Interdépendance, biodiversité et durabilité: De la crise globale au changement de paradigme
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interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015310 1 Deux domaines qui ne cessèrent de croître et de se diffuser depuis les applications par le conseiller en relations publiques, Edward Bernays, dès les années vingt, aux Etats-Unis, de techniques issues principalement de la psychologie sociale (Gustave Le Bon et Wilfred Trotter) et de la psychanalyse (Freud) en vue d’orienter et de contrôler le comportement des masses à l’usage des entreprises et des pouvoirs politiques. Ces puissantes techniques d’ingénierie sociale, génialement exploitées par Bernays à partir du réinvestissement, en temps de paix, des mécanismes propres à la propagande de guerre, par le biais des PR (Public Relations), seront largement reprises, notamment en Allemagne, par le ministère de la propagande pendant le IIIe Reich. Cf. E. L. Bernays, Propaganda, IG Publishing, 2004 [1928] ; Le documentaire The Century of the Self réalisé par Adam Curtis pour la BBC en 2004 ; Bernard Stiegler, Conférence sur l’avenir de la croissance, du 17 novembre 2009 et Larry Tye, The Father of Spin. Edward L. Bernays and the Birth of Public Relations, Crown Publication, 1998. interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme katherine sirois Instituto de História da Arte Faculdade de Ciências Sociais e Humanas Universidade Nova de Lisboa Bolseira de doutoramento – FCT « A new type of thinking is essential if mankind is to survive and move toward higher levels ». Albert Einstein « Atomic Education Urged by Einstein », in New York Times, May 25 1946, p. 13. The Crisis today in its global expression Le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui est en état de crise. On ne cesse de le répéter à droite, à gauche, en haut, en bas, directement, indirectement, en face et de biais. Bien que chacun puisse la vivre et la ressentir à différents niveaux, cette crise semble être absolument globale, car toutes les sphères constitutives de nos vies individuelles et collectives sont touchées : l’économique et la démocratique, la médicale, l’alimentaire et la sanitaire, la sociale et la culturelle, l’environnementale, la climatique et l’énergétique, la financière, la géopolitique et la diplomatique, mais aussi l’éthique et la spirituelle… Les choses ne tournent pas rond. Tout est sans dessus dessous, donc à l’envers. Certains acquis, droits sociaux et structures institutionnelles tremblent devant les avancées très marquées du capitalisme néolibéral globalisé. Une frange des sociétés occidentales tend à se réduire comme une peau de chagrin. Une autre, mondiale cette fois, continue de se paupériser et l’iniquité s’élargit toujours davantage sur fond de marketing
revista de história da arte n. o 12 – 2015 311 interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme relationnel, sensoriel, digital, opérationnel, stratégique et de campagnes publicitaires obsédantes1. Tout cela pendant que les glaciers de l’Arctique fondent à une vitesse qui laisse pantois quiconque observe le phénomène, que la biodiversité et les écosystèmes disparaissent à une vitesse équivalente, que les océans s’acidifient et meurent par zones entières, que les nappes phréatiques sont pompées et lourdement contaminées par les multinationales et l’élevage industriel, que les colonies d’abeilles du monde entier s’effondrent (Colony Collapse Disorder), ainsi que des milliers d’autres pollinisateurs (oiseaux, insectes et papillons) et que les forêts continuent de tomber aux sons et aux effluves des moteurs et divers engins de l’industrie du pétrole qui elle, et malgré tout, poursuit, encore et encore, sa conquête et sa croissance victorieuses2. Nombreux sont ceux qui font remarquer que sonne le glas d’un système dont le bilan, aujourd’hui, est des plus sombres. Malgré les échecs et les désastres qu’il peine à reconnaître et à admettre, ce système résiste et multiplie les tours de force autoritaires, coercitifs et offensifs pour rester en place, puisque le consentement se délite ostensiblement. Nous pouvons évoquer, à ce propos, les techniques de déstabilisation et d’opacification qui sont systématiquement employées en divers endroits du monde. Cela, notamment, pour maintenir en place les structures et les ramifications d’un pouvoir issu de l’organisation coloniale qui perpétue l’exploitation, voire le pillage systématique des ressources premières desquelles sont encore dépendantes les élites financières et les grandes entreprises des pays occidentaux (Burgis 2015, Klein 2008)3. Nous pouvons aussi mentionner la milice secrète multinationale de l’UE. Nommée l’EuroGendFor et créée selon le modèle de la Blackwater de Goldman-Sachs, cette unité paramilitaire d’intervention spéciale est opérationnelle en Europe depuis le Traité de Velsen, de 20074. Ses missions principales : gérer les crises, maintenir l’ordre en cas de troubles publics, réprimer les révoltes. Nous pouvons également évoquer la multiplication rapide des nombreux dispositifs de recueil et de stockage des données personnelles, de surveillance et de traçabilité des individus, tel que le programme de la Plateforme nationale de cryptage et de décryptement (PNCD) de la DGSE en France, effectif depuis 2007 et également conçu selon le modèle du programme de surveillance massif mis en place par la NSA aux Etats-Unis5. Ou, encore, l’aggravation des censures et des entraves politico-financières au journalisme d’investigation, qui fait l’objet de vives critiques par les défenseurs de la démocratie et du droit d’accès à l’information. Le verrouillage auquel sont confrontés de nombreux journalistes dans le milieu médiatique officiel a motivé un mouvement de mobilisation et de contestation d’une certaine ampleur6. Pendant que tout cela prend un virage des plus inquiétants, les avertissements prospectifs des analystes se font entendre de partout. Si les agents du pouvoir, médiatisés ou non, continuent cette poursuite irrationnelle de la croissance et du profit à tout prix – croissance qui fut sans cesse intensifiée depuis la fin de la IIe guerre mondiale – ce sont divers collapsus qui se profilent à l’horizon (Rifkin 2013). Dans le climat actuel des conflits politico-financiers et géostratégico-militaires, climat qui persiste notamment depuis les processus de colonisation et de « décolonisa2 Selon un rapport de Global Forest Watch Canada du 27 septembre 2009, signé par Peter Lee et Ryan Cheng, « Bitumen and Biocarbon », pour l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, au Canada, qui représente une production de plus d’1,3 million de barils de pétrole par jour, on avait déjà détruit 1 613 877 hectares d’écosystèmes naturels essentiel à l’équilibre climatique mondial (tourbières et forêt boréale). Cette exploitation dévastatrice, qui se fait notamment par le biais de forages gaziers, est unanimement considérée – hormis au Canada – comme une catastrophe écologique mondiale. Elle est responsable d’émissions de GES parmi les plus élevées de la planète, d’un effarant gâchis énergétique, d’une irréversible pollution des cours d’eau et de l’augmentation de la dépendance pétrolière à un moment où la transition énergétique est des plus urgentes. Elle rapporte, en contre partie, des centaines de milliards de dollars par année aux sociétés exploitantes tels que Suncor, Pétrolière Impériale et Exxon Mobil. 