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Histoires de vie en formation, récits de témoignage et recherche biographique. Perspectives latino-américaines

González Monteagudo, José; González Calderón, Julia

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1 Histoires de vie en formation, récits de témoignage et recherche biographique. Perspectives latino-américaines. Jose Gonzalez-Monteagudo. Université de Séville, Espagne. Julia González-Calderón. Université de Séville, Espagne. (Chapitre publié en J. González-Monteagudo (Ed.) Les Histoires de vie en Amérique latine. Entre formation, mémoire historique et témoignage. Paris: L'Harmattan, 11-44 ISBN: 978-2343-01994-9 Introduction et contexte de cet ouvrage. Ce livre a été possible grâce aux efforts et la passion d'un groupe de collègues latinoaméricains, qui ont accepté l'invitation reçue afin de produire un ouvrage qui donne un regard pluriel, engagé et actuel de la recherche biographique, l'histoire orale, les histoires de vie en formation et les récits de témoignage en langue espagnole en Amérique Latine. Ce chapitre présente un bref panorama de ces sujets dans les pays latino-américains hispanophones, qui, pour plus de commodité, nous appellerons simplement «Amérique Latine». Ce livre prolonge et complète le projet commencé avec l'édition d'un ouvrage consacré aux histoires de vie en Espagne (Gonzalez-Monteagudo, 2011), ouvrage proposé et voulu par Gaston Pineau, universitaire transdisciplinaire, humaniste inspirateur et acteur social engagé, à qui les auteurs de ce livre sont très reconnaissants. Avec ce livre on complète un rêve -modeste, mais rêve après toutde Gaston Pineau, consistant à fournir au public francophone de la collection « Histoires de Vie » de L'Harmattan trois livres complémentaires, en dehors du champ francophone: un sur Brésil et des contributions en portugais, un autre sur l'Espagne et un autre sur les pays latino-américains hispanophones. Pineau a eu un rôle fondamental dans ce livre sur le contexte latino-américain. En commençant ce chapitre d'introduction, nous remercions Pineau son enthousiasme militant, sa passion pour l'éducation, son courage, sa capacité de dialogue, son ouverture interculturelle, sa curiosité épistémologique et son soutien inconditionnel. Nous tenons aussi à remercier l'éditeur L'Harmattan, dont les propriétaires et les gestionnaires continuent à avoir une sensibilité sociale rare à l'époque actuelle. Comme éditeur de ces deux livres, et ici parle Jose GonzalezMonteagudo individuellement, je me sens chanceux d'avoir eu le privilège de travailler avec des collègues et des auteurs, espagnol et latino-américains, d'un grand niveau intellectuel et professionnel. Toutes et tous ont travaillé généreusement à la réalisation de ces deux projets. Je remercie également la préface écrite pour ce livre par Fernando Iwasaki, écrivain d'origine péruvien habitant à Sevilla (Espagne) depuis des décennies. Le livre présente des contributions en provenance d'Argentine (Leonor Arfuch, Laura Benadiba et Daniel Hugo Suarez), le Chili (Marcela Cornejo), Colombie (Miguel Alberto González González et Gabriel Jaime Murillo Arango) et le Mexique (Maria Teresa González Uribe et Rosa María Torres Hernández), pays où on concentre la plupart de la productivité écrite sur les histoires de vie ainsi que le plus grand nombre de programmes et d'expériences dans le domaine biographique. Les auteurs sélectionnés 2 ont une trajectoire établie dans le champ biographique et ils font parties des réseaux biographiques nationaux et internationaux. Comme toute sélection, la liste ci-dessus ne peut pas faire justice à de nombreux collègues travaillant dans le domaine biographique qui n’ont pas pu être inclus comme auteurs dans cet ouvrage. Toutefois, la liste bibliographique qui clôt ce chapitre comprend plus de 160 références spécifiques publiées en espagnol. Cette liste vise à offrir aux lecteurs francophones des pistes sur les auteurs latino-américains qui ont produit des contributions significatives dans le domaine des histoires de vie. Ensuite, nous présentons le contenu des chapitres de ce livre. Dans un deuxième temps nous offrons un état