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Cynisca l’Eurypontide: genre, autorité et richesse dans la Sparte impériale du début du IVe siècle avant notre ère

Fornis Vaquero, César Antonio

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Dossier : Des vases pour les Athéniens (vie-ive siècles avant notre ère) Éditions de l’ehess • Daedalus Paris • Athènes MÈTIS Anthropologie des mondes grecs anciens Histoire • Philologie • Archéologie N. S. 12 2014 Marie-Christine VillanueVa Puig, Des vases pour les Athéniens (VieiVe siècles avant notre ère) ................................................................... Annie Verbanck-Piérard, Sous les yeux d’Athéna et des Athéniens :vases, techniques et statut de l’artisan à l’Acropole ...................................... Victoria Sabetai, The wedding vases of the Athenians: a view from sanctuaries and houses ........................................................................ Kathleen lynch, Fine Ware Pottery from a Late Archaic House near the Athenian Agora ................................................................................... Norbert eSchbach, Athenian Vases for whom? A new workshop of the late 4th century in the Athenian Kerameikos ....................................... Violaine Jeammet, Des vases plastiques attiques pour les Athéniens du iVe siècle ............................................................................................... Jutta StroSzeck, Plastic vases related to the Eleusinian cult from the Athenian Kerameikos .......................................................................... Cécile Jubier-galinier, La production « athénienne » du Peintre de Sappho, entre création et routine ......................................................... Robin oSborne, Afterword. Towards an understanding of the choices made by the producers and consumers of Attic pottery ...................... Varia Annick louiS, Les vies de Schliemann : l’autobiographie comme lieu de savoir ................................................................................................... Marisa tortorelli ghidini, Acque e anime nell’escatologia orficopitagorica ............................................................................................. Giuseppina Paola ViScardi, L’insostenibile “pesantezza” della saggezza. A proposito del baros/embaros di Munichia o sul sapere sacerdotale dell’uomo dotato di nous e phronesis .................................................. Dyfri WilliamS, Prometheus, Epimetheus and Pandora: from Athenian pottery to satyr-plays and cult ............................................................. Manuela giordano, Contamination et vengeance : pour une diachronie du miasma ........................................................................................... César ForniS, Cynisca l’Eurypontide : genre, autorité et richesse dans la Sparte impériale du début du iVe siècle avant notre ère ....................... Philippe akar, Pleurer comme un homme à la fin de la République romaine, ou comment construire l’autorité par les larmes .................. Résumés .................................................................................................... Revues échangées avec Mètis ........................................................................... Sommaire doSSier : Des vases pour les Athéniens (Vie-iVe siècles avant notre ère) 7-24 25-49 51-79 81-98 99-118 119-143 145-162 163-188 189-198 201-223 225-236 237-264 265-290 291-310 311-324 325-352 353-362 363 Le 4 janvier 2014, Jean-Pierre Vernant aurait eu 100 ans. Il nous a quittés le 9 janvier 2007. D’autres célèbreront ailleurs et autrement ce centenaire. Nous souhaitons ici rappeler la mémoire de celui qui fut, en 1986, un des fondateurs de la revue Mètis. Il nous a appris, entre autres, à partager, à réfléchir, à dialoguer. En important dans le domaine de l’antiquité classique le questionnement des sciences sociales, il a transformé de manière irréversible les études grecques. Il a ainsi notablement élargi le champ de nos recherches en les ouvrant sur la société contemporaine. Sa méthode et son style personnel d’intellectuel engagé, son acuité et son intelligence