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58 59 ATLAS DE LA VALORISATION ARCHITECTURALE Étude critique des bâtiments réutilisés à Barcelone — Magda Mària Dans l’Atlas del aprovechamiento arquitectónico. Estudio crítico de los edificios reutilizados en Barcelona1, on a identifié 1 463 bâtiments dont la destination a changé au cours du temps afin d’abriter des activités pour lesquelles ceux-ci n’avaient pas été conçus. Entre le Ier siècle et l’année 2017, à Barcelone, des logements individuels et collectifs, des palais, des couvents, des églises, des casernes, des entrepôts, des usines, des bureaux, des institutions, des écoles, des équipements sportifs ou des hôpitaux ont subi des transformations dans leurs fonctions –parfois jusqu’à sept fois–tout en conservant substantiellement leurs qualités architecturales d’origine. Autrement dit, malgré les changements programmatiques qu’ils ont subis, les bâtiments de cet inventaire ont gardé, dans une certaine mesure, leurs caractéristiques morphologiques, structurelles, constructives et organisationnelles. L’objectif de cet article est d’expliquer ce travail de recherche et de présenter les bâtiments étudiés sous l’angle de leur situation dans la ville ainsi que de leurs diverses typologies de destination –dans plus de la moitié des cas, il s’agit de logements. Nous avons comparé les besoins spatiaux de certains programmes architecturaux avec les caractéristiques morphologiques et structurelles des immeubles pour constater le potentiel de reprogrammation de certaines architectures –dont quelques-unes comportent des murs porteurs et des pièces de formes équivalentes. Vu sous cet angle, l’exploitation du parc bâti étant la première et 1. Xavier Monteys, Magda Mària, Pere Fuertes, Roger Sauquet, Núria Salvadó, Atlas del aprovechamiento arquitectónico. Estudio crítico de los edificios reutilizados en Barcelona, Barcelona, MINECO-UPC, 2018. la plus simple manifestation de durabilité en architecture, cet ensemble de bâtiments nous apporte une grande leçon de réutilisation adaptative. Situation urbaine et occupation du sol 2,1 % des 70 717 bâtiments existants dans la ville de Barcelone ont subi un changement de destination. Ces bâtiments transformés sont présents dans tout le tissu urbain. 565 des 1 463 cas identifiés sont catalogués dans l’inventaire du patrimoine architectural ou ont fait l’objet de publications. Les 898 cas restants ont été recensés grâce à l’inspection exhaustive de toutes les rues de tous les districts de la ville. Dans le plan de situation, on peut observer les zones urbaines présentant le plus de changements de destination. Il est évident que les districts les plus anciens comportent le plus de bâtiments réutilisés, comme Ciutat Vella (22 %) et, depuis le XIXe siècle, l’Ensanche (14 %). Cependant, il est important de signaler que certaines des anciennes municipalités annexées à Barcelone au XIXe siècle possèdent aussi un nombre important de tels bâtiments, comme Sarrià-Sant Gervasi, avec 14,5 % de cas. Les bâtiments catalogués dans l’atlas sont classifiés selon les catégories Plan de localisation de tous les bâtiments ayant subi un changement de destination à Barcelone
60 61 générales d’occupation du sol du plan général métropolitain de Barcelone : « habitation résidentielle », « commerces », « bureaux », « industrie », « sanitaire », « religieux », « culturel », « récréatif », « sportif », « institutionnel » et « éducatif ». Les typologies correspondant à chacune de ces catégories générales sont spécifiées en détail dans un deuxième et troisième niveau. Dans les 565 fiches réalisées, on retrouve ces destinations ainsi que toute l’information historique recueillie sur chacun des bâtiments. Les fiches de l’atlas contiennent une photographie actuelle, le programme d’origine, l’année de construction, des plans d’époque ainsi que les changements de destination et les plans de chaque étape. Cela permet de déterminer les changements architecturaux effectués dans les bâtiments pour les adapter à de nouvelles fonctions. Exemple de fiche de l’Atlas Re-Use Proportion des changements de destination dans tous les districts de Barcelone Analyses statistiques Grâce à la collecte de toutes ces données, nous avons pu réaliser une série d’analyses statistiques. Parmi elles, nous avons étudié l’évolution dans le temps du changement de destination des bâtiments à Barcelone. Logiquement, le nombre des cas augmente avec les années en raison de deux facteurs : le temps écoulé depuis leur construction et la croissance du parc bâti. Par ailleurs, on peut noter l’influence que certains événements historiques ont eue dans la réutilisation des bâtiments : la guerre civile espagnole (1936-1939) et les nombreuses saisies et réutilisations de bâtiments publics et privés ; l’avènement de la démocratie, période qui commence en 1977 sous la direction d’un gouvernement et de municipalités démocratiques qui rétablissent des libertés et entreprennent la préservation du patrimoine architectural, ou encore, la célébration des Jeux olympiques en 1992 qui a impliqué la construction de grandes infrastructures, mais aussi la récupération urbaine et bâtie de certains secteurs de la ville.
