Moi et temps chez Leibniz: ou l’unité de la notio completa et de la vis primitiva
Abstract
La fusion entre la logique et la dynamique déclenche chez G. W. Leibniz une réforme de la notion de substance qui altère profondément le rapport entre le Je et le temps. Prototype de la substantialité, miroir de Dieu et expression du Tout créé, le Je dirait beaucoup, notamment Être, Un, Même: la persistance d’un « sujet » logique, d’un « je ne sais quoi » de métaphysique et d’un « personnage » moral. Sous l’angle de la temporalité, le Je véhicule tous les temps possibles et réels, passés et futurs. Il est question donc d’une communauté poly- et pan-chronique qui propose une sorte de synchronie de la diversité temporelle dans la notion complète et dans la force primitive qui semblent ainsi s’incliner vers ou se déplier de l’Eternel.
Full text
MOI ET TEMPS CHEZ LEIBNIZ: OU L’UNITÉ DE LA NOTIO COMPLETA ET DE LA VIS PRIMITIVA Paulo Jesus Centro de Filosofia da Universidade de Lisboa e Universidade Lusófona – Porto 1. « L’âme pense toujours » Que l’âme pense toujours revient à dire, pour Leibniz, que la substance agit toujours et de son propre fond – et qu’elle ne peut ne pas agir. En effet, en tant qu’unité d’action autonome, ce « monde à part », en quoi consiste toute monade ou tout « Estre véritable », s’avère un principe métaphysique d’identité et de subsistance per se. Substance désigne un seul et même sujet (ou, selon le traditionnel système de métaphores, un seul et même support, soutien, Substratum) dans lequel se relie un ensemble, virtuellement infini, de prédicats, d’accidents, de qualités. Tout en concédant à Locke que la substance n’est pas une idée simple, Leibniz ne la ramène pas non plus à une simple idée, qui serait une idée complexe que l’on réifierait par inadvertance1, et insiste, de son côté, sur la nécessité de supposer en elle « une seule idée », c’est-à-dire de supposer à la racine de ce qui « vient constamment ensemble » quelque chose de réel et quelque chose d’un. Ainsi la substance comprendrait-elle deux choses distinctes: « les attributs ou prédicats et le sujet commun de ces prédicats »2. Les attributs apparaîtraient et disparaîtraient successivement, tandis que le pur sujet commun devrait être supposé sans pouvoir appa1 A cet égard, voir notamment Leibniz, G. W., Nouveaux essais sur l’entendement humain, II, XXIII (De nos idées complexes des Substances), 1-2, in Die philosophischen Schriften (hersg. von Gerhardt, C. I.), Berlin, réimpr. Hildesheim, Olms, 1978, vol. V, pp. 201-3. (Notation utilisée dorénavant: GP, suivi du tome et de la page). 2 Ibid., p. 202. Philosophica, 37, Lisboa, 2011, pp. 59-72
60 Paulo Jesus raître en personne puisqu’il indique simplement le bien-fondé, la stabilité, de cette manière d’être réuni qui caractérise tous les attributs: leur mode propre d’apparaître et d’aller ensemble comme s’ils faisaient corps. En eux-mêmes, les attributs n’ont certes pas d’épaisseur ontologique, pourtant leurs configurations sont aussi stables que cohérentes. Or, penser la possibilité de ce mode d’aller ensemble renvoie à l’idée de la connexion du successif. Bien entendu, Leibniz refuse la réduction de l’idée de la connexion des qualités, voire de la connexion du successif en général, à celle d’un simple mode d’apparaître ou d’une simple liaison contingente. A l’inverse, il faut qu’il y ait un fondement substantiel, quoique sa représentation la plus exacte ne puisse exposer qu’un je ne sais quoi qui n’est rien de particulier mais qui doit être simultané à tout ce qui se succède et doit donc perdurer sans discontinuer comme ce en quoi et par quoi tout se relie en s’écoulant. Il est impérieux, suivant le mode leibnizien de concevoir la connexion des attributs, que ce je ne sais quoi de perdurant, idée du pur sujet en général, soit un pur être en général. Il s’ensuit que cette condition privilégiée de pur être commun en général sous-tend un mode propre de se rapporter au temps, le mode de l’inclusion de tout le temps en soi-même comme unité du temps ou des différents états, phénomènes, événements, qui se déploient