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Le traducteur dans son labyrinthe: la traduction de l'Amadis de Gaule par Nicolas Herberay des Essarts (1540)

García Barrera, Sebastián

Abstract

341 p.

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VERTERE MONOGRÁFICOS DE LA REVISTA HERMENEUS Núm. 17 - 2015 V LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE: La traduction de l’ Amadis de Gaule par Nicolas Herberay des Essarts (1540) Sebastián GARCÍA BARRERA w LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE La traduction de l’ Amadis de Gaule par Nicolas Herberay des Essarts (1540) SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA VERTERE MONOGRÁFICOS DE LA REVISTA HERM ¯ ENEUS NÚMERO 17 - 2015 © H E R M ¯ E N E U S. Revista de investigación de traducción e interpretación VERTERE. Monográficos de la Revista Herm¯ eneus DISBABELIA. Colección Herm¯ eneus de traducciones ignotas Facultad de Traducción e Interpretación Campus Universitario Duques de Soria, s/n 42004 Soria (España/Spain) Tel: + 34-975-129-174 Fax: + 34-975-129-101 Correo-e: [email protected] hermeneus[email protected] Direcciones de internet: http://www.uva.es/hermeneus/ http://recyt.fecyt.es/index.php/HS Página web: Olivier Álvarez Seco SUSCRIPCIÓN, PEDIDOS y DISTRIBUCIÓN: Pórtico Librerías, S.A. 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Nombre de traductologues s’y sont attelés pour le plus grand bien de la discipline. Il en est ressorti une mise en valeur, une mise au jour dans de nombreux cas, du rôle de cet agent resté trop longtemps dans l’anonymat et traité trop souvent d’une façon anecdotique. Il est temps, pour jauger l’impact de la traduction sur nos sociétés, de jeter sur l’acteur même du processus un regard plus large, moins manichéiste, en un mot pluridiscisciplinaire. Si Nicolas Herberey des Essarts n’a pas manqué de s’égarer dans sa tâche labyrinthique de la version française de l’Amadís de Gaula en 1540 (c’est de ces « égarements » dont il est question dans le présent ouvrage), adoptant un regard comme celui évoqué plus haut, Sebastián García, lui, s’est tracé une voie sans détour pour venir à bout d’une étude ambitieuse et complexe. Jeune chercheur colombien à l’avenir prometteur, il publie ici sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Rouen en 2011. Le clin d’œil à Gabriel García Márquez dans le titre n’est que le premier pas d’un dialogue qu’il établit avec son lecteur, d’une certaine connivence avec ceux qui voudront bien l’accompagner dans le labyrinthe de la traduction de textes anciens. Le lecteur a entre les mains une analyse fine de la version française du roman de chevalerie espagnol, l’Amadis de Gaule, d’origine contestée mais finalement compilé en 1508. Au fil des pages, il chevauchera dans le Moyen-âge espagnol mais aussi français dont la lecture se caractérise par la pluridisciplinarité. En bon historien, Sebastián García s’adonne à la recontextualisation du texte source et du texte cible par le truchement de l’analyse des préfaces. Cette recontextualisation se veut à la fois politique (la rivalité entre l’Espagne des Rois catholiques et la France de François Ier), littéraire (la place des romans de chevalerie), traductologique (la notion même de traduction au XVIe siècle) et sociolinguistique (l’émergence de la langue française). Dépassant très largement le sempiternel débat sur l’exotisation (foreignizing) et la naturalisation (domesticating), cette étude reconnaît et démontre un vaste continuum entre ces deux pôles qu’elle jalonne de notions telles que la translation, l’imitation, l’adaptation et l’appropriation. Ces notions représentent les « altérations non obligaSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 15 toires» (Toury) ou les «interventions délibérées» (Bastin). Elles témoignent surtout d’un échange, pas toujours équilibré, entre normes en vigueur et projet personnel de traduction. Sebastián García déploie d’ailleurs ici d’énormes moyens pour reconstruire tant l’horizon de la traduction que le projet du traducteur. L’auteur se livre à une réflexion très lucide sur l’essence même de la traduction, la «idélité». À partir de la désinvolture proverbiale du traducteur, Herberay des Essarts, il revisite les stratégies et les techniques de traduction, cherchant à préciser, si faire se peut, avec une grande humilité toute à son honneur, la notion de traduction. Le lecteur découvrira, non sans plaisir que, pour García, la véritable nature de la traduction réside dans son historicité. Si l’ouvrage se lit comme une histoire, il n’en reste pas moins un texte universitaire dont l’impressionnant appareil de notes dénote une recherche bibliographique considérable. L’auteur fait preuve de la plus grande rigueur tant pour le choix de son cadre théorique que celui de sa méthodologie. Loin de spéculer sur la nature et les causes du comportement traductif d’Herberay des Essarts, il fait porter son analyse comparative sur des zones textuelles qu’il traduit en tableaux; il révèle ainsi deux projets scripturaux distincts: pour le profit (l’original) et pour le plaisir (la traduction). Sebastián García, à partir de la mise en regard des textes, nous offre sa vision de la traductologie, le mot d’ordre de sa démarche comme il dit, soit la réflexivité, qu’il emprunte à Antoine Berman lorsque celui-ci définit la traductologie comme «la reprise réflexive de l’expérience qu’est la traduction». Par la profondeur de la réflexion, la minutie des analyses et la pertinence des conclusions, cet ouvrage constitue un apport de poids à l’édifice traductologique. Sebastián García conforte l’intérêt des traductologues pour le traducteur en tant qu’objet d’étude et celui des historiens de la traduction pour le caractère non normatif de la traduction et sa nature «historique». Il offre en outre aux historiens de la traduction de textes anciens un outil méthodologique de grande valeur herméneutique. Finalement, il jette un jour nouveau sur l’étude de ce texte littéraire devenu canonique pour les études hispaniques, en particulier littéraires. L’on sait le labyrinthe que doivent parcourir les jeunes auteurs avant de voir leur travail publié. Que la direction de Vertere soit ici remerciée de mettre à la disposition des spécialistes de la traduction mais aussi des études hispaniques et de la littérature comparée, ainsi que du public en général, un ouvrage d’un aussi grand intérêt. GEORGES L. BASTIN Université de Montréal LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 16 INTRODUCTION Dire qu’en 1540 paraît en France le premier livre de l’Amadis de Gaule traduit par Nicolas de Herberay, seigneur des Essarts, est certes une affirmation bien prosaïque. Elle l’est beaucoup moins, cependant, si l’on n’omet pas de se poser la question qu’elle implique: qu’est-ce que traduire, en France, en 1540, l’Amadis de Gaule? Si l’on convient que c’est précisément autour de cette date que l’on commence à désigner en français, sous le nom de «traduction», un rapport à l’écriture, aux textes et aux auteurs, en passe de devenir un objet théorique spécifique, cette question devient résolument fondamentale, en ce sens qu’elle porte sur l’essence de l’acte de traduire et par là, sur les fondements théoriques de la traduction. Exception fait de l’ouvrage de Luce Guillerm, Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540 (1988)1, la critique amadisienne s’est concentrée jusqu’à assez récemment, en France, sur la réception de la série des Amadis, notamment à partir du texte fondateur d’Eugène Baret, De l’Amadis de Gaule et de son influence sur les mœurs et la littérature au XVIeet au XVIIesiècle, paru en 1853 et réédité en 19702. Les contributions d’Eugène Baret dans ce domaine ont été considérablement enrichies par Michel Simonin dans «La disgrâce d’Amadis» (1984)3. Ensuite ce regain d’intérêt pour la question amadisienne s’est confirmé avec la parution de l’ouvrage collectif Les Amadis en France au XVIesiècle (2000)4, puis avec le projet d’édition de la série, dont les livres I, III, IV et V ont désormais été publiés5, sans compter le nombre considérable d’articles parus depuis à ce sujet. À défaut d’une analyse comparative minutieuse et limitée par la perspective de la littérature nationale, la critique avait hérité d’un certain nombre de lieux communs plus ou moins fondés, voire de mythes, comme celui de l’origine française des Amadis, qui a perduré depuis le XVIesiècle jusqu’au milieu du XIXesiècle. L’idée de la supériorité de la version française, alimentée par l’appareil liminaire des preSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 17 1 Luce Guillerm, Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540, Paris, Aux Amateurs de livres, 1988. 2Eugène Baret, De l’Amadis de Gaule et de son influence sur les mœurs et la littérature au XVIeet au XVIIesiècle, Genève, Slatkine, 1970. 3Michel Simonin, «La disgrâce d’Amadis», dans Studi francesi, vol. 28, n° 82, 1984, p. 1-35. 4Les Amadis en France au XVIesiècle, Frank Lestringant (dir.), Paris, Éditions Rue d’Ulm / Presses de l’École Normale Supérieure, 2000. 5Amadis de Gaule. Livre IV, Luce Guillerm (éd.), Paris, Champion, 2005; Amadis de Gaule. Livre I, Michel Bideaux (éd.), Paris, Honoré Champion, 2006; Le Cinqiesme livre d’Amadis de Gaule, Véronique Duché-Gavet, Jean-Claude Arnould (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2009; Le Livre III d’Amadis de Gaule traduit par Nicolas Herberay des Essarts, Michel Bideaux (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2011. mières traductions de la série, restera bien plus longtemps incontestée. Quant à la désinvolture proverbiale d’Herberay des Essarts, tout à fait réelle, il aura fallu attendre l’analyse de Luce Guillerm pour en connaître la véritable portée. La présente étude se voudrait une contribution aux résultats de cette analyse, qui constitue naturellement notre repère. Nous avons cherché à savoir si ces résultats se trouveraient confirmés, complétés, contredits ou nuancés à travers l’application d’une méthodologie comparative différente, à partir d’un cadre théorique issu de la traductologie et tenant compte des nouvelles pistes ouvertes depuis 1988 par la littérature critique concernant les Amadis espagnols et français. L’histoire de la traduction suscite un intérêt grandissant en France, comme en témoigne la multiplication des colloques et des publications consacrés à ce sujet au cours des dernières années6. Cependant, la recherche dans ce domaine continue d’être largement rattachée à la littérature comparée ou à l’histoire littéraire et, souvent menée par des médiévistes, des seiziémistes et autres spécialistes du XVIIe, XVIIIe ou XIXesiècle, elle se trouve confrontée, nous semble-t-il, aux limites inhérentes à la périodisation. Il existe certes des études remarquables, qui ont ouvert des voies encore à explorer, comme celle de Luce Guillerm sur le traduire au XVIesiècle ou celle de Roger Zuber sur les Belles infidèles du XVIIesiècle7, mais la perspective adoptée y est souvent trop exclusivement «littéraire» et la réflexion sur le caractère spécifique du traduire occupe une place secondaire. Il semblerait que les «traductologues» aient bien plus souvent tiré profit des contributions des «littéraires» que ces derniers ne l’ont fait des recherches des premiers. Pour preuve: le brillant essai d’Antoine Berman, Jacques Amyot, traducteur français (2012)8, qui puise dans une multiplicité d’études en histoire littéraire, dont celles de Luce Guillerm et de Roger Zuber. L’auteur y aborde une question foncièrement traductologique, celle de l’origine «du destin problématique de la traduction en France». Grâce à une perspective diachronique qui se prolonge jusqu’au siècle des Belles infidèles et bien au-delà, Antoine Berman démontre comment, entre le XIVe siècle de Nicole Oresme et le XVIesiècle de Jacques Amyot, «le sens de la traduction et les modes de traduire, la place de cet acte dans notre culture, sont fixés dans LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 18 6Rien que sur la traduction en France à la Renaissance, nous pouvons mentionner par exemple: Traduction et adaptation en France. Actes du Colloque organisé par l’Université de Nancy II, 23-25 mars 1995, Charles Brucker (dir.), Paris, Honoré Champion, 1997; Traduire et adapter à la Renaissance, Dominique de Courcelles (dir.), Paris, École des chartes, 1998; La Traduction à la Renaissance et à l’âge classique, Marie Vialon (dir.), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2001. 7Roger Zuber, Les «Belles infidèles» et la formation du goût classique: Perrot d’Ablancourt et Guez de Balzac, Paris, Armand Colin, 1968. 8Antoine Berman, Jacques Amyot, traducteur français. Essai sur les origines de la traduction en France, texte établi par Isabelle Berman et Valentina Sommella, Paris, Belin, 2012. Cet ouvrage posthume, dont nous aurions pu tirer un grand profit, est paru malheureusement après la rédaction de notre étude. leurs traits essentiels»9. Il aboutit ainsi à une vision d’ensemble marquée, comme à son habitude, par une réflexivité sur le caractère spécifique et problématique du traduire qui jusqu’ici a souvent fait défaut en France. Dans ce sens, le projet HTLF (Histoire des traductions en langue française)10, vaste entreprise qui va du Moyen Âge jusqu’à la fin du XXesiècle, axée sur les traducteurs et les traductions plutôt que sur «la traduction» et qui entend délibérément dépasser le domaine «littéraire» et l’espace «franco-français», suggère que la France est enfin sur la voie dans laquelle des pays comme le Canada ou l’Espagne se sont engagés. La présente étude, qui condense les résultats de notre recherche doctorale, s’inscrit (nous l’espérons) dans cet élan. Nous avons souhaité explorer une traduction «non canonique», l’œuvre d’un traducteur qui avait été l’un des modèles de la prose d’art française au XVIesiècle, aux côtés de Jacques Amyot, mais dont la renommée s’est bien plus vite estompée11. Souvent considérée par la critique comme une «adaptation», la traduction d’Herberay des Essarts n’est pas moins l’une des premières versions françaises à s’afficher comme une «traduction», ayant de ce fait recours à un terme à peine employé jusqu’à alors12. En outre, c’est précisément autour de 1540 que naît chez les traducteurs, pour les siècles à venir, le sentiment de leur inévitable infériorité par rapport à la figure émergeante de l’auteur. Et pourtant Herberay des Essarts sera comparé par ses contemporains à Homère et à Cicéron. Joachim Du Bellay, pourfendeur de la traduction, proclamait l’incapacité de la traduction à «illustrer» la langue française, du fait de la contrainte de la fidélité. Herberay des Essarts, qui déjoue habilement cette contrainte, ne sera pas moins élevé au rang de modèle de bien parler. Une des premières «traductions» ainsi désignées en français apparaît donc d’emblée comme étant placée sous le signe de la transgression. Or c’est justement cette nature à la fois transgressive et ethnocentrique13 qui fait l’intérêt de l’Amadis de Gaule français pour l’histoire de la traduction: ce texte semble témoigner d’une conception du traduire SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 19 19Antoine Berman, op. cit., p. 5. 10 Projet dirigé par Jean-Yves Masson et Yves Chévrel. Le premier volume (XIXesiècle), paru chez Verdier en 2012 sous la direction d’Yves Chévrel, Lieven D’Hulst, et Christine Lombez, sera suivi des volumes Renaissance (dirigé par Véronique Duché), XVIIe-XVIIIesiècles (dirigé par Annie Cointre et Yen-Maï Tran-Gervat) et XXesiècle (dirigé par Bernard Banoun et Jean-Yves Masson). 11 Voir à ce sujet Mireille Huchon, «La prose d’art sous François Ier: illustrations et conventions», dans Revue d’Histoire littéraire de la France, vol. 104, n° 2, 2004, p. 283-303. 12 «Traduction» au sens d’«action de traduire» ou de «texte traduit», figurait déjà dans le titre de la La Saincte Bible de Lefèvre d’Etaples (1530), mais son emploi ne commencera à se généraliser qu’à partir de 1540, date à laquelle sont publiés, outre le premier livre de la série des Amadis, La Manière de bien traduire d’une langue en aultre d’Étienne Dolet. Voir Paul Chavy, «Depuis quand traduit-on en français?», dans Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, vol. 44, n° 2, 1982, p. 361-362. 13 Notion que nous empruntons à Antoine Berman: «Ethnocentrique signifiera ici: qui ramène tout à sa propre culture, à ses normes et valeurs, et considère ce qui est situé en dehors de celle-ci – l’Étranger – comme négatif ou tout juste bon à être annexé, adapté, pour accroître la richesse de cette culture». La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Paris, Éditions du Seuil, 1999, p. 29. qui se heurte à celle qui est la nôtre aujourd’hui, et cette conception paraît profondément influencée par le contexte récepteur (la rivalité franco-espagnole, l’ambition d’enrichir la langue française…), ce qui fait de notre objet un lieu privilégié pour observer la mise en œuvre d’une certaine idée de la traduction dans des circonstances historiques particulières. L’analyse des traductions du passé étant relativement peu théorisée, nous mènerons, dans une première partie, une réflexion théorique et épistémologique sur l’historiographie de la traduction. Nous tenterons de concilier la posture critique d’Antoine Berman et l’approche descriptive de Gideon Toury, en passant par les appréciations de Jean Delisle sur l’évaluation des traductions par l’historien, afin d’esquisser une méthodologie adaptée à notre recherche. Ensuite, l’analyse du paratexte du premier livre des Amadis nous permettra de déterminer, entre autres, la position traductive d’Herberay des Essarts. Pour cela, nous décomposerons la notion de «fidélité» en ses multiples objets: fidélité à la langue, à l’original et à l’auteur. Il s’agira alors de retracer le sens que ces notions ont pu recouvrir autour de 1540. Nous exposerons alors, sous la forme d’une synthèse, les résultats de la confrontation textuelle linéaire menée dans notre thèse de doctorat. Pour cette analyse comparative, nous avons limité notre corpus au premier livre de la série des Amadis14, qui à notre sens présente l’avantage d’être le lieu où le comportement traductif d’Herberay des Essarts se forge et où sa conception du traduire s’exprime le plus naturellement. Nous pourrons ainsi capter son empreinte textuelle à un moment où il est seul face au texte, avant que la réception de sa traduction, très positive, ne vienne le conforter dans ses choix et orienter ses futures traductions. Les éditions que nous citerons sont celles de Manuel Cacho Blecua pour l’original espagnol et de celle de Michel Bideaux pour la version française15. Cependant, afin d’éviter que d’éventuels choix éditoriaux ne faussent nos observations, nous avons également consulté les éditions espagnoles de 1519 (Rome, Antonio de Salamanca), 1531 (Séville, Juan Cromberger), 1533 (Venise, Francisco Delicado)16 et 1539 (Séville, Juan Cromberger)17. Pour les éditions anciennes françaises, nous avons eu recours notamment à celle de 1540 (Paris, Janot) et celle de 1548 (Paris, Groulleau)18. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 20 14 Si en Espagne les quatre premiers livres de la série des Amadis ont été considérés comme un ensemble difficilement dissociable, en France, chaque volume a été publié séparément, cela sans doute pour suivre le rythme des traductions (qui en ce qui concerne Herberay des Essarts était pratiquement d’un livre par an), mais aussi, probablement, par précaution des éditeurs, désireux de mesurer l’accueil du public à chaque parution. 15 Garci Rodríguez de Montalvo, Amadis de Gaula I, édición de Manuel Cacho Blecua, Madrid, Cátedra, 2001 [établie à partir de l’édition de Saragosse (1508), avec variantes de Rome (1519), Séville (1526), et Venise (1533)]; Garci Rodríguez de Montalvo, Amadis de Gaule, livre I, traduction d’Herberay des Essarts, Paris, Honoré Champion, 2006. 16 Disponibles en ligne dans la Biblioteca Digital Hispánica, URL: http://www.bne.es 17 Consulté dans l’édition fac-similaire de l’Institut Caro y Cuervo, Santafé de Bogotá, 1992. 18 Consultés en ligne sur la bibliothèque numérique Gallica. URL: http://gallica.bnf.fr Enfin, dans la dernière partie de notre étude, nous essaierons de cerner la notion de «traduction» à l’œuvre dans la version française et son rapport à d’autres formes de transfert comme l’adaptation, la translation ou l’imitation. Il s’agira de déterminer de quel côté se situe l’Amadis d’Herberay dans ce grand bouleversement que constitue, autour de 1540, l’émergence d’une conscience de la «traduction» en tant que forme spécifique de transfert. Cette dernière étape passera notamment par une mise en perspective de la version française, dernier maillon dans la chaîne de réécritures d’une matière médiévale. Nous rapprocherons alors l’intervention d’Herberay de celle que Montalvo avait effectuée à son tour sur le récit primitif des Amadis. C’est alors que nous serons en mesure de déterminer la part de «traduction», de «translation» et d’«imitation», mais aussi de rupture ou de continuité dans la version d’Herberay des Essarts. C’est aussi à ce moment-là que nous pourrons véritablement saisir dans toute sa complexité ce simple énoncé: Herberay des Essarts a traduit en 1540 le premier livre de l’Amadis de Gaule. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 21 PREMIÈRE PARTIE: FONDEMENTS THÉORIQUES I. LA TRADUCTION AU MIROIR DE L’HISTORIOGRAPHIE 1. L’importance de l’histoire de la traduction pour la traductologie Concernant l’importance de l’histoire de la traduction pour la jeune traductologie, Antoine Berman affirmait: «la constitution d’une histoire de la traduction est la première tâche d’une théorie moderne de la traduction. À toute modernité appartient, non un regard passéiste, mais un mouvement de rétrospection qui est une saisie de soi»19. En effet, l’histoire de la traduction est certes utile au développement de la traductologie en tant que discipline à part entière, mais elle est surtout nécessaire, entre autres, parce que son objet, le traduire, semble inévitablement se dérober aux théorisations ahistoriques. Admettons que toute théorie de la traduction doit se construire sur une certaine notion de «traduction». De même, aucune définition de la traduction ne saurait se passer d’une notion d’équivalence, visant à établir le rapport particulier qui fait d’un texte cible la «traduction» d’un texte source. Or, d’une part, à en croire Jean-René Ladmiral, toute définition que l’on propose de la traduction, aussi élaborée soit-elle, ne saurait que «masquer le caractère imprécis» de ces deux notions: En effet, […] c’est le concept de traduction lui-même qui fait problème! Si l’on consulte la plupart des diverses définitions qui entreprennent de saisir ce qui fait la nature de la traduction, on en viendra à un énoncé de base du type: la traduction est la pratique qui produit un texte-cible sémantiquement, stylistiquement, poétiquement, rythmiquement, culturellement, pragmatiquement… équivalent au texte-source auquel il vient se substituer: et nous aurions pu encore allonger la liste des adverbes qui viennent ici modaliser l’idée d’«équivalence». De fait, la multiplication des modalités adverbiales ne vient pas ici déterminer le concept, mais en masquer le caractère imprécis. En effet, le concept d’équivalence n’est SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 23 19 Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger, culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, Gallimard, 1984, p. 12. cises, pouvant cohabiter dans l’un ou l’autre type de texte33. Les chercheurs auront certes du mal à trouver un terrain d’entente tant qu’il s’agira d’opposer les divers corpus et méthodes d’étude sans parvenir à un accord sur la nature du «discours scientifique» envisagée, comme le rappelle Berman, qui donne par ailleurs une définition fort intéressante de la traductologie: «La traductologie est donc la reprise réflexive de l’expérience qu’est la traduction, et non une théorie qui viendrait décrire, analyser et éventuellement régir celle-ci»34. Par ailleurs, la dichotomie entre l’art et la science de la traduction renvoie à une question sous-jacente: la question du progrès en traduction. Si l’on considère le progrès comme étant un mouvement «en avant», un mouvement évolutif vers un état idéal, force est de constater que si ce progrès peut être souhaitable, voire nécessaire à la constitution d’une «science de la traduction» au contraire, il se dérobe à l’art de la traduction. À ce propos, Jean Delisle affirme: …il n’y a pas de progrès en histoire de la traduction, pas plus que dans le domaine des arts. Auguste Renoir n’est pas supérieur à Raphaël et vice versa. Pour l’historien, la manière de traduire à telle époque n’est pas meilleure ou préférable à celle d’une époque postérieure ou précédente. Elle est différente, c’est tout35. Si comme le rappelle José Lambert, à sa naissance la traductologie a fait de la question «comment bien traduire?» l’une de ses préoccupation centrales36, c’est, nous semble-t-il, animée précisément par l’illusion du progrès. En toute logique, l’intérêt de la recherche théorique ou historique serait notamment de répondre à cette question et d’apporter ainsi un paradigme prescriptif au service de la branche appliquée. C’est ainsi que l’ambition qu’affichait déjà Étienne Dolet en 1540 dans La manière de bien traduire d’une langue en autre était encore une fois revisitée. La quête d’une théorie qui «viendrait régir l’expérience qu’est la traduction» avait au moins deux conséquences. La première, si l’on reste sceptique quant au progrès: l’impression d’un éternel retour, une répétition inlassable et inutile de discours théoriques. À cet égard, le jugement de Hans Vermeer est révélateur: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 30 33 Si la notion de «traduction» et de «traduire» est problématique, il en va de même pour la «classification» de la traduction, que ce soit au niveau de la typologie textuelle ou des méthodologies. Voir à ce propos Amparo Hurtado Albir, «La traduction: classification et éléments d’analyse», dans Meta, vol. 41, n° 3, 1996, p. 366-377. 34 Antoine Berman, «La traduction et ses discours», dans Meta, vol. 34, n° 4, 1989, p. 676. 35 Jean Delisle, art. cité, p. 211. 36 José Lambert, art. cité, p. 1. Whenever one takes the trouble to peruse the hundreds of publications on translation theory and practice today and in former times, one cannot help being assailed by a feeling of frustration. The same problems and the same affirmations about the same problems are repeated again and again: whether it is better to translate literally or freely according to the meaning (or sense) of words and sentences or texts, whether form or meaning (content) of a source text are more important, whether rhyme and rhythm are to be preserved or substituted and so on. […] Has there been no progress in all these centuries of hard work?37 La deuxième, si l’on adhère à l’idée du progrès: le confinement des réflexions des traducteurs du passé dans une époque «préthéorique». On peut lire par exemple l’affirmation suivante dans un article (par ailleurs fort intéressant) d’Amparo Hurtado Albir: Les classifications méthodologiques (par exemple, celles de Fray Luis de León, Vives, Dryden) font référence à la façon de traduire. C’est le type de classification qui prédomine tout au long de l’étape “préthéorique” (jusqu’à la deuxième moitié du XXesiècle)38. Isolées de leur contexte et mesurées à l’aune des théories contemporaines de la traduction, ces réflexions, quel que soit l’intérêt qu’on leur porte, ne pouvaient que paraître naïves, banales, anecdotiques39, et cela même chez des chercheurs comme Georges Mounin, dont on connaît pourtant l’apport inestimable à l’édifice de la traductologie: Il s’agit toujours de réflexions littéraires, qui constituent une masse énorme de témoignages plutôt que de recherches, une accumulation d’intuitions, des collections de recettes ou de généralités, voire de banalités répétées de siècle en siècle, ou encore de formulations catégoriques indémontrées, mêlées avec une richesse extraordinaire de faits concrets bien observés: un praticisme et un empirisme de très bons artisans40. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 31 37 Hans Vermeer, «Translation today: Old and new problems», dans Translation Studies: an interdiscipline, Mary SnellHornby, Franz Pöchhacker et Klaus Kaindl (dir.), Amsterdam, John Benjamins, 1994, p. 3. 38 Amparo Hurtado Albir, art. cité, p. 366. 39 Dans ce sens, après avoir tracé un récapitulatif des publications sur l’histoire générale de la traduction à partir des années 1960, Anthony Pym s’exclame: «Note that most of the texts just referred to deal with the history of translation theory; they are not particularly interested in the past of translating translators. Worse, although old theories must certainly be accounted for in translation history, when isolated and strung together they very often form a field of unbearable repetition and unprofitable generalization», op. cit., p. 9. 40 Georges Mounin, Linguistique et traduction, Bruxelles, Dessart et Mardaga, 1976, p. 89-90. Bien entendu, l’histoire de la traduction a fait du chemin depuis, vers une plus grande autonomie à l’intérieur de la traductologie mais également vers une plus grande rigueur historiographique, cela au profit d’une relation dialectique entre l’expérience de la traduction et sa reprise réflexive. En témoigne, en 1995, cette mise au point de Lieven D’Hulst: L’un des grands axiomes de la traductologie contemporaine veut que la discipline ait accompli un progrès rapide depuis la seconde moitié de notre siècle, progrès qui tranche brutalement avec un passé préscientifique. Ce jugement de valeur n’est pas davantage fondé que l’axiome dont il fait partie. Aux yeux de l’historien, en contrepartie, ce passé se dérobe à la généralité du propos comme il se dérobe à sa fixation critique. L’évolution de la pensée traductologique ne suit pas, en effet, un chemin rectiligne et prévisible, de même que les appréciations des théories antérieures sont à leur tour sujettes à des changements. Voire: si les jugements de valeur sont régulièrement adaptés à de nouvelles conceptions, le progrès peut consister en un retour en arrière […]. Enfin, le savoir historique lui-même peut en sens inverse servir d’instrument d’évaluation des théories modernes, ou réduire, au moins, les acquis de celles-ci à des proportions plus modestes que celles qu’elles s’étaient attribuées41. Dans le même esprit, en 1998, Anthony Pym mettait en garde les historiens de la traduction contre la simplification du passé qui découle de la focalisation exclusive sur la théorie qui avait caractérisé l’étape heuristique de la recherche dans ce domaine. Il appelait également à confronter les discours sur le traduire aux pratiques traductives jusqu’alors relativement délaissées: The focus on theory can thus become a way of producing explanations so powerful that they effectively obscure the complexity of the past, particularly when historians overlook the strategic and frequently defensive roles played by theorization. No one writes a theory to state the obvious; many translators have theorized in order to justify and sometimes conceal their far more interesting translation practices. Awareness of the calculated or even misleading role of theory means that translation history cannot be based exclusively on what has been said about translation. Better historiography requires awareness of what translators have actually done. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 32 41 Lieven D’Hulst, «Pour une historiographie des théories de la traduction, questions de méthode», dans TTR: traduction, terminologie, rédaction, vol. 8, n° 1, 1995, p. 26-27. Contre l’idée d’une rupture radicale vis-à-vis d’un passé préscientifique l’auteur ajoute: «plus la mémoire théorique s’estompe dans les efforts de conceptualisation présentés comme originaux et propres à notre époque, plus la perspective historique aura intérêt à souligner les sources antérieures de ce savoir», art. cité, p. 14. And the best historiography must surely come from relating the two, investigating the complex relationships between past theories and past practice42. De nos jours, les historiens de la traduction poursuivent la déconstruction des grands récits historiques qu’annonçait déjà les positions de Lieven D’Hulst et Anthony Pym. Les périodisations et les perspectives nationales ont été mises en question et l’intérêt de nombre de chercheurs s’est déplacé, entre autres, vers des perspectives de genre et postcoloniales, ainsi que vers la microhistoire43. Ce domaine de recherche se heurte cependant encore à des défis considérables, de nature épistémologique et méthodologique, particulièrement perceptibles lorsqu’il s’agit de l’analyse comparative des traductions anciennes, comme nous le constaterons dans les pages qui suivent, où nous tenterons par ailleurs de donner un cadre méthodologique à notre étude à partir de diverses approches théoriques. 2. Histoire de la traduction: quelques éléments de classification Nous partirons du constat que fait Jean Delisle à propos de la diversité déroutante de méthodes en historiographie de la traduction: Le système de production en historiographie de la traduction est complexe, morcelé, voire désordonné, car les sujets dignes de retenir l’attention des chercheurs sont d’une prodigieuse variété […]. Il ne faut donc pas s’étonner que les recherches aient pris les voies les plus diverses44. Quelle est la place de l’analyse des traductions anciennes dans l’arborescence étriquée des sujets, voies, axes, champs et méthodes de recherche en histoire de la traduction? S’agit-il d’une option méthodologique, simple procédé facultatif, ou d’une véritable approche historiographique, un genre de recherche? Quoi qu’il en soit, ce type d’analyse peine à trouver une place fixe dans les tentatives de classification existantes. Or, si l’on considère que donner une forme à l’analyse des traductions SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 33 42 Anthony Pym, op. cit., p. 9. 43 Voir à ce sujet: Georges L. Bastin et Paul F. Bandia (dir.), Charting the Future of Translation History, Ottawa, University of Ottawa Press, 2006. 44 Jean Delisle, «Réflexions sur l’historiographie de la traduction et ses exigences scientifiques», dans Histoire de la traduction, éd. citée, module «thèses, livres et textes», p. 3. anciennes équivaut à la différencier des autres genres de recherche, force est de constater qu’une classification, aussi provisoire soit-elle, s’impose comme seul moyen d’en définir les contours et de trier les informations contenues dans la littérature en historiographie de la traduction qui pourraient s’avérer pertinentes. Cependant, puisque établir une classification définitive dépasserait les limites de notre travail, nous partirons sur la base des classifications suggérées par deux auteurs, Brigitte Lépinette45 et Anthony Pym, pour essayer d’y trouver une place à notre analyse. Brigitte Lépinette établit deux critères de classification à partir d’un large corpus de publications en histoire de la traduction: d’après le contenu ou d’après la méthode. Pour le premier critère, l’auteur propose la typologie ci-dessous: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 34 45 Brigitte Lépinette, «La historia de la traduction. Metodología. Apuntes bibliográficos», dans Lynx (Documentos de trabajo), vol. 14, 1997, p. 1-35. Article consulté dans le site web du Groupe de Recherche HISTAL de l’Université de Montréal dirigé par Georges Bastin, rubrique «documents», p. 1-24, URL: http://www.histal.umontreal.ca 46 Brigitte Lépinette, art. cité, p. 13. 1. Estudios históricos (a / “generales”, b / “parciales”), 2. La Historia como “argumento”, 3. Estudios históricos “puntuales”. En el primer apartado, distinguimos dos grupos (1a / y 1b /), en función del período de tiempo que abarcan: el 1a / incluye las Hª “generales”, que podríamos llamar también “totales”. Son las que tratan la cuestión de la traducción a lo largo del período que va desde la aparición de los primeros documentos traducidos hasta nuestros días. En el 1b / se integran las Hª “parciales” que corresponden sólo a una época, un siglo o, a lo sumo, dos siglos. El objetivo de los autores de estas obras, tanto del apartado 1a -como del 1b-, es puramente histórico. Precisaremos el sentido que, en el campo de la traducción, damos a este término. Por el contrario, la segunda clase estará constituida por estudios sobre traducción cuyo objeto son obras o parte de obras no actuales –por lo tanto, pertenecen también al campo de la Hª de la T.