3 Se référer aussi à Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and its Geostrategic Imperatives, Basic Books, 1998, 240 p. et Strategic Vision: America and the Crisis of Global Power, Basic Books, 2012, 244 p. 4 Se référer au décret n° 2012-1021 du 4 septembre 2012, Legifrance.gouv.fr, ainsi qu’à l’analyse du Comité Valmy : http://www.comitevalmy.org/spip.php?article2445 5 Au sujet de la PNCD en France, se référer aux articles du journal Le Monde publiés le 11 juin 2013 et le 04 mai 2015. Sur la surveillance de masse, Gérard Wajcman, L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010, 336 p. 6 « Nous sommes en train de détruire tout l’héritage historique né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1944, le Conseil national de la Résistance appelait à militer en faveur de « l’honneur » et de « l’indépendance » des médias « à l’égard de l’Etat et des puissances d’argent ». Ces préconisations ne sont plus de mise. La situation n’a cessé de s’aggraver […]
interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015312 Aujourd’hui, notre système institutionnel et judiciaire ne protège plus la liberté d’informer ». Propos de Benoît Collombat et de Fabrice Arfi recueillis par Hélène Marzolf et Richard Sénéjoux le 30 septembre 2015 pour Télérama. Se référer au manifeste du collectif de journalistes : Informer n’est pas un délit. Ensemble contre les nouvelles censures, Paris, Calmann-Lévy, 2015, 240 p. 7 Qui regroupait initialement la Royal Dutch Shell, Exxon de la Standard Oil Company et BP, puis les « Sept Sœurs ». 8 Cf. The Modern Money Mechanics, Federale Reserve Bank of Chicago, 1961-1962. 9 Cf. Eric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Liber, 2006, 122 p. 10 Cf. Rémi Kauffer, L’arme de la désinformation. Les multinationales américaines en guerre contre l’Europe, Paris, Grasset, 1999, 336 p. ; Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Point, 2014 ; Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Point, 2014 et L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Point, 2013. tion », mais aussi depuis la cartellisation du domaine pétrolier commencée dans les années 19207 et les accords secrets tels que ceux de Sykes-Picot (1916) et de San Remo (1920), qui déterminèrent le partage territorial et commercial du monde entre propriétaires de compagnies pétrolières, tout indiquerait en effet que nous nous dirigions à toute allure vers une série d’effondrements en chaine. D’abord, celui du moteur de toutes les institutions établies, l’économie globale et son système monétaire, dont les bases, la structure et les déploiements s’avèrent intenables, parce qu’entièrement construit sur l’endettement, le crédit et l’inflation par dévaluation perpétuels et l’émission arbitraire et continue d’argent fiduciaire et virtuel qui n’a plus de contrepartie « or » (Gold Standard)8. Celui, ensuite, du capitalisme et de sa logique hostile, avide et exclusive, voire mortifère, basée sur l’obsession d’un profit purement économique arrimé à une croissance illimitée, elle-même entièrement fondée sur l’idée de la possibilité d’une exploitation infinie de ressources matérielles finies et limitées, ainsi que sur leur « financialisation » à outrance (Bellamy Foster and McChesney 2012 ; Klein 2015, Kempf 2014 ; Angel 2013). Celui encore du climat et de l’environnement, parce que depuis la fin des années soixante, nous avons atteint un niveau critique de surexploitation, soit les limites de la domination de la nature. Cette surexploitation relève de l’intenable à moyen voire à court terme. Car elle correspond au dépassement de la capacité de renouvellement des ressources naturelles, ainsi qu’à celle de l’absorption des déchets matériels et de la neutralisation de la toxicité générés par les activités économiques et industrielles (Daly 2013 ; Wackernagel and Rees 1996 ; Pearce 2006 et 2013 ; Kempf 2014). Le sous-système économique ne peut croître au-delà des limites du système écologique global dans lequel il évolue et duquel il tire ses profits (Daly 1997 et 2013 ; Ariès 2011). Enfin, celui du domaine de l’énergétique, parce que l’ère des énergies fossiles à bas prix, ces énergies extrêmement polluantes, génératrices de conflits et sur lesquelles sont entièrement construites nos sociétés, est révolue. Nous allons vers le moment crucial – le pic pétrolier – où la demande excèdera durablement la capacité de production et où la production coûtera de plus en plus cher (Berners-Lee et Clark 2013 ; Heinberg 2005 et 2011 ; Simms 2009). Malgré les faits, force est de constater que les discours xyloglottes et convenus se généralisent9 et que les systèmes de pensée et d’organisation sociale et politique s’enlisent dans une lutte aussi théâtralisée que sclérosante. Mais parallèlement aux mots, aux débats, aux discours, parallèlement à la désinformation, aux hésitations et aux tergiversations médiatiques servant le statu quo, et tandis que l’oligarchie financière et les multinationales poursuivent sans trop d’ennuis et de visibilité leur mise en bouche des opportunités et la réalisation de leurs projets à rentabilité phénoménalement avantageuse10, la souffrance, la misère, la dévastation et la détresse du vivant continuent de se répandre comme une traînée de poudre. L’instabilité, les déséquilibres, la perte des repères, la fragilisation, la défaillance et l’effritement d’un monde ou d’un modèle d’organisation antérieurement bien ancré, le basculement dans l’inconnu, la tension entre des scenarii opposés pour l’avenir de l’humanité… voilà qu’il y a bien matière à parler de « crise ».
