Carmen, héroïne du mal et du pouvoir
Full text
17 18 GRADO EN: Estudios Franceses Título: Carmen, héroïne du mal et du pouvoir. Alumno: Paula López Sanabria Firmado: Tutor: Profesora Dra. Carmen Ramírez Gómez Firmado: ILMO. SR. DECANO DE LA FACULTAD DE FILOLOGÍA
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 1 TFG 2017 / 2018 TABLE DE MATIÈRES 0. Préliminaire ....................................................................................................... 3 1. Introduction ....................................................................................................... 3 1. 1. Mérimée, son temps, ses œuvres, sa vie ................................................. 3 1.2. Carmen: roman du corpus ....................................................................... 5 1.2.1. Histoire matérielle du texte .............................................................. 5 1.2.2. Réception ............................................................................................ 6 2. Carmen: protagoniste du roman ........................................................................ 7 2.1. Une femme à la croisée des chemins : la France civilisée et l’Espagne primitive ................................................................................................... 7 2.2. Un Personnage: à la croisée de l’histoire et la fiction ......................... 10 3. Développement: Carmen, femme du mal et du pouvoir ................................. 11 3.2. Tradition des femmes du mal, femme fatale ........................................ 13 4. L’étude de Carmen dans la double catégorie du mal et du pouvoir ............... 14 4.1. Carmen et la fabrique du mal ............................................................... 14 4.2. Carmen et la fabrique du pouvoir ........................................................ 16 5. « Le mal, le pouvoir mais la mort » ............................................................... 19 6. Coda ................................................................................................................ 19 7. Bibliographie .................................................................................................. 22 7.1. Sources primaires ................................................................................... 22 7.2. Sources secondaires: Lectures .............................................................. 23 8. Annexes .......................................................................................................... 27 8.1. Photographie de l’objet d’étude ............................................................ 27 8.2. Résumé de l’œuvre ................................................................................. 27
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 2 TFG 2017 / 2018 « Une femme n’est puissante que par le degré de malheur dont elle peut punir son amant » (Stendhal 1 : 32) 1 Stendhal sera un ami de Mérimée dont il fait connaissance chez Joseph Lingay en 1822.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 3 TFG 2017 / 2018 0. Préliminaire Le livre objet de notre étude est Carmen, un roman de Prosper Mérimée qui date du XIXe siècle. Quoique la lecture critique de Carmen multiplie les foyers d’intérêts, et les objets d’étude, pour ce travail, nous avons finalement cerné un sujet concret : la figure de Carmen en tant que femme du mal et du pouvoir. Ce travail présente comme objectif principal l’analyse des situations dans lesquelles Carmen se comporte comme une femme du mal et du pouvoir. Pour comprendre plus profondément cette étude il est évident qu’il faut connaître la trame de l’histoire 2 et son auteur. L’action de l’histoire se déroule à Séville, dans ses rues, ses places, et plus spécialement dans la fabrique de tabac de Séville, devenu aujourd’hui le siège du Rectorat de l’Université de Séville, et des facultés de Philologie et d’Historie et Géographie. Le fait d’étudier dans ce bâtiment historique incite à se souvenir de l’ancienne manufacture de tabacs et des cigarières qui travaillaient là-bas et incite notre curiosité à en savoir davantage. À cela faut-il ajouter l’inspiration de Mérimée et sa belle création de Carmen ce qui a finalement facilité le choix du sujet de mon Travail de Fin de Carrière. 1. Introduction Avant de nous pencher sur la construction de Carmen comme espace du mal et du pouvoir, nous allons définir le contexte historique de Prosper Mérimée. L’édition choisie pour l’analyse est l’édition critique des éditeurs Jean Mallion et Pierre Salomon publiée par la Bibliothèque de la Pléiade en 1978, composée par le texte intégral, les notes, la notice et les variantes. 1. 1. Mérimée, son temps, ses œuvres, sa vie Prosper Mérimée (1830-1870) est un écrivain du XIXe siècle, époque qui a connu de nombreux bouleversements de tous genres et d’importantes mutations 2 Anexes page 27
