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Tremblement de terre et lutte politique: Ciceron, Clodius et les évènements prodigieux de 56 avant JC.

Garofalo, Paolo

Abstract

Cette étude vise à enquêter sur un événement prodigieux dont l’importance fut telle qu’elle attira l’attention des haruspices : en 56 av. J-C., l’ager Latiniensis a été secoué par un fremitus puissant qui était peut-être associé à un tremblement de terre. Ce prodige a joué un rôle central dans le contexte de sévère tension politique du milieu du Ier siècle av. J-C., et surtout dans le différend violent entre Cicéron, Milon et Clodius. L’analyse de ces événements encourage à la fois la réflexion sur les traces de l’activité sismique entre Rome et les monts Albain dans l’Antiquité, et l’incidence et l’utilisation instrumentale d’événements naturels et prodigieux dans la compétition politique de la fin de la République.

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1 TREMBLEMENT DE TERRE ET LUTTE POLITIQUE : CICÉRON, CLODIUS ET LES ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DE 56 AV. J.-C. Tremblement de terre et lutte politique : Cicéron, Clodius et les événements prodigieux de 56 av. J.-C.* Political struggle and earthquake: Cicero, Clodius and the prodigious events of 56 BC. Paolo Garofalo Centro de Estudos Clássicos – Faculdade de Letras, Universidade de Lisboa Résumé Cette étude vise à enquêter sur un événement prodigieux dont l’importance fut telle qu’elle attira l’attention des haruspices : en 56 av. J-C., l’ager Latiniensis a été secoué par un fremitus puissant qui était peut-être associé à un tremblement de terre. Ce prodige a joué un rôle central dans le contexte de sévère tension politique du milieu du Ier siècle av. J-C., et surtout dans le différend violent entre Cicéron, Milon et Clodius. L’analyse de ces événements encourage à la fois la réflexion sur les traces de l’activité sismique entre Rome et les monts Albain dans l’Antiquité, et l’incidence et l’utilisation instrumentale d’événements naturels et prodigieux dans la compétition politique de la fin de la République. MOTS-CLÉS : CICÉRON, CLODIUS, PRODIGIA, FREMITUS ARMORUM, AGER LATINIENSIS Abstract This study aims to investigate a single prodigious episode whose importance was such as to draw the attention of the haruspices. Indeed, in 56 BC the ager Latiniensis was shaken by a powerful fremitus which was probably followed by an earthquake. This prodigious event had a pivotal role in the context of the serious political tension of the middle years of the 1st century BC and, especially, in the violent dispute between Cicero, Milo and Clodius. The analysis of those events encourages both reflection on the traces of seismic activity between Rome and the Alban hills in ancient times and on the incidence and the instrumental use of natural and prodigious events in the political agon during the late Republican period. KEY-WORDS: CICERO, CLODIUS, PRODIGIA, FREMITUS ARMORUM, AGER LATINIENSIS * Je remercie Guillaume de Méritens de Villeneuve pour la révision du texte en français et pour ses conseils. La traduction française des auteurs anciens est celle des éditions ‘Les Belles Lettres’ (cf. liste Auteurs anciens). 3 Paolo Garofalo TREMBLEMENT DE TERRE ET LUTTE POLITIQUE : CICÉRON, CLODIUS ET LES ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DE 56 AV. J.-C. 2 Tusculum et de Formiae, la prestigieuse domus sur le Palatin, proche de la résidence de Clodius13, avait connu un même destin: Clodius avait démoli et partiellement réoccupé la propriété de l’orateur dans le quartier le plus prestigieux de Rome. Clodius a donc annexé une partie de la maison de Cicéron (et de la porticus Catuli) et l’a ajoutée à la sienne, en la consacrant après au culte de Libertas, destiné à rappeler que la Res Publica avait été libérée du ‘tyran’ Cicéron. La dure sentence fut contestée de différentes façons, jusqu’au 4 août 57 av. J.-C. quand les consuls Publius Cornelius Lentulus Spinther et Quintus Caecilius Metellus Nepos Minor, avec la lex Cornelia Caecilia de revocando Cicerone réintégrèrent l’exilé dans ses droits de citoyen14. À son retour d’exil Cicéron obtint la restitution de toutes les propriétés confisquées et rendues inhabitables par la fureur de Clodius ; pour reprendre possession de la bien-aimée domus palatine, il fallait, pourtant, attendre la décision des pontifes à propos de la légitimité du lien religieux établi par Clodius (par la dedicatio d’un simulacrum à Libertas)15. Cicéron, pour atteindre son but, plaida sa cause devant le collège sacerdotal en prononçant d’une voix affligée le célèbre discours De domo sua ad pontifices16, dans lequel il démontra l’absence de liens religieux établis par la loi dans la zone de sa maison, sans perdre l’occasion de rappeler, à plusieurs reprises et avec un sarcasme impitoyable, la conduite impie de Clodius lors des événements bien connus survenus en 62 av. J.-C. Quand le collège se prononça en sa faveur, le sénat accueillit les revendications de l’orateur, qui obtint aussi la reconstruction aux frais de l’État des biens immeubles endommagés17. Bien entendu les dispositions du sénat agacèrent beaucoup Clodius qui tenta de bloquer le chantier pour la reconstruction de la domus palatine de l’Arpinate en recourant, comme à son habitude, à des méthodes peu orthodoxes: le 3 novembre du 57 av. J.-C., il attaqua avec des bandes armées le chantier de reconstruction 13 Sur les domus palatines à la fin de l’ère républicaine voir: Palombi 1994 : 49-64 et Coarelli 2012: 305-316. 