revista de história da arte n. o 12 – 2015 313 interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme 11 Propos d’Hervé Kempf recueillis pour la réalisation du documentaire citoyen et collaboratif de Nathanaël Coste et Marc De la Ménardière, « En quête de Sens. Au delà de nos croyance », Kamea Meah Edition, nov-déc. 2015, p. 52. 12 Cf. Jerry Nathan, Self-Reliance For HaveNots and Want-Nots. The Real Alternative to Corporate-Reliance or Government-Reliance, 2011 ; Restoring Self-Reliance for Health and Peace in Communities, Nations and in the World. Paperback, 2012, 212 p. 13 http://www.xulux.fr/la-notiondultramodernite Le capitalisme a passé son apogée. C’est une forme historique qui a eu sa grandeur, sa dynamique, son énergie propre, qui a eu ses aspects positifs qu’il serait absurde de nier. Et puis qui maintenant, comme d’autres formes historiques dans le passé, a atteint son apogée et est en train de pourrir, de se dégrader, de s’affaisser. […] En revanche ce qui n’est pas joué du tout, c’est de savoir si on arrivera à avoir un capitalisme écologique, juste, qui ait le souci de la liberté, de l’émancipation, de la dignité des êtres humains, et qui imaginera une nouvelle relation entre l’Humanité, cette société humaine qui est maintenant unie et ce qu’on appelle la biosphère ? Ou est-ce-ce que l’on va avoir un post-capitalisme crispé où l’oligarchie se cristallisera sur une dérive de plus en plus autoritaire qui se résoudra [ou pas] par la violence11. Mais au-delà des sentiments de perte, d’indignation ou d’errance, la crise majeure et globale que nous sommes en train de vivre ouvre la possibilité d’une transition radicale et peut enclencher un véritable processus de mutation à grande échelle. Il va sans dire que nous sommes à la croisée des chemins. Ce moment de crise, qui est ainsi un moment charnière, semble être un véritable défi appelant un mouvement d’évolution des consciences, l’engagement de chacun et une praxis, soit une pensée agissante et responsable, ainsi que l’émergence d’un inédit qui aille non pas alimenter la corruption, la souffrance et la destruction, mais qui soit, au contraire, thérapeutique et revivifiant. La crise et la nécessité de changement En tant qu’individus et citoyens, nous avons le choix d’assister, consternés et bras ballants, à la fin d’un cycle et d’en subir les conséquences délétères et dévastatrices. Mais nous avons aussi le choix de devenir des acteurs du changement, à la fois confiants, dynamiques et enthousiastes ; les agents d’une ère nouvelle, que certains qualifient d’ultramodernité. Cette nouvelle ère, protéiforme, qui déjà se manifeste en mille endroits, va vers un dépassement de la froide rationalité, de la conception mécanique et machiniste du vivant et du phénomène du « désenchantement du monde » caractéristiques de la modernité et de la post-modernité (Lyotard). Cette ère « ultramoderne », telle que la définit le philosophe Jean-Paul Willaime (Willaime 2010), allie l’intelligence vivante de la conscience et l’apparition d’un sujet autonome créateur de valeurs, c’est-à-dire d’un sujet capable de discernement, d’esprit critique, de choix, d’action, d’émerveillement et de découverte12. Elle consiste en une réhabilitation de la singularité, de l’imagination, de l’affectivité, de « l’intériorité du sens et du sens de l’intériorité. […] C’est une vision du monde qui affirme que penser c’est être situé à la confluence du cœur et de la raison, et qui affirme qu’il n’y a pas de pensée sans action »13. Alors que certains préfèrent persister dans l’indifférence, l’incurie, le déni ou la froide grisaille du désenchantement, et tandis que la surconsommation continue de
interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015314 14 « Pre-Davos report shows how 1% now own more than the rest of us combined. Runaway inequality has created a world where 62 people own as much as the poorest half of the world’s population, according to an Oxfam report published the 18th January 2016 ahead of the annual gathering of the world’s financial and political elites in Davos. […]. Although world leaders have increasingly talked about the need to tackle inequality, the gap between the richest and the rest has widened dramatically in the past 12 months. […]. Oxfam is calling for urgent action to tackle the inequality crisis and reverse the dramatic fall in wealth of the poorest half of the world. It is urging world leaders to adopt a three-pronged approach – cracking down on tax dodging, increased investment in public services and action to boost the income of the lowest paid. As a priority, it is calling for an end to the era of tax havens which has seen increasing use of offshore centres by rich individuals and companies to avoid paying their fair share to society. This has denied governments valuable resources needed to tackle poverty and inequality ». Oxfam Press release, 18th January 2016: http://www.oxfam.org.uk/media-centre/ press-releases/2016/01/62-people-own-sameas-half-world-says-oxfam-inequality-reportdavos-world-economic-forum. 