L’idée de l’État dans le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie
Abstract
Departamento de Filología Francesa y Alemana
Full text
Universidad de Valladolid GRADO EN LENGUAS MODERNAS Y SUS LITERATURAS TRABAJO FIN DE GRADO L’idée de l’État dans le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie Presentado por: Alejandro Ahijado Ibarra Tutelado por: Javier Benito de la Fuente Año 2018/2019
2 2018/2019
3 RÉSUMÉ Le propos de cet essai est de recueillir et d’exposer de façon claire et concise les principales idées d’Aristote apparaissant dans sa Politique et les idées d’Étienne de La Boétie au fils de son Discours de la servitude volontaire, afin d’explorer les notions d’État, de citoyen, de monarchie et de servitude. En même temps, le but de cet essai est d’offrir une vaste vision de l’ensemble, du contexte social et historique, grâce à l’adjonction des textes et idées des contemporains de La Boétie. Mots clés : État, citoyen, monarchie, servitude, gouvernement, Aristote, Étienne de La Boétie. RESUMEN El propósito de este ensayo es la obtención y exposición de forma clara y concisa de las principales ideas de Aristóteles que aparecen a lo largo de La Política y de las ideas de Étienne de La Boétie a lo largo de su Discours de la servitude volontaire, a fin de explorar las nociones de Estado, de ciudadano, de monarquía y de servidumbre. Al mismo tiempo, el objetivo de este ensayo es ofrecer una amplia visión del conjunto, del contexto social e histórico, gracias a la aportación de textos e ideas de los coetáneos de La Boétie. Palabras clave: Estado, ciudadano, monarquía, servidumbre, gobierno, Aristóteles, Étienne de La Boétie.
4 INDEX INTRODUCTION ...…………………………………………………………….… 5 CHAPITRE 1 De la notion de l’État 1.1. Qu’est-ce que c’est l’État ? ............................................................. 7 1.2. Types de gouvernement ............................................................... 13 1.2.1. Aristocratie et Oligarchie ....................................................... 15 1 .2.2. République et Démagogie ..................................................... 15 1.2.3. Monarchie et Tyrannie …………………………………………...16 CHAPITRE 2 De la notion du citoyen 2.1. Qu’est-ce que c’est la citoyenneté ? ………………………….….... 24 2.1.1. La vertu des citoyens ……………………………………….…... 26 2 .1.2. La servitude volontaire ………………………………………….. 28 CONCLUSION ………………………………………………………………….. 31 BIBLIOGRAPHIE ………………………………………………………....……. 32
5 INTRODUCTION Les valeurs républicaines françaises de Liberté, Égalité et Fraternité sont les trois piliers fondamentaux de toutes les démocraties européennes ou, pourrions-nous dire, occidentales. Ces valeurs, instaurées à la suite de la Révolution Française, ont marqué le début d’une succession de démocraties qui ont été créées au fils du temps, suivant le modèle français. Ces valeurs représentent la liberté de chaque individu tel qu’il est, avec ses devoirs et ses obligations par rapport à l’ensemble, c’est-à-dire, à l’État ; l’égalité de tous les citoyens dans leur intégralité, comme on peut constater dans l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 17891, et contrairement à la distinction en classes sociales existante dans l’Ancien Régime ; et la fraternité, qui met en accord les deux susnommées et est en charge de mettre tous les citoyens en accord pour un bien commun. Mais cette conception de l’État fondée sur ces trois valeurs n’a pas surgi par génération spontanée ; c’est à travers plusieurs siècles que cela a été mûri : il faudrait d’abord se remonter à la Renaissance, moment où, à cause de la conquête de Constantinople par l’Empire Ottoman, grand nombre de savants grecs se sont enfuis vers l’Italie. Il faut remarquer que ces savants possédaient plusieurs œuvres des classiques gréco-latins toujours inconnues en Occident. Une fois-là, et grâce à la presse typographique, qui venait d’être créée, ces nouvelles œuvres ont pu être distribuées. C’est ainsi que l’esprit de la société de la Renaissance a commencé à regarder en arrière pour évoquer les classiques gréco-latins, leurs œuvres, leurs villes, leur architecture et leur gouvernement. L’influence de l’Ancienne Grèce dans la Renaissance est incontestable. C’est pourquoi je voudrais, à travers cet essai, comparer la conception de l’État qu’offrent Aristote et Étienne de La Boétie. Ensuite, je voudrais explorer le concept de gouvernement selon les différents points de vue des différents auteurs. J’ai jugé opportun, aussi, d’analyser la conception de la citoyenneté du point de vue d’Aristote et du point de vue d’Étienne de La Boétie pour avoir une 1 Article 1er. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »
6 meilleure vue de l’ensemble. Finalement, je vais éclaircir le concept de servitude chez La Boétie et, en même temps, expliquer pourquoi elle est volontaire. Monument à Étienne de La Boétie à Sarlat, sa ville natale.