14 Sur la loi, voir Rotondi 1912: 403, avec toutes les sources; sur les aspects juridiques, voir aussi Fezzi 2014: 79-105. 15 Plu. Cic. 33,1 ; il s’agissait peut-être d’un sacellum ou plus probablement d’une statue placée dans une zone consacrée à la déesse. 16 Cic. Att. IV 2,2: discours prononcé le 29 septembre 57 av. J.-C. 17 Comme on l’apprend des lettres de Cicéron lui-même (Att. IV 2,5), le sénat décréta une indemnité de deux millions de sesterces pour la reconstruction de la domus palatine, de 500.000 sesterces pour la villa de Tusculum et ‘seulement’ de 250.000 sesterces pour la villa de Formiae. L’orateur se plaignit des indemnisations prévues pour les ‘suburbains’ à tel point qu’il décida de vendre sa villa de Tusculum qu’il aimait beaucoup (Cic. Att. IV 2,7), car la somme était totalement insuffisante de la maison de Cicéron, en détruisant la porticus Catuli déjà en partie reconstruit et en incendiant la maison de Quintus (frère de Cicéron); le 11 novembre il poursuivit l’orateur lui-même, l’obligeant à une fuite rocambolesque; le 13 du même mois, il essaya d’incendier la domus de Milon sur le Cermalus18. Le fremitus in agro Latiniensi et les prodigia de 56 av. J.-C. Comme Cicéron le savait bien, l’élection de Clodius à l’édilité curule en 56 av. J.-C. ne serait pas sans conséquences et, en effet, le nouvel élu ne manqua aucune occasion pour placer de nouvelles attaques, et on en vient donc à l’événement qui constitue le thème principal de mon propos: dans la même année 56 av. J.-C., un fremitus effrayant avait été entendu in agro Latiniensi ; Clodius qui, en vertu de sa fonction d’édile, était chargé de recueillir les annonces des événements prodigieux et de les transmettre au sénat19, rapporta le fait à l’assemblée suprême et les sénateurs unanimement estimèrent nécessaire la procuratio du funeste présage. Pour cela, on consulta les haruspices et ils rendirent une réponse que Clodius interpréta immédiatement en sa faveur, en imputant la cause de la colère des dieux, exprimée par le fremitus, à ‘l’impiété’ de Cicéron qui avait profané le templum dédié à Libertas. Cicéron, pour sa part, rejeta immédiatement les accusations et se défendit en prononçant au sénat le bijou de rhétorique et d’ironie que fut le discours de haruspicum responsis20. Examinons maintenant quelques points de ce discours qui évoquent l’événement prodigieux. D’abord, l’orateur rapporte le point de départ de la querelle: responsum haruspicum hoc recens de fremitu in contione recitavit, in quo cum aliis multis scriptum etiam illud est, id quod audistis, LOCA SACRA ET RELIGIOSA PROFANA HABERI. In ea causa esse dixit domum meam a religiosissimo sacerdote, P. Clodio, consecratam. La réponse toute récente des haruspices sur le bruit (d’armes), qu’il a lue dans l’assemblée, contient, parmi beaucoup d’autres, cette formule, que vous avez M pour sa rénovation. Pour compenser la perte de la villa de Tusculum, l’orateur tenta ensuite d’acheter d’autres propriétés qui pouvaient la remplacer: il montra une certaine prédilection pour un praedium défini comme troianum qui était dans l’ager Lanuvinus: pour l’acheter, il engagea des négociations avec le propriétaire, un certain Phamea, personnage inconnu par ailleurs, apparenté avec le célèbre acteur Tigellius. L’insistance de l’orateur sur le refus de Phamea, donna lieu à une querelle lourde de répercussions ‘politiques’ que l’orateur n’avait pas prévues, à cause de l’amitié établie ensuite entre Tigellius et César. Sur ce fait, voir Garofalo 2008: 97-109. 18 Cic. Att. IV 3,3. 19 Mart. 11,102,7; Liv. 27,37,8 : De Ruggiero 1886: 236. 20 Beard 2012: 20-39. Introduction En 56 av. J.-C., sous le consulat de Cn. Cornelius Lentulus Marcellinus et L. Marcius Philippus, de nombreux prodiges ont été enregistrés ; notamment un terrible fremitus qui déclencha un nouveau contentieux entre le grand Cicéron et l’effronté P. Clodius Pulcher. L’histoire de la querelle entre les deux hommes est très connue, mais je crois qu’il est utile de résumer brièvement les événements : au départ, Cicéron et Clodius étaient en bons termes1:ils se brouillèrent pour des raisons politiques à la fin des années 602, mais c’est seulement après le témoignage de Cicéron au procès, au cours duquel on accusait Clodius d’avoir profané les célébrations en l’honneur de la Bona Dea, que leurs rapports se dégradèrent définitivement. En effet, au mois de décembre 62 av. J.-C., en plein milieu des célébrations pour la Bona Dea (dont la participation était exclusivement réservée aux femmes et officiée par les Vierges Vestales elles-mêmes)3, Clodius, déguisé en femme, était entré furtivement dans la maison de Jules César, pour ‘rencontrer’ Pompeia, l’épouse du futur dictateur, dont il semblait être tombé amoureux; démasqué par une servante d’Aurélia, la mère de César, il essaya en vain de se cacher, mais il fut découvert et chassé de la maison4. L’ostentation et le retentissement de cette ‘bravade’, qui contraint à la répétition de toute la cérémonie, causèrent un grave scandale: les Vestales et le collège des pontifes furent interpellés ex senatus consulto pour s’exprimer sur ces événements et, après la mise en évidence du sacrilège, on incrimina Clodius5. En même temps, César, pour éviter la honte sur son nom, répudia Pompeia, mais il ne fit pas référence à l’incident et il n’aggrava pas la position de Clodius par d’autres accusations6. Cicéron, au contraire, ne jugea pas particulièrement dangereux de contrarier l’ambitieux rejeton des Claudii et il décida de témoigner contre lui au cours du procès : sa déclaration récusa l’alibi qui soutenait la faible défense de Clodius. Celui-ci avait en effet affirmé qu’il était loin de Rome ce jourlà, précisément à Interamna Nahars, mais l’Arpinate le démentit publiquement en confirmant avoir été invité chez lui, ce même après-midi, pour parler avec lui de certaines affaires7. Plutarque, d’ailleurs, recueille des informations sur des questions privées qui auraient poussé l’orateur à intervenir dans le procès: il aurait 1 Plu. Cic. 29. 