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Splinter morphologique et analogie dans les dialectes galiciens et portugais

Dubert García, Francisco

Abstract

The word-forms corresponding to the 1SG.IND.PRT.PRF of regular Galician verbs of the 2nd and 3rd conjugations (batín ‘beat’ and partín ‘split’, respectively) end in a nasal consonant that does not exist in Standard Portuguese, Asturleonese and Spanish (batí and partí). In central and southern dialects of European Portuguese, the corresponding word-forms may also end in a nasal vowel (batĩ and partĩ). Galician- Portuguese Linguistics has explained the presence of this nasality via an analogical extension of the nasal segment of vin/vim, the word-form of the 1SG.IND.PRT.PRF of the verb VIR ‘to come’. In this paper I will discuss the implications of such a process from the point of view of Exemplar Morphology. I will defend the view that in order to explain these (and other) analogical extensions speakers may develop schemata that give structure to stored regular verbal forms. I will show how different levels of abstraction produce different schemata, which will produce different kinds of analogical processes. Changes prove the existence of the schemata.

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MÉMOIRES DE LA SOCIÉTÉ DE LINGUISTIQUE DE PARIS ___ NOUVELLE SÉRIE TOME XXII MORPHOLOGIE FLEXIONNELLE ET DIALECTOLOGIE ROMANE: TYPOLOGIE(S) ET MODÉLISATION(S) PEETERS 2014 96860_Memoires_SLP_XXII_VWK.indd 596860_Memoires_SLP_XXII_VWK.indd 5 14/01/15 11:0414/01/15 11:04 SOMMAIRE INTRODUCTION ......................................................................................... 1 1. MODÉLISATION DE DONNÉES DIALECTALES ET TYPOLOGIE LEDGEWAY Adam. La morphologie flexionnelle de l’impératif des dialectes de l’Italie méridionale : la distribution de la métaphonie 13 MAIDEN Martin. Le rôle de la synonymie lexicale dans la formation du pluriel flexionnel en daco-roman .............................................. 35 LOPORCARO Michele. Contre le principe de maximisation du thème : le témoignage de la flexion verbale du sarde ................................ 51 2. DIATOPIE ET RETOUR SUR LES DONNÉES GÉOLINGUISTIQUES DUBERT-GARCÍA Francisco. Splinter morphologique et analogie dans les dialectes galiciens et portugais ................................................. 69 ESHER Louise. Allières et le verbe gascon, de l’ALG au modèle PFM 89 3. BASES DE DONNÉES ET RELATIONS IMPLICATIVES BONAMI Olivier et LUÍS Ana R. Sur la morphologie implicative dans la conjugaison du portugais : une étude quantitative .................... 109 GUERRERO Aurélie. Distribution morphomique dans la flexion verbale du catalan central ............................................................................ 153 VARIA : ÉTUDE COMPLÉMENTAIRE DUBERT-GARCÍA Francisco. The emergence of structure in inflection: perfect roots in irregular Galician verbs ........................................ 185 96860.indb 20996860.indb 209 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE DANS LES DIALECTES GALICIENS ET PORTUGAIS1 Abstract The word-forms corresponding to the 1SG.IND.PRT.PRF of regular Galician verbs of the 2nd and 3rd conjugations (batín!‘beat’ and partín!‘split’, respectively) end in a nasal consonant that does not exist in Standard Portuguese, Asturleonese and Spanish (batí and partí). In central and southern dialects of European Portuguese, the corresponding word-forms may also end in a nasal vowel (batĩ and partĩ). GalicianPortuguese Linguistics has explained the presence of this nasality via an analogical extension of the nasal segment of vin/vim, the word-form of the 1SG.IND.PRT.PRF of the verb VIR ‘to come’. In this paper I will discuss the implications of such a process from the point of view of Exemplar Morphology. I will defend the view that in order to explain these (and other) analogical extensions speakers may develop schemata that give structure to stored regular verbal forms. I will show how different levels of abstraction produce different schemata, which will produce different kinds of analogical processes. Changes prove the existence of the schemata. 