en tant que lecteur averti, sa générosité et son attention aux autres, quels qu’ils soient, resteront pour nous un modèle lumineux. Mètis, N. S. 12, 2014, p. 311-324. César Fornis Université de Séville CyNiSCa l’EurypoNtidE: gENrE, autorité Et riChESSE daNS la SpartE impérialE du début du iVe SièClE aVaNt NotrE èrE1 de la maigre liste de femmes connues de Sparte, gorgô et Cynisca sont sans doute celles qui illustrent le mieux l’étroite imbrication entre autorité et genre, du moins à l’époque classique2. bien que partageant une même ascendance royale et appartenant donc à une élite spartiate susceptible d’accéder à d’importantes ressources, ces deux femmes n’en demeuraient pas moins clairement différentes et pas seulement parce qu’elles ont vécu à un siècle d’intervalle, période au cours de laquelle la société spartiate a connu de fortes mutations. Si gorgô fut, en citant annalisa paradiso, « la vestale de l’Eunomía de lycurgue »3, on peut dire que Cynisca incarnait les deux valeurs prédominantes de la nouvelle Sparte impériale de lysandre et agésilas ii : l’individualisme et la richesse. Si on parvient à gorgô au 1. Cet article a fait l’objet d’une présentation lors des Journées d’étude « Question d’autorité. Genre et pratiques socio-politiques dans l’Antiquité grecque et romaine » qui se sont tenues à l’iNha (paris) les 26 et 27 octobre 2012. Je remercie les organisatrices, Violaine Sebillotte Cuchet et Sandra boehringer, pour leur aimable invitation ainsi que mon collègue du département d’histoire ancienne de l’université de Séville, le dr. anthony Álvarez melero, pour la traduction française du texte. 2. Sur la femme spartiate en général: redField 1977/8 ; Cartledge 1981 ; Mossé 1983, p. 80-88 ; BradFord 1986 ; Kunstler 1983 et 1986 ; dettenhoFer 1993 ; Zweig 1993 ; FanthaM et alii 1995 ; duCat 1998, 1999 et 2006, p. 223-247 ; Millender 1999 ; Powell 1999 ; thoMMen 1999 ; PoMeroy 2002 ; Figueira 2010. 3. Paradiso 1993, p. 111. césar fornis cynisca l’eurypontide 312 313 travers de la modération et de la sagesse pratique, volontiers archaïsante et concise, qui émanent des passages d’hérodote et des six aphorismes que lui attribue plutarque4, la voie pour tenter de connaître Cynisca, à tout le moins de manière sommaire, est tracée en majeure partie par son héritage monumental (matériellement parlant). Comme on pourra s’en rendre compte, Cynisca a eu recours de manière bien distincte au pouvoir et au patrimoine à sa disposition, dont elle a fait usage pour accomplir de hauts faits à titre personnel, parmi lesquels il faut pointer sa victoire dans le τέθριππον, la course de chars de quatre chevaux lors des Jeux olympiques de 396. Ce fut la première, par ailleurs, remportée par une femme qui, en outre, ne mit jamais les pieds sur la terre sacrée d’olympie puisque, comme on le sait, les femmes ne pouvaient pas accéder au sanctuaire panhellénique (pausanias, V, 6, 7). Quatre ans plus tard, au cours de la 97e olympiade, Cynisca réitéra sa prouesse5. Elle avait triomphé dans un milieu exclusivement masculin, ouvrant la voie pour que d’autres femmes, particulièrement lacédémoniennes, puissent vaincre également à olympie, même si aucune, aux dires de pausanias (iii, 8, 1), ne s’est distinguée autant qu’elle. de tels succès révèlent, qu’en plus d’une femme aisée, Cynisca s’est révélée douée d’un caractère agonistique exceptionnel, compétitif, mue par l’ambition de réaliser de grands exploits. En revanche, aucune maxime laconienne de Cynisca n’a été conservée, aucun sage conseil, indélébile, digne d’être préservé dans nos sources. mais elle a indubitablement marqué de son empreinte impérissable la société spartiate de son temps et les générations postérieures qui ont fait d’elle une héroïne à qui un culte fut rendu (pausanias, iii, 15, 1). Nous ne savons pas grand-chose au sujet de Cynisca. Spartiate de haute naissance, née au sein de la famille royale Eurypontide et, par conséquent, descendante d’Héraclès, elle était la fille du roi Archidamos II et sœur de deux autres dyarques, agis ii et agésilas ii (Xénophon, Agésilas 9, 4. Comme l’a fait Paradiso 1993. 