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 4 TFG 2017 / 2018 politique: monarchie, république, empire et révolutions comme celle de 1848 et 1870. Carmen est l’un des romans les plus célèbres de Mérimée. Sa plume a signé beaucoup d’œuvres célèbres parmi lesquelles du théâtre, des notes archéologiques, des récits d’histoire et des correspondances, des romans : Lettres d’Espagne (1831), Les Âmes du purgatoire (1834), La Vénus d’Ille (1837), Colomba (1840), Carmen (1845). Il est important de souligner que Mérimée est resté à l’écart des courants littéraires, sans s’inscrire dans un mouvement précis, fluctuant entre les différentes tendances de l’époque, le romantisme, le réalisme, le naturalisme : « Écrivain, historien, archéologue, linguiste érudit et grand voyageur, Mérimée obéit à tant de vocations que son œuvre est inclassable et impossible à saisir dans son ensemble. […]Aujourd’hui encore Mérimée déconcerte et son œuvre littéraire n’est pas toujours située à sa place réelle. Il n’appartient à aucune école. Il fut d’abord considéré comme un romantique, mais son romantisme tenait surtout à ses amitiés. Puis il fut taxé de réalisme, mais son réalisme est aux antipodes de celui de Balzac et de Flaubert.» (CARRÈRE 2003 : 1). Cette citation confirme que Mérimée est à mi-chemin entre le romantisme et le réalisme car il possède des caractéristiques des deux mouvements littéraires, celui du XVIIIe et celui du XIXe respectivement. Prosper Mérimée à part son dévouement pour l’écriture, consacrait son temps à la politique à tel point qu’il a reçu quelques nominations. D’après Decottignies, Mérimée est nommé Chevalier de la Légion d’honneur (1831), Chef du commerce et Inspecteur des Monuments historiques (1834), Sénateur de l’État (1853) parmi les nominations les plus importantes (DECOTTIGNIES 1995 : 9 et 11). Par conséquent, Mérimée est considéré comme un homme de pouvoir parce qu’il a été proche des forces institutionnelles, étant ami de l’impératrice Montijo et, en sa qualité de fonctionnaire. Cela le rapprocha du pouvoir sans pour autant s’engager dans cette sphère. Par ailleurs, Mérimée a participé au groupe des peintres mais aussi au cercle des traducteurs. Il a été l’un des premiers à traduire en français la littérature russe, Le
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 5 TFG 2017 / 2018 Bohémien et le Hussard (1852), (CAHEN 1921 : 388), et Le Coup de pistolet (1856). Il avait étudié du droit et quelques langues à l’université : le grec, l’arabe, l’anglais et le ruse (MÉRIMÉE 1978 : LXXIV). En tant qu’archéologue, Mérimée voyagea souvent en France et en dehors de l’hexagone. Pendant ses voyages, il prenait des notes qu’il utilisait pour ses textes. C’est le cas des Notes d’un voyage dans le midi de la France (MÉRIMÉE 1978 : LVIII - LXXIV). L’Espagne était l’un de ses destins préférés et c’est à Madrid où il fait connaissance du comte de Teba, don Cipriano Gusman Palafox y Portocarrero, et de la Comtesse Manuela Kirkpatrick, mère d’Eugénie de Montijo qui sera l’amie de Mérimée et future impératrice des français (MÉRÍMÉE 1978 : LX). Enfin, l’on ne saurait oublier que Mérimée posséda tout au long de sa vie de nombreuses liaisons : Émile Lacoste, Mélanie Double, ou encore Céline Cayot. Est-ce donc un hasard si le portrait de Carmen est celui d’une femme partagée entre ses nombreux amants ? (MÉRÍMÉE 1978 : LX). 1.2. Carmen: roman du corpus Après la présentation de l’écrivain il faut s’interroger sur la construction du texte et sa diffusion. 1.2.1. Histoire matérielle du texte Le livre en question a été publié pour la première fois dans la Revue de deux mondes le 1er octobre en 1845. Mérimée écrit le texte de Carmen en huit jours ; reconnu par lui-même dans l’une des lettres de sa Correspondance générale à son ami Eugénie de Montijo, laquelle sera sa source d’inspiration : « Je viens de passer, lui dit-il, huit jours enfermé à écrire, non point les faits et gestes de feu D. Pedro, mais une histoire que vous m’avez racontée il y a quinze ans et que je crains d’avoir gâtée. Il s’agissait d’un jaque de Málaga, qui avait tué sa maîtresse, laquelle se consacrait exclusivement au public. » (MÉRIMÉE 1845 : 470).
