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Lasemaine.fr 2014

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lasemaine.fr2014 FLUP 17-20 mars Organisation : Ana Paula Coutinho Maria de Fátima Outeirinho José Domingues de Almeida ISBN: 978-989-8648-41-9 lasemaine.fr 2014 Table des matières Une semaine toujours sur la brèche… 2 Xavier COMBE – Ici l’ombre : les Français parlent en anglais 3 Anne-Rosine DELBART – Littératures francophones : un problème d'identité 19 José Domingues de ALMEIDA – La cause du français dans deux textes officiels et deux manifestes. Argumentaire et discours (Hervé Bourges, Hubert Védrine, Robert Chaudenson et Xavier Combe) 43 Mériem BEDJAOUI – Francophonie, analyse du discours politique. Enseignement du module Francophonie(s): une expérience algérienne 55 Ana Paula COUTINHO – Bref, quelle place pour une francophonie élective ? 67 Fatma-Zohra KOUCHKAR FERCHOULI – Le fait francophone en Algérie. De la francophonie ou de l’ambiguïté de l’absence de statut de la langue française en Algérie 77 Isabelle Simões MARQUES – Littérature francophone et questionnement linguistique: de quelle(s) langue(s) parle-t-on ? 92 Yves MONTENAY – Témoignage : les rapports de la francophonie locale aux autres aires linguistiques et culturelles dans le sud-est de l'océan indien 107 La semaine à l’affiche lasemaine.fr 2014 2 Une semaine toujours sur la brèche… Fidèle à la mission qu’elle s’est tacitement assignée d’être attentive aux dynamiques ayant trait aux études françaises et francophones au Portugal, la Faculté des Lettres de l’Université de Porto, et les enseignantschercheurs dans ce domaine de recherche, persistent et signent dans l’affirmation et la visibilité du français comme langue de communication internationale, véhicule de savoirs et de culture, mais aussi d’ouverture autre, voire d’adhésion différenciée au monde global. Un bref coup d’œil rétrospectif sur les initiatives menées ces dernières années pour le français et les études françaises et francophones (publications inclues) par, ou dans cette institution, révèle plus qu’un engagement, une véritable passion d’interroger les phénomènes culturels et littéraires en français. Cependant, la question purement linguistique n’est pas absente de nos soucis, bien au contraire. La tradition de mettre sur pied une semaine différente en français à la FLUP et environs, une semaine.fr comme nous l’avons intuitivement intitulée en 2009, se consolide, et s’ouvre cette fois à la question centrale pour l’avenir de notre langue : celle des politiques linguistiques. Plus que toute autre langue au monde, le français évolue depuis le Moyen-Age sous la tutelle politique ; ce qui a fait la raison de son prestige et de son rayonnement international, mais qui, aujourd’hui, soulève la question urgente de son statut et de son utilité dans le contexte global, ainsi que celle de la part de responsabilités partagées par les francophonies dans la définition d’une politique pour le français sur le terrain. Les différents apports à cet ouvrage viennent mettre l’accent sur la diversité des statuts et des aléas du français et des politiques linguistiques dans le monde global : le Maghreb (Meriem Bedjaoui et Fatma-Zohra Kouchkar-Ferchouli) ; l’Afrique et les Mascareignes (Yves Montenay), mais soulèvent aussi les questions identitaires au centre des soucis et des débats francophones (Anne-Rosine Delbart et Isabelle Simões Marques). C’est que, côté francophone, les faits statistiques ne justifient pas toujours la fête qui les consacre si une action concertée ne vient pas garantir des effets pratiques et durables. La francophonie reste encore une lasemaine.fr 2014 3 affaire indéfinissable, quelque part entre les intentions, les affects et les discours, comme le soutient José Domingues de Almeida, ou l’illustre l’expérience d’interprète et d’essayiste de Xavier Combe. Et pourtant, elle représente une chance inouïe et un potentiel à projection économique sousestimé et un objet électif dans le cadre mondialisé que nous vivons, comme l’a encore récemment rappelé le Rapport Pouria Amirshahi ; la « francophonie d’élection » étant une problématique revisitée par Ana Paula Coutinho pour montrer sa pertinence actuelle et ses exigences multiples, biet multilatérales. Cet ouvrage ouvre la réflexion et le débat sur des contextes et des actions spécifiques autour de la langue française et de son statut et usage dans le monde ; une langue en partage, donc à frais et responsabilités partagés, en cogestion centre-périphérie, nord-sud, francophonesallophones, chérie par les tenants de la diversité et élue par les locuteurs d’autres idiomes. Nous remercions tous ceux / toutes celles, venu(e)s de tous les accents du français, qui ont bien voulu témoigner par écrit des sentiments que leur inspire l’appartenance historiquement partagée au français, mais aussi de la foire aux questions qu’elle suscite. Et un des accents francophones est celui, liégeois, de Laurent Demoulin, qui a bien voulu écrire ici et pour nous. En outre, un coup d’œil sur les affiches découlant du travail de nos étudiants en Culture Française Contemporaine et en Linguistique Française atteste de l’impact culturel des espaces francophones et de la richesse allusive de leurs mots. Bonne lecture ! Les Organisateurs Ana Paula Coutinho Maria de Fátima Outeirinho José Domingues de Almeida lasemaine.fr 2014 3 Ici l’ombre : les Français parlent en anglais Xavier COMBE Association Française des Interprètes de Conférence Indépendants [email protected] Le philatéliste collectionne les timbres, le lépidoptérophile collectionne les papillons, un collectionneur de pots de yaourt est un glacophile, le cumixaphiliste collectionne les allumettes et le cucurbitaciste est collectionneur d’étiquettes de melon. Personnellement, je collectionne les fadaises que j’entends en France à propos de la langue anglaise. Brita-fadaiso-philiste ? Anglo-ineptie-phile ? Non. Je suis interprète de conférence indépendant, de langues maternelles française et américaine. Je travaille principalement en France et ce, depuis 30 ans. Ma collection de perles est immense. « Pfff, c’est une langue facile, l’anglais. » « L’anglais ? C’est pas très riche comme langue. » « Moi, chui fluent en anglais, chui parfaitement bilingue. » Rappelons qu’un vrai bilingue est une personne considérée comme autochtone dans deux communautés linguistiques. « La littérature anglaise, y’a Shakespeare d’accord, mais depuis y’a pas eu grand’ chose. » « L’américain, c’est une sorte de dialecte simplifié de l’anglais. » « Les Américains, qu’est-ce qu’ils parlent mal ! » « En Français, y’a plus de mots qu’en anglais. » Rappelons que le Robert en 6 volumes compte 100.000 entrées et le dictionnaire américain Merriam Webster 476.000. « Les mots peuvent avoir plusieurs sens en français, alors qu’en anglais, non. » Dans ce même dictionnaire Webster, le mot « set » compte 430 sens différents. Et comme si l’humour anglais était dépourvu de jeux de mots. « Le français est une langue beaucoup plus riche, d’ailleurs c’est la langue de la diplomatie. » « En français y’a plus de nuances qu’en anglais. » lasemaine.fr 2014 4 Des rangées et des rangées de perles. Et pas des perles de culture. Mesurer la « richesse » d’une langue au nombre de mots qu’elle recèle n’est sans doute pas judicieux et comparer les langues entre elles en formulant des jugements de valeur ne l’est pas davantage. Comme le dit Joachim du Bellay… (en Anjou, sa région d’origine, les gens disent Joachim) : « Je ne vois pas qu’on doive estimer une langue plus excellente que l’autre, seulement pour être plus difficile ». Merci Joachim. Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage, ou comme celui-là… Merci Joachim. Chaque langue a ses mérites propres. Comparer les qualités intrinsèques des langues, même selon l’usage que l’on veut en faire, est un exercice pratiquement impossible. De plus, il frise la xénophobie. Si une langue existe, c’est qu’elle est nécessaire et suffisante dans le contexte socioculturel dans lequel elle est utilisée. Pourtant, la prétendue supériorité du français est ancrée dans la culture de la France depuis une époque où les voyages à l’étranger étaient rares et les guerres étaient nombreuses. Certains textes d’éminents lettrés montrent bien d’où vient cette perception erronée qu’ont certains Français de la prétendue supériorité de leur langue. Souvenez-vous du discours de réception à l’Académie Française de Marivaux. Mais si. Souvenez-vous : c’était en 1742. Pourquoi notre langue a-t-elle passé dans presque toutes les cours de l’Europe ? L’attribuerons-nous aux conquêtes de Louis XI ? Mais des ennemis humiliés ou vaincus aiment-ils à parler la langue de leurs vainqueurs lorsque la nécessité de s’en servir est passée ? Non messieurs ! C’est le plaisir de nous lire, de penser et de sentir, comme nous, qui les a gagnés : c’est ce génie, c’est cet ordre, ce sublime, ce sont ces grâces, ces lumières répandues dans vos ouvrages ou dans ceux de nos écrivains que vous avez inspirés qui ont acquis cette espèce de triomphe à la langue française. Et puis il y a le fameux « De l’Universalité de la Langue Française » de Rivarol en 1784. Rivarol passe successivement en revue les langues lasemaine.fr 2014 5 européennes pour les renvoyer à la même insuffisance : l’allemand lui paraît guttural et encombré de dialectes, pour l’espagnol, dont la majesté invite à l’enflure, la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots, l’italien se traîne avec trop de lenteur et la langue anglaise se sent trop de l’isolement du peuple et de l’écrivain. Rivarol ne craint pas le stéréotype et la généralisation. L'Anglais, dit-il, est sec et taciturne, et il joint à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu'à celui de la vie ; le Français a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas. S’il savait la quantité d’antidépresseurs que consomment les Français aujourd’hui, il ferait moins le malin, notre ami Rivarol, avec sa saillie de gaieté. J’aurais beaucoup aimé partager avec vous des clichés qu’il aurait écrits sur le portugais, mais je n’en ai pas trouvé. Point de luso-rivarolade, donc. Dommage. Dans son fameux texte, il vante ensuite le génie du français qui repose, selon lui, sur « l’ordre et la construction de la phrase, direct et clair. Le français donne le sujet, le verbe et l’objet, contrairement aux autres langues et aux autres peuples qui ont abandonné l’ordre direct. » Sous prétexte que l’homme ordinaire a tendance à être gouverné par la passion alors que le Français, lui, est prétendument « gouverné par la raison ». Admirable clarté, géométrie tout élémentaire, le français règle et conduit la pensée, une harmonie légère qui n’est qu’à elle. Le français est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie. La langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l'ordre direct ; l'ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l'empire. Cette marche est dans la nature : rien n'est en effet comparable à la prose française. A l’époque où Rivarol tenait ces propos boursouflés de fatuité et d’ethnocentricité, il devait y avoir, en plus du français, plus de 8000 langues dans le monde. Pour se permettre un dithyrambe aussi nauséabond, les lasemaine.fr 2014 6 connaissait-il toutes ? (pour citer Coluche, la réponse est dans la question, je fais qu’un seul voyage). Le fibulanomiste collectionne les boutons, le lécythiophile collectionne les flacons de parfum et le vitolphiliste collectionne les bagues de cigare. Personnellement, je collectionne également les inepties que les Français disent en anglais (ou presque) en présence d’interprètes. « Hein ? Quoi ? No no, is okay, i gonna do it in English, I no need trandouceurs. I do ze presentasheun in English, j’ai l’habitude… euh, I ave zi habite. Seau, I give you a synse, a synse, a synsesis, a résumé of ze performances of our compagnie in ze countries where we are présente. Alors, Jermanie good. Iou quai not bad. Italie we ave more better results zan last year, Portugal : very good performances, Portugal, Swiss we no have all the informations but Swiss is OK. But Spain, Spain, oh la la, » Et là il se tourne vers son directeur commercial au 1er rang et lui demande, comment on dit « traîner un boulet » Jean-Marc ? Ledit Jean-Marc ne sachant pas non plus, le patron s’enferre dans son idée de boulet, si je puis dire, et enchaîne, si je puis redire, en déclarant, in Spain, in Spain we are… training painful balls. Joignant le geste à la parole, il se prend tout à coup pour Marcel Marceau et fait semblant de traîner un boulet, laissant ainsi croire aux étrangers qu’en français il y a une expression selon laquelle quand on a des difficultés, on a les testicules accrochées aux chevilles, la virilité chevillée au corps, ou quelque chose comme ça. Allez savoir. En tout cas, ça fait mal. L’assistance a eu la même réaction que vous. Tout ce que je vous raconte est authentique, sinon ça n’aurait aucun intérêt. Soyons clairs : loin de moi l’idée de me moquer des gens qui parlent l’anglais de manière imparfaite, car c’est une langue complexe, pleine de nuances et difficile à apprendre lorsqu’on a pour langue maternelle une langue latine. Que les Français communiquent comme ils peuvent quand il n’y a pas d’interprètes, bien sûr. lasemaine.fr 2014 7 Mais pourquoi exprimer ses pensées moins bien et risquer des malentendus, alors qu’il y a des interprètes ? Pour citer à nouveau Coluche, je fais qu’un seul voyage. Faute de pouvoir dire précisément ce qu’ils veulent dire, ils disent uniquement ce qu’ils peuvent dire. En effet, le périmètre de l’univers d’un individu se superpose à ses limites linguistiques. Tout est là. Si chacun voulait bien en prendre conscience, nous ferions un pas en avant et je ne serais pas là à vous parler de ce phénomène sociolinguistique affligeant. Le périmètre de l’univers d’un individu se superpose à ses limites linguistiques. Signé Wittgenstein et corroboré par une longue liste d’autres. Bien que je sache ces Français gré de nous fournir une tranche de rigolade de temps en temps, j’ai mal pour eux et surtout, mal pour la francophonie. Ça fait mal, donc. Pour corser l’affaire, les propos ineptes ne sont pas l’apanage des sottes gens ou de celles qui parlent mal l’anglais. Prenons un haut responsable français qui parle bien l’anglais, Christine Lagarde. Christine Lagarde fut lauréate en 2007 du Prix de la Carpette Anglaise, prix d’indignité civique décerné chaque année par l’Académie de la Carpette anglaise à un membre des élites françaises ou à une personnalité morale qui s’est particulièrement distingué par son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France et dans les institutions européennes au détriment du français. Non contente d’avoir signé des deux mains le bien-nommé protocole de Londres sur les brevets et de s’en être vantée publiquement ad nauseam, elle a imposé l’anglais dans les services de son ministère et a accumulé un certain nombre d’expériences linguistiques pour le moins funestes. Dont l’épisode que j’m’en vais vous raconter. Lorsque Christine Lagarde était Ministre de L’Economie et des Finances, elle prononça un jour un discours parmi d’autres à Bruxelles, à la Commission. On pourrait intituler cet épisode non pas « Martine à la Plage » mais « Christine à Bruxelles ». lasemaine.fr 2014 14 traduire dans l’urgence des dépêches qu’ils recueillent souvent en anglais. Il n’est ainsi pas rare d’entendre ou de lire du français calqué, incompréhensible ou portant la trace d’idéologies étrangères. Des cours de traduction d’anglais vers le français feraient la chasse sans merci aux anglicismes et contribueraient à endiguer la contamination du français par l’anglais. De plus, les autorités pourraient mieux réglementer la publicité. Bien que cela soit spécieux, ce n’est pas une exagération de dire qu’il y a aujourd’hui sur les murs de Paris plus d’anglais qu’il n’y avait d’allemand sous l’occupation… La publicité est réglementée, me direz-vous, il y a accolé aux mots étrangers un petit astérisque qui renvoie à une traduction. Parfois oui. En tout petit, écrit à la verticale. Souvent pas du tout. Savez-vous que l’autorité de réglementation est régie par les annonceurs, les agences et les média ? Juge et partie, carrément. Pour faire une généralisation à la Rivarol, le publicitaire branché est friand d’anglais et a vite fait de ringardiser le français. Une autorité publique indépendante serait la bienvenue. Par ailleurs, à l’échelle européenne, enseigner dès l’école primaire une autre langue que l’anglais permettrait aux élèves d’avoir un bon niveau quelques années plus tard, ce qui ne les empêcherait pas d’acquérir par la suite la maîtrise de la compétence nécessaire qu’est le globish. Le français serait ainsi plus largement enseigné en Europe. L’audio-visuel public pourrait également jouer un rôle important, notamment si on pratiquait moins le doublage et davantage le sous-titrage, qui, non seulement moins cher, donne à entendre de l’anglais et à lire du français. On pourrait également envisager une chaîne de télévision publique ludo-éducative en anglais. Ainsi, à l’école, on pourrait s’intéresser à d’autres langues. Par manque de temps, malheureusement, je ne peux pas aller dans les détails. Voilà quelques exemples parmi d’autres qui démontrent que les solutions existent et qu’il ne s’agit que de volonté politique. Un collectionneur de sous-verres de bière est un tégestophile et un tyrosémiophile collectionne les étiquettes de fromage. lasemaine.fr 2014 15 Personnellement, je pense que nous vivons une époque sans précédent sur le plan linguistique. Il reste environ 7000 langues dans le monde. Fait intéressant, il y en a encore près de 1000 dans un seul pays. Attention… Top je suis un pays connu pour sa très grande diversité ethnique, colonisée par l'Australie au nom