2 Cic. Att. I, 16,1. 3 Sur le culte de la Bona Dea voir Mastrocinque 2014. 4 Cic. Att. I, 13,3; 14,1-2; 14,5; 16,1-6; 18,2; Vell. II 45; Liv. Per. 103; Plu. Cic. 28-29 et Caes. 10; Suet. Iul. 6,2; App. BC II 14; D.C. 37,45; tous les événements sont reconstitués en détail par Fezzi 2008: 34-44. 5 Cic. Att. I 13,3. 6 César reconnut qu’il avait répudié Pompeia car ‘la femme de César doit être au-dessus de tout soupçon’ (Plu., Caes. 10). 7 Plut. Cic. 29; Cic. Att. II, 21. témoigné contre lui pour contenter sa femme Terentia qui détestait Clodius à cause du comportement de Clodia, la sœur de l’accusé, sur laquelle on jasait beaucoup et qui aurait ‘essayé de séduire’ Cicéron8. Quelle que soit la motivation de l’intervention de Cicéron, il est clair qu’il énerva beaucoup le futur tribun: pourtant, le témoignage de l’orateur fut tout à fait inutile, car, malgré la culpabilité manifeste, Clodius fut acquitté en juin 61 av. J.-C. Pour obtenir ce résultat incroyable, Clodius s’était beaucoup investi : il avait récusé quelques membres du jury, menacé d’autres et payé le reste des jurés, qui demandèrent aussi à être placés sous escorte armée9. Q. Lutatius Catulus ironisa sur ces faits, en affirmant que l’escorte aurait été utile aux jurés, pour que leur argent, dont Clodius les avait comblés, ne soit pas volé10. À la suite de ces événements se déclencha une grande série de polémiques et de querelles qui virent presque toujours l’orateur l’emporter sur l’adversaire grâce à ses capacités dialectiques, comme il le raconte lui-même, souvent de façon détaillée, à son ami Atticus11. Environ un an après le procès, en 60 av. J.-C., Cicéron et Clodius sont encore en désaccord; l’orateur ne manque jamais une occasion de se moquer publiquement de son adversaire: dans une lettre à Atticus, il avoue le taquiner même en privé, en avançant désormais une certaine familiarité qui lui permit de plaisanter avec lui, convaincu maintenant qu’il peut ‘modérer cet homme insolent’12. Pure présomption. On sait, en effet, que la rancune de Clodius n’était nullement apaisée et qu’il attendit l’élection au tribunat de la plèbe, qui eut lieu en 52 av. J.-C., pour mettre en œuvre sa vengeance, avec l’approbation, ou mieux sous les pressions, de nombreux détracteurs de l’Arpinate; le tribun réussit à éloigner de Rome celui qui, cinq ans plus tôt, avait été salué comme le sauveur de la patrie, car il avait déjoué la conspiration de Catilina; en effet, il proposa la Lex Clodia de capite civis Romani qui prescrivait l’exil pour les magistrats coupables d’avoir condamné des citoyens romains sans leur garantir le droit à la provocatio ad populum inscrit dans les leges Porciae du IIe siècle av. J.- C. L’intention, sans être explicitement indiquée, était clairement celle de frapper Cicéron qui, conscient d’avoir proscrit et condamné à mort les complices de Catilina sans appel au peuple et maintenant sûr que la loi serait approuvée, s’éloigna de Rome en exil volontaire. À ce moment-là, Clodius se sentit autorisé, comme la loi l’exigeait, à détruire les nombreuses propriétés de l’orateur : en plus de la dévastation des villas de 8 Plut. Cic. 29. 9 Cic. Att. I 16, 5; Plu. Cic. 29. 10 D.C. 37,46,3; Cic. Att. I 16. 11 Cic. Att. I 16, 10 : Cicéron rapporte un échange de mots sagaces à la suite duquel selon lui Clodius, couvert de sifflets, ‘se tut et resta coi’. 12 Cic. Att. II 1,5. 5 Paolo Garofalo TREMBLEMENT DE TERRE ET LUTTE POLITIQUE : CICÉRON, CLODIUS ET LES ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DE 56 AV. J.-C. 4 καὶ αὐτὰ οἱ μάντεις ἀκέσασθαι ἐθελήσαντες ὀργίζεσθαί σφισι δαιμόνιόν τι ὡς καὶ ἱερῶν τινων ἢ χωρίων οὐχ ὁσίων ἐποικουμένων ἔφασαν᾽ ἐνταῦθα ὁ Κλώδιος τὸν Κικέρωνα μεταλαβὼν τῷ τε λόγῳ πολὺς ἐνέκειτο, ὅτι τὸ ἔδαφος τῆς οἰκίας ἱερωμένον τῇ Ἐλευθερίᾳ κατῳκοδόμησε, καὶ ἐπῆλθέ ποτε ἐπ᾽αὐτὸ ὡς καὶ ἐκ θεμελίων αὖθις αὐτὴν ἀναιρήσων. καὶ οὐκ ἐποίησε μὲν τοῦτο, ὁ γὰρ Μίλων ἐκώλυσεν. Les devins (οἱ μάντεις – haruspici), désireux de conjurer ces prodiges, dirent qu’une divinité était en colère contre eux parce que certains sanctuaires ou des lieux qui n’étaient pas profanes étaient habités. Alors Clodius, en remplaçant Cicéron à Milon, l’attaqua (Cicéron) sans relâche avec ses discours, en disant qu’il avait bâti une maison sur le terrain d’un immeuble consacré à la Liberté ; et il y alla avec l’intention de la détruire jusqu’aux fondements. Mais il n’y parvint pas parce que Milon l’empêcha de le faire29. Dion Cassius avait probablement connaissance des discours et des lettres de Cicéron, notamment parce qu’il rapporte en détail la question de sa maison ; cependant, selon l’Arpinate, le seul événement naturel à expier était le fameux fremitus et il n’y a aucune mention des autres phénomènes évoqués par Dion Cassius : l’historien, qui était très intéressé par les 29 D.C. 39,20, 2-3, 21,1. C’est contre Milon