1. Introduction Le galicien, le portugais, l’asturo-léonais et le castillan sont quatre variétés linguistiques si étroitement apparentées qu’elles ont conduit le linguiste Paul Lloyd à poser la question suivante : « Would any linguist from outside the Romance field think that Spanish (Castilian) and Portuguese are different ‘languages’ were it not for the fact that speakers of Spanish and Portuguese insist that they definitely are languages and not simply slightly varying dialects of one single language ? » (1991 : 15). Ce qui est certain, c’est que l’évolution phonologique de ces langues a occulté toute une série de similitudes morphologiques structurelles. À titre d’exemple, si nous comparons les groupes de conjugaison verbale du galicien, portugais, asturo-léonais et castillan à ceux du catalan, il en ressort que ces premiers présentent trois groupes de base, quoiqu’ils diffèrent lorsqu’il s’agit de situer certains verbes dans l’un des trois : bater!‘battre’ appartient à la classe II (CII) en galicien, portugais et en asturo-léonais, tandis que batir! 1. Ce travail a été réalisé avec le financement du Ministerio de Ciencias e Innovación du gouvernement espagnol, à travers le projet « Cambio lingüístico en el gallego actual » (FFI2012-33845). Nous remercions également Eric Beaumatin et l’Université de Paris 3 pour son appui logistique qui a rendu possible notre participation à cette journée d’études. 96860.indb 6996860.indb 69 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 70 FRANCISCO DUBERT-GARCÍA fait partie de la CIII en castillan. Quant à vivir ‘vivre’, ce verbe appartient à la CIII en galicien, en asturo-léonais et en castillan, alors que viver fait partie de la CII en portugais. De la même façon, la structure de base du verbe galicien, portugais, castillan et asturo-léonais est similaire, comme nous le voyons, par exemple, pour les verbes cantar ‘chanter’ et bater : R + VT + TAM + NP 1 PL.IND.PRT.IPF de CANTAR gal. [kãnt] + [a] + [ˈba] + [mʊs] cast. [kãnt] + [ˈa] + [ba] + [mos] port. [kt] + [ˈa] + [vɐ] + [muʃ] 1 PL.IND.PRT.IPF de BATER gal. [bat] + [i] + [ˈa] + [mʊs] cast. [bat] + [ˈi] + [a] + [mos] port. [bɐt] + [ˈi] + [ɐ] + [muʃ] 1/3SG.SBJV.PRS de CANTAR gal. [ˈkãnt] + ∅ + [ɪ] + ∅ cast. [ˈkãnt] + ∅ + [e] + ∅ port. [ˈkt] + ∅ + [ɨ] + ∅ Un grand nombre de différences apparaissent lorsque les variétés standards sont comparées, mais si nous centrons notre attention sur les dialectes, nous découvrons d’autres similitudes. Ainsi, les formes de la 1SG.IND.PRT. PRF des verbes de la CI (galicien cantei) ou de la 3SG.IND.PRT.PRF (galicien cantou) des trois premières conjugaisons dérivent, dans les quatre langues, d’un même plan fondamental et proviennent de différentes évolutions phonologiques d’une même formation issue du latin vulgaire (1SG CANTAUI > CANTAI ; 3 SG CANTAUIT > CANTAUT), bien qu’aujourd’hui perceptibles dans la comparaison interdialectale : • cant[ˈej], cant[ˈow] en galicien, en portugais septentrional et en asturoléonais occidental ; • cant[ˈɐj], cant[ˈo] dans le portugais de Lisbonne ; • cant[ˈe], cant[ˈo] dans les dialectes portugais centraux et méridionaux, dans l’asturo-léonais central et oriental ainsi qu’en castillan. Il importe de noter que les mécanismes habituellement utilisés dans les études de phonologie générative lexicale du portugais (par exemple, Mateus et Andrade 2000 : 77-80) pour dériver les formes de surface dans les divers dialectes portugais permettent également de dériver les mêmes formes de surface en galicien, asturien et castillan, étant donné que l’asturien, le castillan et le portugais partagent des formes telles que cant[ˈe] et cant[ˈo] et que le galicien, l’asturien et le portugais présentent des variantes dialectales comme!cant[ˈej] et cant[ˈow]. 