7 Chapitre 1 : DE LA NOTION DE L’ÉTAT Au cours de la Politique, Aristote évalue la notion de l’État et ses implications dans la vie d’Athènes. En même temps, il donne son point de vue des éléments qui donnent forme à cet État, c’est-à-dire, des citoyens libres et des esclaves. 1.1. QU’EST-CE QUE C’EST L’ÉTAT ? Pour Aristote, « tout État est une association de personnes qui cherchent un bien commun, et ce bien commun doit être l’objet ultime de toutes les associations » (Aristote, 1989 ; p. 21). Il légitime l’État sous la notion que l’Homme est un être naturellement sociable, c’est-à-dire, c’est la Nature qui, tenant en compte la conservation des individus, a décidé que l’Homme devait s’agrouper pour assurer la permanence de l’espèce. Il donne beaucoup d’importance à la Nature ; il analyse les évènements à partir de ce qui est déjà établi et donne l’impression que, selon lui, rien ne peut être modifié. Il fait la différence entre la figure du roi, du père, de l’archonte2 et du propriétaire d’un chien, puisque naturellement3 il existe des êtres qui ont été créés pour commander, grâce à leur raison, et il existe d’autres êtres qui ont été créés pour obéir, grâce à leurs facultés corporelles pour exécuter des ordres. Ainsi aura-t-il toujours l’un qui sera au-dessus d’un autre, qui sera, celuici, au-dessus d’un autre. De petites associations organisées hiérarchiquement selon un ordre de commandement. Tout en haut, le roi et sa cour ; mais il faut regarder en détail pour se rendre compte qu’au sein même des associations, il existe des ordres hiérarchiques, comme celui du roi et des eupatrides, où le roi se trouve en haut et les eupatrides, bien qu’ils soient des aristocrates de naissance, se trouvent au-dessous du roi. Plus bas, on trouverait la famille, où le père exerce l’autorité dans sa maison sur sa femme et ses enfants. Cette famille trouverait dans l’autosuffisance un moyen de vie, où les nécessités basiques 2 L’archonte est un type de magistrat dans l’Ancienne Grèce. C’étaient des dirigeants politiques des cités grecques qui étaient en charge de préparer et d’exécuter les décisions importantes prises par les organes législatif, exécutif et judiciaire dans la polis. 3 Créés par la Nature.
8 devraient être couvertes à travers le travail de tous les membres de la famille. À la base, on trouverait le pauvre, qui ne possède qu’un bœuf. Celui-ci n’a que l’animal à qui ordonner, mais pourtant exerce une autorité comme tous les susnommés. Pareil à la famille, son but est la survie à travers l’agriculture ou l’élevage. C’est de cette manière qu’Aristote s’intéresse à la famille, puisqu’une association de familles donne un village, et une association de villages donne un État. Cet État poursuivrait le but de l’autosuffisance, puisqu’à la base se trouveraient les familles. Cependant, les familles et les individus doivent être subordonnés à l’État, puisque « le tout est nécessairement supérieur à la partie » (Aristote, 1989 ; p. 24). L’État est indispensable du point de vue de l’achèvement des nécessites personnelles, aussi que du point de vue de l’achèvement du bonheur. On arrive à la conclusion que l’Homme, être social comme il est, est instinctivement conditionné à la vie en compagnie, dans un État, où la vertu est l’outil qui lui permet de contrôler ses passions et ses plus brutaux désirs animaux, et où la justice est l’outil qui permet de régler la vie entre de différentes associations, appelées familles. Néanmoins, La Boétie considère que l’Homme est naturellement bienveillant. Mais, qui est cet auteur, qui est vraiment l’objet de notre travail ? Étienne de La Boétie est né en 1530 dans le Périgord, au sein d’une famille bourgeoise et cultivée. À cause de la mort de son père, il a dû être élevé par son oncle, qui lui a octroyé une très bonne éducation. La Boétie a étudié le droit à Orléans et a obtenu son diplôme en 1553. Le 13 octobre du même an il est devenu, avant l’âge officiel, conseiller de la cour du Parlement de Bordeaux grâce à une lettre de recommandation écrite par Henri II. C’est à ce moment-là qu’il a rédigé son Discours de la servitude volontaire, dont le premier titre était apparemment le Contr’un, à cause d’une révolte populaire qui s’est déclenchée à Bordeaux contre l’impôt sur le sel, réprimée très violemment par le connétable de Montmorency. Son ouvrage ne sera publié que jusqu’à 1576 par son ami Montaigne. Son amitié avec Montaigne a commencé à peu près à cette époquelà : Montaigne rend hommage à La Boétie, à l’amitié qu’ils avaient, en écrivant