de la Grande-Bretagne en 1883 et indépendant au sein du Commonwealth depuis 1975. Situé en Océanie, j’ai une superficie de 462.000 km2, 6 millions et demi d’habitants, ma capitale est Port Moresby, je suis -je suisje suis : la Papouasie Nouvelle Guinée. Entre 800 et 1000 langues. C’est le monsieur très souriant à lunettes au premier rang qui gagne une bouteille de Tawny. Vous savez quelle est la devise nationale de la Papouasie-Nouvelle Guinée : unis dans la diversité. Ça ne vous rappelle rien ? C’est la devise de l’Union Européenne… postérieure à celle des Papous. Et vous savez que chez les Papous, il y a des Papous papas et des Papous pas papas ? Il y a aussi des Papous à poux et des Papous pas à poux. Et aussi des poux papas et des poux pas papas. Et même des poux papous et des poux pas papous. Tous les Papous papas à poux papous pas papas sont des Papous à poux papous pas papas, mais les Papous papas pas à poux papous pas papas ne sont pas des Papous à poux papous pas papas, ce sont des Papous pas à poux papous pas papas. Les gens qui ne rient pas ne sont pas sérieux, disait Alphonse Allais. Les spécialistes estiment que plus de la moitié des langues du monde auront disparu en une, peut-être deux, générations car elles ne sont plus enseignées et parce que les langues de certaines tribus voisines partout dans le monde ont tendance à fusionner. En 2050, il y aura - sauf événement imprévu - 9,7 milliards de terriens, dont 1,7 milliard d’Indiens, 1,4 milliard de Chinois, 700 millions de francophones, mais seulement 3000 langues. L’érosion linguistique va plus vite que la croissance démographique. Outre la disparition rapide des langues de l’humanité et des connaissances qu’elles portent, il y a actuellement à l’œuvre un autre phénomène sans précédent. Une langue évolue de deux façons. Tout d’abord elle trouve des nouveautés en elle-même, c’est que le linguiste Claude Hagège appelle lasemaine.fr 2014 16 l’évolution interne de la langue. Pour les langues indo-européennes, il s’agit par exemple de néologismes, de l’usage banalisé d’abréviations ou de sigles, de la création de mots-valises ou de l’intégration dans la langue ordinaire de mots d’argot ou de mots déformés. Il y a aussi l’évolution exogène, c’est-à-dire l’adoption progressive de mots étrangers. Au fil des siècles, le français s’est ainsi enrichi de toutes les langues du monde : caramel, sagouin, baroque, carambole, fétiche, pintade, vedette, véranda… mais aussi tomate, concerto, café, pyjama, mangue, mesquin, digue, patate, ouragan, berlingot, anorak, icône, saga, mièvre, panda, crabe, banane, mocassin et tutti quanti. Aujourd’hui, fait inédit dans l’histoire des langues, l’évolution exogène du français n’émane pratiquement que d’une seule source, l’anglais. Il y a des exceptions mais elles sont diablement rares. J’en ai cité une tout à l’heure, tsunami. Le français n’est évidemment et malheureusement pas la seule langue vernaculaire touchée par ce phénomène. Ceux qui pensent que les langues du monde continueront à évoluer tranquillement comme elles l’ont toujours fait ont tort. Les langues sont de moins en moins nombreuses et il en est une qui manifeste actuellement une propension à régner sans partage. La mondialisation de l’économie et l’aplatissement des systèmes économiques et sociaux, le progrès des transports et l’évolution sidérante des technologies de la communication expliquent ce phénomène. Dans le mythe biblique de Babel, les hommes sont punis par Dieu car ils ont eu l’arrogance de vouloir bâtir une tour s’élevant jusqu’au ciel. Dieu les condamne à parler dans une multitude de langues mutuellement incompréhensibles. Si une exégèse un peu biaisée, que l’on peut facétieusement qualifier d’interprétation, nous amène à constater que Dieu considère que la diversité des langues est une malédiction, il convient désormais de craindre une tour de Babel - ou de Glo babel ish - où les hommes sont malheureux parce qu’ils ne disposent plus que d’une seule langue, petit dénominateur commun dont la pauvreté et l’unicité du système de pensée affaiblit leur esprit. lasemaine.fr 2014 17 De même que nous sentons que notre survie passe par le respect de la biodiversité, il faut défendre la multiplicité des langues. Comme le dit Claude Hagège, « Défendre nos langues et leur diversité, notamment contre la domination d’une seule, c’est plus que défendre nos cultures, c’est défendre nos vies ». Merci Claude. La langue vernaculaire est le seul bien commun dont nous disposons pour former, faire évoluer et partager la pensée. Augmenter le nombre et la portée des activités menées dans la langue vernaculaire va dans ce sens. Tout n’est pas inéluctable. Préserver la richesse de la diversité en proposant des passerelles entre les langues par l’enseignement approfondi des langues et des cultures étrangères, par la traduction et par l’interprétation constitue une ambition noble - et assurément moins arrogante que de vouloir bâtir une tour jusqu’au ciel. Rêvons de vivre encore longtemps unis dans la diversité. Rêvons donc d’un monde où la diversité linguistique et culturelle continue à enrichir les êtres humains. Car le rêve, disait Jules Renard, le rêve, c’est le luxe de la pensée. Muito obrigado. lasemaine.fr 2014 18 Si le sujet de la disparition des langues vous intéresse, je tiens à votre disposition le titre d’au moins 4 livres passionnants. - Le monde jusqu’à hier, ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles, de Jared Diamond, - Pour ne pas disparaître, pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale, de Wade Davis - De Darwin à Levi Strauss, de Pascal Picq et - Ces mots qui meurent, les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire, de Nicholas Evans lasemaine.fr 2014 19 Littératures francophones : un problème d'identité Anne-Rosine DELBART Université Libre de Bruxelles [email protected] La réflexion sur l'un, la question de l'unicité que connaissent bien les philosophes est une vraie préoccupation aussi pour les chercheurs dans le champ des lettres francophones. Le bel intitulé de la rencontre de Porto qui a célébré la francophonie en jouant avec les mots de la langue : « Francophonie(s) : la fête, les faits, l'effet » présente d'emblée le terme « francophonie » dans la double option du singulier et du pluriel avec l's proposé entre parenthèses. Inévitablement, l'indécision et le double semblent s'inscrire dans le génome de la francophonie. La présente contribution se propose de questionner, en trois temps, l'identité des littératures francophones et – jeu double là encore – de mettre en question l'identité à travers les littératures francophones : 1) une approche théorique sur les dénominations de la (des) littérature(s) francophone(s). 2) une approche sociologique de l’identité des écrivains francophones en situation de contact des langues et des cultures. 3) une approche interne des œuvres mettant en lumière la notion d’identité à travers les composantes du texte littéraire. 1. Qu'est-ce que la (les) littérature(s) francophone(s) ? Reprécisons les appellations à notre disposition pour désigner les textes d'expression française. (1) littérature française, (2) littérature francophone (au singulier ou au pluriel : littératures francophones), (3) littératures étrangères d’expression française (« étrangère » étant à substituer par une nationalité bien définie : belge, suisse, canadienne, marocaine, libanaise, etc.), (4) une quatrième étiquette s’est récemment ajoutée au trio ancien avec la volonté de remplacer les autres – la littérature-monde dont la paternité revient à lasemaine.fr 2014 20 Michel Le Bris 1 . L'univers des littératures francophones est pour le moins disparate. Dans son acception originelle, la littérature francophone comprenait les littératures d’expression française sur des territoires où la langue française a été importée par la colonisation. On y intègre désormais, avec mille précautions, les écrivains des Antilles-Guyane qui sont des départements français... mais lointains, des départements d’Outre-Mer. En témoigne la prudence de Jack Corzani dans l’introduction du chapitre consacré à la francophonie aux Antilles et à La Guyane : Il ne saurait y avoir de doute sur la francophonie des Antilles et de la Guyane (toute la population parlant français) mais il y a peutêtre quelque incongruité à agréger sans précaution certains « départements » français au monde francophone, c’est-à-dire à un ensemble de pays ne relevant pas, ou ne relevant plus, de la « nation » française. Certes il y a des arguments plaidant en faveur de l’intégration au monde francophone. Ce sont des pays géographiquement éloignés du territoire métropolitain, des pays qui ont connu la colonisation, dont la population est en majorité d'origine africaine, à tout le moins métissée, bilingue (en situation classique de diglossie) et dont la culture populaire présente bien des particularités que mettent en avant à juste titre les intellectuels et les artistes en quête d'identité (négritude, indianité, antillanité, créolité, etc.). Mais il faut se méfier de tout amalgame et bien garder à l'esprit la spécificité du monde créole. (...) C’est par conséquent une situation étrange que celle de ces îles manifestement davantage intégrées à l’ensemble français, davantage pétrie de culture française que n’importe quel autre pays francophone mais néanmoins marquées par une spécificité ethnique et historique qui les distingue des autres départements métropolitains, de ces îles où le français trouve dans le créole, langue vernaculaire pour la majorité des gens, un écho qu’il ne 1 Michel Le Bris a créé l'expression en 1992 dans Pour une littérature voyageuse. lasemaine.fr 2014 21 saurait trouver dans l’arabe, le oulof ou l’éwé, des pays dont la danse, la musique, la gastronomie, bref la culture de comportement et pas seulement la culture savante, si marquées soient-elles par l’apport africain, sont depuis toujours inséparables des traditions françaises. (Corzani, 1998 : 89-90) S'incluent plus récemment, de leur propre initiative dans les littératures francophones, les périphériques littératures du Québec, de Suisse ou de Belgique. Les dénominations littérature québécoise ou littérature belge - d’expression française (complément nécessaire quand la région retenue compte une diversité linguistique) se rallient au champ des lettres francophones en raison des vertus œcuméniques que certains prêtent à l’épithète francophone. Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Denis, Rainier Grutman accréditent l'élargissement : L’affrontement de ces deux thèses — l’existence d’une littérature belge autonome contre son appartenance au champ français — est au cœur de l’histoire des lettres belges et se marque d’ailleurs dans le choix des dénominations utilisées pour qualifier l’ensemble considéré : « littérature belge de langue (ou d’expression) française », « littérature française de Belgique » ou, aujourd’hui, l’œcuménique « littérature francophone de Belgique ». (J.-P. Bertrand et alii, 2003 : 10) Exit donc le troisième terme du trio (littératures étrangères d'expression française). L'enjeu est désormais pour les littératures « périphériques » de se mettre toutes ensemble, toutes, face à l'imposante et orgueilleuse littérature française, trop franco-française. Dans cette forteresse de la /des littérature(s) francophone(s), une brèche pourtant : les auteurs d'expression française venus d’espaces non francophones. Ils brouillent la délimitation du champ des littératures en français. Faut-il les rattacher à la littérature française ? Apollinaire, Tzara, Beckett, Ionesco, Green figurent dans les anthologies de littérature française. Faut-il les rattacher aux littératures francophones (comprenez les littératures écrites en français hors de l’Hexagone), eux qui répondent au lasemaine.fr 2014 22 moins à l’acception courante de francophone : « qui parle français sans être de nationalité française » ou, dernière option, aux littératures étrangères ? Avec le développement de la recherche dans le domaine des littératures francophones, l'incorporation de ces auteurs-là à la littérature française n’apparaît plus naturelle du tout et la tentation grandit de les intégrer aux littératures francophones. Dominique Combe (1995 : 107) franchit le pas, en refusant le postulat selon lequel il ne serait de francophonie que collective. Il reconnaît que les auteurs francophones individuels se singularisent des francophones issus des aires « historiques », en particulier des colonies ou anciennes colonies (le Maghreb tout particulièrement). Pour les premiers, le français serait, en effet, un espace de liberté, pour les seconds une contrainte ou un mal nécessaire. Véronique Porra (2001 : 310-311) souligne que leur respect de la langue, leur allégeance à la culture française, leurs formes d’écriture « centripètes »… les distinguent des auteurs d’Afrique noire ou des productions antillaises fondamentalement « centrifuges ». Ils semblent promouvoir en effet une orthodoxie discursive pour satisfaire des stratégies littéraires et peut-être même des stratégies politiques ou commerciales. Mais gare à eux s’ils sortent du rôle auquel les a cantonnés la patrie d’accueil. Ils doivent rester les représentants d’une « littérature invitée , à laquelle on sait à l’occasion rappeler que l’hospitalité relève aussi d’un code social aux règles strictes » : Ces auteurs sont donc bienvenus, mais à condition de respecter certaines règles toutefois : dans l’histoire littéraire très récente, des auteurs comme Andreï Makine (avec Le Crime d’Olga Arbélina) ou Milan Kundera (avec La lenteur et L’identité) ont appris à leurs dépens ce qu’il en coûtait de quitter les positions d’énonciation qui leur étaient imparties par la critique, par les attentes du public aussi. La critique s’est déchaînée, signalant ainsi qu’il y a des limites à ce que Roger Caillois a appelé, à propos des Lettres persanes, “la révolution sociologique”. Les règles auxquelles sont soumises nos vrais-faux Persans sont strictes, et qui passe outre risque de se voir aussi sévèrement puni qu’il a pu être encensé. lasemaine.fr 2014 23 (idem : 308-309) La francité se cabre, comme le rappelait Julia Kristeva, et ne tolère pour l'étranger-traducteur que le discours de « suppliants » (2000 : 71). En somme, nous aurions affaire là, comme je l'ai déjà dit ailleurs, à des francophones du centre (en opposition aux francophones — par essence — périphériques) ou si l’on veut, parodiant La Fontaine, des francophones des villes en opposition aux francophones des champs (c’est-à-dire hors de France) qu'une commune vassalité rapprocherait. Cette position est à relativiser toutefois, il me semble, si on lit par exemple Beckett ou Ionesco et plus récemment aujourd'hui Nancy Huston. Ces écrivains présentent sans aucun doute des affinités et des divergences avec la littérature française, les littératures étrangères et les littératures francophones. Mais si on les ajoute au domaine francophone, eux qui produisent et publient le plus souvent dans le centre, eux qui, souvent, ont acquis la nationalité française, jusqu’où faudra-t-il prévoir l’extension de l’étiquette francophone ? À quel titre les auteurs français de France ne seraient-ils pas annexés eux aussi à la francophonie littéraire (Beniamino, 1999) ? Et puis, comment nommer la production des écrivains qui quittent la France pour une autre région de la francité et continuent d’y écrire en français ? L’écrivain français se mue-t-il en écrivain francophone s’il traverse l’Atlantique ou s’il descend le cours de la Meuse ? Faut-il parler d’une littérature francophone de l’exil ou d’une littérature française de l’exil ? Alors, quelle solution ? La proposition d'une littérature-monde (2007) participe explicitement de la volonté de délier le pacte langue-nation et tout en s'affichant comme le substitut idéal à la trop contestée étiquette de littérature francophone qui « entérine une ségrégation » (Le Bris, 2007 : 45), elle propose l'union des littératures de langue française. Pour le Tchadien Nimrod, la notion de « littérature-monde » se substitue d'ailleurs à celle d' « universel » (in Le Bris, Rouaud, 2007 : 233). Depuis sa publication dans Le Monde en 2007, le manifeste « Pour une littérature-monde en français » a suscité de nombreux débats. Plusieurs articles et livres ont aussi été publiés afin d’évaluer la portée des idées lasemaine.fr 2014 30 langue et à peine triste dans une autre. Chaque langue nous fait mentir, exclut une partie des faits, de nous-mêmes ; mais dans le mensonge, il y a affirmation, et c'est une façon d'être à un moment donné ; plusieurs langues à la fois nous désavouent, nous morcellent, nous éparpillent en nous-mêmes. (Bianciotti, 1987 : 45) Nancy Huston ouvre son essai Nord perdu par un « Envoi » qui inclut la question particulière du changement de langue (de nom, de pays…) au problème général de l’acceptation de soi, c’est-à-dire aussi du refus de soi (le suicide de Romain Gary) et de la haine ou au moins du dégoût de soi 2 : Envoi « Je ne me plais pas. Oui. » C’est Sviatoslav Richter qui parle. Au départ, la haine de soi. Peu importe pour quelle raison. Bien des comportements peuvent être inspirés par la haine de soi. On peut devenir artiste. Se suicider. Changer de nom, de pays, de langue. Tout cela à la fois (Romain Gary). (Huston, 1999 : 11) La phrase de Richter, avec son étonnant oui de confirmation globale d’une négation préalable, sert aussi d’épigraphe au roman Prodige. Les situations de diglossie sur des terres de langue française offrent, on le sait, les mêmes conditions à l’éclosion d’un conflit linguistique et identitaire. Patrick Chamoiseau dénonce le rôle de l’école française contre l’épanouissement du moi créole. Le chemin de l’école devient pour Chamoiseau un lieu de saccage de l’univers natal. Écoutez cet extrait du deuxième volume