des lieux synthétique sur les histoires de vie en Amérique Latine, basé sur la liste bibliographique avec laquelle conclu notre chapitre. Les contributions de cet ouvrage. Le texte de Leonor Arfuch (Buenos Aires, Argentine) expose certaines caractéristiques de la recherche biographique dans les sciences sociales, avec une attention particulière au domaine éducatif. Cette contribution prend comme point de départ un questionnement sur la langue et le sujet, depuis la perspective du constructivisme et de l’interprétativisme. Arfuch également discute sur les identités narratives et l'espace biographique, thématique a laquelle elle une monographie très citée (Arfuch, 2002). Cette contribution témoigne de l'importance de la théorisation dans le domaine biographique ainsi que les liens du biographique avec le tournant narrative et linguistique des sciences sociales dans les dernières décennies du XXème siècle. Gabriel J. Murillo (Medellin, Colombie) consacre son chapitre aux témoignages et histoires de vie dans le domaine spécifique de l'éducation de la mémoire en Colombie. Murillo aborde les politiques de la mémoire dans le contexte d'une société traversée par la violence et les conflits. L'auteur débâte le rôle du témoignage et de l'histoire comme des éléments favorisant le travail sur la mémoire et ses implications politiques et éducatives. Une caractéristique intéressante de cette contribution consiste dans l'approche globale, en incluant des références sur le rôle de la littérature et des arts visuels en tant qu’espaces de construction de la mémoire sociale et collective. Rosa Maria Torres (Mexico DF, Mexique) commence son chapitre en discutant le développement de l'approche biographique au Mexique et en commentant les contributions classiques de Lewis, Aceves et Balan. L'objectif principal du texte est consacré aux travaux récents sur les récits auto/biographiques des enseignants au Mexique. Les contributions révisées fournissent des informations sur l'utilisation de méthodes biographiques dans la formation des enseignants et autour de la recherche sur les enseignants des différentes étapes de l’éducation, y compris les enseignants des universités. Une partie de ces travaux a été basé sur la notion sociologique « trajectoires » académiques. L'histoire orale a connu un développement impressionnant en Amérique Latine tout au long des vingt dernières années. Le travail de Laura Benadiba (Buenos Aires, Argentine) est centré précisément dans le domaine de l'histoire orale, mais depuis une perspective engagée, à partir de l’accompagnement des adolescents du secondaire impliqués dans leur initiation à cette discipline et au travail du terrain. Benadiba situe sa discussion par rapport à évolution historique et sociale récente de l'Argentine, avec le passage de la dictature à la démocratie. L'auteur met en évidence les contributions des 3 méthodes de l'histoire orale pour favoriser l'innovation dans l'enseignement secondaire. Elle décrit également l'importance des projets de coopération internationale dans le domaine de l'histoire orale, en offrant l'exemple du projet ARCA, réalisée entre l'Argentine et la Catalogne (Espagne). Marcela Cornejo (Santiago, Chili) explore la question de l'exil chilien en Europe, d'un point de vue à la fois historique et psychosocial, en se basant sur des théories et méthodologies des approches francophones « Histoires de vie en formation ». Le travail de terrain est composé par des écrits autobiographiques produits par des exilés chiliens de différentes générations résidant en Belgique. Entre rupture et continuité, entre limites et possibilités, entre envie de retour au Chili et adaptation au pays d'accueil, l'analyse de ces récits nous éclaire sur les sujets de la reconnaissance, l'historicité, la transmission et l'identité. María T. González Uribe (Mexico D. F., Mexique) a travaillé pendant les 15 dernières années avec des étudiants universitaires en employant des ateliers expérientiels basés sur les histoires de vie. Elle a aussi utilisé des approches dérivées des études du genre, de la psychologie culturelle, de la recherche-action participative et du constructivisme social. Sa contribution