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 6 TFG 2017 / 2018 D’un autre côté, Mérimée a passé sa vie à s’intéresser à l’histoire de Jules César. C’est pourquoi il décide d’inclure dans son personnage-narrateur l’intérêt pourla bataille de Munda. Il se peut que Mérimée, à part l’anecdote racontée par Eugénie, se soit inspiré pour créer l’ambiance bohémienne de ses recherches savantes sur les langues basque et gitan, et de ses lectures littéraires espagnoles (GOETZ 2015 : 136 et 139). 1.2.2. Réception Carmen connaît deux éditions et plus de vingt-trois réimpressions. D’après les notes de l’édition étudiée, la première réception de Carmen a été dans la Revue de deux mondes en 1845. Deux ans plus tard, en 1847, l’éditeur Michel Lévy fait apparaitre l’histoire de Carmen sous forme d’ouvrage. C’est alors que l’écrivain en profite pour ajouter le chapitre IV de l’histoire (GOETZ 2015 :134). Ce chapitre est conçu comme une sorte d’essai où Mérimée évoque les aspects culturels et linguistiques des bohémiens, race à laquelle appartient Carmen. À partir de 1852, les réimpressions ont commencé : 1854, 1857, 1861, 1864, 1866, 1874, etc., comptant plus de vingt-trois avec celle de la Pléiade de 1978. Néanmoins, ces réimpressions sont accompagnées des traductions et des adaptations dans d’autres manifestations artistiques. Carmen a été abondamment traduite dans de nombreuses langues, et en langue espagnole aussi. En ce qui concerne les traductions espagnoles, en 1886, Alfredo Opisso y Viñas 3 est l’un des premiers à traduire en espagnol le roman universel de Carmen. Cette traduction incluait déjà le quatrième chapitre. En 1890, Cristobál Litrán fait sa propre traduction à l’espagnol de l’œuvre originale de Mérimée. En 2015, Carmen Ramirez retrouve la première traduction de Carmen, publiée dans El Español (Madrid) en 1845 (RAMÍREZ 2015 : 395-409). En 1898, Alfredo Opisso y Viñas traduit l’annexe bibliographique ‘Carmen’ d’Auguste Dupouy et Gérard d’Houville en version espagnole (RAMÍREZ 2015 : 395-409). En ce qui concerne les adaptations de l’ouvrage, elles sont nombreuses. En premier lieu, l’Opéra de Bizet de 1875, qui se voit comme une adaptation italienne 3 Il a plusieurs pseudonymes: Carlos Mendoza, Salvador, Octavio Velázquez del Real, Julián Álvarez de Sestri, Doctor Fontana.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 7 TFG 2017 / 2018 portée sous le livret de Ludovic Halévy y Henri Meilhac. Ensuite, divers adaptations cinématographiques ont été effectuées ayant un total approximatif de plus de vingt films parmi lesquels des versions italiennes, allemandes, espagnoles, françaises. 2. Carmen: protagoniste du roman Carmen s’érige comme le personnage principal de l’histoire puisqu’elle apparaît tout au long de l’action. Par conséquent, cette étude se penchera sur elle et ses comportements et la classera comme une femme à mi-chemin entre la France et l’Espagne. Le point suivant expliquera et justifiera cette idée avec des exemples. 2.1. Une femme à la croisée des chemins : la France civilisée et l’Espagne primitive La protagoniste de l’histoire se trouve à la croisée de l’Espagne et en même temps de la France. D’un côté, l’Espagne, pays romantique par excellence au XIXe siècle, est représentée dans l’image que Mérimée dresse de Carmen. De l’autre côté, la France étant moderne et civilisée pourrait se voir reflétée par l’écrivain. Premièrement, l’image espagnole offert par Carmen est plutôt primitive et sauvage selon les caractéristiques que l’écrivain lui a attribué dans ses descriptions. Cette relation entre Carmen et l’Espagne est justifiée dans la préface d’Adrien Goetz : « Malgré lui et malgré ce qu’il voulait faire d’elle, avec le recul du temps, libre apatride issu d’un peuple qui ne connaît pas de frontière, elle finit par incarner l’Espagne même, et finalement le souvenir des éblouissements successifs qui avaient marqué l’itinéraire du jeune Prosper Mérimée » (GOETZ 2015 : 11). L’allusion à la « mantilla » pourrait entraîner le lecteur à penser qu’il s’agirait d’une Espagne ancienne et en conséquence, fidèle aux coutumes : «En arrivant auprès de moi, ma baigneuse laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tête, et, à l’obscure clarté qui tombe des étoiles, je vis qu’elle était petite,