temporellement, dans la mesure où la substance renferme la potentialité d’être, la force une, traversant et surtout animant la créativité diverse qui se manifeste dans la multitude des temps. La charge dynamique congénitale qui fait la densité ontologique de la substance comprend la vertu permanente de production, de connexion et de transport en soi-même de ses propres actions. Si les temps passés – ainsi que les temps futurs d’ailleurs – peuvent devenir actuellement présents, c’est qu’ils demeurent toujours virtuellement présents et co- -présents les uns aux autres: en m’appartenant, en s’unifiant en moi, ils obtiennent et gardent la force d’être toujours re-présentables. Dès lors, la possibilité de me souvenir découle de la co-présence durable, voire presque atemporelle, des temps passés qui persistent toujours en moi comme miens, donc unis sous la forme du commun pur: le moi insécable, communauté panchronique. Voici un des textes les plus saisissants à ce propos: TH […] Cependant la fiction d’une ame qui anime des corps différens tour à tour, sans que ce qui luy arrive dans l’un de ces corps, l’interesse dans l’autre, est une de ces fictions contraire à la nature des choses qui viennent des notions incompletes des Philosophes, comme l’espace sans corps et le corps sans mouvement, et qui disparoissent quand on penetre un peu plus avant; car il faut savoir que chaque ame garde toutes les impressions précedentes et ne sauroit se mypartir de la
Moi et temps chez Leibniz 61 manière qu’on vient de dire: l’avenir dans chaque substance a une parfaite liaison avec le passé, c’est ce qui fait l’identité de l’Individu. Cependant le souvenir n’est point necessaire ny même tousjours possible, à cause de la multitude des impressions presentes et passées qui concourent à nos pensées presentes, car je ne crois point, qu’il y ait dans l’homme des pensées dont il n’y ait quelque effect au moins confus ou quelque reste mêlé avec les pensées suivantes. On peut oublier bien des choses, mais on pourroit aussi se ressouvenir de bien loin si l’on estoit ramené comme il faut.3 Parfaitement liés en moi, tous les temps sont comme dans un enchaînement synchrone infini. De même qu’aucune action passée ne peut, à proprement dire, jamais passer, laissant toujours des traces actives durables (« quelque effect au moins confus ou quelque reste ») et demeurant ainsi toujours co-présente à toute action future; de même, symétriquement, aucune action future ne peut se produire qui ne soit déjà nécessairement contenue dans les actions passées, comme effet qui suit sa raison suffisante. Ce sont les possibilités compossibles comprises dans l’intériorité spontanée du moi: En effect rien ne nous peut arriver que des pensées et des perceptions, et toutes nos pensées et perceptions futures ne sont que des suites quoyque contingentes de nos pensées et perceptions precedentes, tellement que si j’estois capable de considerer distinctement tout ce qui m’arrive ou paroist à cette heure, j’y pourrois voir tout ce qui m’arrivera ou me paroistra à tout jamais; ce qui ne manqueroit pas, et m’arriveroit tout de même, quand tout ce qui est hors de moy serait détruit, pourveu qu’il ne restât que Dieu et moy.4 La signification ultime de l’intégration du temps en moi-substance renvoie, en dernière instance, à la conservation réelle de la pleine cohésion du moi avec soi-même, qui au fond n’est rien d’autre qu’une sorte d’inhérence/inhésion du moi à soi-même débouchant sur le principe d’identité et d’unité intrinsèque au moi-substance comme sujet pur ou connexion de ses états divers. Tout ce que je fis, fais et ferai est compris en moi parce que moi est celui qui comprend toutes ses actions; donc être moi, c’est se comprendre soi-même; ce qui revient à affirmer que moi est intérieur à soi-même, voire plus simplement: moi est moi. On le sait bien, la Correspondance avec Arnauld (1686-1690)5, dé3 Id., NE II, I, 12; GP V, 104. 4 Id., Discours de métaphysique, XIV; GP IV, 440. 5 Id., « Briefwechsel zwischen Leibniz, Landgraf Ernst von Hessen-Rheinfels und Antoine Arnauld, 1686-1690 », GP II, 1-138.
