Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine
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Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 23 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine Female Identity in the Medieval Chanson de Geste: the Saracen Princess Emma Bahíllo Sphonix-Rust Universidad de Valladolid [email protected] Abstract The French medieval chanson de geste aims to laud the figure of the knight. A priori the woman is excluded from this male universe. However, it is epopees where it occupies an essential place. The aim of this paper is to analyse a type of woman who often appears in the medieval epic poem: the Saracen princess. The study will focus on the heroines of Fierabras and La Prise d’Orange, that is to say Floripas and Orable. More precisely, we will be interested in the representation of their identity as well as in its metamorphosis which occurs during the course of history. Key-words Identity, metamorphosis, woman, Saracen, chanson de geste. Resumen El principal objetivo del cantar de gesta medieval francés es alabar la figura del caballero así como su ideología. A priori la mujer está excluida de este universo eminentemente masculino. Sin embargo, en algunos de ellos le dan suficiente protagonismo para jugar un papel esencial. El objetivo de este trabajo es analizar una figura femenina que (re)aparece de un poema épico a otro: se trata de la princesa sarracena. Este estudio se centrará en las heroínas de Fierabras y La Prise d’Orange, Floripas y Orable, respectivamente. El objetivo es analizar la representación de la identidad de la mujer pagana así como su progresiva metamorfosis a lo largo de la obra. Palabras clave Identidad, metamorfosis, mujer, sarracena, cantar de gesta.
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine 24 1. Introduction: la femme dans la chanson de geste La chanson de geste médiévale n’a pas pour but de glorifier la figure féminine. Il s’agit plutôt de chanter les exploits héroïques du chevalier, tout en mettant en avant cet idéal de la société féodale. La morale, la vaillance sur le champ de bataille, le service à la foi chrétienne, la fidélité au seigneur, etc. autant de qualités indispensables pour un bon chevalier qui sont prônées dans le genre épique. Parmi tous ces éléments, il en est un qui revêt de l’importance pour notre étude: la volonté de sauvegarder la foi chrétienne. Ceci nous amène à établir deux univers violemment confrontés dans la chanson de geste, c’est-à-dire les chrétiens et les sarrasins . C’est là que l’on retrouve ce goût de la chanson de geste pour les oppositions tranchées, voire le manichéisme. L’imaginaire chrétien organise donc son univers en deux: l’ici chrétien et l’ailleurs sarrasin. Le sarrasin représente l’altérité et le trait principal n’est autre que la différence. Cet affrontement est dans un premier temps d’ordre physique, et concerne les corps et les formes, mais se rapporte également à la morale: mœurs et croyances les opposent. Et cette antithèse se double d’une autre spatiale; en effet, chacun d’eux occupent un espace bien délimité, leur seul objectif étant de s’emparer celui de l’autre. Quelle place réserve-t-on à la figure féminine dans ce monde scindé en deux? A priori la femme n’a pas sa place dans cette ambiance belliqueuse: Les chants épiques, célébrant la vaillance militaire et la loyauté vassalique, cantonnent sur les marges les figures féminines. Épouses des héros, ces femmes tiennent de fort petits rôles […] Certaines, excellentes “adjutoires”, nourricières, pourvoyeuses, des compagnes comme on en souhaiterait. D’autres […] chargées de cette mauvaiseté qui fait le péril du mariage. Tout cela, en arrière-fond, à peine esquissé, fugace (Duby, 1981: 232). Cependant, après avoir soigneusement examiné les chansons de geste, on découvre que l’univers épique n’est pas cet univers qu’on croyait exclusivement réservé à l’homme, et donc interdit aux femmes1. Il est des chansons de geste, certes, où le personnage féminin ne fait qu’une apparition fugace; rappelons à cet égard Aude dans la Chanson de Roland. Tandis que dans d’autres il va jusqu’à assumer, selon les mots de Pierre Jonin, un rôle “tout viril”. En d’autres mots, elle ne s’efface plus derrière le chevalier; au contraire, elle s’approprie son espace tout en exprimant sa propre personnalité: Ni effacées, ni viriles, ce sont des femmes qui laissent parler tour à tour leur cœur et leur sens. Tantôt suppliantes et tantôt impérieuses, faisant appel à la force comme à la ruse, elles ont la richesse de réactions que l’on peut attendre de la nature humaine et de la nature féminine (Jonin, 1972: 8). 1 Des analyses sur la présence des personnages dans l’ancienne geste française ont été faites. Voir par exemple Turkey (1981).
