Le chevalier désobéissant dans la littérature arthurienne: modele ou repoussoir?
Full text
CAHIERS D’ÉTUDES HISPANIQUES MÉDIÉVALES, no 34, 2011, p. 113-128 Le chevalier désobéissant dans la littérature arthurienne : modèle ou repoussoir ? Ana Sofi a LARANJINHA Universidade do Porto – Instituto de Filosofi a – FCT SMELPS – AILP (GDRE 671) RÉSUMÉ Le roman arthurien est un puissant champ de réfl exion sur les rapports de pouvoir, étroits mais tendus, entre le roi et ses chevaliers. Dans Le Conte du Graal, le parcours de Perceval est fondé sur la désobéissance, mais il s’agit là d’un aspect de sa vitalité et de son excellence chevaleresque, qui l’oppose au courtois mais médiocre Gauvain, représentant de la cour arthurienne et de ses limites. Le neveu d’Arthur conserve son rôle et son caractère dans la première phase du cycle arthurien en prose, mais la naissance, dans la Suite du Merlin, du thème de la haine entre les lignages de Lot et Pellinor est à l’origine d’une métamorphose qui s’affi rme dans la troisième phase de rédaction du Tristan en Prose et s’achève dans la Quête du Pseudo-Boron (représentée par la Demanda portugaise), où le contraste entre un Gauvain courtois bien que malchanceux et un Gauvain félon découle d’une écriture en deux phases. Le discrédit dans lequel tombe la désobéissance s’explique par la hantise du désordre et de la fi n des temps qui marque la deuxième phase de rédaction de la Demanda. RESUMEN La novela artúrica es un poderoso campo de refl exión sobre las relaciones de poder, estrechas pero tensas, entre el rey y sus caballeros. En Le Conte du Graal, el recorrido de Perceval está basado en la desobediencia, pero se trata de un aspecto de su vitalidad y de su excelencia caballeresca, que lo opone al cortés pero mediocre Gauvain, representante de la corte artúrica y sus límites. El sobrino de Arturo conserva su papel y carácter en la primera fase del ciclo artúrico en prosa, pero la aparición, en la Suite du Merlin, del tema del odio entre los linajes de Lot y Pellinor es el punto de partida de una metamorfosis que se afi rma en la tercera fase de redacción del Tristan en Prose y termina en la Quête du Pseudo-Boron (representada por la Demanda portuguesa) donde el contraste entre un Gauvain cortés aunque desafortunado y un Gauvain felón es el resultado de una escritura en dos tiempos. La falta de crédito en la que cae la desobediencia
114 ANA SOFIA LARANJINHA se explica por la obsesión por el desorden y el fi n del mundo que caracteriza la segunda fase de redacción de la Demanda. Dès son avènement dans la deuxième moitié du XII e siècle sous la plume de Chrétien de Troyes, le roman arthurien est un puissant champ de réfl exion sur les rapports de pouvoir au sein de la société féodale, et notamment sur le rôle du chevalier et sa relation avec le roi. Arthur, personnage parfois ambigu, garde au fi l des romans son statut de modèle royal par excellence malgré ses faiblesses, qui donnent d’ailleurs la mesure de la conception de la royauté sous-jacente à chaque univers romanesque 1 . Le héros, qu’il s’appelle Perceval, Gauvain ou Galaad, construit son identité grâce à son action chevaleresque, mais aussi à la place qu’il se procure à la cour, centre du monde où se joue sa renommée. Désobéissance – obéissance : du Perceval de Chrétien de Troyes au Gauvain de la Quête du Saint Graal primitive Dans Le Conte du Graal, le parcours de Perceval est fondé sur la désobéissance. Ce nice est naturellement contraire à toute forme d’autorité, et même si l’on peut voir son éducation comme un apprentissage des normes sociales auxquelles il fi nira par se plier, la vérité est que la désobéissance n’est pas, chez lui, le seul résultat de son immaturité et de son ignorance, mais une force positive qui traduit sa nature exceptionnelle2, une manifestation de vitalité belliqueuse qui le mène à se surpasser et que le concept de joven3 traduit à merveille. Si le roman, suivant le modèle de la cansò occitane, débute par une description de la reverdie en pleine terre gaste 4 , c’est qu’il faudra voir dans ces deux principes inconciliables le jeune chevalier au 1. Sur l’évolution du roi de Logres dans la littérature médiévale française, voir les travaux de Dominique BOUTET, Charlemagne et Arthur ou le roi imaginaire, Paris-Genève : Champion-Slatkine, 1992. The Fortunes of King Arthur, Norris J. LACY (éd.), Cambridge : D. S. Brewer (Arthurian Studies 64), 2005, reprend le thème de l’ascension et du déclin de la royauté arthurienne dans la littérature européenne. 