62 63 Une autre analyse statistique montre les changements de destination dans la vie d’un bâtiment. Le graphique présentant des barres montre les années écoulées entre la construction d’un édifice et son premier changement programmatique. On trouve deux sommets dans la fréquence de ce changement. Le premier se produit entre la 40e et la 50e année de vie utile du bâtiment, ce qui coïncide curieusement avec la vie adulte d’une personne. Le deuxième a lieu entre la 80e et la 90e année, l’âge du décès de cette personne et, par conséquent, du changement générationnel. Temps écoulé entre la construction et le premier changement de destination d’un bâtiment Comparaison des pourcentages entre destinations originelles et actuelles Chronologie des changements de destination dans le temps En ce qui concerne le logement, dans la comparaison entre destinations originelles et actuelles, on observe un plus grand déséquilibre dans la partie droite que dans la gauche. L’habitation est en effet une des destinations d’origine qui présente le plus de changements (55,52 %), suivie de l’industrie (27,21 %). La raison tient à ce que 98 % des bâtiments de la ville sont des logements et à ce que Barcelone a été, depuis le milieu du XIXe siècle, une ville très industrielle, surtout dans le district Sant Martí. Dans la colonne de gauche, on observe que la destination résidentielle-hébergement hôtelier est celle qui a le plus « envahi » le bâti existant. Cette situation résulte du boom touristique continu de la ville. Et en deuxième place, ce sont les écoles et les bâtiments d’enseignement qui ont le plus occupé les immeubles existants. Notre travail a aussi vérifié la persistance de la cour dans l’architecture urbaine de Barcelone en dépit des changements de destination auxquels ont été soumis les bâtiments qui la forment. Entre les XIe et XXe siècles, un nombre important de bâtiments s’appuyaient principalement sur une cour, souvent unie à un escalier, pour organiser les pièces et les circulations intérieures et pour apporter de la lumière et de la ventilation aux espaces qui ne se trouvaient ni en façade ni en cœur d’îlot. Dans les tissus urbains très compacts, comme la Ciutat Vella ou l’Ensanche, plus de 50 % des bâtiments qui ont perduré possèdent au moins une cour intacte et fonctionnelle, et ce, malgré la diversification des destinations. La présence d’une cour semble, par conséquent, une garantie de réutilisation adaptative.