5. pausanias (Vi, 1, 6) évoque simplement des « victoires » et, depuis Moretti 1953, nº17 (p. 41-44), prévaut dans l’historiographie l’idée que celles-ci avaient été obtenues lors de deux olympiades, étant donné que la princesse spartiate s’est fait représenter (vid. infra) avec son attelage de quatre chevaux. En dépit de cela, faisant preuve d’une prudence excessive, Perry 2007, p. 81 et n. 2, n’exclut pas que ces triomphes aient eu lieu au cours d’une même olympiade (dans un tel cas de figure, bien entendu, Cynisca se serait aussi imposée dans la sunôris ou course de chars biges, ce que le périégète aurait probablement signalé). 6 ; pausanias, iii, 8, 1). Nous ignorons sa date de naissance et de décès6. Nous ne savons pas non plus si elle s’était mariée et si elle a fondé une famille. de l’information fournie par hérodote (Vi, 71) selon laquelle son grand-père Zeuxidippe s’appelait Cyniscos, on a supposé que Κυνίσκα devait être un surnom qui signifierait « chiot », « petit limier »7. il ne devait pas en être ainsi cependant, si l’on tient compte du fait que la majorité des noms grecs sont parlants et que cet anthroponyme, pas très fréquent, se retrouve, à cette époque du moins, porté par un harmoste qui a servi en Chersonèse en 400 et par deux membres, père et fils, d’une famille de mantinée liée à agésilas probablement au travers de liens de xenia8. Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins significatif que ce nom évoque l’univers cynégétique propre aux classes aisées helléniques, qui voyaient dans la chasse une préparation parfaite en vue de la guerre. Ce qui paraît clair, c’est que présenter un ἅρμα, un char tiré par des chevaux, dans l’arène d’olympie était en soi une démonstration de richesse personnelle9. Et faire en sorte qu’il gagne, l’était davantage. les cas d’alcibiade ou des tyrans de Sicile sont, en ce sens, paradigmatiques. pour ce faire, cela requérait, entre autres choses, la possession de grandes propriétés avec des pâturages pour l’élevage des chevaux, des étables, du personnel spécialisé (éleveurs, entraîneurs, auriges, artisans de la construction, entretien et réparation du char, vétérinaire, etc.), en plus de pouvoir assumer les coûts consubstantiels aux déplacements pour se rendre aux compétitions, parfois en terres lointaines10. l’hippotrophia, l’élevage des chevaux, est un loisir cher et onéreux per se (rappelons, par exemple, que dans Les Nuées d’aristophane, Strepsiade se ruine à cause de la passion équestre de son fils Pheidippidès), mais cela l’était davantage s’il était réalisé par l’esprit de compétition, par l’acquisition et l’amélioration d’un excellent haras destiné à participer à des jeux panhelléniques. Pausanias (III, 8, 1) identifie Cynisca comme étant la première femme à posséder une écurie de chevaux de course. par conséquent, les victoires de Cynisca démontraient aux yeux de l’hellade non seulement la liberté 6. on tend à penser qu’elle devait avoir sensiblement le même âge que son frère agésilas. C’est pourquoi, en 396 et 392, dates de ses victoires, elle devait être âgée d’entre 40 et 50 ans. 7. PoMeroy 2002, p. 21. 8. tuPlin 1977, avec références. des attestations de ce nom sont recensées en épire et en illyrie (cf. Fraser, matthews 1997, s. v. Κυνίσκος). 9. davies 1971, p. xxv-xxvi, n. 7. 10. hodKinson 2000, p. 314-316. césar fornis cynisca l’eurypontide 314 315 et l’indépendance dont jouissait la femme spartiate pour prendre part à un concours panhellénique, mais aussi son grand pouvoir économique. Quelles sont les sources d’une telle richesse privée ? Comme, d’une part, il paraît difficile qu’elle puisse provenir d’une dot et comme, d’autre part, Cynisca, avec deux frères vivants, n’était pas une patrouchos, la réponse doit probablement être cherchée dans le système d’héritage spartiate si particulier qui, ainsi que l’a démontré Stephen hodkinson, permettait que les filles puissent hériter d’une partie du patrimoine de leurs parents, y compris si elles avaient des frères. Conformément à ce système dénommé « universel féminin », les biens se répartissaient entre tous les enfants, y compris les femmes, qui recevraient approximativement la moitié des terres dévolues à leur(s) frère(s), sans pour autant qu’il existe de droit de primogéniture11. dans