9 un de ses essais sur La Boétie. Le chapitre appelé « De l’amitié » exprime que la connaissance de La Boétie a résulté en presque un coup de foudre, comme a écrit Montaigne dans cet extrait : « à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre » (Montaigne, 1967 ; p. 89). Tout cela se résume parfaitement à travers la célèbre phrase de Montaigne qui exprime la complexité de la liaison entre ceux deux amis : « parce que c’était lui, parce que c’était moi » (Montaigne, 1967 ; p. 89). De retour sur la biographie de La Boétie, il a épousé Marguerite de Carle, fille du président du Parlement de Bordeaux, en 1554. Il s’est trouvé, pendant cette période, dans une situation relaxée et enviable. En peu de temps, il s’est gagné l’estime de tous et on lui a confié des missions : en 1560, il a exposé les intentions du gouvernement au respect de l’Édit de Romorantin, que le Parlement de Bordeaux ne voulait pas ratifier ; en 1561, il a accompagné le lieutenant général du roi de Burie à Agens pour y rétablir l’ordre ; et en 1562 il a été envoyé à la charge de cent hommes à Bergerac, avec d’autres neuf conseillers, afin de défendre la ville face aux réformistes, où il s’est démarqué par son approche libéral de la question. Il considérait que les protestants devaient avoir une certaine liberté de culte, ainsi que les catholiques devaient écouter les critiques que leur adressaient les protestants. Selon lui, afin de diminuer les risques de guerre civile, il faudrait que les catholiques fassent quelques concessions. Cependant, malgré ses succès professionnels, La Boétie est atteint de dysenterie ou de tuberculose en 1563. Il a cherché le repos dans les terres de sa femme, mais une fois il s’est rendu compte de la gravité de son état, il a dicté son testament. La Boétie est finalement mort le 18 août 1563. Il était encore très jeune, car il n’avait que trente-trois ans. Revenant sur nos pas, rappelons-nous que La Boétie considère que l’Homme est créé par la Nature de façon amicale, voire fraternelle. Pour lui, tous les hommes ont été faits de la même masse, habitant sur le même sol, pour bien s’entendre et se procurer une aide mutuelle. Ceux qui ont eu la fortune de recevoir des avantages par la Nature ont une dette avec ceux qui sont plus faibles, et doivent les aider. Il rejette, par conséquent, l’idée que les plus forts et les plus avisés aient été envoyés « ici-bas […] comme des brigands armés dans une forêt, pour y réprimer les plus faibles » (La Boétie, 2018 ; p. 18). Il considère
16 Aristote, la combinaison de liberté et de richesse donne comme résultat la république. En revanche, la démagogie est la forme de gouvernement contraire à la république. Elle se définit comme le gouvernement des pauvres. La plupart des fois il y a une personne, appelée « le flatteur du peuple » qui, à travers ses arguments séduisants et appelant aux sentiments de la masse oriente l’action politique vers ses propres intérêts. C’est de cette manière qu’il arrive au pouvoir et devient un tyran. Pour argumenter son raisonnement, Aristote explique : ¿Los pobres, porque están en mayoría, podrán repartirse los bienes de los ricos; y esto no será una injusticia, porque el soberano de derecho propio5 haya decidido que no lo es? […] Y cuando todo se haya repartido, si una segunda mayoría se reparte de nuevo los bienes de la minoría, el Estado, evidentemente perecerá. Ce type de gouvernement est considéré par Aristote comme corrompu car l’objet d’intérêt des gouvernants n’est pas l’ensemble de la population, mais seulement les pauvres. Ainsi se crée une dichotomie car les gouvernants, qui devraient gouverner pour la totalité de la population, ne gouvernent que pour une partie de celle-ci, laissant l’autre partie désemparée par les lois et par ses soidisant dirigeants. 1.2.3. MONARCHIE ET TYRANNIE La monarchie (du grec mono « seul », arke « pouvoir » : « le pouvoir d'un seul ») est, comme on vient de définir, l’administration réalisée par une seule personne, le roi, qui est vertueuse et qui régit conformément à la raison et à la vertu puisqu’il s’agit d’une personne bien élevée et instruite. Le roi est en possession de certaines qualités qui le situent intellectuellement et moralement 5 Parlant du « soberano de derecho propio », il englobe l’ensemble des gouvernants de la démagogie, c’est-à-dire, les pauvres.