62 Paulo Jesus clenchée par « un petit discours de Métaphysique » que Leibniz venait de faire6, est le lieu où s’expose la conjonction essentielle entre temps et substance sur le mode de la durée parfaitement une, puisque parfaitement unie « dès le commencement ». L’échange épistolaire se déroule dans un contexte de controverse marqué notamment par la dissension au sujet de l’assurance des futurs contingents, car Leibniz défend que, tout comme les états passés, les états futurs sont compris dans le présent de chaque substance. En un mot, tous les temps se révèlent contemporains. Mais abordons avant tout le lien qui se noue entre substance et temps. Il est vrai que « l’expérience intérieure » de s’apercevoir ou de se souvenir de ses perceptions passées ne fait que témoigner empiriquement de la liaison entre passé et avenir dans mon activité de substance représentative/perceptive, et ne m’apporte qu’une conviction a posteriori de sa réalité, conviction qui ne s’accompagne pas de véritable connaissance, étant donné mon incapacité à reconnaître clairement tous les effets des perceptions passées. D’autre part, il y a aussi une preuve rationnelle a priori de la nécessité d’une telle liaison qui est fournie sous le signe de l’implication entre l’inhérence logique et l’inhérence métaphysique ou réelle se résolvant en quelque sorte dans le principe d’identité (« Je est Je »). Dire que la substance-moi perdure, c’est concevoir tous mes attributs du temps et de l’état précédant ainsi que tous mes attributs du temps et de l’état suivant comme des prédicats d’un seul et même sujet, ce qui se traduirait simplement par le principe posant que praedicatum inesse subjecto verae propositionis7. « En consultant la notion que j’ai de toute proposition véritable, écrit Leibniz, je trouve que tout prédicat nécessaire ou contingent, passé, présent ou futur, est compris [in-est] dans la notion de sujet et je ne demande pas davantage »8. Aussi l’identité (Leibniz dit également « identicité »9) de la substance comprend-elle tout ce que cette substance peut jamais faire à partir « de son propre fonds », lequel fonds doit, par là même, coïncider exactement avec la force active primitive dont la substance fut investie, « dès le commencement », par la toute- -puissance créatrice de Dieu; lui, qui s’est déterminé sur tous les événements possibles en concevant le monde comme la conjonction optimale des possibles. Comme identité dynamique, identité de sa propre force impérissable, la substance rassemble en soi la totalité du temps, prise 6 Id., « I. Leibniz an den Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels, fev. 1686 », GP II, 11. 7 Id., « VIII. Remarques sur la lettre de M. Arnaud, touchant ma proposition: que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toute ce qui luy arrivera à jamais », GP II, 43. 8 Ibid., 46. 9 Ibid., 43.
Moi et temps chez Leibniz 63 pour totalité de toutes ses possibilités, qu’elles soient actuelles ou virtuelles, nécessaires ou contingentes; d’où vient aussi que « toute substance exprime tout », l’histoire passée et future, réelle et possible de toute chose, c’est-à-dire que « chaque substance exprime toute la suite de l’univers selon la vue ou rapport qui lui est propre »10. L’inhésion/inhérence logique des prédicats au sujet propositionnel se transforme en inhésion/inhérence dynamique des actions à la force substantielle. En somme, durer consiste à déployer sa propre force11, d’où la résorption parfaite du temps assimilé par la spontanéité substantielle: sans la substance, le temps consiste en une fiction impossible, sa réalité s’enfermant totalement dans l’intériorité pleinement compréhensive et dynamique du substantiel. En ce sens, le partage entre la force et l’étendue, entre le principe dynamique et le principe géométrique, doit recouvrir le partage qui oppose la durée à l’instant, et le développement d’un processus à la station d’un état. En conséquence, seule la substance exprime tout le temps; l’étendue, à l’inverse, en tant que pure extériorité dépourvue de principe producteur, n’exprime qu’un état présent12. 2. L’essence biographique de toute substance L’entendement infini, « pays des possibles »13, doit pouvoir penser l’intégralité « biographique » de toute substance individuelle, et en posséder, de toute éternité, depuis sa « première » pensée sur la création du monde, les notiones completae. Pour Dieu, connaître les notions complètes de toutes les substances, c’est considérer la création de tous les « points de vue » possibles, c’est connaître immédiatement l’ensemble de la force primitive introduite par lui-même dans les substances et au moyen de laquelle il régla, avant qu’il se décidât à créer, la « Suite de l’Univers »14. En revanche, pour nous, le concept de « notion complète » se réduit à une supposition rationnelle, sûre et nécessaire certes, mais abstraite, laquelle apparaît quelque part comme l’impossible élévation de la conscience ou de l’aperceptibilité de soi-même en général à une puissance infinie. 10 Ibid., 47. 11 Cf. la définition même de substance sur le mode dynamique, Leibniz, De ipsa natura sive de vi insita actionibusque creaturarum, texte orig. et trad. fr. in SCHRECKER P., Opuscules philosophiques choisis, Paris, Vrin, 2001, pp. 208-209 (GP IV, 508). 12 Id., « XII. Vorstudie Leibnizens zu dem folgende Briefe », GP II, 72. 13 Id., « VIII. Remarques sur la lettre... », GP II, 42. 14 Id., « III. Leibniz an den Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels », GP II, 18-19.