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 25 Souvent en tant que compagne du chevalier, certes, mais comme nous verrons par la suite, certaines d’entre elles jouent un rôle remarquable au cœur des épopées. Nous nous intéresserons pour notre part aux femmes appartenant dans un premier temps au monde païen: il s’agit de la princesse sarrasine. Elle revient assez souvent dans la chanson de geste pour qu’on puisse la considérer comme un personnage épique à part entière, dont l’importance a déjà été soulignée (Boncourt, 1982: 571). L’objectif premier de ce travail est de présenter une réflexion sur l’identité de la femme sarrasine dans la chanson de geste. Pour ma part, j’aimerais m’attacher à mettre en relation deux personnages féminins, chacun représentant deux espaces différents dans l’univers sarrasin. D’une part Floripas, la princesse sarrasine de Fierabras, fille de l’émir Balan qui n’a encore pas été donnée en mariage et, d’autre part Orable, épouse de Tibaut et reine d’Orange. Tel qu’il a été remarqué par Leslie Zarker Morgan, Orable a une présence assez importante dans sept chansons de geste, à savoir Aliscans, La Chevalerie Vivien, La Prise d’Orange, Les Enfances Renier, Le Moniage de Guillaume (I), La chanson de Guillaume et Les enfances Guillaume (2006: 322); pour cette étude nous nous en tiendrons à sa présence dans La Prise d’Orange2. 2. Présentation de la femme sarrasine “Par le non conuist an l’ome” (v. 560). Ce vers de Le conte du Graal ou Le roman de Perceval traduit l’importance du nom que l’on donne aux personnages féminins sarrasins, notamment quant à leur identité. En effet, c’est lui qui indique leur appartenance à cet univers différent, ainsi que le constate Paul Bancourt: […] rares sont les noms portés indifféremment par des Sarrasines et pas des chrétiennes, comme Flandrine ou Florette. Parmi les Sarrasines il n’y a point d’Aude, de Berte, de Blancheflor, de Clarême ni d’Hermenjart. Parmi les chrétiennes il n’y a pas de Bramimonde, d’Alfamie, de Floripas ou de Marmonde (Bancourt, 1982: 621). Il est un rapport très étroit entre espace et personnage : c’est le lieu d’origine qui donne l’identité au personnage (Carmona, 2001: 29). Ils révèlent en quelque sorte leur spécificité par rapport aux autres personnages féminins de la chanson de geste, à savoir les chrétiennes. Très souvent, les païens reçoivent des noms qui “bruissent de consonances étranges” et “suggèrent que l’être ainsi nommé n’est pas sans méchanceté” (Ménard, 1969: 46). Cependant, les femmes sarrasines de Fierabras et de La Prise d’Orange ne portent pas un prénom qui nous engagerait vers la mocherie: la première porte le nom de Floripas –qui n’est pas sans rappeler la fleur– et la deuxième celui d’Orable. Si l’on considère que le nom oriente le 2 Les citations des chansons de geste renvoient aux éditions suivantes: Anonyme (2003) et Anonyme (2010).