d’Une enfance créole, intitulé Chemin-d’école : On allait à l’école pour perdre de mauvaises mœurs : mœurs d’énergumène, mœurs nègres ou mœurs créoles — c’étaient les 2 L’essai traite précisément de l’écriture et du changement de langue. lasemaine.fr 2014 31 mêmes. Le maître, de temps en temps, s’écriait comme Jules Monnerot : « France toujours, France tout court ! » Ô pays de Vercingérorix, de Jeanne d’Arc, de Clémenceau, vieux foyer de civilisation latine qui nous forgea Malherbe, Racine, Hugo. (…) Le souffle vibrant du savoir et notre être créole semblaient en indépassable contradiction. Le maître devait nous affronter mais aussi affronter le pays tout entier. Il se vivait en mission de civilisation. Un peu comme ces missionnaires enfoncés dans des contrées sauvages. Jour après jour, point d’eau après point d’eau, sans une once de plaisir, ces inventeurs d’âmes devaient continuer d’avancer. L’effort était terrible, hors de portée du plus puissant des animaux. Comme il devait, à chaque seconde parmi nous, avancer dans la fange, chacun de ses mots, de ses gestes, chaque injonction, chaque murmure, était bardé d’Universel. L’Universel était un bouclier, un désinfectant, une religion, un espoir, un acte de poésie suprême. L’Universel était un ordre. En ce temps-là, le Gaulois aux yeux bleus, à la chevelure blonde comme les blés, était l’ancêtre de tout le monde. En ce temps-là, les Européens étaient les fondateurs de l’Histoire. Le monde, proie initiale des ténèbres, commençaient avec eux. Nos îles avaient été là, dans un brouillard d’inexistence, traversées par de vagues fantômes caraïbes ou Arawaks, eux-mêmes pris dans l’obscurité d’une non-histoire cannibale. Et, avec l’arrivée des colons, la lumière fut. (Chamoiseau, 1996 : 170) Pour l’écrivain libanais, Salah Stétié la situation de l'écrivain usant de la langue considérée naguère comme oppressive reste pour le moins ambigüe : D'où vient-il ? D'ici et de là ; où est-il ? Ici et là-bas ; où va-t-il ? Si la langue est plus forte que l'identité, il risque de perdre son identité en cours de route, et, coupé de ses racines, de n'aller que là où l'on n'a pas besoin de lui ; si, au contraire, les racines sont plus fortes, plus prégnante l'identité, alors il transportera cette identité dans la langue de l'autre, la cernant mieux peut-être grâce lasemaine.fr 2014 32 à ce regard en lui dégagé, à la fois intérieur et extérieur, accordé quoique libre, la délimitant, cette langue, dans ce qu'elle est, mais aussi l'enrichissant d'harmoniques neuves et de diaprures conquises, et de ce qu'elle est, faisant non ce qu'elle n'est pas, mais ce qu'elle ne savait pas contenir. La vieille et retentissante polémique entre Gide et Barrès sur la nécessité ou non pour un arbre d'être transplanté dans son terreau d'origine pour mieux prospérer et s'épanouir, cette éternelle dispute autour de l'enracinement indispensable et du déracinement irremplaçable – approfondissement, d'une part, mais aussi épuisement et appauvrissement, risque d'inadaptation, d'autre part, mais aussi renouvellement et vigueur (...) (Stétié, 2001 : 13-14). La même coexistence des langues avec les insécurités linguistiques et identitaires qui s'ensuivent se retrouve chez les écrivains issus de l’immigration mais nés en France ou sur des territoires de langue française. Zeïda de Nulle part de Leïla Houari met en scène les doutes de Zeïda, étrangère dans son pays et étrangère en Europe: (...) ni ici, ni là-bas, c'était comme cela, un point c'est tout ! Chercher et encore chercher et trouver la richesse dans ses contradictions, la réponse devait être dans le doute et pas ailleurs. (Houari, 1985 : 83) Pour preuve encore, un extrait de Bel-Avenir de Akli Tadjer : C'est vrai que je dois être un des rares, voire le seul, du 75019 à avoir un vocabulaire aussi sophistiqué qu'une tchoutchouka. Dans une même phrase, je peux mélanger du français AOC, de l'argot certifié, de l'arabe cassé, du kabyle dézingué que je saupoudre parfois de verlan périmé. Il m'arrive aussi de postillonner quelques mots d'anglais pour faire genre. Genre pas encore has been. (Tadjer, 2006 : 57-58) 3. L'identité en question dans les œuvres L'indéfinition du « moi » est une donnée inhérente aux textes des lasemaine.fr 2014 33 auteurs francophones en situation de contacts des langues et des cultures. La Chinoise Ling Xi ouvre son recueil de nouvelles, Été strident, sur l'indétermination du temps, du lieu et du nom des protagonistes : J'ai soixante-dix-huit ans, ou soixante-dix-neuf. Ça dépend en quelle année on est. Depuis la mort de Mère, j'ai perdu de vue le calendrier. Quand elle était là, chaque année, le 1er janvier, on était obligés, l'Idiot et moi, d'aller manger chez elle. Après sa mort, on n'est plus sortis. Les jours se sont confondus en un seul bloc et sont passés en vrac. (...) On ne trouvera pas le nom de l'Idiot dans les fichiers de l'Administration. Il n'en a pas. Il n'a jamais été déclaré non plus. Mais ce n'est pas parce qu'il n'existe pas administrativement qu'il n'a pas été tué ! Ce n'est pas parce que sa naissance n'est pas reconnue que sa mort ne doit pas l'être ! Ne me demandez pas pourquoi il n'a pas été déclaré. Demandezmoi pourquoi il a été tué. Je vous jure que ce n'était pas un clandestin sans papiers. (...) Il était chinois bien sûr, chinois de souche. Race pure. Il était en France. C'est-à-dire le Territoire hexagonal de l'ex-Union des provinces d'Europe avant son éclatement. (Ling Xi, 2006 : 9-10) L’officialité des papiers administratifs ne protège pas davantage « le premier homme » de L’homme aux valises d’Ionesco : PREMIER POLICIER : Voulez-vous avoir l’obligeance de me montrer votre passeport ? Il faut bien faire les formalités. PREMIER HOMME : Je n’ai pas de passeport. J’ai une pièce d’identité, deux même : une carte de visite et une carte vraiment d’identité. Les voici. PREMIER POLICIER, au deuxième policier : Je connais ce monsieur très bien. C’est un ami et un compatriote. DEUXIÈME POLICIER : Sur la carte de visite, votre nom est FILARD, profession : moustiquaire. Sur la carte d’identité, c’est écrit MARTY ou MARLY, je ne vois pas clairement, ou bien VARDY. PREMIER HOMME : Ce serait plutôt MOFTY. Je ne sais pas moi-même. lasemaine.fr 2014 34 Peut-être le M est un C mal écrit, ou peut-être que la lettre M et la lettre C se sont confondues délibérément pour constituer une troisième lettre, née de ce mélange, un autre son. Moi non plus, je ne sais pas très bien comment l’articuler. J’avais écrit ce nom, je me l’étais donné pour me moquer de mon patron, un 1er avril. Sur le passeport, délivré par l’État français, par la commune de Paris, il y a là mon vrai nom. PREMIER POLICIER : La carte d’identité suffit pour les citoyens français ou seulement parisiens. DEUXIÈME POLICIER : Mais pourquoi ce faux nom ? PREMIER POLICIER : La carte d’identité est authentique. Il n’y a que le nom qui soit faux. D’ailleurs c’est peut-être un pseudonyme. Il enlève son ceinturon, enlève sa casquette. Je connais ce nom, je vous dis, c’est un collègue, un ami d’enfance. Il s’appelle KORIAKIDES. PREMIER HOMME, à part : Il faudra quand même que je téléphone à Paris. Je ne suis pas sûr que ce soit mon vrai nom. (Au premier policier) Enfin si vous le dites. (Ionesco, 1991 : 1230-1231) La quête du moi authentique représente une préoccupation récurrente. Elle se manifeste déjà par la multitude des personnages qui se métamorphosent, se travestissent, sont animés de sentiments ambivalents, frappés de folie ou de schizophrénie. Jean-Xavier Ridon insiste sur le rôle imparti à la folie par Maryse Condé dans Traversée de la Mangrove et établit explicitement un lien entre folie et étrangeté dans le langage. La folie est à part puisqu’elle remet en question le code du langage, elle se place dans la marge d’une parole sans signification pour la majorité. Comme l’a montré Foucault, la folie se définit dans les termes d’une mise en silence où seul le discours psychiatrique s’est arrogé le droit de la dire sans qu’elle puisse d’elle-même parler. Ainsi, la folie situe-t-elle l’étrangeté dans le langage. Cependant Condé inclut dans son roman cette parole de la folie qui occupe alors le même statut narratif que celui des autres personnages. Au lieu de nous être transmise sous la forme lasemaine.fr 2014 35 d’un délire incompréhensible, cette folie nous est traduite dans un langage qui transmet une signification précise. L’écrivain établit une alliance entre elle-même, ses lecteurs et cette folie, nous sommes ainsi plus étroitement liés à cette étrangeté et, en tant que lecteurs, nous participons ainsi à son décalage. (Ridon, 1999 : 223) On pourrait en dire autant du Livre d’Emma (2001) de la Haïtienne Marie-Célie Agnant. Il n’est pas rare que la littérature de l’immigration maghrébine (la « littérature beur ») confie à la folie une même fonction de décentrement. Ahmed Zitouni, par exemple, avec Aimez-vous Brahim ? (1986), situe son récit à l’intérieur d’un asile psychiatrique, suggérant de la sorte une relation d’équivalence entre la maladie mentale et l’étrangeté culturelle. En privilégiant l’espace asilaire, note Martine Delvaux, Zitouni redouble la structure de l’exil et dépeint l’étranger comme « étranger à lui-même » (Delvaux, 1996 : 19) . L’ouvrage de Bernard Mouralis a semblablement démontré le caractère fonctionnel du thème de la démence dans les littératures d’Afrique noire. La dramaturgie de l’Espagnol Fernando Arrabal institue l’ambiguïté des êtres en ressort dramatique incontournable. Il s’en ouvre à Alain Schifres, qui l’interrogeait précisément sur les mutations de ses créatures : — Je suis frappé de ce que, dans plusieurs de vos pièces — L'architecte, le Couronnement, le Cimetière des voitures … — il y ait un personnage qui en devienne un autre, brusquement. — C'est une chose que je n'arrive pas à expliquer, mais que je saisis dans toute son ampleur. Pourquoi, par exemple, dans le Cimetière, l'athlète et la vieille femme se changent-ils brusquement en flics ? Il m'est arrivé d'envisager un théâtre où l'acteur ne tente jamais de se mettre dans la peau d'un personnage mais, au contraire, de se placer devant la glace et de devenir soi-même. Et je crois que, s'il parvenait à être entièrement naturel, il pourrait aussi bien jouer un saint, un criminel, un fou, etc. Ce serait en réalité toujours le même personnage. On voit lasemaine.fr 2014 36 aussi dans le Cimetière un Christ qui tue et qui vole. Ça ne me choque pas car cela me semble profondément vrai, cette ambiguïté. (Schifres, 1969 : 104) Au dédoublement en quelque sorte « interne », le couple ajoute la dimension d’une dualité « externe ». On est frappé du nombre de héros qui n’accèdent à l’existence qu’en tandem, un membre de la paire trouvant dans le second membre son indispensable prolongement. Songeons, parmi les duos imaginés par Beckett, à Hamm et Clov de Fin de partie. L’écrivain les a affublés de tares complémentaires : l’un ne peut se tenir debout, l’autre ne peut s’asseoir, etc. Ou alors, le comble de la complémentarité aboutissant à la dissolution, les personnages épousent des trajectoires convergentes (la cécité de Hamm préfigure celle de Clov) au point qu’interchangeables (Lucky et Pozzo ou Vladimir et Estragon jouent respectivement à être l'autre) ils tendent finalement à se confondre et qu’on pourrait se demander s’ils ne forment pas — ou plus — un seul et même individu (Molloy et Moran, par exemple). Faute de double incarné, les personnages conservent la ressource de se démultiplier afin d’arriver à se saisir. La pratique du langage les scinde en allocutaires des locuteurs qu’ils sont simultanément. Ce principe du parleur s’écoutant parler organise Enfance de Nathalie Sarraute : — Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquez tes souvenirs d’enfance »… Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »… il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça. — Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi… (Sarraute, 1983 : 7) Cette aspiration à l’altérité d’un moi perpétuellement insatisfait, Julien Green l’a matérialisée dans l’énigmatique roman Si j’étais vous… (1947), où Fabien Especel, le héros principal, a le don de se glisser dans la peau des êtres qu’il choisit. lasemaine.fr 2014 37 Certains personnages de fiction profitent d’un danger qui les menace pour changer d’identité. Alexeï Berg, le pianiste de La musique d’une vie d’Andreï Makine, fuyant la rééducation imposée aux artistes et aux intellectuels par le régime communiste et son idéal d’homo sovieticus - une appellation, précise le narrateur, qui recouvre l’état de « stagnation humaine » du peuple russe – (Makine, 2001 : 21), trouve à endosser la dépouille d’un jeune soldat mort, au terme d’une recherche macabre dans la campagne russe ravagée par la guerre. Il était vidé de lui-même, contaminé par la mort, chassé de son corps par toutes ces morts qu’il mettait dans ses habits, se glissant dans les leurs. Il parla en rythmant ses pas, voulant s’emplir de ce qu’il avait été avant… Mais tout à coup s’arrêta. Loin des autres, un soldat, tête lavée par le flux du courant, gisait. Celui qu’il avait cherché. (Makine, 2001 : 69) 3 On pourrait poursuivre longtemps l’énumération des analogies de surface et des rencontres plus ou moins fortuites si les conséquences éclatées de la quête du moi ne se combinaient comme symphoniquement dans le thème de la gémellité. La trilogie d’Agota Kristof (Le grand cahier, 1986, La preuve, 1988, Le troisième mensonge, 1991) nous tiendra lieu de fil conducteur. « Gémellité », d’ailleurs, c’est vite dit. Bien que les deux premiers livres sollicitent des narrateurs distincts, l’auteur se plaît à brouiller les pistes. Les supposés jumeaux du Grand cahier ne sont jamais nommés. Dans La preuve, vivant séparés, ils quittent l’anonymat et apparaissent successivement sous les anagrammes de Lucas et de Claus. Faut-il réellement croire à l’existence de deux êtres (d’autant plus que le prénom originel de Claus était… Lucas) ? — Je suis le frère de Lucas. Je m’appelle Claus. — Ne plaisantez pas, Lucas je vous en prie. Claus sort son passeport de sa poche : 3 On aura noté que la posture du jeune soldat n’est pas sans rappeler « le dormeur du val » de Rimbaud. lasemaine.fr 2014 38 — Voyez vous-même. L’homme examine le passeport : — Cela ne prouve rien. Claus dit : — Je regrette, je n’ai aucun autre moyen de prouver mon identité. Je suis Claus T. et je suis à la recherche de mon frère Lucas. Vous le connaissez. Il vous a certainement parlé de moi, de son frère Claus. — Oui, il m’a souvent parlé de vous, mais je dois avouer que je n’ai jamais cru à votre existence. Claus rit : — Quand je parlais de Lucas à quelqu’un, on ne me croyait pas, moi non plus. C’est comique, vous ne trouvez pas ? — Non, pas vraiment. (Kristof, 1991 : 320-321) La romancière entretient le doute jusqu’au dernier volet de la trilogie, significativement intitulé Le troisième mensonge. On y croise les protagonistes des romans précédents dotés d’une vie différente. Les jumeaux sont enfin réunis, mais leur ressemblance a cessé d’être totale : Claus, plus petit et plus maigre, est affecté de claudication. Il relate son enfance et les cauchemars au cours desquels son frère lui apparaissait fantasmé : « Tu le sais bien, je ne suis qu’un rêve » (idem : 381), « Quant à mon frère, il n’a peut-être jamais existé » (idem : 393). Celui qu’il retrouve après tant de vicissitudes s’appelle Klaus T., un poète écrivant sous le nom de Klaus Lucas. Les perpétuelles hésitations quant à la réalité des personnages et les jeux de noms et de rôles — Lucas devenant Claus, Claus redevenant Lucas, Claus devenu Klaus mué en Klaus Lucas… — sont propres à donner le tournis. La clef de l’énigme réside dans l’activité souveraine de l’écriture. Le créateur unique tire les ficelles de deux marionnettes en forme de poupées russes qui ne sont jamais que les projections de lui-même. Sur base de la construction ô combien complexe d’Agota Kristof, franchironsnous le pas en risquant l’hypothèse que les personnages gémellaires seraient l’émanation d’une conscience unique mais divisée, celle de l’écrivain entre deux langues ? En tout cas, pour Hector Bianciotti, la cause semble entendue, on l'a vu plus haut. À moins, comme rien n’est jamais sûr, que le parcours soit à prendre lasemaine.fr 2014 39 par le bout opposé. Telle serait, me semble-t-il, la position d’un Pascal Quignard ou d’un Benjamin Fondane. Pour Pascal Quignard, la dualité foncière de l’homme impose un dédoublement parallèle du langage : L’homme doit être deux mondes, doit être déchiré. En lui la pensée et le corps se divisent, la nature et la société doivent demeurer à l’état distinct ; la vie et le langage doivent diverger, se dédoubler, l’animal doit être incomplet comme l’homme qui fait tout pour s’en croire l’opposable. L’homme ne peut pas être plus qu’une promesse d’homme. (Quignard, 1998 : 391) La dualité, Fondane aussi la juge constitutive de tout être humain, « source de notre dissension intime, de notre déchirement profond, du malheur de notre conscience » (Fondane, 1936 : 24) 4 . L’exil géographique et linguistique en découlerait inexorablement. Rien d’étonnant si l’œuvre du poète-philosophe est d’un genre à l’autre investie par le thème de la contradiction. Sa poésie fourmille d’exemples d’un moi, non pas indécis, mais écartelé. C’est en définitive Beckett qui aura poussé les troubles identitaires dans leurs ultimes retranchements en instituant progressivement la négation du sujet. Cap au pire en serait la meilleure illustration selon Pascale Casanova : Avec Cap au pire, il a créé un pur objet de langage, totalement autonome puisqu'il ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même. (…) Sans sujet, sans décor, se détachant sur un fond noir et vide, libérées de tout repère temporel ou spatial, les images de Cap au pire inaugurent