– que defienden tesis puramente traductológicas (en una óptica no histórica). De esta manera la parte histórica asume la función de demostración en estas exposiciones. Finalmente, la tercera categoría incluirá un número de títulos mayor que las otras clases, de los que presentaremos sólo una corta muestra. En este último caso, el objeto del estudio está limitado en el tiempo y es puntual: se considera en estas investigaciones sólo un texto traducido o un conjunto de textos traducidos de un mismo autor fuente, estudiados en relación o no con el texto fuente y en sus características intrínsecas, o también, más raramente, una traducción o (un conjunto de traducciones) considerada(s) como fenómeno socio-histórico46. Dans cette classification, notre analyse appartiendrait à la troisième catégorie, celle dont l’objet est une traduction ponctuelle, «étudiée ou non en rapport avec le texte source et dans ses caractéristiques intrinsèques». Notons que l’auteur sépare les études purement textuelles de celles qui abordent la traduction en tant que «phénomène socio-historique». Cela se confirme lorsqu’elle souligne, par rapport à la troisième catégorie: SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 35 El método utilizado en estos estudios es sumamente variado. Consiste en investigaciones que se pueden considerar esencial pero no exclusivamente de: • tipo literario: cuando tratan sobre las circunstancias de una traducción y la influencia de ésta en la obra de un autor que es al mismo tiempo traductor […], • tipo lingüístico-literario: cuando tratan un conjunto homogéneo de textos […], • tipo socio-culturo-histórico: sobre traducciones de obras de un mismo género y su recepción en la sociedad meta […], • tipo histórico-cultural: sobre las circunstancias históricas y sociales en las que aparece una traducción […], • tipo puramente lingüístico: sobre una particularidad lingüística o textual47… 47 Idem, p. 22. Il en découle que, des cinq «types» mentionnés pour cette troisième catégorie de recherche, seuls le deuxième et le cinquième, comportant la particule «linguistico» semblent faire référence à l’analyse textuelle, pendant que les autres trois ont trait à la contextualisation de la traduction (circonstances, réception). L’analyse textuelle semble donc être ici un «genre» de recherche. Or, si l’on accepte que toute étude historique se doit de mettre en contexte le phénomène étudié, les méthodes «linguistiques-littéraires» et «purement linguistiques» semblent davantage du côté de la philologie ou de la linguistique historique que de l’histoire de la traduction. Nous considérons que l’analyse d’une traduction ne prend son véritable sens qu’à la lumière de son contexte. C’est pourquoi notre analyse serait à la fois historique-culturelle et linguistique, suivant la classification de Brigitte Lépinette. Rappelons qu’il s’agit ici d’une classification d’après le «contenu», que Brigitte Lépinette établit en fonction d’un corpus de traductions. L’auteur en présente également une d’après la «méthode», divisée, tout comme la première, en trois «modèles» ou approches: sociologique-culturel, descriptif-comparatif et descriptifcontrastif. Dans le modèle sociologique-culturel, la recherche se réalise autour du contexte de production et de réception de la traduction, afin d’établir les causes et les conséquences du transfert: …toma en consideración el contexto social y cultural –como su nombre indica– de un fenómeno (en este caso, de la traducción) en el momento de su producción y en el de su recepción. Dicho de manera esquemática, se trata esencialmente de explicar la realización de la traducción y la recepción del texto traducido –mensaje producido en una época dada, enmarcado en ese momento, en un género codificado, con unos destinatarios y con unos receptores dados–, pero que se transplanta a otro contexto espacial (y a veces temporal) y se emite por medio de otros agentes y para otros destinatarios que los originales. El fin de la investigación en este caso consiste en determinar y evaluar las consecuencias de esta transnaturalización, y sus efectos en la historia de la otra cultura nacional48… L’objet de ce modèle est le péritexte, que nous pouvons associer aux circonstances historiques au moment de la production du texte, et la traduction peut y être envisagée tantôt comme la cause de certaines «mutations historiques», tantôt comme l’effet des «facteurs socio-culturels» au moment de sa production: Así, desde esta óptica, la traducción está en el centro de una doble relación causa-efecto: a) se estudian los factores socio-culturales que condicionan sus características. En este caso, la traducción constituye el efecto de la referida relación causal […]. b) se pueden analizar las mutaciones socio-culturales de las que las traducciones son presumiblemente responsables. En este último caso, la traducción es la causa49… Dans le deuxième modèle, le modèle «descriptif-comparatif», la recherche est axée sur les théories de la traduction ou sur des notions théoriques fondamentales. L’auteur distingue, à l’intérieur de cette catégorie, l’approche comparative, lorsqu’une seule théorie ou une seule notion est étudiée, et l’approche historique-comLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 36 48 Idem, p. 2-3. 49 Idem, p. 4. parative, lorsqu’il s’agit de comparer plusieurs notions ou plusieurs théories, ou de retracer leur évolution: …el investigador se centrará en este caso: a) en las teorías de la traducción (o en los diferentes conceptos en torno a los cuales se articulan estas teorías, aisladamente o en su relación con la lingüística y la filosofía) y, b) en la evolución en el tiempo de dichos conceptos. La acumulación de análisis en una primera fase (en un solo concepto o en una sola teoría) permite que este modelo sea también comparativo e igualmente histórico-comparativo (por la comparación de las diferentes teorías pertenecientes a una misma época y, por otro lado, por la comparación del desarrollo en el tiempo de las distintas teorías)50. Le champ d’étude de ce modèle est constitué par les réflexions autour de la traduction, que l’auteur appelle les métatextes traductologiques: …el objeto de estudio privilegiado está constituido por los metatextos traductológicos no actuales. El material sobre el que trabaja en este caso el historiador de la traducción es el conjunto de las reflexiones sobre traducción, los escritos teóricos del pasado que permiten el análisis de los conceptos metatraductológicos51. Dans le troisième modèle, le modèle descriptif-contrastif, la recherche s’applique au binôme texte source / texte cible, afin de déceler les choix traductionnels opérés. L’analyse peut être textuelle lorsqu’elle aborde les traits principaux d’un texte pris dans sa totalité (niveau macro-traductologie), ou linguistique, lorsqu’il existe une sélection des traits linguistiques significatifs (niveau micro-traductologique): El tercer modelo de reflexión historiográfica en traductología es el que denominamos descriptivo-contrastivo. Se centra en las opciones traductoras elegidas por los traductores en un texto meta o en una serie de textos meta correspondientes a un mismo texto fuente. Las diferentes opciones con las que se aborda la traducción de un mismo texto-fuente son consideradas como campo u objeto de reflexión dotado de una organización particular que se trata de describir. El proceder supone inicialmente un análisis sincrónico de variantes correspondientes a una época SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 37 50 Idem, p. 3. 51 Idem, p. 5. delimitada. Sólo cuando se acumulan los resultados de varios análisis que corresponden a épocas distintas, el estudio adquiere carácter histórico. La cuestión fundamental para el estudioso que adopta este modelo descriptivo-contrastivo, es determinar los niveles del análisis traductológico y las unidades de distintos tipos que pueden ser consideradas para este análisis, así como mostrar su relación con la historia de la lengua52... Tout comme pour la classification d’après le contenu, nous considérons qu’une analyse de ce type, caractérisée par l’absence de contextualisation, une analyse purement descriptive, rendrait certes compte du comment de la traduction, mais non pas du pourquoi. Elle permettrait de retracer les choix opérés par le traducteur, mais non pas les raisons, aussi hypothétiques soient-elles, de ces choix. La traduction semble ici être envisagée comme un fait de langue, mais non pas comme un phénomène culturel. Répondre au pourquoi des phénomènes traductionnels exige de tenir compte à la fois du sujet traduisant, du contexte de production de la traduction et des théories sous-jacentes. Nous pouvons en conclure que, bien qu’à priori inscrite dans cette catégorie, notre analyse réunit, une fois de plus, des éléments de chacun de trois modèles mentionnés. Ainsi, les premiers deux modèles mentionnés correspondent à la contextualisation de la traduction (analyse du contexte historique, langagier, littéraire et traductologique), alors que le dernier peut être associé à la confrontation du texte source et du texte cible. Anthony Pym propose également une classification tripartite, certes plus simple, mais non moins intéressante. L’auteur dénombre trois domaines en historiographie de la traduction: «archéologie», «critique» et «explication». Contrairement à Brigitte Lépinette, il établit une classification non pas d’après le contenu ou la méthode, mais d’après le type de discours. Le résultat est une typologie aux limites quelque peu imprécises, mais dont la flexibilité peut s’avérer efficace d’un point de vue épistémologique, compte tenu de la déroutante diversité des sujets et des méthodes. Le premier type de discours, l’«archéologie» de la traduction, semble être en rapport avec l’histoire factuelle, en ce sens qu’elle assure la patiente et minutieuse compilation des données: Translation archaeology is a set of discourses concerned with answering all or part of the complex question ‘who translated what, how, where, when, for whom and with what effect?’. It can include anything from the LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 38 52 Idem, p. 3. compiling of catalogues to the carrying out of biographical research on translators53. Le deuxième type de discours, la «critique historique», concerne les études sur la manière dont la traduction «favorise ou entrave le progrès»54. L’auteur considère ce type de critique comme un «exercice périlleux», d’un côté parce qu’il serait nécessaire de définir préalablement ce qu’est le «progrès», d’un autre côté parce que si l’on veut aboutir à une critique véritablement «historique», il ne faut pas appliquer des critères du présent pour jauger la valeur d’une traduction du passé: …the resulting criticism cannot apply contemporary values directly to past translations. Rather than decide whether a translation is progressive for us here and now, properly historical criticism must determine the value of a past translator’s work in relation to the effects achieved in the past. This would be the difference between historical and non-historical criticism55. L’«explication», quant à elle, procède par interprétation des données factuelles afin de retracer des liens de causalité, de répondre au pourquoi des phénomènes traductionnels: Explanation is the part of translation history that tries to say why archaeological artefacts occurred when and where they did, and how they where related to change. Archaeology and historical criticism are mostly concerned with individual facts and texts. Explanation must be concerned with the causation of such data […]56. Ainsi, l’«archéologie» répond aux questions qui, quoi, où, quand, la «critique» au comment, l’«explication», enfin, englobe et interprète les réponses précédentes, dans le but d’établir le pourquoi, question centrale qui confère à l’étude d’une traduction son caractère historique. L’auteur ne manque pas de le souligner: ‘Why?’ might seem a very small question for a project that should properly encompass all the other parts of translation history. Yet it is by far SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 39 53 Anthony Pym, op. cit., p. 5. 54 «Historical criticism would be the set of discourses that assess the way translation help or hinder progress. This is an unfashionable and perilous exercise, not least because we would first have to say what progress looks like», ibid. 55 Ibid. 56 Idem, p. 6. La méthodologie proposée par Antoine Berman, nous l’avons déjà vu, s’inscrit dans le cadre de la critique des traductions littéraires. Elle est donc destinée à l’analyse d’œuvres littéraires en tant que telles65. Ainsi, par la lecture du texte traduit avant même d’aborder l’original et la sélection de zones textuelles défectives ou réussies, le critique cherche à déterminer la qualité stylistique et poétique de l’œuvre d’arrivée, tout comme les traces qu’elle peut porter de son transfert depuis la langue de départ. Il en va de même pour la sélection de zones signifiantes dans le texte source, déterminées selon des critères d’analyse littéraire. Or, l’analyse d’une traduction du passé, lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre de l’histoire de la traduction, ne saurait se borner à mesurer la qualité du texte cible et du transfert. L’historien de la traduction doit, nous l’avons vu, tenir compte de multiples dimensions contenues dans les textes analysés: littéraire, culturelle, historique, politique, entre autres. Des zones textuelles pertinentes à l’analyse sont donc aussi les passages qui situent le texte dans une culture ou une époque déterminée ou qui recèlent une position politique, religieuse, bref, des passages face auxquels le traducteur aurait pu être tenté d’effacer ou de nuancer l’«altérité» du texte. En ce qui concerne l’Amadis, les commentaires moralisateurs constituent des zones textuelles «signifiantes», indépendamment donc de leur «qualité» littéraire, dans la mesure où ces passages rendent compte de l’irruption d’un discours idéologique et par conséquent fortement lié au contexte, qui impose une certaine interprétation du récit en lui assignant une fonction didactique. Dans le même sens, les scènes galantes, abondantes dans la littérature chevaleresque en général, sont susceptibles de refléter, dans la traduction, l’influence de l’environnement historique du traducteur à l’égard de la morale. Il en va de même pour les dialogues et le comportement des personnages, qui sont potentiellement étrangers, désuets, incompréhensibles ou malséants pour le traducteur. Comme le rappelle Jean Delisle: «chaque traduction étant l’écriture de sa propre historicité, elle reflète ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l’être à telle époque, dans telle société, telle civilisation»66. 1.2. À la recherche du traducteur Le travail analytique du texte source et du texte cible étant accompli, il est temps maintenant, si l’on suit la démarche d’Antoine Berman, d’aller vers le traducteur. Plus que d’une recherche biographique, il s’agit, pour l’auteur, d’établir en LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 46 65 Voir infra, p. 74-76. 66 Jean Delisle, «L’évaluation des traductions par l’historien», art. cité, p. 211. quelque sorte un «profil» du sujet traduisant, davantage «académique» que psychologique: Il nous importe de savoir s’il est français ou étranger, s’il n’est «que» traducteur ou s’il exerce une autre profession significative, comme celle d’enseignant […]; nous voulons savoir s’il est aussi auteur et a produit des œuvres; de quelle(s) langue(s) il traduit, quel(s) rapport(s) il entretient avec elle(s); s’il est bilingue, et de quelle sorte; quels genres d’œuvres il traduit usuellement, et quelles autres œuvres il a traduites; s’il est polytraducteur […] ou monotraducteur […]; nous voulons savoir quels sont, donc, ses domaines langagiers et littéraires; nous voulons savoir s’il a fait œuvre de traduction au sens indiqué plus haut et quelles sont ses traductions centrales; s’il a écrit des articles, études, thèses, ouvrages sur les œuvres qu’il a traduites, s’il a écrit sur sa pratique de traducteur, sur les principes qui la guident, sur ses traductions et la traduction en général67. Même si Berman semble faire référence ici à des traducteurs plus ou moins contemporains, la plupart de ces critères s’avèrent pertinents concernant les traducteurs du XVIesiècle. Or, même si c’est à partir de 1540 que commence à surgir le statut spécifique du “labeur” de traduction, les données biographiques sur les traducteurs sont souvent lacunaires. Celles dont on dispose concernant Herberay des Essarts ont été établies notamment par Michel Simonin68 et postérieurement par JeanPierre et Luce Guillerm69. Leurs travaux nous permettront, à différentes étapes de notre étude, de glaner des renseignements pertinents afin de préciser les contours du portrait du sujet traduisant. Néanmoins, nous aborderons cette notion surtout comme subjectivité, comme historicité à l’œuvre dans la traduction. Outre l’analyse comparative de l’original et de sa traduction, nous interrogerons l’appareil liminaire de l’Amadis, guidés entre autres par trois notions d’Antoine Berman: la «position traductive», le «projet de traduction» et l’«horizon du traducteur». 1.3. Position traductive À travers les siècles, l’enjeu éthique, voire moral, qui pèse sur la traduction, oblige en quelque sorte les traducteurs à avoir une position, souvent explicite, vis-àSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 47 67 Antoine Berman, op. cit., p. 74. 68 Michel Simonin, «La disgrâce d’“Amadis”», art. cité. 69 Jean-Pierre et Luce Guillerm, «Vestiges d’Herberay des Essarts. Acuerdo Olvido», dans Studi francesi, vol. 51, n° 151, 2007, p. 3-31. Voir également Luce Guillerm, Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540, éd. citée, p. 319-325. vis de leur action sur l’original, voire sur le traduire en général. Antoine Berman définit ainsi cette position traductive: Tout traducteur entretient un rapport spécifique avec sa propre activité, c’est-à-dire a une certaine «conception» ou «perception» du traduire, de son sens, de ses finalités, de ses formes et modes. «Conception» et «perception» qui ne sont purement personnelles, puisque le traducteur est effectivement marqué par tout un discours historique, social, littéraire, idéologique sur la traduction (et l’écriture littéraire)70. Cependant cette position n’est pas déterminante car étant une formulation éthique et plus ou moins théorique, elle peut refléter davantage la doxa ambiante que la véritable nature de l’action sur le texte: La position traductive n’est pas facile à énoncer, et n’a d’ailleurs nul besoin de l’être; mais elle peut aussi être verbalisée, manifestée, et se transformer en représentation. Toutefois, ces représentations n’expriment pas toujours la vérité de la position traductive, notamment lorsqu’elles apparaissent dans des textes fortement codés comme les préfaces, ou des prises de parole conventionnelles comme les entretiens. Le traducteur, ici, a tendance à laisser parler en lui la doxa ambiante et les topoi impersonnels sur la traduction71. C’est pourquoi la position traductive ne saurait se réduire aux énoncés du traducteur, qui ne constituent que des hypothèses à confirmer dans l’analyse et qui s’inscrivent dans le contexte plus large de la position langagière et scripturaire: Il n’y a pas de traducteur sans position traductive. Mais il y a autant de positions traductives que de traducteurs. Ces positions peuvent être reconstituées à partir des traductions elles-mêmes, qui les disent implicitement, et à partir des diverses énonciations que le traducteur a faites sur ses traductions, le traduire ou tous autres «thèmes». Elles sont par ailleurs liées à la position langagière des traducteurs: leur rapport aux langues étrangères et à la langue maternelle, leur être-en-langues (qui prend mille formes empiriques différentes, mais est toujours un être-en-langues spéLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 48 70 Antoine Berman, op. cit., p. 74. 71 Idem, p. 75. cifique, distinct des autres être-en-langues qui ne sont pas concernés par la traduction) et à leur position scripturaire (leur rapport à l’écriture et aux œuvres)72. 1.4. Projet de traduction Le projet de traduction peut être défini comme la visée explicite ou implicite d’une traduction, qui en affecte le résultat autant sur la forme que sur le contenu, autant sur l’agencement du texte traduit que sur la manière de le traduire. Berman affirme à ce propos: Toute traduction conséquente est portée par un projet, ou visée articulée. Le projet ou visée sont déterminés à la fois par la position traductive et par les exigences à chaque fois spécifiques posées par l’œuvre à traduire. Ils n’ont nul besoin, eux aussi, d’être annoncés discursivement, et a fortiori théorisés. Le projet définit la manière dont, d’une part, le traducteur va accomplir la translation littéraire, d’autre part, assumer la traduction même, choisir un «modèle» de traduction, une «manière de traduire»73. L’auteur distingue ainsi deux phases dans le projet de traduction: la translation littéraire qui porte sur des aspects formels de l’édition du texte traduit74, et la manière de traduire, qui serait donc en rapport avec la position traductive. Nous aurons l’occasion, dans la deuxième partie de cette étude, d’aborder le projet traductif d’Herberay des Essarts tel qu’il est suggéré dans son prologue, qui recèle à cet égard un certain nombre d’informations dont la portée ne se manifeste qu’à travers la recontextualisation de son œuvre. Disons, pour l’instant, que ce prologue manifeste une intention claire et assumée, de la part du traducteur, de naturaliser l’Amadis espagnol et de l’annexer au patrimoine littéraire français. Dans un contexte de rivalité militaire et culturelle franco-espagnole, cette naturalisation prend l’aspect d’une appropriation ou plus encore, du rapatriement héroïque d’Amadis vers son SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 49 72 Ibid. 73 Idem, p. 76. 74 L’auteur donne l’exemple suivant concernant la translation littéraire: «prenons le cas des traducteurs qui ont décidé de faire connaître en France l’œuvre poétique de Kathleen Raine. Ils avaient le choix entre plusieurs possibilités: faire une «anthologie» des poèmes de Raine à partir de ses différents recueils, ou transmettre ces recueils eux-mêmes, tout ou partie. Ils ont choisi de traduire plusieurs de ces recueils dans leur intégrité. Ils pouvaient, ensuite, proposer une édition monolingue (français seulement) ou bilingue. Ils ont choisi la seconde possibilité. Ils pouvaient, enfin, présenter une édition «nue», sans paratextes, (introduction, etc.), ou une édition étayée (avec paratextes). Ils ont choisi la seconde possibilité. Ceci est leur projet de translation littéraire», ibid. pays natal qui, par une certaine interprétation du titre de l’œuvre, se retrouve tout naturellement assimilé à la France75. Quant à la «translation littéraire» de l’Amadis, elle semble avoir été accomplie sous le signe de l’innovation. Jean-Marc Châtelain synthétise ainsi la rupture que représente l’édition de l’Amadis de 1540 par rapport aux romans de chevalerie précédents, dont le texte de Montalvo: Janot et les deux libraires qui lui sont associés, Jean Longis et Vincent Sertenas, ont fait le choix d’un ensemble de dispositifs radicalement neufs par rapport à l’édition traditionnelle des romans de chevalerie. C’est, du point de vue typographique, le remplacement du caractère gothique par le caractère romain, et, du point de vue de la mise en page, l’abandon de la composition sur deux colonnes pour une composition à lignes longues76. Notons par ailleurs que pour adapter au contexte du XVIesiècle la notion bermanienne de «translation littéraire», il faudrait tenir compte non seulement du traducteur, mais aussi des éditeurs, libraires et commanditaires, qui conformeraient pour ainsi dire une «instance traduisante». Rappelons qu’à cette époque, la figure de l’imprimeur jouit d’une grande importance, au point de concurrencer celle de l’auteur. Ainsi, avant l’apparition du copyright en Angleterre en 1770, rares sont les auteurs à détenir la propriété littéraire de leurs œuvres77. Herberay, toutefois, semble faire figure d’exception, puisque c’est à lui que sera accordé le privilège royal pour les six premiers livres de la série, datant du 2 juillet 1540, bien qu’il le cédera quelques jours après aux libraires Longis et Sertenas78. Mais les innovations éditoriales de l’Amadis français, ainsi que le projet de traduction d’Herberay des Essarts, sont surtout destinés à un certain public, «aisé, aristocratique pour l’essentiel» nous dit Michel Bideaux, qui «accueille fidèlement le grand in-folio que ces libraires lui proposent chaque année»79. Cette catégorie de lecteurs, qui s’élargira par ailleurs au fur et à mesure que se réduisent les formats d’édiLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 50 75 Certains philologues ont souligné l’ambiguïté du toponyme «Gaula» en espagnol, qui à l’époque pouvait désigner la Gaule (Galia) mais aussi le Pays de Galles. L’espace diégétique de l’œuvre étant bien entendu imaginaire, mais aussi «trans-européen», il semble difficile de trancher la question à partir des références textuelles. Voir notamment Edwin B. Place, «Amadis of Gaul, Wales, or What ? dans Hispanic Review, vol. 23, n° 2, 1955, p. 99-107. 76 Jean-Marc Châtelain, «L’illustration d’Amadis de Gaule dans les éditions françaises du XVIesiècle», dans Les Amadis en France au XVIesiècle, éd. citée, p. 44. 77 Voir Bruno Blasselle, Histoire du livre, vol. I, Paris, Gallimard, 1997, p. 118. 78 Voir Michel Bideaux, «vérité et fiction dans les liminaires des Amadis de Gaule (L. I-VIII)», dans Razo. Cahiers du Centre d’études médiévales de Nice, n° 15, 1998, p. 93-103. 79 Amadis de Gaule, éd. citée, «Introduction générale», p. 49. tion, s’inscrit dans un certain horizon, dans un certain environnement historique dont l’influence sur la traduction ne saurait être négligée. 1.5. Horizon du traducteur Berman définit ce concept comme «l’ensemble de paramètres langagiers, littéraires, culturels et historiques qui “déterminent” le sentir, l’agir, et le penser d’un traducteur»80. À en juger par cette définition, les contours de l’horizon du traducteur semblent vagues, et ils le sont. Le réseau de «paramètres» langagiers, historiques ou culturels «déterminants» peut s’étendre à l’infini, suivant ce que l’on entend par «déterminant». Pour essayer de circonscrire cette notion, Berman l’applique à un cas particulier, la retraduction de Sappho, en 1991, par Philippe Brunet81. L’horizon de sa traduction se décompose, dit Berman, en une «pluralité» d’horizons: l’état de la poésie lyrique contemporaine française, le savoir sur la poésie lyrique grecque et le rapport à la littérature grecque et romaine en général, le rapport de la lyrique contemporaine française vis-à-vis de sa propre tradition, (rejet, éloignement, intégration, continuité, rupture, etc.), puisque pour Berman «seul ce rapport permet –ou nonau traducteur de recourir, éventuellement, à des formes de poésie lyriques antérieures pour retraduire Sappho». À cela il faut ajouter toutes les traductions existantes de Sappho en France depuis le XVIesiècle, du fait que le traducteur «appartient à une lignée, qui fait de lui un retraducteur». Les horizons s’élargissent ainsi progressivement, et l’auteur conclut leur énumération en affirmant: «il y a, enfin (mais cette liste est-elle exhaustive?) l’état des discussions contemporaines, en France (et même ailleurs en Occident), sur la traduction de la poésie, et la traduction en général»82. On l’aura remarqué, cette «pluralité d’horizons» forme des cercles concentriques susceptibles de s’étendre indéfiniment, ce qui confirme l’appréciation d’Henri van Hoof selon laquelle «étudier l’histoire de la traduction, […] équivaut en quelque sorte à reprendre l’histoire du monde, l’histoire des civilisations, mais par le biais de la traduction»83. Pour éviter de nous y égarer, nous aborderons l’étude de l’horizon de la traduction d’Herberay des Essarts notamment à partir du paratexte de l’Amadis de 1540, source d’indices contextuels d’autant plus importante qu’il constiSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 51 80 Et il précise ici: «je mets “déterminent” entre guillemets, car il ne s’agit pas de simples déterminations au sens de conditionnements, que ceux-ci soient pensés de façon causale ou de façon structurale», ibid., p. 79. 81 Sappho, Poèmes et fragments, présentés et traduits par Philippe Brunet, Paris / Lausane, L’Âge d’Homme, 1991. 82 Antoine Berman, op. cit., p. 80. 83 Histoire de la traduction en Occident, Paris / Louvain-la-Neuve, Éditions Duculot, 1991, p. 7. tue, par sa position au seuil du texte, le lieu où l’Amadis s’exhibe au public, avec tout ce que cela comporte d’intentionnel, de stratégique. 1.6. Confrontation Cette étape, qui désigne la comparaison du texte original et de sa (ou ses) traduction(s) joue bien entendu un rôle capital, en ce qu’elle différencie l’analyse des traductions (qui passe forcément par la comparaison du texte source et du texte cible) d’autres formes de recherche en histoire de la traduction. Le corpus à comparer peut aller d’un poème, une nouvelle, un recueil, à l’œuvre entière d’un traducteur. Il peut également porter sur une seule traduction, ou sur les diverses traductions d’une œuvre donnée. Lorsqu’il s’agit d’analyser une première traduction, Berman préconise de la comparer aussi à d’autres versions de la même œuvre: Cela, en vertu du fait que l’analyse d’une «première traduction» n’est, et ne peut être, qu’une analyse limitée. Pourquoi? Parce que toute première traduction […] est imparfaite et, pour ainsi dire, impure: imparfaite, parce que la défectivité traductive et l’impact des «normes» s’y manifestent souvent massivement, impure parce qu’elle est à la fois introduction et traduction84. Nous considérons cependant que cette remarque s’applique davantage aux analyses critiques qu’aux analyses historiques. L’adjectif «limitée», employé ici dans son sens négatif, revêt également un sens positif, lorsqu’il équivaut à «circonscrit». Si la critique considère qu’il existe des critères plus ou moins stables à travers les époques de ce qui fait la valeur littéraire d’un texte (ici, d’une traduction), ce qui rend possible, voire souhaitable, la comparaison de plusieurs traductions, l’analyse historique peut parfaitement, à notre avis, se limiter à une seule traduction pour tenter de circonscrire la notion de «traduction» (et par la de «fidélité») telle qu’elle existait à une époque donnée. Quant au caractère «impur» ou «imparfait» des premières traductions, en quoi cela affecterait-t-il la valeur historique d’une traduction?85 Poursuivant son argumentation, Berman distingue quatre «confrontations» différentes, qui mettent en jeu des éléments déjà repérés lors de la pré-analyse: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 52 84 Antoine Berman, op. cit., p. 84. 85 Cette question recoupe celle de la pertinence du jugement de valeur pour l’analyse historique, que nous traiterons ultérieurement. Voir infra p. 74-76. …une confrontation des éléments et passages sélectionnés dans l’original avec le «rendu» des éléments et passages correspondants dans la traduction. …confrontation inverse des «zones textuelles» jugées problématiques ou, au contraire, accomplies, de la traduction avec les «zones textuelles» correspondantes de l’original […]. Il y a également confrontation –au sens des deux premièresavec d’autres traductions (dans la plupart des cas). Enfin, il y a confrontation de la traduction avec son projet, qui fait apparaître le «comment» ultime de sa réalisation, lié, en dernière analyse, à la subjectivité du traducteur et à ses choix intimes: à projets quasi identiques, traductions différentes, toujours; elle fait aussi apparaître, comme il a été dit, ses «conséquences»: ce que le projet «a donné»86. Ce parcours comparatif nous semble assez pertinent, à une exception près: le repérage de zones textuelles «problématiques», «signifiantes» ou «réussies» mené lors de la pré-analyse implique le recours à un critère a priori de sélection (et à la position théorique sous-jacente), ce qui risque d’orienter inévitablement l’analyse comparative vers le constat d’échecs et de réussites du traducteur. D’un point de vue historiographique, si l’on cherche à étudier le comportement du sujet traduisant et l’inscription de son historicité dans le texte, il nous semble pertinent de sélectionner, dans une première étape, des zones textuelles sur des critères sinon tout à fait objectifs, du moins arbitraires, le plus simple étant de choisir, par exemple, des chapitres entiers. Aussi subjective que puisse être l’analyse des traductions, le choix du corpus à partir des divisions concrètes de l’objet-texte nous paraît une solution possible pour éviter le risque de ne remarquer et de ne choisir que les passages confirmant les hypothèses issues de l’analyse du projet de traduction, de la position traductive et de l’horizon du traducteur. Or une des fonctions principales de l’analyse comparative est, comme le suggère Antoine Berman, de constater la réalisation effective de ces hypothèses dans la traduction. 1.7. Réception Berman ne nous livre qu’une explication sommaire de l’importance de l’étude de la réception pour l’analyse des traductions, étude qui consisterait à cerner l’avis de la critique: SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 53 86 Antoine Berman, op. cit., p. 85-86. Il faut d’abord savoir si la traduction a été aperçue (concrètement, si l’on a mentionné qu’il s’agit d’une traduction, faite par X…). Si elle a été aperçue, il faut savoir si elle a été évaluée, analysée, c’est-à-dire voir comment elle est apparue à la critique, aux critiques, et en fonction de cette apparition, a été jugée et présentée au «public»87. Or, il convient de noter que plus une traduction est éloignée dans le temps, plus l’étude de sa réception est importante, car elle permet d’une part de déterminer le niveau d’intégration de l’œuvre traduite au sein du polysystème littéraire d’arrivée, et d’autre part, de comprendre les conséquences de l’intervention du traducteur sur cette intégration. Étant donné que non seulement le sens, mais aussi l’esthétique sont soumis à l’historicité, seule l’étude de la réception peut permettre à l’analyste soucieux d’éviter l’anachronisme d’observer la nature de la communication opérée par le truchement de la traduction. En effet, un texte n’éveille pas les mêmes réactions à des époques différentes, cela va de soi, même si l’on considère, à tort, que son sens demeure «invariable». Comprendre le sens d’un texte ne garantit donc pas que l’on puisse savoir comment il a été perçu par ses lecteurs à une époque donnée, et c’est précisément la perception d’une traduction par son public qui permet d’établir sa position dans le polysystème littéraire d’arrivée. C’est par ailleurs à travers l’étude de la réception des Amadis en France au XVIesiècle (comportant l’analyse de l’appareil liminaire des douze premiers livres et de la réception des «Trésors d’Amadis») que Luce Guillerm a démontré comment au fil des diverses éditions, l’intérêt pour la matière des Amadis cède la place de manière progressive à un intérêt pédagogique, son style étant considéré comme un modèle de bien parler, ce qui donnera naissance aux «trésors», recueils de discours tirés des Amadis et considérés exemplaires du point de vue de la rhétorique. Or, c’est notamment dans ces passages-là, marqués par de nombreuses amplifications rhétoriques par rapport à l’original, qu’Herberay des Essarts s’est écarté le plus du texte castillan88. 1.8. Évaluation Nous sommes maintenant arrivés à la dernière étape du parcours analytique proposé par Antoine Berman: l’évaluation, but ultime de l’analyse critique. Pour Berman, cette évaluation ne se réduit pas à un «constat de différences», mais doit tenir LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 54 87 Idem, p. 94. 88 Luce Guillerm, op. cit., p. 43-88. compte du «système de ces différences et du pourquoi de ce système»89. Appréhender ces deux aspects souvent négligés dans les critiques des traductions est précisément le but de son parcours analytique. Mais sa notion de l’évaluation et des critères qui la soutiennent se dessine notamment à travers son opposition à la «sociocritique» de Gideon Toury. L’auteur consacre ainsi plusieurs pages à la mise en question de quelques concepts fondamentaux de l’approche descriptive de la traduction, comme le rôle des «normes» dans le processus traductif, la «suspension» du jugement, ou encore la «secondarité» des textes traduits à l’intérieur du système littéraire d’arrivée90. Il faut dire que Toury, en formulant son approche descriptive de la traduction, avait attaqué de manière systématique des notions telles que l’«équivalence», pilier des théories de la traduction existant jusqu’alors et notion indispensable (sous quelque désignation que ce soit) à la critique. En effet, si la question du jugement est complexe, c’est surtout parce qu’elle ne peut pas être déliée du vaste héritage de notions et de positions contraires et irréductibles qui encombrent la traductologie, et pire encore, elle n’est pas sans rapport avec la notion de fidélité, dont Jean Delisle affirme: Galvaudé, le mot «fidèle» en traduction ne dit rien de bien précis. L’évaluation des traductions souffre tout particulièrement du flou sémantique qui entoure bon nombre de concepts servant à la critique de la traduction. Il faudra bien un jour bannir une fois pour toutes du métalangage de la traductologie le terme «fidélité» et les autres désignations vagues qui encombrent la discipline si l’on veut faire sortir l’étude de la traduction du stade normatif que toute science digne de ce nom a su dépasser91. La difficulté d’établir des critères clairs, précis et consensuels ainsi que des termes qui rendraient compte de l’application de ces critères est perceptible dans toute situation d’évaluation de la qualité d’une traduction. En témoigne l’énorme quantité d’articles écrits sur la question de l’évaluation des traductions dans le milieu universitaire ou professionnel92. Le fait que toute évaluation soit le reflet d’une doxa SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 55 89 Antoine Berman, op. cit., p. 44. 