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine 26 regard que l’on porte sur quelqu’un, toutes deux se présentent donc d’emblée comme des femmes bienveillantes. Pour dénommer les héroïnes on utilise, en apposition, d’autres éléments qui contribuent à les caractériser. Dans Fierabras on relève une fois le prénom suivi du mot pucele –“Floripes la pucele” (v. 2157) – qui “est le terme le plus employé pour designer la jeune fille” (Grisay, 1969: 158). Ce terme ne renvoie nullement à ce que Bernard Guidot appelle “personnalité sociale” (1978: 199), celle-ci s’exprime à travers les relations familiales puisqu’elle est “la fille a l’amirés” (v. 2097). Contrairement à Floripas, Orable n’est pas une pucele puisque “Cele fu feme le roi Tiebaut de Perse” (v. 35). Elle nous est présentée par rapport au personnage masculin: elle a épousé un roi et, de ce fait, elle apparaît en tant que reine. C’est ainsi qu’elle est à plusieurs reprises citée avec les mots suivants “Orable la roïne” (v. 25 et v. 274). Précisons à cet égard qu’après avoir embrassé la foi chrétienne et avoir pris Guillaume comme époux, Orable changera de nom pour s’appeler Guibourc. Dans les deux textes, les personnages féminins existent par rapport à l’autre masculin: soit le père soit l’époux. Ainsi l’analyse du comportement féminin se fera-t-il dans deux cadres différents: le filial pour Floripas et le conjugal pour Orable. 2.1. Portrait Dans la présentation des héroïnes le portrait joue un rôle essentiel dans la mesure où il est assez éloquent. Dès qu’elles font leur apparition, il est un trait des deux sarrasines qui est remarquée: leur extraordinaire beauté. “Atant es Floripas, la fille a l’amirés; /Ainz plus bele paienne ne vit nus quil soit nés.” (vv. 2097-2098) affirme-t-on dans Fierabras. Et la beauté d’Orable est telle qu’“Il n’a si bele en la crestïenté/N’en paienimme qu’en i sache trover” (vv. 253-254); quelques vers plus tard on insiste “Il n’a si bele en tote paiennie” (v. 276). Si cette admiration pour la beauté du personnage féminin −exprimée à travers le superlatif– apparaît souvent dans la littérature romanesque, elle n’est pas rare dans le genre épique, comme en témoignent ces deux exemples. Ensuite viennent deux portraits assez élogieux des deux païennes. Il faut préciser que les portraits épiques ne sont pas singularisants, ils apparaissent plutôt comme une description figée des différents traits de l’aspect extérieur. Mais, en l’absence d’analyse psychologique dans la chanson de geste, l’image extérieure est révélatrice de la valeur morale du sujet, en l’occurrence beauté féminine équivaut à perfection morale. Toutefois, il faut attendre la conversion pour que cette assimilation s’accomplisse, comme en témoignent ces vers à propos d’Orable: “Tant mar i fu la seue grant beauté, / Quant Deu ne croit et la seue bonté!” (vv. 257-258). Seul le fait d’appartenir à l’univers païen suffit pour éclipser ce charme.
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 27 La description d’Orable ne compte que ces quelques vers: Bel a le cors, eschevi et mollé, Et vairs les eulz comme faucon müé (vv. 255-256) Bel a le cors, s’est grelle et s’eschevie, Blanche a la char comme est la flor d’espine, Vairs euz et clers qui tot adés li rïent. (vv. 277-279) Malgré la brièveté avec laquelle l’épouse de Tibaut nous est présentée, la description s’arrête sur quelques éléments significatifs auxquels l’homme médiéval attache de l’importance en ce qui concerne la beauté féminine. Il fait référence aux formes de son corps, à la vivacité de ses yeux et à la blancheur de la peau, qu’il compare à l’aubépine. Ce dernier trait relève de l’importance pour notre étude. D’ailleurs, on y fait de nouveau référence quelques vers plus loin “Ele est plus blanche que la noif qui resplent/Et plus vermeille que la rose flerant” (vv. 665-666). Comme le