17 par-dessus du reste de la population et peut, ainsi, gouverner en prenant en considération les nécessités de ses concitoyens. Aristote considère qu’il y a cinq types de monarchies. La première, la monarchie de Sparte, est une monarchie où le roi possède le pouvoir religieux et militaire. Il ne possède pas de pouvoirs absolus qu’en temps de guerre, c’est pourquoi ce règne est vu comme un généralat à vie6. Deuxièmement, les monarchies barbares7, où le roi est omnipotent. À caractère héréditaire, le peuple supporte le despotisme du monarque comme si c’était une tyrannie, mais sous la base de la légitimité légale. Cependant, Aristote remarque que ce type de roi s’entoure d’une garde de citoyens loyaux qui le protège, au lieux de s’entourer d’une garde d’étrangers. Le troisième type de monarchie est un ancien type de monarchie trouvée au sein de l’Ancienne Grèce, quelques siècles avant la naissance d’Aristote, appelée « esimenetia ». Ce type de monarchie, définit-il, n’est pas loin de la tyrannie, mais dans ce cas elle est élective. Elle consiste à choisir un monarque pour mener à bien une tâche, et ensuite le monarque devient tyran de façon non héréditaire. Le quatrième type, nommé par Aristote comme « la monarchie des temps héroïques », consiste à choisir un roi qui a démontré ses qualités artistiques ou militaires en conquérant de nouveaux territoires. Par conséquence, le peuple reconnaît ses réussites en lui octroyant un règne héréditaire et accordé par tous les citoyens. Ces rois avaient, dans un premier moment, le pouvoir absolu, c’est-à-dire, le pouvoir politique, militaire et religieux, mais au bout du temps ils n’ont eu qu’un pouvoir représentatif dans les cérémonies et le pouvoir militaire dans les campagnes. Finalement, le cinquième type de monarchie est la monarchie absolue, où le monarque possède pleins pouvoirs. Dans ce cas, le roi détient le pouvoir législatif, administratif et judiciaire, et il n’y a pas de contre-pouvoirs. Aristote fait l’équivalence avec le chef de famille, où le père commande par-dessus de sa femme et de ses enfants. 6 Ce type de monarchie me fait penser à l’ascension de Napoléon Bonaparte au pouvoir. Général très populaire de la Ier république, il est devenu Ier Consul à vie et ensuite, en 1804, Empereur. 7 « Barbares » était le terme utilisé dans l’Ancienne Grèce pour parler des peuples étrangers qui possédaient une culture différente et, selon les grecs, inferieure. Ces peuples se situaient au nord ou, dans ce cas, Aristote décrit qu’ils se situaient en Asie.