64 Paulo Jesus La notion complète d’une substance répond à l’intelligence infinie parce qu’elle explique la substance qui la porte, ainsi que tout l’univers où celle-ci se situe, sous l’infini, c’est-à-dire sous l’infinité des possibles. Or le possible demande de l’action et l’action procède d’un acteur suffisant, sujet détenteur de force active. Actiones sunt suppositorum15; en adoptant ce dogme métaphysique, Leibniz permet à la logique des propositions et à l’ousiologie dynamique de converger vers la compréhensivité absolue du sujet, lieu logico-dynamique de l’in-esse des prédicats/actions. Sujet et substance, logique et dynamique, se relient sous le signe du recoupement entre notio completa et vis agendi primitiva (en tant que sua propria vis)16, concepts qui, chacun sous son rapport spécifique, décrivent la même réalité et établissent la même vérité, à savoir que tout être individuel contient en lui-même tout ce qu’il est, actuellement ou virtuellement, dans sa singularité infinie. Dans la substance individuelle, la complétude de son être épouse nécessairement la complétude de sa notion. La « notion complète » ne saurait être attribuée qu’à ce qui existe sur le mode de la « substance complète » (completa substantia), celle dont tous les phénomènes constituent des « suites de son être »17, car, ontologiquement, la substance complète correspond à la « matière première », laquelle, à l’inverse de la « matière seconde », essentiellement passive, doit renfermer une « entéléchie première, c’est-à-dire une certaine tendance ou force primitive d’agir, qui est la loi inhérente à cette substance et lui a été imprimée par le décret de Dieu »18. Notion complète et force primitive deviennent alors des termes pratiquement interchangeables en ce qu’ils enveloppent, pour ainsi dire, la loi19 onto-logique de l’identité de l’individu, « loi intrinsèque » (lex 15 Cf. Id., DM VIII (GP IV, 432); Id., De ipsa natura…, op. cit., pp. 210-213 (GP IV, 509). 16 Cf. Id., De ipsa natura…, op. cit., pp. 220-221, 230-231 (GP IV, 512, 515). 17 « […] [C]haque substance est comme un monde à part, independant de toute autre chose hors de Dieu; ainsi tous nos phenomenes, c’est à dire tout ce qui nous peut jamais arriver, ne sont que des suites de notre estre […]. [U]ne substance particuliere n’agit jamais sur une autre substance particuliere et n’en patit non plus, si on considere que ce qui arrive à chacune n’est qu’une suite de son idée ou notion complete toute seule, puisque cette idée enferme déja tous les predicats ou evenements, et exprime tout l’univers. » (Id., DM, XIV; GP IV, 439-440.) 18 Id., De ipsa natura…, op. cit., pp. 220-221 (GP IV, 512). 19 « Et puisque dès que j’ay commencé d’estre, on pouvoit dire de moy veritablement que cecy ou cela m’arriveroit, il faut avouer que ces predicats estoient des lois enfermés dans le sujet ou dans ma notion complète, qui fait ce qu’on appelle moy, qui est le fondement de la connexion de tous mes estats differens et que Dieu connoissoit parfaitement de toute éternité. Apres cela je croy que tous les doutes doi-
Moi et temps chez Leibniz 65 insita) qui définit et discerne son essence unique dans la mesure où la complétude traduit la discernabilité. « La nature d’une substance individuelle ou d’un être complet est d’avoir une notion si accomplie qu’elle soit suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion est attribuée »20. Or, contrairement aux « notions spécifiques les plus abstraites » (par exemple, celle du cercle) dont le contenu se borne aux « vérités nécessaires ou éternelles qui ne dépendent point des décrets de Dieu », « les notions des substances individuelles, qui sont complètes et capables de distinguer entièrement leur sujet, et qui enveloppent par conséquent les vérités contingentes ou de fait, et les circonstances individuelles du temps, du lieu, et autres, doivent aussi envelopper dans leur notion, prise comme possible, les décrets libres de Dieu, pris aussi comme possibles, parce que ces décrets libres sont les principales sources des existences ou faits »21. Ma notion complète inclut et réunit la suite de tous mes événements22 parce que, comme être per se, je dispose de la force capable de produire entièrement cette suite. La puissance du Je se confond avec son processus de subjectivation et personnalisation23. En outre, c’est l’unité de cette force qui communique de l’unité à la suite d’événements, lui conférant la forme de la durée ou de la persistance de soi-même, forme pure du moi, paradigme de tout sujet. Ainsi, l’Un