2. Cette orgueilleuse agressivité rejoint d’ailleurs celle de l’auteur lui-même, qui, dans le prologue, joue dangereusement avec l’autorité et affi che sa fi erté créatrice. Voir Roger DRAGONETTI, La vie de la lettre au Moyen Âge (Le Conte du Graal), Paris : Seuil, 1980, p. 101-132. 3. Je pense surtout aux nuances que prend ce concept très complexe dans l’œuvre du belliqueux Bertran de Born. Alors que les études de Moshé Lazar (Amour courtois et “fi n’amors” dans la littérature du XII e siècle, Paris : Klincksieck, 1964, p. 33-44) privilégient les approches moralisatrices de cette notion, la vidant en quelque sorte de sa vitalité, Erich Köhler en souligne la dimension sociale en la rapprochant des aspirations des juvenes (voir « Sens et fonction du terme “jeunesse” dans la poésie des troubadours », in : Mélanges René Crozet, Poitiers : Société d’études médiévales, 1966, p. 569-583. 4. Chrétien DE TROYES, Le Roman de Perceval ou le Conte du Graal, publié d’après le ms 12576 par William ROACH, seconde édition revue et augmentée, Genève-Paris : Droz-Minard, 1959, v. 69-75.
LE CHEVALIER DÉSOBÉISSANT DANS LA LITTÉRATURE ARTHURIENNE 115 destin plein de promesses et la veuve qu’il doit absolument renoncer à protéger, tant cette action est stérilisante5. En effet, une partie de la critique a depuis longtemps compris que le péché envers sa mère, qui voulait l’enserrer dans l’ignorance la plus absolue de son identité et de la chevalerie, et qu’il quitte6 pour suivre son instinct, lequel le mènera à la cour d’Arthur et à un destin de gloire, est en fait une felix culpa. Quant à son attitude envers le roi Arthur, on pourrait y voir un cheminement de la désobéissance – une désobéissance instinctive, de jeune nice – à l’indépendance – celle du héros qui choisit en toute conscience l’aventure qui le mènera le plus loin dans la voie du perfectionnement individuel et, probablement aussi, de la souveraineté. Lorsqu’il entre à cheval à Cardoeil, et, bravant toutes les règles de la courtoisie, qu’il méconnaît, jette à terre le « chapel » d’Arthur et exige qu’il lui donne les armes vermeilles du chevalier qui venait d’offenser la reine7, il s’oppose à la foule anonyme de la cour, qui d’ailleurs s’amusait sans se soucier de la situation très délicate où se trouvait le pensif Arthur, et prépare le terrain pour le premier exploit de sa carrière, qui est aussi celui qui, paradoxalement, restitue la souveraineté au roi de Logres. En tuant le Chevalier Vermeil, il éloigne le danger8, mais en s’appropriant ses armes, il assume le potentiel hostile de son devancier. En effet, la désobéissance est la conséquence logique de l’impulsivité du jeune chevalier ; mais si l’on voit Perceval comme la personnifi cation de cette qualité si complexe qu’est le fait d’être joven, on sera forcé d’admettre que la désobéissance est la condition même du chevalier excellent (celui qui « de chevalerie / Avra 5. Voir, par exemple, le contraste frappant entre la vitalité du jeune valet (« Cler et riant furent li œil / En la teste au vallet salvage. / Nus qui le voit nel tient a sage, / Mais trestot cil qui le veoient, / Por bel et por gent le tenoient », ibid., v. 974-978) se réjouissant dans la nature qui se renouvelle, et le sombre état d’esprit de sa mère qui se soucie de sa longue absence : « […] son manoir / Ou sa mere dolant et noir / Avoit le cuer por sa demore » (ibid., v. 365-367). Sur le parcours de Perceval comme un cheminement vers la vie et le futur, en opposition à celui de Gauvain, qui se laisse prendre au piège de la mort et du passé, voir Ana Sofi a LARANJINHA, Do Mito à Literatura e do Carnaval à Ironia. Os heróis e a realeza no Conte del Graal de Chrétien de Troyes. Dissertação de mestrado em literaturas comparadas portuguesa e francesa – época medieval, Lisbonne : Universidade Nova de Lisboa, 1995, p. 8-50. 