64 65 Comparaison des plans d’origine et actuels de plusieurs bâtiments de Barcelone qui ont préservé leur cour lors de changements de destination : de bâtiment d’habitation à hôtel (Neri) ; de palais à hôtel (Mercer) ; de tour-villa à bâtiment d’administration (casa de las Alturas) ; de palais à musée (Mackaya) Réutilisation adaptative Parmi les facteurs qui ont contribué à la persistance de ces architectures, nous pourrions souligner la capacité d’adaptation des nouvelles fonctions aux espaces préexistants –comme le bernard-l’ermite, l’animal qui adapte son corps aux coquilles abandonnées. Cette réutilisation adaptative, en empêchant des changements formels ou matériels de grande envergure, a rendu possible la persistance des bâtiments avec leurs principaux attributs. Qui plus est, dans certains cas, le changement de destination a activé des supports architecturaux qui, sans ces « réparations dynamiques2 », auraient abouti à des processus de sous-utilisation, d’abandon ou de démolition. Par « réutilisation adaptative » (adaptative re-use3) , nous entendons l’adaptation des nouvelles destinations aux édifications existantes, et non l’inverse. Cette stratégie, idéale pour la maintenance des immeubles, n’est pas très habituelle. À partir de l’analyse de beaucoup d’opérations réalisées jusqu’à maintenant, nous observons que, en règle générale, ce sont plutôt les bâtiments qui se sont adaptés aux nouvelles destinations avec des conséquences traumatiques pour leur intégrité. Malgré ces cas traumatisants, depuis des temps immémoriaux, il existe à Barcelone des bâtiments qui ont changé plusieurs fois de destination sans pour autant avoir modifié leurs conditions spatiales, morphologiques ou structurelles. On compte parmi eux le bâtiment des Drassanes – c’est-à-dire de l’Arsenal –, un grand complexe d’architecture civile construit entre 1280 et 1381 pour la fabrication de bateaux, transformé en caserne en 1618, en poudrière en 1714 et, enfin, en musée maritime en 1936. Son intérieur majestueux est le résultat d’une addition de nefs unidirectionnelles recouvertes par une toiture à deux versants, soutenue par des arcs en plein cintre et par de lourds piliers en pierre. Ces nefs sont renforcées transversalement par un autre système d’arcs en plein cintre qui les entravent perpendiculairement. La continuité de ce système constructif depuis les débuts de sa construction au XIIIe siècle jusqu’à sa dernière extension au XVIIIe siècle souligne la rationalité fonctionnelle, structurelle et constructive d’une organisation spatiale qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Le grand bâtiment-réservoir des eaux, annexe au parc de la Ciudadela, dont la fonction était de réguler le débit de la cascade du parc ainsi que l’arrosage des jardins, en est un autre exemple. Il a été conçu comme une structure traditionnelle avec de gros piliers en brique, des arcs parallèles de 14mètres de hauteur et des voûtes en berceau pour supporter les charges énormes du réservoir d’eau situé sur la toiture. Il a été construit entre 1876 et 1880 sous la direction de l’architecte Josep Fontseré. Après plus de cent ans à accueillir diverses fonctions –asile 2. Richard Sennett, ElArtesano, Barcelona, Anagrama, 2008, p. 245-252 (The Craftsman, Yale University Press New Haven, 2008). 3. James Douglas, Building Adaptation, Chennai, Elsevier, 2006.
66 67 Nefs supérieures de l’hôpital de la Santa Creu transformées en Bibliothèque nationale de Catalogne lespedresdebarcelona.blogspot.com / © Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0 / Josep Renalias Le bâtiment des Drassanes transformé en entrepôt de canons et en musée maritime Robert Terradas, Las Atarazanas de Barcelona. Trazado, construcción y Restauración, Barcelone, Enginyeria i Arquitectura La Salle, 2009 / © Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0 Kippelboy Ancien réservoir des eaux du parc de la Ciudadella transformé en bibliothèque de l’UPF ANC : Fons Brangulí, 1912-1915 / © Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0 Hyemin Kwon municipal, caserne de pompiers, vestiaires et parking de la police municipale ou archives judiciaires–,cet édifice est devenu la bibliothèque de l’université Pompeu Fabra en 1999. L’ancien hôpital de la Santa Creu situé dans le quartier du Raval de Barcelone est un autre des complexes historiques à avoir accueilli diverses destinations. Sa construction a commencé en 1401 en suivant le modèle typologique médiéval. Ses nefs de deux étages de hauteur et sans colonnes se situent autour d’une