18 Après avoir compris les différents types de monarchies qu’Aristote explique, il faut analyser la base sur laquelle se soutient la monarchie. Se soutient-elle par la loi ou par la citoyenneté ? Aristote part du point que les lois, « lettres mortes » (Aristote, 1989 ; p. 103), ne sont suffisantes pour contenir le pouvoir d’un roi. L’Homme, nécessairement passionnel, a besoin de certaines structures qui lui permettent légiférer de façon objective, étant celles-ci les lois. Mais dans certains cas particuliers, les lois ne permettent pas de légiférer, et c’est là qu’il vaut bien la présence d’une personne. Or, même si cette personne est vertueuse, elle ne pourrait juger les situations de la même manière que l’ensemble des citoyens, vertueux ceux-ci aussi. Ainsi, même si une personne, voire le roi, résulte corrompue, l’ensemble de la citoyenneté résulterait plus difficile à corrompre et à détourner. Ensuite, Aristote se demande si le roi doit être en possession d’une force armée. Il considère que le roi, toujours agissant conformément aux lois, doit être plus puissant que tout citoyen et plus faible que l’ensemble de tous les citoyens. Ainsi, il pourrait vaincre les rebelles, si jamais il y en aurait, mais, si jamais il devient tyran, il pourrait être détrôné par les citoyens libres de la cité. Finalement, il analyse la légitimité du roi. D’abord, la Nature rejette la monarchie absolue, puisqu’il s’agit d’un type de monarchie où le roi se trouve indubitablement par-dessus des autres associés, et comme on a expliqué dans la section 1.1., l’État n’est autre qu’une association d’êtres égaux. Puisque tous les citoyens sont égaux, ils doivent être tous soumis aux lois, impassibles et objectives. Cependant, le roi, passionnel à la fois que vertueux, peut être corrompu une fois qu’il arrive au pouvoir, comme tant d’autres qui étaient meilleurs que lui et qui sont arrivés avant lui. La loi, au contraire, s’accompagne de la raison et ne laisse place à la passion. Mais, pourtant, il y a des peuples qui sont habitués à l’autorité d’une famille vertueuse qui possède les qualités supérieures nécessaires pour l’activité politique. Or, quand un homme, ou une famille, se distingue par sa vertu, étant celle-ci supérieure à la vertu de tous les citoyens de la cité à côté, il est juste que cet homme, ou cette famille, soit élevé au pouvoir suprême, c’est-à-dire, soit élu roi. Cela est juste parce que cette
19 personne se distingue de telle façon qu’il n’y a autre chose à faire que lui obéir et reconnaître en lui un pouvoir. La Boétie s’approprie quelques idées de la théorie d’Aristote, mais en même temps apporte sa touche. Il part du point que, sauf certaines exceptions où il a été élu par sa prévoyance et son courage, le roi est mauvais par nature. Il considère le roi comme une bête constamment nourrie par l’indifférence et le dédain du peuple, qui exploite les débilités de ses larbins pour étendre son rayon d’influence. Il façonne une image du roi constamment négative, pour ensuite remarquer l’apparence mortelle du sujet : « Celui qui est votre maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien d’autre que ce dont dispose n’importe quel habitant du grand nombre, infini, de vos villes […] » (La Boétie, 2018 ; p. 16). Il essaie, d’abord, de faire allusion à la rage du lecteur, pour ensuite lui donner de l’espoir dans sa tâche, une tâche que, à mon avis, résulte, à ce moment-là, impossible de mener à bien, mais j’en parlerai plus tard. Cependant, nous voici devant un recours typique de la Rhétorique : premièrement, La Boétie parle au présent, puisqu’il s’agit d’un discours épidictique. Son but est de montrer au public des arguments vrais ou vraisemblables dont ils puissent faire l’éloge et qu’ils puissent décrier, à travers des passages simplifiés juste au bon et au mauvais. Deuxièmement, il s’agit d’un discours qui utilise des arguments liés au pathos, c’est-à-dire, à l’émotivité du lecteur pour faire appel à ses sentiments de colère et d’espoir d’un futur meilleur. Par exemple, dans l’extrait suivant, il culpabilise le lecteur à travers des phrases très courtes mais chargées de signifiée et d’exagération, pour finalement donner au lecteur une solution qui, d’abord, résulte simple à achever : Où donc a-t-il pris tant d’yeux, par lesquels il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment se fait-il qu’il ait tant de mains pour vous frapper, s’il ne les tient de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, où les a-t-il trouvés, si ce ne sont pas les vôtres ? A-t-il du pouvoir sur vous, si ce n’est pas par vous ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il ne s’était entendu avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du bandit qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres envers vous-mêmes ? […] Vous élevez vos filles pour qu’il ait de quoi satisfaire sa luxure ; vous élevez vos enfants afin que, dans le meilleur des cas, il les amène à ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il en fasse les