fait remarquer Lydie Louison, il existe dans cette descriptio puellae “un refus de l’ornamentation” pour ne conserver que “ce trait conventionnel que l’[on] accentue de surcroît par deux comparaisons hyperboliques” (Louison, 2008: 107). Pour ce qui est de la description de Floripas, elle semble s’éloigner des descriptions épiques traditionnelles au point d’être présentée par Alicia Colby comme le seul vrai portrait du genre épique: “In the twelfth century, the portrait is found almost exclusively in the romances. In the other genres, this term can, it seems to us, be applied only to the long description of Floripas in the epic Fierabras” (1965: 5). D’emblée, la longueur surprend. Si l’on compare la description d’Orable à celle de Floripas, on observe en effet que la différence du nombre de vers est considérable: Mout par out gent le cors, eschevi et mollé, La car out tendre et blanche conme flor enn esté, La fache vermeillette conme rose de pré, La bouche petite[te] et li dens sont seré, Et estoient plus blanches d’yvoire reparré; Les levres out greilletes, de roge i out plenté, Le nez out bien sëant, le front droit et plané, Les eulz vers en la teste plus d’um faucon mué; Basse avoit la hancheitte et deugié le costé. (vv. 2108-2116) Les mameles petites, qui sont sus le coste, Durres conme ponmetes, blanchez com flor de pre. Li cheuvel furent sor, menu restenchelle, A un filleit d’or fin richement gallonne. (vv. 2140-2143) De ce portait se dégage la conformité au canon de la beauté féminine médiévale, lui conférant ainsi un caractère fortement stéréotypé. Le modèle de portrait féminin a été décrit comme il suit par Roger Dragonetti: […] le corps est gent, c’est-à-dire race, long, délicat et cependant bien modèle;
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine 28 le visage clair et coloré à la fraîcheur de la rose et du lis; les yeux sont vairs et riants, les cheveux blonds comme l’or fin; le front est plus clair que glace, la bouche vermeille et bien faite découvre des dents parfaitement rangées, plus blanches que le lis et l’argent; le nez est droit, le menton beau, le cou à l’éclat de la neige ou du lis, la gorge est polie, les bras sont longs et cependant bien fournis, les mains sont tendres, et les doigts longs sont délicats […] (1992: 130). Si ces portraits se veulent représenter l’image de la sarrasine épique, ils nous paraissent plutôt déroutants. En effet, dans la plupart des chansons de geste les païennes sont représentées comme des femmes brunes à la chevelure exubérante, mais aussi comme des êtres monstrueux. Dans Aliscans par exemple: […] il est question de deux païennes: Guinehart, une vieille bossue anthropophage et Flohart, une créature diabolique, infernale; cette monstrueuse géante, drapée dans une peau de buffle, brandit une terrible faux, vomit une fumée nauséabonde, empeste plus qu’une charogne pourrie et dévore la visière de son adversaire comme s’il s’agissait d’un morceau de fromage (Lachet, 2008: 73). Les deux portraits qui nous occupent s’éloignent de l’image traditionnelle de la sarrasine épique. Aussi bien Orable que Floripas nous sont présentées comme ayant la peau claire. “Orable, la dame o le cler vis” (v. 682) répète-t-on dans le texte. Cet aspect revêt de l’importance dans la mesure où, pour la société médiévale, les couleurs sont toutes porteuses d’une forte charge symbolique. Le blanc représente, comme l’affirme Jacques Ribard, “la pureté, la perfection” (1984: 39). Ainsi les deux chansons participent-elles du jeu ombre/ lumière en situant leurs héroïnes dans la lumière par le biais du blanc qui en est “la manifestation même” (ibid.: 40). On constate qu’au bout de compte, les critères de beauté que l’on applique aux deux païennes –notamment la blancheur, cheveux d’or− sont ceux que la tradition lyrique attribue aux femmes chrétiennes. Leurs qualités