que Clodius adressait les attaques les plus dures, dans l’intention de frapper à travers lui les membres les plus illustres de sa faction c’est-à-dire Cicéron, mais encore plus le ‘triumvir’ Pompée. Cependant, Clodius sous-estima la détermination et le manque de scrupules de Milon qui, seulement quelques années plus tard, comme Cicéron avait ‘prophétisé’ (Cic. Att. IV 3,5), ne se fit aucun scrupule à l’affronter avec ses bandes armées et à l’éliminer physiquement près de Bovillae (Caes. Gal. VII 1,1; Cic. Mil. 27,45; Liv. Per. 107; Vell. II 47,4; Asc. Mil. p. 31; Suet. Caes. 26,1; App. BC II 21; D.C. 40,48,2-3). Milon est l’un des protagonistes indiscutés de la scène politique de ces années: homo novus d’origine lanuvienne et membre de la gens Papia vu qu’il s’était fait adopter par son grand-père maternel, en prenant le nom de Titus Annius Milo (Papianus), voir Garofalo 2014:149-150; 290-292; 515-516; 536-537. L’ascension politique du Lanuvinus fut rapide même grâce à des choix sans scrupules, comme celui de prendre pour femme, en 55 av. J.-C. Fausta, la fille de L. Cornelius Sulla et de Caecilia Metella Dalmatica, répudiée par son mari précédent à cause des adultères répétés. Fausta ne démentit pas sa renommée: à peine mariée avec Milon, elle eut une liaison avec l’historien C. Sallustius Crispus (qui avait par ailleurs des sympathies pour César). Selon Varron (Gel. XVII 18), Sallustius avait été surpris par Milon dans sa maison. Milon punit immédiatement Sallustius en le faisant fustiger puis il le laissa partir après le paiement d’une indemnisation en argent. prodiges, tenait donc ses informations d’une autre source30. Le fremitus : cum motu ou sine motu ? Nous allons donc focaliser notre attention sur ce fremitus enregistré in agro Latiniensi et, en particulier, sur deux points qui, à mon avis, méritent une étude plus approfondie: le premier concerne la nature même du phénomène, le second l’identification du lieu où l’événement a été détecté. Pour ce qui concerne le premier point, il faut d’abord établir si le fremitus armorum a été accompagné ou non d’une secousse sismique : la plupart des érudits, en effet, a voulu associer cet événement à un tremblement de terre. À mon avis, cela n’est pas évident du tout, étant donné que ces manifestations prodigieuses, bien que souvent associées à des tremblements de terre, pouvaient bien se produire même en l’absence de séismes. Pline lui-même le précise, en s’attardant sur les différentes typologies de secousses: Varie itaque quatitur, et mira eduntur opera, alibi prostratis moenibus, alibi hiatu profundo haustis, alibi egestis molibus, alibi emissis amnibus, nonnumquam etiam ignibus calidisve fontibus, alibi averso fluminum cursu. Praecedit vero comitaturque terribilis sonus, alias murmuri similis, alias mugitibus aut clamori humano armorumve pulsantium fragori, pro qualitate materiae excipientis formaque vel cavernarum vel cuniculi, per quem meet, exilius grassante in angusto, eodem rauco in recurvis, resultante in duris, fervente in umidis, fluctuante in stagnantibus, furente contra solida. Itaque et sine motu saepe editur sonus. Aussi ces secousses ont-elles des formes variées et des effets surprenants, couchant ici les murailles et les engloutissant ailleurs dans un gouffre profond, dressant là des masses solides et faisant jaillir ailleurs des rivières, parfois même des feux ou des sources chaudes, ailleurs encore détournant le cours de fleuves. D’autre part elles sont précédées et accompagnées d’un bruit effrayant, qui rappelle tantôt un grondement, tantôt des mugissements ou des cris humains ou le fracas d’armes entrechoquées, selon la nature de la matière réceptrice et la forme des cavernes ou du souterrain qu’il parcourt : étranglé dans l’espace resserré et rauque dans les sinuosités, il fait écho contre les corps durs ; bouillonnant dans l’humidité et fluctueux dans les endroits inondés, il fait rage contre de parois massives. C’est pourquoi même sans mouvement, il y a souvent émission de bruit31. 30 Il est de toute façon étrange que Cicéron n’ait pas mentionné les autres événements prodigieux qui auraient certainement renforcé sa thèse. 31 Plin. Nat. 2,82. entendue: que de lieux sacrés et cultuels sont traités comme profanes. En cette affaire il a dit (Clodius) qu’était impliquée ma maison, consacrée par le plus scrupuleux des prêtres, Publius Clodius’21. Puis il continue en ces termes: Gaudeo mihi de toto hoc ostento, quod haud scio an gravissimum multis his annis huic ordini nuntiatum sit, datam non modo iustam, sed etiam necessariam causam esse dicendi. Reperietis enim ex hoc toto prodigio atque responso nos de istius scelere ac furore ac de impendentibus periculis maximis propre iam voce Iovis Optimi Maximi praemoneri. Je me réjouis d’avoir eu non seulement l’occasion mais encore la nécessité de discourir sur tout ce prodige, peutêtre le plus grave qui a été référé à notre ordre sénatorial depuis bien des années. Vous reconnaîtrez, en effet, dans toute cette affaire, dans le miracle et dans la réponse, que la scélératesse et la frénésie de cet individu et la menace de périls extrêmes nous sont déjà presque annoncées par la voix de Iupiter Optimus Maximus (…).22 Cicéron donc, bien loin d’admettre son ‘impiété’, attribue le trouble de la pax deorum à la méchanceté de son adversaire23. Pour illustrer sa thèse, il analyse point par point le texte de la réponse, car, comme il le déclare avec un ton qui ne manque pas d’ironie: ‘Je l’avoue, la grandeur du prodige, la solennité de la réponse, la parole une et immuable des haruspices, ont fait sur moi une vive impression’24. Il rapporte ensuite ce qui devait être le préambule de la réponse, c’est-à-dire l’énonciation de l’événement qui avait déclenché la procuratio: ‘Vu que dans le territoire latin un grondement s’est fait entendre avec un bruit (d’armes)’ et peu après, en rapportant encore l’énoncé de la réponse, il ajoute : ‘on a entendu dans la campagne proche, suburbaine un grondement sourd et un horrible bruit d’armes’, et il se demande: ‘Y aurait-il (…) un être assez impie pour ne pas reconnaître que par ce bouleversement 21 Cic. Har. 5,9. 