se concentre sur les récits des personnes âgées, collectés à partir d'entretiens biographiques. Le cas de Consuelo nous introduit dans l'histoire mexicaine contemporaine à partir d'une perspective ‘micro’, en explorant l'inégalité économique, la ruralité, la transmission intergénérationnelle et la socialisation inégale des sexes. Cette contribution offre une perspective culturelle et éducative intéressante sur les femmes mexicaines contemporaines à partir d'un regard biographique et historique. La contribution de Daniel H. Suárez (Buenos Aires, Argentine) met l'accent sur la formation biographique, avec un intérêt particulier vers les enseignants et la documentation narrative des expériences éducatives. Suárez examine les usages pédagogiques du biographique, en soulignant le contexte spécifique de l'Amérique Latine. Ensuite il propose une modélisation de la formation-recherche-action, axé sur la narration de l'expérience éducative des enseignants, développée en collaboration avec des chercheurs universitaires. Ce modèle favorise l'écriture, la lecture et la discussion entre les enseignants, tout en favorisant la participation et la mise en place de groupes d’enseignants-narrateurs. Cette stratégie de travail comporte des étapes successives de production, sélection, réécriture, publication et diffusion de récits sur le vécu personnel et professionnel. Suarez commente les implications politiques, institutionnelles et pédagogiques de cette approche. Miguel A. González González (Manizales, Colombie) examine, dans le dernier chapitre, les craintes des enseignants universitaires colombiens, recueillies à partir d’un travail du terrain basé sur des «didactobiographies». Cette contribution s'inscrit dans le cadre de la question suivante, posée à des enseignants et chercheurs universitaires: «Quelles sont les peurs qui font partie de l'histoire de votre vie?". Cette contribution présente un commentaire des récits écrits et elle identifie 45 exemples de craintes. Entre imagination et angoisse, les peurs sont un puissant analyseur des trajectoires des enseignants et des contextes institutionnels et sociaux de la Colombie actuelle et récente. 4 Panorama sur les histoires de vie en Amérique Latine. L'Amérique Latine occupe une importante position sur la scène internationale à la suite d'un fort développement économique, social et culturel des dernières décennies, dans le contexte d’un monde globalisé et inégal. Actuellement, l'Amérique Latine a un rôle évident dans les affaires internationales tout en essayant de créer des structures régionales de coopération supranationales. Ce processus reste problématique, comme le montre la question des divergences politiques qui séparent les pays qui ont adopté ce que nous pouvons appeler le radicalisme «bolivarienne» des Etats suivant d’une manière plus consensuelle leur intégration dans le modèle économique néolibéral. En termes de créativité culturelle, artistique et littéraire de l'Amérique Latine a atteint une plus grande reconnaissance et une visibilité internationale. Les acteurs culturels progressistes en Amérique Latine aujourd'hui sont en contribuant au projet de décolonisation initié par les grands libérateurs américains et continué par des groupes sociaux, des intellectuels, des écrivains et des artistes du XXème siècle. À notre avis, ce projet a encore un sens actuellement, comme une alternative au langage euro-centrique de la «découverte» de l'Amérique et aux valeurs promus per le néocolonialisme économique, politique et culturel. Il y a déjà trois décennies, Nassif (1981) critiqua les idéologies culturelles et pédagogiques autoritaires en Amérique Latine basées sur le ‘pérennialisme civilisateur occidental et sur les traditions européennes: le classicisme grecque, le modèle juridique romain et la morale chrétienne. La transition des dictatures aux régimes démocratiques et le développement économique récente ont favorisé - malgré les inégalités et la violencele pluralisme culturelle, la liberté d'expression, l'augmentation du niveau d'éducation de la population et le développement d'un débat social plus intense. Précédents. Il faut souligner que la perspective colonialiste