6. Lors de son départ du château maternel, il regarde un moment en arrière et voit sa mère qui « jut pasmee en tel maniere / Com s’ele fust cheüe morte » (C. DE TROYES, Le Roman de Perceval…, v. 624-625), mais il décide de suivre son chemin. C’est la même décision de ne pas se laisser engluer dans le passé et la mort qui le fait dire à la demoiselle qui pleure son ami : « Les mors as mors, les vis as vis » (ibid., v. 3630). 7. Ibid., v. 900 sqq. 8. La restitution à Arthur de la coupe que le Chevalier Vermeil avait emportée (v. 1219 sqq.) est un geste très important, qui rétablit l’honneur du roi et de la reine et même le pouvoir d’Arthur, étant donné les implications symboliques de cet objet, qui représente souvent la souveraineté dans la mythologie celtique. Voir Jean MARX, La légende arthurienne et le Graal, Paris : PUF, 1952.
116 ANA SOFIA LARANJINHA toute la seignorie »9), de cet esprit guerrier qui le pose en auxiliaire menaçant du roi, en créant une tension qui est celle des rapports entre chevalerie et royauté10. Plus tard, dérangé par Sagremor et Keu alors qu’il s’extasie devant trois gouttes de sang sur la neige qui lui rappellent Blanchefl eur, il refuse de se présenter devant le roi et abat ces deux chevaliers parce qu’il ne veut pas qu’on l’emmène « Aussi com s’[il] fusse pris »11, mais il consent à accompagner Gauvain qui l’en prie courtoisement, démontrant ainsi son autonomie face au roi qui connaissait déjà ses exploits et l’admirait. En fait, malgré son ambition de reconnaissance qui se traduit par l’envoi à Arthur de tous les chevaliers qu’il a vaincus, Perceval ne se fondra jamais dans l’ensemble de la cour, ce qui apparaît clairement lors de l’épisode de la Demoiselle Hideuse, où Gauvain, Giffl é et Keendin décident de tenter des aventures tout à fait ordinaires, alors qu’il « redist tout el », prêt à affronter les épreuves les plus pénibles pour essayer de comprendre le mystère du Graal et de la Lance12. Face à l’indépendant Perceval, dont l’identité et l’image d’excellence se construisent grâce à ses exploits, qui commencent par surprendre chez un si jeune chevalier, Gauvain est le prototype du chevalier courtois, non seulement parce qu’il mesure ses gestes et maîtrise la parole, mais surtout parce qu’il est le plus proche d’Arthur, celui que l’on considère le meilleur chevalier du monde, non pas du fait de ses prouesses – ses faits d’armes ont piteuse allure à côté de ceux de Perceval –, mais grâce à ses rapports de parenté avec le roi de Logres et son omniprésence à ses côtés. Cette opposition entre le chevalier extérieur au monde arthurien qui s’affi rme grâce à ses qualités individuelles et Gauvain, le chevalier arthurien par antonomase, est présente, aussi, dans Le Chevalier de la Charrette13 et amplifi ée, dans ce roman comme dans le Conte du Graal, par la bipartition du récit. Les exploits du chevalier nouvel, qu’il soit Lancelot ou Perceval, mettent en évidence la relative médiocrité de Gauvain14, dont les aventures se terminent souvent assez mal et, par conséquence, les limites de la royauté arthurienne. En fait, tout au long des deux derniers romans du clerc de Champagne, les éloges dont le narrateur et quelques personnages cou9. C. DE TROYES, Le Roman de Perceval…, v. 1061-1062. 10. Pour une interprétation de cet épisode plus centrée sur le destin de Perceval, voir l’intéressant article d’Emmanuelle B AUMGARTNER , « Le défi du chevalier rouge dans Perceval et dans Jaufré », in : Denis HÜE (éd.), Polyphonie du Graal, Orléans : Paradigme, 1998, p. 33-44. 11. C. DE TROYES, Le Roman de Perceval…, v. 4445. 12. Ibid., v. 4727. Voir Jean FRAPPIER, Chrétien de Troyes. L’homme et l’œuvre, Paris : Hatier, 1957, p. 182-184. 13. Chrétien DE TROYES, Le Chevalier de la Charrette ou le roman de Lancelot, éd. Charles MÉLA, Paris : Librairie Générale Française, 1992. 14. Voir J. FRAPPIER, op. cit., p. 175-176.