la littérature abstraite : elles vont vers l'épure de l'abstraction ou le noir. (Casanova, 1999 : 32) 4. Problème d'identité : le nom On le voit donc la question de l'identité est inscrite problématiquement 4 Je m’intéresse plus en profondeur aux dualités de Fondane dans ma contribution au volume Francophonie et multiculturalisme dans les Balkans (2006). lasemaine.fr 2014 46 Ceci nous conduit à porter notre attention sur le décentrage programmatique de l’OIF, dont le dernier discours lénifiant en date vise un irénisme idéologique et s’appuie sur un pathos, censément véhiculé par le français même, - langue chargée en soi de bons sentiments -, et qui aboutit à une indécidabilité des objectifs, associée à une indéfinition des critères d’appartenance (quels liens le Qatar noue-t-il avec le français, par exemple ?). Cette dispersion programmatique et l’amalgame des priorités qu’elle engendre en tant que doxa officielle de la francophonie n’invalide pas pour autant des démarches sous forme de rapports dans la documentation française, et n’est pas sans susciter des réactions manifestaires individuelles plus ou moins passionnées. Il s’agit notamment, dans le premier cas, des rapports d’Hervé Bourges et d’Hubert Védrine et, dans le deuxième cas, des manifestes de Robert Chaudenson et de Xavier Combe. Tâchons d’en dégager les stratégies discursives, lesquelles pointent des continuités et discontinuités discursives. À ce stade, il est pertinent de convoquer l’essai de François Provenzano sur l’approche rhétorique des discours en francophonie (2011), c’est-à-dire, selon lui, des discours francodoxes que ces textes véhiculent. Ces discours, surtout manifestaires ou essayistiques, font en fait alterner la dysphorie et l’euphorie, et engagent des états d’âmes, une prise de parole passionnelle visant la constitution d’un auditoire sensible à l’urgence d’une action ; la création ou mobilisation d’une communauté militante, souvent pour un combat de la dernière chance. Il n’est pas indifférent que ce soit les instances hexagonales ou franco-centrées les commanditaires-destinataires de ces discours, lesquels finissent par s’insérer dans l’appareil francophone et infèrent la production d’un savoir francodoxe » (cf. idem: 193-242). À des titres divers, les rhétoriques doxiques produites par ces textes, chacun à sa façon, s’inscrivent dans les logiques qui informent le discours de la francophonie ces dernières années, plus précisément depuis le sentiment communément partagé du déclin international du français. En plus de caractériser les stratégies discursives des textes et des savoirs francophones, François Provenzano brosse le portrait des producteurs de ces discours : « Victime de la censure injuste d’une presse acquise aux nouvelles normes de la médiocrité à l’américaine et cultivant lasemaine.fr 2014 47 l’esprit de coterie, le ‘francophone’ se pose en bastion de résistance, dont la nécessité est à la mesure de l’incompréhension qu’elle suscite » (idem: 210). Ceci dit, la francophonie apparaît toujours comme une potentialité du monde à avenir dans lequel le français jouerait un rôle équilibrant, salvateur ou authentique au milieu de tant d’uniformatisation et de communication tournant à vide (idem: 210ss). Rappelons-le : ses discours oscillent entre la dysphorie des constats décadentistes et régressifs, et l’euphorie autour de mystifications francophones, comme l’inflation généralisée des statistiques francophones (cf. idem: 228s). Mais venons-en aux textes qui ont retenu notre attention. L’essai de Robert Chaudenson Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française (2006) fait suite à une pensée cohérente en faveur d’une politique linguistique efficace du français. François Provenzano rappelle que Chaudenson « (…) incarne la position de l’universitaire rigoureux, dénonciateur de toutes les mystifications métalinguistiques et porteur d’un regard lucide sur les réalités ‘francophones’ » (Provenzano, 2011: 228). Influencé par les travaux plus « scientifiques » sur le poids des langues de Louis-Jean Calvet 1 , cet auteur s’avère, au dire de Provenzano, l’exemple d’une recherche digne de ce nom dans le domaine scientifique des études francophones, et relève de ce qu’il nomme « les histoires problématisées » (idem: 225). Chaudenson recentre le débat sur la politique de la langue française à partir de l’essentiel : refus de la tutelle exclusive de l’Hexagone et des Français sur la langue, inclusion des variantes non-littéraires ou prestigieuses du français, - notamment les parlers créoles, relativisation des préciosités et bizarreries orthographiques et syntaxiques, ainsi que de l’hypostase de la belle langue : « Sur le plan linguistique, rien ne fonde la sacralisation, permanente et forcenée, de la variété du français pratiquée par les grands auteurs (…) » (Chaudenson, 2006: 151) et démystification des connotations axiologiques du français. Face au déclin international du français, Chaudenson plaide pour une attitude et une image moins arrogantes de la France (idem: 49), notamment en matière de terminologie 1 http://portalingua.observatoireplurilinguisme.eu/Portalingua/www.portalingua.info/fr/poids-des-langues/ lasemaine.fr 2014 48 et de néologie où les périphéries s’avèrent souvent plus créatives (cf. idem: 51-70) et où les dispositifs de contrôle et de pénalisation sont relativement contre-productifs (idem: 66s). Chaudenson insiste sur l’urgence de la fin du monopole normatif de l’Hexagone sur la langue française : Si au sein de l’ensemble francophone sont désormais officiellement reconnues la pluralité et la diversité des langues, la langue française ellemême est souvent l’objet de représentations passéistes qui compromettent la diffusion du français et altèrent parfois les relations avec les francophones de cet espace. La langue n’est pas la propriété exclusive des Français et le français de référence est une construction arbitraire qui résulte essentiellement de la synthèse de travaux scientifiques ou normatifs qui se fondent pour l’essentiel sur la langue écrite ou même littéraire. La francophonie doit impérativement prendre en compte les normes endogènes de la langue française, tout en engageant une réflexion sur les modalités d’action qui pourraient empêcher, dans une telle stratégie, la balkanisation des vocabulaires de spécialités et surtout la rupture de l’intercompréhension entre les diverses variétés du français’ (idem: 90). Ce souci des urgences réelles du français s’étaie sur une évaluation réaliste des potentialités démo-linguistiques de cette langue en Afrique, opposée à « la surestimation systématique du nombre des francophones » (idem: 203). En effet, selon Chaudenson, qui s’est fortement investi dans ces estimations : « En Afrique, on peut estimer (…) que les francophones forment, au mieux, de 8 à 10% des populations totales » (idem: 109). D’où, selon lui, l’urgence d’un investissement audiovisuel (idem: 124) et numérique (idem: 131ss) pour les populations de ce continent, et d’une relance intelligente et consistante de l’enseignement en français. De son côté, le Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation (2007) du ministre Hubert Védrine s’inscrit dans le genre franco-centré de la documentation française officielle où un rapporteur dresse, dans les grandes lignes, un état des lieux d’une problématique et propose des plans d’action très généraux ou, pour reprendre les termes du président Sarkozy, commanditaire dudit rapport : « lasemaine.fr 2014 49 Nul mieux que vous, en France, ne peut conduire cette nécessaire réflexion, qui devra déboucher sur des propositions concrètes » (Védrine, 2007: 7). Dans un premier chapitre intitulé « La France doit-elle repenser sa position face à la mondialisation ? », le rapporteur énonce des méfiances hexagonales face à la globalisation comme phénomène allant de soi et l’une des dernières topiques francodoxes en date. On notera « l’attachement à une identité et à une langue menacées par la marée anglophone (si la mondialisation se faisait en français, les réactions françaises seraient assez différentes) » (idem: 14), - une parenthèse qui exprime un ethos d’impartialité -, avant de contrecarrer ces arguments par des stratégies offensives. Dans ce bilan des atouts, Védrine souligne la langue française, « une des cinq ou six langues de culture et de civilisation » (idem: 32. C’est nous qui soulignons), - imprécision parlante -, pour insister sur le fait qu’il faudrait que les Français « entre[tiennent] et exploite[ent] [mieux] l’image de culture, de créativité et de qualité, le capital immatériel de la France » (idem: 37). Ce qui est dit de façon subliminale, c’est que le rayonnement du français est fonction de la richesse de la production et de la réception internationale des produits culturels en français dans un rapport de cause à effet ; ce que Paul-Marie Coûteaux rappelle pour les années 60 et début des années 70 pour les arts et les sciences sociales françaises (cf. Coûteaux, 2006 : 112-127). Si le rapport appelle de ses vœux un apprentissage précoce des langues étrangères, c’est pour rappeler qu’« (…) il faut d’abord savoir… lire, écrire, compter et parler français) » (Védrine, 2007: 38). Mais les lignes stratégiques du document vont plus en avant et mettent un bémol à l’européanisation et fédéralisme à outrance de la politique étrangère de la France. Contre ceux qui se dressent contre des soucis diplomatiques « déplacés » (Françafrique, monde arabe ou … francophonie), le rapporteur réplique : « Et d’ailleurs, les autres pays européens renonçaient-ils ainsi à eux-mêmes (voir les zones d’influence de chaque État membre) ? » (idem: 83). Et Védrine de surfer la vague de l’ethos de l’universel, - « cette vocation ‘universelle’ dont nous aimons nous réclamer » (idem: 109), et des droits de l’homme, - spécificité française « Aussi sincères que nous le soyons en le disant, faut-il sans arrêt rappeler lasemaine.fr 2014 50 que la France est la ‘patrie des droits de l’homme’ ? » (idem: 108) -, pour glisser subtilement sur sa conception de la politique linguistique. Ce glissement n’est pas innocent, et permet au discours de s’engager dans un registre militant dysphorique. Védrine regrette « l’indifférence des élites françaises au sort du français et de la francophonie » (idem: 119). Mais le raisonnement va plus loin, pour soutenir la législation en matière de défense de l’usage exclusif du français : « Si l’américain [et non l’anglais !] était sérieusement menacé [comme le français…], les États-Unis n’hésiteraient pas à adopter des lois Tasca, Toubon ! La France est le seul pays qui a la chance de disposer d’une langue de culture et de communication et qui s’en désintéresser, sauf institutionnellement. Le résultat en quarante ans est là » (ibidem). Toutefois, l’argumentaire de ce constat est à nuancer. Robert Chaudenson ne rappelait-il pas qu’« à la différence de la francophonie, la lusophonie et l’hispanophonie sont, l’une et l’autre, bien loin d’être menacées par l’épée de Damoclès de la masse réduite de leurs locuteurs » (Chaudenson, 2006: 116) ; c’est-à-dire que la machine démographique et linguistique marche toute seule pour les autres aires linguistiques, mais pas pour le français. Le troisième texte qui nous occupe ici ressortit également à la documentation franco-centrée sur la francophonie. Il s’agit du rapport d’Hervé Bourges 2 , homme issu du monde du journalisme et de l’audiovisuel français, avec une large connaissance et expérience des réalités du Maghreb et de l’Afrique noire francophone, et haut fonctionnaire de l’Établissement, nommé Grand-Témoin aux jeux olympiques d’Athènes. Ce document est remis en 2008 à Alain Joyandet, alors secrétaire d’État chargé de la Coopération et de la Francophonie. Ce rapport fut accueilli avec l’ethos passionnel qui caractérise les débats en francophonie institutionnelle. L’idée selon laquelle la cause combattive du français par rapport à l’anglais n’est pas encore perdue, - topique récurrente de la rhétorique francodoxe (cf. Provenzano, 2011) -, avait servi d’escorte à la publication dudit rapport. Après avoir dressé en introduction ce qu’il nomme « l’état des lieux de la francophonie », Bourges énonce trois priorités distribuées sur seize 2 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/084000586/0000.pdf lasemaine.fr 2014 51 propositions censées relancer le rayonnement du français, des propositions de la dernière chance. Malheureusement, ou pas, la plupart de ces mesures n’ont jamais vu le jour. Certaines s’inscrivent dans une logique hexagonale de réappropriation, comme l’inscription de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire au Panthéon. François Provenzano rappelle à maintes reprises que cette tentation hexagonale à « l’inscription d’une ‘littérature francophone’ dans l’histoire littéraire est essentiellement une affaire de représentation, chevillée aux évolutions du projet d’une ‘francophonie’ politique et, en particulier, aux intérêts français portés par ce projet. » (2011: 37). D’autres relèvent d’une dispersion du projet francophone dans des thématiques plus vastes, éloignées de la charpente d’une politique linguistique, comme l’élaboration d’une politique francophone de l’énergie ou de l’alimentation. Par ailleurs, la topique idéologique de la langue demeure puissante, notamment dans l’énonciation d’une valorisation des droits de l’homme et de la prévention des conflits ; glissement subtil vers les virtualités intrinsèques du français, que bien des auteurs ne cessent de nuancer. D’autres encore semblent constituer des propositions tout à fait pertinentes et réalisables, voire urgentes : création d’un visa francophone, promotion d’un programme de mobilité francophone proche de l’Erasmus, intégration de la francophonie institutionnelle et des produits culturels issus des marges du français dans les cursus hexagonaux, et bien évidemment la question-clé de la défense de notre langue : que les francophones, et les Français au premier chef, l’utilisent dans leur communication internationale et interne, à l’instar des mesures législatives prises au Canada, et qui font du Québec le ressort presque mythique où se projettent par intermittence tous les espoirs et la doxa francophone depuis les années 70. Finalement, dans un même registre méthodologique, mais fort d’une expérience technique qui fait défaut à d’autres essayistes francodoxes, luimême producteur d’un savoir francophone, Xavier Combe, interprète de conférence, traducteur et universitaire, publie en 2011, 11+1 propositions pour défendre le français. L’avant-propos éclaire l’acception de cette « défense » qu’il s’agit de promouvoir. Il est question du recul de la qualité lasemaine.fr 2014 52 expressive de la communication en français et des ressources de cette même communication (cf. Combe, 2011: 13). Tout en rejetant la topique de la nostalgie du rayonnement du français et en relativisant l’impact purement fonctionnel du globish (idem: 14s), - code à l’indigence lexicale éprouvée -, Xavier Combe investit dans la dimension non purement communicationnelle et médiatique de la langue : « Dans la mesure où la langue n’est pas qu’un outil de communication, mais le socle de l’élaboration de la pensée et un vecteur d’idéologie, il faut impérieusement veiller à préserver la vitalité de la francophonie et du français, rempart de notre culture et des principes constitutifs de notre organisation commune » (idem: 17). Et Combe de reformuler son propos : « Ce dessein devrait sans doute plus justement être désigné comme la ‘valorisation’ du français » (ibidem). Un rappel (proposition + 1) du dispositif législatif en matière linguistique, sans cesse ignoré dans les faits et dans les conséquences, notamment la loi Toubon, vient couronner un ensemble de 11 recommandations disparates dans leur teneur et dans leur applicabilité. Si certaines de ces suggestions relèvent d’un souci accessoire et folklorique du rayonnement de la langue (Prix de la carpette anglaise, emploi des langues nationales au grand prix Eurovision de la chanson, reformulation des paroles de l’hymne français), d’autres représentent des mesures tout à fait viables et qui auraient sûrement abouti à une plus grande conscience francophone sur le long terme, notamment la proposition 1, dont Xavier Combe est fort conscient des avantages de part sa formation et parcours « Systématiser les cours de traduction d’anglais vers le français dans les formations de journalisme et de communication » (idem: 23s), ou encore l’apprentissage précoce d’une langue étrangère autre que l’anglais (idem: 29-31) ou une meilleure mise à profit pédagogique du dispositif audiovisuel français (idem: 33-37). Cet essai découle d’une initiative personnelle, même si balisée par une expérience technique en tant qu’interprète et spécialiste, et traduit un souci sincère de contribuer à la défense de la langue française. À l’instar des trois autres textes relativement récents que nous venons d’analyser, il illustre à sa manière une passion française de la langue, et puise dans ce lasemaine.fr 2014 53 que François Provenzano désigne par « ressources rhétoriques » de la doxa francophone, fondée sur une alternance d’ethos émotionnels, tant euphoriques que dysphoriques, par rapport au fatum linguistique (Provenzano, 2011: 112s), et sur un investissement passionnel et passionné. En tous cas, tous ces textes prouvent le caractère tout à fait atypique et passionnel du rapport des francophones à leur langue, mise à dure épreuve par la mondialisation communicationnelle, comme on le verra à nouveau dans le récent rapport Principales propositions pour une ambition francophone 3 par Pouria Amirshahi. Ils s’inscrivent donc dans un continuum doxique qui sert de discours d’escorte à l’appareil francophone, qui consolident un savoir francodoxe et accentuent le caractère singulier de notre rapport à la langue. Bibliographie CALVET, Louis-Jean (1999). Pour une écologie des langues du monde. Paris: Plon. CHAUDENSON, Robert (2006). Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française. Paris: L’Harmattan. COMBE, Xavier (2011). 11+1 propositions pour défendre le français. Paris: L’Harmattan. COÛTEAUX, Paul-Marie (2006). Être et parler français. Paris: Perrin. DUFOUR, Christian (2006). Le Défi français. Regards croisés sur la France et le Québec. Québec : Septentrion. FERGUSON, Priscilla Parkhurst (1991). La France, nation littéraire. Bruxelles: Labor. GAUVIN, Lise (2000). L’Écrivain francophone à la croisée des langues. Paris: Karthala. PROVENZANO, François (2011). Vies et mort de la francophonie. Une politique française de la langue et de la littérature. Bruxelles: Les Impressions Nouvelles. 3 http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i1723.asp lasemaine.fr 2014 54 VÉDRINE, Hubert (2007). Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation. Paris: Fayard. lasemaine.fr 2014 55 Francophonie, analyse du discours politique. Enseignement du module Francophonie(s) : une expérience algérienne Mériem BEDJAOUI Ecole Nationale Supérieure de Sciences Politiques, Alger [email protected] Algérie : une Francophonie/francophonie au quotidien !!!! En Algérie, la langue française est présente, au quotidien, aux côtés de l’arabe et de ses différents parlers, de tamazigh et de ses variantes. Inséré dans toutes les sphères de la vie, ce « butin de guerre » comme aimait à le qualifier Kateb Yacine, le français a encore de beaux jours devant lui, malgré les multiples discours officiels qui tendent à le reléguer au rang de langue étrangère au même titre que l’anglais, l’espagnol ou l’allemand. Enseignée dès la 3ème année primaire (contrairement à l’anglais qui n’est introduit qu’en 8ème année), la langue française est langue d’enseignement, au niveau du supérieur, dans les universités et dans les grandes écoles dont les formations sont du domaine des sciences technologiques et médicales. Celle-ci est souvent sollicitée dans la formation professionnelle et paramédicale. Malgré les quatre textes officiels portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe (loi 91-05-1991, décret législatif 92-02-1991, décret présidentiel 92-303-1992, ordonnance 96-30-1996), la majeure partie des administrations et des entreprises publiques continuent à y déroger par l’emploi de la langue française. Quant aux médias, notamment la presse francophone (présente dès l’ouverture du pays au multipartisme en 1988), son lectorat reste assez important et concurrence, bien des fois, la presse arabophone. Notons également un certain regain pour l’écriture chez une jeune génération d’auteurs, pour qui, l’utilisation du code linguistique de l’ancien colonisateur s’effectue sans aucun complexe. Cette situation particulière caractérise certainement un bilinguisme, voire un multilinguisme assumé, aujourd’hui. lasemaine.fr 2014 62 recul de la langue officielle! En réalité, l’Afrique est le seul endroit de la terre où le français progresse significativement. Rappelons qu’en 1960, sans l’entrée massive des pays africains dans l’Organisation des Nations unies en tant que membres à part entière, le français ne serait pas devenu l’une des langues officielles et, avec l’anglais, l’une des langues de travail de cet organisme international. La seconde raison qui rend improbable le scénario catastrophe évoqué ci-devant, c’est l’attachement des Africains au français, une langue non africaine de dimension internationale dans laquelle ils voient un facteur d’ouverture au monde mais aussi un moyen d’ascension personnelle et professionnelle. Le scénario catastrophe a été imaginé dans un seul but: mettre en exergue le poids immense de l’Afrique dans la francophonie mondiale. La francophonie institutionnelle existe grâce à l’initiative des Africains (Senghor du Sénégal, Bourguiba de Tunisie et Hamani Diori du Niger) alors même que dans le climat encore échaudé des années 1960, les dirigeants du Nord, à commencer par le général de Gaulle, se méfiaient d’une telle initiative par crainte d’être taxés de néocolonialistes. Ils n’ont adhéré à l’idée qu’en 1970, au moment de la création, à Niamey, de l’ACCT, future OIF, soit dix ans après la vague des indépendances. De Gaulle, parti du pouvoir en 1969, n’a donc pas pris part à l’éclosion de la francophonie officielle qu’il considérait comme dangereuse et à l’égard de laquelle il nourrissait une forte méfiance. Aujourd’hui le poids de l’Afrique est indispensable pour évaluer la francophonie: les Africains représentent à peu près la moitié du nombre total des francophones dans le monde. Les études projectives montrent que ce poids sera encore plus important dans un avenir qui n’est pas très lointain: en 2050 environ 80% des francophones dans le monde seront Africains. Explication: démographie stagnante au Nord, galopante au Sud. La participation libre des Etats africains au mouvement francophone implique des droits et des devoirs pour tous les partenaires. Droit à la solidarité pour faire progresser partout la démocratie et les libertés publiques et individuelles; solidarité aussi dans le traitement des grands problèmes générés par la mondialisation et dont l’Afrique est l’une des lasemaine.fr 2014 63 principales victimes, qu’il s’agisse de la désertification, de la déforestation ou des espèces animales menacées, des ressources du sol et du sous-sol, de la terre que nous habitons, de l’air que nous respirons ou des mers qui nous nourrissent, de la santé et de l’alimentation des populations, de la coopération économique ou de l’équilibre et de la réciprocité dans les échanges commerciaux. Droit au respect des identités culturelles et linguistiques, à la dignité et à l’égalité dans les rapports entre partenaires du Nord et du Sud. Mais la participation au mouvement francophone implique aussi des devoirs qui incombent d’abord à ceux dont le français est la langue naturelle à l’égard de ceux qui l’ont adopté comme langue seconde, langue officielle ou langue de travail et qui, de la sorte, contribuent à en assurer la diffusion et la vitalité au niveau mondial. La francophonie, dont on sait aujourd’hui qu’elle progresse en Afrique, alors qu’elle est en chute libre comme langue de travail dans les organisations internationales, doit cesser d’être frileuse non seulement visà-vis des autres langues mondiales, comme l’anglais ou le chinois, dont elle craint, à tort, l’envahissement, mais aussi vis-à-vis des langues autochtones africaines dont elle ne souhaite la promotion que du bout des lèvres dans l’espoir de conserver des positions qu’à tort ou à raison elle croit pérennes. Je l’écrivais il y a quelques années déjà: «Les progrès de la langue française en Afrique, dans les années à venir, dépendront de sa capacité à jouer un rôle décisif, non seulement comme moyen de communication national, international et interafricain, mais aussi et surtout comme facteur réel de développement dans les domaines de l’éducation, de la science, de la technologie, de l’économie et de la vie sociale; ils dépendront également de l’accueil que les francophones du Nord réserveront aux productions littéraires, artistiques et scientifiques en provenance des pays du Sud. Il faut instaurer un dialogue des cultures, et d’abord un dialogue des langues, dans des conditions à la fois réalistes et acceptables, en évitant la diffusion à sens unique, appauvrissante pour tous. Dans tous les cas, la véritable coopération entre les peuples trouve son fondement dans le respect mutuel, l’échange équitable et la solidarité agissante.»** lasemaine.fr 2014 64 La devise de la journée internationale de la francophonie, le 20 mars de chaque année, «Vivre ensemble, différents», doit être un rappel permanent du sens profond du lien qui tient ensemble les Etats dits «francophones». Ce lien, c’est la langue française qui fait coexister, dans le même espace, des hommes et des femmes de cultures et de langues différentes. La francophonie doit être un cadre, pas un carcan. * Il s’agit des Etats suivants: Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Comores, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Guinée, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad et Togo. ** Musanji Ngalasso-Mwatha, « L’indispensable coexistence avec les langues africaines », Le Monde diplomatique, numéro 417, 1988. © 2013 Le Temps SA Question : En vous basant sur les arguments de l’auteur, commentez l’expression : « la francophonie doit être un cadre, pas un carcan». TEXTE 2 : Controverses : Mais que fait le Qatar dans la francophonie ? MARIANNE Vendredi 11 Janvier 2013 Les dirigeants de notre pays veulent-ils me faire accepter l'idée selon laquelle le riche a tous les droits ? Qu'il peut tout acheter, tout arracher, parce qu'il a des moyens économiques pour se le permettre ? J'ai envie de continuer à espérer que tout n'est pas cessible, qu'il y a des valeurs, des idéaux auxquels il conviendrait de s'agripper malgré la misère économique environnante. Que l'idée de la francophonie telle que conçue par ses pères fondateurs, dont Senghor, est de celles-là ; qu'elle n'est pas corruptible ni biodégradable. Qu'elle est une essence, la quintessence des peuples qui, au lasemaine.fr 2014 65 fil des siècles, ont mis en commun la moelle de leur histoire faite de beauté et de laideur, de gloire et d'ombre. Que la francophonie n'est pas une denrée qu'on acquiert contre monnaie trébuchante sur les étalages des supermarchés ; qu'on ne se la procure pas comme des sacs à main dans les boutiques de luxe des Champs-Elysées ! Le Qatar se trompe d'adresse : on n'est pas chez Louis Vuitton ! L'entrée fracassante du Qatar dans la francophonie m'amène à affirmer que la francophonie n'est peut-être plus la francophonie. Qu'est-ce que c'est, cette chose inquiétante qui se met en place ? Quels sont ses objectifs ? Quel rêve, quel imaginaire la sous-tend ? Elle ne saurait plus se définir comme une association de pays ayant en partage le français parce qu'elle est pervertie pour ne point dire souillée et infectée par la cupidité de ses dirigeants. Que, ce faisant, ils ont trahi l'idéal francophone, trompé les peuples qui, malgré les difficultés que rencontre l'Organisation Internationale de la Francophonie, croyaient encore à la mise en place de certains ajustements idéologiques, politiques et économiques pour mieux l'habiter. L'identité francophone vient de voler en éclats. Que nous reste-t-il donc ? Rien ou tout. Une angoisse, un cauchemar auquel on ne saurait faire face qu'en s'unissant et en se battant pour que la malédiction s'éloigne. On se doit de demander à nos dirigeants d'exclure le Qatar de la francophonie, donc de nos maisonnées, d'éloigner ce risque de nos enfants et de nos idéaux. Ils se doivent de nous rendre notre francophonie comme nous l'aimons, avec ses grandeurs idéologiques et ses faiblesses économiques, ses discussions interminables qui jamais n'aboutissent et ses moments de réelle fraternité. Nous la voulons pure comme aux premiers jours de sa naissance ; nous la préférons naïve et utopique comme à ses premiers cris, et, pour cela, je sévirai jusqu'à ce qu'on obtienne gain de cause. C'est une question de survie : celle d'une vision du monde, d'une civilisation. Calixthe Beyala lasemaine.fr 2014 66 Questions de compréhension (12 pts): 1. Donnez un autre titre au texte. (2 pts) 2. Quelle définition l’auteure donne-t-elle au concept de francophonie ? (2pts) 3. Pourquoi, d’après l’auteure, le Qatar a-t-il pu intégrer l’OIF ? (2pts) 4. Relevez 4 qualifiants négatifs qui caractérisent la francophonie, aujourd’hui. (2 pts) 5. L’auteure parle de Francophonie ou francophonie ? justifiez votre réponse par une phrase ou expression du texte. (4pts) Expression écrite (8 pts) : Partagez-vous l’avis de l’auteure? Dites pourquoi en une vingtaine (20) de lignes. lasemaine.fr 2014 67 Bref, quelle place pour une francophonie élective ? Ana Paula COUTINHO Université de Porto amend[email protected] Inutile de rappeler ici l’histoire du mot « francophonie » et de reconstituer les stratégies d’affirmation, d’expansion géopolitique et d’ethos civilisateur qui ont marqué, dès le debout, ce mot-concept créé au dernier quart du XIXe siècle. Environ un siècle plus tard, la suite de la création de l’Agence culturelle et technique lors de la Convention de Niamey, en 1970, remplacée en 1997 par l’Agence de la Francophonie qui, à son tour. a donné lieu, l’année suivante, à l’« Organisation Internationale de la Francophonie » (OIF), cette suite – disais-je - représente l’évolution d’une politique d’affirmation, la manifestation officielle, et souhaitablement articulée, d’une présence dans le monde ancrée aussi bien sur le partage de la langue française que sur des valeurs directement liés à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et à la défense de la diversité linguistique et culturelle. Selon les chiffres fournis par l’OIF, il y aurait actuellement 220 millions de locuteurs de français répartis sur plus de 75 pays et territoires à travers les 5 continents. Ces chiffres s’appuient sur le statut de la langue française dans : a) les nations qui ont le français comme seule langue officielle; b) les États qui ont le français comme langue co-officielle ; c) les États fédéraux ou les territoires autonomes qui ont le français comme langue officielle ou co-officielle. La question toujours complexe, voire polémique, de la méthodologie utilisée pour arriver au nombre de « francophones dans le monde » a provoqué, à un certain moment, la distinction entre « francophone», personne capable de faire face, en français, aux situations de communication courante » et « francophone partiel » , personne ayant une compétence réduite en français, lui permettant de faire face à un nombre limité de situations » (AAVV, 2003: 15), une division méthodologique qui lasemaine.fr 2014 68 serait pourtant considérée arbitraire, subjective et inopérante et que l’OIF abandonnerait par la suite. Entre-temps, dans ses notes méthodologiques présentées, par exemple, pour les chiffres concernant l’Europe, l’OIF précise que les éléments à la base des statistiques englobent non seulement les États et gouvernements qui ont le français comme langue officielle ou comme langue co-officielle (dont la Belgique, Andorre et la Suisse), mais aussi d’autres où la langue française a le statut de langue étrangère, dont la Slovaquie, la Grèce, l’Ukraine ou la Lettonie. J’ai commencé par évoquer ces données, mais je dois tout de suite préciser que ce ne sont pas exactement les chiffres ou les statistiques qui, en eux-mêmes, justifient l’interrogation avec laquelle je me suis proposée de participer dans cette « Foire aux Questions ». Et, pourtant, cela n’empêche que je sois tout à fait persuadée que ce qui est impliqué dans mon propos est très important pour le développement durable de la francophonie 1 . L’expression « francophonie élective » annoncée en titre entend désigner une branche de la francophonie qui est, pour ainsi dire, en amont et en aval des statuts et des engagements officiels des nations et des gouvernements, francophones et non francophones. On y reconnaîtra facilement une inspiration goethienne, mais qui n’appelle point à une théorie scientifique comme l’a prétendu le célèbre auteur des Affinités Électives. Ici, l’expression est plutôt métaphorique et vise à adapter et à accentuer l’idée d’attrait, d’union privilégiée, en l’occurrence entre un individu et une langue, par choix, c’est-à-dire sans qu’il y ait des contextes géographiques, politiques (ou même, directement économiques) qui, au départ, puissent justifier ce rapport affectif, cette attitude, disons, volontariste, envers une langue / culture étrangère. Ne s’agirait-il pas ici de « francophilie » ? - demandera-t-on - une attitude qui a une très longue tradition dans l’Histoire des relations internationales et culturelles? Oui et non, parce que la « francophilie » a toujours signifié une empathie généralisée, sinon même une vénération en ce qui concerne la France et 1 Comme vient aussi de le souligner le Rapport La Francophonie et la Francophilie, Moteurs d’une Croissance Durable (Attali, 2014). lasemaine.fr 2014 69 envers ce qu’elle représentait, dans un contexte fort bipolarisé entre « philies» nationales. Or, la « francophonie élective », telle que je la conçois ici, présuppose déjà un autre contexte géoculturel et une attitude plus consciente de l’univers international et multiculturel francophone participant à la construction et à la sauvegarde de la pluralité linguistique et culturelle. Remarquons, du reste, que la « Charte de la francophonie », c’est-à-dire le support juridique de l’ensemble du cadre institutionnel francophone fait référence dans son préambule non seulement à l’action des États et des gouvernements, mais aussi « aux nombreux militants de la cause francophone » qui, à côté aussi de multiples organisations privées et publiques, « œuvrent pour le rayonnement de la langue française, le dialogue des cultures et la culture du dialogue » 2 . De son côté, la synthèse initiale du rapport dirigé par Jacques Attali, insiste à englober dans l’espace géolinguistique économique de la francophonie, « les diasporas francophones, les réseaux d’anciens élèves de l’enseignement français », aussi bien que « les 50 millions d’apprenants du français comme langue étrangère à travers le monde, ainsi qu’une élite de plusieurs milliers d’‘influenceurs francophilophones’ » (Attali, 2014: s/p). La porte semble donc de plus en plus ouverte à une « francophonie » qui dépasse des catégories et des chiffres habituels… À cette époque de discrédit généralisé, qui se traduit souvent en toute sorte de conformisme, le terme « militant » semblera ici déplacé, du moins comme excessif ; il n’empêche qu’il existe, ou qu’il faut qu’il y ait un certain engagement dans cette défense du patrimoine linguistique et culturel directement lié à une langue internationale comme le français, qui s’avère aussi une forme de résistance à tout imposition, directe ou indirecte, d’un dangereux monolinguisme à l’échelle internationale ou mondiale. Nous savons bien, en fait, que toute forme d’hégémonie linguistique suppose et provoque à la fois des réductionnismes dans la plupart des dimensions de la vie humaine, notamment au niveau de la pensée et de l’expression culturelle. 