15 The Epic Foundation, par exemple, apporte des outils technologiques innovants dans la gestion du philanthropisme en mettant en relation étroite et quasi permanente, via internet et nouvelles applications, un nombre important d’ONG sélectionnées pour leur impact social, les riches donateurs, ainsi que les bénéficiaires directs des dons. 16 Tel que HCL Technologies qui finance des programmes d’éducation en Inde pour les plus démunis. Cf. Matthew Bishop and Michael Green, Philanthrocapitalism: How giving can save the World, 2010. servir de palliatif au malaise profond et au vide infertile des masses, d’autres choisissent en effet de réinsuffler du sens dans leur vie et de retisser les fils décousus de la toile sociale par la revalorisation de la justice et de l’équité, de la coopération, de la confiance et de la solidarité au détriment de la sèche compétition et de la prédation cumulative servant des intérêts purement égoïstes. De plus en plus nombreuses sont les occasions d’observer que le fossé entre les évidences, les prises de décisions politiques, la pratique des citoyens et des collectivités sur le terrain est plus que jamais explicite et prononcé. Car, si la crise financière, qui peut n’être, en fin de compte, qu’une énième stratégie d’ingénierie sociale et économique (Klein 2008) ou une énième crise cyclique du capitalisme globalisé, si le productivisme, la politique belliciste et les guerres, les maladies et les épidémies, si la dévaluation organisée de certaines matières premières au moyen de techniques de déstabilisation servant les économies occidentales, ou inversement, la raréfaction – planifiée ou pas – de denrées alimentaires de première nécessité (et la flambée des cours qui en résulte), si l’intensification des catastrophes naturelles représentent autant d’opportunités dans la logique du profit économique de certains investisseurs, la crise globale est avant tout une opportunité collective de transformer d’anciennes structures rigidifiées, paralysantes, moribondes et de donner une forte impulsion au mouvement de changement de paradigme qui se met en place un peu partout dans le monde (Rifkin 2014). Coexistence des approches, pluralité des réponses Certains soutiennent que les conséquences de la dérégulation du Free Market, des évasions fiscales et des paradis fiscaux14, sont tempérées sur le plan humain par l’expansion rapide et la réactualisation technologique du philanthropisme social international15 pour les magnats charitables et les grandes firmes se sentant un certain goût pour l’investissement social16. Les généreuses donations prodiguées par les membres du réseau mondial des multimillionnaires visent, le plus souvent, en effet, à transformer des réalités telles que l’analphabétisme, l’absence d’accès à l’éducation et aux soins de santé ou à financer des programmes de lutte contre la misère et la pauvreté, le développement des communautés, les droits et la protection de l’enfance, des femmes, des paysans et des agriculteurs... Mais, aussi louables soient ces diverses initiatives issues du philanthrocapitalisme individuel ou entrepreneurial (the charity business), et bien que le mouvement, son inventivité et sa vitalité actuelles viennent palier, en quelque sorte, la faillite des Etats-providence dans le rôle de redistribution efficace des richesses, il ne saurait représenter à lui seul une solution viable aux diverses facettes de la crise humaine planétaire. Non seulement parce que son action transformatrice n’est pas suffisamment pérenne et
revista de história da arte n. o 12 – 2015 315 interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme 17 Cf. Gavin Fridell and Martijn Konings, Age of Icons: Exploring Philanthrocapitalism in the Contemporary World, University of Toronto Press, 2013, 240 p. ; Michael Edwards, Just Another Emperor? The Myths and Realities of Philanthrocapitalism, The Young Foundation, 2008, 106 p. 18 Un des responsables pour le WHEB Group, basé à Londres et à Munich, un regroupement pan-européen d’investisseurs indépendants dans les secteurs des énergies renouvelables, des technologies vertes et du développement durable. 19 Se référer également à L’Association pour la biodiversité culturelle, Les créatifs culturels en France, Editions Yves Michel, 2007. Le Club de Budapest, fondé et dirigé par le philosophe Erwin Lazslo, a également mené une étude sur les créatifs culturels dans plusieurs pays d’Europe. Ces différentes études montrent que l’évolution des valeurs et des comportements individuels est si importante dans les pays industrialisés qu’elle s’identifie à un véritable mouvement social et que le nombre de personnes adoptant des modes de vie nouveaux est en constante augmentation. Les principales caractéristiques des créatifs culturels sont : l’ouverture aux valeurs associées au féminin ; l’intérêt pour l’écologie, le développement durable, l’éco-conception, l’agriculture biologique et les techniques naturelles de santé ; l’engagement sociétal et le développement de pratiques solidaires de partage et de travail en réseaux ; la remise en question des valeurs associées à « l’avoir » au détriment de « l’être » ; la conciliation entre le développement technologique et le développement désirable. Pierre Musso, Laurent Ponthou, Eric Seulliet, « L’émergence d’un nouveau courant sociologique des créatifs culturels », in Fabriquer le futur 2, L’imaginaire au service de l’innovation, Pearson, 2007, pp. 176-177. 