et de la euro-centrique a insisté sur le fait que les récits et les histoires commencent avec l'arrivée des Européens en Amérique, en ignorant les traditions orales et littéraires des peuples autochtones d'Amérique. Bien que n'étant pas l'objet de cet ouvrage, le champ des cultures orales et des récits indiens a été revendiqué et recherché au cours du XXème siècle. La disparition progressive des cultures indigènes est à l'origine d'une perte dramatique et irréversible de la diversité linguistique, narratif et littéraire, dimension importante du patrimoine culturel immatériel. Le roman Los pasos perdidos (« Les Pas Perdus »), de l'écrivain cubain Alejo Carpentier (2004), revendique justement un retour mythique aux origines, à travers d’un voyage initiatique par la jungle américaine, à la recherche, dans ce cas, des instruments musicaux indigènes. Le voyage entrepris par le protagoniste devient une métaphore du rencontre avec les cultures écologiques et sages des peuples autochtones, en affirmant, par conséquent, la validité des modes de vie indigènes. D'un point de vue scientifique, le travail de Lienhard (1991) offre, depuis la perspective indigène, une contribution impressionnante sur le thème de l'écriture et des conflits socio-ethniques tut au long de cinq siècles. Après l'arrivée en Amérique de Christophe Colombus, un nouveau genre de témoignage commence, fait à la fois de récit des expériences personnelles, de chronique historique et de témoignage ethnographique. Le "Journal" de Columbus et les écrits de Bartolomé de las Casas font partie de ce riche héritage. Dans une époque plus récente, les textes de José Martí et Eugenio María de Hostos contiennent aussi une importante dimension narrative et de témoignage, qui se 5 prolonge dans le XXème siècle dans les œuvres de Miguel Barnet, Oscar Lewis, Miguel Leon-Portilla, Ricardo Pozas et autres (Todorov, 1991; Tineo, 2012; Barnet, 1965 et 1970 ; León Portilla 1959 ; Lewis, 1971, 1972 et 1981; Pozas, 1952). D’autre part, l'oralité est une dimension incontournable du biographique, particulièrement pertinente dans des contextes où l'écriture a toujours été un patrimoine des classes moyennes et supérieures (Vich et Zabala, 2004). La question indigène continue d'inspirer un débat intense, entre revendications identitaires et postures de modernisation. Dans un de nos récents travaux (Gonzalez-Monteagudo et González-Calderón, 2012), nous avons analysé ce débat, en prenant comme point de départ le commentaire du roman de Vargas Llosa Lituma en los Andes. Bien que nous ne partageons pas entièrement la solution de Vargas Llosa –basé dans la thèse de la modernisation des cultures autochtones-, ce roman réussit à poser les grands dilemmes auxquels sont confrontés les peuples traditionnels de l'Amérique Latine dans un monde globalisé et interdépendant. Dans la dernière décennie, certaines études ont été publiées montrant la maturité de la pensée latino-américaine dans le domaine biographique-narrative. Nous soulignons les livres d’Arfuch (2002, 2005 et 2013), García Salord (2000), Jelin (2001), Jelin et Kaufman (2006) et Sarlo (2000 et 2005). Les dates de publication de ces ouvrages reflètent l'intérêt croissant vers les histoires de vie et la mémoire historique depuis le commencement du XXIème siècle. En ce qui concerne Leonor Arfuch, il est intéressant l’entretien récent publié par Sarasa (2012). Finalement il faut mentionner la synthèse de Bolívar et Domingo (2006) sur la recherche biographique et narrative en Amérique Latine, qui contient des commentaires intéressants sur l'évolution de cette tendance dans plusieurs pays. La mémoire historique, les victimes et la violence. Perspectives biographiques dans le domaine social et citoyen. Une partie des pays de l’Amérique Latine a vécu sous des régimes dictatoriaux dans certaines périodes de la seconde moitié du XXème siècle. En outre, la violence, avec ou sans dictature, a été, et reste à être, une partie importante de l'Amérique Latine. Comme on le souligne dans plusieurs chapitres de notre livre, ces questions ont influencé la politique, l'économie et la vie quotidienne des citoyens, qui ont été privés arbitrairement de leurs