le même temps, il y avait à Sparte une évidente tendance à l’endogamie et à la polyandrie pour éviter dans la mesure du possible que ces biens sortent du cercle familial, ce qui, dans le cas des membres des dynasties royales, a favorisé l’accumulation de grands patrimoines aux mains des mêmes individus. de cette façon, on peut comprendre que Cynisca ait pu recevoir une partie importante du patrimoine, sans doute énorme, du roi archidamos ii12. D’un autre côté, Sparte bénéficiait d’une excellente réputation pour l’hippotrophia, activité traditionnelle de caractère aristocratique. pausanias (Vi, 2, 1-2) énumère divers vainqueurs et décrit les Spartiates comme ayant marqué le plus d’intérêt, parmi tous les grecs, depuis les guerres médiques, dans l’élevage des chevaux. il convient de rappeler aussi que le dialogue Alcibiade i attribué à platon rangeait les chevaux des plaines de messénie parmi les possessions qui faisaient des Spartiates les plus riches des grecs (122 d), pour ensuite signaler que les rois étaient les plus nantis d’entre tous (123 a). même si l’on n’a pas conservé le souvenir de vainqueurs spartiates dans les épreuves hippiques d’olympie au cours de la génération postérieure à la guerre contre le perse, entre 448 et 388, en revanche, les Spartiates dominent de façon insolente la course d’ἅρματα de quatre chevaux, puisque huit individus différents obtiennent dix victoires13. le vainqueur était considéré comme un élu et un 11. hodKinson 2000, p. 65-112. 12. hodKinson 2000, p. 102-103, selon qui Cynisca aurait hérité 1/5 du patrimoine de son père. 13. hodKinson 2000, p. 308-309 et tableau Xii. ste. Croix 1972, p. 354-355 recense, entre 548 et 368, 13 ou 14 vainqueurs sur un total de 17 ou 18 courses de char (une victoire est douteuse). Cf. aussi naFissi 1991, p. 165-167. protégé des dieux, imbu de charisma. Sans avoir le même retentissement international, les compétitions hippiques célébrées lors de fêtes locales organisées dans les sanctuaires lacédémoniens sont également le témoin de victoires de certains Spartiates qui en faisaient état publiquement, tels Damonon et son fils dont la stèle de marbre, couronnée par un relief représentant un quadrige en course, s’élevait dans le sanctuaire de la divinité poliade, athéna, sis sur l’acropole de Sparte. au-delà du nombre élevé de triomphes recensés, obtenus avec des chevaux nés dans sa propre écurie (ἐκ τᾶν αὐτῶ ἵππον) et nourris en propriété, l’inscription, qui est datée du début du ive siècle, proclame que tous deux ont personnellement conduit les chars (αὐτὸς ἀνιοχίων), sans avoir eu recours, comme il était habituel, à un aurige, ce qui constitue une preuve supplémentaire d’aretê tant en raison de leur dextérité que de leur courage face à la prise de risque inhérente aux courses14. au sein du genos de Cynisca figurent plusieurs parentes dont les noms font allusion à l’élevage de chevaux15. de fait, selon Xénophon (Agésilas 9, 6), ce serait son frère agésilas qui l’aurait poussée à élever des chevaux de course, même si l’historien athénien, panégyriste d’un roi qui était son patron et bienfaiteur, lui octroie une finalité davantage en accord avec les principes de lycurgue : le triomphe de Cynisca serait une manière de prouver que la victoire dans ce type d’épreuve n’était pas une forme de vertu masculine (οὐκ ἀνδραγαθίας), mais de richesse (ἀλλὰ πλούτου). Xénophon (ibid.) assure qu’agésilas préférait qu’un autre type de chevaux « orne sa demeure », les chevaux de guerre, un bien et une activité « dignes d’un homme ». dans une autre biographie d’agésilas, non moins encomiastique, plutarque répète presque littéralement le passage de Xénophon, si ce n’est qu’il remplace andragathia par aretê, terme plus général qui n’implique pas la part de masculinité de celui-là (20, 1). malgré tout, il ajoute un détail que Xénophon passe sous silence : certains citoyens avaient une haute opinion d’eux-mêmes et se vantaient des chevaux de course qu’ils élevaient (ἁρματοτροφία), ce qui, selon le polygraphe de Chéronée, déplaisait au dyarque. les témoignages de Xénophon et de plutarque divergent sur ce point de celui de pausanias 14. IG V 1, 213 ; Moretti 1953, nº 16 (p. 36-40). pour une analyse récente et rigoureuse du texte de la stèle de damonon, avec la prétention d’établir « un modèle de fonctionnement de la dimension ethnico-lacédémonienne de la religion en laconie », voir naFissi 2013, qui réunit toute la bibliographie antérieure et discute de la chronologie. 