physiques les situent donc en dehors de leur communauté d’origine. Avec ces portraits se dessine une image ambiguë de la femme sarrasine; en quelque sorte, “l’autre se fait même” (Besnardeau, 2007: 59). Outre le corps, il est un autre élément qui revient dans les deux descriptions: il s’agit des vêtements. Celui-ci intègre traditionnellement le portrait médiéval, tel que l’affirme Edmond Faral: “La description physique se fait selon un ordre établit: d’abord l’éloge à Dieu ou à la nature […] puis le corps et enfin les vêtements” (Faral, 1982: 80). Seule la référence à l’éloge à Dieu n’apparaît pas; pour le reste toutes deux sont conformes à l’art de la description médiévale. Quelques vers plus loin apparaît la référence aux habits d’Orable: Ele ot vestu un paile escarinant, Estroit lacié por le cors qu’ele ot gent
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 29 De riche soie cousue par les flans; (vv. 660-662) Ele est vestue d’un peliçon hermin Et par desoz d’un bliaut de samit, Estroit a laz par le cors qui bien sist. (vv. 683-685) Quant à Floripas, la description des vêtements s’insère au milieu du portrait: Vestue fu d’um paille gallicïen safré; La fee qui lle fist l’out menu estellé D’estoilles de fin or qui getent grant clarté. Cheint out un siglaton menuement ouvré; La bougle fu mout riche, de fin or esmeré. Hom ne fame qui ll’ait n’avra le poil meslé, Ne ja de venim n’iert ne d’erbe empoissonné; Et s’il avoit .III. jors ne quatre geünné, S’esgardast la cheinture et la bougle doré, Si avroit il le cors et le cuer saolé: Deu fruit de paradis i avoit tregeté. Cauchez out de Connibres, d’um paille a or ouvré. Li soiller sont mout riche, menu escherqueré: D’argent et de fin or a lÿons peinturé. D’un riche siglaton out mantel afublé; Une fee l’ouvra par grant nobilité, En l’isle de Colchon, dont on a tant parlé, La ou Jasson ala, qu’il li fu endité, Pour avoir la toisson, che dient li letré; Por cen fu puis destruite Troiez la [grant] chité. La peinne estoit de seible qui mout flarroit soué; Ne vaut muguellïas a lui un ail pelé. (vv. 2117-2138) Tandis que le poète de Fierabras dépeint avec précision la tenue de Floripas, celle d’Orable nous est décrite de manière succincte, tout comme ses traits physiques. Il existe toutefois des correspondances entre les deux. Elles sont richement vêtues avec des robes en soie. Et ce luxe vestimentaire s’exprime, comme l’affirme Jacques Le Goff, à travers “la qualité et la quantité de l’étoffe” (2008: 330). La référence aux tenues des sarrasines traduit la véritable nature de la femme car, rappelons-le, l’excès vestimentaire renvoie à la chair. En effet, tel qu’il a été remarqué par Francisca Aramburu, il existe un rapport entre le code vestimentaire et l’image que le chevalier possède de la femme. D’une chanson à l’autre, l’apparence vestimentaire de la femme chrétienne tend à disparaître face à l’adjectif “chaste”, tandis que pour la femme sarrasine il s’amplifie; c’est ainsi que cet élément possède dans le contexte épique une lecture morale: la chasteté de la chrétienne est valorisée face à la démesure qui révèle son caractère luxurieux. Un autre élément qui renforce cet aspect de la femme sarrasine et que l’on retrouve également dans la description de Floripas est la chevelure (cf. vv. 2142-2143). Véritable symbole de beauté féminine, elle contribue à l’assimilation de la femme à la séduction. L’image de ces deux femmes sarrasines est le reflet d’une pensée dominante au Mo-