20 Cf. Sabine Rabourdin, Replanter les consciences. Une refondation de la relation Homme/Nature. Editions Yves Michel, 2012, 245 p. systémique pour générer une réelle autonomie des acteurs sociaux engagés dans ces réseaux de redistribution des richesses, du fait qu’elle ne travaille pas en profondeur, à la racine même des iniquités et des disparités sociales et salariales. Mais aussi parce qu’il ne remet jamais en question le système qui a permis l’installation de telles conditions de vie dégradantes (y compris la dévastation et la pollution des environnements naturels) sur tous les continents du monde, mais particulièrement en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud17. Ajoutons que la philanthropie n’a que très peu investi, jusqu’à présent, dans les domaines de l’environnement, e la biodiversité, de l’agroécologie, des énergies propres et de la préservation de ce qui reste des écosystèmes marins et forestiers. Selon une étude parue dans Blue & Green Tomorrow’s Guide to Philanthropy & Giving, en 2013 moins de 3% des donations allaient aux causes environnementales. Certains investisseurs et philanthropes comme Ben Goldsmith18, jeune millionnaire, financier et environnementaliste, souhaitent transformer plus en avant l’univers de la philanthropie et l’orienter vers les mouvements de transition socio-énergétique à grande échelle. Dans cette perspective, le Environmental Funders Network (EFN) a été créé en Angleterre dans le but d’augmenter les appuis financiers aux causes environnementales et de développer l’efficacité du réseau mondial de la philanthropie verte. Le pouvoir d’action des donateurs qui se sentent concernés par une telle vision intégrative des réalités socio-écologiques pourra ainsi, de plus en plus, se lier à celui des citoyens à la fine pointe du changement social et qui ont pris le nom aux Etats-Unis – expression qui s’est ensuite généralisée mondialement – de Cultural Creatives, les « créatifs culturels » ou « créateurs de culture » (Ray and Anderson 2000)19. Parallèlement à l’univers de la philanthropie et du rôle certain et croissant qu’elle pourra jouer, nous voyons que la crise génère partout autant de petites révolutions locales qui contribuent à un changement des pratiques, à un réagencement des relations sociales, mais aussi à une transformation des rapports qu’entretiennent les humains avec leur environnement20. L’initiative citoyenne, la mutualisation solidaire et la créativité sont des nouvelles réalités qui donnent lieu à des milliers de projets et d’actions contribuant à concrétiser une transition agroalimentaire, énergétique, sociale, économique et politique des plus attendues21. Les différentes facettes du mouvement global de transition À titre d’exemples, citons le mouvement des « villes en transition » (Transition Movement) développé en 2005 par des étudiants de l’Université de Kinsale en Irlande sous la direction de Rob Hopkins22, puis réalisé pour la première fois en 2006 dans la ville de Totnes, en Angleterre. Le mouvement se base sur la notion de résilience appliquée aux trois grands domaines en mutation : l’énergie, l’agricul-
interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015316 21 Cf. Laurent Murat et et Etienne Godinot, Un nouveau monde est en marche. Vers une société non-violente, écologique et solidaire. Editions Yves Michel, 2012, 360 p. 22 Auteur de The Transition Companion: Making Your Community More Resilient in Uncertain Times, 2011 ; The Transition Handbook: From Oil Dependency to Local Resilience, 2008 and The Power of Just Doing Stuff: How Local Action Can Change the World, 2013. 23 Communiqué de Presse de la conférence « Villes en transition » de Rob Hopkins et Cyril Dion au Méjan, le 28 novembre 2015. 24 Cf. Wezel, A., Bellon, S., Doré, T., Francis, C., Vallod, D., David, C. Agroecology as a science, a movement or a practice. A review. Agronomy for Sustainable Development, 2009. 25 http://www.foodpolicymilano. org/en/urban-food-policy-pact-2/. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, aucune ville du Portugal ne s’est encore engagée dans la convention. 26 Voir le documentaire du jeune réalisateur portugais Pedro Serra, Que estranha forma de vida / What a strange way of life, 2014. 27 Qui engendre la vie et la favorise par opposition aux catégories « biostatique » et « biocidique » qui ralentissent ou détruisent les processus vitaux. Ces catégories concernent tous les aliments industriels, chimiquement et mécaniquement transformés et ceux qui ont subis des processus de cuisson dégradants sur le plan nutritif et moléculaire. ture et l’économie. On compte plus de 1200 villes en transition aujourd’hui, dans 47 pays23. Il s’agit de remplacer progressivement le système des énergies fossiles et carbonées au profit d’un large bouquet d’énergies renouvelables (biomasse, éolienne, photovoltaïque, géothermique, hydrolienne, marémotrice, osmotique…). Il s’agit, ensuite, de diffuser les techniques adéquates pour une agriculture locale, biologique et durable (permaculture et agroécologie24). Il s’agit, enfin, de mettre en place des systèmes monétaires complémentaires qui favorisent la circulation et la circularité au sein de l’écosystème économique local, au détriment de la capitalisation et du réseau des multinationales qui s’implante partout. Dans cette lignée, citons le mouvement d’agriculture biologique urbaine, l’« Incredible Edible » commencé en 2008 dans le West Yorkshire, en Angleterre. Depuis cette initiative inédite et réussie, le mouvement d’agriculture urbaine se répand rapidement partout au monde. N’en citons que deux manifestations : le mouvement canadien des « Fresh City Farms », développé par des jeunes diplômés reconvertis (les careers shifters) et soutenu par le Food Policy Council de Toronto, ainsi que celui de Détroit (the Motor City). Cette ancienne ville industrielle du Michigan, tombée en complète désuétude, est devenue le symbole par excellence de l’échec de la monoculture industrielle et capitaliste du XXe siècle. Contre toute attente, on y voit aujourd’hui une véritable explosion de fermes biologiques. Plus de 1600 fermes urbaines et périurbaines ont été créées et sont gérées par les populations pauvres et afro-américaines, les seules à être restées sur place après l’effondrement de la ville dans les années soixante. Citons également le mouvement de souveraineté alimentaire, d’économie sociale et solidaire de la ville de Rosario en Argentine, initié