15. détails dans PoMeroy 2002, p. 21. césar fornis cynisca l’eurypontide 316 317 qui ne fait aucune mention d’agésilas et attribue à Cynisca un intérêt démesuré pour triompher à olympie (iii, 8, 1). le commentaire de Xénophon relatif au manque d’andragathia à vaincre lors de courses de chars repose sur l’idée, exprimée dans le paragraphe suivant de l’Agésilas (9, 7) et, par la bouche de Simonide dans l’Hiéron (11, 5), selon laquelle il n’y a aucun intérêt à posséder des richesses et à les employer pour des activités si personnelles et qui de ce fait servent si peu à l’Etat. Cela dit, la glose a conduit certains auteurs à dénier tout type d’initiative, mérite et influence à Cynisca afin d’en faire une sorte de marionnette aux mains d’agésilas qu’ils présentent soit comme soucieux d’utiliser à son profit la gloire tirée de la victoire de sa sœur au nom de sa propagande panhellénique16, soit déterminé, non sans quelque obsession, à effacer le souvenir de l’affaire supposée entre alcibiade et timéa, deux décennies plus tôt, pour ainsi « laver l’honneur de la famille eurypontide »17, soit résolu à faire honte aux éléens en leur démontrant que l’argent n’achète pas une victoire olympique, peu importe si dans cette hypothèse le triomphe légitime de Cynisca se voit mêlé – et confondu – avec des scandales de corruption et tricherie auxquels prirent part plusieurs athlètes au cours des olympiades du début du ive siècle18. À part cela, il s’agit d’une réaction à une autre tendance, dont pomeroy est l’une des représentantes actuelles, qui voit en Cynisca une femme rebelle et contestataire vis-à-vis du pouvoir pratiquement absolu de son frère agésilas19, et qui passe sous silence le fait que, bien qu’elles supposent une manifestation de richesse, les épreuves hippiques, en tant que compétitions agonistiques, se fondent sur la philotimia, une des valeurs les plus antiques et respectées dans la société spartiate. Toutes ces données semblent confirmer l’inclination des Spartiates les plus aisés à chercher de la sorte, par le biais d’un triomphe dans ce type 16. Cartledge 1987, p. 150 ; shiPley 1997, p. 247-248. 17. Kyle 2003. Vue sous cet angle, la prétention de Cynisca d’être « la première femme de toute la grèce » reviendrait à parodier l’ode composée par Euripide à la plus grande gloire d’alcibiade suite à l’incontestable triomphe de ses chars lors des jeux olympiques de 416, qu’« aucun autre grec » n’avait jusqu’alors obtenu. les sources à notre disposition n’appuient en aucun cas de telles élucubrations. 18. Perry 2007, qui se base uniquement sur une impression de similitude entre le langage employé par Xénophon et plutarque dans les passages cités supra au sujet de Cynisca avec celui des inscriptions des Zanes, statues de bronze érigées comme expiation de leur faute par six athlètes accusés d’avoir tenté de soudoyer leurs concurrents lors des jeux de 388, aux dires de pausanias (V, 21, 2-4). 19. PoMeroy 2002, p. 76. de compétitions, la prééminence aux yeux de leurs concitoyens et des autres grecs au moyen d’un déploiement de faste et de richesse qui, d’une autre façon, leur serait nié dans la société spartiate aux caractéristiques si particulières. dans leur patrie, en effet, l’idéologie communautaire imposait des restrictions légales contre l’exhibition et l’usage de la richesse privée, tant dans la vie quotidienne comme dans les pratiques funéraires20. les épreuves hippiques, en revanche, sont des activités agonistiques qui servent de vitrines à la fois à la richesse et à la vertu21. Si agésilas a cherché, à un certain moment, à montrer à ses sujets qu’il n’y avait aucun mérite à vaincre lors d’une course de char – idée avec laquelle nous ne sommes pas d’accord –, il n’a guère été chanceux puisque, dans l’Archidamos, discours mis dans la bouche de son fils Archidamos III, Isocrate fait allusion au goût des Spartiates pour « nourrir des attelages de chevaux