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine 30 yen Âge qui considère la femme comme pécheresse. Cette idée a longtemps été transmise par le discours cléricaux où l’on cite, à titre d’exemple, le récit de la Faute. C’est ainsi que la femme est montrée comme un être séduisant et de ce fait dangereux. Responsable d’autant de malheurs pour l’homme, on est obligé de l’avertir pour qu’il ne se laisse pas duper par les appâts féminins. Cette vision de la femme ne se réduit pas uniquement au portrait, son influence se perçoit également dans son comportement. Ce goût pour la sensualité apparaît surtout chez Floripas, ceci peut-être est-il dû à son statut de jeune fille. En effet, la princesse sarrasine s’apprête à faire des propositions indécentes aux chevaliers chrétiens emprisonnés, même sans les avoir encore vus: ‘− Par mon cief, dist la bele, mout savez bien parler; Je ne sais qui vos estez, que ne vos puis mirer; Mais ge cuit que a dame savriez bien joer, En chambre soz cortine par amor deporter.’ Dist l’Escot Willermer : ‘Bien savez devinnner; Dusqu’en Jerusalem ne trouveriez som per.’ (vv. 2229-2234) Floripas met à l’épreuve les chrétiens, qui bien évidemment ne doivent pas succomber au péché de luxure, et encore moins avec une sarrasine. Le chevalier répond à cette proposition sur un ton goguenard. C’est Floripas qui a le dernier mot: “Il iert a l’esprouver” (v. 2235). Si l’on croit les paroles d’un messager, Orable a succombé au péché d’adultère en prenant Guillaume comme amant: ‘− Sire, dist il, ne sui pas mençongier. Ge les i vi a estroit conseillier Et un et un acoler et besier. Plus les aime ele, et Guillelme au couchier, Que vostre pere ne le roi Haucebier.’ (vv. 1476-1480) Les deux païennes incarnent donc la femme séductrice, leur beauté et leur richesse les rendent désirables. Ainsi deviennent-elles, dans l’univers épique, une tentation pour le guerrier. Elles apparaissent comme “l’un des leurres que la païennie présente au monde occidental” (Queruel, 2000: 205). L’aspect sous lequel on considère la femme dans ces deux portraits est chargé d’un sens négatif: toutes deux sont des êtres redoutables. En effet, la séduction féminine nuit au système de valeurs qui dirige la mentalité médiévale. Le rôle de l’homme est de la conquérir afin de la transformer, et qu’elle puisse ainsi devenir une femme conforme au model prôné par la société médiévale. En plus de cette image de femme séductrice, on accuse souvent les femmes sarrasines d’autres péchés tels que la sorcellerie et la magie. À titre d’exemple, voyons ces vers extraits de la Chanson de Guillaume qui témoignent de la vision négative de la sarrasine:
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 31 Dame Guibourc fu né en paisnisme, Si set maint art et mainte pute guische. Elle conuist herbes; ben set temprer mescines: Tost vus ferreit enherber u oscire. Willame ert dunc reis et Guiburc reine, Si remaindreie doleruse et chaitive. (vv. 2591-2596) De prime abord les deux héroïnes se présentent comme des êtres portés vers le Mal: ce sont des femmes étrangères et sarrasines. Et l’autre incarne le danger. Cette vision est doublée par l’image négative de la femme séductrice. Toutefois, aussi bien Fierabras que La Prise d’Orange nous offrent une lueur d’espoir. Chez les deux païennes la beauté est ambivalente: d’un côté elle favorise leur aspect séducteur, de l’autre elle est l’indice de leur bonté. En effet, pour la mentalité médiévale, comme le montre Philippe Ménard, l’aspect extérieur traduit la nature intérieure: “[...] un temps où l’on croyait que l’apparence extérieure était le reflet du caractère profond d’un être, que le physique était la sénéfiance du moral” (1969: 388). Et cette beauté les rapproche donc des héroïnes chrétiennes −par exemple d’Aélis dans Aliscans à propos de qui nous dit-on: “Sa bele fille l’en a amont levee,/ C’est Aaliz, la cortoise henoree” (v. 3221-3222)− mais aussi les éloigne de l’image habituelle des sarrasines, où animalité et monstruosité s’associent pour dessiner le tableau de la femme qui incarne le Mal dans la chanson de geste. 