20 ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances ; […] et de tant d’indignités, que même les bêtes ne sentiraient ou n’endureraient pas, vous pouvez vous délivrer, si vous essayez non pas de vous délivrer mais d’en avoir la volonté. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. P. 16 En même temps, l’utilisation d’exemples, c’est-à-dire, d’allusions au logos, comme celui des cinquante mille hommes en armes en deux camps opposés (La Boétie, 2018 ; p. 13), où les hommes qui se battent pour sa liberté résulteraient vainqueurs parce qu’ils ont une motivation qui leur fait avancer, donne au discours un air de vraisemblance qui, même si l’exemple n’est nécessairement pas vrai, aide à convaincre le lecteur. Il faut remarquer qu’en Rhétorique, quand un discours recours à des faits vraisemblables mais qui ne sont nécessairement pas vrais, on dit que ce discours à une tendance à la démagogie. Pour considérer ce que je dis, j’apporte comme exemple la continuation de la citation que j’ai mise dans le paragraphe précèdent : « Celui qui est votre maître n’a […] rien d’autre que l’avantage que vous lui donnez pour vous détruire » (La Boétie, 2018 ; p. 16). On trouve, ici, une dissimulation de la vérité, une dissimulation de la responsabilité des actes de soi, puisqu’en réalité le roi possède des armées et des personnes fidèles à sa cause. Il faudrait faire un exercice de supposition pour comprendre ce que La Boétie veut dire : il s’adresse à l’ensemble de la population, les armées et les fidèles du roi compris, pour que tous se mettent d’accord pour détrôner le roi. Dans un contexte où la monarchie est en train de devenir monarchie absolue, son pouvoir enracinant tous les domaines de la société à cause, entre autres, des révoltes religieuses qui finiront avec l’assassinat d’Henri III et puis celui d’Henri IV, pourrait-on dire que La Boétie envoie les citoyens de la France engagés dans sa cause à un destin mortel. De retour sur la définition de tyrannie, Aristote considère que celle-ci est un gouvernement corrompu où l’administration décide de régir pour son propre intérêt, sans considérer l’avis et les nécessités du peuple et contraignant les libertés individuelles. Selon Aristote, des cinq types de monarchies déjà décrites, trois seraient considérées tyrannies : la monarchie barbare, légitimée par la loi mais à caractère despotique ; l’« esimenetia », où le roi devenait tyran et gouvernait de façon arbitraire, mais en même temps était redevable à la volonté
21 populaire ; et la monarchie absolue, qui n’est autre qu’une tyrannie violente où le roi régit hors de toute responsabilité, sans consulter les intérêts particuliers de ses sujets. De ce point, et pour mettre en contexte la monarchie française du XVIe siècle8, je considère qu’il vaut mieux parler du deuxième type de monarchie selon la qualification aristotélienne (cf. 1.2.3. Monarchie et tyrannie ; les cinq types de monarchies ; la monarchie barbare) pour mieux comprendre les arguments présentés par La Boétie. À mon avis, la monarchie française de ce siècle, et en même temps, la monarchie espagnole, se composait d’un roi d’inspiration divine9, pourrions-nous dire omnipotent, entouré par une garde loyale de citoyens de l’État. Cette description coïncide avec la description donnée par Aristote de la deuxième monarchie, au sein des cinq types de monarchies. Cependant, l’existence des Parlements10, comme celui de Bordeaux, tourne notre regard vers une monarchie à l’image grecque, où le monarque était soutenu par une assemblée d’hommes libres qui débattaient et qui représentait l’organe législatif. Donc, pour mieux comprendre la monarchie du XVIe siècle en France, on va dire qu’il s’agit d’une monarchie où le roi possède pleins pouvoirs, mais qu’il se soutient sur des organes théoriquement indépendants. C’est-à-dire, il s’agit d’un mélange de la monarchie exemplaire grecque et de la monarchie barbare décrite par Aristote dans la Politique. Une fois éclaircies les doutes que l’on pourrait avoir sur cet aspect, on va essayer d’approfondir nos connaissances sur la vision de La Boétie sur la monarchie ; vision qui, comme on a déjà vu dans l’introduction, est très négative puisqu’il qualifie la monarchie de tyrannie. 8 Plus précisément, le règne d’Henri II, en 1548. 9 En ce qui concerne l’aspect divin de ces monarchies, le roi de France est « Le Roi Très Chrétien » depuis le Moyen Âge, et le roi d’Espagne a obtenu à la fin du XVe siècle une dénomination semblable, celle de « Roi Catholique ». 10 Il faut souligner que ces institutions qu’on appelle « Parlements » dans la France du XVIe siècle sont des sortes de tribunaux supérieurs de justice. Néanmoins, ils constituaient une sorte de contre-pouvoir, puisque les lois provenant du roi devaient être validées par ces Parlements pour pouvoir être appliquées. L’autre institution qui en principe représentait le peuple, les États Généraux, sont de moins en moins convoqués par le roi, et ne laisseront plus après 1614. Après cette date, le roi absolu en France considère qu’il n’a plus besoin de la vie d’aucun représentant du peuple. En 1789, Louis XVI réunit de nouveau ces États Généraux pour essayer de reformer cette monarchie absolue en décadence. C’est à ce moment-là que ces États Généraux deviennent Assemblée constituante et font tomber la monarchie absolue.