dispendieux » (55), au moment où, parallèlement, ils se trouvaient dans une situation critique suite à la perte de la fertile messénie qui les avait laissés, selon le roi, dans le besoin de chercher des moyens de subsistance. Cynisca ne fut donc pas une femme en avance sur son temps, mais bien une femme de son temps. Et la Sparte de son temps était bien différente de celle de gorgô. la guerre du péloponnèse avait accéléré, mais non provoqué, des changements dans une société spartiate qui cependant ne fut jamais statique, comme s’obstine à le faire croire la tradition antique. la soumission d’athènes, de laquelle la cité spartiate hérite d’un riche empire d’outre-mer qui gravite entre la mer Égée et l’Asie Mineure, a fini par vaincre la résistance des factions et courants d’opinion plus centripètes et à dénouer les derniers ancrages avec l’âge d’or de lycurgue. les différences socio-économiques se sont accrues entre des homoioi qui jamais ne le furent : alors que quelques-uns, méprisant les préceptes du mythique législateur, accumulaient richesses et pouvoir, d’autres éprouvaient des difficultés pour contribuer quotidiennement avec des aliments aux sussitiai. Ceux qui n’y parvenaient pas perdaient la citoyenneté et étaient rangés dans la catégorie des hupomeiones. le témoignage d’aristote (Politique 1270 a 15-22, 1307 a 26-36) est suffisamment clair à cet égard. dans le cadre de ces transformations, la victoire à la course de char lors de jeux panhelléniques pouvait satisfaire le désir de gloire, de reconnaissance et de prestige des Spartiates les plus riches, qui consacraient une partie 20. Voir les chapitres 7 et 8 de hodKinson 2000 (p. 209-270), qui rassemble et examine toutes les sources. 21. naFissi 1991, p. 171. césar fornis cynisca l’eurypontide 318 319 de leurs vastes ressources à l’élevage des chevaux de compétition. Ce mécanisme permettait de fortifier leur position à l’intérieur et à l’extérieur de l’état lacédémonien, non seulement sous forme symbolique, mais aussi matérielle, étant donné qu’il servait de plate-forme pour l’accès à de hautes fonctions politiques, diplomatiques et militaires. À la même époque, à cheval entre le ve et le ive siècle, plusieurs groupes sociaux au statut ambigu évoluaient aux marges de la citoyenneté, mais sans en faire partie, car dans une situation de dépendance. En ce temps-là également ont émergé le patronage et le clientélisme, auparavant quelque peu latents, auxquels le roi agésilas a eu recours de manière éclatante22. il n’est donc guère surprenant que les anciens, de même que l’oracle de delphes, aient attribué la ruine de Sparte à la corruption et à l’avarice23. peu après, au milieu du ive siècle, avec un corps civique spartiate réduit à 700 citoyens à peine, aristote critique le pouvoir économique excessif que les Spartiates ont concédé aux femmes, qui possédaient les deuxcinquièmes de la terre (Politique 1269 b 12-1270 a 34, qui inclut le mot γυναικοκρατία). Certaines d’entre elles, bénéficiaires d’héritages et de dots, avaient assurément réussi à réunir un grand patrimoine. l’oliganthropie ou le manque de citoyens, couplé à un système d’héritage universel féminin, a contribué au fait que les femmes aient pu atteindre dès la fin du ve siècle une indubitable position privilégiée dans la gestion économique, publique et privée (impossibles à séparer, à mon avis), au sein de la société lacédémonienne, un pouvoir économique dont a dérivé, de manière naturelle, une influence sociale et, jusqu’à un certain point, politique24. le processus allait se poursuivre de manière imparable, jusqu’à atteindre son point culminant, à en croire plutarque, avec le rôle déterminant qu’au milieu du iiie siècle allaient jouer agésistrata, archidamia et Cratésiclea, propriétaires foncières avec une fortune supérieure à celle de n’importe quel citoyen spartiate contemporain, au moment des tentatives de réformes des rois agis iV et Cléomène iii (Agis 4, 1 ; 7 ; Cléomène 6, 2 ; 7, 1)25. 22. Cartledge 1987, p. 139-159. 23. aristote, fr. 544 ; diodore de Sicile Vii, 12, 8 ; Cicéron, Des devoirs ii, 77. 