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 8 TFG 2017 / 2018 jeune, bien faite, et qu’elle avait de très grands yeux.» (MÉRIMÉE 1978 : 949). Ensuite, les danses et les chants propres des gitans et donc de Carmen pourraient servir comme des exemples pour appuyer l’idée de cette Espagne en conflit avec la modernité et en harmonie avec les coutumes ancestrales, à savoir une Espagne qui consacre son temps à chanter et à danser : « Vous savez qu’on s’amuse souvent à faire venir des Bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire danser la romalis, c’est leur danse, et souvent bien autre chose. […] J’entendais les castagnettes, le tambour, les rires et les bravos ; parfois j’apercevais sa tête quand elle sautait avec son tambour.» (MÉRIMÉE 1978 : 964). Néanmoins, Mérimée n’oublie pas de peindre un paysage enraciné dans ce décor sauvage incarnant une Espagne ancienne, encore éloignée de la modernisation, et à laquelle contribue aussi l’image de Satan. Voilà encore un exemple : « À l’entrée de la rue du Serpent, elle acheta une douzaine d’oranges, qu’elle me fit mettre dans mon mouchoir […] Une Bohémienne, vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en romani. La veille grogna d’abord. Pour l’apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons, et lui permit de goûter au vin. […] Dès que nous fûmes seuls, elle se mit à danser et à rire comme une folle, en chantant. » (MÉRIMÉE 1978 : 965-966). En tout cas, l’exemple qui pourrait servir le plus clairement pour affirmer que Carmen est un reflet de cette Espagne primitive serait son appartenance aux groupes de gitans : « Allons, allons ! Vous voyez bien que je suis bohémienne ; voulez-vous que je vous dise la baji ? Avez-vous entendu parler de la Carmencita ? C’est moi. […] J’eus alors tout le loisir d’examiner ma gitana, pendant que quelques
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 15 TFG 2017 / 2018 d’une sorcière.- Bon ! me dis-je ; la semaine passée, j’ai soupé avec un voleur de grands chemins, allons aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du diable.» (MÉRIMÉE 1978 : 950). Magicienne gitane, elle pratiquait les jeux de sorcellerie qu’elle connaît bien : « Dès que nous fûmes seuls, la Bohémienne tira de son coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi, un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres objets nécessaires à son art. Puis elle me dit de faire la croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie, et les cérémonies magiques commencèrent. Il est inutile de vous rapporter ses prédictions, et, quant à sa manière d’opérer, il était évident qu’elle n’était pas sorcière à demi. » (MÉRIMÉE 1978 : 952). Cette femme voleuse et sorcière est aussi une menteuse. Le texte le confirme à plusieurs reprises. L’un de ces exemples concerne le moment où une femme de la manufacture est blessée et Carmen n’a pas avoué son acte : « D’un côté, il y en avait une les quatre fers en l’air, couverte de sang, avec un X sur la figure qu’on venait de lui manquer en deux coups de couteau. En face de la blessée, que secouraient les meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq ou six commères. La femme blessée cirait : Confession ! confession ! je suis morte ! Carmen ne disait rien ; elle serrait les dents, et roulait des yeux comme un caméléon.» (MÉRIMÉE 1978 : 958). Par conséquent, Carmen ira en prison mais elle tente de convaincre José en lui offrant un morceau de la ‘barlachi’, une pierre typique de ses arts du malheur :