90 Voir infra «Gideon Toury et l’approche descriptive», p. 64-74. 91 Jean Delisle, «L’évaluation des traductions du passé par l’historien», art. cité, p. 210. 92 Voir par exemple Robert Larose, «Méthodologie de l’évaluation des traductions», dans Meta, vol. 43, n° 2, 1998, p. 163-186; Daniel Gouadec, «Paramètres de l’évaluation des traductions», dans Meta, vol. 26, n° 2, 1981, p. 99-116; Hannelore Lee-Jahnke, «Aspects pédagogiques de l’évaluation en traduction», dans Meta, vol. 46, n° 2, 2001, p. 258271; Nicole Martínez Melis et Amparo Hurtado Albir, «Assessment in Translation Studies: Research Needs», dans Meta, vol. 46, n° 2, 2001, p. 272-287. niveau de la langue, en deçà du discours, de la poétique des textes. Un texte n’est pas uniquement constitué d’une forme et d’un sens. Un texte «fonctionne» d’une certaine manière, il fait quelque chose, et la traduction doit, elle aussi, faire ce que fait le texte original110. Le caractère spécifique du texte littéraire, représenté ici par des mots tels que «discours» ou «poétique», explique le fait que les analyses qui opèrent seulement au niveau de la langue ne puissent pas saisir ce qui dans un texte fait «œuvre» et a fortiori, qu’elles ne puissent pas mesurer la qualité d’une traduction. La deuxième voie, celle de la linguistique différentielle, n’échappera pas davantage à cette incapacité: En procédant à un rapprochement minutieux sur tous les plans, ne peuton pas juger de la qualité d’une traduction par rapport à l’original et par rapport à d’autres traductions? Les points de départ étant linguistiques, n’est-il pas légitime d’appliquer une méthode d’analyse proprement linguistique? Une fois de plus, il faut répondre par la négative. La linguistique des signes avec ses mots, ses syntagmes, ses phrases a évidemment une certaine utilité, mais son utilité s’arrête à la jonction où surgissent les problèmes du discours et de l’énonciation. Intrinsèquement, un texte n’est pas une succession d’énoncés. Et pourtant, l’histoire de la traduction a été écrite à partir du primat de la langue et du dualisme du signe (fond / forme). Le discours ne se pense pas, pas totalement en tout cas, avec les concepts de la langue111. Nous pouvons voir comment se dessine progressivement une réflexion qui, inspirée de la pensée d’Henri Meschonnic, n’est pas sans rappeler les idées d’Antoine Berman. L’évaluation des traductions anciennes doit tenir compte de notions telles que l’altérité ou l’historicité. Or, ces deux notions recoupent, nous le verrons, celles d’éthicité et de poéticité chez Berman. Éthicité et poéticité qui s’appliquent, il convient de le rappeler, autant aux traductions anciennes qu’aux modernes. Voyons d’abord ce qu’il en est de l’altérité: Les traductions apportent la preuve qu’une société n’accueille pas l’Étranger de la même façon à toutes les époques de son histoire. Il existe pour chaque société une manière de traduire historiquement déterminée et toute traduction porte l’empreinte de l’époque qui l’a vue naître. Le sujet est présent dans la traduction, comme il est présent dans l’œuvre. Ni l’auLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 62 110 Idem, p. 212-213. 111 Idem, p. 213. teur ni le traducteur ne sont des abstractions. Nier cela serait nier la spécificité même de l’écriture. Lire historiquement, c’est donc aussi chercher à découvrir comment est rendue ou escamotée l’altérité. La qualité d’une traduction tient aussi à cela112. Le rapport à l’Étranger, à l’Autre, doivent leur entrée dans le discours traductologique notamment à un célèbre ouvrage d’Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger, où l’on peut lire, par exemple: Toute culture résiste à la traduction, même si elle a besoin essentiellement de celle-ci. La visée même de la traduction –ouvrir au niveau de l’écrit un certain rapport à l’Autre, féconder le Propre par la médiation de l’Étranger– heurte de front la structure ethnocentrique de toute culture, ou cette espèce de narcissisme qui fait que toute société voudrait être un Tout pur et non mélangé113. Or pour Antoine Berman l’éthique de la traduction est directement liée au respect de l’étrangeté, de l’altérité de l’original: Définir plus précisément cette visée éthique, et par là sortir la traduction de son ghetto idéologique, voilà l’une des tâches d’une théorie de la traduction. Mais cette éthique positive suppose à son tour deux choses. Premièrement, une éthique négative, c’est-à-dire une théorie des valeurs idéologiques et littéraires qui tendent à détourner la traduction de sa pure visée. La théorie de la traduction non ethnocentrique est aussi une théorie de la traduction ethnocentrique, c’est-à-dire de la mauvaise traduction. J’appelle mauvaise traduction la traduction qui, généralement sous couvert de transmissibilité, opère une négation systématique de l’étrangeté de l’œuvre étrangère114. Le rapport à «altérité» ne constitue donc pas un critère spécifique aux textes du passé, certes. Par contre, lorsque Delisle affirme que: «toute œuvre étrangère est porteuse d’une altérité et […], selon les circonstances historiques et la doxa du moment, une société se montre plus ou moins ouverte à l’Autre»115, il pointe du doigt SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 63 112 Idem, p. 214-215. 113 Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, éd. citée, p. 16. 114 Idem, p. 17. 115 Jean Delisle, art. cité, p. 214. un aspect relativement spécifique à l’histoire de la traduction: le rapport à l’Autre est étudié en fonction des circonstances historiques en vue de formuler, par interprétation, des relations de causalité hypothétiques. On est ici dans le domaine de l’historiographie. Que dire de l’historicité des œuvres? À première vue, il s’agit d’une notion historiographique. Cependant, Delisle emploie ce terme dans le sens que lui donne Henri Meschonnic: «L’historicité, telle que la définit Henri Meschonnic, n’est pas, contrairement à ce que le mot peut évoquer, un concept chronologique, une situation dans le temps»116 C’est ainsi que l’auteur reformule le sens que ce mot assume ici: L’historicité doit donc être vue comme le caractère spécifique d’une œuvre qui, bien que créée à un moment précis et dans un contexte historique donné, n’est pas enfermée dans les conditions de sa production (historicisme) et continue à vivre, à avoir une action, à être lue. Il y a des traductions mortes et oubliées comme il y a des traductions vivantes, car réinventées, réincarnées dans une autre historicité dynamique117. Nous pouvons voir qu’il s’agit d’un concept littéraire plutôt qu’historiographique et qui, comme la poéticité de Berman, représente aussi un critère d’évaluation: Lorsqu’il évalue une traduction, l’historien cherche à savoir si le traducteur a su préserver l’historicité d’un texte, non pas par une importation mimétique (le pseudo-texte-miroir) ou par transfusion de cette historicité dans son texte, mais par une réinvention créatrice, un travail d’écriture. Si oui, il est en présence d’une traduction réussie118. Préserver l’historicité d’une œuvre par une réinvention créatrice, pour Delisle, ou faire œuvre en correspondance avec l’original, pour Berman, telle serait la tâche du traducteur. Altérité et historicité, ou éthicité et poéticité, s’appliquent autant aux traductions anciennes qu’aux modernes. Nous pouvons conclure que la seule différence qui ressort du rapprochement de ce deux auteurs est l’importance, la complexité et l’étendue de la recontextualisation lorsqu’il s’agit d’évaluer des traductions anciennes. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 64 116 Idem, p. 215. 117 Idem, p. 215-216. 118 Idem, p. 216. Nous avons abordé jusqu’à présent quelques aspects conceptuels et méthodologiques des analyses critiques, dont Antoine Berman se fait le défenseur; des analyses ayant pour principale finalité d’émettre un jugement sur la qualité des traductions, et cela sur la base de notions qui, bien que difficilement réductibles à une définition, seraient relativement consensuelles. Cependant, du fait de leur finalité, les analyses critiques sont inévitablement de nature normative. Elles révèlent ce que doit être une traduction et non pas ce que les traductions sont effectivement. Elles n’abordent souvent que des traductions d’œuvres littéraires canoniques et négligent par conséquent une partie importante du corpus. D’un point de vue historique, des analyses de ce genre ne peuvent nous renseigner que partiellement sur le travail des traducteurs. L’histoire de la traduction ne saurait se réduire à l’histoire des «bonnes» traductions, ou des «mauvaises», ni à l’histoire des traductions bonnes et mauvaises des «grandes» œuvres littéraires. L’histoire de la traduction doit ainsi prendre ses distances par rapport à l’histoire littéraire, pour surmonter des obstacles épistémologiques tels que la «canonisation» ou la «périodisation», comme le souligne José Lambert: La tentative de récupérer les traductions à l’intérieur de l’histoire littéraire paraît vouée à l’échec aussi longtemps que l’historiographie en question ne se redéfinira pas devant la question de la canonisation ou de la périodisation. Ainsi les traductions seront en grande partie perdues de vue aussi longtemps que l’historiographie se concentrera sur les «BellesLettres» (ou refusera d’envisager la canonisation comme objet d’étude au lieu de l’adopter comme une donnée universelle) et aussi longtemps qu’elle partira d’un schéma unique (linéaire?) pour la périodisation (on imagine mal que les cultures littéraires / traductionnelles puissent changer en bloc d’un seul coup, bref, qu’elles puissent être homogènes). Jusqu’à nouvel ordre, nous devons exclure que l’art de la traduction puisse coïncider tout simplement avec l’évolution littéraire (canonique) ou en d’autres termes, que la traduction soit simplement une des provinces de la littérature. L’analyse des traductions / traducteurs les plus célèbres, -ou le principe des capita expertane permettra jamais d’expliquer les fluctuations éventuelles des traditions, pas plus d’ailleurs que les accumulations encyclopédiques de données bibliographiques ou autres119. Nous pouvons donc conclure que si la critique et l’évaluation des traductions anciennes peuvent nous fournir d’importantes pistes méthodologiques, leur finalité, SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 65 119 José Lambert, «La traduction dans les littératures. Pour une historiographie des traductions», dans La Traduction dans le développement des littératures, José Lambert et André Lefevere (dir.), Berne, Peter Lang, 1993, p. 19. mesurer la qualité de la traduction analysée, diffère de celle notre analyse: observer, décrire et tenter de comprendre l’action d’un traducteur, Herberay des Essarts, sur un texte, le premier livre de L’Amadis de Gaule. C’est pourquoi il nous faut chercher d’autres formes d’analyse, comme l’analyse descriptive de Gideon Toury. 3. Gideon Toury et l’approche descriptive Ce que l’on connaît sous le nom d’«école de Tel-Aviv»120 est l’École de poétique et sémiotique de l’Université de Tel-Aviv, au sein de laquelle de chercheurs comme Itamar Even-Zohar menaient, à la fin des années soixante, des recherches qui donneraient naissance à l’approche descriptive de la traduction. Rachel Weissbroch énonce quelques idées issues de la théorie du polysystème d’Even-Zohar121 ayant eu un rôle considérable dans la conception de l’approche descriptive de la traduction: Literature develops while in contact with other literatures. This contact may be expressed in the “translation” of models (as follows) as well as through the translation of concrete texts. Translated literature is a part of the literary polysystem. It may be positioned at the center of the polysystem, in its periphery, or in any one of its systems, and can even be distributed among several systems. It may be a bastion of conservatism or a channel for innovation, and often the history of the polysystem cannot be understood without relating to it. Following these assumptions, the foundations were laid for a theory of translation whose uniqueness with regard to other paradigms was its target-orientedness. It focused on the translated texts themselves, their position and role within the target culture, and their relations with original texts of that culture122. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 66 120 Pour l’historique de cette école, ainsi qu’une présentation de ses idées fondamentales et de leur développement, voir Rachel Weissbrod, «Translation Research in the Framework of the Tel Aviv School of Poetics and Semiotics», dans Meta, vol. 43, n° 1, 1998, p. 35-45. 121 «He suggested viewing literature as a polysystem, a system of systems, which can be described by a series of oppositions: between the center (which dictates norms and models to the entire polysystem) and the periphery, between the canonized system (which usually occupies the center of the polysystem) and the non-canonized, between the systems of adult and children’s literature, between translated and non-translated literature», Rachel Weissbrod, art. cité, p. 36. 122 Idem, p. 36-37. C’est notamment grâce à In Search of a Theory of Translation, de Gideon Toury123, que les théories de l’école de Tel-Aviv ont intégré le débat traductologique, pour inspirer ensuite les travaux de chercheurs comme José Lambert (Belgique) ou Annie Brisset (Canada). Dans cet ouvrage, Toury énonce les fondements d’une approche descriptive de la traduction, axée sur le pôle d’arrivée (target-oriented) par opposition à la plupart des théories, qui seraient, elles, axées sur le pôle de départ (source-oriented) et de nature normative et prescriptive: Most of the theories of translation to date belong to an altogether different type, since they are ST-oriented and, more often than not, even SLoriented, thus, inevitably, directive and normative in nature. They consider translation from the point of view of its being a reconstruction –in general a maximal (or at least optimal) reconstruction– of ST (i.e., the formalization of ST’s systemic relationships), or even of SL, in TL, in such a way and to such an extend that TT and ST are interchangeable according to some preconceived definition of this interchangeability124. Quel est l’intérêt d’aborder les traductions du point de vue du pôle d’arrivée? Pour Toury, la véritable «existence» de la traduction a lieu dans celui-ci, et cela d’abord parce que c’est le pôle d’arrivée qui est «l’initiateur» du transfert, ensuite parce c’est lui qui détermine la finalité de ce transfert, enfin parce que c’est le pôle d’arrivée et non pas celui de départ qui est susceptible d’être modifié par le transfert: …in order to be able to understand the process of translation and its products, one should first determine the purposes which they are meant to serve; these purposes are set mainly by the target, receptor pole which serves as the “initiator” of the inter-textual, inter-cultural and interlingual transfer. The translated texts are this “facts of one language and one textual tradition only: the target’s. It is clear that from the standpoint of ST / SL, translations have hardly existence, even if everybody in the source culture “knows” of their existence. They do not affect either the source linguistic and textual systems and norms, nor ST as such. On the other hand, they may well affect the textual and / or linguistic norms, and even systems, of the target, recipient culture, not to mention the mere identity of TT as a TL text125. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 67 123 Gideon Toury, auteur également de Descriptive Translation Studies and Beyond, Amsterdam / Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 1995, est l’un de principaux représentants de l’école dite de Tel-Aviv. 124 Gideon Toury, In Search of a Theory of Translation, The Porter Institute for Poetics and Semiotics, Tel Aviv University, 1980, p. 33. «ST» et «TT» équivalent à source text et target text respectivement, ainsi que «SL» et «TL» à source language et target language. 125 Gideon Toury, op. cit., p. 82-83. Ce changement de perspective (du pôle de départ au pôle d’arrivée) est accompagné d’un autre qui renforce la rupture avec les approches traditionnelles de la traduction, à savoir, sa nature descriptive. Toury considère que la traductologie s’est développée notamment sous une orientation «appliquée». Une branche descriptive est nécessaire dans la mesure où les traductions et les pratiques traductives constituent des phénomènes empiriques, ayant une existence en dehors des théories. L’étude de la traduction en tant que phénomène observable exige bien évidemment la mise en place d’un appareil descriptif: …translations and translation practices are observational facts, phenomena which have actual existence “in the world,” irrespective of any prior theoretical consideration, and not mere speculative outcomes of factors which are taken care of by other disciplines, which form, as it were, the basis for translation studies […], or realizations of their idealized models. It is the need to account for the empirical phenomena and the circumstances and conditions in which they came into being which requires the establishment of a descriptive branch in a discipline such as translation studies126. Si les théories de la traduction axées sur le pôle de départ ne tiennent pas compte des faits traductifs empiriques c’est surtout à cause de la notion d’équivalence qui les sous-tend. Pour qu’une traduction soit considérée comme telle, et non pas comme une adaptation, récréation libre, imitation, etc., il faut en effet une certaine notion d’«équivalence», une notion théorique, normative, idéale, à laquelle Gideon Toury oppose une notion descriptive et empirique. Ainsi, la notion d’équivalence peut être entendue… …(a) as a theoretical term, denoting an abstract, ideal relationship, or category of relationships between TTs and STs, translations and their sources; (b) as a descriptive term, denoting concrete objects –actual relationships between actual utterances in two different languages (and literatures), recognized as TTs and STs –which are subject to direct observation127. Pour Toury, la notion normative d’«équivalence» est à l’origine d’un décalage entre la théorie et les phénomènes empiriques. En effet, cette notion a priori d’équivalence optimale ne se vérifie pas systématiquement dans les textes traduits, LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 68 126 Idem, p. 80. 127 Idem, p. 39. ce qui n’empêche pas pour autant qu’ils soient perçus comme des «traductions» par la culture cible, d’où l’importance d’une branche descriptive de la traductologie, qui permettrait, à travers des analyses comparatives, de vérifier les hypothèses contenues dans les diverses théories: But, while it is true that the aim of descriptive studies is to describe and explain empirical phenomena, and as a result they lead to the accumulation of knowledge, this is nor their sole function. One of their aims (or, at least, one of their by-products) is always to put to test the hypotheses and models supplied by the theory, in whose framework the studies are carried out. There is simply no other way of verifying, refuting, and especially amending these hypotheses, and without a constant testing of this sort the theory is bound to lose contact with empirical phenomena, or to lead to stagnation, or –most likely –the two unhappy results at once, as is the case with contemporary translation theory128. Or, l’approche descriptive ne se contente pas de décrire les phénomènes traductologiques. Elle cherche également à établir le pourquoi de ces phénomènes. Pour y parvenir, cette approche puise dans le discours sociologique, ce qui lui a valu la dénomination de sociocritique. La traduction est ainsi envisagée comme une activité comportementale, soumise à des contraintes sociales, contraintes désignées par la notion de norme: Sociologists and social psychologists regard norms as the translation of values or ideas shared by a certain community –as to what is right and wrong, adequate or inadequate –into specific situations, providing they are not (yet) formulated as laws. These instructions, the norms, are acquired –even internalizedby individual members of the community during the socialization process, and may be said to serve as criteria, in comparison with which actual instances of behavior are evaluated or judged by the group as a whole and by its members individually129. Par ailleurs, Gideon Toury n’est pas le seul à évoquer l’existence de ce type de contraintes et leur influence sur l’action du traducteur. Pour Antoine Berman, souvenons-nous, la doxa traductive fait partie de l’horizon du traducteur; «l’ensemble de paramètres langagiers, littéraires, culturels et historiques qui «déterminent» le SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 69 128 Idem, p. 80. 129 Idem, p. 51. sentir, l’agir et le penser d’un traducteur»130. Henri Meschonnic, quant à lui, parle du possible du traduire: La force ou la faiblesse des traditions de traduction, dans la littérature d’arrivée, en un moment donné, circonscrivent aussi le possible du traduire. Ce possible ne se définit donc pas par une comparaison abstraite du texte de départ avec sa traduction, mais dans l’unité culture-languetemps131. Cela dit, l’approche descriptive de la traduction est la première à accorder un rôle central à l’étude des normes dans la compréhension de phénomènes traductifs. Ces normes se divisent en plusieurs catégories. Il y a d’abord la «norme initiale» (initial norm), qui apparaît, à première vue, comme une reformulation de l’opposition traditionnelle de la fidélité à l’original ou à la langue d’arrivée, de la traduction sourcière ou cibliste, etc.: This most important notion is a useful means to denote the translator’s basic choice between two polar alternatives deriving from the two major constituents of the «value» in literary translation mentioned earlier: he subjects himself either to the original text, with its textual relations and the norms expressed by it and contained in it, or to the linguistic and literary norms active in TL and in the target literary polysystem, or a certain section of it132. Nous retrouvons ici, en effet, enveloppée dans une formulation au lexique bien spécialisé, la sempiternelle alternative d’assujettissement à l’un de deux maîtres du traducteur. Cependant cette affirmation s’avère un outil purement théorique, puisque dans la pratique, la plupart des traductions se situent quelque part entre ces deux extrêmes: le premier étant celui de l’adéquation (adequacy), le deuxième celui de l’acceptabilité (acceptability). Une des finalités de l’analyse comparative serait d’établir la position de la traduction analysée entre ces deux pôles: Since no translation is either entirely “acceptable” (because it owes at least something to the alien adequacy pole) or entirely “adequate” (owing to the obligatory pole of acceptability), one of the main objects of transLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 70 130 Antoine Berman, Pour une critique des traductions: John Donne, éd. citée, p. 79. 131 Henri Meschonnic, Pour la poétique. Épistémologie de l’écriture. Poétique de la traduction, Paris, Gallimard, 1973, p. 322. 132 Gideon Toury, op. cit., p. 54. lation analysis is to determine its actual position between these poles, or its “combination of (or compromise between) these two extremes133. Il y a ensuite les «normes préliminaires» (preliminary norms), qui affecteraient d’une part le choix des œuvres à traduire: «the factors affecting or determining the choice of works (or at least of authors, genres, schools, source literatures, and the like) to be translated»134; d’autre part, qui déterminent la possibilité de passer par une langue intermédiaire et le choix de cette langue. Il y a enfin les «normes opérationnelles» (operational norms), pouvant être «matricielles»ou «textuelles» (Matricial norms, textual norms). Les premières, actives au niveau de la macrostructure, détermineraient l’existence de zones textuelles susceptibles d’être modifiées, réduites, omises ou amplifiées, mais aussi la manière dont ces modifications sont annoncées dans le paratexte: They also determine the extend to which such omissions, additions, changes in location, and manipulation of segmentation are openly referred to in the translated works themselves (by means of statements such as abridged, adapted, and the like)135. Pendant que les deuxièmes détermineraient le choix des zones textuelles jugées équivalentes, selon des critères linguistiques ou littéraires: Textual (proper) norms affect or determinate the actual selection of TL material (units and patterns) to replace the original textual and linguistic material, or (as we assume that the very concept of translation in its modern sense implies some equivalence postulate) to serve as a translational equivalents to it. Textual norms may be purely linguistic (including general stylistic norms) or literary (determining, for instance, what is appropriate for literature in general, for a translated literary work, for a certain genre / literary source / period, for a certain literary technique, and so forth)136. Les sources des normes sont variées. Elles peuvent être regroupées en deux catégories principales: textuelles et extratextuelles. Les premières sont à trouver, SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 71 133 Idem, p. 49. 134 Idem, p. 53. 135 Ibid. 136 Idem, p. 54. …implique en fait l’idée d’une possibilité en soi de la fidélité, (alors que la fidélité à certains niveaux linguistiques entraîne l’infidélité à d’autres niveaux), d’autre part il encourage des multiples historiens des traductions à insérer une téléologie dans leurs considérations, dans la mesure où ils acceptent que l’art de la traduction ferait des progrès à travers l’histoire151. Cependant, ce risque n’existe, à notre avis, que si l’on cherche à savoir si le traducteur a été fidèle ou non, d’après notre propre conception de la fidélité, ellemême relative. C’est pourquoi, nous l’avons vu, l’historiographie doit prendre ses distances par rapport à la critique des traductions. Or, si comme l’affirme Lambert, la fidélité est impossible, son poids éthique n’est pas moins inéluctable. Le fantasme de la fidélité hante toute l’histoire de la pensée traductologique et il est au centre de notre conception du traduire à travers les époques, comme le signale Amparo Hurtado Albir, qui souligne l’ancienneté du débat en renvoyant au «nec verbum pro verbo» de Cicéron: Le débat date de 2000 ans; les réponses oscillent entre l’attachement aux formes linguistiques de l’original et l’adaptation libre. Le terme reste flou et l’appellation de «fidélité» recouvre différentes formules et conceptions: pour les uns, une traduction fidèle respecte avant tout l’information de l’original, pour les autres une traduction fidèle est celle qui rend mot à mot l’original… On dirait qu’à force d’utiliser ce terme on l’a vidé de tout contenu152. Les premières réflexions sur la traduction en Occident, celles de Cicéron, de saint Jérôme, puis d’Étienne Dolet ou Joachim Du Bellay, par exemple, sont nées par rapport à une matière «canonique» voire ouvertement «sacralisée»: la poésie antique, les auctoritates, la Bible; et il n’est pas étonnant qu’elles se soient construites autour d’une notion telle que la fidélité, riche en connotations religieuses. Le recours à cette notion n’a eu de cesse depuis. Il a certes perdu son contenu au cours des siècles, mais son influence ne s’est jamais démentie. Si l’on accepte que tout traducteur, passé au présent, se trouve confronté à ce que Toury appelle la norme initiale, à savoir le «rattachement» (bien que toujours partiel) au pôle de départ ou au pôle d’arrivée, force est d’admettre que le fantasme de la fidélité continue de hanter les esprits. C’est ce qu’Antoine Berman considère le «drame» du traducteur: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 78 151 José Lambert, art. cité, p. 20. 152 Amparo Hurtado Albir, La Notion de fidélité en traduction, Paris, Didier Érudition, 1990, p. 10. Après tant de réussites, tant de chefs-d’œuvre, tant de prétendues impossibilités vaincues, comment l’adage italien traduttore traditore peut-il encore fonctionner comme un jugement dernier sur la traduction? Et cependant, il est vrai que, dans ce domaine, il est sans cesse question de fidélité et de trahison. «Traduire, écrivait Franz Rosenzweig, c’est servir deux maîtres». Telle est la métaphore ancillaire. Il s’agit de servir l’œuvre, l’auteur, la langue étrangère (premier maître), et de servir le public et la langue propre (second maître). Ici apparaît ce qu’on peut appeler le drame du traducteur153. D’un point de vue historique, ce qui importe n’est pas que le traducteur ait été fidèle ou non, ou que son texte ait la même valeur (qu’il soit «équivalent») que l’original. Ce qui importe est, à notre avis, de savoir entre autres quelle fidélité le traducteur observe, ou transgresse et de ce fait, de déceler la notion de traduction qui anime son travail. Mais cette fidélité, ne recoupe-t-elle les normes que Gideon Toury plaçait au centre de l’approche descriptive? Dans une certaine mesure, la réponse est oui. Mais ce qui semblait agacer Antoine Berman vis-à-vis de l’approche sociocritique était, nous l’avons vu, l’oblitération du sujet traduisant. La notion de fidélité a ceci de spécifique qu’elle désigne un rapport personnel, voire intime, entre le sujet traduisant et ce qui fait, à ses yeux, le caractère unique du texte de départ. C’est peut-être un changement de perspective minime, mais il présente l’avantage de replacer le traducteur au centre de l’histoire. Antoine Berman, qui avait bien de mal à accepter le rôle central des normes, s’exclamait ainsi concernant la fidélité: La dialectique réversible de la fidélité et de la trahison est présente chez ce dernier [le traducteur] jusque dans l’ambiguïté de sa position d’écrivain: le pur traducteur est celui qui a besoin d’écrire à partir d’une œuvre, d’une langue et d’un auteur étrangers. Détour notable. Sur le plan psychique, le traducteur est ambivalent. Il veut forcer des deux côtés: forcer sa langue à se lester d’étrangeté, forcer l’autre langue à se dé-porter dans sa langue maternelle. Il se veut écrivain, mais n’est que ré-écrivain. Il est auteur –et jamais L’Auteur. Son œuvre de traducteur est une œuvre, mais n’est pas L’Œuvre154. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 79 153 Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger, culture et traduction dans l’Allemagne romantique, éd. citée, p. 14-15. 154 Antoine Berman, op. cit., p. 18. L’ambivalence du traducteur dont il est question ici est née, en France, autour de 1540. C’est en effet à partir de cette date que, du fait de l’émergence de l’Auteur, les traducteurs commencent à prendre conscience du caractère spécifique et secondaire de leur labeur et multiplient les réflexions sur la traduction, de plus en plus placées sous le signe de la dépréciation155. Et pourtant, Herberay des Essarts, simple «réécrivain», sera élevé au rang d’auteur, comparé à Homère et à Cicéron156. Son Amadis, succès éditorial sans précédent, deviendra un modèle d’éloquence avant de tomber, comme l’original espagnol, sous l’épée du redoutable Don Quichotte. A-t-il jouit d’un contexte favorable? A-t-il vraiment fait œuvre de traduction? C’est ce que nous tâcherons de savoir dans la deuxième partie de cette étude. Nous prolongerons notre réflexion théorique, cette fois-ci autour de la contextualisation. Nous verrons comment, si la traduction peut être abordée comme un acte d’énonciation, c’est dans le paratexte que, de ré-écriture, elle devient proprement un acte d’écriture. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 80 155 Voir Luce Guillerm, op. cit., p. 345-452. 156 Voir Véronique Duché, «Nicolas Herberay, “vray Cicéro françoys”», dans Les Normes du dire au XVIesiècle. Actes du colloque de Rouen (15-17 novembre 2001) organisé par le CÉRÉdI, Jean-Claude Arnould et Gérard Milhe Poutingon (dir.), Paris, Honoré Champion, 2004, p. 108-122; Mireille Huchon, «Amadis, “Parfaicte idée de nostre langue françoise”», dans Les Amadis en France au XVIesiècle, éd. citée, p. 183-200. DEUXIÈME PARTIE: LE PARATEXTE DE L’AMADIS I. TEXTE, CONTEXTE, PARATEXTE 1. Contexte d’écriture et de réécriture Tout acte d’écriture se produit dans un contexte qui, sans le déterminer, délimite ses possibilités. Il en va de même pour l’acte de traduire, la traduction étant, entre autres, une réécriture. Cependant, originaux et traductions, écritures et réécritures entretiennent un rapport variable avec leur environnement historique. De plus, mettre en perspective l’œuvre de traduction d’Herberay des Essarts ne serait pas possible sans tenir compte du caractère spécifique de l’acte de traduire. C’est pourquoi nous nous livrerons, dans les pages qui suivent, à une réflexion conceptuelle et méthodologique sur le texte, le contexte et la traduction. Les notions de «texte» et surtout celle de «contexte» ont été abordées par des disciplines diverses, telles que la théorie littéraire, l’analyse du discours, la linguistique énonciative, la sociolinguistique, la linguistique cognitive, entre autres. En théorie littéraire, par exemple, depuis Genette, l’espace du texte n’a pas cessé d’être redéfini et réagencé: en témoigne l’apparition de notions comme paratexte, métatexte ou hypertexte. Il en va de même, a fortiori, pour la notion de contexte, dans la mesure où les contours du texte deviennent de moins en moins distincts157. Ces deux notions-clés ont certes beaucoup évolué, et la traductologie a tout intérêt à suivre de près cette évolution. Cependant, notre point de départ sera une définition ad hoc de «contexte», une définition «précritique», au risque d’affirmer l’évidence: le contexte est tout ce qui est «extérieur» au texte, mais qui entretient un rapport (hypothétique mais vérifiable) avec lui. Les limites du contexte, a priori extensibles à l’infini, sont donc posées par les traces qu’il laisse dans l’écriture, des traces qui révèlent son ancrage contextuel. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 81 157 Dans cette évolution, la position la plus radicale est peut-être celle de Derrida, dont le célèbre aphorisme «il n’y a pas de hors-texte» équivaudrait à dire «il n’y a pas de contexte», mais aussi «il n’y a pas de hors-contexte»: «la phrase qui, pour certains, est devenue une sorte de slogan en général si mal compris de la déconstruction («il n’y a pas de horstexte») ne signifie rien d’autre: il n’y a pas de hors-contexte. Sous cette forme, qui dit exactement la même chose, la formule aurait sans doute moins choqué», Jacques Derrida, Limited Inc., Paris, Galilée, 1988, p. 252. Nous pouvons considérer que le contexte se rapporte au texte notamment de deux manières: la délimitation et la représentation. D’une part, le contexte délimite la frontière (relative) du possible et de l’acceptable. Le possible de l’écriture est une frontière à repousser, associée au progrès, à l’invention, à l’innovation, dans un mouvement centrifuge. Au XVIesiècle, la frontière du possible de l’écriture est repoussée par des moyens matériels tels que l’imprimerie, mais aussi par des moyens conceptuels: à la faveur d’un effort collectif d’enrichissement du vernaculaire, les possibilités d’expression de la langue française s’élargissent sans cesse. La frontière de l’acceptable, quant à elle, décrit un mouvement davantage centripète, et peut être associée à la tradition, à l’identité, à l’ordre, à la cohésion. Bien qu’elle puisse s’élargir ou rétrécir au fil des époques, elle demeure toujours une contrainte. Souvent imprécise et implicite, elle n’est pourtant pas sans conséquences sur la réception des œuvres. Elle peut être déterminée par le pouvoir royal ou religieux, mais aussi, en même temps, par les lecteurs. Par ailleurs le seuil de l’acceptable n’est pas forcément le même pour les uns et pour les autres. Au XVIesiècle, l’orthodoxie et la bienséance sont deux manifestations de cette frontière de l’acceptable, la première à l’égard du pouvoir, la deuxième vis-à-vis du public. D’autre part, le contexte peut être représenté dans le texte. Il fait irruption dans le corps même du texte, et l’ancrage contextuel n’est plus périphérique, mais consubstantiel au texte, bien qu’il y soit présent dans des proportions variables. Ainsi, la présence du contexte immédiat n’est pas perceptible au même degré dans un texte juridique, dans une chronique historique ou dans une œuvre de fiction. Mais la présence de l’environnement historique ne varie pas seulement en fonction de la «quantité», mais aussi des mécanismes de représentation. Le texte juridique renvoie directement à son environnement. La chronique offre un récit chronologique de faits interprétés. Le texte de fiction, quant à lui, bien qu’il puisse mettre en scène le contexte immédiat et en donner une interprétation, renvoie également à des universaux, indépendamment, a fortiori, de l’environnement historique de sa production. C’est d’ailleurs cette ambivalence entre le contexte concret, réel, et la fiction au caractère archétypique, qui permet aux appareils liminaires des Amadis, comme le fait voir Mireille Huchon, de proposer une «lecture contemporaine» de l’œuvre: les personnages du récit s’assimilent aux membres de la famille royale et le roman devient un roman à clef où l’on peut voir une représentation de l’actualité politique. Or, le rattachement de l’œuvre au contexte immédiat du traducteur ne s’opère pas seulement au niveau du paratexte, puisque des Essarts met en scène, dans le corps même du texte, des éléments tels que «l’actualité politique et artistique, ‘guerre, LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 82 chasse et architecture’», opérant des amplifications dans les zones textuelles susceptibles de renvoyer à la noblesse sa propre image158. Le texte traduit, quant à lui, possède un double ancrage contextuel, puisqu’il porte les traces du contexte de production et du contexte de reproduction (reproduction entendue ici moins dans le sens de copie que dans celui de métissage). Ces deux contextes font l’objet de multiples décalages: langagier, d’abord, mais aussi culturel et temporel, et sont susceptibles d’entrer en contradiction, comme dans le cas concret de l’Amadis de Gaule. Lorsque Montalvo réécrit l’histoire d’Amadis à la fin du XVesiècle, à partir d’une version primitive dont il reste peu de traces159, il façonne une matière ancienne au moyen d’une langue aux possibilités stylistiques élargies. La modernisation de la langue du récit original, devenue archaïque, est non seulement souhaitable, mais surtout possible. Le Prologue de l’auteur témoigne ainsi de cette modernisation: Aquí comiença el primero libro del esforçado y virtuoso cavallero Amadís, hijo del rey Perión de Gaula y de la reina Helisena, el cual fue corregido y enmendado por el honrado y virtuoso cavallero Garci-Rodríguez de Montalvo, regidor de la noble villa de Medina del Campo, y corregióle de los antiguos originales que estavan corruptos y mal compuestos en antiguo estilo, por falta de los diferentes y malos escriptores, quitando muchas palabras superfluas y poniendo otras de más polido y elegante estilo tocantes a la cavallería y actos della160. Ce remaniement stylistique et lexical, qui semble justifier l’œuvre de Montalvo, obéit naturellement à l’évolution de la langue espagnole par rapport à la version primitive des Amadis. L’expansion de la frontière du possible du langage est donc à l’origine d’une rupture entre le récit et le lecteur, et appelle à une réécriture. Mais cette réécriture doit tenir compte non seulement de l’évolution lexicale ou stylistique, mais aussi esthétique, désignée ici par la notion d’«élégance», qui, comme la «bienséance», dessine la frontière de l’acceptable. Cette dernière frontière est encore plus perceptible en ce qui concerne l’orthodoxie. Montalvo réécrit les Amadis pendant le règne des Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, alors même que s’achève la Reconquista des SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 83 158 Voir Mireille Huchon, «Traduction, translation, exaltation et transmutation dans les Amadis», dans Camenae, n° 3, 2007, p. 6-10, http://www.paris-sorbonne.fr/fr/IMG/pdf/4._Article_12_Huchon.pdf 159 Voir infra «Montalvo et la translation de l’Amadis», p. 264-273. 160 Garci Rodríguez de Montalvo, Amadis de Gaula I, édition de Manuel Cacho Blecua, Madrid, Cátedra, 2001, p. 225. derniers bastions musulmans dans la Péninsule Ibérique, et son travail de modernisation est doublé d’un effort de christianisation de la matière primitive161: …en los cuales cinco libros como quiera que hasta aquí más por patrañas que por crónicas eran tenidos, son con las tales enmiendas acompañados de tales enxemplos y doctrinas, que con justa causa se podrán comparar a los livianos y febles saleros de corcho, que con tiras de oro y de plata son encarcelados y guarnescidos, porque assí los cavalleros mancebos como los más ancianos hallen en ellos lo que a cada uno conviene. E si por ventura en esta mal ordenada obra algún yerro paresciere de aquellos que en lo divino y humano son prohibidos, demando humildemente dello perdón, pues que teniendo y creyendo yo firmemente todo lo que la Sancta Iglesia tiene y manda, más la simple discreción que la obra fue dello causa162. Outre cette véritable profession de foi, où Montalvo manifeste son orthodoxie et s’excuse, par avance, de toute éventuelle atteinte à la doctrine de l’Église, l’auteur esquisse ici sa position face à la question de la vérité et du profit des textes de fiction163. L’écriture et la lecture doivent porter fruit, et ce fruit est avant tout un profit moral. Dans cette période où l’Espagne commence à s’unifier sous la bannière des Rois Catholiques, chrétienté et identité sont, plus que jamais, étroitement liées. Face à la frontière de l’acceptable, qui se dessine ici donc par l’orthodoxie religieuse, Montalvo entreprend de donner un sens chrétien au récit, et cela de deux manières: par l’ajout d’un cinquième livre de son cru, qui met en scène les aventures d’Esplandian, champion de la chrétienté voué à dépasser les prouesses de son père, Amadis, mais aussi par l’ajout plus ponctuel de gloses moralisatrices qui cherchent, entre autres, à exploiter le potentiel exemplaire du récit. Les gloses moralisatrices ou consiliarias, comme les nomme Herberay, constituent une des manifestations les plus significatives de l’ancrage contextuel des Amadis dans leur environnement historique. La matière des Amadis plonge ses racines dans un univers mythique préchrétien et par conséquent, est porteuse d’un système de valeurs susceptible d’entrer en contradiction avec la doctrine de l’Église. À travers les commentaires auctoriaux, Montalvo semble «négocier» la frontière de l’acceptable, par une opération de compensation: aventures d’armes et d’amour demeurent bien présentes, mais à elles s’ajoutent des «exemples» et des «doctrines», par lesquelles Montalvo opère un dédoublement du récit, où cohabitent la transgression et sa condamnation, la faute et son expiation. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 84 161 Voir infra p. 269-270. 162 Amadís de Gaula, éd. citée, p. 225. 163 Voir infra «Montalvo et le profit», p. 134-139. Nous pouvons donc affirmer que dans ces digressions moralisatrices, le contexte fait irruption dans le récit. Le lien entre le texte et son environnement historique, amplement dominé par la religion, est ici directement observable: les «conseils» délivrés par le narrateur sont étrangers au texte. Montalvo semble en être conscient, ou c’est du moins ce que l’on peut déduire de ces lignes dans une longue glose où, après une série d’exempla illustrant les conséquences de l’orgueil, tirées de la Bible et des histoires de l’Antiquité, le narrateur s’interrompt pour s’exclamer: Muchos otros que por esta mala y malvada sobervia perecieron en este mundo y en el otro contarse podrían con que esta razón ahún más authorizada fuesse. Pero porque seyendo más prolixa más enojosa de leer sería, se dexa de recontar164. Bien qu’il existe divers mécanismes d’inclusion du référent religieux au sein du texte, ces commentaires auctoriaux ont ceci de particulier qu’ils représentent une rupture dans le récit, à travers laquelle le scripteur se fait glossateur, dans une quête d’autorité. Nous pouvons considérer que ces commentaires donnent au récit une valeur ajoutée, en ce sens que, quoi qu’ayant des fonctions bien spécifiques, ils demeurent, somme toute, des ajouts. Telle est la perception qu’en a Herberay des Essarts, qui affirme dans son prologue: ..je n’ay voulu coucher la plus part de leur dicte augmentation, qu’ilz nomment dans leur langaige Consiliaria, qui vault à dire au nostre, comme advis ou conseil, me semblanz telz sermons mal propres à la matiere dont parle l’histoire165… Cela pourrait notamment s’expliquer par le fait que la traduction du premier livre de l’Amadis de Gaule, parue en 1540, intervient dans un contexte de reproduction tout autre. La frontière du possible, mais aussi celle de l’acceptable, ne sont pas tout à fait les mêmes pour Montalvo et pour Herberay. Même si dans la première moitié du XVIesiècle les idées de la Réforme circulent déjà parmi les hommes de lettres, faisant l’objet d’une surveillance croissante de la part des autorités ecclésiastiques, l’identité nationale française se consolide davantage par les lettres et par les armes que par la religion. En effet, cette identité sera fondée en grande partie sur le rayonnement culturel, inspiré des idées de la Renaissance italienne; et la consolidation du pouvoir royal, nécessaire à l’unité du royaume, sera plus politique que reliSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 85 164 Amadís de Gaula, éd. citée, p. 360-361. 165 Amadis de Gaule, livre I, édition critique par Michel Bideaux, Paris, Honoré Champion, 2006, «prologue du translateur» p. 166. gieuse. Ceci étant dit, Herberay des Essarts n’a pas à se soucier scrupuleusement de l’orthodoxie de sa traduction, et c’est pourquoi il omet, réduit et remanie les consiliaria de Montalvo166. Par contre, le prologue d’Herberay des Essarts laisse entrevoir la trace d’une autre frontière de l’acceptable, cette fois-ci bien opérante, celle de la bienséance: Et si vous appercevez en quelque endroict que je ne me soye assubjecty à le rendre de mot à mot: je vous supplye croyre que j’ay le fait, tant pource qu’il m’a semblé beaucoup de choses estre mal seantes aux personnes introduictes, eu regard es meurs et façons du jourd’huy…167 Bien qu’outrepasser les exigences de la bienséance n’entraîne pas la condamnation du corps et de l’âme, dans ce monde et dans l’autre, comme c’est le cas pour l’hérésie, l’auteur et l’œuvre malséants peuvent se voir refuser leur droit de cité dans la République des Lettres. L’enjeu est bien là, et l’on imagine mal la réussite des Amadis en France sans ce raffinement qui a fait du style d’Herberay un modèle de bien parler. 2. Texte, contexte et sujet traduisant Bien qu’associé à l’environnement historique d’une œuvre au moment de sa production, le contexte est fonction de son inscription dans l’historicité du traducteur. En effet, celui-ci est porteur d’une histoire insérée dans l’Histoire. Le contexte n’est donc pas lié au texte de manière mécanique, comme un contenant par rapport à un contenu, mais à travers la subjectivité du traducteur. S’il affecte le texte, c’est surtout parce qu’il nourrit la subjectivité du traducteur pour s’exprimer ensuite dans l’œuvre. Par conséquent, contextualiser une traduction ne consiste pas tout à fait à étudier son contexte, mais surtout la manière dont le sujet traduisant perçoit et intègre cet environnement dans sa réécriture. Ce tournant méthodologique en apparence anodin présente l’avantage de prémunir le chercheur contre le déterminisme LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 86 166 Force est de préciser qu’une telle liberté chez Herberay des Essarts est possible notamment grâce au statut particulier du genre chevaleresque. Souvenons-nous qu’en 1538, Étienne Dolet publiait le Cato Christianus, livret théologique où l’auteur entendait démontrer son orthodoxie pour faire face aux accusations d’hérésie qui lui étaient imputées. En 1546, il a été condamné au bûcher sous prétexte de propagation d’hérésie, en partie à cause d’une phrase jugée irréligieuse dans sa traduction d’un dialogue de Platon intitulé l’Axiochus. La frontière de l’acceptable que représente l’orthodoxie est donc bien présente, mais elle semble ne pas s’appliquer à tout genre de textes. Par ailleurs, les Amadis français ne tarderont pas, eux aussi, à s’attirer les critiques des moralistes. Sur l’évolution dans la réception des Amadis, voir Michel Simonin, «La disgrâce d’Amadis», art. cité. 167 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 168. consistant à justifier une traduction seulement à partir de son environnement, sans tenir compte du traducteur qui, bien qu’inséré dans des circonstances socio-historiques données, intègre, comprend, interprète ces circonstances d’une manière, somme toute, subjective. Il en découle que le contexte ne détermine pas, mais délimite les choix du traducteur. En effet si, vus de notre époque, textes et contextes se présentent comme des faits accomplis que l’on peut juxtaposer, il ne faut pas oublier qu’une traduction est une longue chaîne de prises de décision par un sujet à partir d’un certain horizon. La traduction, ou du moins le type de traduction qui nous concerne est, indéfectiblement, l’œuvre d’un sujet. D’ailleurs, le sens ambigu du mot sujet est à l’image de l’acte que le sujet traduisant accomplit: d’un côté il est sujet à de multiples «contraintes», souvent opposées. «Fidélité» à l’auteur, «fidélité» à l’original, «fidélité» à sa propre langue et à sa propre culture. La pensée traductologique a longuement développé la complexité de ce réseau d’engagements aussi impossibles qu’inévitables dans lequel le traducteur se trouve piégé, et nous en parlerons davantage dans les pages qui suivent. D’un autre côté, et sans vouloir empiéter sur le terrain de la philosophie, on peut considérer que du fait de sa condition, le sujet est en quelque sorte, libre. Antoine Berman affirme dans ce sens: La notion même de sujet, quelle que soit l’interprétation qu’on en donne, suppose tout à la fois celle d’individuation (tout sujet est ce sujet-ci, unique), celle de réflexion (tout sujet est un soi, un être qui se rapporte à «soi-même») et celle de liberté (tout sujet est responsable). Cela vaut pour la psyché traductive168. Tel est donc le paradoxe du traducteur: il est sujet à des contraintes, mais sujet libre. Sa qualité de sujet dénote à la fois la subjectivité et la sujétion. Si la subjectivité est une affirmation de la liberté, la sujétion implique, en quelque sorte, une renonciation à la subjectivité. C’est ainsi que, lorsque pour justifier la liberté de sa traduction, Des Essarts déclare: «et si vous appercevez en quelque endroict que je ne me soye assubjecty à […] rendre [l’Amadis] de mot à mot…»169, il rend manifeste en même temps le poids de la fidélité au texte de départ et sa liberté de la transgresser. Dès lors que l’on tient compte de la subjectivité active dans la traduction et que l’on envisage la traduction comme étant l’œuvre d’un sujet inséré dans un enviSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 87 168 Antoine Berman, Pour une critique des traductions: John Donne, éd. citée, p. 60. 169 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 168. ou Bruni. Or, la formulation thétique de la norme initiale par Toury ne doit pas masquer le fait que ce dernier est bien conscient de la complexité et de l’historicité des réseaux normatifs: …it is not all that rare to find side by side in a society three types of competing norms, each having its own followers and a position of its own in the culture at large: the ones that dominate the center of the system, and hence direct translational behaviour of the so-called mainstream, alongside the remnants of previous sets of norms and the rudiments of new ones, hovering in the periphery183. 3. 2. Les normes préliminaires La traduction d’Herberay des Essarts, qui à en croire Luce Guillerm préfigure les «Belles infidèles184» du XVIIesiècle, doit-elle être considérée comme obéissant à une position traductive périphérique? S’agit-il d’une «belle infidèle» avant l’heure ou au contraire, obéit-elle à une conception médiévale du texte et de l’écriture? Dans ce siècle de retour aux sources gréco-latines, la traduction d’un roman de chevalerie écrit en langue vernaculaire pourrait certes occuper une place périphérique. Aux deux raisons justifiant la liberté d’Herberay des Essarts, l’adaptation aux normes de bienséance de son époque et la condamnation de la traduction littérale comme étant une superstition, s’ajoute une troisième qui n’est pas moins décisive, le statut de la matière traduite: «mesmement que ce n’est matière ou soit requise si scrupuleuse observance»185. Lorsqu’il rappelle le statut de la matière chevaleresque, qui est en quelque sorte transnationale et translinguistique, errant par delà les auteurs et les textes dans un mouvement de translation qui n’en est d’ailleurs pas à sa fin, Des Essarts «se délivre» des réseaux normatifs qui exigent l’adhésion aux pôle de départ. Ce qui est nécessaire à la traduction des graves sentences grecques ou latines, des textes philosophiques, historiques ou poétiques, ou plus encore, au maintien de la sacralité de l’écriture biblique, à savoir la fidélité à l’auteur et à l’original, cesse soudain d’être une contrainte sous la seule mention de la nature de cette matière transhumante. La LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 94 183 Gideon Toury, op. cit., p. 8. 184 «Or il se trouve, par une chance assez rare, que cette traduction est une ‘belle infidèle’, et donc pour le dire autrement, que c’est à la faveur d’un travail visible de transformation d’un modèle prétexte, que se réalise cet accord exceptionnel d’un texte et de son public qui fait le best-seller», Luce Guillerm, op. cit., p. 32. 185 Amadis de Gaule, éd. citée, «Prologue du translateur du livre d’Amadis d’espagnol en françoys», p. 168. réalité est certes plus complexe, et nous en reparlerons. Pour revenir à l’étude de normes et la contextualisation de la traduction, disons pour l’instant que la réponse à ce type de question gît, pour Toury, dans les «normes préliminaires». Pour Gideon Toury, les normes préliminaires concernent l’existence d’une «politique de traduction», qui guide le choix des textes ou des types de textes à traduire: «translation policy refers to those factors that govern the choice of text-types, or even of individual texts, to be imported through translation into a particular culture / language at a particular point in time»186. En outre, ces normes préliminaires déterminent le seuil de tolérance à la traduction indirecte et les langues de médiation impliquées dans ce genre de traduction: Considerations concerning directness of translation involve the threshold of tolerance for translating from languages other than the ultimate source language: is indirect translation permitted at all? In translating from what source languages / text-types / periods (etc.) is it permitted / prohibited / tolerated / preferred? What are the permitted / prohibited / tolerated / preferred mediating languages? Is there a tendency / obligation to mark a translated work as having been mediated, or is this fact ignored / camouflaged / denied? If it is mentioned, is the identity of the mediating language supplied as well? And so on187. En 1540, il existe en France une véritable «politique» de traduction, encouragée par François Ier et visant à enrichir la langue française devenue langue de l’État188. L’enrichissement de la langue vernaculaire représente à la fois un outil de consolidation de la monarchie et un moyen privilégié de promotion de l’identité «nationale». Dans cet état des choses, la traduction des Amadis, bien que «périphérique», n’est pas moins un moyen d’enrichir la langue française, le texte original étant en quelque sorte, à la fois un «pré-texte» et un «prétexte» à l’écriture. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 95 186 Gideon Toury, op. cit., p. 5. En italique dans l’original. 187 Ibid. Notons que les «normes» assument ici davantage la forme des questions visant à orienter la recherche que de régulations explicites. En effet, ce qui est perceptible ce ne sont pas les «normes» en soi, mais leur résultat. Les «normes» en tant qu’objet d’étude de l’approche descriptive seraient donc des réponses hypothétiques vis-à-vis d’un certain comportement traductif. 188 Voir Michel Ballard, De Cicéron à Benjamin: traducteurs, traductions, réflexions, p. 101-105. Voir également Les Traducteurs dans l’histoire, sous la direction de Jean Delisle et Judith Woodsworth, Presses de l’Université d’Ottawa, 1995, p. 51. Pour une étude quantitative des traductions en langue vernaculaire en France à cette période, voir Paul Chavy, «Les Traductions humanistes au début de la Renaissance française: traductions médiévales, traductions modernes», dans Revue Canadienne de Littérature Comparée, vol. 8, n° 2, 1981, p. 284-306. D’autre part, la traduction indirecte est une pratique attestée, comme le fait voir Henri van Hoof à propos des traductions de Claude de Seyssel et Jean Lascaris du grec en français par l’intermédiaire du latin: Dans l’ensemble, ces traductions se caractérisent par une fidélité qui peut étonner si l’on tient compte du double passage d’une langue à une autre, et par un style clair et coulant. Le français de De Seyssel, pour l’époque, se distingue par une pureté que l’on retrouve rarement chez ses contemporains et successeurs travaillant également sur version intermédiaire, méthode courante en ce début de XVIesiècle189. Il en va de même pour la traduction indirecte entre langues vernaculaires: la première version des Amadis allemande, hollandaise et anglaise, par exemple, est faite à partir de la version française190, qui joue ainsi un rôle central dans la diffusion de la matière des Amadis en Europe et dans la réussite de l’entreprise éditoriale qui l’accompagne: Le rôle de la traduction française est ici indéniable. Ce n’est pas le texte castillan que connurent les lecteurs de l’Europe du Nord, mais bien celui des traducteurs français. Compte tenu des courants dominants de circulation culturelle, le phénomène aurait pu partir d’Italie. Or force est, même dans le cas de l’Italie, de constater que la réussite du texte français peut avoir joué son rôle191. Ceci dit, le caractère périphérique de la traduction des Amadis est à redéfinir. Il ne s’agit pas d’une catégorie établie en fonction de l’importance du public visé, ni du nombre de rééditions, d’imitations, de traductions ou de continuations, ni encore en fonction de la «longévité» de l’œuvre telle qu’elle est attestée par l’étude de sa réception. Sur la base de ces critères-là, les Amadis sont loin d’occuper une place secondaire en France au XVIesiècle. L’adjectif «périphérique» est dénué ici de toute connotation péjorative, mais cherche à dénoter ce qui, n’ayant pas une place «centrale» dans la culture cible, tend à manifester l’influence de normes autres que celles qui s’appliquent aux tendances dominantes. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 96 189 Henri van Hoof, Histoire de la traduction en Occident, Paris / Louvain-la-Neuve, Duculot, 1991, p. 31-32. 190 En allemand: Des streitbaren Helden Amadis aus Frankreich sehr shœne Historien, auss franzin unser allgemein deutsche Sprach transferiert (Francfort, 1569); en hollandais: Amadis van de Gaule, vit Fransoysche in onse Nederduytsche Tale overgeset, (Rotterdam, 1596); en anglais: The History of Amadis de Gaule written in French by the lord of Essarts Nicholas de Herberay, (Londres, 1619). Voir Charles Dédéyan, Le Chevalier Berger ou de l’Amadis à l’Astrée: fortune, critique et création, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, p. 305. Voir aussi Luce Guillerm, op. cit., p. 21-22. 191 Luce Guillerm, op. cit., p. 22. Selon l’approche descriptive de la traduction, lorsque le type de texte traduit occupe une zone centrale dans la culture cible, le système normatif encourage la «traduction adéquate», et vise l’équivalence fonctionnelle, à savoir le respect de l’unicité de l’original et sa reconstitution en tant que «système textuel». La recherche d’une telle équivalence donne souvent lieu à des innovations (langagières, génériques, culturelles) relativement tolérées par la culture d’arrivée: When translated literature occupies a central position in the literary polysystem and functions as a vehicle for introducing innovations into that polysystem, one may expect the norms to encourage translators to strive for such an equivalence192. Au contraire, lorsqu’une traduction occupe une place périphérique, elle vise l’acceptabilité, présente davantage d’«altérations non obligatoires», qui ne proviennent pas des différences entre les langues en jeu, et se montre moins tolérante à l’égard des innovations: The tendency to make such non-obligatory shifts grows when the norms of translation demand acceptability - adjusting the translated text to the system receiving it. This usually happens when translated literature occupies a peripheral position in the polysystem and consequently is not “allowed” to function as a channel for innovation193. En ce qui concerne les «altérations non obligatoires», l’affirmation précédente se confirme pour la version d’Herberay, puisque sa traduction regorge d’altérations en tout genre et fait preuve d’une désinvolture qui sera plutôt célébrée que condamnée par ses contemporains. Par contre, concernant les «innovations», du moins les innovations linguistiques, les normes actives autour de 1540 sur la traduction des langues classiques vers les langues vernaculaires se montrent peu tolérantes. Dolet préconise, dans sa quatrième règle, d’éviter autant que possible l’usage de néologismes et latinismes: …il te faut garder d’usurper mots trop approchants du Latin, & peu usités par le passé: mais contente toy du commun, sans innover aulcunes dictions follement, & par curiosité reprehensible194. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 97 192 Rachel Weissbrod, «Translation Research in the Framework of the Tel Aviv School of Poetics and Semiotics», dans Meta, vol. 43, n° 1, 1998, p. 3. 193 Ibid, p. 4. 194 Étienne Dolet, op. cit., p. 14. La naïveté du style d’Amyot fait écho aux prescriptions de Dolet: Ce souci d’éviter également les mots latins et les mots italiens, les archaïsmes et les néologismes, donne à la langue d’Amyot une saveur de terroir, qu’avant Vaugelas et La Bruyère, ses contemporains avaient déjà appréciée195. Si nous considérons que les traductions des langues classiques en français occupent une place centrale dans le pôle d’arrivée, l’hypothèse de Toury n’est donc pas valable dans le cas particulier de cette première moitié du XVIesiècle. Rappelons cependant que les prescriptions de Dolet vis-à-vis des innovations langagières sont précisément une réaction contre la prolifération de calques du latin et du grec, dont le résultat est un style affecté, artificiel. Si la langue française doit être enrichie, son développement doit se faire autour d’un axe: le «naturel français», faute de quoi elle perdrait son essence, son identité. Le XVIesiècle marque ainsi une rupture par rapport au Moyen Âge, où des traducteurs tels que Pierre Bersuire (v. 1290-1362), ou Nicolas Oresme (v. 1320-1382) introduisent en français nombre de néologismes provenant du latin. Il va sans dire que l’enrichissement lexical de la langue française par des calques et des emprunts ne s’arrêtera pas à la Renaissance, malgré les mises en garde des lettrés. Le verbe «traduire» sur lequel Dolet fait son traité est lui-même, dans son sens de transfert interlinguistique, un néologisme venu d’Italie196. 3.3. Contexte et paratexte La contextualisation d’une traduction ancienne passe, en règle générale, par l’étude de deux types de sources: prescriptives et paratextuelles. Pour le XVIesiècle, les premières sont facilement repérables: il s’agit de textes tels que les Arts poétiques de Thomas Sébillet et de Jacques Peletier du Mans, la Deffence et illustration de la langue françoyse de Joachim du Bellay, ou encore La manière de bien traduire d’une langue en aultre d’Étienne Dolet. Les deuxièmes, quant à elles, concernent un corpus assez large, qui englobe tout texte portant sur la traduction à une période donnée, que ce soit d’un point de vue théorique, commercial ou politique. Des études assez exhaustives ayant été entreprises par le passé en ce qui concerne la pensée traductologique en France au XVIesiècle (Glyn P. Norton) et le discours autour de la traduction dans les appareils liminaires (Luce Guillerm), nous nous concentrerons, dans la LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 98 195 René Sturel, Jacques Amyot traducteur des vies parallèles de Plutarque, Paris, Honoré Champion, 1908, p. 382. 196 Voir infra p. 105. mesure du possible, sur l’appareil du premier livre de L’Amadis de Gaule. Cependant, compte tenu de l’abondance de la littérature à ce sujet, il serait certes ambitieux de tenter d’y apporter des éléments nouveaux. Toujours est-il que le paratexte, en tant que zone d’échange entre le fictif et le réel et point d’ancrage du récit dans l’histoire, s’avère être un corpus de départ pertinent à plusieurs titres: d’abord parce qu’il est restreint, et par conséquent assume une fonction de délimitation dans l’exploration contextuelle, ensuite parce qu’il permet de cibler des éléments contextuels significatifs, en ce sens qu’ils sont, a priori, actifs dans la traduction. Il va sans dire que les paratextes sont de nature téléologique, et qu’un décalage est possible entre le discours liminaire et sa réalisation dans la traduction. C’est pourtant précisément cette nature téléologique qui s’avère révélatrice: La fonction publicitaire des appareils liminaires (il s’agit de faire lire, donc de vendre), inscrit les multiples enjeux de la traduction dans le cadre d’ensemble des représentations actives de la collectivité des lecteurs potentiels. C’est cette fonction publicitaire qui assure par ailleurs la mise en communication des deux réseaux d’échange où se trouve pris le livre: l’édition et le mécénat. Dans les dédicaces, qui doivent jouer le double rôle d’appât pour les lecteurs et de flatterie (productive) du dédicataire se jouent en multiples reflets les figures de la culture (pouvoir, plaisirs, utilité, fonction sociale) qui reproduisent –on n’en sera pas surpris– celles qu’imposent au même moment les textes de propagande politique197. Le XVIesiècle se caractérise par un accroissement considérable des textes liminaires. En toute logique, suite à l’expansion du marché du livre, la transaction que le paratexte opère devient plus complexe. Cela se traduit également, d’un point de vue historiographique, par un foisonnement des détails référentiels. Qu’il s’agisse d’attirer un public grandissant ou d’encadrer la réception d’un nombre croissant de textes, les appareils liminaires, bien que souvent emplis des topoi rhétoriques propres à l’exorde, nous renseignent sur les circonstances historiques de production de l’œuvre et sur le «climat» intellectuel de l’époque. D’une part, le fait que la pratique de l’écriture soit rattachée à la Cour et aux mécènes, outre la profusion d’éloges au dédicataire qu’il engendre, confère souvent aux textes une fonction de propagande (consolidation de l’identité nationale, manifestation de la «supériorité» culturelle française), inscrite dans le contexte socio-historique de l’œuvre. En effet, le caractère épidictique des poèmes liminaires ou des épîtres dédicatoires s’applique non seulement aux Grands de la Cour, mais à travers eux à la «Nation» entière. D’autre part, SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 99 197 Luce Guillerm, op. cit., p. 11. la pratique de l’écriture, notamment en langue vernaculaire, si elle est moins «suspecte» que par le passé, elle se doit encore d’être justifiée quant au statut de l’œuvre, de l’auteur, de la matière, du genre, à la visée culturelle du texte (enrichissement du français, accès aux œuvres pour un lectorat ignorant les langues classiques, etc.), autant d’éléments ayant trait aux normes préliminaires et aux contextes scriptural et langagier. En ce qui concerne le contexte traductif, les textes liminaires du XVIesiècle ne sont pas moins révélateurs. Comme le démontre Luce Guillerm, les paratextes des traductions, à partir précisément de 1540, témoignent d’une prise de conscience, de la part des traducteurs, du caractère spécifique de leur activité. Ce n’est pas que le discours préfaciel sur la traduction ait foncièrement changé: la topique demeure pratiquement la même depuis Oresme. C’est surtout que de plaidoyer individuel il est devenu une représentation collective, stéréotypée, certes, mais rendant compte de «l’apparition d’un objet théorique nouveau, autorisant l’organisation d’un discours justificatif global»198. Ce discours justificatif, nous dit Luce Guillerm, est marqué par la «mise en scène» d’un procès fait à la traduction et aux traducteurs. Bien que l’importance de la traduction dans la constitution d’un patrimoine culturel en langue vernaculaire soit toujours mise en valeur, ce «labeur sans gloire» fera de plus en plus l’objet d’un discours «dépréciatif» dans les appareils liminaires, précisément à partir de 1540, date de parution des Amadis en français. L’affirmation précédente ne vise pas, bien évidemment, à établir un rapport de causalité. Il n’en reste pas moins que l’œuvre d’Herberay ne saurait être observée avec justesse en dehors de ce point de rupture de la pensée traductologique qu’est la naissance de la «traduction» en tant que véritable objet théorique. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 100 198 Luce Guillerm, op. cit. p. 378. II. L’APPAREIL LIMINAIRE DU PREMIER LIVRE DE L’AMADIS DE GAULE 1. L’Amadis d’Herberay des Essarts, une traduction? Dans les pages précédentes, nous nous sommes interrogé sur la spécificité de la contextualisation des traductions, et nous avons mis en relief l’importance qu’y revêt l’étude des textes liminaires, point d’ancrage du récit dans le réel et source par excellence de traces contextuelles. Nous aborderons, dans les pages qui suivent, l’analyse de l’appareil liminaire de l’œuvre qui nous concerne, et nous commencerons par une question pour le moins inattendue: la version de l’Amadis de Gaule d’Herberay des Essarts est-elle une traduction? La désinvolture dont témoigne le travail d’Herberay et le fait que sa version intervient à cette période charnière où la traduction naît en tant que véritable objet théorique font que l’on est tenté d’affirmer qu’il s’agit d’une réécriture libre, n’obéissant nullement aux lois qui caractérisent la «traduction». C’est ainsi que, pour le simple lecteur désireux de se renseigner sur l’Amadis de Gaule à travers Internet par exemple, la version d’Herberay des Essarts est présentée, presque de manière systématique, comme une adaptation. Dans une notice bibliographique à l’édition du livre IV par Luce Guillerm paru en 2005 chez Champion, Bruno Méniel affirme: «l’ouvrage de l’Espagnol Montalvo (1508) doit son extraordinaire fortune en France à la version d’Herberay des Essarts (1543), qui n’est pas une traduction, mais une adaptation et même souvent une réécriture»199. Antoine de Meaux, dans une note de lecture pour le site web du Centre National du Livre, ne dit guère autre chose: «…plus qu’une traduction, son travail est une adaptation, voire une véritable réécriture»200. Certains dictionnaires spécialisés expriment à peu près le même avis: en témoigne l’article «Amadis de Gaule» du Dictionnaire des lettres françaises (XVIesiècle): Les traductions d’Herberay des Essarts sont tellement libres, qu’il serait plus juste de les appeller adaptations, et même il retranche ou ajoute si gaillardement aux textes que ses ouvrages pourraient passer par des originaux201. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 101 199 Bruno Méniel, «Luce Guillerm (éd.), Amadis de Gaule. Livre IV», Cahiers de recherches médiévales, comptes rendus (par année de publication des ouvrages), 2005, [En ligne], mis en ligne le 29 août 2008, URL: http://crm.revues.org//index1000.html. 200 Antoine De Meaux, «Amadis de Gaule, Garci Rodriguez de Montalvo», Albi, Passage du Nord-Ouest, 2008. (Note de lecture en ligne), URL: http://www.centrenationaldulivre.fr/?Amadis-de-Gaule#pagination_breves_2. 