96860.indb 7096860.indb 70 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE 71 De la même manière, la 1SG.IND.PRT.PRF des verbes de la CII et de la CIII présentent des ressemblances formelles : • bat[ˈi] CII et part[ˈi] CIII en asturo-léonais, castillan, dans les dialectes galiciens et portugais du sud-est • bat[ˈĩŋ] CII et part[ˈĩŋ] CIII dans les dialectes galiciens. Alors qu’il serait envisageable pour les variétés du type batí!~ partí!de considérer qu’en -/ˈi/ la VT (voyelle thématique) et les exposants de la 1SG. IND.PRT.PRF apparaissent amalgamés, cette solution n’est plus possible pour le galicien, où nous avons batín et partín, avec un élément vocalique considéré comme VT ; /ˈi/, et un autre consonantique nasal considéré comme NP — désinence de nombre et de personne — (Santamarina 1974 : 62). Galicien Portugais part]R -í]VT -n]NP part]Rí]VT,NP part]R -í]VT] -ches]NP part]R -í]VT] -ste]NP part]R -í]VT] -u]NP part]R -í]VT] -u]NP C’est précisément à partir de l’origine de ce segment nasal qui distingue les parlers galiciens de l’asturo-léonais, du castillan et du portugais que ce travail a été réalisé. À cet égard, je vais présenter, en 2, les informations essentielles du galicien et du portugais ; en 3, le processus morphologique de splinter ‘éclat’ ou sécrétion ; e n 4 , j’ ana ly ser ai la s éc rét io n du po int de vue de la m or - phologie des instances ; ensuite, en 5, je présenterai quelques problèmes résiduels à l’analyse ; finalement, en 6, j’exposerai quelques brèves conclusions. 2. Nasale et 1SG en galicien et en portugais. Leur origine historique Dans le galicien commun, c’est-à-dire dans la variété standard et dans la plupart des dialectes, cette nasale apparaît à la 1SG.IND.PRT.PRF des verbes du CII et du CIII, qu’ils soient réguliers, parfaits faibles, avec accent sur la VT ou irréguliers, parfaits forts, avec accent sur le radical2 : Parfaits faibles Parfaits forts batín,!partín!fixen (port. fiz), puxen!(port. pus) bebín,!vivín!houben (port. houve), estiven!(port. estive) Comme nous pouvons voir pour les formes type fixen!‘faire’,!puxen! ‘mettre’,!houben!‘avoir’,!estiven!‘être’, la présence du segment nasal implique 2. Aussi bien en galicien qu’en portugais, il existe une classe de verbes avec un thème spécial pour les formes lexicales de l’IND.PRT.PRF, l’IND.PRT.PPF et du SBVJ.PRT ; le portugais possède, en outre, un SBJV.FUT, aujourd’hui disparu dans le galicien parlé. Une particularité de ce thème, dénommé parfait!fort, est que les formes de mot de la 1/3SG.IND.PRT.PRF sont accentuées sur le radical, contrairement à ce qui se passe pour les verbes réguliers, dont les thèmes sont appelés parfaits!faibles et qui présentent toujours un radical atone. 96860.indb 7196860.indb 71 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 72 FRANCISCO DUBERT-GARCÍA une VT atone à gauche : fix-e-n,!pux-e-n,!houb-e-n (cf. portugais standard fiz,!pus). Dans d’autres dialectes galiciens (Dubert-García et Mariño 1996), il existe par ailleurs d’autres modèles de conjugaison régulière avec le segment nasal dans d’autres formes de mot de la 1SG (voir carte 1 en annexe). Galicien commun cantei,!cantarei,!sei,!hei vou,!estou,!dou batín,!partín quixen Dialectes galiciens du type (A) cantein!~!cantén,!cantarein!~!cantarén,!sein!~!sen,!hein!~!hen!<!-ei+N vou,!estou,!dou batín,!partín quixen Dialectes galiciens du type (B) cantein!~!cantén,!cantarein!~!cantarén,!sein!~!sen,!hein!~!hen!<!