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 16 TFG 2017 / 2018 «Laissez-moi m’échapper, dit-elle, je vous donnerai un morceau de la barlachi, qui vous fera aimer de toutes les femmes. La bar lachi, monsieur, c’est la pierre d’aimant, avec laquelle les Bohémiens prétendent qu’on fait quantité de sortilèges quand on sait s’en servir. Faites-en boire à une femme une pincée râpée dans un verre de vin blanc, elle ne résiste plus.» (MÉRIMÉE 1978 : 959 -960). Finalement, Carmen partage ces facettes avec tous les personnages : le narrateur (MÉRIMÉE 1978 : 948 -956), Don José, García et Lucas (MÉRIMÉE 1978 : 956988) ; se constituant comme une femme du mal. 4.2. Carmen et la fabrique du pouvoir Le pouvoir est distillé par Carmen surtout au travers de son physique et de sa force de persuasion. La séduction est l’intelligence du pouvoir et Carmen l’emploie partout et envers tous, et plus spécialement avec les hommes. Elle fera de Don José une âme sans volonté puissamment usurpée par notre Carmen. Mais son pouvoir est également dans sa capacité linguistique : polyglotte, elle parle trois langues (le basque, l’espagnol et le bohémien) : « Carmen me dit aussitôt en basque : – Tu ne sais pas un mot d’espagnol, tu ne me connais pas » (MÉRIMÉE 1978 : 978), et elle sera l’interprète : « Ne devrais-tu pas être bien content d’être le seul qui se puisse dire mon minchorro ? – Qu’est-ce qu’il dit ? demanda l’Anglais. – Il dit qu’il a soif et qu’il boirait bien un coup, répondit Carmen. Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire à sa traduction » (MÉRIMÉE 1978 : 978), au même titre qu’elle interprète les signes : « Puis elle me dit de faire la croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie, et les cérémonies magiques commencèrent. » (MÉRIMÉE 1978 : 952). Cependant elle pourrait se voir puissante aussi par le fait de parler trois langues. Premièrement, lorsque Carmen apparaît dans le récit, elle est décrite comme une femme avec une beauté extraordinaire qui séduit la majorité des hommes. Voilà que le voyageurnarrateur la rencontre : « En arrivant auprès de moi, ma baigneuse laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tête, et, à l’obscure clarté qui
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 17 TFG 2017 / 2018 tombe des étoiles, je vis qu’elle était petite jeune, bien faite, et qu’elle avait de très grands yeux.» (MÉRIMÉE 1978 : 949). Ses traits physiques et son art de séduction parcourent les sentiments du narrateur comme dans ce cas-là : « Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées.» (MÉRIMÉE 1978 : 950). Dans cet exemple, le narrateurvoyageur est séduit par le corps puissant de Carmen. Il précise notamment que pour qu’une femme soit belle il faut qu’elle réunisse : « trois choses noires : les yeux, les paupières et les sourcils ; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc.». (MÉRIMÉE 1978 : 951). Notre étude considère Carmen comme un être puissant puisqu’elle est capable de dominer son amant grâce à sa perfection corporelle : « Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus ; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. […] C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait pas oublier. » (MÉRIMÉE 1978 : 951). Carmen montrait aussi sa puissance par son regard : « Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’aie trouvée depuis à aucun regard humain». (MÉRIMÉE 1978 : 951). Ensuite, Don José tombe amoureux d’elle à tel point qu’il devient obsédé et par conséquent, il tue ses amants par jalousie. Carmen jouait avec la passion de José, quelques fois elle voulait maintenir sa relation et d’autres fois, elle aurait préféré une rupture. Cette hésitation est récurrente dans les propos de Carmen et fonde leur relation. Elle avouera ses sentiments envers lui : « Tu es mon rom, je suis ta romi » (MÉRIMÉE