LE CHEVALIER DÉSOBÉISSANT DANS LA LITTÉRATURE ARTHURIENNE 117 vrent le roi et son plus proche adjuvant se heurtent à l’évidence de leurs faiblesses15, ce qui justifi e, d’ailleurs, que les grandes crises soient vaincues grâce à un chevalier extérieur à la cour arthurienne. Les rapports tendus entre le chevalier et le roi, que l’épisode du Chevalier Vermeil révélait chez Chrétien de Troyes, s’intensifi ent dans le Lancelot en Prose, qui développe le thème de l’amour adultère de Lancelot et Guenièvre, mais aussi celui de la dépendance du roi par rapport à Lancelot, garant de toute victoire des hommes de Logres. Pourtant, cette tension que l’adultère entretient est une tension sourde, jamais ouverte, que l’on ne pourrait rapprocher de la désobéissance ouverte du Perceval de Chrétien et qui, d’ailleurs, mène Lancelot à se soumettre à Arthur pour l’amour de Guenièvre16. Avant la Mort Artu, Lancelot n’affronte jamais ouvertement Arthur et les siens, même si son succès éveille parfois l’envie de chevaliers moins remarquables, d’autant plus qu’Arthur ne ménage pas les compliments à son égard17. Cette hostilité envers Lancelot s’étend vite au lignage de Ban, qui devient, grâce à l’excellence de ses éléments, le plus puissant et le plus apprécié du roi de Logres. De leur côté, Lancelot et ses parents laissent parfois percer la conscience de leur supériorité, qui n’est exprimée que dans le contexte de la parenté, et jamais individuellement, anticipant les confl its qui éclateront dans la Mort Artu, lors de la délation des amants par Agravain, le neveu d’Arthur, et qui opposeront Arthur, Gauvain et ses frères à Lancelot et son lignage18. Or, l’excellence du lignage de Ban, si évidente dans le Lancelot en Prose et dans le texte qui le suit dans l’ensemble cyclique de la Quête du Graal, est renforcée dans les deux cas par la multiplication des indices qui en font un lignage choisi, soit par son ancrage dans les temps originels de la chevalerie et de la christianisation de la Grande-Bretagne, soit par la prédestination de son dernier rejeton, Galaad, le fi ls vierge de Lancelot qui fi nit par accomplir la plus grande de toutes les aventures – celle du Graal19. Dans la première partie de la Quête, qui se déroule à la cour arthurienne20, Galaad 15. Voir A. S. LARANJINHA, Do Mito à Literatura…, p. 82-84 et Carlos CARRETO, Figuras do Silêncio. Do inter / Dito à Emergência da Palavra no Texto Medieval, Lisbonne : Estampa, 1996, p. 85-90. 16. Comme lorsque Lancelot, pour l’amour de Guenièvre, abandonne le camp de Galehot, qu’il admirait, pour se ranger aux côtés du roi de Logres, et va jusqu’à demander au prince des Lointaines Îles de se soumettre à Arthur. Sur cette relation à quatre, voir Elspeth KENNEDY, Lancelot and the Grail, Oxford : Oxford University Press, 1986, p. 74 sqq. 17. Alexandre MICHA (éd.), Lancelot. Roman en prose du XIII e siècle, édition critique avec introduction et notes, 9 vol., Genève : Droz, 1978-1983, voir spécialement vol. IV, p. 398-399. 18. Voir José Carlos MIRANDA, Galaaz e a Ideologia da Linhagem, Porto : Granito, 1998, p. 158-160. 19. Voir ibid., p. 93-104 et p. 63-90. 20. Albert PAUPHILET (éd.), La Queste del Saint Graal (1 re édition 1923), Paris : Champion, 1984 (réimpr.), p. 1-25 et Irene FREIRE NUNES (éd.), A Demanda do Santo Graal, 2e édition révisée, Lisbonne : INCM, 2005, 1-42, p. 19-47.