-ei+N von,!estón,!don!<!-ou+N batín,!partín quixen Dialectes galiciens du type (C) cantarei,!sei,!hei vou,!dou,!estou! cantín,!batín,!partín quixen Il existe même, dans la bande du sud-est de la Galice, un groupe de dialectes s ans aucune sorte de nasale : Dialectes galiciens du type (D) cantarei,!sei,!hei vou,!dou,!estou! cantei,!batí,!partí quixe Comme on peut l’observer, les dialectes du type (A) présentent également la nasale dans n’importe quelle forme de mot de la 1SG issue de la diphtongue [ˈej] – y compris à la 1SG.IND.PRS des verbes saber!‘savoir’ et!haber ‘avoir’. Les dialectes du type (B) présentent, quant à eux, la nasale dans n’importe quelle forme de mot de la 1 SG qui se termine par une syllabe tonique (toutes ces formes ont présenté une diphtongue à un moment ou à un autre de leur histoire). Dans le fond, les dialectes du type (B) ne sont jamais qu’un sous-groupe des dialectes du type (A) ; il est même fort possible que l’usage du segment nasal du type (B) se soit étendu aux formes de mot des 1SG.IND.PRS des trois formes 96860.indb 7296860.indb 72 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE 73 verbales terminées en -ou!(vou de ir ‘aller’,!dou de dar ‘donner’!et estou de estar ‘être’). La propagation de la nasale concerne seulement l’expression de la 1 SG car, même si les 3 SG . IND . PRT . PRF régulières des CI, CII et CIII sont aussi des formes de mots oxytones terminées par une diphtongue, la nasale n’y est pas attestée en position NP (nombre/personne) :!cantou,!bateu,!partiu. Les dialectes galiciens du type (C) sont identiques au galicien commun, encore que les formes de mot régulières de la 1SG.IND.PRT.PRF de la CI aient les mêmes terminaisons que celles de la CII et de la CIII, leur exposant -ei ayant été remplacé par le -ín de la CII et de la CIII. Tous les dialectes, hormis ceux du type (D), ont une consonne nasale aux 1SG.IND.PRT.PRF des parfaits forts, même si leur accentuation est paroxytonique ([ˈowβ ẽŋ]) et non pas oxytonique. Comme je l’ai mentionné ci-dessus, le portugais standard ne présente aucune nasalité dans ces contextes. À cette différence entre le galicien et le portugais, il convient d’en ajouter une autre, d’ordre phonologique : le galicien admet des segments consonantiques nasaux en position de coda ; ces segments finaux nasalisent la voyelle nucléaire ([nõm ˈbĩŋ] ‘je ne vins pas’), de sorte que la nasalité de la voyelle provient d’un processus d’assimilation et n’est pas distinctive. En portugais, les voyelles étant complètement nasales, il n’existe pas nécessairement un segment consonantique en position de coda ([nw ˈvĩ] ‘je ne vins pas’) ; c’est pourquoi on dit généralement que la nasalité est distinctive en portugais : vim 1SG.IND.PRT.PRF de VIR ‘venir’ contre vi 1SG.IND.PRT.PRF de VER ‘voir’. Alors que la nasale en galicien occupe une position dans le squelette, une position remplie par un segment [+consonne], la nasalité en portugais est habituellement analysée comme un auto-segment associé à une voyelle (Mateus & Andrade 2000). Cependant, Leite de Vasconcellos (1970 : 110 e 118) semble déceler dans des parlers du Ribatejo et de la Beira occidentale du centre-sud du Portugal deux types de systèmes avec nasalisation de la 1SG.IND.PRT.PRF. Des formes avec un auto-segment nasal pour la forme de mot de la 1SG.IND.PRT.PRF des verbes réguliers et irréguliers de la CII et de la CIII apparaissent dans le premier système. Quoi qu’il en soit, cet auto-segment n’est pas nécessairement situé au niveau de la voyelle de la marge droite du mot, comme dans le cas du galicien, mais plutôt à hauteur de la voyelle qui occupe la syllabe tonique : Dialectes portugais du type (A) Parfaits forts DIZER : dĩsse (portugais standard disse) PODER : pũde (portugais standard pude) FAZER : fĩz (portugais standard fiz) PÔR : pũs (portugais standard pus) Parfaits faibles DOBRAR : dobrei PERDER : perdĩ!