24. dettenhoFer 1993 a insisté sur ce point, celui de la « participation » politique. récemment, thomas Figueira (2010) a défendu l’hypothèse selon laquelle la gynécocratie dont parle Aristoste se manifestait avant tout par l’influence et la surveillance exercée par la femme spartiate sur l’éducation et la conduite masculines. 25. À propos de la représentation dramatisée de la femme spartiate par plutarque et par sa source phylarque, cf. Powell 1999. tel était le contexte politique, social et économique de la Sparte qui a vu Cynisca vaincre à olympie. En outre, la gloire panhellénique dont elle s’est couverte lors des jeux avait besoin de supports ou de canaux pour en perpétuer le souvenir et la rendre impérissable. Selon la tradition, ce sont un monument et un poème pour célébrer la victoire. pausanias (Vi, 1, 6) raconte que le grand sculpteur apellas (ou apelléas) de mégare fut l’auteur d’un groupe statuaire en bronze érigé sur l’altis d’Olympie – qui constituait le cœur de l’activité cultuelle du sanctuaire – représentant le char, les chevaux et l’aurige grâce auxquels Cynisca l’avait emporté. À côté de cet ensemble, apellas dressa une statue de bronze de l’olympionique26. le périégète ajoute qu’il y avait aussi des epigrammata gravés sur la statue de Cynisca, commémorant bien évidemment ses exploits, en vue d’immortaliser le nom de la gagnante. on en a trouvé la confirmation lorsque fut mise au jour à Olympie ladite base de statue, de marbre blanc et avec une marque de pieds dans sa partie supérieure, sur laquelle apparaissait inscrite une épigramme qui, bien que lacunaire, a pu être complétée, car elle a été incluse dans l’Anthologie Palatine. dans l’inscription, c’est Cynisca elle-même qui proclame, orgueilleuse, à tout l’œcoumène : Σπάρτας μὲν [βασιλῆες ἐμοὶ] πατέρες καὶ ἀδελφοί [ἅρματι δ’ ὠκυπόδων ἵππων] νικῶσα Κυνίσκα εἰκόνα τάνδ’ ἔ[στασα ·] μόναν δ᾿ἐμέ φαμὶ γυναικῶν ῾Ελλάδος ἐκ πάσας τό[ν]δε λαβεῖν στέφανον. De rois de Sparte sœur et fille. Cynisca, mon char et mes chevaux rapides, triomphèrent et j’ai dressé ce groupe. En Grèce, non, jamais femme n’obtint cette couronne27. l’épigramme comporte, d’une part, une exaltation de lignage et de genre, tandis que, d’autre part, elle ne se conforme ni à l’idéologie civique traditionnelle en vigueur à Sparte ni à l’opinion prétendument défendue 26. Selon pline (Histoire Naturelle XXXiV, 86), apellas semble s’être spécialisé dans la représentation de femmes faisant des offrandes (adorantes feminas), ce qui invite à penser que Cynisca devait aussi se trouver dans la même attitude de remercier les dieux. Néanmoins, l’orientation de la marque laissée par les pieds de la statue de Cynisca indique que celle-ci regardait le groupe composé par le char, l’attelage et l’aurige. 27. Anthologie Palatine XIII, 16 (trad. F. Buffière, Les Belles Lettres) ; IG V 1, 1564a ; Curtius, adler 1896, nº 160 ; Moretti 1953, nº 17 (p. 41-44) et 1957, nº 373, 381 (p. 114115) ; eBert 1972, nº 33 (p. 110-113). césar fornis cynisca l’eurypontide 320 321 par l’homme fort du moment, le roi agésilas. mais ce qui est réellement important, et qui nous donne une idée de l’ampleur de l’exploit réussi par Cynisca, c’est que le périégète nous apprend que les lacédémoniens n’ont commémoré aucun autre fait de cette manière, c’est-à-dire au moyen d’une composition poétique, exceptée l’unique épigramme composée par Simonide de Céos en l’honneur de pausanias, vainqueur à platées, et gravée sur le trépied dédié à delphes (iii, 8, 2)28. le splendide monument dédié à la victoire de Cynisca surpassait ceux des autres Spartiates vainqueurs lors d’une compétition équestre, car, en contraste saisissant avec l’absence d’épinicies ou de tout autre type de chansons commémoratives de triomphe, les Spartiates érigeaient des monuments commémorant les victoires à la course de char depuis au moins le milieu du vie siècle, lesquels, un siècle après, depuis les années 440, commencèrent à devenir plus personnalisés avec l’inclusion d’une statue du vainqueur. malgré tout, il s’agissait de monuments simples, modestes, qui n’admettent aucune comparaison avec celui érigé par Cynisca, qui comptait sept figures de bronze et était d’un coût estimé à trois talents29. En outre, ce ne fut pas la seule célébration de Cynisca dans le sanctuaire sacré. dans un