droits, de leur liberté et même de la vie. Dans ce contexte, la mémoire historique et la mémoire collective ont émergé comme un sujet à la fois dramatique et nécessaire (Dutrenit et Varela, 2006; Jimeno, 2011; Vampa, 2007). Dans les chapitres écrits par Murillo Arango et Benadiba, qui se concentrent sur les cas colombien et argentin, on trouvera une discussion plus profonde sur le sujet de la mémoire historique et les grands débats qui suscite. Le livre de Stern (2010) a étudié en détail le problème de la mémoire au Chili pendant la période démocratique, après la dictature du général Pinochet. Les soi-disant «Commission de la Vérité», instituées dans différents pays latino-américains, ont fait un diagnostic précis de la violence et elles ont été un élément important de la réparation aux victimes, à côté d'autres mesures politiques et juridiques (Fuentes Becerra et Cote Barco, 2004). Certaines publications donnent un aperçu sur les Commissions de la vérité dans certains pays tels que le Pérou (De Rivera, 2003) et Guatemala (ECAPGAL, 2008). Il y a eu aussi des études qui ont comparé le problème de la mémoire historique en Amérique Latine avec le cas espagnol (Velez Jimenez, 2010). Les dictatures, les conflits armés et les différentes formes de violence ont provoqué à la 6 situation sociales dramatique, qui se manifeste dans des domaines spécifiques tels que l'exil (Cornejo, 2008) et l'exhumation des corps des victimes (Navarro García, 2010), pour ne citer que deux problèmes qui ont vécu la majorité des pays d'Amérique Latine. La mémoire historique est liée au problème des identités des pays, des régions et des groupes spécifiques, thèmes explorés dans les travaux de Herrera et al. (2005), Riaño (2006) et Pollack (2006). Voici quelques travaux liés à l'Uruguay, l'Argentine et la Colombie, comme des cas représentatifs dans le récent débat sur la violence, la mémoire et les victimes. En Uruguay, les livres Las cartas que no llegaron [Les lettres qui n’arrivèrent pas] (Rosencof, 2005) et Memorias del calabozo [Mémoires de la cellule] (Fernández Huidobro et Rosencof, 2005) ont eu une influence considérable sur le débat autour des victimes de la dictature. Sur l'expérience et l’écriture de Rosencof il est important de lire le récent texte de Forné (2010), axé sur la matérialité de la mémoire. En Argentine, le rapport Nunca más (« Jamais plus »), publié par la CONADEP (1991), a été un élément thérapeutique dans une société déchirée par la violence des militaires putschistes. Au cours des dernières années il y a eu un flot de travaux sur la mémoire et les victimes en Argentine. Parmi les contributions les plus connues et commentées figurent les textes de Lorenzano (2001) et Calveiro (2002, 2003, 2006). Parmi les questions abordées récemment il faut mentionner le sort des enfants des victimes du terrorisme d'état (Cueto Rúa, 2010) et le langage de la mémoire depuis le point de vue de l'armée argentine (Badaró, 2010). Le cas de la Colombie est particulièrement pertinent à l'heure actuelle en raison des pourparlers de paix qui se déroulent tout au long de 2013, à La Havane (Cuba), entre les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement du président Juan Manuel Santos. Le « Groupe de Mémoire Historique » (GMH), initialement rattaché à la Commission Nationale de Réparation et Réconciliation (CNRR), puis à la Commission Nationale de la Mémoire Historique (CNMH), a développé un travail impressionnant de recherche, documentation, diffusion et visibilisation sur la violence, les conflits armés, la mémoire, l'amnistie, l'oubli, l'impunité et l'injustice. Le récent rapport (GMH, 2013) de ce groupe, construit à partir du travail effectué dans 24 publications antérieures, parcourt, à partir de 1958, l'histoire et la situation actuelle de la violence en Colombie. Le rapport indique qu’entre 1958 et 2008, environ 220.000 personnes ont trouvé la mort en Colombie à la suite des conflits armés et de la violence. Les propositions pour le travail éducatif et social autour de la mémoire et les récits des conflits et de la reconstruction de la mémoire historique (NCRR, 2009a et 2009b) constituent des documents incontournables pour