3. Une femme dans l’univers épique Dans l’épopée, la femme ne peut exister que s’il y a un homme à côté; le personnage féminin n’a pour ainsi dire aucune autonomie. À titre d’exemple, Micheline de Combarieu cite la veuve qui “cesse d’être héroïne littéraire” (1979a: 402) si elle ne se remarie pas. La princesse sarrasine n’apparaît donc pas comme une figure féminine indépendante mais comme faisant partie d’une collectivité, d’un lignage. Car, pour la mentalité médiévale, “l’individu […] appartenait d’abord à la famille” (Le Goff, 2008: 259). Composante essentielle de la civilisation médiévale, le lignage est “une communauté de sang composée des parents et des amis charnels, probablement des parents par alliance” (ibid.). Lorsque l’on évoque ces relations familiales, la femme y est liée à l’homme. C’est ainsi que les deux héroïnes sont présentées dans leur rapport avec eux: Floripas est la fille de l’émir Balan et Orable l’épouse de Guillaume. Le rapport avec l’autre masculin ne s’arrête pas ici. C’est ainsi que l’on voit Floripas en permanence accompagnée de chevaliers et, dans cette relation, la jeune sarrasine assume un rôle capital. C’est à elle de libérer les guerriers emprisonnés ou encore de veiller sur leur bien-être. Certes, la femme n’a pas sa place sur le champ de bataille, celle-ci étant exclusive-
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Identité(s) féminine(s) dans la chanson de geste: la princesse sarrasine 38 De même que dans Fierabras, les chrétiens s’approprient l’espace sarrasin à tel point qu’ils célèbrent les noces dans une ancienne mosquée. En intégrant la communauté chrétienne, la femme contribue de façon décisive au triomphe de celle-ci face aux infidèles. C’est elle l’élément-clé du triomphe des chrétiens sur les sarrasins, ou en d’autres mots du Bien sur le Mal. La conversion féminine n’est pas sans conséquences pour le camp ennemi. Avec la décision d’épouser Guillaume, Guibourc blesse l’honneur de sa famille. Floripas apparaît aux yeux des siens comme une traîtresse, car c’est elle qui sème le désordre dans l’espace sarrasin entraînant la chute de son père, l’émir Balan. 5. Conclusions La femme sarrasine apparaît comme un personnage épique à part entière. Les deux chansons de geste qui ont fait l’objet de cette étude nous offrent une image de la femme épique en mutation. Au tout début, aucune des deux n’est conforme à l’idéal féminin prôné par la mentalité médiévale, car elles incarnent par-dessus tout la femme séductrice. En effet, leurs portraits nous offrent une image de femmes dont la beauté et le luxe ne laissent pas indifférents les guerriers chrétiens. Les deux héroïnes apparaissent comme l’autre à double titre. D’abord en tant que sarrasines. Certes, au cœur de la chanson de geste le sarrasin représente exactement l’inverse du chrétien. Du point de vue féminin, cette différence se manifeste principalement à travers l’attitude rebelle de ne pas se soumettre à l’ordre (pré)établi. Orable aurait dû rester fidèle à son époux, puis Floripas aurait dû accepter d’épouser l’homme qu’on avait choisi pour elle. Car toutes deux sont d’emblée présentées dans leur rapport à l’autre masculin, soit comme fille, soit comme épouse. Il est un élément qu’on retrouve chez les deux et qui les éloigne des vraies sarrasines: Floripas et Orable possèdent une beauté idéalisée qui s’avère revêtir une valeur fonctionnelle. En effet, elle annonce le futur rôle des deux païennes: ce seront des épouses dans l’univers du Bien. La princesse sarrasine apparaît en effet comme une étrangère en voie d’intégration, définie par Wilfrid Besnardeau comme “un individu présenté en mutation, puisqu’il abandonne sa société d’origine pour gagner ou, du moins, favoriser celle de référence” (2007: 257). Le sentiment amoureux servira de guide à cette transformation de l’identité chez les sarrasines; la passion va les entraîner vers le champ ennemi qui leur imposera cette nouvelle identité. Avec la conversion la métamorphose se clôt. Ainsi s’achève le changement d’identité: l’autre devient même. Grâce à cette transformation, c’est la femme qui va symboliser le triomphe du christianisme. Dorénavant, nul mieux que la femme sarrasine convertie n’est capable de défendre la foi chrétienne, nul mieux qu’elle n’incarne les qualités de l’épouse