2 http://www.francophonie.org/IMG/pdf/charte_francophonie.pdf lasemaine.fr 2014 70 Personne ne doutera que la « francophonie élective » est le fruit de plusieurs circonstances qui dépassent une volonté, un choix ou une tendance individuelle. La possibilité même de ce genre de francophonie, sa concrétisation, résultent d’un tas de conditions préalables et d’actions très précises, dont les plus forts effets se font sentir à moyen et long terme. Il importe d’en souligner quelques-uns : a. les actions de diplomatie culturelle (dont la France a été pionnière, sachant qu’il fallait investir sur une « diplomatie de la langue » 3 ), une diplomatie entre-temps de plus en plus élargie et spécialisée sur d’autres domaines de la vie humaine ; b. les déplacements physiques ou les mobilités géographiques au sein des pays francophones, pour des raisons personnelles ou en conséquence des flux et pressions d’ordre économique, politique ou autre ; c. les parcours de formation scientifique et culturelle, aussi bien dans les pays francophones que dans les différents pays à l’étranger. On aura certainement remarqué que je n’ai pas fait référence à des contextes qui exigent, ponctuellement ou de façon plus prolongée, un rapport professionnel, plus utilitariste avec la langue française puisque, dans ce cas-là, la francophonie de l’individu est de l’ordre du fonctionnel, c’est-à-dire, elle fait surtout partie des compétences professionnelles exigées. Ce n’est que par la suite qu’elle fera émerger (ou pas) une «francophonie élective», s’il y a eu entre-temps des conditions favorables à une relation plus intense et intime avec la langue qui dépasse de ces exigences-là. Occasion de se demander s’il sera possible qu’un individu puisse arriver à « épouser la langue française », pour faire appel ici à a très symbolique expression d’Amin Malouf, par les seules exigences / pressions des flux des marchés avec leur mode de fonctionnement globalisé. Autrement dit, que faut-il associer à l’utilisation du français comme outil de communication pour que cette pratique devienne aussi un moyen de reconnaissance et de ouverture à la diversité culturelle, aussi bien aujourd’hui qu’au fil des temps ? 3 cf. Chaubet, 2004. lasemaine.fr 2014 71 Regardons maintenant à travers un autre prisme, et nous serons amenés à constater qu’une grande partie de la présence de la langue et culture françaises ou francophones, déjà en Europe, tient justement à une « francophonie élective » englobant a. les générations de plus de 40 ans qui ont grandi ayant la langue / culture française comme la seule ou la principale langue étrangère dans l’enseignement officiel et, en même temps, comme le principal moyen d’accès dans la plupart des domaines de la connaissance humaine ; b. les différents noyaux familiaux ou les réseaux informels d’individus qui ont vécu en France ou dans des pays francophones, à la suite de l’émigration, d’exil, ou bien pour des raisons professionnelles et / ou académiques ; c. les individus qui pour des raisons intellectuelles et professionnelles ont été amenés (ou sont amenés) à garder un contact tout à fait privilégié avec la langue française et sa production intellectuelle. Il est à noter qu’une grande partie, voire la majorité, de ces « francophones électifs » ne parle pas français au quotidien ; il se peut même qu’elle passe de longues périodes sans l’écouter ou, alors, seulement à la télévision par câble ou sur internet ; pourtant, ces « francophones électifs » sont non seulement capables de parler et lire, mais aussi parfois de penser, sentir et écrire en français 4 . Pour eux, (Jacques Attali dira qu’ils sont « francophilophones » 5 ), la langue française est en fait soit leur 4 Il y en a même qui choisissent le français comme langue d’écriture ou de création, je veux dire avec une intentionnalité littéraire. Voir à ce sujet l’excellente émission « La langue française vue d'ailleurs », diffusée sur MEDI1. Cette émission existe depuis octobre 1997. Elle s'intéresse à des écrivains du monde entier qui ont en commun le fait d'écrire en français, même si ce n’est pas leur langue maternelle. Il en a déjà résulté un livre d’entretiens (Devret & Martin, 2001). 5 Il faut souligner que sa perspective est celle d’un français, en plus chargée de démontrer au plus haut niveau la relevance de la francophonie et, donc aussi l’importance, en particulier, de ces influenceurs francophilophones «qui occupent des postes économiques, culturels et politiques stratégiques dans les pays non francophones ». lasemaine.fr 2014 78 Dougga en Tunisie attestant de la présence de cette langue depuis au moins l’Antiquité punique 1 . Selon les estimations du professeur de berbère à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO, Paris), Salem Chaker, cette langue est encore parlée aujourd’hui par près d’un Algérien sur quatre 2 . De son côté, le grand historien de l’Algérie, Mahfoud Kadache (1921-2006), précise ce qui suit à propos de cette langue : De nombreuses inscriptions libyques nous renseignent sur l’ancienne langue parlée par nos ancêtres. C’est de cette langue que dérive le berbère parlé dans nos montagnes de Kabylie, de l’Aurès et chez les Touaregs. L’alphabet tifinagh touareg est également dérivé de l’alphabet libyque. Les inscriptions monumentales sont écrites en ligne horizontale de droite à gauche ; les inscriptions funéraires gravées sur des pierres le sont souvent en lignes verticales lisibles de bas en haut. Certaines inscriptions sont bilingues, accompagnées soit d’un texte punique soit d’un texte latin : ce sont ces inscriptions bilingues qui ont permis aux savants de déterminer l’alphabet libyque de vingt-deux caractères. Nos ancêtres connaissaient donc l’écriture, et le déchiffrement du millier d’inscriptions libyques retrouvées nous apportera certainement quelque lumière sur le passé des Berbères. La langue berbère s’est transmise avec une grande vigueur, tout en restant divisée en plusieurs dialectes. Elle est aujourd’hui une réalité vivante parlée par six à sept millions d’individus. (Kaddache, 2000/2003 : 23) La deuxième langue de l’Algérie est l’arabe. Son implantation dans tout le Maghreb coïncide avec l’islamisation dès le VIIème siècle, une islamisation marquée par la fondation en 670 de la mosquée de Kairouan en Tunisie, premier lieu de culte et centre spirituel musulman, par Okba Ibn Nafaa. L’arabe s’est ainsi peu à peu substitué au berbère qui ne subsiste 1 Cf. Auguste Célestin Judas, Lettres à M. de Saulcy, ... sur quelques monuments de la langue phénicienne, (1843), réédition Editions Kissinger Publishing, 22 février 2010 et Etude démonstrative de la Langue phénicienne et de la langue libyque, (Ed.1847), Hachette Livre, BNF, 2012. 2 CHAKER, Salem http://www.clio.fr/bibliotheque/langue_et_litterature_berberes.asp#biblio lasemaine.fr 2014 79 aujourd’hui que dans les régions montagneuses comme les Aurès et la Kabylie ou dans le Sud, à Ghardaïa, et l’extrême Sud du pays, à Tamanrasset. Plus de quatre-vingt-dix pour cent de la population algérienne parlent l’arabe dialectal, c’est-à-dire un arabe avec une syntaxe distincte de celle de l’arabe classique et un vocabulaire truffé d’emprunts d’autres langues dont principalement le berbère et le français mais également l’espagnol pour l’ouest du pays et, dans une proportion moindre, l’italien pour l’est du pays. Le français est la troisième langue de l’Algérie. Cette langue héritée de la colonisation n’a progressé véritablement qu’après l’indépendance du pays avec la généralisation de l’enseignement. Cela peut surprendre mais au lendemain de l’indépendance du pays, l’urgence était de scolariser tous les enfants algériens en âge de l’être car, comme l’a souligné Benjamin Stora, parmi les défis à relever celui de « l’enseignement et de la formation » au regard du taux dérisoire d’enfants algériens scolarisés en 1961 : En 1961, les jeunes français sont scolarisés à 100 %, les enfants algériens à moins de 15 %. Le nombre de musulmans inscrits dans les classes primaires atteint à peine 700 000. Dès 1970, ils sont déjà près de deux millions et, en 1980, plus de quatre millions et demi. La rentrée scolaire de 1982 accueille 250 000 jeunes dans les lycées et 80 000 étudiants dans les universités (2 800 en 1963). (Stora : 109) Evidemment cette scolarisation massive des enfants algériens n’a pu être assurée qu’en langue française et ce, jusqu’au milieu des années 1970, au grand dam des responsables politiques de l’époque puisque la grande majorité des lettrés de l’époque sortaient de l’école française. Ceux qui avaient reçu une instruction bilingue (arabe, français) dans les quelques médersas du pays (écoles fondées par le Cheikh Abdelhamid Ibn Badis [1889-1940]) n’étaient pas assez nombreux en 1962 pour prendre en charge cet enseignement. Il n’y a pas de doute que pour les Algériens, l’arabe, langue du Coran marginalisée et dévaluée pendant la colonisation, devait être rétablie dans lasemaine.fr 2014 80 sa dignité dès l’indépendance du pays afin de remplir, entre autres, sa mission de langue d’enseignement. L’intégrité de l’identité algérienne ne pouvait être complète sans la restauration de cette langue arabe dans le statut qui était le sien, c’est-à-dire celui d’une langue valorisée en tant que langue coranique sacrée, tandis plus que le français restait associé à la colonisation avec tout ce que cela implique d’exactions, d’humiliations et de spoliations à l’encontre des Algériens. Comment s’étonner dès lors que l’élite francophone algérienne qui avait reçu une instruction française avant l’indépendance ou dans le contexte de la jeune Algérie indépendante soit, jusqu’à la fin des années 90, plus ou moins directement stigmatisée ? D’autant que, comme le rappelle Najib Redouane, les pays du Maghreb avaient en partage cette langue arabe qui faisait l’unanimité parce qu’elle était auréolée du prestige de leur religion et qu’elle était en mesure de se substituer à la langue de l’ancien colonisateur, contrairement aux pays d’Afrique subsaharienne et des Antilles 3 . Dès les premières années de l’indépendance, un clivage entre francophones et arabophones est apparu qui s’est transformé en rivalité, une rivalité qui n’a fait que s’exacerber jusqu’aux années quatre-vingt-dix avec l’apparition du Front Islamique du Salut, le FIS. A partir de ce 3 « Si en Afrique et aux Antilles, la cohabitation du français avec les langues régionales s’est imposée harmonieusement en dépit des difficultés, des blocages et des complexités avancés de part et d’autre, il n’en va pas de même au Maghreb. En effet, situant l’utilisation de la langue française sur le plan politique et historique, les trois pays du Maghreb optent aux lendemains des indépendances pour inscrire l’arabe comme un enjeu de revendication nationale, visant à se démarquer catégoriquement de tous les mécanismes de domination et d’aliénation du pouvoir colonial. C’est ainsi que la problématique de la langue d’écriture littéraire s’est trouvée au centre de tous les débats retentissants et passionnés entre "francisants" et "arabisants", comme on a souvent tendance à le dire. (…) Ainsi, écrire en français, c’est trahir son peuple, sa culture et son histoire. Écrire en français, c’est mériter la marginalisation et l’exclusion totale. Dans ce contexte, les arabophones insistent sur la résistance qui passe par le rejet absolu de la langue de l’excolonisateur et par la revalorisation de l’écriture dans la langue nationale. Cette dernière est envisagée comme un acte symbolique, une action libératrice ayant pour finalité d’établir le lien entre le passé et le présent et d’agir dans un sens de construction d’une société maghrébine uniforme et homogène. C’est aussi la langue de l’espoir national, de la fierté et de la revendication identitaire, qui assure à ces pays leur place au sein de la nation arabe. », in « La littérature maghrébine d’expression française : au carrefour des cultures et des langues », in The french Review, Vol. 72, N° 1, Oct. 1998. lasemaine.fr 2014 81 moment-là et pendant toute « la décennie noire » (1991-2001), les enseignants de français, les journalistes et les écrivains francophones, perçus comme des traitres à leur pays et à leur religion, sont devenus la cible privilégiée des groupes armés islamistes. Ce n’est qu’à partir de 2002, avec la loi du président Bouteflika amnistiant les islamistes et la dissolution de l’Armée islamique du salut (AIS), que le retour à une vie normale a progressivement été possible. Paysage linguistique de l’Algérie d’aujourd’hui 1L’arabe, première langue en Algérie  La première langue du pays, l’arabe, est toujours celle qui jouit toujours du prestige de la religion.  Celle-ci est toujours la langue la plus parlée en Algérie.  C’est la seule langue officielle de l’Algérie.  La diglossie qui caractérise cette langue se traduit par les trois variétés suivantes : 1. L’arabe classique dont la norme est incarnée par le Coran et dont l’usage est généralement restreint à la sphère religieuse. 2. L’arabe standard, qui est la langue d’enseignement dans tout le cursus scolaire algérien et la langue de communication des principaux médias écrits et audiovisuels, est devenu aujourd’hui une langue véhiculaire, au même titre que le français, non seulement en Algérie, grâce au progrès de la scolarisation, mais également entre les différents pays arabophones, grâce notamment aux nouveaux moyens de communication tels que la TNT. 3. L’arabe dialectal, ou arabe algérien, est la langue vernaculaire de la grande majorité des Algériens au-delà de toutes ses variantes régionales. 2Le tamazight, langue la plus ancienne de l’Algérie Le tamazight est la langue vernaculaire la plus ancienne du Maghreb, toujours parlé par environ 25 % des Algériens. Elle est encore attestée à travers les principales variétés de dialectes berbères : lasemaine.fr 2014 82  Le kabyle  Le chaoui ;  Le mzabi ;  Le targui. Le 10 avril 2002, l’article 3 bis de la Constitution algérienne consacre le tamazight comme langue nationale aux côtés de la langue arabe. Cet article stipule que « Tamazight est également langue nationale, l'État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national. » (Constitution de la République Algérienne Démocratique et Populaire) 3Le français, héritage de la colonisation Le français est la troisième langue des Algériens et tend à devenir leur deuxième langue véhiculaire aux côtés de l’arabe. Cette langue est en effet très présente dans tous les secteurs : enseignement, médias, administrations, etc. Dans l’enseignement : 1. Le français est enseigné comme 1ère langue étrangère, de la 3ème année primaire à l’année du baccalauréat et ce, même après l’instauration de l’arabe comme la seule langue d’enseignement dès 1976. 2. Dans l’enseignement universitaire, le français est resté, à ce jour, la seule langue d’enseignement des disciplines scientifiques telles les sciences médicales – médecine, pharmacie et chirurgie dentaire – ou les disciplines techniques comme l’informatique ou les différents cycles d’études d’ingéniorats, tandis que le droit et les sciences humaines et sociales ont été progressivement arabisées à partir des années 1970. Il résulte de cette situation une forme de diglossie entre les langues arabe et française, du fait que chacune s’est vu, au fil des années, attribuer ses domaines de prédilection. Depuis l’accession à l’indépendance du pays à ce jour, le français est resté la langue des médias audiovisuels et écrits aux côtés de l’arabe. Ainsi, les informations télévisées ont toujours été présentées dans les deux lasemaine.fr 2014 83 langues, française et arabe, même à l’époque du parti unique. Il en est de même pour les quelques journaux étatiques qui paraissaient aussi bien en version française qu’en version arabe. Mais c’est avec le multipartisme et la liberté de la presse consacrés par la Constitution du 23 février 1989, que le paysage s’est considérablement enrichi, notamment avec la parution de nouveaux quotidiens parmi lesquels bon nombre de francophones à grands tirage. Parmi les nombreux quotidiens francophones récents à grand tirage (environ 150 000 exemplaires) : El Watan Liberté Le soir d’Algérie L’expression Le quotidien d’Oran, etc. Parmi les principaux médias audiovisuels francophones lourds : Canal Algérie, nouvelle chaîne francophone de la télévision nationale La chaîne 3, de la radio algérienne qui émet depuis l’indépendance. Dans de nombreux secteurs des administrations publiques, comme dans le privé, le français est resté à ce jour la langue de travail et de communication. Il suffit de citer les entreprises économiques étatiques les plus importantes du pays comme la SONATRACH (entreprise publique de l’industrie des hydrocarbures), la SONELGAZ (entreprise publique de l’électricité et du gaz), etc. C’est toujours le cas, également, des télécommunications et de la poste ainsi que de toutes les banques nationales dont la Banque nationale algérienne (BNA), la Banque extérieure d’Algérie (BEA), le Crédit populaire algérien (CPA), etc. Dans les compagnies nationales de transport, comme Air Algérie (compagnie de transport aérien) ou la CNAN (compagnie de transport maritime), etc., le français est resté la seule langue de travail. Le français est par ailleurs très présent dans les lieux publics : les enseignes des établissements publics étatiques ou privés sont bilingues. Il en est de même des enseignes des restaurants et cafés, des commerces, de noms de rues, etc., qui sont bilingues, arabe et français. C’est le cas des lasemaine.fr 2014 84 noms des localités, des circonscriptions administratives, des panneaux de signalisation routière. Dans le domaine de l’édition et de la publication également, c’est le français qui prédomine largement. Les maisons d’éditions algériennes les plus réputées, Casbah éditions, les éditions Dalimen ou Barzakh par exemple, se sont imposées par la qualité de leurs publications en langue française aussi bien sur la scène nationale qu’internationale, signe que la production littéraire francophone de la postindépendance est remarquable tant qualitativement que quantitativement. Chaque année, le public algérien découvre de jeunes écrivains algériens lors du Salon International du Livre d’Alger, le SILA, qui se tient au mois d’octobre de chaque année ou du Salon du livre de Paris qui a lieu au mois de mars. Le français est toujours langue de travail au plus haut niveau de l’État et le Journal Officiel de la République Algérienne Démocratique et Populaire (JORADP) est toujours publié dans les deux langues arabe et française. Le fait francophone algérien La francophonie s’impose donc à nous comme un fait tangible irréfutable. Force est de constater que, plus de cinquante ans après l’indépendance du pays, cette langue française qui était appelée à disparaître progressivement au profit de l’arabe, n’a fait que progresser dans tous les domaines de la vie publique. Elle est aujourd’hui la deuxième langue véhiculaire de l’Algérie aux côtés de la langue arabe. Pourtant, cette langue n’a aucun statut dans les textes officiels. Le constat peut surprendre quand on connait les décisions prises pour reléguer le français au statut de langue étrangère. Parmi lesquelles cellesci :  Le seul rôle dévolu à la langue française par la Constitution algérienne de 1963 est provisoire puisque « La réalisation effective de l’arabisation doit avoir lieu dans les meilleurs délais sur le territoire de la République. Toutefois, par dérogation aux dispositions de la présente loi, la langue française pourra être lasemaine.fr 2014 85 utilisée provisoirement avec la langue arabe. » 4 Il s’agissait donc d’une fonction provisoire dévolue à la langue française et qui aurait dû finir reléguer celle-ci au statut de langue étrangère dans le meilleur des cas.  