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 18 TFG 2017 / 2018 1978 : 966), et elle confessera sa haine : « je ne sais pas pourquoi je suis venue, car je ne t’aime plus » (MÉRIMÉE 1978 : 969). D’un autre côté, Carmen sait sa puissance pour convaincre Don José, sa cible majeure, son objet de désir, d’abord, et de haine, ensuite. Don José ne voulait pas se consacrer au métier de contrebandier mais il le devient par amour : « Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout monsieur, tout ! Je luis offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer encore !» (MÉRIMÉE 1978 : 988). Don José refuse dans un premier temps, mais il fera toutes les concessions à Carmen dont le pouvoir de conviction est sans pareil : - Veux-tu gagner un douro ? Iva venir des gens avec des paquets, laisse-les faire. - Non, répondis-je. Je dois les empêcher de passer ; c’est la consigne. - […] Ah ! répondis-je, tout bouleversé par ce seul souvenir, cela valait bien la peine d’oublier la consigne ; mais je ne veux pas de l’argent des contrebandiers. - […] La vie de contrebandier me plaisait mieux que la vie de soldat ; je faisais de cadeaux à Carmen. […] Mais ce qui me touchait davantage dans ma nouvelle vie, c’est que je voyais souvent Carmen. (MÉRIMÉE 1978 :969 et 973). Carmen est considérée puissante aussi parce qu’elle parlait trois langues avec lesquelles elle aurait plus de possibilité à établir des relations avec des personnes de différentes origines. C’est lors de la rencontre entre elle et Don José qu’elle se présente parlant espagnol et bohémien en même temps: Allons, allons ! Vous voyez bien que je suis bohémienne ; voulez-vous que je vous dise ‘la baji’ ? (MÉRIMÉE 1978 : 950). Et elle parlait le basque comme Don José : «Carmen savait assez bien le basque.» (MÉRIMÉE 1978 : 960). Cette langue commune du nord de l’Espagne qui scellera leur union, et le début de toutes les fatalités : « Laguna, ene bihotsarena, camarade de mon cœur, me dit-elle tout à coup, êtes-vous du pays ? [….] Je suis d’Elizondo, lui répondisje en basque, fort ému de l’entendre parler ma langue». (MÉRIMÉE 1978 : 960).
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 19 TFG 2017 / 2018 En somme, ses traits physiques et son art de séduction ont servi à justifier que cette étude inscrive Carmen dans la catégorie de femme du pouvoir. 5. « Le mal, le pouvoir mais la mort » 8 Comme conclusion aux points antérieurs, il serait nécessaire d’ajouter que Carmen par sa condition de femme du mal et du pouvoir est obligée de mourir. Sa mort est provoquée par le choix de José, lequel, ne résiste plus à son infidélité. Il est possible de concevoir que Carmen ait été mal élevée c’est pourquoi elle est devenue une femme sorcière, diablesse, voleuse et menteuse. Le mal et le pouvoir sont deux des caractéristiques les plus fortes de Carmen, néanmoins, ces attributs précipiteront le fatal destin des protagonistes. Or, Carmen se considère elle-même comme une femme libre dont la fin est la mort, dont l’aboutissement est l’acceptation de la mort: « Je suis las de tuer tous tes amants ; c’est toi que je tuerai. Elle me regarda fixement de son regard sauvage et me dit : – J’ai toujours pensé que tu me tuerais. La première fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la porte de ma maison». (MÉRIMÉE 1978 : 985). Mérimée décide de rattraper la protagoniste en lui consacrant un chapitre entier. Il s’agit du dernier chapitre, le quatrième où il se penche sur la culture et les coutumes du peuple bohémien. Le roman termine sur la mort de l’héroïne, et l’histoire s’achève sur l’idée de l’apprentissage de la nature des passions et la pédagogie de la nature humaine. La fiction et l’histoire se rejoignent sur la nature des passions, la faiblesse de la nature humaine et le pouvoir du mal. 6. Coda Notre étude sur Carmen, le mal et le pouvoir commence par cerner le contexte et l’auteur d’abord, et puis la thématique. Prosper Mérimée a contribué 8 Suggestion de la professeure.