22 Cic. Har. 5,10. 23 Cic. Har. 14,30, renvoie les accusations à celui qui l’avait accusé en soutenant que : At in eis aedibus quas tu, Q. Seio, equite romano, viro optimo, per te apertissime interfecto, tenes, sacellum fuisse dico [aras] ; tabulis hoc censoriis, memoria multorum firmabo ac docebo. ‘Mais dans la demeure que tu occupes, toi, après avoir fait périr ouvertement Q. Seius, chevalier romain, homme d’un rare mérite, je dis qu’il a existé une chapelle; grâce aux registres censoriaux et au souvenir de nombreux témoins, je l’établirai et le montrerai’; la maison de Cicéron, au contraire, avait été reconnue être sans liens de nature religieuse dans les trois degrés de juridiction (ac mea quidem his tribus omnibus iudiciis (…) liberata est). 24 Cic. Har. 9,18: Ego enim fateor me et magnitudini ostenti et gravitate responsi et una atque constanti haruspicum voce vehementer esse commotum. (mouvement – motus) si nouveau et si fort (tam novo tantoque motu) les dieux annoncent et prédisent au peuple Romain quelque grand événement?’ Il conclut: ‘À ce sujet, la réponse porte: que réparation est exigée pour Jupiter, Saturne, Neptune, Tellus’25. Cicéron semble convaincu qu’il s’agissait d’un avertissement très sérieux26 (tout autant que le danger représenté par Clodius), et les haruspices aussi en étaient convaincus, car ils imposèrent une procuratio pour apaiser les dieux très puissants, seigneurs du ciel, de la terre et de la mer, dans un contexte cosmique qui donne à réfléchir. Le ton avec lequel le prodige est rapporté est directement proportionnel à l’horrible conduite de Clodius, qui est le seul responsable de la colère divine. Au-delà des hyperboles de Cicéron, il faut dire aussi qu’en 56 av. J.-C. d’autres événements de nature prodigieuse, rapportés ponctuellement par Dion Cassius furent enregistrés27: (1b) sur le mont Albain (ἔν τε γὰρ τῷ Ἀλβανῷ), un petit temple de Junon, édifié sur une sorte de table face à l’orient, se retrouva face au nord; (2) un éclair lumineux jaillissant du midi s’élança jusqu’au nord; (3) un loup entra dans la ville; (4) il y eut un tremblement de terre (σεισμὸς); (5) quelques citoyens furent foudroyés; (6) et l’on entendit dans le Latium (ἐν τῷ Λατίνῳ) des bruits souterrains. À cette liste, il faut ajouter un autre prodige (1a) arrivé au début de la même année 56 av. J.-C., déjà mentionné par Dion Cassius par ailleurs: il s’agit d’un événement arrivé lui-aussi in monte Albano, où la statue de Iuppiter Latiaris avait été foudroyée28. L’historien Dion Cassius, à propos des prodiges de cette année-là, affirme que: 25 Cic. Har. 10,20: QUOD IN AGRO LATINIENSI AUDITUS EST STREPITUS CUM FREMITU (…) Exauditus in agro propinquo et suburban est strepitus quidam reconditus et horribilis fremitus harmorum. Quis est (…) tam impius qui hoc tam novo tantoque motu non magnum aliquid deos populo Romano praemonstrare et praecinere fateatur? De ea re scriptum est : POSTILIONES ESSE IOVI, SATURNO, NEPTUNO, TELLURI, DIS CAELESTIBUS. 26 Pour un examen détaillé de la pensée de Cicéron par rapport à la divination et au rôle des haruspices, voir maintenant: Santangelo 2013 et en particulier p. 107, où l’on mentionne explicitement le cas traité ici. 27 D.C. 39,20,1-2: (…) ῾ἔν τε γὰρ τῷ Ἀλβανῷ νεὼς Ἥρας βραχὺς ἐπὶ τραπέζης τινὸς πρὸς ἀνατολῶν ἱδρυμένος πρὸς τὴν ἄρκτον μετεστράφη, καὶ λαμπὰς ἀπὸ τῆς μεσημβρίας ὁρμηθεῖσα πρὸς βορέαν διῇξε, λύκος τε ἐς τὴν πόλιν ἐσῆλθε, καὶ σεισμὸς ἐγένετο, τῶν τε πολιτῶν τινες κεραυνοῖς ἐφθάρησαν, καὶ θόρυβος ἐν τῷ Λατίνῳ ὑπὸ γῆς ἐξηκούσθη. 28 D.C. 39,15,1 : (…) τὸ δὲ δὴ θεῖον κεραυνῷ κατ᾿ ἀρχὰς εὐθὺς τοῦ ἐχομένου ἔτους τὸ ἄγαλμα τοῦ Διὸς τοῦ ἐν τῷ Ἀλβανῷ ἱδρυμένου βαλὸν τὴν κάθοδον τοῦ Πτολεμαίου χρόνον τινὰ ἐπέσχε. 2τοῖς γὰρ Σιβυλλείοις ἔπεσιν ἐντυχόντες εὗρον ἐν αὐτοῖς ἐγγεγραμμένον αὐτὸ τοῦτο ‘ἂν ὁ τῆς Αἰγύπτου βασιλεὺς βοηθείας τινὸς δεόμενος ἔλθῃ, τὴν μὲν φιλίαν οἱ μὴ ἀπαρνήσασθαι, μὴ μέντοι καὶ πλήθει τινὶ ἐπικουρήσητε εἰ δὲ μή, καὶ 3πόνους καὶ κινδύνους ἕξετε.’ 7 Paolo Garofalo TREMBLEMENT DE TERRE ET LUTTE POLITIQUE : CICÉRON, CLODIUS ET LES ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DE 56 AV. J.