22 Ainsi, La Boétie conçoit trois sortes de tyrans : l’un qui est arrivé au pouvoir grâce à l’élection du peuple, l’autre qui a pris l’État par les armes et le dernier, qui accède au pouvoir grâce à la succession familiale. Pour La Boétie, le premier devrait être le plus supportable mais, cependant, il est le pire, car il décide de ne plus rien faire une fois qu’il a été élevé dans sa position, habitué à la grandeur de sa nouvelle vie. Celui-ci décide, souvent, d’instaurer une monarchie héréditaire et, afin d’achever son but, il démarre toutes sortes de machineries et de cruautés contre la population, comme l’extension de la servitude dans tout le territoire et l’éloignement des serfs de la liberté, afin de créer la maladie de la terreur de la perdre. Le deuxième, celui qui a conquis l’État, est, comme dit La Boétie, « en terre de conquête » (La Boétie, 2018 ; p. 20). Même s’il y a des différences de base entre les tyrans, la façon de régir est presque la même dans tous les cas : les tyrans considèrent qu’ils ont une supériorité qui leur font sentir une certaine condescendance par rapport au peuple ; ils doivent l’éduquer et le guider vers une fin établie par le tyran lui-même. Finalement, le troisième type de tyran, celui qui naît roi, fait de son peuple ce qu’il lui plaît de faire. Le peuple étant son héritage, il se comporte avec son royaume en fonction de son tempérament, soit agressif, soit condescendent. Ce type de roi est l’exemple du roi de France du XVIe siècle, Henri II. Les bases de l’absolutisme ayant été jetées par François Ier, celui-ci d’abord accueille et protège les réformistes d’accord aux conseils de sa sœur, Marguerite de Navarre. Telle est l’influence de sa sœur qu’il protège le cénacle de Meaux, dont Rabelais était très proche, des théologiens de la Sorbonne. Cependant, il change d’avis et, en 1528, il propose aux réformistes soit d’abjurer, soit d’être punis. L’apogée des révoltes protestantes fait le roi François Ier pencher pour la répression des actes de vandalisme et fait étendre l’influence du roi dans toute la société. Cela donne comme résultat une consolidation du pouvoir royal, un durcissement de la politique de François Ier et un avenir religieux presque explosif pour Henri II.
23 Henri II arrive au pouvoir en 1547, quand La Boétie n’a que 17 ans. Il a pour but la contention des révoltes protestantes. Ainsi, il s’aide des inquisiteurs pour établir un contrôle de fer du réformisme, châtiant les protestants et, en même temps, les catholiques qui les aident. Néanmoins, le protestantisme commence à se propager dans la cour et aux alentours du roi, ce qui fait qu’il y ait une tentative de magnicide en 1557. De ce fait, Henri II répond avec l’Édit d’Écouen, qui ratifie que tout protestant qui soit révolté ou en fuite sera tué. Et ainsi finissons-nous le premier chapitre, où nous avons exploré les conceptions de l’État et ses limites, du point de vue d’un classique grec comme Aristote et d’un auteur très innovateur de la Renaissance comme Étienne de La Boétie. Maintenant nous passons à une nouvelle conception, celle du citoyen, où nous découvrirons de nouveaux arguments.