cour et d’un cloître rectangulaires. Les voûtes des nefs inférieures s’appuient sur des croisées d’ogives et les supérieures, recouvertes par une toiture à deux versants, sur des arcs diaphragmes. Ce système d’organisation limpide a permis l’extension de l’enceinte et la construction d’autres volumes jusqu’à l’achèvement de l’ensemble au milieu du XVIIIe siècle. L’enceinte et les jardins ont été ouverts au public au début du XXe siècle avec le déménagement du programme hospitalier dans l’ensemble moderniste conçu par Domènech i Montaner à l’Ensanche de Barcelone. Les nefs gothiques accueillent de nouveaux usages : la Bibliothèque nationale de Catalogne, l’école des arts et métiers Massana, la bibliothèque du district de Ciutat Vella, l’Académie royale de pharmacie, des services municipaux, des espaces d’exposition et le siège d’une compagnie de théâtre. Ces bâtiments démontrent que leurs puissantes structures –capables de contenir d’amples espaces et bâties, en général, avec des matériaux nobles–survivent à toutes distributions ou partitions intérieures mineures et sont récupérables avec une relative facilité. Il s’agit d’architectures de grandes clarté et neutralité, versatiles et polyvalentes, qui supportent sans traumatisme des segmentations ou des extensions. Rafael Moneo soutient ces observations lorsqu’il affirme que les bâtiments qui résistent dans le temps sont ceux qui permettent une adaptation à des réalités forcément changeantes, sans perdre pour autant leur identité morphologique. Selon lui, « la vie des bâtiments » se manifeste dans la permanence de leurs traits formels les plus caractéristiques. Une fois bâtis, ces édifices acquièrent de l’autonomie et se dissocient de la paternité de l’architecte. La clé réside dans les principes qui s’établissent au cours de la construction de l’œuvre. Si ces principes sont clairement définis, s’ils s’avèrent suffisamment solides, un bâtiment peut, sans cesser d’être ce qu’il était fondamentalement, absorber des transformations, des changements, des distorsions, garder ses origines, être constant dans le temps, et ce, malgré les différentes interventions4. 4. Rafael Moneo, « La vida de los edificios. Las ampliaciones de la Mezquita de Córdoba », Revista Arquitectura, n° 256, septembre-octobre 1985, p. 26-36.
68 69 Les cinq types d’habitation existant à Barcelone et leur localisation dans la ville torre-villa townhouse apartement building masía total housing in Barcelona palace Habitations De tous les bâtiments existants, ceux conçus à l’origine comme habitations sont également ceux qui ont connu le plus de changements de destination : ils représentent 55,52 % des bâtiments réutilisés de Barcelone. C’est un chiffre élevé comparé au 5,89 % d’édifices ayant connu la transformation inverse. Quantitativement, ces données ont leur logique, car, comme nous l’avons déjà dit, la majorité du tissu urbain d’une ville est constituée de logements. Cependant, il est paradoxal que des structures spatiales répondant à des fonctions d’origine domestique aient eu la capacité d’accueillir des programmes dont les conditions paraissent d’emblée très différentes. Cela nous pousse à penser que l’apparente rigidité du système structurel des logements de Barcelone n’est pas une entrave à sa prédisposition au changement de destination. Nous sommes conduits aussi à analyser comment les maisons, dans leur diversité typologique, ont supporté des altérations fonctionnelles sans perdre pour autant leurs principaux attributs constructifs, morphologiques et spatiaux. Les cinq types d’habitation et les changements prépondérants de destination
70 71 Le plan général métropolitain de Barcelone distingue plusieurs classes d’habitation : des maisons urbaines, des immeubles d’habitation, des mas, des palais et des tours-villas. – Les maisons urbaines sont des bâtiments construits entre murs mitoyens. En général, elles comportent une cour postérieure et appartenaient à une même famille qui occupait tout l’immeuble. – Les immeubles d’habitation sont des immeubles plurifamiliaux. En général, ils comportent deux logements avec des pièces équivalentes par palier et sont construits avec des murs porteurs en brique qui comprennent des cours intérieures et des cages d’escaliers. – Les mas sont des constructions isolées structurées par trois nefs. À l’origine, ils formaient des unités productives liées à l’agriculture et à l’élevage. Ils se retrouvent éparpillés dans le tissu urbain en raison de l’expansion de la ville, mais sont plus abondants dans une bande parallèle à