(portugais standard perdi) DORMIR : dormĩ (portugais standard dormi) 96860.indb 7396860.indb 73 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 74 FRANCISCO DUBERT-GARCÍA Dans le second groupe de dialectes n’apparaissent nasalisés que « les parfaits terminés par une voyelle tonique ou par une diphtongue » (1970 : 110), qu’ils soient de la CI, de la CII ou de la CIII ; les parfaits forts avec une accentuation paroxytonique sont dépourvus de nasalité. Ainsi donc, la nasalité est associée à la tonicité de la syllabe et au fait qu’elle apparaît en marge dextre du mot. Dialectes portugais de la classe (B) Parfaits forts TER : tive PODER : pude ESTAR : estive SER : fũi (portugais standard fui) FACER : fĩz (portugais standard fiz) QUERER : quĩs (portugais standard quis) Parfaits faibles DOBRAR : dobrẽi (portugais standard dobrei) PERDER : perdĩ!(portugais standard perdi) DORMIR : dormĩ (portugais standard dormi) Au sujet de ces voyelles nasales portugaises, Vasconcellos (1970 : 110) affirme que « probablement, l’origine a été vim « je vins », qui a provoqué fũi comme parfait de ir et de ser ; comme ce verbe est très usuel, il propage la nasale », un avis que partage Williams, qui pose également comme cause de l’apparition de la sonante nasale en galicien l’analogie avec vin, forme de mot correspondant à la 1SG.IND.PRT.PRF de VIR : “Essa nasalização provàvelmente se desenvolveu primeiro nas formas fracas, isto é, nas formas terminadas com i tônico, por analogia com a forma vin (de vēnī), e depois irradiada às formas fortes” (Williams 1938 : 167). En revanche, Santamarina (1974 : 64) attribue la nasalité en galicien à la 1SG.IND.PRS de SER ‘être’, son, « de donde pasó por analogía a los perfectos de las CII y CIII ». Comme on le verra plus tard, il semble préférable de partir de l’analogie avec vin plutôt que d’une analogie avec son, bien que l’incidence que la forme son aurait éventuellement pu avoir dans le processus ne soit pas tout à fait négligeable. Pour sa part, Piel (1944 : 230) soutient qu’en galicien, en ce qui concerne les verbes de la CII et de la CIII, « o i final transformou-se espontaneamente numa nasal : batin,!partin, o que, aliás, se dá igualmente nalguns falares do S. de Portugal : ouvĩ » 3. Alors que Piel semble toutefois ignorer les parfaits 3. Il est vrai qu’il existe, en galicien, quelques cas de nasalisation spontanée dans des substantifs oxytons terminés par une voyelle tonique -í, comme xabalí > xabalín!« sanglier ». Cette nasalisation n’est toutefois pas aussi étendue que celle des formes verbales type batín et partín, ce qui est quasiment général dans l’ensemble du galicien, sans coïncider géographiquement 96860.indb 7496860.indb 74 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE 75 forts portugais, la nasalisation de la 1SG.IND.PRT.PRF constitue, pour Vasconcellos, « l’un des caractères des verbes forts » (1970 : 132). Il s’avère étrange et peu économique que la nasalité apparaisse de façon spontanée dans n’importe quelle voyelle tonique de la forme de mot d’une 1SG.IND.PRT.PRF, sans qu’on puisse pour autant faire valoir un quelconque type de conditionnement morphologique. Si l’apparition de la nasalité en galicien et en portugais était due à l’analogie avec vin/vim, nous nous retrouverions face à un cas, transparent et intéressant, de polygenèse, ou d’innovation parallèle convergente, étant donné que les territoires où survient ce phénomène ne sont pas contigus, alors qu’ils partent de conditionnements grammaticaux identiques. 