201 Jacques Boulanger, article «Amadis de Gaule», Dictionnaire des lettres françaises, le XVIesiècle, dir. Albert Pauphilet, Louis Pichard et Robert Barroux, Paris, Fayard, 1951, p. 38. Nous pourrions multiplier les exemples, et il existe sans doute nombre d’arguments pour étayer de telles considérations, le seul problème étant de définir ce qu’est l’«adaptation»202. Du point de vue de l’histoire de la traduction, parler d’adaptation à l’égard de la version d’Herberay peut s’avérer anachronique. La véritable question est de savoir si l’Amadis français constitue une véritable traduction, au sens que nous donnons à ce terme aujourd’hui, ou s’il s’agit d’une imitation, d’une réécriture dont l’original espagnol n’aurait apporté que la matière, ou encore d’une translation, d’un transfert translinguistique qui, sans être tout à fait une traduction, serait pris dans l’incessant réagencement textuel qu’est l’écriture au Moyen Âge. Une fois de plus, des arguments ne manqueraient pas dans ce sens-là et nous y reviendrons203. Toujours est-il que l’enjeu d’une telle question est considérable, et bien que toute notre argumentation, dans les pages précédentes et à venir, vise à apporter une réponse à cette question capitale, il est peu probable que nous puissions y parvenir d’une manière définitive. En effet, la notion de «traduction» se dérobe, nous l’avons vu, à toute définition thétique, et tous les efforts de théorisation dont elle a fait l’objet à travers les siècles n’ont abouti qu’à affirmer son caractère insaisissable. De ce point de vue, toute tentative de réponse semblerait vouée à l’échec. Nous considérons cependant que l’importance ne gît pas dans la réponse, mais dans la recherche de réponses, qui ne peut somme toute que démontrer la richesse inépuisable de la Traduction. Qu’est-ce qu’une traduction? Qu’est-ce qui fait qu’un texte puisse être considéré comme étant une traduction? Plusieurs réponses sont possibles, suivant que l’on se situe dans une perspective descriptive, historique ou théorique. Du point de vue descriptif, une traduction est un texte cible qui, comparé au texte source, fonctionne comme une traduction. L’approche descriptive, telle qu’exposée par Gideon Toury, évite, comme nous l’avons vu, les définitions a priori de traduction, et cherche davantage à connaître a posteriori la notion de traduction que véhicule le texte cible une fois comparé au texte source. En d’autres mots, il s’agit de savoir, d’une part, s’il y a recherche d’équivalence et d’autre part, la nature de cette équivalence ainsi que les stratégies mises en place et leurs résultats. Bien évidemment, ce n’est qu’à la fin de notre étude que nous pourrons appliquer cette perspective à l’Amadis. D’un point de vue historique, nous pouvons considérer, pour continuer dans la tautologie, qu’une traduction est un texte qui se présente comme étant une traducLE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 102 202 Voir infra «Traduction et adaptation», p. 245-250. 203 Dans la quatrième partie de cette étude, p. 251-285. tion au moment de sa parution, et / ou qui est perçu comme telle par la culture d’arrivée. Cette perspective fait intervenir l’étude du paratexte et de la réception du texte cible, et exige par ailleurs une approche à la fois diachronique et synchronique de la notion de «traduction». L’analyse de la page de titre de la traduction du premier livre de l’Amadis nous montrera que la version d’Herberay des Essarts se présente d’emblée comme étant une «traduction», mais qu’il s’agit-là d’une certaine notion de traduction qu’il nous faudra tenter d’éclaircir. 2. L’Amadis d’Herberay, une «traduction»… SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 103 Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France Autrement dit, toute «traduction» comportant une justification de sa fidélité (ou son infidélité) par rapport au texte source constitue une véritable traduction, dans la mesure où cette justification témoigne d’une certaine conscience de l’original et d’un recours, de la part du traducteur, à des procédés traductifs répondant à des normes traductionnelles. Ainsi, lorsque Herberay des Essarts, à la fin de son prologue, expose les raisons de son manque de «fidélité», il apporte la preuve que sa réécriture est bel et bien une traduction. Reste à définir ce que la «traduction» a bien pu signifier autour de 1540, et surtout ce qu’elle signifie, pour Herberay, dans l’appareil liminaire de l’Amadis. Si, comme le démontre Luce Guillerm, le discours justificatif global sur la traduction au XVIesiècle est marqué par la «dépréciation»216, c’est parce que c’est à cette époque que l’on découvre, de manière définitive et irrémédiable, le caractère second du texte traduit. C’est que la traduction ne peut certes pas se dérober à l’évolution de notions qui lui sont consubstantielles, comme celle d’auteur ou d’original. En effet, avec l’invention de l’auteur, c’est tout le réseau lexical de l’écriture qui se trouve bouleversé. Les notions de texte, de langue et d’écriture se transforment suite à l’individuation du discours et c’est ainsi que du rhétoriqueur médiéval, compositeur, glossateur, commentateur, translateur de textes préalables, naîtront l’auteur et de son ombre, le traducteur: Du passage de la traduction du Moyen Âge à la Renaissance, nous comprenons que la conception moderne de la traduction repose sur des conditions minimales qui constituent autant de frontières: 1) l’existence des langues bien délimitées (les grammairiens de la Renaissance désigneront cette délimitation par le concept de proprietas; 2) l’existence du texte clos; et 3) l’existence de l’auteur comme garant de l’authenticité du discours. Pour que le traducteur existe, il faut qu’il y ait langue, texte et auteur. Traducteur et auteur, dans la forme que nous leur connaissons, naissent en même temps et face aux mêmes réalités de la production du discours217. De ce fait, appréhender l’essence de la «traduction» autour de 1540 exige une réflexion sur le réseau lexical qui la façonne, et la meilleure manière d’accéder à ce réseau est à travers la notion, pourtant très controversée, de «fidélité». La fidélité existe toujours par rapport à quelque chose: à l’auteur, son style, son «vouloir dire», son intention, à l’original, d’un point de vue littéraire, linguistique, culturel, mais LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 110 216 Luce Guillerm, op. cit. Voir notamment «La traduction, travail sans gloire», p. 371-387. 217 Sherry Simon, art. cité, p. 197. aussi aux destinataires, à la culture réceptrice, au «génie» de la langue d’arrivée. Bref, la fidélité désigne toujours un engagement contradictoire, une équation asymétrique entre le pôle de départ et le pôle d’arrivée. Cette tension toute particulière qui caractérise la fidélité et l’acte traductif dont elle est le fondement naît de la rencontre de deux exigences opposées: la première, immuable et vieille comme la traduction elle-même, est celle de reproduire l’original. Il s’agit là d’un idéal, fondé sur une vision de l’original comme réceptacle d’une parole sacralisée, née in illo tempore, au temps des origines. La traduction devient ainsi un acte religieux, le traducteur devant respecter religieusement, scrupuleusement, la sacralité du texte de départ218. Ce faisant, le traducteur trace un pont non seulement à travers les langues mais aussi à travers les époques, puisqu’il relie (religare) le temps des origines au présent, et assure ainsi la pérennité des fondations. L’impossibilité de cet idéal donne naissance à la deuxième exigence, celle de refaire l’original. En effet, face à la sacralité de l’original, le texte traduit relève souvent du simulacre. Pourtant, la traduction ne saurait se borner à être une éternelle introduction à l’original, elle doit le remplacer. Un texte, comme le souligne Jean Delisle, «n’est pas uniquement constitué d’une forme et d’un sens. Un texte «fonctionne» d’une certaine manière, il fait quelque chose, et la traduction doit, elle aussi, faire ce que fait le texte original»219. Or, faire ce que fait le texte original, dans une autre langue et pour une autre culture, équivaut, d’une certaine manière, à refaire ce texte original. L’opposition entre ces deux exigences inhérentes à la traduction, reproduire et refaire l’original, nous semble être un élément constant dans la notion de fidélité. Ce qui change à travers les époques, c’est l’actualisation de cette opposition: l’impossible équation qu’est la fidélité fait l’objet d’un incessant réagencement, autant dans la théorie que dans la pratique de la traduction. Le rattachement du traducteur au pôle de départ ou au pôle d’arrivée se décline en une multitude de formes, déterminées d’abord par la subjectivité du traducteur lui-même, puis par le contexte qui nourrit cette subjectivité. Les tendances sourcières ou ciblistes que manifeste la traduction à travers le temps reflètent, nous l’avons vu, non seulement la tolérance des cultures réceptrices au contact de l’Étranger, mais aussi la conception que chaque société se SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 111 218 Le métalangage traductologique reste profondément influencé par la pensée religieuse et de manière réciproque, l’histoire du christianisme est intimement liée à la traduction des Saintes Écritures. Au XVIesiècle, par ailleurs, le débat religieux prend sa source pour une part dans la question de la traduction, puisque retraduire la Bible équivaut à contester l’autorité (la sacralité) de la Vulgate, des théologiens et par là, de l’Église catholique. Voir à ce sujet Les Traducteurs dans l’histoire, sous la direction de Jean Delisle et Judith Woodsworth, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1995, notamment le chapitre 6: «Les traducteurs, propagateurs des religions», p. 163-192, rédigé par Sherry Simon. 219 Jean Delisle, «L’évaluation des traductions par l’historien», art. cité, p. 213. fait, entre autres, de l’écriture, de la langue, du texte et de la littérature. La traduction est donc, plus qu’une simple opération langagière, la manifestation d’un certain rapport à l’Autre. Pour Herberay des Essarts, commissaire de l’Artillerie de François Ier, cet Autre c’est l’Espagne qu’il a combattue. Comme nous le verrons dans les pages qui suivent, la rivalité franco-espagnole, omniprésente tout au long du paratexte, justifie la mise en place d’une stratégie discursive qui permet à Herberay d’enrayer le mécanisme de la fidélité et de devenir «auteur» tout en restant, prudemment, traducteur. C’est donc en examinant le rapport de notre traducteur aux éléments du pôle de départ: à la langue, à l’original et à l’auteur, moyennant la recontextualisation de ces notions, que nous parviendrons à comprendre le projet de traduction d’Herberay des Essarts et ses motivations. 4. Une traduction «infidèle» 4.1. Fidélité à la langue La première mention au pôle de départ dans le paratexte de l’Amadis est celle faite à la langue source dans la page de titre: «traduict Nouvellement d’Espagnol en Françoys». C’est d’ailleurs, comme nous l’avons vu, la seule trace de l’origine du transfert que porte cette page, et qui plus est, elle sera omise dans les pages de titre de tous les autres livres de la suite des Amadis220. La démarche semble assez cohérente pour être due au hasard, aussi tenterons-nous d’en trouver les raisons. Nous commencerons par dire qu’en l’absence du nom de l’auteur, l’original se retrouve en quelque sorte dépersonnalisé. Il n’appartient ni à un auteur, ni à une communauté, mais à cette instance impersonnelle qu’est la langue. D’œuvre littéraire, de bien culturel, il devient une simple «entité langagière», ce qui présente l’avantage d’en augmenter la translativité : les problèmes de traduction dus au style de l’auteur et aux particularités culturelles présentes dans l’original cessent d’être des problèmes. La fragmentation de l’unité auteur / original / langue / culture est en effet une stratégie visant à minimiser les engagements de la fidélité. Que représente la langue espagnole pour les lecteurs de la version française? La réponse ne peut être qu’approximative et hypothétique. Disons d’abord que l’espagnol, tout comme le français, ont un statut secondaire par rapport aux langues LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 112 220 Pour une étude des appareils liminaires des Amadis traduits par Herberay, voir Michel Bideaux, «Vérité et fiction dans les liminaires des Amadis de Gaule (livre I, I-VIII)», art. cité. anciennes, dépositaires du patrimoine culturel de l’Antiquité. Il ne faut pas cependant se méprendre sur le sens de secondaire: il s’agit ici d’une hiérarchie qui concerne non pas la langue dans sa fonction communicative, mais une application spécifique de celle-ci: la littérature et la production culturelle en général. C’est précisément parce que le latin n’est plus une véritable langue de communication que l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) préconise que les procédures administratives «soient prononcez, enregistrez & delivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement»221, élevant ainsi le français au rang de «langue officielle de l’État». Dans cette première moitié du XVIesiècle, le statut de la langue vernaculaire française est donc en pleine ascension, et cela également dans les milieux lettrés, mais il faudra attendre encore longtemps avant que le français jouisse de la même considération que le latin, d’un point de vue littéraire, malgré les revendications d’un Du Bellay. Qu’en est-il de l’espagnol? Dans La manière de bien traduire de 1540 Dolet écrit: La quatriesme reigle, que je veulx bailler en cest endroict, est plus à observer en langues non reduictes en art, qu’en aultres. J’appelle langues non reduictes encore en art certain, & repceu: comme est la Francoyse, l’Italienne, l’Hespaignole, celle d’Allemaigne, d’Angleterre, & aultres vulgaires. S’il advient doncques, que tu traduises quelcque Livre Latin en ycelles (mesmesment en la Francoyse) il te fault garder d’usurper mots trop approchants du Latin, & peu usités par le passé: mais contente toy du commun, sans innover aulcunes dictions follement, & par curiosité reprehensible. Malgré la construction particulièrement complexe de cette phrase, l’on constate qu’une nette distinction est faite entre le latin et les langues vernaculaires, que cette distinction a des conséquences sur la traduction, et que dans cette hiérarchie des langues l’espagnol et l’italien sont mis au même niveau que le français. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 113 221 Article 110, «Que les arrestz soient clers & entendibles: et affin qu’il n’y ait cause de doubter sur l’intelligence desdictz arrestz, nous voulons & ordonnons qu’ilz soient faictz & escriptz si clairement, qu’il n’y ayt ne puisse avoir aucune ambiguité ou incertitude ne lieu a en demander interprétation. Article 111, «De prononcer & expedier tous actes en langage françoys: Et pour ce que telles choses sont souventes fois advenues sur l’intelligence des motz latins contenus esdictz arrestz, nous voulons que doresnavant tous arrestz ensemble toutes autres procedures soient de noz courz souveraines ou aultres subalternes & inferieures, soient de registres, enquestes, contractz, commissions, sentences, testamens et aultres quelzconques actes & exploictz de justice, ou qui en dependent, soient prononcez, enregistrez & delivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement», Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420, jusqu’à la Révolution de 1789, par MM. Isambert, Decrusy et Armet, Paris, Belin-Leprieur, 1827, tome XII, p. 622-623. Cependant, force est d’accepter que Dolet parle ici avec l’objectivité du «linguiste», si l’on accepte l’anachronisme, comme le fait penser d’ailleurs l’expression «réduire en art» (in arte rem redigere)222. Le résultat est tout autre dès lors qu’on se situe dans une perspective culturelle ou politique: le français est avant tout la langue du roi François Ier, instrument de consolidation de la monarchie et d’unification nationale, l’italien, quant à lui, c’est la langue de l’Italie «rêvée», d’où est partie l’impulsion humaniste, la langue de la Rinascita de Pétrarque. L’espagnol, pour sa part, c’est la langue de l’empire de Charles Quint, avec qui la France entretient un conflit qui, au fil des victoires et des défaites, des trêves fragiles et de douteuses alliances, fera naître une véritable rivalité non seulement politique, mais culturelle, comme le montre le poème liminaire de Michel Leclerc aux lecteurs: Qui vouldra veoir maintes lances briser, Harnois froisser, escuz tailler et fendre, Qui vouldra veoir l’amant amour priser, Et par amour les combatz entreprendre, Viegne Amadis visiter et entendre Que des Essarts par diligent ouvraige A retourné en son premier langage, Et soit certain qu’Espagne en cest affaire, Cognoistra bien que France a l’advantage Au bien parler autant comme au bien faire223. Les premières lignes de ce poème reprennent la devise «d’armes et d’amours» annoncée dans le titre et rappellent ainsi l’appartenance du roman au genre chevaleresque. L’évocation d’images relatives au combat et à la galanterie, introduites par la formule anaphorique «qui vouldra veoir», interpelle directement le lecteur et lui offre un avant-goût de l’œuvre, visant à susciter en lui le plaisir de la lecture, ce qui correspond parfaitement à la fonction publicitaire propre aux textes liminaires. Les dernières lignes, quant à elles, débordent le champ littéraire et donnent à l’Amadis un sens politique, faisant de la version d’Herberay des Essarts une preuve de la supériorité française «au bien parler, autant comme au bien faire». LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 114 222 Voir Réduire en art, la technologie de la Renaissance aux Lumières, sous la direction de Pascal Dubourg Glatigny et Hélène Vérin, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2008. In arte rem redigere, expression de Cicéron employée en rhétorique, redigere ayant le sens à la fois de «réduire» et de «rédiger». Au XVIesiècle, le terme passe du champ de la rhétorique à celui de la technique: l’on réduit tout en art, l’ambition étant de modéliser, de rationaliser les pratiques, de rassembler et organiser les savoirs, de théoriser. 223 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 162. C’est que la guerre contre l’Empire se fait autant par les armes que par les lettres. En cette période où l’on cherche à «réduire en art» les langues vernaculaires, les Espagnols pourraient bien avoir un point d’avance, car non seulement la langue espagnole voit l’apparition, en 1492, d’une grammaire, la Gramática de la lengua castellana de Nebrija, mais en plus c’est cette même année qu’ont lieu la Reconquista et la découverte du Nouveau Monde, autant de victoires qui répandront le castillan aux quatre coins de la péninsule et bien au-delà. Cependant, si les conquistadores traversent l’Atlantique en emportant, avec leurs armes, leur religion et leur langue, la France, elle, s’engage dans une campagne d’unification linguistique qui, comme en Espagne, est liée à la consolidation de la monarchie. Ce n’est pas un hasard si l’ordonnance de Villers-Cotterêts, qui fait du vulgaire la langue de l’État, contient également les dispositions qui établissent l’état civil. Néanmoins, plus que de faire du vulgaire français une langue administrative, l’ambition naîtra, chez certains lettrés et sous les auspices du Roi, de donner à la langue française la dignité des langues anciennes, non seulement pour montrer le rayonnement de la nation, mais aussi pour lui permettre d’accueillir l’héritage de l’Antiquité gréco-romaine. Le projet, qui deviendra explicite chez Du Bellay, est conceptualisé au moyen de tout un réseau de «métaphores organiques», de «figures de l’abondance», pour reprendre l’expression de Terence Cave, où la langue est un terrain vague qu’il faut cultiver: Les métaphores organiques relèvent de la culture au double sens du terme: c’est à l’homme qu’il appartient de cultiver les plantes du langage, d’éviter leur floraison stérile et de les conduire en temps utile à la fruition. Il doit, avant tout, améliorer la qualité de ses produits par un processus de «naturalisation», de «taille», de «greffe»224. Ce sont ces mêmes images que l’on trouve, associées à la supériorité française sur l’Espagne, dans les dernières lignes du poème d’Antoine Macault aux lecteurs: Suyvez ce translateur, qui des branchuz Essars Du parler Espagnol, en essartant, deffriche Nostre Amadis de Gaule: et le rend par ses artz En son premier Françoys, doulx, aorné, propre, et riche225. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 115 224 Terence Cave, op. cit., p. 98. 225 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 163. Outre susciter le sentiment nationaliste chez les lecteurs, et faire de l’Amadis une arme symbolique contre l’Espagne, la rivalité franco-espagnole évoquée dans ces poèmes assume une deuxième fonction, car elle fait partie d’un ensemble de stratégies rhétoriques visant à désamorcer le mécanisme de la fidélité. En effet, le «parler espagnol» tombé en friche, Herberay des Essarts peut désormais jardiner l’original à sa guise, bien que cela implique d’élaguer des zones textuelles «sauvages» pour y faire pousser les meilleures fleurs de la langue française. Ce faisant, il participe au projet d’enrichissement du vernaculaire et sa démarche, telle que décrite dans le poème liminaire que nous venons de citer, présente une incroyable ressemblance, dans sa formulation, avec celle que Du Bellay attribue aux Romains lorsque ceux-ci ont entrepris d’amplifier leur langue: …si les anciens Romains eussent eté aussi négligens à la culture de leur Langue, quand premierement elle commenca à pululer, pour certain en si peu de tens elle ne feust devenue si grande. Mais eux en guise de bons Agriculteurs, l’ont premierement transmuée d’un lieu sauvaige en un domestique: puis affin que plus tost, & mieux elle peust fructifier, coupant à l’entour les inutiles rameaux, l’ont pour echange d’iceux restaurée de Rameaux francs, & et domestiques, magistralement tirez de la Langue Greque, les quelz soudainement se sont si bien entez, & et faiz semblables à leur tronc, que desormais n’apparoissent plus adoptifz, mais naturelz226. Nous retrouvons dans ces deux passages le même réseau métaphorique, les mêmes images d’élagage et de greffe qui cherchent à faire passer la langue de l’état de nature à l’état de culture, et pourtant, il s’applique à deux opérations langagières bien différentes. D’une part, chez Du Bellay, les langues grecque et latine sont autant de cornes d’abondance dont les graines peuvent féconder la langue française, ce qui contraste avec le statut dévalué de la langue espagnole dans le poème d’Antoine Macault. Là où les Romains cueillaient les fruits du grec pour les planter dans leur propre langue, Herberay, lui, ne doit pas grand chose à la langue espagnole, langue source de sa version, mais source tarie. D’autre part, Du Bellay fait référence non pas à la traduction, mais à l’imitation, seul mode de transfert susceptible, à son avis, de donner au français la dignité des langues anciennes. Si la traduction assume pour Du Bellay un rôle didactique, de par son efficacité en tant qu’outil de vulgarisation du savoir de l’Antiquité, elle ne serait pas suffisante «pour donner perfection à la langue française» à cause, précisément, de la «Loy de traduyre», c’est-à-dire de l’exigence de fidélité au pôle de départ: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 116 226 Joachim Du Bellay, op. cit., livre I, chapitre III, p. 23-24. Mais quant à l’Eloquution, partie certes la plus difficile, & sans la quelle toutes autres choses restent comme Inutiles, & semblables à un Glayve encores couvert de sa Gayne: Eloquution (dy je) par la quelle Principalement un Orateur est jugé plus excellent, & un genre de dire meilleur, que l’autre: comme celle, dont est appellée la mesme Eloquence: & dont la vertu gist aux motz propres, usitez, & non aliénes du commun usaige de parler: aux Methaphores, Alegories, Comparaisons, Similitudes, Energies, & tant d’autres figures & ornements, sans les quelz toute oraison, & Poëme sont nudz, manques et debiles. Je ne croyray jamais qu’on puisse bien apprendre tout cela des Traducteurs, pour ce qu’il est impossible de le rendre avecques la mesme grace dont l’Autheur en a usé: d’autant que chacune Langue a je ne scay quoy propre seulement à elle, dont si vous efforcez exprimer le Naif en une autre Langue observant la Loy de traduyre, qui est n’espacier point hors des Limites de l’Aucteur, vostre Diction sera contrainte, froide, & de mauvaise grace227. Du Bellay pointe ici du doigt un des problèmes fondamentaux de la théorie de la traduction, à savoir celui de l’ intraductibilité du langage poétique. Dès lors que l’œuvre littéraire est perçue comme étant habitée par un sujet, l’auteur, qui imprime dans le texte une parole originale, authentique, fondatrice, exemplaire, possible seulement dans sa langue première, la traduction ne saurait produire que des textes inhabités, des textes dépourvus de cette autorité que seule l’imitation serait à même de récréer. La fidélité, fondement de la traduction, est donc aussi le principal obstacle à la traductibilité. L’idée selon laquelle l’imitation permet de surmonter les contraintes posées par la traduction vis-à-vis de la fidélité était déjà exprimée chez Horace, à qui l’on doit précisément la première occurrence de l’adjectif fidèle (fidus) associé à la traduction: Publica materies priuati iuris erit, si non circa uilem patulumque moraberis orbem nec uerbo uerbum curabis reddere fidus interpres nec desilies imitator in artum, unde pedem proferre pudor uetet aut operis lex228. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 117 227 Joachim Du Bellay, op. cit., chapitre V, p. 27-28. 228 Horace, Art poétique, v. 131-135. URL: http://www.thelatinlibrary.com/horace/arspoet.shtml. «Vous ferez d’une matière prise au domaine public votre propriété privée si vous ne vous attardez pas à faire le tour de la piste banale et ouverte à tous, si vous ne vous appliquez pas à rendre, traducteur trop fidèle, le mot par le mot, si vous ne vous jetez pas, en imitant, dans un cadre trop étroit d’où la timidité ou bien l’économie de l’œuvre vous interdiront de sortir», Horace, Épîtres, trad. François Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 209. Comme le démontre Glyn Norton, ce passage, sorti de son contexte et interprété souvent à tort comme un argument contre la traduction ad verbum, sera à la base de la réflexion sur le traduire au Moyen Âge et à la Renaissance229. Si l’imitation, chez Horace comme chez Du Bellay, est opposée à la traduction «fidèle», à la traduction rattachée au pôle de départ, à «la lettre» de l’original, la distinction est moins nette chez d’autres auteurs, notamment dès lors qu’il s’agit d’un type de traduction moins littéral. On peut lire par exemple, chez Peletier (1555): « La plus vraie espèce d’Imitacion, c’est de traduire: Car imiter n’est autre chose que vouloir faire ce que fait un Autre»230 mais aussi chez Sébillet (1548): «mais puis que la version n’est rien qu’une imitation, t’y puy je mieus introduire qu’avec imitation?»231. Nous avons affirmé que la version d’Herberay des Essarts est une traduction, dans la mesure où d’une part, elle se présente en tant que telle dans son paratexte et d’autre part, parce que le traducteur y justifie son «infidélité». Cependant, des arguments existent pour affirmer qu’il s’agit, dans une certaine mesure, d’une imitation. Du Bellay et Peletier préconisent aux apprentis poètes de prendre comme matière, pour les œuvres héroïques, les bons vieux romans de chevalerie232. Sébillet, lui, conseille d’imiter, en traduisant en vernaculaire, des auteurs tels que Marot et Salel. Il serait probable qu’Herberay des Essarts ait pris une matière chevaleresque, en l’occurrence en langue espagnole, pour la récréer dans une langue française non pas «froide, contrainte, et de mauvaise grâce», mais bien au contraire, dans un français «doulx, aorné, propre et riche», à l’image des meilleurs auteurs de son temps. Ce que l’on imite c’est un modèle et pour Des Essarts, le modèle n’est certainement pas à trouver dans l’original espagnol, mais dans cette même langue française qu’il entend honorer. L’Amadis espagnol serait ainsi une «matière prise au domaine public», à un empire ennemi et à sa langue sauvage, matière qu’Herberay fait sienne, ce qu’il parvient à faire en évitant, à la manière d’Horace, de rendre «mot pour mot», comme un «fidèle traducteur» devrait, lui, le faire. Il n’en est pourtant pas tout à fait ainsi. Comme nous le verrons, la version d’Herberay des Essarts est à la fois une translation et une imitation, mais elle est aussi, en même temps et surtout, une traduction. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 118 229 Glyn Norton, Ideology and Language of Translation in Renaissance France and their Humanist Antecedents, Genève, Droz, 1984. Voir notamment la première partie, chapitre II: «Fidus interpres: Readings and Misreadings», p. 57-90. 230 Jacques Peletier du Mans, Art Poétique dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, introduction, notice et notes de Francis Goyet, Paris, Librairie Générale Française, 1990, p. 243. 231 Thomas Sébillet, Art poétique français, dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, éd. citée, p. 141. 232 Les recommandations de Peletier, de Du Bellay et de Sébillet s’appliquent au genre romanesque, englobé au XVIe siècle dans le champ plus large de l’«épopée», même si, comme le rappelle Marian Rothstein, «ce genre n’avait pas encore de nom fixe dans la langue du XVIesiècle»; c’est pourquoi Du Bellay parle du «long poëme», Sébillet du «grand œuvre» et Peletier de «l’œuvre héroïque». Voir à ce sujet Marian Rothstein, «Le genre du roman à la Renaissance», dans Études françaises, vol. 32, n° 1, 1996, p. 37. Voir également Bruno Méniel, Renaissance de l’épopée: la poésie épique en France de 1572 à 1623, Genève, Droz, 2004, chapitre II, «Définitions théoriques du poème héroïque», p. 89-123. Bien qu’elle devienne progressivement une opération langagière spécifique, au XVIesiècle la traduction est encore reliée à ces autres formes de transfert que sont la translation et l’imitation. La «translation» est avant tout un transfert de matériaux culturels, indépendamment de leur forme et de leur médium langagier d’origine. L’«imitation» est un transfert d’autorité, acquis à travers l’étude minutieuse des textes et l’exercice assidu de l’écriture. La traduction, quant à elle, du moins dans son sens moderne, existe par rapport à une unité, le texte original, expression d’un sujet qui parle dans une langue aux caractéristiques qui lui sont spécifiques. Comme le souligne Antoine Berman, l’émergence de la «traduction» comme forme différenciée de transfert obéit à une évolution dans la notion d’œuvre et d’autorité: À partir du XVIesiècle, tout un courant, en Italie d’abord, en France ensuite, s’élève, non contre la translatio studii, qui reste le cadre fondamental de toutes les activités traductives, mais contre la méconnaissance des œuvres que représente la translation, notamment sous la forme des traductions de traductions. Le concept d’œuvre, considérée comme totalité insécable de la sentencia et de la littera, vient remplacer celui d’auctoritas, c’est-à-dire celui d’un texte revêtu d’une autorité extra-textuelle et perpétuellement soumis à des «augmentations» sur le mode de la translation, de la glose, et du ré-arrangement, trois formes de rapports aux textes difficilement distinguables au Moyen Âge233. Qu’il nous soit permis cependant de nuancer ce propos sur deux points: premièrement, ce n’est pas que la notion d’auctoritas ait complètement disparu du métalangage littéraire du XVIesiècle, loin s’en faut. C’est plutôt que l’autorité sera de moins en moins l’apanage des auteurs de l’Antiquité. En effet, si la langue française est capable de poésie, comme le veut Du Bellay, c’est aussi parce que les poètes français sont à leur tour, capables d’autorité. Deuxièmement, du point de vue de l’histoire de la traduction, l’évolution la plus significative ne concerne pas tant la notion d’œuvre en soit, que celle d’œuvre originale. Nous avons vu comment la langue espagnole, qui a pourtant entamé son propre processus d’«enrichissement», se retrouve anéantie dans l’appareil liminaire de l’Amadis sous le poids de la rivalité franco-espagnole, dans une stratégie de démantèlement de l’engrenage de la fidélité. Voyons maintenant ce qu’il en est du texte de départ, que l’on désigne depuis le XVIe siècle par un terme riche en connotations: l’«original». SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 119 233 Antoine Berman,«Tradition, translation, traduction» dans Le Cahier du Collège International de Philosophie, n° 6, Paris, Osiris, 1988, p. 28. que le pôle d’arrivée, ce qui permet de mettre en scène la rivalité entre la France et l’Espagne et la victoire de la première. Si l’exercice de l’écriture en vernaculaire est souvent, au XVIesiècle, un acte de glorification, d’illustration de la culture nationale, la traduction d’Amadis a ceci de particulier qu’elle représente une confiscation symbolique d’un bien espagnol, d’un héros et d’une histoire de ce même pays où le roi François Ier avait été emprisonné auparavant. Comme nous l’avons constaté, la stratégie d’Herberay ne consiste pas à s’emparer de l’œuvre en évitant toute mention de l’auteur, mais à n’en donner qu’une représentation minimale, dévaluée, certes, mais assez reconnaissable pour pouvoir le dépasser. En effet, si les Amadis mettent en scène la rivalité culturelle entre la France et l’Espagne, la victoire française serait vaine sans la présence, aussi brouillée soit-elle, de l’adversaire. Par ailleurs, le triomphe d’Herberay est d’autant plus retentissant qu’il parvient à renverser l’impitoyable hiérarchie que les traducteurs de l’époque n’ont cesse de dénoncer, puisqu’il se verra octroyer le statut d’«auteur» par les lettrés de son temps248. C’est à la faveur du flou sémantique qui entoure alors la notion d’autorité que notre traducteur peut devenir «auteur» sans avoir besoin pour autant de se proclamer auteur des Amadis. Si de nos jours, l’autorité désigne le rapport d’appartenance entre l’auteur, créateur, et son œuvre, à l’époque qui nous concerne elle se définit davantage comme étant le caractère fondateur d’une parole. L’autorité qui au Moyen Âge était l’apanage des auteurs antiques (Aristote, par exemple, sous l’interprétation de Thomas d’Aquin), des Pères de l’Église et bien sûr, de la Bible, texte fondateur par excellence, devient en quelque sorte transmissible au XVIesiècle. C’est justement là l’enjeu de la théorie de l’imitation, qui dépasse le simple réarrangement textuel pour devenir, à travers l’étude patiente et minutieuse de modèles, un transfert d’autorité. L’«auteur» (du latin augeo, augmenter) produit une parole originale, non pas parce qu’elle n’a pas de «modèle préalable», mais au contraire parce qu’elle se rapporte à l’origine, aux fondations de la tradition, et surtout parce que, tout comme ses modèles, elle augmente ces fondations249. Par ailleurs, l’illustration de la langue française, son enrichissement, n’est autre chose que son augmentation. Les «auteurs» français seront ceux qui, par la diligente «culture» de leur langue, parviendront à lui faire porter fruit, et deviendront à leur tour des modèles dignes d’être imités. Cette augmentation de la langue française, nous dit Du Bellay, ne saurait se faire à travers la traduction, mais par l’imitation des auteurs grecs et latins. Il n’empêche que c’est LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 126 248 Des auteurs comme Thomas Sébillet, Maturin Héret, Jacques Tahureau et encore Du Bellay loueront le style d’Herberay, érigé en modèle digne d’être imité. Voir Mireille Huchon, «La prose d’art sous François Ier: illustrations et conventions», dans Revue d’Histoire littéraire de la France, vol. 104, n° 2, 2004, p. 291-293. 249 Voir à ce propos Antoine Berman,«Tradition, translation, traduction», dans Le Cahier du Collège International de Philosophie, n° 6, Paris, Osiris, 1988. Voir également Marie-Dominique Chenu, «Auctor, Actor, Autor», dans Archivum latinitatis Medii Ævi (Bulletin Du Cange), 1927, p. 81-86, et «Authentica et magistralia», ibid., p. 353-355. ce même Du Bellay qui écrira, dans son «Ode au seigneur des Essars sur le discours de son Amadis…»: Or entre les mieux appris Le chœur des muses ordonne, Qu’à HERBERAY soit le pris De la plus riche couronne: Pour avoir si proprement De son propre acoutrement Orné l’Achille Gaulloys, Dont la douceur allechante Donne à celluy qui le chante, Le nom d’Homere François250. C’est donc grâce à sa propre invention, et non pas à la «fidélité» de sa traduction, qu’Herberay des Essarts s’attire les louanges de ses contemporains. En faisant de lui un «Homère» ou un «Cicéron» français, les lettrés de son temps l’élèvent au rang de «modèle» du bien parler, dont le style est donc digne d’être imité. Mais avant de conquérir le statut d’auteur, Herberay doit assombrir le souvenir de son prédécesseur, Montalvo, pour mieux faire ressortir sa propre lumière: Celuy qui chanta jadis En sa langue Castillane Les prouesses d’Amadis, Et les beautez d’Oriane, Par les siecles envieux D’ung sommeil oblivieux Ja s’en alloit obscurci, Quand une plume gentille De cete fable subtile Nous a l’obscur eclerci251. C’est ainsi qu’au fil des parutions de la série des Amadis, on assiste à l’effacement progressif de toute trace de l’auteur et du pôle de départ, pendant que le rôle du traducteur, et son autorité, seront de plus en plus invoqués. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 127 250 Poème qui paraît pour la première fois en tête du Premier livre de la cronique du tresvaillant et redouté dom Flores de Grèce, publié à Paris chez Étienne Groulleau en 1552. Notons que, par un curieux hasard, ombre et lumière symbolisent ici le souvenir et l’oubli, devise d’Herberay des Essarts (acuerdo olvido) qui accompagne systématiquement le nom du traducteur et qui le remplace même parfois dans les appareils liminaires (livres III et IV). C’est là un présage à la fois de sa stratégie vis-à-vis de Montalvo et de la destinée de sa propre traduction. 251 Idem, p. 49. Si dans l’appareil liminaire du livre I la concurrence a lieu plutôt entre les deux langues et, dans une moindre mesure, entre les deux textes en jeu, l’autorité d’Herberay des Essarts commence déjà à s’affirmer, bien que timidement. Tout en le désignant comme «traducteur» de l’œuvre, et non pas comme auteur, deux poèmes liminaires font de lui un modèle à imiter et augurent déjà une postérité glorieuse, gravée dans le souvenir immortel de l’écriture. Le premier est celui de Mellin de Saint-Gelais adressé au «seigneur des Essars, N. de Herberay traducteur du premier livre d’Amadis de Gaule»: Chascun te prie, et je t’en admoneste, Que l’Amadis qu’il t’a pleu exposer Vueilles permettre et au monde exposer: Car par telz faictz gloire et honneur s’acqueste. Estimes tu que Cæsar ou Camille, Doibvent le cours de leur claire memoire Au marbre, au fer, à cyseau ou enclume? Toute statue ou medalle est fragille Au fil des ans, mais la durable gloire Vient de main docte et bien disante plume252. Le deuxième est celui d’Antoine Macault aux lecteurs, dont nous avons déjà analysé les derniers vers à propos de l’écriture en vernaculaire et les figures de l’abondance253. Le début du poème invite à suivre l’écriture «exemplaire» d’Herberay: Divins espritz Françoys de hault sçavoir comblez, Qui par vive vertu et merite louable, En bien escripvant, ceulx qui bien font, ressemblez, Prenez exemple ici certain et honorable Que loz immortel vient d’œuvre non perissable, Comme est le présent livre. Et vous oisifz cessartz Syuvez ce translateur, qui des branchuz Essars254… Rivalité culturelle, prééminence française sur la langue, le texte et l’auteur espagnols, effacement de l’auteur, prouesse individuelle du traducteur qui symbolise le triomphe collectif de la France, le poème suivant, extrait du livre V, résume parfaitement la topique paratextuelle de l’ensemble des Amadis: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 128 252 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 161-162. 253 Voir supra p. 115. 254 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 163. Preux chevaliers Françoys qui desirez sçavoir, Ce que faire nous peult los immortel avoir: Il vous convient sur tous aultres livres eslires Le livre d’Amadis, si vous en voulez lire. Non celluy qui d’Espaigne aultresfois est yssu: Mais celluy que la France à n’a gueres tyssu. Car comme le soleil toute clairté surpasse: A bien parler aussi, France l’Espaigne passe, Et la grace qui est au Françoys translateur Fait oublier le nom de l’Espaignol autheur. Ayant si tresbien sceu son œuvre contrefaire: Qu’on ne pourroit juger lequel à voulu faire, Ou bien le premier trait, comme estant imparfaict, Par decentes couleurs rendre entier & parfaict: Ou du tout l’effaçant, un aultre ayt voulu paindre, Pour son nom faire luyre, & l’Espaignol estaindre255. Ces dernières lignes, qui ont recours par ailleurs à la même opposition ombre / lumière, souvenir et oubli, que l’on retrouvera dans l’ode de Du Bellay, démontrent comment, sous fond d’antagonisme politique, militaire et culturel, le projet traductif d’Herberay des Essarts parvient à abroger la «loi du traduire» et à tourner en fierté nationale une infidélité qui aurait certainement été condamnée si elle s’était produite dans un contexte différent. L’ampleur de sa liberté adaptatrice semble être telle, que l’on se met à tergiverser sur la nature de sa traduction. Si l’auteur du poème hésite entre la traduction «embellie» et la pure recréation, Michel Le Clerc se montre autrement moins irrésolu dans son poème à Des Essarts en tête du livre IV: Tu te fais tort (des Essarts cher amy) D’intituler Amadis translaté, Car le subject tu n’as prins qu’à demy, Et le surplus tu l’as bien inventé256… Ce dernier poème, célébrant la part considérable d’invention dans l’intervention d’Herberay, est certes de nature à nous faire douter du statut «traductif» de la version française de l’Amadis. À force d’être évoquée, l’«autorité» progressivement conquise par Herberay à mesure que les suites se succèdent éclipse à tel point le pôle SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 129 255 Le Cinqiesme Livre d’Amadis de Gaule, Paris, Janot, 1544, «Un amy du seigneur des Essars, aux lecteurs d’Amadis». 256 «Le Seigneur de Maisons, au Seigneur des Essars», Le Quatreiesme Livre de Amadis de Gaule, Paris, Janot, 1543. source, que l’on serait bien tenté de penser que notre traducteur a procédé à une véritable ré-création de l’original espagnol plutôt qu’à une «traduction». Ceci dit, l’exploration paratextuelle que nous avons menée jusqu’ici confirme l’existence des conditions permettant de déterminer le statut «traductif» de la version: l’Amadis se présente comme une traduction et la fidélité s’y pose comme problème. Le poids de cet engagement est d’ailleurs proportionnel à l’ampleur de la stratégie justificative qu’il suscite, qui passe par la dévaluation de la langue et de l’auteur, par le subterfuge du manuscrit picard qui serait le véritable original, mais aussi par l’apologie de la naturalisation, du dépassement du modèle, signe de la supériorité française à l’égard de la nation rivale. Autrement dit, le discours liminaire de la version est entièrement brodé autour de la question de la fidélité, ou plus précisément de son contraire, l’infidélité, et l’Amadis d’Herberay des Essarts apparaît bel et bien, a priori, comme une traduction, quand bien même ce serait une traduction «infidèle». Mais c’est là une appréciation que seule l’analyse comparative permettra d’affirmer. En attendant, il est un autre élément contextuel, et de taille, que nous n’avons pas abordé jusqu’à présent et dont la nature est fondamentale pour comprendre le travail d’Herberay, à savoir le statut périphérique de la matière chevaleresque, qui motive chez Montalvo et chez Herberay la mise en place d’un projet scriptural tendant à conférer une certaine utilité à leur œuvre, bien que la nature de cette utilité soit en apparence opposée, comme nous le verrons dans les pages qui suivent. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 130 III. DES PROJETS SCRIPTURAUX OPPOSÉS? 1. Plaisir et profit Nous avons vu comment, d’après Gideon Toury, la place du texte source dans le «polysystème littéraire»257 d’arrivée, centrale ou périphérique, détermine en partie le rattachement du traducteur aux normes du pôle source ou à celles du pôle cible respectivement. Malgré l’engouement qu’elle suscite encore chez les lecteurs, il nous semble certain que la place de la littérature chevaleresque en France à l’époque où Herberay traduit est périphérique, tout comme en Espagne lorsque Montalvo réécrit les Amadis. Sans vouloir tracer de manière exhaustive la carte du polysystème littéraire français du XVIesiècle, nous pouvons dénombrer trois critères déterminant l’importance des œuvres. Ces trois critères sont l’autorité, la vérité et l’utilité, des notions à la fois indépendantes mais étroitement liées. La place centrale est bien évidemment occupée par les lettres sacrées, la Bible et les œuvres des Pères de l’Église, d’inspiration divine, la parole de Dieu étant le paradigme de la vérité, et le Créateur étant l’Auteur par excellence. Viennent ensuite les lettres profanes, les textes savants, pour la plupart de source gréco-latine, les auctoritates, de nature certes très diverse, mais ayant en commun une forte valeur morale ou didactique, ainsi que les textes de poètes dont la valeur littéraire sera largement estimée à la Renaissance. Il y a, enfin, les fictions plaisantes, récits mensongers, d’autorité douteuse, et dont l’utilité se doit d’être à chaque fois démontrée et prête même à débat258. Sur ces dernières M. Bouchard affirmait: Pour les compositeurs de narrations –fabuleuses ou historiques–, il importe avant tout de se situer par rapport à la Vérité de l’Ecriture. En tant qu’extension du Vrai, chaque texte peut en effet profiter du statut édificaSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 131 257 Notion que Mathieu Guidère définit ainsi: «Au sein de ce polysystème, l’idée centrale est celle de la concurrence qui existe entre les différents niveaux ou «strates» du système. Il y a ainsi une tension permanente entre le centre et la périphérie du système, c’est-à-dire entre les genres littéraires dominants à un moment donné et ceux qui tendent à l’être», Introduction à la traductologie, penser la traduction: hier, aujourd’hui, demain, Bruxelles, De Boeck Université, 2008, p. 75-76. Sur la notion de polysystème, voir également supra, «Gideon Toury et l’approche descriptive», p. 66-76. 258 Sur le genre romanesque au XVIesiècle, voir Pascale Mounier, Le Roman humaniste: un genre novateur français, 1532-1564, Paris, Champion, 2007; Le Roman français au XVIesiècle, ou le renouveau d’un genre dans le contexte européen, dir. Michèle Clément et Pascale Mounier, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2005. Voir notamment les contributions de Neil Kenny «“Ce nom de Roman qui estoit particulier aux Livres de Chevalerie, estant demeuré à tous les Livres de fiction”. La naissance antidatée d’un genre» (p. 19-32); Mireille Huchon «Le roman, histoire fabuleuse» (p. 51-67) et Michel Bideaux, «Les romans de chevalerie: romans à lire, romans à vivre», (p. 173187). Voir également Marian Rothstein, Reading in the Renaissance, «Amadis de Gaule» and the Lessons of Memory, Newmark, University of Delaware Press / London, Associated University Presses, 1999. Voir surtout le chapitre 1, «Genre and the Novel», p. 18-31. teur propre à la parole chrétienne. C’est en fait le seul critère d’authentification possible de l’écrit pendant tout le Moyen Âge, et encore à la Renaissance. Tout texte doit se révéler l’icône du Vrai. En dehors de ce statut, il y a peu de place pour autre chose que l’hérésie, c’est-à-dire le faux, le simulacre et la folie259. En ce qui concerne l’«autorité», la matière chevaleresque, essentiellement translative, née d’une tradition orale à peine fixée par l’écriture et revisitée de siècle en siècle et de plume en plume est, du point de vue de la culture dominante, plus une affaire de rhétoriqueurs que de véritables auteurs. Pour ce qui est de la «vérité», les romans de chevalerie sont probablement les plus fictifs des textes de fiction, marqués comme ils sont par l’omniprésence du merveilleux, ce qui rend difficile même leur vraisemblance. Enfin, quant à l’exigence d’utilité, souvent entendue comme la valeur morale, éthique, didactique ou pragmatique des œuvres, elle est à l’origine de la christianisation progressive de la matière chevaleresque, du passage d’une chevalerie «terrienne» à une chevalerie «céleste», processus qui ne suffit pas toujours à prémunir le genre contre les critiques des moralistes. En gros, ce que l’on reproche aux romans de chevalerie, c’est d’être de «vaines fables». L’utilité de la littérature au XVIesiècle peut être définie, grosso modo, par un juste dosage du plaisir et du profit (bien que ces deux notions ne soient pas fixes, et que le dosage ne soit pas toujours «juste»)260. Dans cette formule souvent invoquée dans les écrits liminaires, plaisir et profit sont généralement asymétriques, car le premier naît du deuxième. C’est dire que ce loisir de plus en plus fréquent que devient la lecture, «honnête passe-temps», n’est pas un simple divertissement, mais une activité censée illustrer, enrichir et nourrir l’esprit, entraînant le progrès à la fois individuel et collectif. Cela dit, le genre romanesque aura bien du mal à justifier son utilité, encore plus lorsqu’il s’agit des romans de chevalerie. Une des toutes premières mentions attestant la réception de l’Amadis espagnol, celle de Pedro López de Ayala (13321407) dans son Rimado de Palacio dénonce déjà l’inanité de ce genre d’histoires mensongères: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 132 259 Mawy Bouchard, Avant le roman: l’allégorie et l’émergence de la narration française au XVIesiècle, Amsterdam, Rodopi, 2006. p. 24. 260 Voir à ce propos Jean-Claude Arnould, «Le discours sur l’utilité des lettres au milieu du XVIesiècle», colloque international Bonnes Lettres / Belles Lettres, Université de Rouen, 6-7 février 2003, Paris, Champion, 2006, p. 13-32. La formule «plaisir / profit» trouve son origine dans un passage de de l’Art Poétique d’Horace: «aut prodesse volunt aut delectare poetae / aut simul et jucunda et idonea dicere vitae» (v. 333-334). Plógome otrosí oír muchas vegadas Libros de devaneos, de mentiras provadas, Amadís e Lançarote e burlas es[c]antadas, En que perdí mi tienpo a muy malas jornadas261. Dans l’étude préliminaire de son édition des Amadis, Manuel Cacho Blecua mentionne comment un décret royal du 4 avril 1531, par ailleurs inefficace, interdit l’entrée au Nouveau Monde de ce genre de romans «profanes et fabuleux», susceptibles de nuire à l’éducation religieuse des Indiens: Algunos días ha que el Emperador y Rey, Señor, proveyó que no se llevasen a esas partes libros de Romances de materias profanas y fabulosas, por que los indios que sopiesen leer no se diesen a ellos, dejando los libros de sana y buena doctrina, y leyéndolos no aprendiesen en ellos malas costumbres y vicios; y también porque desque supiesen que aquellos libros de Istorias vanas habían sido compuestos sin haber pasado, ansí no perdiesen la autoridad y crédito de Nuestra Sagrada Scriptura y otros libros de doctores Santos, creyendo como gente no arraigada en la Fe, que todos Nuestros libros eran de una autoridad y manera262. Ce passage met en relief la véritable raison qui fait tout le danger moral du genre chevaleresque, non seulement dans le Nouveau Monde, mais aussi dans le Vieux: le problème n’est pas seulement que les récits soient fictifs, irréels, mensongers, mais surtout qu’ils suscitent un tel engouement, que celui qui succombe à leur emprise encourt le risque de s’écarter des lectures édifiantes. Comme le rappelle Victoria Cirlot, l’attrait des romans de chevalerie est tel, qu’il aura raison même des plus saints, comme saint Ignace de Loyola ou sainte Thérèse d’Avila263. Bref, ces histoires d’armes et d’amours dont le déroulement entrelacé, parsemé de beaux discours héroïques et galants, tient en haleine un lectorat grandissant, procurent bien plus de plaisir que de profit264. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 133 261 Pedro López de Ayala, Rimado de Palacio, éd. J. Germán Orduna, Madrid, Castalia, 1987, strophe 163, p. 150. 262 Irving A. Leonard, Los Libros del conquistador, México-Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 1953, p. 81. Cité par Manuel Cacho Blecua, Amadís de Gaula, éd. citée, p. 202. 263 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 12-16. 264 Ce déséquilibre dans l’équation plaisir / profit deviendra un véritable leitmotiv définissant le genre chevaleresque. Le dictionnaire de Covarrubias (1611), donne pour les libros de cavallerías l’acception suivante: «los que tratan de hazañas de cavalleros andantes, ficciones gustosas, y artificiosas de mucho entretenimiento, y poco provecho, como los libros de amadis, de don Galaor, del cavallero del Febo, y los demas», Tesoro de la lengua castellana, o española, Madrid, Luis Sánchez, 1611. 1.1. Montalvo et le profit S’il est vrai qu’autant Montalvo qu’Herberay doivent faire face au problème de l’utilité de leur œuvre, la solution que l’un et l’autre envisagent est tout à fait opposée. Le prologue de Montalvo, qui par ailleurs ne fait aucune allusion au «plaisir», tâche de démontrer le profit que, grâce à sa réécriture, le lecteur peut tirer de l’œuvre. Il s’agit d’une argumentation bien articulée qui porte sur le statut de la fiction littéraire et son rapport à l’histoire265. Loin de chercher à éluder la difficile question du statut de la fiction chevaleresque, Montalvo tentera, tout en acceptant sa nature «mensongère», de l’élever au rang de la chronique, faisant intervenir un argument de taille: le profit moral. Dans sa démonstration, l’auteur établit une typologie des textes en fonction de leur «vérité». La vérité de chaque type d’histoire résulte de sa comparaison au «réel», au présent, aux faits héroïques dont lui et ses contemporains ont été témoins. Il s’agit, l’on pouvait s’y attendre, des conquêtes des Rois Catholiques, et notamment de celle du «Royaume de Grenade», dont nul ne saurait mettre en doute ni l’héroïsme, ni la vérité. Dès les premières lignes, Montalvo, parlant en philologue et en historien, s’attaque à ce que Fogelquist appelle «historias de afición»266 et que nous appellerons «histoires hyperboliques». Les exemples donnés concernent entre autres les prouesses d’Achille et d’Hector, dans la matière troyenne, ainsi que celles de Godefroy de Bouillon dans La Gran Conquista de Ultramar. Bien qu’écrites sur une «base de vérité», ce genre d’histoire amplifie, exagère les faits, afin de susciter l’admiration chez les lecteurs et de perpétuer la mémoire de grands faits héroïques: Bien se puede y deve creer aver avido Troya, y ser cercada y destruida por los griegos, y assí mesmo ser conquistada Jherusalem con otros muchos lugares por este Duque y sus compañeros, mas semejantes golpes que éstos atribuyámoslos más a los escriptores, como ya dixe, que aver en efecto de verdad passados267. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 134 265 Pour une analyse exhaustive du prologue du Montalvo, voir James Donald Fogelquist, El Amadís y el género de la Historia fingida, Madrid, Porrúa, 1982; Alicia Redondo Goicochea, «Una lectura del prólogo de Montalvo al Amadís de Gaula: Humanismo y Edad Media», dans DICENDA, Cuadernos de Filología Hispánica, n° 6, Madrid, Ed. Universidad Complutense, 1987, p. 199-207; Rafael M. Mérida Jiménez: «Las historias fingidas de Garci Rodríguez de Montalvo», dans Thesaurus: Boletín del Instituto Caro y Cuervo, t. 54, n° 1, 1999, p. 180-216. 266 James Donald Fogelquist, op. cit., p. 13. 267 Amadis de Gaula, éd. citée, p. 222-223. Les exploits des contemporains de Montalvo, à commencer par ceux du couple royal, ne sont pas moins dignes d’admiration, bien qu’ils n’aient pas fait l’objet du même remaniement hyperbolique: Assí lo dice Salustio, que tanto los hechos de los de Athenas fueron grandes, cuanto los sus scriptores lo[s] quisieron crescer y ensalçar. Pues si en el tiempo destos oradores, que más en las cosas de fama que de interesse ocupavan sus juizios y fatigavan sus spíritus, acaesciera aquella santa conquista que el nuestro muy esforçado Rey hizo del reino de Granada, ¡cuántas flores, cuántas rosas en ella por ellos fueran sembradas268… Il en va autrement des «historias verdaderas», comme les Décades de Tite Live, que l’auteur considère «de más convenible crédito», car en dépit du fait qu’elles rapportent également des faits héroïques, ceux-ci seraient vraisemblables, d’autant plus que, l’auteur en témoigne, «ya por nos fueron vistas otras semejantes cosas […] de guisa que por lo que vimos podemos creer lo suyo que leímos, ahunque muy extraño nos parezca»269. La dernière catégorie textuelle, à laquelle l’auteur ne consacre que quelques lignes, est constituée par les «historias fengidas»: Otros uvo de más baxa suerte que escrivieron, que no solamente edificaron sus obras sobre algún cimiento de verdad, mas ni sobre el rastro della. Estos son los que compusieron las historias fengidas en que se hallan las cosas admirables fuera de la orden de natura, que más por nombre de patrañas que de crónicas con mucha razón deven ser tenidas y llamadas270. Le fait que Montalvo affiche un tel mépris pour le genre des histoires «mensongères», dont sa version des Amadis ferait un bel exemple, pourrait paraître paradoxal. Or la démonstration n’en est pas à sa fin, et quelques lignes après l’auteur fait table rase de la hiérarchie préalablement échafaudée pour instaurer une nouvelle mesure de l’utilité, qui ne sera plus en rapport avec la vérité, mais avec l’exemplarité: Pues veamos agora si las afruentas de las armas que acaescen son semejantes a aquella que cuasi cada día vemos y passamos, y ahun por la mayor parte desviadas de la virtud y buena conciencia, y aquellas que SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 135 268 Idem, p. 219-220. 269 Idem, p. 221-222. 270 Idem, p. 223. Montalvo. Une fois de plus, le plaisir l’emporte sur le profit, un plaisir qui se suffit à lui-même et qui justifie, sans plus, la lecture de l’œuvre: Et combien que ce qui s’offre en ceste traduction d’Amadis ne soit tiré de nul auteur fameux pour luy donner couleur de vérité, si trouvera on en elle tant de rencontres chevalereuses et plaisantes, avec infiniz propos d’amour si delectables à ceulx qui ayment ou sont dignes d’aymer, que toute personne de bon jugement se doit persuader (voyre quasi contraindre) à lire son histoire pour le passetemps et plaisir qu’il pourra recevoir en la bien voyant285… Si le discours de Montalvo, faisant de l’Amadis une lecture exemplaire d’une valeur comparable à celle des chroniques historiques, peut paraître risqué, la nonchalance avec laquelle Herberay dédaigne la question de la vérité et de l’autorité de l’œuvre ne le semble pas moins, d’autant plus qu’il fait de ce même plaisir qui fait le danger moral des Amadis le seul critère d’«utilité» de l’œuvre, si tant est que l’on puisse, là, parler d’utilité. Et pourtant, derrière le plaisir insouciant prôné par Herberay, il y a bien une utilité. À y regarder de plus près, son discours promotionnel est aussi une subtile apologie de la lecture d’agrément, donnant lieu à une argumentation, certes moins repérable que chez Montalvo, mais non moins élaborée. Comme nous le verrons, cette argumentation est fondée d’une part, sur la légitimité de la lecture (y compris de la lecture d’agrément) en tant qu’«honnête passe-temps» et d’autre part, sur la «valeur littéraire» de l’œuvre, qui représente en elle-même une source de profit. Les premières lignes du prologue d’Herberay, d’apparence purement anecdotique, où l’auteur décrit les circonstances de sa lecture du texte espagnol, situent la lecture d’agrément à l’intérieur d’une certaine hiérarchie des activités humaines. Il y a d’abord le devoir, d’ordre militaire dans le cas de notre traducteur, au moyen duquel il sert à la fois le Roi et la nation. Il y a ensuite le loisir auquel, trêve oblige, il se retrouve «contraint». Il y a, enfin, l’«oysiveté», mère de tous les vices, qu’Herberay tente d’éviter en s’adonnant à la lecture qui, contrairement à d’autres activités comme les jeux, les banquets ou les festivités en général, constitue un «honneste passetemps». En ce qui concerne la lecture, Herberay distingue deux catégories: les lectures «haultes et ardues», ayant une valeur morale ou didactique, de celles qui, comme LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 142 285 Idem, p. 167. l’Amadis, recèlent une valeur récréative, associée à un «repos» qui n’est pas pour autant exempt d’utilité, car la lecture, même d’agrément, est bien plus qu’un simple moyen de «passer le temps»: …si l’on voit bien les valeurs qui ordonnent lettres sacrées, lettres profanes et, au sein de ces dernières, les écrits des savants et les fictions plaisantes –mais de toutes manières utiles– des conteurs ou des poètes, il s’agit de bien autre chose que de tuer le temps, dans ce passe-temps fécond qui prend sa digne place dans la hiérarchie des activités humaines286. L’Amadis occupe bien une place secondaire dans le polysystème littéraire de la France du XVIesiècle, loin des «lettres sacrées» et des «écrits des savants». Cependant, contrairement à Montalvo, Herberay ne cherchera pas à mettre en question ce statut périphérique. Sa stratégie consiste plutôt à rappeler la juste valeur de ces lectures divertissantes, à condition qu’elles restent cantonnées dans le cadre du loisir. En effet, c’est parce qu’il est forcé de donner un répit à ses fonctions militaires qu’il peut, de manière légitime, se consacrer à la lecture des livres «tant estranges que vulgaires». De même, c’est lorsque le prince sera fatigué des lectures édifiantes ou didactiques qu’il pourra se livrer sans remords au plaisir de la lecture des Amadis. Cela dit, si notre traducteur peut se permettre de tout miser sur le plaisir que suscitent les Amadis c’est surtout parce que l’œuvre possède des qualités qui lui confèrent une certaine valeur et une certaine utilité, des qualités que Des Essarts n’hésitera pas à mettre en avant et à exploiter, bien que ce soit aux dépens de la fidélité. Sûr de la qualité littéraire des Amadis, que les Espagnols «avoient loué et estimé sur tous les Romans», Herberay se montre confiant en la réussite de sa version, moyennant le soutien de la Cour. Après avoir conjuré «toute personne de bon jugement» à se régaler des «rencontres chevalereuses et plaisantes» et des «infiniz propos d’amour si delectables», Herberay s’exclame: A ceste cause, Monseigneur, je m’ose asseurer que si elle treuve grace devant voz yeulx, ou soit quelque peu favorisée de vous, que non seulement elle sera estimée beaucoup: mais acquerra le premier lieu entre toutes les aultres histoires semblables287. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 143 286 Jean-Claude Arnould, «Le discours sur l’utilité des lettres au milieu du XVIesiècle», art. cité, p. 23. 287 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 167. La valeur des Amadis est, d’abord, une valeur littéraire. La «diversité des plaisantes matières» et la «représentation subtilement descripte» vantées par Herberay ne sont autres que la varietas et la descriptio, qualités essentielles à l’éloquence. L’ampleur, la diversité, la variété constituent un des traits distinctifs du genre romanesque, que les lettrés du XVIesiècle assimileront à l’«épopée», bien que ce terme ne soit pas encore en usage à l’époque qui nous concerne, comme le rappelle Marian Rothstein, à propos des arts poétiques du XVIesiècle: Ces textes s’accordent à parler du roman dans le contexte d’une discussion de la forme la plus prestigieuse pour l’Antiquité et pour la Renaissance: l’épopée. Cependant, ce genre n’avait pas encore de nom fixe dans la langue du XVIesiècle. Ni «épopée», ni «épique» ne figurent dans les dictionnaires de Cotgrave ou Nicot, tous deux rédigés au début du siècle suivant. Du Bellay parle du «long poëme»», Sébillet du «grand œuvre», Peletier de «l’œuvre héroïque», et Scaliger, écrivain en latin, hésite entre «poemata heroica» et «epica». Cette variété de vocabulaire suggère une certaine ouverture d’esprit. En même temps elle implique un accord général: la forme en question doit être longue, elle doit décrire des gestes héroïques et des combats, elle doit posséder l’ampleur qui permet au poème d’embrasser largement le savoir humain, et enfin, l’épopée doit proclamer la gloire de la patrie. On le verra, la «critique» à la Renaissance insiste sur la présence de chacune de ces catégories dans le roman288. C’est à la faveur de ce flou générique que l’Amadis pourra bénéficier, un tant soit peu, de la dignité de l’épopée. De ce fait, à la différence de Montalvo, Herberay n’a nul besoin de mettre en concurrence la fiction et l’histoire, ni de donner à l’œuvre une «valeur ajoutée» à travers des commentaires moralisants car, dans le polysystème littéraire français de l’époque, la valeur littéraire représente en soi un profit, une utilité, et le genre romanesque en vernaculaire semble occuper une place bien établie. C’est ainsi que Du Bellay, Peletier et même Ronsard exhortent les futurs écrivains à utiliser les «vieux romans françoys» comme matière, ce qui ne s’avère pas si étonnant si l’on considère que de «vieux romans» tels que celui du Lancelot, du Tristan, mais aussi, bien sûr, les Amadis, répondent, nous dit Marian Rothstein, aux caractéristiques définissant l’épopée: Elles sont longues; elles ont de l’ampleur; elle racontent des faits d’armes admirables; elles s’occupent de questions très variées de gouvernement, LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 144 288 Marian Rothstein, «Le genre du roman à la Renaissance», dans Études françaises, vol. 32, n° 1, 1996, p. 37. de guerre, d’amour, de magie, etc. Bien que leurs aventures aient lieu plutôt en Grande-Bretagne qu’en France, depuis longtemps toute l’Europe associe leurs noms à la gloire de la France289. Pour ce qui est de proclamer «la gloire de la Patrie», il va sans dire que l’Amadis s’y prête tout naturellement, et Herberay n’hésitera pas à en tirer profit. Ce n’est pas par hasard si les deux passages dans lesquels il met en avant la valeur littéraire de l’œuvre sont, tous les deux, immédiatement suivis d’une envolée patriotique. La première manifestation de son intention nationaliste intervient au début du prologue, une fois qu’il a loué la qualité de l’original. S’il traduit l’Amadis, c’est non seulement parce qu’il constate le mérite que lui accordent les «gentilzhommes d’Espagne», mais aussi «pour faire revivre la renommée d’Amadis (laquelle par l’injure et antiquité du temps, estoit estaincte en ceste nostre France)». C’est là une réappropriation tout à fait justifiée, car il est tout certain «qu’il fut premier mis en nostre langue Françoyse, estant Amadis Gaulois, & non Espaignol». La deuxième, quant à elle, se trouve quelques lignes plus loin, lorsqu’après avoir avoué le manque d’autorité et de vérité de l’original, compensés par sa plaisante variété d’aventures d’armes et d’amours, l’auteur augure le succès à venir: «qui est en partie la cause pour laquelle j’ay entreprins la traduire, et aussi pour faire cognoistre à chacun mon intention qui tend à exalter la Gaule». La proximité de ces deux arguments suggère qu’Herberay était bien conscient de la mission que son labeur devait accomplir, à la lumière d’un contexte favorable à l’instauration d’une identité française, et qui représente un des paramètres de l’utilité des lettres: Ainsi se dessinent clairement les axes du programme de salubrité publique qui fait s’agiter les plumes: honorer sa patrie (ou sa ville, ou son sexe…), instituer le prince idéal, inscrire les hauts faits dans la postérité pour lui être «utile», fonder une civilisation renouvelée et pour cela «enrichir nostre vulgaire d’une nouvelle, ou plustost ancienne renouvelée poësie…», purifier la langue «souillée de tant de barbares poësies» et relever le défi italien, ou, pour le dire avec Ronsard s’adressant au roi, «augmenter le langage de ta nation»290. L’utilité de l’œuvre traduite par Herberay s’inscrit dans cette perspective, et au-delà du prologue d’Herberay, c’est tout l’appareil liminaire de l’Amadis français qui en témoigne. Si chez Montalvo la stratégie justificative se limite au prologue, SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 145 289 Idem, p. 38. 290 Jean-Claude Arnould, art. cité, p. 31. chez Herberay elle investit tout le paratexte, qui, nous l’avons vu, nous montre un Amadis «enrichi», paré des meilleurs ornements de la langue française, dont la supériorité est à l’image de la prééminence de la nation. Or cette stratégie éditoriale n’est pas sans risque, et les paratextes du restant de la série des Amadis feront l’écho des critiques291. Déjà au livre II, c’est Herberay lui-même qui défend la valeur esthétique de son œuvre en dépit de son manque de vérité, dans un sonnet adressé aux lecteurs: Bening Lecteur, de jugement pourveu, Quand tu verras l’invention gentille De cest autheur: contente toy du stille, Sans t’enquerir, s’il est vray ce, qu’as leu. Qui est celluy, qui peult dire: J’ay veu Blasmer Homere, ou accuser Virgile, Pour n’estre vrays ainsi que l’Evangile, En escripvant tout ce, qu’il leur a pleu? Quand Appelles nous à painct Jupiter En Cigne blanc, Thoreau, ou aultre beste: Des anciens il n’a esté repris. Doncq’ si tu veoys en ce livre, imiter L’antiquité, loue l’effort honneste: Car tout bon œuvre est digne de bon prix292. De ce poème liminaire découlent un certain nombre de constats: il s’ouvre sur une formule de captatio benevolentiae indiquant d’emblée que cette fois-ci, le discours d’Herberay est de l’ordre de la défense et non pas de la promotion. Herberay se présente en «auteur» et met en avant son «invention». Ensuite, il prolonge le raisonnement déjà exposé dans le prologue, visant à donner une solution littéraire à un problème théorique certes, mais aussi moral: celui de la vérité de l’œuvre. Cette «solution littéraire» s’appuie sur l’autorité d’un Homère et d’un Virgile, dont Herberay se veut l’imitateur. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 146 291 L’évolution de cette stratégie éditoriale à travers les huit premiers livres des Amadis a été retracée par Michel Bideaux dans son article «Vérité et fiction dans les liminaires des Amadis de Gaule (livres I-VIII), art. cité. Pour une étude de la réception de l’œuvre à travers les appareils liminaires de la série (livres I-XII), voir Luce Guillerm, op. cit., chapitre II, «la réception: commentaires», p. 44-76. Quant aux critiques, elles ont été abondamment consignées par Michel Simonin, art. cité. 292 Le Second Livre de Amadis de Gaule, traduit nouvellement d’Espaignol en Françoys par le Seigneur des Essarts, Nicolas de Herberay, Paris, Janot, 1541. Nous pouvons voir ici les traces d’une polémique qui oppose le discours historique à la fiction romanesque, que le succès des romans de chevalerie ne peut que raviver. Cette polémique, «massivement présente à partir des années 1550»293 nous dit Luce Guillerm, et dont les appareils liminaires des Amadis retracent l’évolution, «dépasse le cadre d’une polémique moralisante dans laquelle l’histoire servirait d’outil. Il s’agit d’un débat théorique, qui traduit un approfondissement des réflexions sur la relation de l’écriture au réel et les problèmes de la représentation»294. Il s’agit là du même conflit générique qui, un demi-siècle auparavant et de l’autre côté des Pyrénées, motivait les réflexions du prologue de Montalvo. La différence, une fois de plus, réside dans le fait que le débat s’est déplacé du cadre moral au cadre théorique. L’Amadis d’Herberay ne sera bien évidemment pas le seul à entrer dans la controverse. La fiction romanesque compte cependant des défenseurs, et dans le cas des Amadis en particulier, ce n’est pas le soutien qui manque. Celui du Roi, d’abord, que les écrits liminaires se feront une joie d’assimiler à Amadis, mais aussi celui de toute une cohorte de lettrés dont les noms se succèdent souvent dans les paratextes, comme Gohory, Sevin et même Du Bellay. Le débat porte, en quelques mots, sur la valeur didactique et herméneutique de la mimèsis. La représentation romanesque, lorsqu’elle est vraisemblable, devient un «miroir du théâtre de ce monde» qui, par sa force évocatrice, permet l’identification et invite les lecteurs, suivant leur «bon jugement», à la réflexion et à l’imitation. Les noms d’Homère et Virgile – dont les textes, bien que relevant de la fiction, jouissent d’une autorité incontestable – sont invoqués avec insistance, et l’assimilation des Amadis aux épopées de l’Antiquité est récurrente. De la même manière, le nom du traducteur, devenu auteur, sera associé à celui d’Homère ou encore de Cicéron, ce qui représente, d’une certaine manière, un transfert d’autorité qui n’est pas sans rapport avec l’imitation. C’est par conséquent grâce à la diversité de situations et de personnages que le récit met en scène, représentés avec une intensité qui les rend tout à fait vraisemblables, que l’Amadis deviendra le miroir d’un monde idéalisé, certes, mais dont l’exemplarité est susceptible de se projeter sur le monde réel. Cette force représentative n’est autre que la descriptio, que l’on appellera de plus en plus, au XVIesiècle, l’enargeia295, une qualité déjà présente dans l’original espagnol qu’Herberay tâchera d’augmenter, et qui sera particulièrement louée dans les poèmes liminaires, comme dans celui du livre V aux lecteurs: SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 147 293 Luce Guillerm, op. cit., p. 60. 294 Idem, p. 66. 