la sierra du Collserola. – Les palais sont des édifications à « destination d’habitation » isolées ou entre bâtiments mitoyens. Un de leurs traits distinctifs est la présence d’une cour centrale avec un escalier noble qui donne accès à l’étage. – Enfin, les tours-villas sont des logements exclusivement isolés, presque toujours entourés de jardins. Dans un premier temps, nous analyserons les affinités entre les différents types d’habitation et les destinations accueillies au long de leur vie utile ; dans un deuxième temps, nous suivrons des bâtiments ayant un autre programme d’origine transformés en habitation. Nous appellerons cela la « double direction de la destination habitation » : d’habitation à d’autres destinations et d’autres destinations à habitation. Pour comprendre la première de ces directions, nous avons analysé les 810 logements de Barcelone s’étant adaptés à une des destinations consignées dans les normes du plan général métropolitain. Comme le graphique le révèle, certaines destinations prédominent en fonction du type d’habitation. Les immeubles d’habitation représentent jusqu’à 34 % des logements repérés avec une conversion, prévisible, en immeubles résidentiels tels que des hôtels, des résidences, des auberges de jeunesse ou des appartements touristiques. En ce qui concerne leur localisation, près de la moitié (44,8 %) se situent à Ciutat Vella et un quart (25,6 %) à l’Ensanche, principalement en raison de l’élan du secteur hôtelier à Barcelone. Les maisons urbaines représentent quant à elles 31,1 % des logements ayant changé de destination pour accueillir notablement des fonctions culturelles telles que des musées, des espaces municipaux ou des fonctions commerciales telles que de petits magasins ou des restaurants. Les tours-villa représentent 23,2 % du même ensemble. Elles rassemblent des destinations similaires dans certaines rues ou certains secteurs, comme l’éducatif dans le district Sarrià-Sant Gervasi. Une telle Première direction : plans de bâtiments étant passés d’une destination d’habitation vers d’autres usages Deuxième direction : plans de bâtiments étant passés d’autres destinations vers la fonction d’habitation
72 73 transformation se produit du fait de la corrélation entre certains programmes pédagogiques et l’organisation intérieure, la taille des pièces, la singularité du bâtiment et la présence d’un jardin. Les palais représentent quant à eux 6 % des logements recensés, beaucoup se concentrant dans la Ciutat Vella. Ils ont été destinés en premier lieu à un usage culturel (jusqu’à 38,8 %) et en second lieu à un usage institutionnel. Nous l’expliquons par le rôle que ces édifices jouent dans la mémoire de la ville, mais aussi par leurs caractéristiques spatiales et organisationnelles. La plupart ont un accès direct à une cour centrale où se trouve un escalier qui conduit à l’étage noble. Enfin, les mas constituent 5,7 % des foyers ayant modifié leur destination pour des fonctions diverses : culturelles, éducatives ou commerciales. Pour saisir la deuxième direction, nous avons analysé les immeubles qui, partant d’autres destinations – résidentiel, commercial, bureaux, industriel, sanitaire, religieux, culturel, récréatif, éducatif, sportif ou institutionnel –, se sont reconvertis en habitations. Les affinités que nous avons retrouvées entre le programme domestique mis en œuvre et les 89 bâtiments d’autres programmes fonctionnels d’origine sont très différentes de celles de la première direction. Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est le changement qui s’est produit dans la culture du logement ces dernières décennies : les nouveaux modes de vie et leur lien avec la chute de l’occupation moyenne des logements ont impliqué une réduction de la surface domestique. Par ailleurs, la diffusion de la typologie du loft à Barcelone à partir des années1990 a conduit à des organisations intérieures où cohabitent dans un même espace divers degrés d’intimité. Ces changements dans la culture du logement ont conduit à une adaptation plus facile des fonctions domestiques dans des structures spatiales d’emblée peu compatibles comme les bureaux, entrepôts ou halles industrielles. De fait, 46 % des bâtiments adaptés à la destination « habitation » avaient à l’origine une destination « industrielle ». Cette corrélation typologique entre immeubles d’habitation et bâtiments industriels est très fréquente dans le district Sant Martí, principalement en raison de la reconversion de beaucoup d’usines et entrepôts en logements de type loft. Ville