peut-il se reconnaître toujours comme le même être métaphysique et moral, substance personnelle, expression de Dieu, à l’encontre de l’idée du flux d’une multiplicité qui signifierait une multiplicité non-réunie, donc non-reconnaissable et par là inconcevable. Aussi, en vertu de cette unité et contemporanéité réelle des temps en moi, grâce à laquelle rien n’est jamais entièrement extérieur au présent, dispose-t-on nécessairement (bien qu’en contraste avec l’expérience ordinaire d’une réminiscence toujours discontinue, faible et tronquée) de la possibilité de « se ressouvenir de bien loin »24, possibilité qui pour s’actualiser n’aurait besoin que d’un « guide » permettant de saisir l’ordre intrinsèque à la « parfaite liaison » du temps. Par « ordre », envent disparoistre, car disant que la notion individuelle d’Adam enferme tout ce qui luy arrivera à jamais, je ne veux dire autre chose, si non ce que tous les philosophes entendent en disant praedicatum inesse subjecto verae propositionis. » (Id., « VIII. Remarques sur la lettre... », GP II, 43.) 20 Id., DM VIII (GP IV, 432). 21 Id., « IX. Leibniz an Arnauld », GP II, 49. 22 Id., « XII. Vorstudie Leibnizens zu dem folgende Briefe », GP II, 68. 23 Voir Gaudemar, Martine, Leibniz: De la puissance au sujet, Paris, Vrin, 1994, p. 160s. 24 Cf. citation plus haut (NE II, I, 12).
66 Paulo Jesus tendons ici la « relation distinctive d’une pluralité »25: la singularité d’une configuration biographique. Toutefois, pour diriger parfaitement le souvenir selon l’ordre interne de la liaison du temps en moi, il faudrait que j’appliquasse sur moi-même la vue dont dispose uniquement celui qui jouit au plus haut point de l’intelligence des choses, laquelle intelligence embrasse « d’un seul regard » (uno intuito) toutes leurs notions complètes et s’accompagne d’un plaisir (voluptas) sans mélange26. Or, « de par un défaut d’intelligence » (defectu intellectionis), la vue des parties se substitue à la vue du tout27. Ainsi mon aperception ne cerne-t-elle jamais avec distinction l’infini mais seulement les parties; ce pour quoi ma vue aperceptive, anamorphose de la vue véritablement intelligente (la vue qui perce et possède absolument l’intériorité des choses), se soumet aux temps successifs, captant à peine quelques enchaînements fragmentés de la suite de mes événements et de ceux de l’univers; ce pour quoi l’harmonie garde pour moi toujours une part d’ombre28. D’une certaine façon, comme Bergson propose, eu égard à la synchronie expressive de tout avec tout, en vertu de laquelle toute substance « exprime quoique confusément tout ce qui arrive dans l’univers, passé, présent ou avenir, ce qui a quelque ressemblance à une perception ou connaissance infinie »29. Tout semble se passer comme si « tout était donné » ab ovo, car le philosophe de l’hypothèse de l’harmonie ne reconnaît pas le temps comme quelque chose de réel30. D’après la métaphysique leibnizienne, le temps 25 « (15) Porro distincta cogitabilitas dat ordinem rei et pulchritudinem cogitanti. Est enim ordo nihil aliud quam relatio plurium distinctiva. Et confusio est, cum plura quidem adsunt, sed non est ratio quodvis a quovis distinguendi. » (Id., GP VII, 290; texte orig. et trad. fr. in Rauzy, J.-B., Recherches générales sur l’analyse des notions et des vérités: 24 thèses métaphysiques et autres textes logiques et métaphysiques, Paris, Puf, 1998, pp. 468-469). 26 Ibid., pp. 470-471. 27 Ibid. 28 C’est aussi par une espèce de « défaut d’intelligence » que les futurs contingents nous paraissent indéterminés car, si nous étions capables de reconnaître « les avances ou marques qui s’en trouvent dans notre substance », nous aurions une perception distincte de la connexion parfaite de ce qui nous est arrivé avec ce qui nous arrivera. Voir à ce propos, Id., « VIII. Remarques sur la lettre … », GP II, 45. 29 Id., DM IX (GP IV, 434). 30 En fait, l’on constate que l’idéalité et la relativité du temps ainsi que de l’espace sont explicitement mises en valeur dans la cinquième lettre que Leibniz adresse à Clarke. Leibniz y soutient que temps et espace se réduisent à une combinaison de l’ordre avec de la quantité dont la vérité n’est autre que la « vérité des rapports » car, selon son diagnostic sur la genèse de ces idées, « l’esprit se forme à l’occasion des accidents qui sont dans les sujets, quelque chose qui leur réponde hors des sujets », encore que, « hors de l’esprit et hors des rapports », ils ne soient rien (Id., « Leibniz’ Fünftes Schreiben », GP VII, 401-402, 404-405, 415).