autre passage (V, 12, 5), pausanias explique que, dans le pronaos du temple de Zeus, ni plus ni moins, la princesse spartiate avait dédié un groupe de chevaux, de taille inférieure à la réalité. À cet endroit, les fouilles allemandes ont exhumé une base de marbre sur laquelle est gravée, sur sa face la plus courte et verticale : [᾿Απε]λλέας Καλλικλέους [ἐποί]ησε (« [Ape]lléas, fils de Callicles, [l’]a fait »)30 avec des caractères typiques du début du ive siècle. Cette base semble devoir être identifiée avec le monument offert par Cynisca. on a aussi conservé des dédicaces de Cynisca à Sparte. Son nom a été reconstitué sur un chapiteau et un abaque dorique offerts à l’hélène homérique dans le menelaion de Sparte et qui, sûrement, servait de support pour l’ex-voto (IG V 1, 235). les fouilles menées dans le sanctuaire par la british School au début du siècle dernier ont découvert de nombreuses 28. de fait la société spartiate n’encourageait ni la célébration, ni les chants de glorification individuels. 29. hodKinson 2000, p. 320-322 avec le tableau 13. Ne trouve aucun écho dans les sources l’hypothèse de Perry 2007, p. 87, selon laquelle agésilas aurait payé la statue de Cynisca « à titre de sarcasme plus que de célébration », comme un moyen de faire honte aux éléens, administrateurs du sanctuaire, après le scandale de léon d’ambracie et Eupolemos d’élis lors des jeux de 392 (pausanias Vi, 3, 7). 30. Curtius, adler 1896, nº 634. figurines féminines à cheval en terre cuite qui suggèrent l’existence de compétitions ou de célébrations hippiques en l’honneur de l’héroïne, au terme desquelles la gagnante dédierait son offrande31. les lettres ΚΥΝ apparaissent sur un autre fragment de marbre avec une référence à l’amyclaion, le sanctuaire d’apollon hyacinthos à amyclae (IG V 1, 1567), où lors des hyacinthies, fêtes qui y étaient organisées selon athénée (iV, 139 f), les parthenoi spartiates défilaient montées, pour certaines, sur des chariots recouverts de jonc et somptueusement parés, et les autres sur des chars de course décorés32. Il ne paraît pas aventureux d’affirmer que Cynisca a dû dédier d’autres offrandes dans des sanctuaires, pas forcément locaux, dont nous n’avons conservé aucune trace, ce qui prouverait une nouvelle fois la possession de nombreuses ressources. Le prestige, l’autorité et l’influence dont jouissait Cynisca à Sparte trouvent confirmation dans le fait qu’à sa mort, elle a reçu un culte héroïque dans le sanctuaire érigé en son honneur : pausanias (iii, 15, 1) relate avoir vu son hêrôon dans le centre de Sparte, au platanistas, le gymnase où avaient lieu les combats rituels entre les éphèbes, à côté du dromos dans lequel couraient les jeunes des deux sexes, non loin du sanctuaire d’hélène et de la tombe d’alcman. l’agésilas de Xénophon, comme l’historien, aurait ressenti une forte déception s’il avait vu qu’on rendait culte au ploutos et non plus à l’aretê. Si on laisse de côté la figure homérique et, partant, légendaire, d’hélène, objet de culte aux côtés de son époux ménélas dans le Menelaion, Cynisca fut la première femme à être héroïsée. Cela la situait au même niveau que les rois de Sparte, qui après de fastueuses funérailles, plus propres aux monarques orientaux, atteignaient la condition de héros (hérodote, Vi, 58). la pratique de l’héroïsation d’illustres athlètes n’était pas inconnue en grèce car elle était pratiquée depuis le début du ve siècle, y compris à Sparte, où était érigé un temple au lutteur hyposthénès qui remporta maintes victoires à la fin du viie siècle (pausanias, iii, 15, 7). mais l’héroïsation d’une athlète était insolite, presque autant qu’une victoire féminine au cours des principaux jeux panhelléniques. Et Cynisca fut à nouveau la première femme à y parvenir. dans une Sparte où les antiques lois de lycurgue imposaient que les tombes soient anonymes, excepté pour les homoioi tombés au combat et les femmes mortes en couches afin de rappeler leur service au profit de l’état (plutarque, Lycurgue 27, 3), une femme pouvait désormais être commémorée pour avoir gagné à 31. arrigoni 1985, p. 93 et n. 146. 32. arrigoni 1985, p. 94 et n. 149, qui reprend les différentes interprétations du passage.