pendant la violente crise de 2001 par Antonio Lattuca et mis en avant comme moyen efficace de lutte contre l’exclusion sociale. Ces initiatives citoyennes ont récemment trouvé un appui de taille dans le Pacte de Milan (Milan Urban Food Policy Pact). Signé en Octobre 2015 par cent villes, il s’agit d’un protocole international qui incite les maires du monde entier à s’engager activement dans le processus de transition à travers le développement de systèmes alimentaires basé sur les principes de santé, de durabilité et de justice sociale25. Mentionnons aussi la diffusion parallèle en Grèce, au Portugal, en Espagne et partout en Europe, de communautés alternatives prônant un réinvestissement des régions rurales, un mode de vie sobre en harmonie avec la nature et une relative autosuffisance alimentaire et énergétique26. Citons le mouvement international Slow Food, fondé en Italie, en 1986, par Carlo Petrini, qui fût l’un des premiers à promouvoir, grâce aux Salons du goût et Terra Madre, la biodiversité alimentaire, l’écogastronomie et l’alterconsommation, une notion qui est aujourd’hui au cœur du mouvement social des créatifs culturels. Dans une certaine proximité avec l’esprit « slow food », le développement rapide, à l’échelle internationale, du mouvement d’alimentation crue et végétalienne, « the raw living food movement », est l’expression d’une conception entièrement renouvelée de la cuisine, liée à la notion de densité nutritionnelle et à celle de qualité biogénique27. Citons aussi les banques internationales de semences naturelles (grainothèques), telles que Kokopelli en
revista de história da arte n. o 12 – 2015 317 interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme 28 La situation est toute autre dans certains pays, comme l’Algérie, où le secteur des énergies propres est verrouillé par le lobby pétrolier. Les multinationales américaines et françaises se partagent les parts du gâteau de l’exploitation du gaz et des huiles de schiste dans le Sahara, ainsi que des essais pétro-physiques des forages qui pourront ensuite être importés en Europe. Se référer à la revue de Presse de France 24 du 20 mars 2015 « En Algérie, le lobby pétrolier a verrouillé les portes des énergies renouvelables » pour le détail des conséquences directes sur l’environnement, les écosystèmes et la santé humaine de l’exploitation du gaz de schiste. 29 Petit fils du biophilosophe Jakob Johannes von Uexküll, auteur de Foray into the Worlds of Animals and Humans: With A Theory of Meaning, 1934 dans lequel il met de l’avant la notion de Umwelt. France ou le Banco de Germoplasma Vegetal, à Braga, au Portugal, qui agissent – parallèlement à la biopiraterie, au brevetage du vivant et à la dissémination des semences transgéniques par le secteur des biotechnologies – pour la préservation de la biodiversité cultivée. En ce qui concerne l’innovation dans le secteur énergétique, évoquons les engagements pionniers et exemplaires du Bouthan pour un développement durable à l’échelle du pays. Sans oublier son indice de mesure du Bonheur National Brut (BNB), conçu en 1972, par le roi Jigme Singye Wangchuck. Au Népal, on assiste à la fondation de l’AEPC (l’Alternative Energy Promotion Center) qui promeut l’innovation dans le secteur des énergies, avec notamment la mutualisation du nouveau réseau de micro-hydro-électricité. Citons la conversion aux énergies renouvelables de l’Uruguay qui atteindra la pleine autonomie énergétique d’ici 2030 (l’éolienne et la solaire fournissent 94,5% de l’électricité). Parmi les pays qui emboîtent le pas en Amérique latine, on trouve le Costa Rica qui est également à la fine pointe du développement technologique, grâce principalement à l’exploitation efficace de la géothermie, de l’hydraulique et de la biomasse. Le meilleur exemple de transition énergétique effectuée en Europe se trouve à Samsø, au Danemark. Réalisée en dix ans seulement (1997-2007) à l’initiative de la communauté de l’île, elle est suivie de près par la capitale, Copenhagen, qui atteindra le même niveau d’autonomie énergétique en 2025. Le Danemark a également inauguré, en 2006, l’Académie de l’Energie qui accueille chaque année des milliers de visiteurs venus se former aux technologies innovantes et à l’autonomisation énergétique28. Le pays vise une conversion totale aux énergies renouvelables d’ici 2050. Citons enfin la création en 2004 du Conseil International pour l’Avenir du Monde (The World Future Council) par le fondateur du Prix Nobel alternatif (Right Livelihood Award, 1980), Jakob von Uexküll29, ainsi que la fondation, en 2009, de l’IRENA (International Renewable Energy Agency) issu de la campagne du Conseil en vue de la mise en place, à l’échelle internationale, de systèmes soutenables et durables dans tous les domaines. Parallèlement au système de monopole monétaire avec intérêts, soit à l’établissement étatique, à l’échelle nationale, de la monnaie unique et privée, évoquons le fleurissement d’économies latérales, circulaires et vertueuses avec les institutions de microfinances solidaires, les banques communautaires et les monnaies locales créées au service de l’intérêt général et sans endettement (plus de 4000 monnaies complémentaires publiques existent aujourd’hui dans le monde). Pour le Brésil seulement, on a recensé en 2013 plus de 103 banques communautaires et autant de monnaies locales. En Allemagne, plus d’une trentaine de monnaies locales sont déjà effectives et bien implantées, dont le fameux Chiemgauer. En Suisse, le franc Wir circule dans un réseau de plus de 60 000 PME, protégeant ainsi l’écosystème économique du pays. Ces systèmes monétaires publics, pluriels et diversifiés sont, d’une certaine façon, garants de démocraties réelles et citoyennes. La diversité et la complémentarité dans le domaine économique favorisent, en effet, les réseaux locaux d’échanges
interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015318 30 Cf. Michael Shuman, Local Dollars, Local Sense: How to Move Your Money from Wall Street to Main Street and Achieve Real Prosperity, 2012 ; The Small Mart Revolution: How Local Businesses Are Beating the Global Competition, 2006 ; Going Local: Creating Self-Reliant Communities in a Global Age, 2000 ; and The Local Economy Solutions, 2015. 31 Cf. Philippe Van Parijs, Real Freedom for All. What (if anything) can justify capitalism? Oxford University Press, 1995, 344 p. ; Yannick Vanderborght & Philippe Van Parijs, L’allocation universelle, Paris, La Découverte, Coll. « Repères », 2005. En ligne : http:// www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/etes/ documents/2_7071_4526_2.pdf 32 Auteur de Soil, Soul, Society, a New Trinity for Our Time, 2015 ; You are Therefore I am: A Declaration of Dependance, 2012 ; Spiritual Compass: The Three Qualities of Life, 2007. 33 Monocultures of the Mind. Perspectives on Biodiversity and Biotechnology: Biodiversity, Biotechnology and Scientific Agriculture, 1998 ; Making Peace with the Earth, 2013 ; Ecofeminism, Critique, Influence, Change, 2014 ; Earth Democracy: Justice, Sustainability, and Peace, 2015. 34 Exceptions faites de quelques censures controversées pratiquées par TED dans le domaine de la physique principalement (cf. Rupert Sheldrake auteur de Science Delusion, 2012 et Nassim Haramein fondateur du Resonance Project Foundation). et une production de qualité tout en permettant l’adaptation du niveau de vie des populations aux ressources de la planète par la limitation des besoins au détriment de la surconsommation, du gaspillage, de l’obsolescence programmée, de la production standardisée de masse, de l’agriculture industrielle et des politiques de délocalisation de la production. Le terme « écolonomie » a d’ailleurs été forgé pour qualifier ce type d’économie locale, durable et soutenable. Dans le secteur des affaires, nous assistons au fleurissement d’organisations indépendantes, telles que le Forum for the Future, fondé par Jonathon Porritt, en 1996, le World Business Council for Sustainable Development (1992), ainsi que l’International Council on Clean Transportation (ICCT). Trois plateformes internationales qui imaginent autrement et transforment les secteurs clés (alimentation, énergies et technologies, finances, construction et industries, transports et distribution) par le biais de l’innovation pionnière et de la mise en relation de milliers d’organisations, d’entreprises et d’acteurs du changement. La création, par l’économiste Michael Shuman, du réseau international BALLE (Business Alliance for Local Living Economies) vise à concilier économie, écologie et entreprenariat en connectant, partout au monde, des dizaines de milliers d’entreprises soucieuses d’apporter des solutions ingénieuses dans la perspective du développement durable30. Mentionnons enfin, les propositions émises par les objecteurs de croissance pour la mise en place de nouveaux outils pratiques porteurs de grands changements dans nos sociétés : la DIA, la dotation inconditionnelle d’autonomie (ou le Revenu de Base Inconditionnel) couplée au RMA, le revenu maximal acceptable (Liegey 2013)31. En ce qui a trait au domaine de l’éducation, citons la fondation de deux institutions majeures qui évoluent bien loin des critères du Shanghai Academic Ranking of World Universities, créé en 2003 (ARWU), de la tyrannie du chiffre qui résulte de ce type de classement, ainsi que du mouvement de commercialisation et de clientélisation du milieu universitaire (the culture of market-driven schooling) qui tend à se généraliser aujourd’hui : le Schumacher College, fondé en 1990 par Satish Kumar32 dans le South Devon, en Angleterre, et la Earth University (Bija Vidyapeeth), fondée par Vandana Shiva33, en Inde, dans le sanctuaire de la Doon Valley. S’inscrivant dans la lignée de l’enseignement de Rabindranath Tagore (1861-1941), elles révolutionnent les méthodes, les disciplines conventionnelles de l’enseignement académique et leur traditionnel cloisonnement. Evoquons le mouvement des Colibris créé en 2007 par le philosophe, écrivain et agriculteur Pierre Rabhi, qui promeut le changement de paradigme par l’éducation, la transmission des valeurs liées à la vie et l’action solidaire. Evoquons l’explosion à l’échelle mondiale des ONG, des associations et des fondations qui travaillent concrètement à améliorer la vie des plus pauvres et à briser le cycle infernal de la violence, tel que l’association Voix Libres, pour n’en citer qu’une seule, qui transforme la misère et la souffrance des enfants et des femmes, en Bolivie, grâce à un système d’éducation par le chant, les arts, le théâtre, l’agriculture biologique et les microcrédits destinés à la création de petites entreprises. Evoquons également l’organisation, depuis 1984, des conférences TED (Technology, Entertainment and Design), qui contribuent à la