Moi et temps chez Leibniz 67 se réduirait « à une perception confuse, relative au point de vue humain, et qui s’évanouirait, semblable à un brouillard qui tombe, pour un esprit placé au centre des choses »31. Les dissymétries phénoménales, constitutives du temps empirique, s’estomperaient et s’annuleraient au sein de toute substance en ce sens que sa complétude naturelle, sa forme contentuelle panchronique, se serait établie de tout temps et d’une fois pour toutes. En incorporant tout le temps, la substance décèle, certes, le type absolu de l’identité perdurable, mais porte le germe, sinon de la détemporalisation pure et simple de l’être, du moins de la subordination du temps, qui est « quelque chose de relatif », en faveur de « quelque chose d’absolu », c’est-à-dire la force active, qui de tout temps transporte en elle, sub ratione possibilitatis32, tous les temps comme s’ils étaient simultanés, voire – suivant l’insidieux soupçon bergsonien – spatiaux. La panchronie de la notio/vis substantielle ramène la diversité asymétrique des temps – la polychronie phénoménale – à l’unité d’un système générateur où le multiple devient ontologiquement commensurable. La polychronie des possibles n’est intelligible qu’à la lumière de la panchronie du nécessaire. Dès lors, l’essence de l’être se déploie sur le mode d’un principe de synchronie originaire du possible (à la différence d’un modèle simplement logique, et donc strictement achronique, de la substance). Sans doute la simultanéité représente-t-elle l’ordre sous lequel le temps se spatialise, néanmoins, il ne s’ensuit pas pour autant que le temps doive être ramené à l’espace puisque le relatif ne peut jamais être au fondement du relatif. Bien au contraire, ces deux notions relatives doivent renvoyer à une notion absolue commune: la notio completa ou la vis agendi d’un sujet. Affirmer la réunion du temps dans un sujet où tous les temps possibles se découvrent comme des temps simultanés, c’est-à-dire poser toute temporalité à l’intérieur de la force, principe générateur du temps ou du temporel en général, implique que le bon point de vue pour 31 Bergson H., L’évolution créatrice, Paris, Puf/Quadrige, 1996/1907, pp. 39-40 (Bergson, H., Œuvres, Ed. centenaire, Paris, Puf, 2001, p. 528). 32 Sans doute ce syntagme, sub ratione possibilitatis, vise-t-il le mode d’inscription des futurs contingents dans la notion complète de ma substance, puisqu’ils sont certains, quoique non-nécessaires, dans la mesure où le décret divin, en vertu duquel quelque événement futur est inscrit dans ma notion, prescrit non seulement que je ferai ce que je ferai mais aussi que je le ferai librement, par moi-même. Or, si je ne le fais pas, je ne suis pas moi-même, ce qui revient à dire – sur le mode d’une reductio ad absurdum – qu’il y a un sujet dont les prédicats ne lui sont pas inhérents, un sujet sans connexion avec ses prédicats: « Il y auroit donc une fausseté, si je ne le [voyage] faisois pas, qui detruiroit ma notion individuelle ou complete, ou ce que Dieu conçoit ou concevoit de moy avant même que de resoudre de me créer; car cette notion enveloppe sub ratione possibilitatis les existences ou verités de fait ou decrets de Dieu, dont les faits dependent. » (Leibniz, « IX. Leibniz an Arnauld », GP II, 52).