-C. 6 De agro Latiniensi Le second point d’intérêt, à mon avis très négligé par ceux qui se sont occupés de ces faits, est le lieu où le prodige fut détecté: je fais référence à la correcte identification de l’ager Latiniensis. J’ai remarqué que, souvent, les éditeurs du discours cicéronien (qu’ils soient Anglais, Français, Italiens, ou Allemands) traduisent in agro Latiniensi ‘dans la campagne du Latium’ ou ‘dans le Latium’; cependant, l’ager Latiniensis n’est pas une définition générique du Latium ; il désignait, en effet, un territoire précis d’origine très ancienne qui fut inclus dans l’ager Romanus antiquus, mais qui était à l’origine distinct de celui-ci37. L’origine du toponyme remonte à l’ethnique Latinienses, terme par lequel on identifiait un des triginta populi du Latium, qui carnem in monte Albano soliti accipere, c’est-àdire ceux qui partageaient le culte de Iuppiter Latiaris38. Il n’est pas facile de déterminer où se trouvait cet ager : la plupart des topographes juge plausible une correspondance entre l’ager Latiniensis et l’ager Latinus mentionné encore une fois par Pline, qui en donne une localisation précise par rapport au cours du Tibre, quand il affirme que le fleuve séparait l’ager Fidenatis et l’ager Latinus de l’ager Vaticanus39 ; donc l’ager Latiniensis/Latinus aurait dû être sur la rive gauche du Tibre, au sud du territoire de Fidènes, délimité au nord par le cours du fleuve Aniene, jusqu’à la confluence de celui-ci avec le Tibre. En outre, Carmine Ampolo a justement observé que ce toponyme a du sens s’il est attribué par des populations non-latines40; cela ne fait que confirmer l’indication de Pline, qui explique que l’ager est en contact direct avec le Tibre, c’est-à-dire avec la frontière étrusque ; il est probable, en effet, que ce nom avait été attribué dans les temps anciens par les Étrusques ou par les Sabins, qui occupaient les territoires à la droite de l’Aniene. 37 Liverani 1999: 15. 38 Plin. Nat. 3,69: In prima regione praeterea fuere in Latio clara oppida Satricum, Pometia, Scaptia, Politorium, Tellena, Tifata, Caenina, Ficana, Crustumeria, Ameriola, Medullum, Corniculum, Saturnia ubi nunc Roma est, Antipolis quod nunc Ianiculum in parte Romae, Antemnae, Camerium, Collatia, Amitinum, Norba, Sulmo, et cum iis carnem in monte Albano soliti accipere populi Albenses: Albani, Aesolani, Accienses, Abolani, Bubetani, Bolani, Cusuetani, Coriolani, Fidenates, Foreti, Hortenses, Latinienses, Longani, Manates, Macrales, Munienses, Numinienses, Olliculani, Octulani, Pedani, Poletaurini, Querquetulani, Sicani, Sisolenses, Tolerienses, Tutienses, Vimitellari, Velienses, Venetulani, Vitellenses. Ita ex antiquo Latio LIII populi interiere sine vestigiis. 39 Plin. Nat. 3,9,53: (…) [Tiberis] mox citra XVI p. Urbis Veientem agrum a Crustrumino, dein Fidenatem Latinumque a Vaticano dirimens. ‘[Le Tibre] sépare, a moins de 16 milles de Rome, le territoire de Véies de celui de Crustumérium, et ensuite celui de Fidène et le Latin de celui du Vatican’. (H. Zehnacker traduit ‘… Fidène et le Latium’ mais il n’adhère pas au texte qui mentionne un ager Latinus et pas le Latium). 40 Ampolo 1987: 75-87. Il y a ceux qui, au contraire, pensent que l’ager Latiniensis doit être reconnu dans le territoire dépendant du sanctuaire de Iuppiter Latiaris sur le mont Albain41. Cette hypothèse autoriserait à localiser une grande partie des événements prodigieux survenus en 56 av. J.-C. (énumérés par Dion Cassius) y compris le fremitus, dans les monts Albains, qui ont des caractéristiques sismiques bien connues. Cependant, l’hypothèse reste fragile pour un certain nombre de raisons: d’abord, Cicéron, comme on l’a dit, ne fait aucune mention des prodiges albains, et Dion Cassius aussi, qui les énumère, sépare de façon nette l’événement qui s’est produit ἔν τε γὰρ τῷ Ἀλβανῷ (c’est-à-dire la rotation prodigieuse de la base du temple de Iuno Moneta sur le mons Albanus) et celui survenu ἐν τῷ Λατίνῳ42; de plus, si le contexte de référence était celui d’Albano, il est vraiment étrange qu’un tel prodige n’ait pas été enregistré également par les centres situés dans ce territoire comme Bovillæ, Lanuvium ou les plus proches Aricia et Tusculum, des agglomérations de tradition ancienne connues pour les nuntiationes et les procurationes prodigiorum. À propos de la nouvelle de la rotation ‘extraordinaire’ du podium du sacellum dédié à Iuno Moneta sur le mons Albanus, il faut noter qu’elle a souvent été négligée, peut-être car il est difficile d’admettre qu’un tel événement s’était réellement produit. L’édifice de culte, connu par cette seule mention, n’a jamais été repéré, mais, le mons Albanus n’a fait l’objet que de recherches limitées, car il est aujourd’hui recouvert d’un amoncellement d’antennes-relais43. Si l’on croit à cette nouvelle, on doit se demander ce qui peut avoir causé cette rotation prodigieuse (de 180 degrés). Je ne crois pas que cela puisse avoir été un tremblement de terre, élément que Dion Cassius aurait certainement mentionné: il est probable qu’un glissement de terrain ou un autre phénomène similaire se soit produit, mais à ce jour il est vraiment impossible de s’exprimer sur la nature du phénomène. En se fondant sur les sources dont nous disposons, on peut admettre que le fremitus n’est pas situé dans la zone d’Albano, mais plutôt ailleurs dans l’ager Latiniensis et en particulier dans le secteur nord, entre le Tibre et l’Aniene, près de l’Urbs44. Il n’est pas étonnant que l’événement, par sa position aussi, ait été considéré comme tout à fait exceptionnel. En effet, la ville de Rome et ses alentours (à de rares exceptions près) ne sont pas sujets aux secousses sismiques locaux: il suffit d’observer une carte des tremblements de terre 41 Hypothèse suggérée par Coarelli 2005: 203. 42 Cf. supra n. 27. 43 Sur les recherches archéologiques et sur l’état actuel d’abandon du mons Albanus voir Grandazzi 2008 et maintenant aussi Arietti 2020. 