La mise en place de tous les moyens pour faire de l’arabe la seule langue nationale et officielle de l’Algérie, comme stipulé dans l’article 3 de la Constitution algérienne de 1963 : « La langue nationale et officielle est l’arabe » (Art. 3).  La réticence à reconnaître une autre nationale que l’arabe si l’on considère qu’il a fallu attendre quarante ans après l’indépendance pour que la langue la plus ancienne du pays, le tamazight, soit reconnue comme deuxième langue nationale (Article 3 bis de la Révision constitutionnelle du 10 avril 2002 adoptée suivant la procédure prévue à l’article 176 de la Constitution de la République Algérienne Démocratique et Populaire). Cela montre à quel point il importait, pour les officiels de l’époque, de restituer à l’arabe le statut de langue véhiculaire qui lui revenait de droit puisque, pendant les 132 ans de la colonisation française, l’usage de la langue du colonisateur s’était imposé au détriment des langues des Algériens. L’article 26 de la Charte d’Alger (ensemble de textes adoptés par le 1er Congrès du Front de Libération Nationale, du 16 au 21 avril 1964), définit ce que devait être la culture algérienne, une culture véhiculée par la seule langue arabe : La culture algérienne sera nationale, révolutionnaire et scientifique. Son rôle de culture nationale consistera, en premier lieu à rendre à la langue arabe, expression même des valeurs culturelles de notre pays, sa dignité et son efficacité en tant que langue de civilisation. Pour cela, elle s’appliquera à reconstituer, à revaloriser et à faire connaître le patrimoine national et son double humanisme classique et moderne afin de les réintroduire dans la vie intellectuelle et d’éducation de la sensibilité populaire. Elle 4 Nous soulignons. lasemaine.fr 2014 86 combatte ainsi le cosmopolitisme culturel et l’imprégnation occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d’Algériens le mépris de leur langue, de leurs valeurs nationales. Pourtant, nous devons admettre que non seulement l’arabe ne s’est pas substitué au français malgré toutes les mesures prises après l’indépendance du pays mais que c’est la langue française qui est la grande gagnante puisque celle-ci a pu "faire des progrès" véritables parmi la population algérienne. Une situation paradoxale mais qui peut s’expliquer par le fait que la priorité du gouvernement, après 1962, était de pourvoir les postes stratégiques en cadres algériens compétents à même de prendre en main la gestion des affaires du pays. Benjamin Stora nous rappelle que c’est un véritable défi qui est relevé par le pays en une vingtaine d’années à ce moment-là : Au moment de son indépendance en 1962, l’Algérie manque à la fois de moyens financiers et de cadres. Pour réussir le pari de l’autonomie économique, il faut disposer d’hommes et de femmes compétents. En vingt années seulement, le paysage culturel et social se modifie profondément. (Stora : 277) Ce défi a pu être relevé grâce en grande partie à la première intelligentsia algérienne formée à l’école française. Ainsi, plus de cinquante ans après l’accession du pays à l’autonomie, au lieu de la réhabilitation tant souhaitée de la seule langue arabe, c’est le français qui a le plus profité de cette politique éducative. Les lois portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe à l’exclusion de tout autre dans les réunions officielles n’ont pas eu d’autre impact que de susciter un certain malaise notamment parmi les intellectuels francophones. L’exemple de la loi dissuasive N° 91-05 du 16 janvier 1991, notamment dans ses articles 30, 31 et 32 est très éloquent : lasemaine.fr 2014 87 Article 1er : La présente loi a pour objet de fixer les règles générales de l’utilisation, la promotion et la protection de la langue arabe dans les différents domaines de la vie nationale. Article 2 : 1) La langue arabe est une composante de la personnalité nationale authentique et une constante de la nation. 2) Son usage traduit un aspect de souveraineté. Son utilisation est d’ordre public. Article 3: 1) Toutes les institutions doivent œuvrer à la promotion et à la protection de la langue arabe et veiller à sa pureté et à sa bonne utilisation. 2) Il est interdit de transcrire la langue arabe en caractères autres que les caractères arabes. Article 30 : Toute violation des dispositions de la présente loi constitue une faute grave entraînant des sanctions disciplinaires. Article 31 : Toute infraction aux dispositions des articles 17, 18, 19, 20, 21 et 22 est passible d’une amende de 5000 à 10 000 DA. Article 32 : Quiconque signe un document rédigé dans une langue autre que la langue arabe, lors de l’exercice de ses fonctions officielles, est passible d’une amende de 1000 à 5000 DA. Comment expliquer la vitalité du français en Algérie malgré les lois visant à promouvoir la langue arabe et à la substituer au français dans les administrations publiques et en tant que langue d’enseignement des disciplines scientifiques du cycle primaire au cycle universitaire ? Ce constat peut s’expliquer par le fait que, parmi la génération concernée par la généralisation de l’enseignement au lendemain de l’indépendance, les francophones étaient les plus nombreux vu que le français a été langue d’enseignement jusqu’aux années 70 et au-delà pour les filières scientifiques. Il faut d’ailleurs reconnaître que cette génération a lasemaine.fr 2014 94 seulement, les données concernant les textes et leur style (l’ethos, l’espace d’énonciation, l’organisation temporelle), mais aussi leur parcours social et institutionnel. Bourdieu (1992), quant à lui, a proposé la notion de champ littéraire, notion notamment reprise par Aron en 1995 et Casanova en 1999. Cette notion permet de désigner un système singulier de relations sociales régi par des rapports de force, c’est-à-dire de les affilier dans une situation de recherche de reconnaissance et de volonté de domination. Cependant, nous pouvons nous demander quelle définition donner à ce champ littéraire. Dans ce sens, Halen (2001), considère que le champ littéraire francophone n’est pas un champ cohérent et propose le concept de système littéraire. Il affirme ainsi que: « Le système littéraire francophone existe bel et bien, englobant l’ensemble des productions qui ne relèvent pas directement du niveau local et qui ne sont pas présentées comme françaises » (Halen, 2001: 24). L’auteur s´attache ainsi à décrire les relations de dépendance des systèmes littéraires africains face au champ littéraire français. Il nomme ces systèmes périphéries ou marchés et les décrit comme des espaces d’entrance dans le champ central, soumis à de puissantes contraintes : S’agissant du texte francophone, le contexte est celui d’un système de production et de réception qui est contraint de s’adapter au verrou que constitue le rapport centre périphérie. Pour faire jouer ce verrou, certains acteurs peuvent être tentés, ou se trouvent même obligés, de jouer la carte de la différence exotique, qui n’est pas le moindre des héritages laissés par le différentialisme colonial. (Halen, 2001: 30) Cette notion de différentialisme coloniale est opérante pour l’analyse de la francophonie littéraire si l’on tient compte de l’idéologie francophone relativement à la politique assimilationniste lasemaine.fr 2014 95 qui a souvent joué un jeu de différenciation entre la littérature française et la littérature francophone. Reprises de la notion de langue: des langues Parler de littérature c’est avant tout parler de langue. Pour reprendre les mots de Bourdieu, « parler de la langue, c’est accepter tacitement la définition officielle de la langue officielle d’une unité politique » (Bourdieu, 1992: 27). Cette conception de la langue permet d’asseoir un pouvoir et prétend niveler les différences qui existent entre locuteurs. En Afrique noire par exemple, la langue française s’est tenue du côté du pouvoir : avoir la maîtrise de la langue, c’était s’assurer une mainmise. Cependant, cette représentation de la langue a beaucoup évolué, sans compter que son histoire n’est pas identique partout : ainsi au Québec et ailleurs, on lutte depuis longtemps pour une autonomisation de la langue (Riffard, 2008). De cette façon, les théories sur la(les) langue(s) ont dégagé plusieurs pistes et proposé différentes notions, notamment celle d’insécurité linguistique, développée par Klinkenberg (1994, 2003) qui a permis d´approfondir la notion de collectivités francophones périphériques. Face au centre (c’est-à-dire essentiellement Paris), les écrivains des zones périphériques peuvent adopter deux stratégies: soit une autonomisation et une création d’un champ culturel distinct, soit « un effort d’assimilation au champ parisien ou au moins le désir de reconnaissance de la part des instances de consécration de ce centre » (Klinkenberg, 2003: 52). Un autre concept, celui de conscience linguistique emprunté par Ricard à Weinrich (1990) interroge « la place de la langue dans la conscience des écrivains » (Ricard, 1995: 40). L’écriture s’inscrit dans la connaissance de la multiplicité des langues, l’éclatement des discours, souvent diglossiques et hétérogènes. Ce concept permet de lasemaine.fr 2014 96 ressaisir les faits de langue dans les textes qu’ils soient liés à l’oralité, au plurilinguisme ou à l’interlangue. Rappelons que la destruction des langues vernaculaires, même si elle n’a pas toujours été visible ni dénombrable, a entraîné des effets qui sont particulièrement sensibles pour les anciens colonisés ou dominés. Le langage ne va pas de soi et ce phénomène est sans doute accru pour l’écrivain postcolonial. Dépossédé de ses mots, il est condamné à penser la langue. Dès lors, cette compréhension donne lieu à des pratiques d’écritures spécifiques destinées à contourner cette situation. C’est dans ce cadre que Gauvin (1999, 2003) considère que les littératures francophones réfléchissent, non seulement sur la langue, mais également sur la manière dont s’articulent les rapports entre langue(s) et littérature(s). L’écrivain est contraint de penser sa langue et ces littératures de l’intranquillité 1 révèlent une surconscience linguistique : C’est-à-dire une conscience particulière de la langue qui devient ainsi un lieu de réflexion privilégié et un désir d’interroger la nature du langage et de dépasser le simple discours ethnographique (…) Cette surconscience est aussi une conscience de la langue comme espace de fiction voire de friction: soit un imaginaire de et par la langue. (2003: 19) Dans le même sens, Moura (1999) propose d’appeler hétérolinguisme cette présence de divers idiomes, c’est-à-dire cette pluralité langagière. Il est ainsi possible de discerner le sens des stylistiques très variées mises en œuvre dans ce type d’écritures : interlangue, métissage et créolisation. C’est dans ce cadre que peut prendre place et signification la (re)construction écrite des oralités traditionnelles brisées ou disparues. Ce travail sur la langue génère des formes complexes, des dispositifs qui font éclater les cadres 1 En faisant référence à Fernando Pessoa. lasemaine.fr 2014 97 rigides d’une langue monolingue et normative. Des écrivains aussi divers qu’Alain Mabanckou, Tanella Boni, Alioune Badara Coulibaly, Monique Agénor, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Éric Essono Tsimi ou Boualem Sansal, effectuent un véritable travail sur la langue française en y apportant les inflexions de leurs langues, de leurs imaginaires et de leurs histoires. Il est intéressant de suivre l’évolution de cette littérature qui trace des voies nouvelles dans une langue revisitée en profondeur dont il faut tenir compte, pour la réflexion sur les catégorisations francophones. Ces différentes théories sur la(les) langue(s) d’écriture ont en commun d´interroger la question de la langue de et pour l’écrivain. Ce qui apparaissait avant comme l’élément rassembleur ou le point d’arrivée, c’est-à-dire écrire en langue française, devient désormais le point de départ de nouvelles approches (Riffard, 2008). Littératures mineures/majeures Il s’agit donc, peut-être, de mettre à égalité tous les écrivains de langue française, et de remplacer le rapport écrivain francophone/français par le rapport écrivain mineur/majeur (Voir Deleuze & Guattari, 1975 ; Klinkenberg, 2003). Mais ces écrivains mineurs recouvrent une réalité transfrontalière ou déterritorialisée, ils sont ceux qui désirent, comme le dit Deleuze: « faire crier, faire bégayer, balbutier la langue en elle-même » (1993: 138), qu’ils soient hexagonaux ou non. Nul besoin de vivre hors de France pour être un écrivain mineur. Tout écrivain, est de fait, dans un rapport d’étrangeté par rapport à sa propre langue, et la réécrit, la réinvente sans cesse. Que le français soit en concurrence avec d’autres langues, ou qu’il se trouve dans un rapport conflictuel au français hexagonal, le choix de son adoption, pour un écrivain hors de France, n’est en effet pas neutre: écrire devient un véritable acte de langage (Gauvin, 2003) car le choix de la langue d´écriture est révélateur lasemaine.fr 2014 98 d’un procès littéraire plus important que les procédés mis en jeu. Dans une telle situation, l´écriture « se fait synonyme d’inconfort et de doute » (Gauvin, 2003), mais cet inconfort est profondément fécond. Tout écrivain doit donc négocier son rapport à la langue commune : « les littératures périphériques sont alors considérées comme emblématiques de la condition même de l’écrivain » (Gauvin, 2003). De ce fait, l’écrivain non-hexagonal est soumis à l’amère et douce condamnation de penser la langue. Beniamino définit la francophonie littéraire comme : La forme moderne d’un ensemble de phénomènes liés à la rencontre avec l’Autre – dont on peut mettre en débat les origines historiques – mais dont la spécificité serait de lier la perspective de l’altérité à la question de la langue au sens socio-symbolique et sociolinguistique dans une perspective de domination » (2003: 20). Nous voyons bien que la francophonie littéraire a un sens parce qu’elle est une somme d’ « expériences discordantes » qui ne relèvent pas seulement de la domination coloniale mais aussi de la domination en un sens plus général. Cependant, nous pouvons nous demander si ceci suffit à faire un ensemble cohérent d’écrivains francophones. Il nous semble nécessaire d’étudier le rapport des écrivains francophones entre eux mais aussi de les intégrer au groupe des études littéraires en langue française. Ceci permettrait d’étudier les œuvres pour elles-mêmes, sans accorder plus d’importance à l’écrivain et aux raisons qui influent sur ses choix d’écriture qu’au texte même (Voir Iundt, 2009). Il est, pour cela, important de (re)venir aux discours des écrivains eux-mêmes. L’expérience de l’écrivain francophone, dans son discours, se rapproche beaucoup de celle de tout écrivain: désarroi devant l’étrangeté de la langue, plaisir d’en créer une nouvelle. Une expérience de la langue commune à chacun, langue qui, comme le défend Raharimanana dans Pour une lasemaine.fr 2014 99 littérature-monde, est étrangère justement parce qu’elle appartient à tous : et vous la reprenez, tentez de la reprendre, elle est loin déjà, vous l’appelez, vous l’implorez, vous la séduisez, vous l’insultez, vous ne la cédez pas au silence, elle vient, vous la couchez sur la feuille et vous réinventez tout, en présence de toutes les langues qu’elle aime plus que tout… (Raharimanana, 2007: 313) Entre