les groupes et les acteurs qui s'intéressent à cette question, en Amérique Latine et au-delà de cette zone géographique. Dans la même veine, il faut mentionner le travail de Franco, Nieto et Rincón (2010), qui ont publié un livre sur des outils et des méthodologies pour raconter le conflit et promouvoir la réconciliation. Nous devons insister sur le rôle dynamique joué par l'historien et spécialiste de la violence ("violentólogo" en Colombie, un mot très fréquent dans les débats publiques de ce pays) Gonzalo Sánchez Gómez, coordinateur du Groupe de Mémoire Historique (Sánchez Gómez, 2003 et 2008; Cristancho, 2011). Parmi la production récente sur la mémoire historique en Colombie, il faut souligner les études des récits de la jeunesse (Botero 2011, Botero, Pinilla et Lugo, 2011), le témoignage des violentólogos qui ont subi des violences (Galindo et Valencia, 1999), la production culturelle et sa relation avec la violence (Suárez, 2010), et la justice transitionnelle (Uprimmy, Botero, Restrepo et Saffon, 2006; Uprimmy et Lasso, s/d). 7 Histoire orale et récits de témoignage. Parmi les pionniers de l'histoire orale en Amérique Latine, il faut remarquer les contributions du mexicain A. Aceves (1996, 1997) et de l'argentine D. Schwarzstein (1991). Le champ de l'histoire orale a également développé une activité importante, à travers de la création de la « Red Latinoamericana de Historia Oral » (RELAHO, Réseau Latinoaméricaine d’Histoire Oral et du réseau « Otras memorias » (Autres Mémoires), ce dernier promu par L. Benadiba (2007, 2010 et 2013), coauteur de ce livre et professionnelle engagée dans l’enseignement de l'histoire orale critique depuis des approches critiques. La revue Historia, voces y memoria (Histoire, voix et mémoire), publié par le Programme d'Histoire Orale, présente des travaux réalisés par les historiens oraux de différents pays (le numéro 4, de 2012, publie des textes de Pablo Pozzi, Liliana Barela et autres). En Argentine, il y a eu un développement impressionnant de l'histoire orale dans la période récente. Dans ce contexte, on bien comprend l'apparition de nombreuses revues dans ce domaine, tels que Voces Recobradas (Voix retrouvées), Puentes de la Memoria (Ponts de la mémoire), La Memoria de nuestro pueblo (La mémoire de notre peuple) et Testimonios (Témoignages). Un événement d'une grande importance a été la célébration du XVIIème Colloque International de la « International Oral History Association » (IOHA, Association Internationale d'Histoire Orale) à Buenos Aires, en septembre 2012, qui a réuni environ 600 personnes en provenance des cinq continents. Par ailleurs, en mars 2013 a eu lieu à San Salvador (El Salvador) l'Américain d'Histoire Orale V latine. En plus des contributions déjà mentionnées concernant l'histoire orale, il faut souligner les suivantes: la compilation de Torres Necoechea et-Monténégro (2011), les réflexions théoriques de Scartascini (2011), le travail de Schwarzstein (2011) sur l'exil, la contribution de Meschiani (2011) sur les enseignants, le livre de Benadiba et Plotinsky (2001) sur l'histoire orale en milieu scolaire, et le texte de Pozzi (2011) sur la guérilla. Le récit de témoignage est une tradition importante en Amérique Latine. Parmi les travaux pionniers, nous soulignons la contribution de Pozas (1952). Quelques années plus tard, le livre Biografía de un cimarrón (Biographie d'un esclave marron) (Barnet, 1965) remporta le prix cubain « Casa de las Américas ». Ce travail a eu une influence décisive sur le développement du récit de témoignage au cours des dernières décennies. Barnet (1970) lui-même a effectué une autre contribution sans égal, La canción de Rachel (La chanson de Rachel). La littérature de témoignage a eu un fort développement à Cuba, comme en témoigne le travail de Fernández Guerra (2010) en faisant l’état des lieux sur ce sujet. Viezzer (1978) a publié le témoignage de Domitilla, une femme bolivienne qui raconte son histoire dans un contexte minier. Sans doute le livre le plus célèbre, et celui qui a eu une grande couverture médiatique, a été le récit du Prix Nobel de la Paix, Rigoberta Menchú, recueilli et écrit par Burgos (1983). La critique