réutilisée En suivant ces cas qui font tous partie de notre réalité urbaine, nous proposons d’observer la ville sous un angle différent afin de reconsidérer nos dynamiques d’action sur le parc bâti. À cet objectif, il faut ajouter deux des principales recommandations internationales – la recommandation concernant le paysage urbain historique de l’UNESCO de 2011 et le Neighborhood Development of LEED, Leadership in Energy and Environmental Design de 2016 – qui insistent sur le besoin non seulement de protéger les bâtiments historiques, mais aussi d’intégrer le patrimoine urbain aux problématiques d’environnement, de développement Analyse des principales caractéristiques structurelles et organisationnelles des bâtiments existants à Barcelone
74 75 économique et d’habitabilité de la ville. Ce faisceau d’arguments nous incite à affirmer une chose : après une « ville d’occasion » qui a permis de réutiliser beaucoup de bâtiments au cours de l’histoire, nous pourrions proposer d’autres systèmes de préservation du parc bâti en fonction de paramètres différents de ceux d’aujourd’hui. Dans la périphérie de Barcelone, la législation n’envisage que deux possibilités pour protéger les espaces naturels : le delta du Llobregat, par exemple, peut être protégé en tant que réserve agricole ou en tant que réserve environnementale. Cette préservation stratégique du territoire n’a pas son équivalent dans la conservation du tissu édifié de la ville. Nous proposons ainsi d’opérer un changement programmatique comparable à celui qui se produit dans le territoire, en considérant et en encourageant la conservation de grandes aires urbaines comme une préservation environnementale stratégique: des réserves d’espace pour le futur et le maintien d’un écosystème. Certaines régions européennes, la Toscane notamment, ont déjà protégé la totalité de leurs tissus urbains historiques de façon analogue à leurs parcs naturels. La préservation du tissu urbain existant en vue de le réutiliser implique une importante économie pour les bâtiments autant que pour l’ensemble de la ville et du territoire. Ne pas démolir une construction réduit, dans une large mesure, l’énergie nécessaire pour créer de nouveaux espaces équivalents. 50 % de l’énergie intrinsèque d’un bâtiment (embodied energy) est imputable à la fabrication des matériaux et des composants basiques de l’architecture. La récupération de bâtiments abandonnés ou sous-utilisés pour des fonctions différentes à celles d’origine constitue un facteur déterminant dans la diminution de l’expansion urbaine et dans la préservation du territoire. En même temps, devant la nécessité d’un changement de paradigme, l’une des priorités est de reformuler la réglementation de protection du patrimoine architectural. Face à un changement de destination, nous proposons d’accorder la priorité non seulement aux valeurs artistiques et historiques de certains immeubles, mais aussi de considérer les caractéristiques structurelles, morphologiques et constructives du plus grand nombre possible de bâtiments existants de Barcelone. La finalité est d’être capable d’identifier, dans le parc bâti, les constructions présentant les meilleures caractéristiques pour être en adéquation avec les exigences des nouveaux besoins fonctionnels. En conclusion, nous énonçons six recommandations en faveur de la réutilisation en architecture, pensées comme bases pour un futur protocole de reprogrammation des bâtiments existants dans la ville : 1, modifier la réglementation de l’État espagnol et des régions autonomes ; 2, promouvoir l’éducation et la prise de conscience sociale ; 3, accorder la priorité à la réutilisation plutôt qu’à la démolition et aux nouvelles constructions ; 4, adapter la destination au bâtiment au lieu d’adapter le bâtiment à la destination ; 5, produire un protocole qui associe la typologie architecturale aux destinations ; 6, planifier le changement de destination. Plus que jamais, il est nécessaire d’appliquer ce protocole. Car, à la lumière du travail développé dans cet atlas, l’histoire de la ville de Barcelone ainsi que celle de tant d’autres nous donnent raison et démontrent comment beaucoup de bâtiments ont survécu dignement aux divers changements de destination durant des siècles en maintenant leur caractère, en conservant la mémoire historique de la ville et en contribuant à la préservation de l’environnement. Une leçon pour le futur. Plans, graphiques et éléments d’analyse tirés de l’Atlas Re-Use, 2018 © Xavier Monteys, Magda Mària, Pere Fuertes, Roger Sauquet, Núria Salvadó