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 20 TFG 2017 / 2018 à renforcer l’image exotique et sauvage de l’Espagne par la création de son personnage le plus universel, Carmen : la cigarière gitane qui est un démon, la femme brune aux yeux noirs, éclairant cependant l’esprit puissant de sa seule volonté, au détriment des hommes, au détriment de soi. Porteuse de mal, c’est son pouvoir de liberté. D’un côté, Carmen est une jeune gitane de peau cuivrée, du quartier de Triana et de beauté exotique et sauvage. Sorcière et voleuse, par sa beauté elle attire et manipule les hommes. Elle est éloquente, chante et danse de même qu’elle connaît et pratique la divination. D’un autre côté, Carmen s’associe au rouge et au noir : cette palette chromatique renvoie d’ailleurs à la diabolie. L’édition de Benjamin Lacombe (2017) utilise aussi ces couleurs dans les illustrations du roman. Toutes ces caractéristiques accompagnent Carmen dans son métier de cigarière, au sein de la Fabrique Royale de Tabac de Séville. Le résultat de cette configuration de la fatalité de la protagoniste aboutit au fait qu’elle soit considérée un mythe de la séduction. L’argument thématique de Carmen se base principalement sur une histoire d’amour, de jalousies, de passions et de mort. Mais cette histoire tragique racontant combien et comment l’amour peut déclencher la fatalité d’un individu, son autodestruction et le désordre de la société, dépend du mal et du pouvoir d’un seul être. L’objet d’étude a bien ciblé la construction du mal et du pouvoir dans le personnage de Carmen, personnage romanesque pour Mérimée qui aime raconter des fictions, et historique, en ce qu’elle appartient à la réalité d’une époque et d’un pays. La fortune de cette histoire et de ce roman est connue : l’opéra, le cinéma, le théâtre, le ballet, la peinture, la musique, la chanson. Toutes ces manifestations ont respecté sa thématique mythique. Elles ont su conserver l’esprit rebelle et sauvage de cette femme universelle du mal, au pouvoir total de séduction et de liberté.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 21 TFG 2017 / 2018 Photographie du roman de Benjamin Lacombe. Carmen. 2017
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 22 TFG 2017 / 2018 7. Bibliographie 7.1. Sources primaires CAHEN, Gaston. 1921. «Prosper Mérimée et la Russie». Revue d’Histoire littéraire de la France. [en ligne]. 28 Année, Nº3, Classiques Garnier, Presses Universitaires de France. [Date de consultation : 10-6-2018]. Disponible sur : https://www.jstor.org/stable/40518287?seq=1#page_scan_tab_contents. p. 388-396. CARRÈRE D’ENCAUSSE, Hélène. 2003. «Prosper Mérimée : un génie singulier». Revue de l’Académie Française. [en ligne]. [Date de consultation : 31-5-18]. Disponible sur : http://www.academie-francaise.fr/prosper-merimee-un-genie-singulier-seancepublique-annuelle. p.1-10. DECOTTIGNIES, Jean. 1995. «Introduction, chronologie, bibliographie, notes et archives» dans Carmen. Paris : GarnierFlammarion, p. 7-13. Dictionnaire de l’académie française. 1932-1935. ©, 8ème édition. [Date de consultation : 4-6-2018]. Disponible sur: https://academie.atilf.fr. Dictionnaire de l’académie française. 1992. ©, 9ème édition. [Date de consultation : 46-2018]. Disponible sur : https://academie.atilf.fr. HEYRAUD, Hélène. 2015. «La femme fatale : essai de caractérisation d’une figure symboliste», Histoire et critique des arts. La Figure , Université Rennes 2, nº4. p. 1-14. [Date de consultation: 5-6-2018]. Disponible sur : AD HOC: https://adhoc.hypotheses.org/ad-hoc-n4-la-figure/la-femme-fatale-essai-decaracterisation-dune-figure-symboliste. MÉRIMÉE, Prosper. 