conservatrice de Stoll (1999) a contribué à amplifier l'influence du récit de Menchú. Prat (1999) a raconté magistralement la réception du livre de Burgos aux États-Unis d'Amérique ainsi que la réponse des milieux politiques et universitaires conservateurs. La bibliographie sur les récits de témoignage est immense. Le livre de Beverley et Achugar (2002) propose une collection innovante d'essais, parmi lesquels nous 8 soulignons la contribution de Yudice (2002) sur le témoignage et la conscientisation. Pour refléter la diversité et la pluralité des contributions dans ce domaine, nous mentionnons des publications sur Cuba (Fernández Guerra, 2010), le Venezuela (Ramírez de Ramirez et Pérez Soto, 2007), le Pérou (Troncoso, 2002), le Chili (Valdés, 1974) et El Salvador (Zúñiga Nunez, 2010). Le travail de Vergara (2004) présente une analyse critique sur la production et construction des témoignages dans les sciences sociales. Autres contributions récentes sont celles de Fornet (2009) et Bustos (2010). Formation biographique et recherche biographique en éducation. Dans une étude sur l'état de l'éducation en Amérique Latine, R. Nassif (1981) a énuméré quatre principales perspectives: les pédagogies du développement à outrance et du technicisme, les pédagogies émancipatrices liées à Paulo Freire et à l'éducation populaire, la déscolarisation proposée par Ivan Illich et les pédagogies autoritaires proches du colonialisme euro-centrique et conservateur. Sans doute, la perspective émancipatrice et populaire a favorisé l’intérêt vers les approches biographiques et les grands enjeux liés à cette perspective: la mémoire historique, la formation fondée sur une analyse critique de l'expérience, les méthodologies de travail en groupe, l'empowerment et l'importance de la communauté comme facteur décisif de l'apprentissage. La récente initiative des pays latino-américains, connue sous le nom de “Metas educativas 2021, la educación que queremos para la generación de los Bicentenarios” (Objectifs éducatifs 2021, l'éducation que nous voulons pour la génération du Bicentenaire), promue en collaboration avec l'UNESCO et l'OEI (Organisation des États Ibero-américains), a identifié certains objectifs éducatifs importants pour les prochains années. Parmi eux, nous mentionnons ici ceux qui ont une relation plus étroite avec l'approche biographique en matière de formation et de recherche: renforcer et élargir la participation de la société dans l'activité éducative ; assurer l'égalité éducative et surmonter toutes les formes de discrimination dans l'éducation ; fournir à toutes les personnes des opportunités d'apprentissage tout au long de la vie; renforcer la professionnalité des enseignants ; et élargir l’espace ibéro-américain de la connaissance et renforcer la recherche scientifique (IIPE-UNESCO et OEI, 2010). L'utilisation des histoires de vie comme outil de formation a augmenté dans la dernière décennie. Nous offrons maintenant un rapide aperçu des contributions d'Amérique Latine dans le domaine de la formation et des enseignants. Nous commençons avec le travail produit au Mexique. Parmi les autobiographies des éducateurs, le texte pionnier de Jiménez (1996), construit à partir du récit du maître des écoles José de Tapia Bujalance, fournit un bon exemple de collaboration entre un chercheur impliqué et un protagoniste de l'innovation pédagogique au Mexique. Les histoires des enseignants ont également été travaillées par Pulido et Ruiz ((2011) et Pulido et al. (2010). Les pédagogues et les sociologues mexicains ont mené des recherches sur les enseignants, en particulier autour des trajectoires académiques, en combinant les méthodes biographiques avec la sociologie critique de Bourdieu (Landesmann, 2001; Serrano Castañeda, 2004, 2007 et 2012; Serrano Castañeda et Ramos Morales, 2011). D'autres travaux sur les enseignants ont été inspirés en Foucault, avec le but de développer un modèle critique de formation des enseignants (Martinez Delgado, 2011b). Les questions de genre sont discutées par Galván Luz et López Pérez (2008). D’autre part, la question des enseignants indigènes a étudié dans les travaux de López Pérez (2011 et 2012). La 9 