Anales de Filología Francesa, n.º 25, 2017 Emma Bahíllo Sphonix-Rust 39 chrétienne. Ces quelques vers de La Chanson de Guillaume, où l’on loue Guibourc, servent à illustrer ces vertus: Il n’i out tele femme en la crestiente, Pur sun seignur servir e honorer, Ne pur eshalcer sainte crestiente, Ne pur lei maintenir e garder (vv. 1487-1490) Références bibliographiques Anonyme. Aliscans. 2007. Texte établi par Claude Régnier. Présentation et notes de Jean Subrenat. Traduction revue par Andrée et Jean Subrenat, Paris, Honoré Champion (Champion classiques. Moyen Âge, 21). Anonyme. 2003. Fierabras. Chanson de geste du XIIe siècle. Éditée par Marc Le Person. Paris, Honoré Champion (Classiques français du Moyen Age, 142). Anonyme. 2008. La Chanson de Guillaume. Texte établi, traduit et annoté par François Suard, Paris, Librairie générale française (Le livre de poche, 4576. Lettres gothiques). Anonyme. 1989. La Chanson de Roland (éd. G. Moignet). Paris, Bordas. Anonyme. 2010. La Prise d’Orange. Chanson de geste (fin XIIe-début XIIIe siècle). Édition bilingue. Texte établi, traduction, présentation et notes par Claude Lachet. Paris, Honoré Champion (Champion classiques. Moyen Age, 31). Aramburu riera, Francisca. 2001. “Le nu et le vêtu d’une princesse sarrasine dans Fierabras” in Le nu et le vêtu. Senefiance, 47, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 7-16. Badel, Pierre-Yves. 1969. Introduction à la vie littéraire du Moyen Âge. Paris, Bordas. Bancourt, Paul. 1982. Les musulmans dans les chansons de geste du Cycle du Roi. Aix-enProvence, Publications de l’Université de Provence. Bennett, Philip E. 2002. “Heroism and Sanctity in the Cycle de Guillaume” in Jones, Martin H & McFarland, Timothy (éds.). Wolfram’s Willehalm: Fifteen Essays. Rochester, NY: Boydell, 1-19. Besnardeau, Wilfrid. 2007. Représentations littéraires de l’étranger au XIIe siècle. Des chansons de geste aux premières mises en roman, Paris, Honoré Champion Éditeur. Besnardeau, Wilfrid. 2011. “La tentation de l’autre dans Floovant ” in Bazin-Tacchella, Sylvie, De Carne Damien et Ott, Muriel (éds.). Le Souffle épique. L’Esprit de la chanson de geste. Dijon, Editions Universitaires de Dijon. Coll. Écritures, 187-196. Carmona fernández, Fernando. 2001. La mentalidad literaria medieval. Siglos XII y XIII. Murcia, Servicio de publicaciones de la Universidad de Murcia. Colby, Alice M. 1965. The Portrait in the Twelfth-Century French Literature. Genève, Droz. Combarieu du gres, Micheline de. 1979a. L’idéal humain et l’expérience morale chez les héros des chansons de geste –des origines à 1250–. Aix-en-Provence, Université de Provence. Combarieu du gres Micheline de. 1979b. “Un personnage épique: la jeune musulmane” in Mélanges de langue et littérature françaises du Moyen-Âge offerts à Pierre Jonin. Senefiance nº7, Aix-en-Provence, CUERMA, 181-196. Combarieu du grès, Micheline de. 1993. “Aliscans ou la victoire des ‘nouveaux chrétiens’ in Dufournet, Jean (dir.). Mourir aux Aliscans. Paris, Champion, 55-77. Dragonetti, Roger. 1960. La Technique des trouvères dans la chanson courtoise. Contribution à l’étude de la rhétorique médiévale. Rijksuniversiteit te Gent. Werken uitgegeven door de Faculteit van de Letteren en Wijsbegeerte, Brugge. Duby, Georges. 1981. Le chevalier, la femme et le prêtre. Paris, Hachette. Faral, Edmond. 1982. Les Arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècle. Recherches et documents sur la technique littéraire du Moyen Âge. Genève, Slatkine.
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