revista de história da arte n. o 12 – 2015 325 interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme général commun et des conditions sociales et environnementales permettant un réel épanouissement de l’ensemble de la population mondiale et de la préservation-restauration d’un environnement viable pour les générations futures. Cela est effectivement possible par le biais d’une nouvelle relation à la nature et à la terre, par le biais d’un développement durable et de la transition vers les énergies renouvelables, propres, fiables, efficaces et moins coûteuses. Autre élément de réussite : la généralisation d’une relative autosuffisance énergétique par la reconfiguration de chaque immeuble et de chaque bâtiment public des villes en petite fabrique d’énergie verte. Le réagencement des relations humaines selon un modèle de pouvoir latéral, horizontal et local au détriment de l’organisation hiérarchique classique, de type vertical et pyramidal (Rifkin 2013), représente aussi un facteur clé dans le mouvement global de transition. La réorganisation latérale du pouvoir pourra avoir un impact important sur la conduite et l’organisation des entreprises et sur la gouvernance politique et sociale, notamment par une stratégie de « décentralisation » au profit d’un système de production, de circulation et de distribution libres. Elle exercera aussi une forte influence sur le système d’éducation publique, sur l’engagement civil des individus et sur leurs habitudes de consommation. Comme on le voit en filigrane, la transition concerne également le phénomène de massification des ensembles humains par le biais de techniques objectives et stratégiques d’information et de communication de masse (Bernays 1928) où les individus, désengagés, indifférents, aisément manipulables et séparés les uns des autres, sont réduits au strict statut de consommateurs non avisés. L’évolution récente des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications (NTIC) en fait désormais des outils de transformation efficaces dont font brillamment usage de nombreux citoyens, acteurs de changements sociaux. Ceux-ci savent tirer partie des avantages offerts par l’existence d’une communauté globale planétaire, de réseaux nouveaux de logistique et de partage des informations et d’une inédite connectivité/proximité. Ce sont là les grands piliers de ce que le théoricien américain Jeremy Rifkin désigne par la Troisième Révolution Industrielle et Economique. Après la convergence du charbon et de l’impression mécanique, qui caractérise la Première Révolution industrielle, après la convergence de l’or noir, du gaz, du nucléaire avec l’électricité, la radio et la tv de la Deuxième, la Troisième se caractérise, quant à elle, par la convergence des NTIC et des énergies vertes. Les infrastructures de production et de distribution du réseau des énergies renouvelables se construiront sur le modèle décentralisé et ouvert de circulation interactive, intégrée et homogène de l’internet (Smart grids), ainsi que par la création d’une constellation diffuse de micro-centrales locales et connectées les unes aux autres (coopération et interopérabilité). Cela se combinera à de hautes technologies de stockage, de gestion et de distribution de l’énergie. Cette révolution énergétique conduit inévitablement, selon Rifkin, à une mutation positive et constructive du capitalisme (Distributed Capitalism), ainsi qu’à la continuation des avancées spectaculaires dans le domaine des technologies
interdépendance, biodiversité et durabilité : de la crise globale au changement de paradigme revista de história da arte n. o 12 – 2015326 de pointe. La Troisième Révolution ne pourra suivre son cours qu’à la condition que le contexte législatif lui soit favorable et ne porte pas atteinte à la liberté de coopération, de partage et de production énergétique communautaire. Parce que cette crise majeure peut être une occasion décisive de rafraîchir nos conceptions, de reformuler nos rapports au monde et aux autres et de refonder les bases sur lesquelles se déploient nos modes de vie, on constate que les réponses sont déjà nombreuses, variées, plurielles et innovatrices. Jumelées avec une évolution des consciences à grande échelle, l’extension des sentiments d’empathie à l’ensemble de la communauté du vivant (Rifkin 2010) – mais aussi avec le potentiel de la philanthropie verte et sociale et, éventuellement, avec un changement de cap des dirigeants politiques en faveur d’un soutien réel aux mouvements de transition – elles contribuent à alimenter le scénario d’une fertile et heureuse continuité et durabilité solidaires (continuity and sustainability), contre celui – brutal et tragique – d’un désastre global. • Bibliographie ANGEL, Martin, 2013. La nature a-t-elle un prix ? Critique de l’évaluation monétaire des biens environnementaux. Paris, Presses des Mines : 98. ARIÈS, Paul, 2011. La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance. Paris, La Découverte : 228. BELLAMY FOSTER, John, and Robert W. MCCHESNEY, 2012. The Endless Crisis: How Monopoly-finance Capital Produces Stagnation and Upheaval from the USA to China. New York, Monthly Review Press: 224. BENYUS, M., Janine, 2002. Biomimicry: Innovation inspired by Nature. New York, William Morrow Paperbacks: 320. BERNERS-LEE, Mike and Duncan CLARK, 2013. The Burning Question: We can’t burn half the World’s Oil, Coal and Gas. So How do we Quit? London, Profile Books: 256. BRAUNGART, M. & MCDONOUGH, W., 2002. Cradle to Cradle, Remaking the way we make things. London, Rodale Press: 193. BURGIS, Tom, 2015. The Looting Machine: Warlords, Oligarchs, Corporations, Smugglers and the Theft of Africa ‘s Wealth. New York, PublicAffairs: 352. CZECH, Brian, 2013. Supply Shock: Economic Growth at the Crossroads and the Steady State Solution. Gabriola Island Canada, New Society Publishers: 384. DALY, Herman, 1997. Beyond Growth: Economics of Sustainable Development. Boston, Beacon Press: 264. ——— , 2013. Enough Is Enough: Building a Sustainable Economy in a World of Finite Ressources. San Francisco, Berrett Koehler Publishers: 256.
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