118 ANA SOFIA LARANJINHA surgit miraculeusement juste avant le Graal et les correspondances qui unissent les deux scènes soulignent la sainteté du jeune héros 21 . Sa mission comme libérateur du royaume de Logres, quant à elle, est représentée par l’épreuve de l’épée fi chée dans le perron, réécriture de la scène du Roman de Merlin qui avait propulsé Arthur sur le trône royal22 et qui désigne maintenant Galaad comme le meilleur chevalier du monde. Avant l’arrivée de Galaad, lorsque le rocher surgit sur le rivage, le roi demande à ceux qu’il considère ses meilleurs chevaliers – Lancelot, d’abord, Gauvain, ensuite – de tenter l’épreuve. Les réactions divergentes des deux personnages semblent s’ancrer dans la tradition du roman en vers. Voyons ce qu’il en est dans la Demanda do Santo Graal, traduction portugaise de la Quête du Graal : –Dom Lançarot, fi lhade esta espada, ca ela é vossa, por testimunha de quantos aqui estam que vos teem por milhor cavaleiro do mundo. E quando esto ouviu houve mui grande vergonha e respondeu: –Senhor […] eu nom som que esta espada devo haver, ca mui milhor cavaleiro ca eu a haverá, e pesa-me que nom som atam bõõ como o que cuidades. […] –A provar vos convém. E assi nom seredes pois culpado se per ventura falecerdes. –Senhor, disse ele, salva a vossa graça, nom me chegara i; ca, se Deus me valha, nom valho eu tanto que deva meter mão em arma de tal homem com aquele será que esta espada há de trazer 23. L’autonomie de Lancelot par rapport au roi est mise en évidence dans cette scène, ainsi que son statut offi ciel de meilleur chevalier du monde, qu’il est le seul à savoir déjà dépassé, puisqu’il vient d’armer son fi ls chevalier dans un monastère voisin. Dans ce cas, ce n’est pas l’orgueil qui le mène à refuser d’accomplir la volonté du roi (il est, tout au contraire, honteux : « houve mui grande vergonha »), mais la conscience de ses limites. D’ailleurs, la Demanda, (version portugaise de la Quête), présente un détail révélateur qui est absent de la scène, très proche, de la Queste del Saint Graal : « Desto que Lançarot disse houverom muitos pesar, e mais os da linhagem do rei Bam que o tinham polo milhor cavaleiro do mundo » 24 . La consternation de la cour devant le refus de Lancelot de tenter l’aventure se comprend parce que, à ce moment-là, Lancelot est considéré comme le représentant le plus éminent de l’excellence arthurienne – c’est d’ailleurs ce qui mène Arthur à 21. Voir Ana Sofi a LARANJINHA, « Um microcosmo textual? O episódio do Pentecostes do Graal na Demanda Portuguesa », in : Cristina Almeida RIBEIRO et Margarida MADUREIRA (org.), O Género do Texto Medieval (actas do colóquio da Secção Portuguesa da Associação Hispânica de Literatura Medieval), Lisbonne : Cosmos, 1997, p. 85-96. 22. Voir Robert DE B ORON , Merlin. Roman du XIII e siècle, Alexandre M ICHA (éd.), Genève : Droz, 1979, 83, p. 268-269, Alexandre M ICHA , « L’épreuve de l’épée », Romania, 70, 1948-1949, p. 37-50 et A. S. LARANJINHA, loc. cit. 23. Demanda, 11, p. 26. 24. Loc. cit.