formation biographique au Mexique est bien représentée dans les contributions innovantes de Torres Hernández (2004 et 2010) et González Uribe (2011a et 2011b). Comme au Mexique, l'Argentine a accordé une attention particulière aux histoires de vie des enseignants et aux récits liés aux contextes scolaires. Le groupe “Memoria Docente y Documentación Pedagógica” (Mémoires des enseignants et documentation pédagogique), coordonné par Daniel H. Suarez, et appartenant au Laboratoire de Politiques Publiques de l'Université de Buenos Aires (Argentine), a mené une série d'activités de formation et de recherche sur la mise en récit des expériences pédagogiques. Ce groupe a produit de nombreuses publications (Suárez, 2007, 2011a, 2011b et 2011c; Alliaud, 2011a et 2011b; Alliaud et Suárez, 2011 ; Argnani, 2011). Le site web du groupe (www.documentacionpedagogica.net) fournit des informations détaillées sur les démarches de travail avec les enseignants. Nous notons en particulier les huit fascicules du projet de matériaux pédagogiques CAIEs (Centros de Actualización de Innovación Educativa / Centres de mise à jour de l’innovation éducative), dirigées aux 241 coordinateurs de ces centres. Le livre récent d’Alliaud et Suárez (2011) offre un bon panorama sur recherche narrative et formation des enseignants en Argentine. Dans le livre, Feldman (2011) explore le rôle des images dans les histoires des enseignants. Un groupe de chercheurs de l’université nationale de « Mar del Plata » a mené des recherches sur des récits des enseignants, des biographies d'enseignants mémorables et des bonnes pratiques d'enseignement (Porta et Sarasa 2008 ; Álvarez et Porta, 2008; Vitarelli, 2008 ; Álvarez, Porta et Sarasa, 2010). D’autre part, en Colombie il faut noter les successifs travaux publiés par Murillo Arango (2007, 2008, 2010a et 2010b), qui présentent des histoires écrites par des enseignants de différents niveaux d'enseignement. Ces récits permettent de mieux comprendre les conditions difficiles de l'exercice de l'enseignement dans des contextes dominés par la violence et l'injustice. Recherches avec des approches biographiques dans des domaines autres qu’éducatifs. Les travaux de Bolívar et Domingo (2006) et de Feixa (2011) présentent un état des lieux sur la méthode biographique en Amérique Latine et ils commentent des contributions importantes au cours des dernières décennies. Sans doute les textes les plus célèbres sur des histoires de vie produites dans le contexte latino-américain sont ceux de l'anthropologue O. Lewis (1976, 1977 et 1978). Un de ses livres, Les Enfants de Sanchez, a été considéré, avec l'étude de Thomas et Znaniecki sur le paysan polonais, comme le meilleur de ce genre. Lewis rejette la méthodologie quantitative et adopte des techniques telles que l'observation participante et les entretiens en profondeur pour recueillir des histoires de vie de familles pauvres urbaines et rurales au Mexique et à Porto Rico. Parmi les contributions pionnières, nous devons mettre l'accent sur les publications Marsal (1972) sur l'histoire d'un migrant et les travaux de Balan (1974) et de Balan et Jelin (1979). Quelques années plus tard, les livres de Córdoba (1990) et Lulle et al. (1998) ont contribué à diffuser les histoires de vie. Les méthodes biographiques et l’analyse narrative ont été discutées dans les travaux de Sautu (1999), Duero et Limón (2007), Nieto (2010), Imaz (2011) et Bernasconi (2011). Les dates de ces publications montrent l’intérêt croissant vers les questions théoriques et méthodologiques au cours des dernières années. En ce qui concerne à des questions 16 Lewis, O. (1971). Los hijos de Sánchez. México: Mortiz. Lewis, O. (1972). La cultura de la pobreza. Barcelona: Anagrama. Lewis, O. (1981). Antropología de la pobreza. Cinco familias. México: FCE. Lienhard, M (1991). La voz y su huella: escritura y conflicto étnico-social en América Latina (1492-1988). Hanover (New Hampshire): Ediciones del Norte. López Pérez, O. (2011): Que las vidas hablen: historias de vida de maestros y maestras téneks y nahuas de San Luis Potosí. México: El Colegio de San Luis. López Pérez, O. 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