44 Le site correspond aujourd’hui au quartier Parioli, Villa Ada, près de Forte Antenne, site de l’archaïque Antemnae: voir Quilici et Quilici Gigli 1978. Pline affirme donc que les secousses sont souvent précédées ou accompagnées d’un bruit terrible32, (sonus horribilis), parfois semblable à un murmure (murmur), parfois à des mugissements (mugiti) ou à des cris humains (clamor humanus) ou encore au bruit des armes qui se heurtent (fragor armorum, et cela est précisément notre cas), mais il ajoute ensuite qu’il peut arriver qu’on entende ‘du bruit sans mouvement de terre’ (sine motu saepe editur sonus). Pline distingue donc les phénomènes selon le sonus, cum motu ou sine motu. L’ambiguïté des sources n’aide pas à résoudre la question: le σεισμòς mentionné par Dion Cassius (nr. 4 de la liste des prodigia ci-dessus énumérés), peut ne pas être mis en relation avec le fremitus armorum entendu dans le suburbium, d’autant que les deux phénomènes sont listés séparément ; Dion Cassius pourrait alors se rapporter, dans ce cas, à un autre événement calamiteux, peut-être au funeste séisme (terræ motus horribilis) dont parle aussi Cicéron dans De haruspicum responsis, qui avait frappé eodem fere tempore (presque en même temps) Potentia Picena et qui, au moment où le discours fut prononcé, n’avait pas encore été enregistré (quod nondum est relatum) : Cogitate genus sonitus eius quem Latinienses nuntiarunt, recordamini illud etiam quod nondum est relatum, quod eodem fere tempore factus in agro Piceno Potentiae nuntiatur terrae motus horribilis, cum quibusdam monstris metuendisque rebus. Haec eadem profecto quae prospicimus impendentia pertimescetis. Etenim haec deorum immortalium vox, haec paene oratio iudicanda est, cum ipse mundus, cum maria atque terrae motu quodam novo contremiscunt et inusitato aliquid sono incredibilique praedicunt. In quo constituendae nobis quidem sunt procurationes et obsecratio, quem ad modum monemur. Réfléchissez à la nature du bruit que les Latinienses vous ont annoncé, rappelez-vous ce fait même qui n’a pas encore donné lieu à un rapport, l’annonce d’un tremblement de terre épouvantable survenu à peu près au même moment dans le Picenum, à Potentia, avec un grand nombre de phénomènes terribles. Ces mêmes malheurs dont nous apercevons la menace vous rempliront assurément d’effroi. En effet, c’est la voix des dieux immortels, c’est presque leur discours qu’il faut reconnaître, quand le monde lui-même, quand les campagnes et les terres sont ébranlées d’un mouvement extraordinaire et annoncent quelque événement par un bruit insolite et incroyable. En 32 Cicéron aussi semble relier de façon générique les grondements avec les événements sismiques en rappelant leur nature divinatoire: Cic. Div. I 18,35 (…) cum terrae saepe fremitus saepe mugitus saepe motus multa nostrae rei p., multa ceteris civitatibus gravia et vera praedixerint. ‘(…) quand souvent des grondements de la terre, quand souvent des mugissements, souvent des tremblements en son sein ont annoncé bien des événements graves et véritables à notre cité ainsi qu’à d’autres’. ce cas, nous devons décider des cérémonies expiatoires et propitiatoires, comme on nous le prescrit33 . Laissons de côté la difficile identification de ce tremblement de terre mentionné par Dion Cassius, qui pourrait aussi se référer à des événements catastrophiques qui ont eu lieu bien au-delà des frontières limitées de la péninsule italienne ; il faut plutôt réfléchir à la nature du phénomène survenu près de Rome, enregistré comme une manifestation à connotation exclusivement sonore et apparemment pas associée à un mouvement sismique. Cependant, on ne peut pas complètement exclure la possibilité que le fremitus armorum dans l’ager Latiniensis avait été accompagné d’un événement sismique. En effet, il y a un seul élément qui paraît conduire dans cette direction : je fais référence ici au passage déjà mentionné du discours de Cicéron dans lequel le fremitus armorum in agro Latiniensi est défini tam novo tantoque motu34, circonstance qui semblerait confirmer la présence d’un ‘motus’, associé au fremitus. Donc, on ne peut pas exclure qu’un séisme avait été détecté en même temps que le fremitus, mais évidemment ce motus fut considéré négligeable ou en tout cas inférieur à la puissance de la manifestation ‘sonore’ qui donne au phénomène sa valeur divinatoire. À ce propos, le 5 octobre 2020 près de Capena (ancien ager Capenas), à environ 20km au nord de Rome, on a entendu un très fort grondement, senti par la population résidente comme une explosion35. L’INGV36 l’interprète d’abord comme une rupture karstique et ensuite comme un ‘tremblement de terre hydrothermal associé au volcan des ‘monti Sabatini’; la puissance de ce grondement a été telle que les sismographes l’ont enregistrée, même s’il s’agit d’une secousse de faible intensité (-1,7 sur l’échelle de Richter) ; la population résidente n’a pas perçu le faible séisme, mais seulement le grand fracas. Cet événement récent paraît bien coïncider avec la description que les sources font du terrible fremitus entendu dans l’ager Latiniensis. Ce qui s’est passé ‘aujourd’hui’ à Capena a été qualifié de ‘mystérieux’ par les journalistes : on peut alors imaginer comment un événement pareil pouvait être perçu à l’époque de Cicéron et de Clodius. 33 Cic. Har. 28,62-63 : je refuse ici la traduction de Latinienses ‘les habitants du Latium’ donnée par P. Wuilleumier et A.-M. Tupet. Sur ce tremblement de terre voir Traina 2015 : 206. 34 Cf. supra n. 25. 35 Voir Il Messaggero (en ligne) du 4 octobre 2020: ‘Terremoto a Capena, boato fortissimo e cittadini in strada: paura a nord di Roma’ ; La Repubblica (en ligne) du 5 octobre 2020: ‘Roma, misterioso boato a Capena registrato anche dai sismografi’; Today: ‘Il misterioso boato avvertito a Capena Roma’ (<https://www.today.it/attualita/capenaboato-terremoto.html>). 