LE CHEVALIER DÉSOBÉISSANT DANS LA LITTÉRATURE ARTHURIENNE 119 l’interpeller en premier lieu. Depuis le début du Lancelot en Prose, un long chemin a été parcouru. Chevalier de la Table ronde, responsable des plus brillantes victoires d’Arthur, Lancelot est tout à fait intégré au monde arthurien, même si le lignage de Ban s’affi rme comme une forte unité au sein de la cour, un groupe uni autour de l’amant de Guenièvre et dont le prestige repose sur celui de son chef. Mais Lancelot n’agit pas, alors, en représentant de son groupe de parenté qui se sent, comme on vient de le voir, bouleversé par son effacement. Bien au contraire, son indépendance face au roi est ici le signe de sa conscience de la gravité de l’adultère, qui l’empêchera de conserver le titre de meilleur chevalier du monde. Si l’on se réfère aux romans de Chrétien de Troyes, Lancelot est ici à la place qu’occupait habituellement Gauvain : sa faiblesse servira à faire ressortir la supériorité de Galaad, chevalier encore inconnu qui, malgré son intronisation très précoce à la Table ronde, représente en fait une nouvelle chevalerie, chaste et vertueuse, qui viendra surpasser celle qui avait fait la gloire du monde arthurien. Et pourtant, Gauvain participe, lui aussi, à cette scène. Après le refus de Lancelot, le roi somme son neveu de retirer l’épée du perron : –Sobrinho, pois Lançarot receou a espada, provade-a vós e veremos que averá. –Eu, Senhor, disse ele, prová-lo-ei por comprir vosso mandado, mais sei que nom é rem ca […] quando dom Lançarot leixa alguma coisa por míngua de cavalaria, ca eu nom acabarei i rem, ca ele é mui milhor cavaleiro que eu. –E todavia, disse el-rei, prová-lo-edes ca assi me praz25. Il tente l’épreuve sans succès et devant la critique de Lancelot, il lui répond : « Amigo […], se aqui cuidasse a morrer, nom leixaria fazer mandado del-rei » 26 . Au contraire de Lancelot, Gauvain obéit à Arthur, mais c’est encore la modestie qui l’y pousse. Conscient de la supériorité de Lancelot, il n’a aucun espoir de réussir l’épreuve, mais il ne peut refuser d’accomplir le désir de son roi. Comme Lancelot, Gauvain est un représentant de la vieille chevalerie que Galaad viendra surpasser, mais son attitude envers Arthur le transforme en victime du roi, tout en annonçant son incapacité à esquiver un destin tragique puisque Lancelot le prévient que, pour avoir essayé une aventure qui n’était pas la sienne, il sera, un jour, frappé par cette même épée d’un grand coup qui pourra lui causer la mort 27 . L’amant de Guenièvre récupère ainsi, partiellement du moins, son honneur, et sa 25. Loc. cit. 26. Ibid., 12, p. 26-27. 27. « […] nom pode durar longo tempo que vós nom hajades mal ende, ca vós receberedes por ende o maior golpe ou chaga onde haveredes pavor de morte ou morreredes » (Demanda, 12, p. 27). Cette prophétie se réalise assez tôt (Demanda, 253-254, p. 206-207), même si Gauvain ne meurt de ce coup que bien plus tard, lors de la Mort Artu.