3. Sécrétion ou splinter Les chercheurs qui ont décrit ce processus analogique n’ont pas pensé juger les conséquences que le développement des innovations batín, partín, fĩz,!pũde à partir de vin/vim a pu avoir pour la théorie morphologique. L’origine étymologique de vin/vim est VĒNĪ, si l’on suit la chaîne suivante : a) VĒNĪ > b) v[ˈini] > c) v[ˈĩi] > d) v[ˈĩ] > e) [ˈbĩŋ] en galicien, [ˈvĩ] en portugais En b), la voyelle tonique mi-haute du radical se ferme par métaphonie de la voyelle finale ; en c), la nasale intervocalique tombe en laissant nasalisée la voyelle du radical antérieur ; en d) les deux voyelles se fondent en donnant origine à une voyelle haute nasale ; finalement, en e), la voyelle nasale est maintenue en portugais, tandis qu’en galicien, elle développe un segment consonantique nasal en position de coda. Le reste des formes du thème du parfait du verbe vir évoluent également de façon différente en galicien et en portugais, comme le démontrent les formes de mot de l’IND.PRT.PRF : Galicien-portugais Galicien Portugais 1SG v[ˈĩ] [ˈbĩŋ] [ˈvĩ] 2SG v[ĩˈɛste] [biˈɲɛtʃɪs] [viˈɛʃtɨ] 3SG v[ˈẽo] [ˈbew] [ˈvɐju] 1PL v[ĩˈɛmos] [biˈɲɛmʊs] [viˈɛmuʃ] 2PL v[ĩˈɛstes] [biˈɲɛstɪs] [viˈɛʃtɨʃ] 3PL v[ĩˈɛɾon] [biˈɲɛɾʊŋ] [viˈɛɾw] Comme nous pouvons le voir, la voyelle haute nasale a donné naissance, en galicien, à une consonne palatale intervocalique (comme, par exemple, dans MĔAM > [ˈmĩa] > [ˈmĩɲɐ] ‘mienne’), tandis que la voyelle haute nasale est devenue orale en portugais. pour autant. Par ailleurs, j’estime que l’explication de l’apparition de la nasalisation s’avère plus complète, claire et de portée générale à partir de son analogie avec vin/vim. 96860.indb 7596860.indb 75 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 82 FRANCISCO DUBERT-GARCÍA Les formes cantein,!cantarein,!hein,!sein,!*voun,!*doun,!*estoun présentent une structure syllabique peu acceptable en galicien, voyelle+semi-voyelle+ consonne nasale, ce qui explique l’élision de la semi-voyelle, obligatoire dans le cas de vou!>!von!pour le lexème IR,!dou!>!don!pour DAR et estou! >!estón!pour ESTAR – élision plus lente dans le cas de cantein,!cantarein ; cette élision se produit dans davantage de cas en ce qui concerne le galicien parlé : máis!>!más,!animais!>!animás,!podedes!>!podeis!>!podés, etc. (Dubert-García 1995). Le schéma le plus abstrait a probablement été celui que vim a créé dès le début dans les dialectes portugais du type (B), étant donné qu’ils attestent une voyelle nasale à chaque fois qu’elle apparaît dans une syllabe tonique en marge dextre du mot, aussi bien aux parfaits faibles (dobrẽi,!batĩ,!partĩ) qu’aux parfaits forts (fĩz,!fũi), mais pas dans les voyelles toniques des formes verbales avec accentuation paroxytonique des parfaits forts (pude, tive). Quant aux dialectes portugais du type (A), ils constituent un problème à part, en partie similaire à celui du galicien commun : comme en galicien, les formes de mot des parfaits faibles de la CII et de la CIII, batĩ,!partĩ, ont été nasalisées, contrairement à celles de la CI, cantei ; la nasalisation des voyelles toniques des radicaux des parfaits forts a donc dû se produire, qu’elles se trouvent à leur marge droite, fĩz, pũs, ou à l’intérieur, pũde, estĩve. Par conséquent, la nasalisation des parfaits forts a sans aucun doute ignoré la marge syllabique pour ne prêter attention qu’à la place de l’accent. Enfin, en ce qui concerne les dialectes galiciens du type (C), également postérieurs à l’adjonction de /N/ dans les parfaits faibles de la CII et de la CIII, nous observons que le schème le plus concret a simplement été créé, et qu’il s’est rattaché aux formes stockées car toute la terminaison de la CII et de la CIII, avec son accent, –/ˈiN/ – a été copiée puis appliquée à la 1SG. IND.PRT.PRF de tous les verbes réguliers qui en suivaient la description morphosyntaxique, donnant lieu par voie de conséquence aux formes de type cantín. Toutes les formes régulières avaient une