1978. Théâtre de Clara Gazul, Romans et nouvelles. Édition de Jean Maillion et de Pierrre SalomonParis : bibliothèque de la pléiade / Gallimard. MÉRIMÉE, Prosper. 1845. «Lettres à Mme de Montijo», dans Correspondance générale. Pierre Josserand et Jean Mallion (éds.), T. IV. Paris : Le Divan. p. 470.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 23 TFG 2017 / 2018 MÉRIMÉE, Prosper. 2015. Carmen, préface et notes d’Adrien Goetz. Barcelone : Éd Gallimard, collection Folio classique. RAMÍREZ GÓMEZ, Carmen. 2002. «Carmen de Mérimée. Autorepresentación y representación de la Historia» dans Mujeres, Cultura y Comunicación: Realidades e Imaginarios, IX Simposio Internacional de AAS. Universidad de Sevilla, Sevilla: Ediciones Alfar, [p. 1-7]. RAMÍREZ GÓMEZ, Carmen. 2006. «Divina Manon, Novela y Libreto: el Abate Prévost y Jules Massenet», dans Figaro. Año XIII, Nº26. p. 4-7. RAMÍREZ GÓMEZ, Carmen. 2002. «Las Mujeres y el Mal» dans Las Mujeres del Mal en la Literatura Francesa. Sevilla: Padilla Libros Editores y Libreros. Coords./Eds.: Miriam Palma Ceballos y Eva Parra Membrives, p.1-15. Photographie de Carmen. RTVE. [Date de consultation : 6-6-18]. Disponible sur : http://www.rtve.es/rtve/20171215/benjamin-lacombe-convierte-carmen-mujer-aranafeminista/1646462.shtml. STENDHAL. 1905. Pensées et Impressions. Paris : éd. Bertaut.djvu, p.32. VERA BALANZA, Mª Teresa, MELÉNDEZ MALAVÉ, Natalia. 2008. «El mito de Carmen: exotismo, romanticismo e identidad» [en ligne] dans Ámbitos, Universidad de Sevilla, España, Nº 17. p. 1-13. [Date de consultation: 8-6-2018]. Disponible sur: http://institucional.us.es/revistas/Ambitos/Ambitos-17/revista-comunicacion-ambitos17-341-352.pdf. 7.2. Sources secondaires: Lectures ARMIÑO, Mauro. 2003. «Prólogo» dans Carmen. Madrid: Edaf, p. 9-37. CAMERO PÉREZ, Carmen. “De los textos fundadores al mito finisecular: figuraciones de Salomé en la literatura francesa ( G. Flaubert y J.-K. Huysmans)”. En: Cuadernos de Filología Francesa. 2014. Vol. 25, p. 147-160.
Carmen: héroïne du mal et du pouvoir. 24 TFG 2017 / 2018 CARNAVAGGIO, JEAN. 2016. Les Espagnes de Mérimée. Madrid: Centro de Estudios Europa Hispánica. DARCOS, Xavier. 1998. Mérimée. Paris: Flammarion. FANJUL, Serafín2012. Buscando a Carmen. Madrid: Editores Siglo XXI. FONYI, Antonia. 2010. «Prosper Mérimée» dans les Actes colloque international de Cerisy. Caen : éd. Lettres modernes Minard (Écritures XIX 6). GONZÁLEZ TROYANO, Alberto. 1991. Las desventuras de Carmen. Madrid: S.L.U. Espasa Calpe Libros. MELLOULI, Maria. 1875-1970. «Carmen sur les scènes françaises» dans Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin [en ligne]. N° 40. p. 49-62. [Date de consultation : 8-6-2018]. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin12014-2-page-49.htm. MURO MUNILLA, Miguel ángel. 2007-2008. «Carmen: la construcción del texto y del mito español a partir del tópico de un viajero romántico español» dans Cuadernos de Investigación Filológica [en ligne]. Vol. 33. p. 167-192. [Date de consultation: 8-62018]. Disponible sur:https://publicaciones.unirioja.es/ojs/index.php/cif/article/view/1492. PARDO BAZAN, Emilia. 1911. « Próspero Mérimée » dans Obras completas de Emilia Pardo Bazán. [en ligne] Vol. 39, cap. III, Madrid, V. Prieto y Cía, p. 57-85. (2ª ed.). [Date de consultation : 8-6-2018] Disponible sur: http://www.cervantesvirtual.com/portales/pardo_bazan/obra/la-literatura francesamoderna-la-transicion--0/ PUJANTE SEGURA, Carmen. 2010. «El mito de Carmen a finales del siglo XX, desmitificación o remitificación» dans Actas del XVII Simposio de la Sociedad Española de Literatura General y Comparada [en ligne], Universitat Pompeu Fabra, Servicio de Publicaciones: Sociedad Española de Literatura General y Comparada, Vol.