120 ANA SOFIA LARANJINHA traditionnelle supériorité par rapport à Gauvain est respectée. On ne sait d’où lui est venu ce don (d’ailleurs rare, chez lui) de prescience, mais, symboliquement, il le rattache au lignage de Ban, puisque c’est son fi ls prédestiné qui viendra retirer l’épée du perron. Il faudrait, cependant, distinguer ici le lignage entendu comme généalogie qui se développe au fi l du temps et qui s’ancre dans un passé prestigieux, du lignage tel qu’il est compris exclusivement dans le passage de la Demanda que j’ai cité tout à l’heure : un groupe de parenté élargi et solidaire, formant une unité bien défi nie, intéressé à maintenir ses privilèges et à faire valoir son prix28. Dans cette scène, Lancelot est un digne représentant du lignage-généalogie, dont il hérite et transmet le charisme, mais il ignore les intérêts tout contingents du groupe de parenté, qui le mèneraient peut-être à tenter l’épreuve de l’épée pour ne pas perdre la face au sein de la cour. De toute façon, les réactions opposées de Lancelot et de Gauvain posent les personnages et leurs destins dès le début du roman. Lancelot, malgré ses faiblesses, est aidé par la Providence et aura toutes les chances de rejoindre le chemin du salut ; Gauvain, abandonné par la Grâce, sera frappé par la malchance qui le fera tuer, sans s’en rendre compte, de nombreux compagnons de la Table ronde29. Le roi Arthur, de son côté, est fi dèle à la tradition qui le fait parfois trop parler et admet sa faute : « Pois feito é […], nom é culpa se minha nom » 30. Or, cette réaction du roi 31 , ainsi que l’organisation de toute la scène, qui semble reposer sur l’opposition entre Lancelot et Gauvain, jette le doute sur l’ancienneté du passage où Perceval essaie à son tour de retirer l’épée. Ce passage, absent de la Demanda, se retrouve dans la Queste del Saint Graal du cycle de la Vulgate. Juste après la mention du repentir du roi, celui-ci propose à Perceval de tenter l’épreuve. Le jeune chevalier obéit « pour fere a mon seignor Gauvain compagnie »32 mais échoue, et on passe tout de suite à table. Le pathos croissant de la scène, construit grâce à la consternation de la cour face à la réaction de Lancelot, à la sombre prophétie et au constat d’échec d’Arthur, tombe d’un coup et, ce qui est peut-être plus 28. Comme l’affi rme Catalina Girbea, qui distingue l’ensemble des parents de Lancelot sur la ligne horizontale de la ligne verticale qui l’unit à ses ancêtres, « La parenté cognatique de Lancelot est ce qui le rattache au monde féodal et historique. C’est son lien avec la royauté arthurienne et avec le système de valeurs qu’elle représente. C’est son ancrage dans le monde politique […] » (C. GIRBEA, La couronne ou l’auréole : royauté terrestre et chevalerie célestielle dans la légende arthurienne [XII e-XIII e siècles], Turnhout : Brepols, 2007, p. 84). 29. Sur la fonction « annonciatrice » de tout l’épisode où s’insère cette scène, voir A. S. LARANJINHA, « Um microcosmo textual… ». 30. Demanda, 12, p. 27. 31. Dans la Queste del Saint Graal, Arthur n’affi rme pas son repentir, mais il le ressent (« Et quant li rois ot ceste parole, si se repent de ce que messires Gauvains a fait », p. 6). 32. Queste del Saint Graal, p. 6.