295 «La rhétorique médiévale fait grand cas de la descriptio, mot qui continuera d’être employé au XVIesiècle. Mais le goût croissant pour la terminologie grecque – ainsi, bien entendu, que d’autres raisons plus profondes – conduit à privilégier une nouvelle gamme de termes: parmi eux l’enargeia, qu’on peut tout d’abord définir comme l’évocation d’une scène visuelle rendue avec force détails et couleurs, comme si le lecteur y assistait en spectateur», Terence Cave, op. cit., p. 55. Quand des Essars escript, soit de plaisir ou deuil, Croyez qu’il vous fait rire, ou jetter larmes d’œuil: Quand il deschiffre amour, mort, feu, paix ou bataille, Tout ayme, brusle, meurt, tout appaise ou destaille. Si l’homme il veult despaindre, au vif le painct & tyre, Si la femme, il en fait tout ainsi que de cyre…296. Le caractère hyperbolique de ce poème, pris comme il est dans sa fonction laudative et publicitaire, ne saurait masquer le fait que c’est cette capacité à «rendre présent» l’univers fictionnel à tel point qu’il puisse avoir une influence sur le réel, conjuguée à un certain encyclopédisme dû à sa «variété», qui fait du roman un texte au potentiel didactique. À la différence des textes à vocation exclusivement pédagogique, comme les «livres de philosophie morale», dans le roman, le plaisir de l’identification facilite l’émulation, (c’est le cas du courage chevaleresque ou de la bienséance, par exemple) mais offre également un spectacle qui invite à la contemplation. Cet argument sera développé entre autres, par Michel Sevin (livre VIII) et Jacques Gohory (livre XII), ainsi que par Aubert de Poitiers (livre XII). Ce dernier synthétise une réflexion longuement mûrie: Il s’en trouvera encores d’autres que diront que les Romans sont du tout inutiles, & ne servent que d’amusement à ceux qui les lisent: Je ne sçay s’ilz seront beaucoup de ceste opinion, mais je m’asseure bien qu’ilz sont un fort grand nombre qui croyent le contraire: Car si pour voir la purité & naïfveté d’une langue, se recreer en considerant les diverses humeurs & passions des humains, representer l’experience de l’art militaire, s’encourager aux armes par la louange de la prouësse, & par la vituperation de la covardie, contempler (comme en une theatre de tout l’univers) les variables changements de la fortune, les remuements des afaires du monde, l’inconstance des choses humaines, les hazards de la guerre, les trophees des Princes victorieux, & la vergogne des vaincuz (choses qui se depaignent beaucoup mieux en une narration inventee, qu’en une histoire veritable) lon pense le temps estre perdu & mal employé, il faudroit dire que tout le temps qui est employe à la lecture de plusieurs autres bons livres qui ne tendent qu’à mesmes instructions, seroit pareillement inutile aux lecteurs297… LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 148 296 Mathurin Behu, bailly de Ginandau, «Aux lecteurs», Le Cinquiesme Livre de Amadis de Gaule […] mis en Françoys par le Seigneur des Essars Nicolas de Herberay, commissaire ordinaire de l’artillerie du Roy, Janot, Paris, 1544. 297 «Discours de G. Aubert sur sa traduction du douzième livre d’Amadis de Gaule, Au lecteur», Le Douzieme Livre d’Amadis de Gaule […] traduit d’Espagnol en François par G. Aubert de Poitiers, Anvers, Guillaume Silvius, 1572. L’évolution de la stratégie paratextuelle montre donc que le destin critique des Amadis s’est vu confronté aux mêmes difficultés que tentait de résoudre Montalvo dans son prologue, liées au statut conflictuel de la fiction, prise en étau entre la vérité historique et la sacralité évangélique. Cependant, la défense de l’utilité du roman qu’enregistrent progressivement les appareils liminaires de la série, réagissant aux critiques que s’attire l’œuvre, victime de son succès, ne semble pas avoir véritablement concerné notre traducteur en 1540. Si défense il y a, dans son prologue, elle ne tient qu’au plaisir de la lecture. Mais elle est aussi une célébration du plaisir de l’écriture de fiction, de la diversité et la finesse de la représentation vraisemblable. Que cette vraisemblance confère à la fiction son utilité, qu’elle garantisse son exemplarité, d’autres se chargeront de le proclamer au fil des textes liminaires. Et lorsqu’Herberay exprime une amorce de défense, s’adressant au «bening Lecteur» au seuil du livre II, ce sont les performances stylistiques de sa réécriture qu’il met en avant, pardessus les vérités historique et évangélique autour desquelles Montalvo structurait son discours. L’exploration paratextuelle que nous avons menée au cours de ces pages nous a révélé, d’une part, la stratégie discursive et éditoriale mise en place dans les textes liminaires du premier livre de l’Amadis, par laquelle le traducteur se délivre peu à peu des liens de la «fidélité» et d’autre part, l’opposition entre le profit moral et le plaisir esthétique dans les prologues de l’auteur et du traducteur. Néanmoins, une question se pose: pourquoi avoir inséré le prologue de Montalvo, qui plus est sous le titre, lourd de sens, de «Prologue de l’Auteur Espagnol d’Amadis traduit en Françoys»? La présence de ce prologue dans l’appareil liminaire du premier livre est certes paradoxale. D’une part, il rétablit les catégories d’«auteur» et de «traducteur» qu’Herberay avait pourtant pris soin de brouiller depuis la page de titre. D’autre part, il véhicule un discours tout à fait contraire à celui du traducteur vis-à-vis de l’utilité de l’œuvre. Et pourtant, dans cette zone stratégique qu’est le paratexte, il y a sans doute peu de place pour le hasard. Pris dans la mise en scène du rapatriement héroïque d’Amadis par le seigneur des Essarts, ce prologue a dû jouer un rôle dans la stratégie liminaire, qui justifierait qu’il soit «traduit» et inséré au seuil de l’œuvre. Par conséquent, l’exploration de l’appareil liminaire de l’Amadis de 1540 ne serait pas complète sans l’analyse de la traduction de ce prologue que nous menerons dans les pages qui suivent. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 149 IV. LE PROLOGUE DE MONTALVO ET SA TRADUCTION FRANÇAISE, ANALYSE COMPARATIVE Les prologues de l’original espagnol et de la version française que nous nous apprêtons à analyser ont été tirés de l’édition de Juan Manuel Cacho Blecua et de celle de Michel Bideaux respectivement, bien que nous ayons également consulté diverses éditions d’époque, afin de comparer des éléments tels que la mise en page, la ponctuation et les variantes lexicales, éléments potentiellement porteurs de sens et pouvant, dans une certaine mesure, infléchir les résultats de l’analyse. Nous avons retenu le format en deux colonnes, qui facilite la confrontation textuelle et offre entre autres un aperçu immédiat des procédés tels que les ajouts, omissions, réductions et amplifications. En outre, la reformulation d’Herberay étant souvent assez libre, notamment en ce qui concerne la syntaxe et la disposition des phrases, nous avons opté pour un découpage en zones textuelles relativement larges, découpage artificiel, bien évidemment, même si nous avons tenté de conserver la cohésion des deux textes, tout en maintenant un certain parallélisme des unités d’énonciation. Ces zones textuelles sont insérées dans neuf «tableaux comparatifs», numérotés et portant un titre qui synthétise leur thème principal, dans le but d’améliorer la clarté de nos observations. Ajoutons que ces observations sont placées après chaque tableau comparatif et qu’elles portent principalement sur les phénomènes traductifs ayant trait au contenu. Enfin, les observations générales seront exposées à la fin de l’analyse en guise de conclusion. Nous avons mis en italique, à l’intérieur des tableaux comparatifs, les principaux passages autour desquels s’articulent nos observations, afin d’en faciliter le repérage. 1. Les histoires amplifiées LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 150 Prologue de l’Auteur Espagnol d’Amadis traduit en Françoys. Les Hystoriens tresrenommez qui ont escript et embelly les hystoires et faitz chevaleureux de ceulx qu’ilz ont voulu favoriser et rendre immortelz, par la facilité de leur bien escripvante plume, consi- [Pas de titre] Considerando los sabios antiguos que los grandes hechos de las armas en scripto dexaron cuán breve fue aquello que en efecto de verdad en ellas passó, assí como las batallas de nuestro tiempo que [por] nos fueron vistas nos dieron clara espe- Herberay amplifie ce passage qui sert d’introduction à l’argumentation de Montalvo. La proposition principale, qui est en substance que, bien que sur une base de vérité, les historiens ont exagéré les faits des Anciens afin de susciter l’admiration chez les lecteurs, est conservée par Herberay. Mais une lecture détaillée dévoile un glissement de sens considérable: d’abord, dans la version française le discours historique n’est pas confronté au réel (dont l’énonciateur et ses contemporains son «témoins oculaires»), puisque la phrase «assí como las batallas de nuestro tiempo que [por] nos fueron vistas nos dieron clara esperiençia y noticia» est omise. Ensuite, l’exagération fantaisiste des orateurs anciens devient une manifestation positive d’éloquence dans la version française: les historiens, grâce à la «facilité de leur bien escripvante plume», ont représenté avec une telle force expressive, avec une telle vraisemblance («vraye similitude») les faits du passé qu’ils réussissent à les rendre présents («devant les yeulx»). C’est ainsi que la même proposition, servant d’ouverture à l’argumentation de Montalvo, prend un sens opposé dans la version d’Herberay, et de critique de l’écriture historique qu’elle était, elle devient un éloge SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 151 derant qu’encores qu’ilz eussent assez matiere et subject pour les hault louer: neantmoins les ont voulu faire estimer tant excellens es choses, esquelles ilz estoient appellez, qu’avec auculne verité, sur laquelle ilz ont prins leur fondement, y ont adjousté et approprié plusieurs choses non advenues, si proprement et par tant vraye similitude, que l’on s’est aiséement consenty à les croire, telement qu’au jourd’huy ilz nous representent en grande admiration (devant les yeulx) la force supernaturelle de maintz per[son]nages, comme l’on peult lire en Homere, et aultres escripvantz les faitz tant des Grecz, Troyens, que Romains, sur lesquelz ilz ont employé et projecté leur parler eloquent. Ce que tesmoigne assez Saluste, disant que les faitz et grandes entreprinses des Atheniens, n’ont volé plus hault que ceulx qui en ont emply leurs livres leur ont donné de p[e]nnage par leur bien dire. riençia y noticia, quisieron sobre algún cimiento de verdad componer tales y tan estrañas hazañas, con que no solamente pensaron dexar en perpetua memoria a los que aficionados fueron, mas aquellos por quien leídas fuessen en grande admiración, como por las antiguas historias de los griegos y troyanos y otros que batallaron paresce por scripto. Assí lo dize el Salustio, que tanto los hechos de los de Athenas fueron grandes, cuanto los sus scriptores lo[s] quisieron crescer y ensalçar. tir d’interprétations contradictoires du «précepte» horatien nec verbo verborum curabis reddere fidus interpres, fondateur de la pensée autour de la traduction, qui souvent interprété à tort et en dehors de son contexte, sera considéré comme la première formulation de la «loi» de la fidélité507. Le problème, c’est qu’Horace dit deux choses en même temps: d’une part, le poète ne doit pas imiter (car c’est bien d’imitation qu’il s’agit) son modèle mot à mot. D’autre part, ce faisant, il ne doit pas faire comme le traducteur (interpres) qui lui, est soumis à la fidélité (fidus). Le lien entre traduction et fidélité est bien là, et les différentes interprétations porteront seulement sur la question de savoir si Horace a encouragé la littéralité, ou si au contraire, il l’a bannie. Le passage suivant, tiré de l’Art poétique de Jacques Peletier, dénonce cette confusion: Et ne me peux assez ébahir de ceux, qui pour blâmer la Traduction de mot à mot, se veulent aider de l’autorité d’Horace, quand il dit, Nec verbum verbo curabis reddere, fidus Interpres: là où certes Horace parle tout au contraire de leur intention: qui etant sur le propros, non pas des Traductions (car il n’en a point donné de précepte, comme de chose qu’il prisait peu) mes du Sujet Poétique: dit que quand nous aurons élu quelque matière publique en un Auteur, nous la ferons notre privée, si entre autres, nous ne nous arrêtons a rendre le passage mot pour mot, ainsi que ferait un fidèle Traducteur508. Dans ce débat entre liberté et littéralité, Herberay rejoint ouvertement les défenseurs de la première. Ce sont ces «amys» qui auraient «trouvé bon» de le délivrer «de la commune superstition des translateurs»509 en faveur de la traduction de mot à mot. Ce qu’Herberay exprime par ces mots, c’est sa position traductive, formulée dans des termes caractéristiques du discours sur la traduction à cette époque510, ce qui démontrerait qu’il perçoit son labeur comme relevant de la «traduction». Cependant, comme le confirme notre analyse, les remaniements qu’il effectue dépassent largement le cadre de la fidélité au «sens» ou à la «sentence» et font une place considérable à l’invention, bien qu’inspirée de l’original. La critique de Jean de Gouttes semble donc fondée et mérite que nous nous y attardions. À première vue, la «paraphrase» et la «glose» ne sauraient s’appliquer au LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 254 507 Voir p. 117. 508 Jacques Peletier du Mans, Art poétique (1555), dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, éd. citée, p. 244-245. 509 Amadis de Gaule, éd. citée, p. 168. 510 Outre Glyn Norton, dans l’œuvre précédemment citée, Luce Guillerm analyse ce discours à travers un large corpus de textes liminaires autour de 1540 dans Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540, éd. citée. Voir notamment p. 345368. travail de notre traducteur qu’en fonction de leur caractère augmentatif, dans la mesure où ces deux formes de transfert impliquent en général un sens investi d’autorité, susceptible d’être éclairci ou commenté. Or pour Herberay, l’Amadis n’est «tiré de nul auteur fameux pour lui donner couleur de verité»511 et ce sont précisément les gloses moralisatrices, augmentations «mal propres à la matiere», qu’il réduit. Par contre, l’opposition entre «traduction» et «glose» s’avère beaucoup plus significative, la «paraphrase» faisant en quelque sorte figure de transition. L’on peut considérer que ces trois termes désignent, dans ce passage en particulier, tantôt des procédés rhétoriques (et traductifs) ponctuels, tantôt des «genres» scripturaux. Quel que soit le sens que Jean des Gouttes entendait leur donner, nous pouvons y voir une progression aux enjeux multiples. Tout d’abord, traduction, paraphrase et glose dessinent une progression quantitative: la contrainte du (presque) mot à mot cède la place à l’abondance croissante de l’écriture. Ensuite, ces trois «paliers» de la réécriture augmentative entraînent l’éloignement progressif de la parole originale et par conséquent, la réduction de la place accordée à la voix de l’auteur. Enfin, cette réduction équivaut, mutatis mutandis, à l’irruption de plus en plus marquée de la voix du ré-scripteur. 1. Translation Nous avons désormais assez d’éléments pour étayer une interprétation, au demeurant assez hasardeuse, de cette critique que Jean des Gouttes aurait adressée, indirectement, au traducteur des Amadis: l’on pourrait y déceler une opposition entre la «traduction», humaniste, moderne, et son «ancêtre», la translation, mode de transfert dominant au Moyen Âge. Considérons que l’humanisme, nous l’avons évoqué, se caractérise par un retour aux origines et aux originaux512. D’autre part, rappelons-le, l’apparition de la «traduction», néologisme qui se popularise autour de 1540, témoigne de ce nouveau rapport aux textes et à l’écriture, marqué notamment par l’émergence de l’«auteur». La sacralisation de l’auteur dans sa langue entraîne, nous l’avons dit, la conscience de la spécificité de la «traduction» mais aussi, précisément à partir de 1540, la dépréciation du «labeur» du traducteur, scripteur second qui exerce ses talents à l’ombre de l’auteur513. Dans ce contexte s’éclaire le SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 255 511 Amadis de Gaule, éd. citée, «prologue du translateur», p. 167. 512 Voir p. 120. 513 L’évolution du discours dépréciatif sur la traduction a été retracée par Luce Guillerm dans Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540, éd. citée, p. 345-452. Sur le statut du traducteur à cette même époque voir également Véronique Duché-Gavet, «Et le surplus tu l’as bien inventé… Réflexions sur le statut du traducteur (1526-1554)», dans Travaux de Littérature: Le statut littéraire de l’écrivain, Genève, Droz, 2007, p. 199-214. commentaire de Jean des Gouttes contre la méthode d’Herberay, qui apparaît comme une transgression. De quel côté de ce tournant se trouve notre traducteur qui ne montre pas la moindre trace de «dépréciation» de son activité dans son prologue? Est-il, en réalité, un translateur, comme semble l’insinuer Jean des Gouttes? Certaines nuances s’imposent. Premièrement, translation et traduction, entités lexicales et pratiques langagières, cohabiteront longtemps en tant que synonymes, avant que la dernière ne s’impose. Le prologue d’Herberay en est une preuve: translateur, traducteur, translation et traduction y figurent côte à côte. D’autre part, dans ce procès fait au traducteur de l’Amadis auquel nous assistons, il existe des circonstances «atténuantes»: sa traduction est une bataille littéraire et la langue espagnole, langue de l’ennemi, ne jouit du prestige ni des langues classiques, ni de la langue de l’Italie rêvée. L’auteur, quant à lui, n’a guère d’autorité pour le traducteur et l’original n’est pas tout à fait un «original», mais une réécriture au même titre que celle d’Herberay lui-même, à cette exception près que cette dernière implique un changement de «medium langagier». Notre interprétation de la critique de Jean des Gouttes a certes des points faibles. Si, comme l’indique Mireille Huchon, certaines allusions liminaires démontrent une concurrence effective entre les Amadis et le Roland Furieux514, rien ne nous permet d’assurer que le passage en question fasse référence au traducteur des Amadis. Par ailleurs, si la glose peut être aisément associée à la translation médiévale, le statut de la paraphrase est plus ambigu: dans l’Antiquité, elle assume une importante fonction didactique dans l’enseignement de la rhétorique, mais fait très tôt l’objet de débats515. Associée notamment au commentaire biblique, la pratique de la paraphrase se développe durant le Moyen Âge et la Renaissance, par exemple dans les Paraphrases in Novum Testamentum d’Érasme (1524). C’est précisément dans un contexte de controverse théologique que serait apparue, en 1525, la première occurrence de «paraphrase» en Français, dans l’Epistre exhortatoire de Lefèvre d’Étaples. Ce néologisme sera suivi, au cours de la première moitié du siècle, de «paraphraste», «paraphraser» et «paraphrastique»516. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 256 514 Notamment dans les livres VI et VII. Mireille Huchon, art. cité, p. 3. Sur la concurrence des deux entreprises éditoriales voir Michel Simonin, «La disgrâce d’“Amadis”», art. cité. 515 Par exemple entre Cicéron (De Oratore) et Quintilien (De Institutione oratoria), détracteur et défenseur respectivement. Voir Bertrand Daunay, Éloge de la paraphrase, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2002, p. 71. 516 Bertrand Daunay, art. cité, p. 76. Sur l’écriture des évangéliques et l’amplification oratoire, voir Isabelle GarnierMathez, L’Épithète et la connivence: écriture concertée chez les évangéliques français (1523-1534), Genève, Droz, 2005; notamment le chapitre II: «Épithète et rhétorique: vers l’amplification oratoire», p. 57-96. Exercice d’exégèse, la paraphrase deviendra peu à peu un «genre» discursif, notamment dans le domaine liturgique, et comptera des tenants comme Calvin, mais aussi Marot, «paraphraste» des psaumes de David, œuvre à propos de laquelle Isabelle Garnier-Mathez fait ce constat révélateur: L’œuvre de Marot fait montre d’une exceptionnelle connivence: connivence avec les simples auxquels elle se destine, connivence avec le réseau des Évangéliques qui la commandite, les deux s’alliant dans une même visée de propagande religieuse517. À première vue, nous sommes loin ici de notre sujet, la traduction (translation?) par Herberay de cette plaisante fiction que sont les Amadis, mais la tentation est grande de transposer cette double connivence à son travail, dont l’ambition serait la communication, mais plus encore l’entente, voire la complicité avec une noblesse idéalement représentée et un public, simple ou non, mais avide de divertissement en langue vernaculaire. Si le terrain par excellence de la paraphrase est celui de l’exégèse biblique, où elle assure une fonction didactique, il n’en reste pas moins que les paraphrases de psaumes ne manquent pas d’ambition esthétique. Certains auteurs, par ailleurs, s’affranchiront peu à peu des motivations religieuses du genre, pour l’aborder à partir d’une perspective davantage littéraire, comme Malherbe ou Corneille. C’est ainsi qu’à côté de la paraphrase liturgique commence à se développer au XVIesiècle, puis surtout au XVIIesiècle, la paraphrase littéraire518. Néanmoins, à mesure que la pratique de la paraphrase s’étend de la poésie (où elle jouit d’une certaine légitimité) à la prose, où règne la parole exacte, appropriée, la paraphrase tombe dans une dépréciation croissante. Catherine Fuchs affirme à cet égard: Les classiques développent, au nom de la clarté et du bon goût, une esthétique du mot juste, du tour approprié, qui tend à privilégier comme unique la formulation convenant, dans une circonstance donnée, à l’expression d’une certaine idée; à ce titre, la paraphrase se trouve en théorie dépréSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 257 517 Isabelle Garnier-Mathez, «Traduction et connivence: Marot, paraphraste évangélique des psaumes de David», dans Les Paraphrases bibliques aux XVIeet XVIIesiècles, textes réunis par Véronique Ferrer et Anne Mantero, Genève, Droz, 2006. p. 242. Bien que certains psaumes traduits par Marot aient été publiés dès 1531, ce n’est qu’à partir de 1541 que ses traductions seront réunies en recueils. La version définitive serait celle des Cinquante pseaumes, parue à Genève chez Jean Gérard en 1543. 518 Nous suivons ici l’historique de la notion que synthétise Bertrand Daunay, art. cité, p. 76. ciée, puisque toute reformulation contribue, non seulement à rendre le discours plus confus, mais à en altérer le sens519. Il est curieux de constater, avec Bertrand Daunay, que les «premières traces de disqualification de la paraphrase» surviennent au siècle des “belles infidèles”, époque où cette pratique commence à s’opposer nettement à la traduction520. Or l’Amadis d’Herberay préfigure, dans une certaine mesure, ces “belles infidèles” du XVIIesiècle, du fait, précisément, de sa connivence avec son public, comme le pense Luce Guillerm: Il se trouve, par une chance assez rare, que cette traduction est une “belle infidèle”, et donc pour le dire autrement, que c’est à la faveur d’un travail particulièrement visible de transformation d’un modèle prétexte, que se réalise cet accord exceptionnel d’un texte et de son public qui fait le bestseller521. Cependant, en 1544, l’occurrence de «paraphrase» dans la préface du Roland Furieux semble trop précoce pour être associée à la dépréciation du «genre», et c’est pourtant ce qui se semble s’en dégager dès lors qu’elle est opposée à la véritable «traduction» et vient symboliser, avec la glose, la «mauvaise traduction». Il n’est pas improbable que Jean des Gouttes ait pressenti, dans la désinvolture assumée du traducteur des Amadis, la graine infidèle qui allait éclore et fleurir un siècle après. En revanche, le fait que cette pratique ait occupé une place importante dans la rhétorique à l’Antiquité et qu’elle soit perpétuée par des lettrés de la taille d’un Érasme, ne nous permet pas de voir clairement dans la critique de Jean des Gouttes une rupture entre la «traduction» humaniste et la «translation» médiévale. Or, cette rupture devient beaucoup plus nette si nous nous concentrons sur la «glose», qui apparaît donc comme le stade ultime d’éloignement (d’infidélité) par rapport à l’original. Concernant la glose, Anne Grondeux nous offre une définition fort utile pour notre propos: Une glose est, sauf exception, un texte fluide et anonyme. Fluide, parce qu’il est le résultat de l’action de générations de maîtres qui remanient un LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 258 519 Catherine Fuchs, La Paraphrase, Paris, PUF, 1982, p. 12. Voir du même auteur «La paraphrase: un exemple de stabilité terminologique et de ruptures conceptuelles», dans Métalangage et terminologie linguistique, Actes du colloque international de Grenoble (Université Stendhal-Grenoble III, 14-16 mai 1998), éd. Bernard Colombat et Marie Savelli, Louvain, Peeters, 2001, p. 131-146. 520 Bertrand Daunay, art. cité, p. 16. 521 Luce Guillerm, op. cit., p. 32. texte commun; anonyme, parce que les noms de ces intervenants ne sont pas conservés, sauf circonstances particulières522. Un de ces «cas particuliers» où le nom du glosateur est conservé, nous le trouvons en Espagne au XVesiècle dans le Comento sobre las Crónicas de Eusebio de 1450 d’Alfonso de Madrigal. Ce commentaire est par ailleurs emblématique du phénomène de la translation: il s’agit d’une glose (traduction-exposition) en deux mille lignes du prologue de la version latine de saint Jérôme des Chronici canones d’Eusèbe qui, lui, ne comptait qu’une quarantaine de lignes523. Dans le prologue original, saint Jérôme commente sa traduction d’Eusèbe et développe une réflexion sur la traduction ad verbum et ad sensum. De son côté, Madrigal adapte le métalangage de saint Jérôme à sa propre pratique scripturale, puisqu’il aborde la distinction entre l’«interprétation» et la «glose», synonyme de «commentaire» et d’«exposition», procédés translatifs qui, comme l’indique Glyn Norton, conduisent à la re-création d’un original dont la présence s’estompe: In the vernacular preface to his translation, completed in the late 1450s, Madrigal speaks of two ways of translating, one called word-for-word «interpretation», the other «exposicion, o comento o glosa» which sets down the «sentencia» in more words than the original text. The latter process, undertaken by the «glosador», depends on a transformation of the text by means of additions and changes. In his Latin commentary, Madrigal explains how this movement into philological expansion leads to the formation of an entirely new text, a commentary or exposition standing in for an original whose presence has somehow receded524. Cet effacement de l’original au gré des réécritures caractérise, pour Antoine Berman, la transmission du savoir dans la translatio médiévale, avant que le retour «philologique» aux originaux que cherchent les humanistes n’entraîne l’apparition de ce nouveau rapport aux textes que représente la «traduction»: SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 259 522 Anne Grondeux, «Auctoritas et glose, quelle place pour un auteur dans une glose ?», dans Auctor & auctoritas: Invention et conformisme dans l’écriture médiévale, actes du colloque de Saint-Quentin-en-Yvelines (14-16 juin 1999), réunis sous la direction de Michel Zimmermann, Paris, Honoré Champion / Genève, Droz, 2001, p. 246. 523 D’après l’analyse remarquable de Curt Wittlin: «El oficio de traductor según Alfonso Tostado de Madrigal en su comentario al prólogo de san Jerónimo en las Crónicas de Eusebio», dans Quaderns, Revista de traducció, 2, 1998, p. 9-21. Voir également Roxana Recio, «Alfonso de Madrigal (El Tostado): la traducción como teoría entre lo medieval y lo renacentista», La Crónica, vol. 19, n° 2, 1991, p. 112-131. 524 Glyn Norton, op. cit., p. 31. Alfonso de Madrigal écrivait «dos son las maneras de trasladar: una es de palabra a palabra, et llamase interpretacion; otra es poniendo la sentencia sin seguir las palabras, la qual se faze comunmente por mas luengas palabras, et esta se llama exposicion o comento o glosa… En la segunda se fazen muchas adiciones et mudamientos, por lo qual non es obra del autor, mas del glosador». Cité par Ronald G. Keightley, «Alfonso de Madrigal and the Chronici Canones of Eusebius», dans Journal of Medieval and Renaissance Studies, vol. 7, n° 2, 1997, p. 246. À partir du XVIesiècle, tout un courant, en Italie d’abord, en France ensuite, s’élève, non contre la translatio studii, qui reste le cadre fondamental de toutes les activités traductives, mais contre la méconnaissance des œuvres que représente la translation, notamment sous la forme des traductions de traductions. Le concept d’œuvre, considérée comme totalité insécable de la sentencia et de la littera, vient remplacer celui d’auctoritas, c’est-à-dire celui d’un texte revêtu d’une autorité extra-textuelle et perpétuellement soumis à des «augmentations» sur le mode de la translation, de la glose, et du ré-arrangement, trois formes de rapports aux textes difficilement distinguables au Moyen Âge525. Concernant le thème bien connu de la translatio studii526, Antoine Berman affirme qu’il s’agit d’un processus «à la fois topologique et linguistique» qui fera de la translation une «notion centrale pour le devenir même de la culture occidentale»527, dans la mesure où elle constitue le mode privilégié de transmission du savoir, un savoir «indépendant» des lieux et des langues, dont le «destin» serait de «migrer» perpétuellement dans une impulsion pour ainsi dire vitale: «la vie même de tout savoir réside dans un incessant mouvement de translations»528. Suite à une analyse du prologue de Nicole Oresme à sa traduction de l’Éthique et de la Politique d’Aristote, Serge Lusignan fait un constat qui confirme les appréciations lucides d’Antoine Berman: L’argument d’Oresme conjugue les deux sens de «translater». Le savoir naît en Grèce, se transporte à Rome et maintenant habite en France; chaque étape de cette translation géographique s’accompagne d’une translation linguistique. Et celle-ci s’opère mieux lorsqu’elle est favorisée par le pouvoir royal. On reconnaît facilement dans ce propos la topique de la translatio studii présente déjà depuis le XIIesiècle. Oresme pousse cependant cette logique à un point inconnu de ses prédécesseurs529. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 260 525 Antoine Berman,«Tradition, translation, traduction» dans Le Cahier du Collège International de Philosophie, n° 6, 1988, p. 28. Voir également Joëlle Duclos, «De la lecture à l’abrégé de la glose: la vulgarisation du savoir universitaire», dans La Transmission des savoirs au Moyen Âge et à la Renaissance, vol. I, du XIIeau XVesiècle, sous la direction de Pierre Nobel, Presses universitaires de Franche-Comté, 2005. 526 Sur l’évolution de cette «théorie», voir par exemple Adrian Gerard Jongkees, «Translatio studii: les avatars d’un thème médiéval», dans Miscellanea Mediævalia in memoriam Jan Frederick Niermeyer, Groningue, 1967, p. 41-51. 527 Antoine Berman, art. cité, p. 27. 528 Idem, p. 7. 529 Serge Lusignan, «La topique de la translatio studii et les traductions françaises de textes savants au XIVesiècle», dans Traduction et traducteurs au Moyen Âge, actes du colloque international du CNRS organisé à Paris, Institut de recherche et d’histoire des textes, 26-18 mai 1986, textes réunis par Geneviève Contamine, Paris, éditions du CNRS, 1989, p. 312. Par ailleurs, comme le rappelle Antoine Berman, c’est précisément à Oresme, principal «théoricien» de la translatio studii, que l’on doit l’introduction en français du néologisme «communication», étroitement lié à la notion de translation: «avec Oresme, l’Occident entre (commence à entrer) dans l’ère de la communicabilité et de la translatabilité. Les langues “vulgaires” doivent devenir des médiums de translation et de communication»530. Or, par un curieux hasard, la seule occurrence de «translation» dans le prologue d’Herberay est associée, justement, à la «communication»: «ay prins plaisir à le communiquer par translation […] à ceulx qui n’entendront le langaige Espagnol…». Est-ce la preuve qu’il existe, dans la démarche traductive d’Herberay, la trace d’une conception «médiévale» de son labeur, qui relèverait de la translation? Ces lignes de Jacques Monfrin sur le retour humaniste aux origines et la traduction au Moyen Âge pourraient nous en convaincre: Il semble bien qu’on ait rarement eu, avant la fin du Moyen Âge, le souci historique et philologique de laisser ou de retrouver l’œuvre d’un auteur sous la forme exacte que celui-ci avait voulu lui donner. Suivant une idée généralement répandue, tout écrit destiné à instruire est perfectible et du moment qu’on le transcrit et qu’on le traduit, on ne voit aucune raison pour ne pas le modifier au goût du jour ou l’améliorer en le complétant à l’aide de renseignements puisés à d’autres sources531. Bien que l’Amadis français, dans la direction que donne Herberay au projet d’écriture de Montalvo, ne semble plus destiné à «instruire», le traducteur paraît bel et bien y voir un texte «perfectible», qu’il modifie «au goût du jour» et qu’il «améliore», ce qui suggère qu’il agit (permettons-nous cette dichotomie simpliste) en translateur médiéval plus qu’en traducteur renaissant, ou si l’on veut, que sa manière d’appréhender et l’original et son propre labeur de «traduction», est encore trop influencée par la translatio médiévale. Notre raisonnement atteint ici son point le plus risqué et le plus fragile et nous énoncerons nous-mêmes quelques objections. 1) Comme le suggère Antoine Berman, la translation est un «mouvement de passage» relativement anonyme comparée à la «traduction» qui elle, implique un agent532, or, nous l’avons largement SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 261 530 Antoine Berman, art. cité, p. 28. 531 Jacques Monfrin, «Humanisme et traduction au Moyen Âge», L’Humanisme médiéval dans les littératures romanes du XIIeau XIVesiècle, colloque organisé par le Centre de Philologie et de Littérature romanes de l’Université de Strasbourg du 29 janvier au 2 février 1962, actes publiés par A. Fourrier, Paris, Klincksieck, 1964, p. 217-218. 532 «De la translation à la traduction», dans TTR: traduction, terminologie, rédaction, vol. 1, n° 1, 1988, p. 31. Rappelons à cet égard la coïncidence entre l’apparition du néologisme «traduction» autour de 1540 et la présence grandissante de la figure du traducteur que relève Luce Guillerm dans les appareils liminaires notamment à partir de cette date. constaté, la «translation» d’Herberay est tout sauf anonyme. 2) Si l’on peut considérer que dans la version française, l’amplification presque constante de l’original, au niveau microtextuel, relève de la paraphrase, elle est bien loin du commentaire et de la glose et n’est liée ni à l’explication didactique, ni à l’exégèse d’un sens caché et investi d’autorité, mais plutôt à la recherche de cohésion et de clarté, ces mêmes qualités stylistiques que préconisait la même année Étienne Dolet dans sa première règle du bien traduire: «si l’autheur, lequel il traduit, est aulcunement scabreux, il le pourra rendre facile, & du tout intelligible»533. 3) La critique de Jean des Gouttes s’insère dans une certaine stratégie de concurrence éditoriale, et ne saurait rendre compte de manière objective de la véritable nature du travail d’Herberay. Toujours est-il qu’à ce qu’il nous semble, la traduction d’Herberay comporte une partie indéniable de translation. La raison, Herberay nous la livre lui-même dans son prologue: ce qui rend inopérantes, à son avis, les normes traductionnelles qui vont dans le sens de la littéralité, ce qui justifie qu’il ne se soit pas «assubjecty» au mot à mot, c’est notamment («mesmement») le fait que «ce n’est matiere où soit requise si scrupuleuse observance»534. Cette matière, dont nous avons évoqué à plusieurs reprises le statut particulier, est prise, bien avant Herberay, dans un mouvement de translation comparable à celui du savoir et du pouvoir (translatio studii, translatio imperii), même si sa place dans le polysystème littéraire d’arrivée est, à chaque fois, périphérique. Bien que la matière chevaleresque, à la base païenne, barbare et mensongère, soit la cible des critiques des moralistes, les romans de chevalerie ne seront pas moins commandités par des princes, lus par des courtisans, récités, copiés, recopiés, translatés, traduits, imprimés et réimprimés, puis dépassés, jusqu’à ce que la plume aiguisée de Cervantès leur donne le coup de grâce. Bien loin du prestige des textes théologiques, philosophiques ou historiques, leur lecture représente, en quelque sorte, un plaisir coupable qu’il faut masquer sous un air de chronique, de fable moralisante, rattacher à l’Antiquité ou à la chrétienté, mais que l’on peut aussi, comme le fait Herberay, assumer et «mettre en lumière». À cet égard, considérons l’extrait suivant du prologue du Cligès de Chrétien de Troyes, texte emblématique du thème de la translatio studii et imperii: LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 262 533 La Manière de bien traduire d’une langue en aultre, Lyon, Étienne Dolet, 1540, p. 11. 