24 Chapitre 2 : DE LA NOTION DU CITOYEN Dans son traité Politique, Aristote évalue la notion du citoyen, dès les conditions pour en être un, jusqu’à la vertu qui fait qu’un citoyen ait la volonté d’agir chaque jour selon les règles de la Nature. 2.1. QU’EST-CE QUE C’EST LA CITOYENNETÉ ? Aristote comprend la notion de citoyen selon trois définitions qui, indivisibles, forment un tout. Le concept qu’il conçoit de citoyen est valide autant pour une démocratie que pour une oligarchie, puisqu’il arrive à l’essence même du mot, ce qui est inhérent aux personnes revêtues d’un certain pouvoir et appartenant à une communauté telle qu’un État. Cependant, il reconnaît que certaines des dispositions qu’il présente ne sont applicables à toutes les polis de l’Ancienne Grèce, tel est l’exemple de Lacédémone et Carthage. D’une part, un citoyen est une personne qui peut exercer les fonctions de juge et de magistrat. Tous les citoyens étaient obligés d’exercer une fois dans leurs vies la magistrature, et les magistrats étaient désignés par tirage au sort dans l’Assemblée, sauf certains d’entre eux qui demandaient des compétences spécifiques. Ces magistratures, qui pouvaient être temporelles, ne pouvaient être exécutées qu’une fois par chaque individu, et elles n’étaient limitées à l’appartenance à une classe sociale, ce qui éliminait les barrières d’accès pour les classes sociales plus défavorisées. L’âge minimale pour être magistrat à Athènes était de trente ans. D’une autre part, un citoyen est une personne qui peut participer avec sa voix aux cérémonies de l’Assemblée publique et au tribunal. Cette Assemblée, ou Ekklesia, était composée d’une partie de l’ensemble de la citoyenneté, c’està-dire, d’environ quarante mille membres. Elle représentait l’organe législatif et, dans son sein, les citoyens choisissaient les magistrats, décidaient sur l’approvisionnement et défense d’Athènes, discutaient sur l’application ou pas de l’ostracisme à une personne, débattaient de la guerre contre une autre polis ou la paix, des alliances, promulguaient des décrets, etc.
25 Quant aux tribunaux, à Athènes il y en avait trois types divisés en deux catégories : l’Héliée, l’Aréopage et les Éphètes. L’Héliée, comptant sur six mille citoyens âgés de plus de trente ans, appartenait à la catégorie de la justice civile, qui était en charge des accusations civiles les plus communes. L’Aréopage appartenait à la catégorie de justice criminelle, et s’occupait des assassinats, où la condamnation la plus exigeante était la mort, mais parfois les juges pouvaient opter pour condamner l’accusé à l’exile. Les Éphètes, de leur part, étaient un groupe de cinquante et un membres qui s’occupaient des homicides par imprudence, de l’incitation à l’homicide, ainsi que des multirécidivistes. Finalement, un citoyen est une personne qui naît d’un père citoyen et d’une mère citoyenne. Aristote met l’accent sur le fait qu’il faut que les deux conditions soient achevées pour que la personne soit un vrai citoyen, puisqu’avant l’arrivée de Périclès, seul le fait d’être fils de père citoyen faisait automatiquement d’une personne un citoyen (Elena Gallardo Paúls, 2010). Le site web Vellocino de Oro illustre très bien les fonctions de l’Ekklesia et l’évolution du concept de citoyen, selon la conception pre-périclésienne et la conception post-périclésienne : Para ser ciudadano y tomar asiento en la Asamblea ateniense es preciso ser mayor de edad (18 años, pero como se hacían dos de servicio militar, sólo a los 20 se accedía a la Asamblea) y ser hijo de padre ateniense; a partir de Pericles, era necesario ser hijo de padre y de madre ateniense, lo que hizo que sus hijos con la meteca Aspasia, no tuvieran el derecho de ciudadanía, y que la Asamblea tuviera que votar al respecto, ya que los atenienses podían, por decreto, conceder la ciudadanía a un extranjero, y podían retirársela a uno de los suyos (atimia). Aristote introduit aussi le concept des non-citoyens, c’est-à-dire, ceux qui se présentent dans les tribunaux comme plaignant ou comme défendeur, puisque ces actes peuvent être réalisés par des personnes qui, même domiciliées, ne sont pas des citoyens. En même temps, il présente les citoyens incomplets et les citoyens retirés, c’est-à-dire, les citoyens qui ne sont pas arrivés à l’âge d’être enregistrés sur l’enregistrement municipal et les citoyens qui en ont déjà été effacés. Finalement présente-t-il les citoyens fortuits, ceux étrangers et
32 Bibliographie Aristóteles. (1989). La política. Madrid : Espasa-Calpe. La Boétie, E. d. (2018). Discours de la servitude volontaire. Paris : Librio. Rabelais, F. (1973). Œuvres complètes. Paris : Éditions du Seuil. Moro, T. (1992). Utopía. Madrid : Tecnos. Montaigne, M. d. (1967). Œuvres complètes. Paris : Éditions du Seuil. Ética y Filosofía. (8 février 2018). Récupéré sur El blog de las actividades de clase: https://eticayfilosofiablog.wordpress.com/2018/02/08/virtudes-eticas-yvirtudes-dianoeticas-aristoteles/ Gallardo Paúls, E. (18 septembre 2010). El Vellocino de Oro. Récupéré sur https://vellocinodeoro.hypotheses.org/579