LE CHEVALIER DÉSOBÉISSANT DANS LA LITTÉRATURE ARTHURIENNE 121 grave, le fait qu’Arthur invite un troisième chevalier introduit une forte incohérence dans ses actions. Il venait juste de se rendre compte de sa faute, et le voilà qui récidive. Quant à la justifi cation, apportée par le narrateur, de tenir compagnie à Gauvain, elle n’est appuyée par aucun passage du roman où l’amitié entre les deux chevaliers serait rehaussée. Tout porte à croire, donc, que l’intervention de Perceval a été ajoutée pour parfaire le nombre trois, symboliquement plus signifi catif, mais sans que le rédacteur ait tenu compte des discontinuités qui trahissent la réécriture. Dans la Demanda, par contre, la scène se termine par une note sombre qui souligne l’atmosphère angoissante du moment. Arthur demande (sans insister, bien sûr) si quelqu’un veut bien tenter l’aventure, mais personne ne lui répond, tous gardent le silence : « E eles se calarom todos » 33. Courte parenthèse méthodologique La comparaison que je viens de faire entre la Demanda et la Queste del Saint Graal se retrouve très rarement dans les études consacrées à ces deux œuvres, et, plus rarement encore, la conclusion selon laquelle la Demanda pourrait présenter, à certains passages, un stade du texte antérieur à celui de la Quête Vulgate. La critique, qui connaît mal les textes ibériques, accepte en général sans la discuter la thèse de Fanni Bogdanow, selon laquelle la Demanda portugaise, bien qu’ayant précédé la Demanda espagnole, dépendrait de la Quête Vulgate, ce qui explique la désignation, fréquemment utilisée, de « Quête Post-Vulgate ». D’après Fanni Bogdanow, ce texte serait le troisième volet d’un cycle romanesque postérieur à celui du Lancelot-Graal et plus condensé que celui-ci, contenant l’Estoire del Saint Graal, le Merlin et sa Suite et la Quête avec la Mort Artu, continu narratif se développant autour du thème du Graal et s’attachant à la fi gure du roi Arthur, plutôt qu’aux nombreux chevaliers de la Table ronde34. José Carlos Miranda, partant d’une connaissance profonde du texte portugais, qu’il a systématiquement comparé avec la Quête Vulgate en tenant compte de leur rapport avec le Lancelot en Prose et l’Estoire del Saint Graal, pièces importantes de la première phase du cycle arthurien en prose, a démontré que la Demanda, bien que représentant une phase relativement tardive de la construction cyclique, puisqu’elle connaît le Tristan en Prose35, ne dépend pas de la Vulgate mais constitue la réécriture d’une Quête primitive 33. Demanda, 12, p. 27. 34. Voir Fanni BOGDANOW, The Romance of the Grail. A study of the structure and genesis of a thirteenth-century arthurian prose romance, Manchester - New York : Manchester University Press - Barnes & Noble Inc., 1966. 35. Dans une version antérieure à toutes celles qui nous sont parvenues. Sur le problème de la construction du Tristan en Prose, voir A. S. LARANJINHA, Artur, Tristão e o Graal. A escrita romanesca no ciclo do Pseudo-Robert de Boron, Porto : Estratégias Criativas, 2010.
128 ANA SOFIA LARANJINHA spiritualité, tel qu’on peut l’observer dans la Quête Vulgate. Prenons un peu de hauteur et observons le cycle du Pseudo-Boron. De la Suite du Merlin aux phases de rédaction du Tristan en Prose qui ne s’éloignent pas du dessein initial de cet auteur64 et à la Demanda, une même vision pessimiste de l’homme et de ses passions se manifeste. Dans tous ces textes, l’apocalypse du monde arthurien n’est jamais une lointaine possibilité, mais une obsession, le dénouement inévitable, la conséquence logique de la violence inhérente à la vie chevaleresque ou à la vie tout court. Déjà, au tout début du Tristan en Prose, la destinée tragique de Sador, l’ancêtre de Tristan, avait commencé par sa décision de choisir sa femme au lieu d’accepter celle que son oncle voudrait bien lui proposer. Cet acte de désobéissance inaugural avait déclenché ses malheurs, qui annonçaient la passion néfaste de Tristan et Iseult 65 . De même, l’amour pour son père entraîne Gauvain dans une vendetta interminable. Face à l’intensité de ces émotions trop humaines, le respect pour les liens seigneuriaux ou pour la fi gure royale, de même que la fi délité à la Table ronde se dressent, dans leur relative abstraction, en fragiles garants de l’ordre qui ne tardera pas à succomber. 64. C’est-à-dire : phases 1, 3, 4, 4a. (Sur la défi nition des phases de rédaction du Tristan en Prose, voir A. S. LARANJINHA, Artur, Tristão e o Graal…). 65. Voir A. S. LARANJINHA, « Linhagens arturianas na Península Ibérica : o tempo das origens », e-Spania, 11, juin 2011, [en ligne], mis en ligne le 9 juin 2011, [URL : http://e-spania. revues.org/20317]. Consulté le 10 septembre 2011.