les langues Il est essentiel d’explorer les zones de contacts. Selon Glissant (1996) ce qui caractérise notre temps, c’est l’imaginaire des langues, c’est-à-dire la présence de toutes les langues du monde. Les littératures contemporaines sont incontestablement habitées par le plurilinguisme, c’est-à-dire la présence de deux ou plusieurs langues. La notion de francophonie elle-même suggère la présence d’autres langues (Riffard, 2008). Traductions, auto-traductions, réécritures, écritures bilingues alternées ou concomitantes permettent à de nombreux écrivains de créer dans ce mouvement des langues, à la recherche d´une langue encore inouïe (Derrida, 1996) d´une langue tierce (Ricard, 1995), d’une bi-langue (Khatibi, 1992) ou, tout simplement, de leur langue d’écriture (Marques, 2011, 2012). Quels effets littéraires peuvent avoir ces juxtapositions, superpositions de langages et d’imaginaires ? Un travail sur les contacts et sur les passages de langues est pour cela fondamental : Passer de la critique des littératures francophones à une théorie de ces littératures qui posent – faut-il le rappeler – à la fois le problème de la divergence de formes de la littérature écrite en français et celui de la coexistence de littératures écrites dans des langues différentes à l’intérieur d´une même formation sociale, identifiée ou non par le concept de nation. (Beniamino, 1999: 213) lasemaine.fr 2014 100 Littérature transnationale / Littérature-monde L’idée même d’être un écrivain francophone peut être vécu comme pénalisant, comme l´affirme Le Bris « le mot francophonie est devenu un obstacle, entérine une ségrégation. À preuve, le nombre pour le moins limité d´écrivains qui se revendiquent « francophones » (2007: 45). Nous voyons bien que ce type de littérature revendique une autre dénomination. Dans ce sens, le manifeste Pour une littérature-monde, signé par un collectif de quarante-quatre écrivains et relayé par un livre paru trois mois plus tard chez Gallimard, a réuni vingt-sept textes-professions de foi, qui revendiquent l’émergence d’une littérature de langue française transnationale qui marque la fin d’une francophonie héritée de l’empire colonial. Ce manifeste prétend ainsi une nouvelle conception de la littérature, qui permettrait de sortir de la problématique français/francophone, et d’entrer dans la littérature dite monde, c’est-à-dire ouverte sur le monde et consciente de la diversité de ses influences, de pousser les écrivains à ne plus « s’auto-exiler de la littérature française », à l’instar de Nimrod qui exhorte les écrivains à s’approprier pour de bon la langue française : « Cessons de considérer le français comme une langue étrangère. C’est nous rendre complices d’une attitude qui désavoue notre vocation » (2007 : 233). Comme l’affirma Porra (2008, 2010), pour arriver à une dédramatisation de la problématique linguistique et culturelle semblable à la situation du monde anglophone, le chemin est encore long et passe nécessairement par une désacralisation de la pensée de la langue française. La croyance en une légitimité linguistique, culturelle et universalisante est encore très répandue et fonctionne comme le ressort essentiel de la pensée centralisatrice, y compris dans la perception de littératures de langue française, francophones ou autres. Si de nombreuses littératures dites postcoloniales ont réagi lasemaine.fr 2014 101 à cette question da façon subversive, notamment à travers l’hybridation, des auteurs d’expression française, notamment issus d’espaces non francophones, ont largement contribué à entretenir cette mythologie liée à la langue et à reproduire les valeurs les plus conservatrices du centre, que ce soit au niveau esthétique ou idéologique. De plus, ce rapprochement peut réveiller des peurs ancestrales du déclin culturel et national qui, sous le poids d’une mondialisation sous domination anglosaxonne, s’accélérerait de façon dramatique jusqu’à aboutir à la disparition des spécificités culturelles (en particulier françaises). Il suffit pour s’en convaincre de voir quelle passion ce débat a déclenché, y compris en dehors de la sphère culturelle. La multiplication des réactions politiques à la publication du manifeste est en cela symptomatique (2008 : 47). Cette piste de la littérature-monde en est une parmi d’autres car tous les écrivains ne la revendiquent pas mais il est intéressant de noter que les écrivains dit francophones souhaitent dépasser depuis longtemps ce cadre et cette dénomination. Pour qu’un véritable changement s’opère il est nécessaire de développer les éditions et les diffusions locales des littératures, pour en finir avec la domination parisienne (Voir Panaïté, 2012). L’opposition entre le centre et la périphérie ne peut être contournée que si les circuits du livre suivent un itinéraire de relations. Pour cela, la périphérie doit se doter d’infrastructures suffisantes pour lui permettre de concurrencer la capitale française (Albert, 2008). Ce n’est que comme cela que, selon nous, une véritable littérature-monde pourra advenir. Bibliographie « Pour une littérature-monde en français » in Le Monde des Livres, 16 mars 2007. lasemaine.fr 2014 102 ALBERT, Christiane (2008). « La littérature-monde en français » : une nouvelle catégorie littéraire ? », ALBERT, Cristiane, KOUVOUAMA, Abel, PRIGNITZ, Gisèle, Le statut de l´écrit. Pau: Presses Universitaires de l´Université de Pau, pp.161-170. BENIAMINO, Michel (1999). La francophonie Littéraire. Essai pour une théorie. Paris: L’Harmattan. BENIAMINO, Michel (2002). « Convergence et divergence dans les littératures en français: quelques réflexions sur les études francophones », RIESZ, János, PORRA, Véronique (éds). Enseigner la Francophonie. Bayreuth: Bayreuther Frankophonie Studien, pp.9-26. BENIAMINO, Michel (2003). « La francophonie littéraire », D’HULST, Lieven, MOURA, Jean-Marc (éd.). Les études littéraires francophones: état des lieux, actes du colloque de mai 2002. 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S’ajoute une minorité chinoise, qui connaît une bonne réussite économique. Sas Lors de l’indépendance, définitivement acquise en 1968, une crainte injustifiée a saisi certains Franco-mauriciens, en position favorable dans la vie économique, qui ont émigré en Afrique du Sud ou en Australie. Aujourd’hui, le pouvoir économique est réparti entre les différentes communautés, les Franco-mauriciens en ayant gardé une bonne partie. L’économie s’est beaucoup développée et diversifiée, bien que s’agissant d’un territoire isolé et sans atout particulier ni aide extérieure notable, à la différence de La Réunion. À la culture de la canne à sucre se sont ajoutés le tourisme, avec une bonne part de clientèle francophone, l’accueil d’entreprises, notamment tournées vers les technologies de l’information et de la communication, et une industrie qui monte en gamme. Le niveau de vie reste inférieur à celui, largement subventionné, de La Réunion, mais la croissance, depuis l’indépendance, a été remarquable. La situation linguistique reflète la diversité du pays. Les statistiques linguistiques, bien que très précises, n’ont pas de signification concrète de fait du multilinguisme. Leur examen montre la différence entre les langues maternelles (le créole et les langues indiennes) et les langues effectivement pratiquées, qui sont le créole, le français et l’anglais, alors que cette dernière langue n’est maternelle que pour quelques milliers de personnes et le français que pour quelques dizaines de milliers. L'anglais, langue officielle de fait (comme en Grande-Bretagne, il n’y a pas de langue constitutionnellement officielle), partage l'enseignement primaire avec le français et le créole dans l'enseignement public, le privé mettant davantage l'accent sur le français. La langue anglaise est très présente dans le secondaire (car nécessaire pour les examens) à parité avec le français, même si les manuels sont plus souvent en anglais. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, l’élève mauricien est au moins trilingue. La population indienne majoritaire parle des langues variées (bhojpouri, hindi, ourdou, tamoul…) utilisant des alphabets différents, mais lasemaine.fr 2014 111 utilise le créole comme langue commune à l’oral comme à l’écrit. À partir du moment où l’on connaît le créole, il est plus simple d’utiliser l’alphabet latin, qu’il faut de toute façon apprendre, puis de lire et d’écrire en français. À part la presse, qui est massivement francophone, les différents médias se répartissent entre l’anglais, le français et le créole suivant leurs fonctions et le public visé. Ce multilinguisme mauricien ne semble pas poser de problèmes politiques. La constitution du 12 mars 1992 protège l’emploi de la langue française au sein de l’organe législatif dont l’article 49 précise : « La langue officielle de l’Assemblée est l’anglais, mais tout membre peut s’adresser à la présidence en français. » L’île Maurice est donc un territoire quasi-officiellement anglophone, mais où le français est la langue principale, et qui gagne du terrain, dans un contexte de multilinguisme généralisé. Le trilinguisme paisible des Comores L’Union des Comores, dénomination depuis la Constitution de 2002 de cet État devenu indépendant en 1975, compte 800 000 habitants et regroupe les îles de Grande Comore, Mohéli et Anjouan sur une surface totale de 2 170 km2. Elle ne comprend pas la quatrième île de l’archipel, Mayotte, qui a préféré être intégrée à la France, mais qui est toujours revendiquée. Selon le dernier recensement (2004), réputé approximatif, la population se répartirait ainsi sur les trois îles : 5 % à Mohéli, 56 % à Grande Comore et 39 % à Anjouan. S’y ajoute une importante diaspora, surtout d’Anjouanais à Mayotte, et plus encore en France métropolitaine, ainsi qu’à La Réunion. Cette diaspora serait d’un nombre équivalent à la population de l’État comorien. Les langues officielles sont le shikomor (comorien), le français et l’arabe. Le comorien, ou plutôt ses variantes d’une île à l’autre, est la langue maternelle et d’usage quotidien de la quasi-totalité de la population. Le français est largement connu et pratiqué au si surtout à l’écrit mais également à l’oral. L’arabe a un usage presque exclusivement religieux. lasemaine.fr 2014 112 À ce jour, ces rôles respectifs des trois langues ne semblent pas poser de problèmes politiques ou identitaires. Les enfants apprennent des rudiments d’arabe avec le Coran dans les medersas, puis suivent un enseignement primaire en français dans le public comme dans le privé. Dans le secondaire, l’arabe est appris comme langue seconde. Beaucoup suivent parallèlement un enseignement religieux musulman. La justice écrite est essentiellement en français avec un usage oral du comorien. Les services administratifs oraux sont fournis indifféremment en français ou en comorien, mais la tendance est de favoriser le français considéré comme la langue écrite. La vie économique écrite se fait exclusivement en français, y compris pour les étiquettes ou les modes d’emploi des produits de consommation courante. Les médias écrits et la télévision sont en français ; la radio diffuse en français et en comorien. La réaction mahoraise L’île de Mayotte (200 000 habitants), sous la souveraineté de la France depuis le milieu du XIXe siècle, y a été pleinement rattachée en 1976 et est devenue département français en 2011. Cela à la demande pressante de la population craignant d'être maltraitée en cas de rattachement aux Comores. Le français est donc la langue officielle et la scolarisation en fait une langue d’usage croissant d’une grande partie de la population jeune. Mais les langues locales demeurent très usitées : il s’agit du mahorais (terme courant pour le shimaoré, une des formes du comorien) et, dans quelques villages, le shibushi, variante sakalave du malgache. La proportion qui ne sait ni lire ni écrire le français diminue, et le vocabulaire français gagne les langues locales. Parallèlement, la langue et l’alphabet arabes sont enseignés dans les écoles coraniques. Les petites Seychelles La République des Seychelles est un archipel de 115 îles, rassemblant 80 000 habitants de confession catholique. Ses langues officielles sont le français, l’anglais et un créole français ou au proche du créole mauricien. Après une période francophone, le pays a été sous domination britannique de 1814 à l’indépendance en 1976. Aussi, la langue anglaise lasemaine.fr 2014 113 est-elle la langue principalement utilisée dans l’administration et les affaires. Mais le français a gardé un usage social : les demandes en mariage, les chansons dites « romantiques», les avis de décès, etc., mais aussi les médias écrits et l’affichage commercial. Après le créole, le français est la langue la plus utilisée par le clergé catholique. Bref, c’est la langue de la culture. Jusqu’en 1944, seule la langue française est enseignée. Le gouvernement britannique introduit alors l’anglais, puis supprime en 1970 le français comme langue d’enseignement. Après l’indépendance (1976), le gouvernement seychellois lance en 1981 l’alphabétisation en créole et donne aux 3 langues le statut de langue d’enseignement. Le créole est la seule langue d’enseignement en maternelle et dans les deux premières années du primaire. Dès que l’élève a appris à lire et à écrire en créole, il passe à l’anglais. L’étude du français commence dès la deuxième année du primaire. La promotion du créole a bénéficié au français, dont la lecture est plus facile que celle de l’anglais. Dans le secondaire, le créole disparaît et l’anglais et le français sont à égalité. L’enseignement supérieur est en anglais ou en français. Dans la vie économique, l’anglais et le créole sont les langues les plus utilisées. L’affichage commercial est généralement en français ; la presse, la radio et la télévision utilisent les trois langues. La France a cofinancé l’installation d’une seconde chaîne nationale francophone, qui diffuse dans les deux principales îles. L’administration gouvernementale favorise l’anglais aux dépens du français, mais la population se sent très proche du français. Le géant malgache Madagascar rassemble 22 millions de citoyens d'origines et de genre de vie variés qui se veulent nationalement et culturellement unis, notamment par la langue, le malgache de Tananarive, malgré des variantes régionales. Cette langue, écrite depuis 1828 en caractères latins (après les caractères arabes), a été en pratique diffusée, via une traduction de la Bible, dans les années 1830 par l’autorité royale. En 1885, le protectorat français instaure une scolarisation bilingue, les activités formelles (administrations, entreprises) étant néanmoins à dominante francophone. lasemaine.fr 2014 114 Quelques groupes anglophones, héritage de l’influence anglaise des années 1810 et 1820, persistent dans le milieu protestant jadis lié à la Grande-Bretagne. Après l’indépendance (1960), Madagascar instaure un bilinguisme français et malgache. Puis, en 1972, c’est la malgachisation de l’enseignement. Parallèlement, Madagascar instaure un régime socialiste qui se révèle une catastrophe, et qui est ensuite abandonné. Mais cette période entraîne le départ ou la ruine d’entreprises françaises, celui d’une partie des cadres et des professions libérales malgaches et donc le déclin des activités francophones. En 2002, le président Ratsiraka est remplacé par le président Ravalomanana. Ce dernier introduit, dans une nouvelle constitution du 27 avril 2007, l’anglais comme langue officielle aux côtés du malgache et du français. Mais cette introduction est sans portée pratique et disparaît dans la constitution de 2010, rédigée après la chute de Ravalomanana. Aujourd’hui, le malgache est « langue nationale » et également langue officielle avec le français. L’anglais conserve quelques partisans, pour des raisons historiques et du fait de la proximité de l’Afrique anglophone. La période de la malgachisation a fait reculer le français, mais elle a enlevé beaucoup d’arguments à ses adversaires. La population a pu constater que le malgache n’avait pas pour autant été consolidé et que, comme au Maghreb, « on avait produit des analphabètes dans les deux langues ». Une certaine libéralisation de l’économie a permis le retour de quelques entrepreneurs français et un relatif redémarrage du tourisme, tandis que les Alliances françaises sont chargées d’un programme de formation des instituteurs au français, pour surmonter les compétences amoindries de la période de malgachisation. Aujourd’hui, la presse et la radio officielles sont en malgache, la presse et les radios privées en français ou en malgache, la télévision principalement en français, comme l’affichage et la signalisation. Le français serait connu ou pratiqué par le quart de la population ; il est surtout la langue de travail de l’administration publique, des activités économiques les plus importantes et des échanges extérieurs. lasemaine.fr 2014 115 Une conclusion plutôt optimiste En résumé, un voyageur peut parcourir toute la région en parlant exclusivement français, cette langue y ayant partout un statut officiel (ou quasi officiel à Maurice) et y étant largement diffusée dans toutes les couches de la société, sauf à Madagascar où elle n'est vraiment pratiquée qu’en haut de la pyramide sociale. L’histoire y est pour beaucoup, mais ses effets auraient pu s'estomper. Les chocs des conquêtes anglaises puis des indépendances ont été surmontés (imparfaitement à Madagascar) et la position du français y paraît non seulement assurée, mais probablement croissante, du fait d’une alliance de fait avec le créole au-delà de quelques chamailleries militantes, de la probable stabilisation à Madagascar et enfin du fait qu'elle n'est pas « dans le collimateur » la puissante machinerie anglophone à l'œuvre au Québec, en Europe et maintenant dans plusieurs régions d'Afrique.