534 Amadis de Gaule, éd. citée, «Prologue du translateur», p. 168. Par les livres que nos avons Les fez des ancïens savons et del siegle qui fu jadis. Ce nos ont nostre livre apris qu’an Grece ot de chevalerie le premier los et de clergie. Puis vint chevalerie a Rome et de la clergie la some, qui or est an France venue. Dex doint qu’ele i soit maintenue et que li leus li abelisse tant que ja mes de France n’isse l’enors qui s’i est arestee. Dex l’avoit as altres prestee, car des Grezois ne des Romains ne dit an mes ne plus ne mains: D’ax est la parole remese et estainte la vive brese535. Nous n’insisterons pas ici sur la complexité de la notion de «chevalerie» qui se dégage de cet extrait536, et nous contenterons de souligner qu’elle apparaît comme liée à la fois au pouvoir et au savoir, ainsi qu’à la gloire de la nation où elle se développe, en l’occurrence la française, qui se trouve être un arrêt provisoire dans la SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 263 535 «Par les livres que nous possédons nous connaissons les faits des Anciens et l’histoire du monde d’autrefois. Nos livres nous apprennent que c’est la Grèce qui eut d’abord la palme de la chevalerie et du savoir. Puis la chevalerie vint à Rome et avec elle la totalité du savoir: elles se trouvent aujourd’hui en France. Dieu veuille que ce soit pour y rester et que le lieu leur plaise assez pour que l’honneur qui s’est arrêté en France n’en parte plus jamais ! Dieu l’avait prêté seulement aux autres peuples, car des Grecs et des Romains on ne dit plus rien aujourd’hui; le silence est tombé sur eux et leur vive braise est éteinte», Chrétien de Troyes, Cligès, édition bilingue par Laurence Harf-Lancner, Paris, Honoré Champion, coll. «Champion Classiques», 2006, p. 62-65. 536 Voir Jean Flori, «La notion de chevalerie dans les romans de Chrétien de Troyes», dans Romania, 114, 1996, p. 289315. Parmi les nombreux ouvrages de cet auteur consacrés à cette question voir par exemple: La Chevalerie, Paris, Grisserot, 1998; L’Idéologie du glaive. Préhistoire de la chevalerie, Genève, Droz, 1983; L’Essor de la chevalerie, XIeXIIesiècles, Genève, Droz, 1986. Voir également Michelle A. Freeman, The Poetics of Translatio Studii and Conjoincture: Chrétien de Troye’s Cligès, Lexington, French Forum, 1976. livre, démontre qu’il explore d’emblée les chemins ouverts par son prédécesseur. Il est par ailleurs fort possible qu’Herberay ait lu au moins les quatre premiers Amadis avant d’entamer sa traduction, (puisqu’ils étaient édités ensemble depuis l’édition de 1508) et que par conséquent, il ait remarqué par cette lecture l’orientation que Montalvo avait donnée au récit au-delà du premier livre. Cette orientation, le traducteur l’a-t-il perçue comme une amorce d’humanisme? d’humanisation (rationalisation?) d’une matière archétypique médiévale? Par ailleurs, la translatio studii et imperii à rebours que symbolise le déplacement des héros vers l’Orient dans le livre V, n’estelle pas une mise en scène de ce retour aux origines qu’est l’Humanisme?562 De tous les indices d’un humanisme naissant dans la réécriture de Montalvo563, sa modification spectaculaire du dénouement du récit primitif semble être le signe de rupture le plus significatif: la somme de crimes abominables (fratricide, régicide, parricide et suicide) entraînés par une passion illicite, se transforme ici en mariages et réjouissances générales. «Hymne à l’amour courtois» progressivement christianisé, l’œuvre de Montalvo fait preuve d’un optimisme humaniste que plusieurs chercheurs ont relevé. Ainsi Avalle-Arce, par exemple: …el Amadís de Montalvo es un himno al amor cortés cristianizado, lo que lo designa como típico producto del clima literario de la Castilla del siglo XV. Y dado el cuadrante optimista de la novela caballeresca española del siglo XV en adelante, termina con bodas generales. Pero el Amadís primitivo, con su reconocida prioridad en el tiempo, es producto de un clima literario distinto en casi todo. En vez de ser un himno al amor cortés, ese texto perdido fue una brillante y misógina desmostración de los peligros incitados por el amor564… LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 270 562 Notons par ailleurs cette curieuse asymétrie: alors que Chrétien de Troyes priait Dieu de bien vouloir que la gloire de chevalerie demeure en France. Montalvo, démiurge, la renverra symboliquement dans de légendaires terres grecques, où elle restera à partir du livre VI, avec Lisuart de Grèce (livre VI), Amadis de Grèce (livres VII et VIII), Florisel de Niquée (livres IX et X), Rogel de Grèce (livre XI), Agésilan de Colchos (livre XII) ou encore Sylves de Grèce (livres XIII et XIV), sans compter la «cronique» de Dom Florès de Grèce, que l’on attribue à tort à Herberay des Essarts. Alors que l’Europe se lance à la découverte de nouveaux mondes, l’Orient représente sans doute une bonne dose d’exotisme, mais il faut voir également dans ce glissement spatial, à notre avis, un astucieux artifice visant à donner au genre romanesque une part du prestige des épopées antiques. 563 Avalle-Arce rappelle que le prologue de Montalvo le montre en «humaniste lettré», lecteur de Salluste, de Tite-Live et de Boccace. Amadís de Gaula: el primitivo y el de Montalvo, éd. citée, p. 427. L’œuvre de Montalvo survient dans une période charnière, où la pensée humaniste commence à faire chemin en Espagne. Avant Nebrija, un humanisme fragmentaire, en conflit avec la théologie scolastique, marque de manière épisodique l’œuvre de lettrés comme Alfonso de Cartagena ou Juan de Mena. La pensée humaniste finira cependant par se frayer un chemin, à travers cette période que l’on a convenu d’appeler, à la suite de M. R. Lida de Malkiel, le Prerrenacimiento espagnol. Mais ce sera un humanisme fondamentalement chrétien qui y verra le jour, plus encore que dans les autres pays de l’espace européen. Voir à ce sujet Karl Kohut, «El Humanismo castellano del siglo XV. Replanteamiento de la problemática», dans Actas de VII Congreso Internacional de Hispanistas, Roma, Bulzoni, 1980, p. 639-647. Voir également María Rosa Lida de Malkiel, Juan de Mena: poeta del Prerrenacimiento español, México, Fondo de Cultura Económica, 1950. 564 Avalle-Arce, op. cit., p. 132. Tout comme Sylvia Roubaud: La modification montalvienne allait peser d’un poids décisif sur l’avenir des Amadis et, plus généralement, sur celui du roman de chevalerie espagnol. En évitant à ses personnages de connaître ou d’infliger une mort odieuse, en les laissant survivre pour des aventures nouvelles relatées dans un livre nouveau, Montalvo leur épargnait les catastrophes où s’étaient anéantis le monde d’Ulysse et d’Hector, celui d’Arthur et de Lancelot. Il engageait littérature chevaleresque sur la voie optimiste qui allait être la sienne désormais et qui, l’éloignant de ses sombres données médiévales, la conformait à la philosophie confiante des hommes de la Renaissance: de là le succès des Amadis pendant tout le XVIesiècle – et leur vogue en France grâce aux souriantes traductions d’Herberay des Essarts565. C’est ainsi qu’apparaît à notre regard, aujourd’hui, la visée du projet de réécriture de Montalvo. Bien entendu, il serait difficile de concevoir qu’Herberay des Essarts ait perçu dans ces termes la voie que lui offrait l’original espagnol. Cela dit, notre traducteur a certainement reconnu dans son modèle un air de nouveauté qui distinguait l’Amadis des «vieux romans francoys». Comme nous l’avons évoqué auparavant, il avoue dans son prologue avoir été séduit par la «diversité de plaisantes matieres» ainsi que par la «representation subtilement descripte» des personnages. On reconnaît dans cette déclaration l’optimisme d’un récit au potentiel divertissant inépuisable, ingénieusement ouvert aux continuations, ainsi que l’humanisation des personnages s’éloignant graduellement de l’archétype pour incarner les aspirations du réel contemporain au profit de la vraisemblance et de l’illusion romanesque566. Il en résulte, à notre avis, que c’est Garci Rodríguez de Montalvo, et non pas Herberay des Essarts, le véritable artisan de la rupture dans la translation du récit de l’Amadis, qui le fait basculer du Moyen Âge vers la Renaissance. C’est lui qui prend le risque de modifier le dénouement du récit lui donnant sa “tournure optimiste”, et cela malgré le fait que la fin tragique des rédactions préalables semble avoir été bien enracinée dans la conscience collective espagnole. C’est également lui qui ouvre la SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 271 565 Sylvia Roubaud, «Mort(s) et résurrections d’Amadis», dans Les Amadis en France au XVIesiècle, éd. citée, p. 16-17. Véronique Duché et Jean-Claude Arnould ne disent guère autre chose à propos des Sergas de Esplandián: «Las Sergas de Esplandián, devenues Cinquiesme Livre d’Amadis de Gaule, s’affirment résolument comme une œuvre charnière. Leur composition au tournant du XVIesiècle, tout comme les thèmes abordés témoignent d’un changement profond, d’un passage du Moyen Âge à la Renaissance», Le Cinqiesme Livre d’Amadis de Gaule, éd. citée, p. 22. 566 Sur la caractérisation «humanisée» des personnages, voir Eloy R. González Argüelles, «Tipología literaria de los personajes en el Amadís de Gaula», dans Nueva revista de filología hispánica, t. 39, n° 2, 1991, p. 825-864. voie aux continuations, prolongeant par artifice la vie des héros et mettant en place un héroïsme héréditaire et progressiste, ce qui permettra la surenchère incessante du récit et par là, le succès de l’entreprise éditoriale européenne des Amadis. Entre les dernières années du XVesiècle et 1540, de l’eau a coulé sous les ponts et bien des idées ont traversé les Alpes, et il est tout naturel que la nouveauté de la version d’Herberay semble plus certaine que celle de la réécriture de Montalvo. Les quelque cinquante années qui séparent les deux versions sont décisives dans la diffusion des idées humanistes en dehors de l’Italie, mais le gouverneur de Medina del Campo a d’autant plus de mérite, pour avoir pressenti le premier le tournant que devait prendre la matière chevaleresque pour suivre l’évolution du goût et des idées du lectorat. Que cette démonstration réalise donc un tant soit peu le vœu de Montalvo de laisser derrière lui une «bribe de souvenir» et qu’elle fasse un tant soit peu justice à ce «génie» beaucoup moins «maigre» qu’il ne le prétendait dans son prologue. Bien entendu, cette rupture dans la chaîne translative se complète avec Herberay, qui pour sa part, sut admirablement exploiter l’effort entrepris par l’auteur espagnol. Rappelons d’ailleurs, à la suite de Luce Guillerm, qu’«exception faite de l’Italie, c’est par l’intermédiaire de la traduction française que le roman se répand en Europe»567. Malgré la nette évolution dans l’approche de la traduction des Amadis qu’enregistre la littérature critique française568, la tendance dominante dans l’espace francophone semble avoir été longtemps l’idée de la «supériorité» de la version française. En témoigne cette appréciation sur l’Amadis de Gaule dans le Dictionnaire des littératures de langue française (1984), mi-infondée mi-juste, mais en même temps terriblement injuste, retentissement étonnamment tardif de la rivalité qu’affichaient les poèmes liminaires des Amadis français, il y a de ça plus de quatre siècles: Le véritable inventeur en est Nicolas d’Herberay des Essarts. Quelle que soit l’origine du roman médiéval d’Amadis de Gaule (portugaise ou espagnole, ou pourquoi pas? picarde, comme il l’a prétendu) il a compris le parti qu’il pouvait tirer de la version tardive d’Ordoñez [sic] de Montalvo569. LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 272 567 Notamment en Allemagne dès 1569, puis en Hollande au début du XVIIesiècle. La diffusion de l’œuvre en Angleterre sera, elle, beaucoup plus tardive, mais le roman y était connu dès 1568 à la faveur d’une version du Trésor d’Amadis. Voir Luce Guillerm, op. cit., p. 21-22. 568 Évolution méthodologique autant qu’idéologique qui, rapprochant le travail d’Herberay de celui de Montalvo, dépasse le cadre trop restreint de la période et de l’espace national (la France, le XVIesiècle). Cette mise en perspective est perceptible par exemple chez Luce Guillerm, (op. cit., p. 18-21) et Sylvia Roubaud, (art. cité, p. 16-17). L’édition par Véronique Duché et Jean-Claude Arnould du Cinqiesme Livre d’Amadis de Gaule, (éd. citée) témoigne, quant à elle, d’une évolution éditoriale: Montalvo apparaît en auteur dans la page de titre, ce qui n’était pas le cas dans les éditions de Michel Bideaux (Paris, Honoré Champion, 2006) et d’Yves Giraud (Paris, Nizet, 1986). 569 Marie-Madelaine Fontaine, article «Amadis de Gaule», dans le Dictionnaire des littératures de langue française, dir. Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty, Alain Rey, Paris, Bordas, 1984. De l’autre côté des Pyrénées, mais plus généralement dans la critique autour des Amadis espagnols, la version d’Herberay n’a, en toute logique, qu’une existence pour ainsi dire anecdotique, rangée parmi d’autres traductions et continuations qui viennent confirmer le succès de l’œuvre de Montalvo570. La nature de l’intervention de Montalvo, quant à elle, a tout naturellement suscité une production critique considérable, particulièrement depuis la publication des fragments manuscrits de 1420571. L’importance de cette intervention y est indéniable, bien qu’elle soit tantôt saluée, tantôt considérée comme une “déformation” du récit primitif. Pour donner une idée de cette hésitation, un exemple suffira: après avoir hypothétiquement reconstitué la trame de l’Amadis primitif, Avalle-Arce affirme que par ses modifications du dénouement du proto-récit, Montalvo «desfiguró la novela para siempre»572, ce qui ne l’empêche pas de finir son ouvrage par ce curieux défi chevaleresque lancé aux critiques: De lo que no puede caber duda, y al margen de todas las consideraciones que acabo de hacer, es que el regidor y novelista Garci Rogríguez de Montalvo llevó a cabo una obra maestra en la operación de cirugía estética a la que sometió el texto del Amadís primitivo. Las suturas que unen texto viejo y texto nuevo son tan sutiles que la crítica no las ha visto hasta hoy. Tal maestría hace merecedor a Montalvo de un puesto entre los novelistas de primera fila de la lengua española. Esto digo y afirmo y por ello romperé tres lanzas con cualquier crítico aventurero. En esta justa yo soy el caballero mantenedor573. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 273 570 Pour n’en donner qu’un exemple, éloquent, il suffit d’évoquer le titre de cet article d’Edwin B. Place: «El “Amadís” de Montalvo como manual de cortesanía en Francia», dans Revista de Filología Española, vol. 38, 1954, p. 151-169. Nous faisons référence ici aux grandes lignes de la littérature critique autour de l’Amadis espagnol et bien entendu, il existe des exceptions, comme l’article de Mario Botero García, paru récemment dans une revue universitaire colombienne et qui aborde par ailleurs la thématique qui nous concerne: «De Montalvo a Herberay des Essarts: el Amadís de Gaula en Francia, entre traducción y adaptación», dans Literatura: teoría, historia, crítica, n° 12, octobre 2010, p. 15-37. Médiéviste, rompu au comparatisme littéraire transnational et spécialiste du roman arthurien, l’auteur y a très bien saisi l’enjeu que suppose la translation dans la traduction d’Herberay. 571 Littérature critique qu’il serait difficile de recenser ici. Nous nous contenterons d’en donner quelques références, en dehors de celles déjà citées: José Amezcua, «La oposición de Montalvo al mundo del Amadís de Gaula», dans Nueva Revista de Filología Hispánica, vol. 21, n° 2, 1952, p. 149-156; Edwin B. Place, «Montalvo’s Otrageous Recantation» dans Hispanic Review, vol. 37, n° 1, janvier 1969, p. 199-206; du même auteur: «¿Montalvo autor o refundidor del Amadís IV y V? dans Homenaje a Rodríguez-Moñino, Madrid, Castalia, 1966, p. 77-80; Eloy R. González, Jennifer T. Roberts, «Montalvo’s recantation, revisited», dans Bulletin of Hispanic Studies, Liverpool University Press, vol. 55, n° 3, 1978, p. 203-210; Juan Manuel Cacho Blecua, «El universo ficticio de Rodríguez de Montalvo: el Amadís de Gaula y las Sergas de Esplandián», dans L’Univers de la Chevalerie. Fin du Moyen Âge-début des temps modernes, éd. Jean Pierre Sánchez, Paris, Du temps, 2000, p. 251-269. 572 Avalle-Arce, op. cit., p. 132. 573 Idem, p. 433. 1.2. Herberay et la translation de l’Amadis La liberté qu’exerce et qu’assume Herberay des Essarts dans sa version est telle que l’étiquette d’«adaptation» que la critique lui colle souvent, quelle que soit la définition que l’on en donne, est justifiée à bien des égards. Or il s’avère que c’est là l’adaptation d’une adaptation, le prolongement d’un mouvement de translation qui remonterait à la fin du XIVesiècle, voire aux origines de la matière chevaleresque, si l’on considère, avec Avalle-Arce, que l’Amadis primitif était lui-même «la españolización efectiva y originalísima del mito de Tristán»574. C’est dans cette perspective qu’il convient de s’interroger sur la «fidélité» de la version d’Herberay. Car l’«adaptation» effectuée par notre traducteur n’exclut pas une certaine dose de correspondances avec la visée de Montalvo. Dans le premier livre, plusieurs phénomènes translatifs se recoupent chez l’un et chez l’autre, bien que leur intensité soit inégale. Ces phénomènes sont: l’amplification des séquences dialogales; la mise en place d’une rhétorique polie, courtoise, bienséante575; la recherche de vraisemblance et l’approfondissement dans la caractérisation des personnages. Paradoxalement, lorsque Herberay réduit les commentaires moralisateurs, sa démarche témoigne d’une certaine “fidélité” à la visée translative de Montalvo, celui-ci ayant déjà réduit les épisodes qui lui semblaient affecter l’économie narrative. Il en va de même quand Herberay libère sa plume et augmente les scènes courtoises, Montalvo ayant préalablement délivré les amants des châtiments exemplaires qu’ils subissaient dans l’Amadis primitif. Au-delà du premier livre, au fur et à mesure que Montalvo se détache du proto-récit d’Amadis, Herberay se détache de celui de Montalvo, et quand le projet d’écriture du premier prend définitivement son envol, avec les Sergas de Esplandián, Herberay le suit avec autant de détachement576. D’abord à travers les quatre premiers livres, puis surtout dans le cinquième, l’empreinte du «refundidor» espagnol gagne LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 274 574 Juan Bautista Avalle-Arce, «El Amadís primitivo», dans Actas del Sexto Congreso Internacional de Hispanistas, Toronto, 1977, p. 82. 575 «Las normas corteses exigían un comportamiento acorde con la condición social. Las conversaciones y el ingenio están implícitos en este sistema de valores ya desde el siglo XII en Francia. Sin embargo la cortesía, entendida como educación de clase, se sobreestima por encima de las dotes personales guerreras, como nunca había sucedido en la novela. Las palabras sustituyen a la acción», Avalle-Arce, Amadís: heroísmo mítico cortesano, éd. citée, p. 385-386. 576 L’évolution de l’intervention montalvienne est démontrée, nous l’avons vu, par Avalle-Arce et Cacho Blecua. Celle d’Herberay ressort de l’analyse de Luce Guillerm dans Sujet de l’écriture et traduction autour de 1540 (éd. citée) pour les quatre premiers livres, et pour le cinquième, elle est relevée par Véronique Duché et Jean-Claude Arnould, qui affirment qu’Herberay semble «s’émanciper davantage au fil de ses ouvrages, encouragé sans doute par ses précédents succès. Il imprime en effet sa marque personnelle à plusieurs reprises dans ce cinquième volet», Le Cinqiesme Livre d’Amadis de Gaule, éd. citée, «Introduction», p. 16. en intensité, tout comme celle, en français, du traducteur577. Le contexte de production fait irruption lui aussi, de plus en plus souvent, mais ses traces seront remplacées, dans la version française, par celles du contexte de reproduction. Par ailleurs, dans ce cinquième livre comme dans les précédents, certaines «infidélités» peuvent s’expliquer par une «fidélité» à la visée translative: c’est le cas quand Herberay «gomme toute coloration arthurienne»578, omettant les mentions d’Arthur, de Morgain ou de Brut que contenait l’original. Herberay prend à sa charge l’évolution onomastique à l’œuvre chez Montalvo, qui éloignait le récit du centre de gravité arthurien. Autre signe de continuité: l’ambiance bucolique que le traducteur français se plaît à imaginer après l’union physique d’Amadis et Oriane existait déjà chez Montalvo, lorsqu’au livre II Amadis, blessé d’amour se retire dans la Peña Pobre, comme le souligne Avalle-Arce: Repito que el episodio de la Peña Pobre, tal cual nos ha llegado, es de la minerva de Garci Rodríguez de Montalvo, lo que hace fácilmente comprensible el hecho de que cuando el amor humano de Amadís halla expresión en su lugar de penitencia lo hace con todos los adherentes del más exquisito sentimentalismo prepastoril: nocturnidad, mucho dolor, soledad, cercanía de la muerte, huerta de espesos árboles, duelo, lloros, una canción arquetípica de la poesía cancioneril[…], instrumentos musicales, dulce tañer, doncellas que cantan muy sabrosamente, y demás particularidades del episodio579. Ce serait certes un énorme raccourci dialectique que de réduire le travail d’Herberay (même lorsqu’il contredit en apparence celui de Montalvo) au respect scrupuleux de la visée de son modèle, d’autant plus que nous n’avons eu de cesse de relever, au cours de notre analyse, l’écart considérable qui sépare les deux textes. Il ne faut pas perdre de vue que l’élément idéologique, fondamental dans le projet scriptural de l’auteur espagnol, occupe une place sensiblement moins importante chez Herberay, bien qu’il ne disparaisse pas tout à fait. Notre traducteur semble avoir fait le tri entre ce qui relevait strictement, à son avis, de la culture source (autrement dit, ce qui était irrémédiablement espagnol), ce qui était «neutre» ou à valeur uniSEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 275 577 Aux chapitres 98 et 99 des Sergas, Montalvo se mettait lui-même en scène, reprimandé par Urgande en raison de ses défaillances en tant qu’écrivain, puis recevant d’elle la suite du récit. Herberay omet ce passage, mais se plaît à laisser ça et là des signes et des indices qui renvoient à lui-même (la montagne Yarebreh), à ses proches ou encore aux lieux caractéristiques des Valois, sans compter les scènes de chasse ou les références d’architecture qu’il ajoute, autant de sujets chers au roi. Voir Le Cinqiesme Livre d’Amadis, éd. citée, p. 17-20. Voir également Mireille Huchon, «Traduction, translation, exaltation et transmutation dans les Amadis», art. cité, p. 7-10. 578 Le Cinqiesme Livre d’Amadis de Gaule, éd. citée, «Introduction», p. 18. 579 Avalle-Arce, op. cit., p. 424. verselle (c’est-à-dire à l’échelle de l’Occident chrétien) et ce qui pouvait être adapté au sens étymologique de rendre convenable (aptum). C’est ainsi qu’il omet (dans le corps du récit) les mentions des Rois Catholiques, l’appel à la Croisade ou les invocations à la Vierge Marie, figure centrale de la religiosité espagnole580. Il conserve en revanche la toponymie et l’onomastique, qui ne sont pas particulièrement hispaniques, mais qu’il se contente de franciser au niveau phonétique. D’un certain point de vue, l’écart qui sépare les deux versions relève de l’adaptation, de la convenance et de la connivence: amplifications rhétoriques pour faire preuve d’une éloquence convenable, amplifications topiques, en connivence avec un public qui ne tardera pas à succomber entièrement aux charmes du roman sentimental et pastoral, réduction des sermons ennuyeux, qui rompent le rythme et affectent l’économie narrative. Ayant pris la relève dans la translation des Amadis, la version d’Herberay ne pouvait que s’éloigner de celle de Montalvo, eu égard à la nature essentiellement centrifuge de ce transfert qu’est la translation. Nous l’avons vu, l’Amadis de 1508 introduit une rupture considérable par rapport au récit primitif et à ses réécritures. Cet éloignement des origines est aussi une évolution, qui garantit d’une certaine manière la survie non pas des textes, fixations provisoires d’une matière transhumante, mais du récit, en assurant sa communicabilité et en facilitant sa réception. Favorisés par l’essor de l’imprimé, Montalvo et Herberay sont tous les deux à la fois translateurs et auteurs, s’étant emparés d’une matière à laquelle ils ont réussi, les premiers, à imprimer l’empreinte indélébile de leur subjectivité, de leur historicité. 2. Imitation Pour Herberay des Essarts, l’original espagnol est surtout un pré-texte perfectible, ouvert à la translation. Mais il est aussi un prétexte à l’écriture, une écriture qui a considérablement contribué, en son temps, à l’enrichissement de la langue française. C’est, on le sait, le mot d’ordre qui anime les hommes de lettres en ce siècle où le «françoys» devient la langue officielle de la nation française grâce, précisément, au roi François Ier, qui a dû par ailleurs apprécier la connivence d’Herberay, si tant est qu’il lisait (ou que l’on lui lisait) ces Amadis où il a pu se voir merveilleusement représenté581. On le sait aussi, Du Bellay est un des plus ardents défenseurs de LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 276 580 Voir Luce Guillerm, op. cit., chapitre X: «les signes du religieux», p. 269. 581 François Ier semble avoir particulièrement encouragé la traduction des Amadis, comme le laisse entendre Herberay dans le prologue du livre V dédié au roi en personne, où il identifie les héros du roman à la famille royale: «Sire, au retour des guerres d’Artois et Luxembourg, pour suivant la cronicque d’Amadis, comme il vous a pleu me commander: il m’a semblé que ce qui est escrit du Roy Perion et sa posterité, n’est aultre chose que la figure de vous et de messeigneurs voz enfants. Et qu’ainsi soit, si on a leu devant vous le premier volume de ceste histoire, vous y avez vu que le Roy Perion (regnant en la mesme Gaule, où vous commandez)…», Le Cinquième livre d’Amadis de Gaule, éd. citée, p. 53. la possibilité (et du devoir) d’illustrer la langue vernaculaire pour lui donner la richesse et la dignité des langues anciennes. Sa méthode d’enrichissement: l’imitation des anciens, dont l’efficacité serait bien supérieure à celle de la traduction, que d’ailleurs il condamne, la reléguant à la modeste fonction de transmission du savoir, celle-là même qu’assurait la translatio studii médiévale: …ceste faculté de parler ainsi de toutes choses, ne se peut acquerir que par l’Intelligence parfaite des Sciences, les queles ont été premierement traitées par les Grecz, & puis par les Romains Imitateurs d’iceux. Il fault doncques necessairement que ces deux Langues soient entendues de celuy, qui veut acquerir cete copie, & richesse d’Invention, premiere, & principal Piece du Harnoys de l’Orateur. Et quant à ce poinct, les fideles Traducteurs peuvent grandement servir, & soulager ceux, qui n’ont le moyen Unique de vacquer aux Langues estrangeres582. Ce passage, où translation, traduction et imitation se recoupent, illustre à merveille la confusion qui règne encore dans le réseau lexical qui désigne à l’époque la «traduction»: Du Bellay semble faire référence à la translation, mais affirme que les Romains auraient imité, et non pas translaté les Grecs, et propose que les fidèles traducteurs assurent à leur tour cette translation vers le français. Au niveau conceptuel, cependant, des différences nettes apparaissent dans le discours de La Deffence. Pour Du Bellay, le «fidèle traducteur», le fidus interpres d’Horace, est contraint de suivre une loi qui nous est déjà familière: la «Loy de traduyre, qui est n’espacier point hors des Limites de l’Auteur»583. Dans la mesure où l’imitation se dérobe à cette loi, elle constituerait un mode de transfert différent de la traduction, distinction qui néanmoins ne semble pas faire l’unanimité, puisqu’une année avant la parution de La Deffence, Sébillet écrivait à la fin du chapitre sur la «version» de son Art poétique: «mais puisque la version n’est rien qu’une imitation, t’y puis-je mieux introduire qu’avec imitation?»584. Nous retrouvons ici le paradoxe qui caractérise de nos jours le rapport entre traduction et adaptation. L’imitation, comme l’adaptation, serait tantôt une modalité de transfert qui dépasserait la traduction, tantôt la nature, le principe même de l’acte traductif. Plus encore, la «traduction» serait, déjà à cette époque, une forme idéalisée d’imitation, comme le suggère Jacques Peletier du Mans dans son Art poétique (1555): «la SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 277 582 Joachim Du Bellay, La Deffence, et illustration de la langue françoyse, éd. citée, chapitre V, p. 27. 583 Idem, p. 28. 584 Thomas Sébillet, Art poétique français, dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, éd. citée, p. 141. plus vraie espèce d’Imitacion, c’est de traduire: Car imiter n’est autre chose que vouloir faire ce que fait un Autre»585. Cette imitation, est-ce donc l’équivalent, pour le XVIesiècle, de notre notion d’adaptation? Seulement en partie. Il existe certes un certain nombre de points communs entre ces deux formes de transfert: elles impliquent l’appropriation du modèle, et sa naturalisation. En outre, dans la mesure où elles se dérobent aux impératifs de la fidélité à la «lettre», elles rendent possible l’ambition de faire de la réécriture un acte de re-création. Néanmoins, elles se distinguent d’abord par leur objet: on adapte une œuvre mais ce que l’on imite est, avant tout, un auteur. L’imitation constitue, en effet, un transfert d’autorité, une autorité qui se manifeste notamment dans l’elocutio, dans l’empreinte stylistique qui individualise l’écriture de l’auteur. C’est là une différence de taille, car dans la mesure où cette dernière notion n’implique pas forcément une relation intertextuelle, mais plutôt, d’une certaine manière, interpersonnelle586, elle est donc beaucoup plus loin de la traduction que l’adaptation. Mais il est une différence tout aussi essentielle, qui concerne le mode d’appropriation du modèle: l’adaptateur transforme son modèle, le texte source est transféré dans la culture cible et annexé. De son côté, l’imitateur se décentre lui-même587 et à force de «fréquenter» son modèle, finit presque par se transformer en lui: «mais entende celuy, qui voudra immiter, que ce n’est chose facile de bien suyvre les vertuz d’un bon Aucteur, & quasi comme se transformer en luy…»588. Dans la mesure où l’imitation partage avec la traduction une certaine religiosité, une sacralisation du pôle source, du texte ou de l’auteur, elle n’est pas perçue comme une trahison, et n’est par conséquent pas victime de la dépréciation qui caractérise souvent le discours sur l’adaptation. Chez Herberay, ni sacralisation, ni religiosité. La figure de l’auteur, nous l’avons vu, quand elle n’est pas diluée dans la collectivité (les «Espagnolz»), est vidée, anéantie, dépourvue d’autorité, puisque l’histoire qu’il traduit n’est tirée de «nul auteur fameux pour luy donner couleur de verité»589. Ceci étant, difficile d’imaginer, dans le cas d’Herberay, un quelconque transfert d’autorité par imitation. Et pourtant Du Bellay, ardent défenseur de l’imitation et pourfendeur des traducteurs LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 278 585 Jacques Peletier du Mans, L’Art poétique (1555), éd. citée, p. 234. 586 D’où le topos humaniste de l’étude et fréquentation des auteurs Anciens. 587 Voir Adriana Colombini Mantovani, «Annexion et décentrement», dans Altre Modernità, n° 2, novembre 2009, p. 184194. 588 Joachim Du Bellay, op. cit., chapitre VIII, p. 32. Concernant la théorie de l’imitation et les images qui servent à la représenter au XVIesiècle, voir Terence Cave, Cornucopia: figures de l’abondance au XVIesiècle: Érasme, Rabelais, Ronsard, Montaigne, éd. citée. 589 Amadis de Gaule, éd. citée, «Prologue du translateur», p. 167. décernait, dans son «Ode au seigneur des Essars sur le discours de son Amadis», la couronne d’éloquence à notre traducteur, et avec elle le nom d’«Homere François»590. Cette apparente contradiction se dissipe si l’on considère que ce que l’auteur de La Deffence critique, c’est la traduction (par nature fidèle) des Auteurs Anciens. Il en est tout autrement lorsqu’il s’agit de ré-créer les «beaux vieulx Romans Francoys», auxquels on pourrait ajouter l’Amadis, grâce à l’astucieuse appropriation d’Herberay et à son prétendu original picard: …ò toy (dy-je) orné de tant de graces, & perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauvre Langaige, si tu daignes l’enrichir de tes Thresors, ce sera toy veritablement, qui luy feras hausser la Teste, & d’un brave Sourcil s’egaler aux superbes Langues Greque, & Latine, comme a faict de nostre Tens en son vulgaire un Arioste Italien, que j’oseroy’ (n’estoit la saincteté des vieulx Poëmes) comparer à un Homere, & Virgile. Comme luy donq’, qui a bien voulu emprunter de nostre Langue les Noms, & Hystoire de son Poëme, choysi moy quelque un de ces beaux vieulx Romans Francoys, comme un Lancelot, un Tristan, ou autres: & en fay renaitre au monde un admirable Iliade, & laborieuse Eneïde591. Herberay des Essarts, qui enrichira la langue française de ses «Thresors», avait mérité, dans l’Ode que lui adresse Du Bellay, d’être comparé à cet Homere sacralisé, là où même l’Arioste échoue. L’analogie se poursuit dans les lignes qui suivent: Je veux bien en passant dire un mot à ceulx, qui ne s’employent qu’à orner, & amplifier notz Romans, & en font des Livres certainement en beau, & fluide Langaige, mais beaucoup plus propre à bien entretenir Damoizelles, qu’à doctement ecrire: je voudroys’ bien (dy-je) les avertir d’employer cete grande Eloquence à recuillir ces fragmentz de vieilles Chroniques Francoyses, & comme a fait Tite Live des Annales, & autres anciennes Chroniques Romaines, en batir le Cors entier d’une belle Histoire, y entremeslant à propos ces belles Concions, & Harangues à l’immitation de celuy, que je viens de nommer, de Thucidide, Saluste, ou quelque autre bien approuvé, selon le genre d’ecrire, ou ilz se sentiroint propres. Tel Œuvre certainement seroit à leur immortelle gloire, honneur de la France, & grande illustration de nostre Langue. SEBASTIÁN GARCÍA BARRERA 279 590 Voir supra p. 127. 591 Joachim Du Bellay, La Deffence, et illustration de la langue françoyse, éd. citée, p. 163. III. ACUERDO OLVIDO Lorsque nous analysions, au chapitre III de cette étude, la page de titre du livre I des Amadis français, un détail nous a échappé. C’est pourtant un détail significatif. Sous fond de rivalité militaire et littéraire entre l’Espagne et la France, au beau milieu de la mise en scène de la victoire française, «au bien dire comme au bien faire», l’appareil liminaire de l’Amadis portait un indice, de surcroît bien repérable, de l’attachement d’Herberay à la langue espagnole. Il s’agit bien entendu de sa devise, qui figure à côté de son nom, (et qui parfois le remplace même) dans ses diverses traductions. Dans un paratexte où les différents signataires (Herberay le premier) n’ont de cesse de proclamer la supériorité de la France et du français, notre traducteur signe son œuvre en espagnol. Peut-on y voir un hommage à «l’Espagne privée d’Herberay des Essarts»612, discrètement inséré dans un appareil liminaire où s’exposent des questions pour ainsi dire publiques, éditoriales et patriotiques? Sa bibliothèque le montre en lecteur amateur des littératures espagnoles, un intérêt qui n’aurait pu contribuer que maigrement à satisfaire un quelconque arrivisme social de type économique. Ses talents d’hispanisant semblent cependant avoir joué un rôle dans sa quête d’anoblissement, et ses traductions de textes espagnols lui ont permis de se faire un nom. Sa noblesse, aussi petite et récente soit-elle et sa renommée, provisoire, sont donc redevables à la langue espagnole613. Et puisque nous sommes dans la sphère des affections vraies, souvenons-nous du Petit discours d’un chapitre du livre de Primaléon, qu’il dédicace à sa seconde femme. Comme le suggère Anna Bettoni, il semble avoir aimé de véritable amour celle qu’il masque en «damoiselle Espagnole», à qui il s’adresse par ailleurs en espagnol: Es me forçado forçar me Dichoso por cativar me Desseoso de os servir, LE TRADUCTEUR DANS SON LABYRINTHE. La traduction de l’Amadis de Gaule … 286 612 Titre de l’article d’Anna Bettoni que nous avons évoqué (voir supra, p. 194), paru dans Les Représentations de l’Autre du Moyen Âge au XVIIesiècle, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1995, p. 119-132. 613 Données biographiques que nous tenons de Jean-Pierre et Luce Guillerm, art. cité, p. 31: «Il n’est donc pas évident que la distance entre l’obscur petit officier et sa puissante famille maternelle ait impliqué l’infranchissable fossé et l’absence de relations que supposait Michel Simonin. Herberay n’a certes tiré de cet environnement aucun accroissement de fortune: il n’emprunta pas les chemins de l’arrivisme social que celui-ci eût pu lui dicter; la charge financière de son père pouvait être un début, il ne l’a pas rachetée. Par impossibilité, ou par choix ? Le trajet que laissent entrevoir les éléments rassemblés écarte le traducteur des Amadis de la finance roturière. Il semble avoir tôt misé sur des services plus susceptibles de lui ouvrir les (petites) portes du monde de la cour, et les voies de l’anoblissement: introductions familiales et compétences d’écriture et / puis d’hispanisant on pu l’y aider…». [Document text truncated for crawler view.]