36 Istituto Nazionale di Geofisica e Vulcanologia (Italie). Paolo Garofalo 8 enregistrés au cours de 35 dernières années (seulement indicative étant donné la courte période de référence) pour remarquer la grande différence entre la zone de Rome et celle voisine d’Albano qui est au contraire très touchée. Conclusion En conclusion, suite à nos observations et à toutes les réserves dues au cas étudié, on peut supposer que l’événement prodigieux examiné ici, quelle que soit la façon dont on veut l’interpréter, fut d’une grande importance, tant par l’acrimonie de Clodius contre Cicéron que par la position près de la ville, dans un territoire qui paraît bénéficier d’un status particulier, au moins pour ce qui concerne le ius divinum, probablement avec une valeur divinatoire spécifique, peut-être aussi en raison de sa position particulière, à la confluence de l’Aniene et du Tibre et le long de l’ancienne frontière étrusco-sabine45. On soupçonne enfin que l’événement ait quelque chose de factice, dans la mesure où Clodius a pu probablement encourager la nuntiatio de ce prodige; de plus, même en admettant l’authenticité du phénomène, on ne sait pas dans quelle mesure Clodius peut avoir influencé la réponse des prêtres étrusques, par ses méthodes d’intimidation bien expérimentées. Il demeure que l’épisode est encore un exemple d’asservissement de la religion à la politique, qui, entre les mains d’individus sans scrupules et en utilisant des signes et des manifestations de la nature, la manipule et la bouleverse. Auteurs anciens Cicéron, De la Divination. Texte traduit par G. Freyburger et J. Scheid (La roue à livres 16). Paris 1992: Les Belles Lettres. Cicéron, Discours. Tome XIII, 2e partie : Sur la réponse des haruspices. Texte établi et traduit par A.-M. Tupet et P. Wuilleumier (CUF 187). Paris 1966: Les Belles Lettres. Dion Cassius, Histoire romaine. Livres 38, 39 & 40 (Années 59-50). Commentaire de M. Coudry, texte établi et traduit par G. Lachenaud (CUF 483). Paris 2011: Les Belles Lettres. Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Livre II (Cosmologie, astronomie et géologie). Texte établi et traduit par J. Beaujeu (CUF 133). Paris 1951: Les Belles Lettres. Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Livre III (Géographie des mondes connus: Italie, Espagne, Narbonnaise). Texte établi et traduit par H. Zehnacker (CUF 347). Paris 1998: Les Belles Lettres. 45 L’hypothèse est dans Catalano 1978: 508. Bibliographie Ampolo, C. 1987. Roma arcaica tra Latini ed Etruschi: aspetti politici e istituzionali, in M. Cristofani (éd.), Etruria e Lazio arcaico (QuadAEI, 15) : 75-87. Roma: Consiglio Nazionale delle Ricerche. Arietti, F. 2020. Alba e il Monte Albano. Origine e sviluppo della Civiltà Albana (Archaeologica, Beni Culturali, 6). Tivoli: Edizioni Tored 2020. Beard, M. 2012. Cicero’s ‘Response of the haruspices’ and the Voice of the Gods. Journal of Roman Studies 102: 20-39. Catalano, P. 1978. Aspetti spaziali del sistema giuridicoreligioso romano. Mundus, templum, urbs, ager, Latium, Italia, in Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, II, 16,1: 440-553. Berlin-New York: De Gruyter. Coarelli, F. 2005. ager Latiniensis, in A. La Regina (a cura di) LTUR Suburbium, III: 202-203. Roma: Edizioni Quasar. Coarelli, F. 2012. Palatium. Il Palatino dalle origini all’impero. Roma: Edizioni Quasar. De Ruggiero, E. 1886. aedilis, Dizionario Epigrafico di Antichità Romane, 1 : 209-271. Roma: L’Erma di Bretschneider. Fezzi, L. 2008. Il tribuno Clodio. Roma-Bari: Laterza. Fezzi, L. 2014. La coerenza di Cicerone su XII TAB. 9.1-2 e il silenzio di Cotta sui privilegia. Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes 88: 79-105. Garofalo, P. 2008. Cicerone, Phamea e Tigellius e il praedium Troianum nell’ager Lanuvinus. Quaderni delle Scuderie Aldobrandini 7: 97-109. Garofalo, P. 2014. Lanuvio, storia e istituzioni in età romana (Ricerche di Filologia, Letteratura e Storia, 21). Tivoli: Edizioni Tored. Grandazzi, A. 2008. Alba Longa, histoire d’une légende: Recherches sur l’archéologie, la religion, les traditions de l’ancien Latium (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 336) 1-2. Rome: Publications de l’École française de Rome. Liverani, P. 1999. La topografia antica del Vaticano (Monumenta Sanctae Sedis, 2). Città del Vaticano: Edizioni Musei Vaticani Mastrocinque, A. 2014. Bona Dea and the Cults of Roman Women, (Potsdamer Altertumswissenschaftliche Beiträge, 49). Stuttgart: Franz Steiner Verlag. Palombi, D. 1994. Cic. ad Quint. fr. 2.3.7 e le proprietà immobiliari tardorepubblicane sulla pendice settentrionale del Palatino. Rivista dell’Istituto Nazionale d’Archeologia e Storia dell’Arte 17: 49-64. Quilici, L. et S. Quilici Gigli 1978. Antemnae. (Latium Vetus, 1). Roma: Consiglio Nazionale delle Ricerche. Rotondi, G. 1912. Leges publicae populi Romani. Elenco cronologico con una introduzione sull’attività legislativa dei comizi romani. Milano: Società Editrice Libraria. Santangelo, F. 2013. Divination, Prediction and the End of the Roman Republic. Cambridge-New York: Cambridge University Press. Traina, G. 2015. Calamità e prodigi: i terremoti nella Roma antica, in M. Bettini e G. Pucci (eds), Terrantica. Volti, miti e immagini della Terra nel mondo antico (Catalogo della Mostra) : 200-207. Milano: Electa.