur nos dictionnaires par les progrès de la linguistique diachronique au cours de la seconde moitié du XIXe se reflète aussi sur leurs discours préfaciels. Les lexicographes, en suivant le chemin frayé par les auteurs de dictionnaires unilingues (Pruvost 2002 : 50-58), commenceront à tenir un discours de prise en compte des méthodes de la linguistique historico-philologique comme garantie de leur qualité et de leur modernité. Il en est ainsi chez Corona Bustamante (1882) et Fernandez Cuesta (1885), notamment en ce qui concerne l’étymologie. Cette tendance finira par gagner même certains dictionnaires d’apprentissage : Soler y Arqués (1893) annonce dès sa page de titre l’incorporation des étymologies indiscutables et Vilar y García (1894) fonde la composition de son vocabulaire sur l’assimilation, par les lycéens, de certaines notions de phonétique historique et de lexicologie. D’où la réaction prévisible de la part d’autres auteurs de dictionnaires d’apprentissage, tel Mareca, préfacier du dictionnaire de Darbas et Igon (1896), qui condamne l’inclusion des étymologies dans tous les genres d’ouvrages lexicographiques. Conclusions En plus des propos précédents, certains textes préliminaires incluent des arguments quelque peu différents, ayant pour but de pousser l’usager 1 B. Cormon (1800) et tous les vocabulaires thématiques des guides de voyage du XIXe siècle, dont les précédents sont les vocabulaires polyglottes des siècles précédents ou, dans notre corpus, l’ouvrage de Maunory (1701). 2 Parmi d’autres, Grimaud de Velaunde (1825), Trapani (1838), Martínez López et Maurel (1839-40), Vilar y García (1894) ou Baro et Lanquine (1896), avec le curieux précédent de la première partie du dictionnaire de González de Mendoza (1761).
potentiel à l’achat : l’utilité des dictionnaires bilingues, l’importance de l’apprentissage des langues étrangères pour le commerce (Bruña Cuevas, 2015), les voyages, etc. Ces stratégies évoluent souvent au fil des événements historiques ou des modes : fin d’une guerre, alliance matrimoniale, nouvelle dynastie, intensification du commerce, universalité du français, beauté de l’espagnol. Il est bien paradoxal que, dans un corpus de dictionnaires bilingues francoespagnols, il y ait des propos nationalistes. Or, à partir de la préface de Capmany (1805), dont le but, comme celui de l’ouvrage tout entier, est, selon l’auteur lui-même, de prouver la richesse lexicale de l’espagnol par rapport au français, certains de nos textes prennent la défense de l’une de nos deux langues face à l’autre, soit celle de l’espagnol (Núñez de Tabaoda, 1812 ; Salvá, 1856 ; Corona Bustamante, 1882 ; Fernández Cuesta, 1885), soit celle du français (Trapani et Rosily, 1826 ; Núñez de Taboada, 1826 ; avec le précédent de Godoy 1795, explicable par les retombées de la Révolution française). Cet autre genre d’argumentaire mériterait des commentaires plus étendus. Nous espérons y consacrer prochainement une nouvelle étude. Bibliographie Dictionnaires BARO, B., J. LANQUINE. 1896. Les Mots espagnols. Paris : Hachette. BERGNES DE LAS CASAS, A. (impr.). 1840-41. Nuevo diccionario fr.- esp. y esp.-fr. Barcelone : Bergnes. BLANC SAINT-HILAIRE, M.-J. 1846-47. Nouveau Dictionnaire fr.-esp. Paris : Saint-Hilaire Blanc. BLANC SAINT-HILAIRE, M.-J. 1861. Novísimo diccionario fr.-esp. y esp.-fr. Madrid : Gaspar y Roig. CAPMANY, A. de. 1805. Nuevo diccionario fr.-esp. Madrid : Sancha. CORMON, F. 1769. Nouveau Dictionnaire de Sobrino. Anvers : De Tournes. CORMON, B. 1800. Dictionnaire portatif [...], esp.-fr. et fr.-esp. Lyon : Cormon, Blanc, Reymann. CORONA BUSTAMANTE, F. 1882. Diccionario fr.-esp. Paris : Hachette. DARBAS, J., J. U. IGON. 1896. Nouveau Dictionnaire esp.-fr. y fr.-esp. Toulouse : Privat.
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