accentuation oxytonique. Dans un autre cas de polygenèse, dans les dialectes portugais du Ribatejo et de la Beira Baixa, qui ne sont donc pas contigus aux galiciens (Vasconcellos 1970 : 110), des formes telles que canti sont également apparues dans le CI, par analogie avec les formes bati de la CII et parti de la CIII. Ces deux changements s’avèrent aussi fondamentaux pour démontrer que les formes de surface bati et parti en portugais et batín et partín en galicien seraient à l’origine du processus analogique. Si l’on accepte l’existence de représentations sous-jacentes distinctes à celles de surface, les formes de surface de la CII et de la CIII seraient plutôt responsables du changement d’une règle phonologique lexicale à l’intérieur du cycle dérivatif régulier de la CI7, en dépit du fait que batín,!partín,!bati!e parti!constituent des formes 7. Si l’on veut soutenir l’idée que les représentations de surface diffèrent des formes sousjacentes et que les représentations de surface cantín!en galicien et canti!en portugais dérivent d’une représentation sous-jacente avec une VT /a/, comme celle qui apparaît dans cantaches,! 96860.indb 8296860.indb 82 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE 83 instables, créées “chemin faisant”, qui disparaissent de la mémoire une fois énoncées et qui peuvent donc difficilement servir de modèle pour la création de cantín et de canti. Une nouvelle fois, si bati,!parti en portugais et batín,! partín en galicien sont stockées, le schème, qui réunit la terminaison, l’accent et les propriétés, peut se réaliser et être appliqué aux verbes de la CI. 5. Questions en suspens Quoi qu’il en soit, un certain nombre de questions demeurent à élucider. Tout d’abord, pourquoi s’est-il avéré difficile de nasaliser la terminaison -ei! en CI, aussi bien en galicien qu’en portugais ? Pourquoi les formes rhizotoniques des verbes irréguliers — fixen,!quixen — en galicien commun ontelles prévalu, pour l’adjonction de /N/, sur les formes régulières de la CI ?, pourquoi les dialectes portugais du type (A) ont-ils aussi nasalisé la voyelle tonique dans les formes de mot avec une accentuation paroxytonique, estĩve,! pũde ? D’un point de vue morphonologique, la terminaison -/ˈej/ de la CI constitue, semble-t-il, une classe naturelle avec la terminaison -/ˈi/ de la CII et de la CIII : les deux apparaissent dans des formes de mot oxytoniques de verbes réguliers, dans des conjugaisons productives, et possèdent des voyelles antérieures ; leur traitement le plus naturel paraît être celui des dialectes portugais du type (B) et des dialectes galiciens du type (A), lesquels les ont nasalisées de façon identique. Une autre difficulté tient au fait qu’avant l’adjonction de /N/, les formes rhizotoniques des verbes irréguliers — les parfaits forts — étaient en galicien des mots paroxytons qui se terminaient par une syllabe légère, conformément aux contraintes d’accentuation dans cette langue ; en ajoutant le segment /N/ à la fin du mot, elles sont devenues des formes lexicales plus marquées d’un point de vue phonologique (pour ce qui est de l’accent verbal galicien, voir Dubert-García 2012). Il faudrait peut-être chercher la solution dans le fait que la CI s’oppose, dans son ensemble, à la CII et à la CIII, ce pour quoi l’adjonction de /N/ aurait prévalu pour les verbes de la CII et de la CIII, tendant de la sorte à partager des exposants qui les éloignent de la CI. Cette convergence de la CII et de la CIII est encore plus évidente en castillan qu’en portugais ou en galicien. D’autres difficultés surgissent lorsque l’on remarque que la 1SG, suffisamment marquée d’un point de vue morphologique dans tous les cas, a reçu cantamos,!cantastes,!cantaron,!cantaba,!cantase,!cantara,!etc. il conviendrait alors de poser une règle d’harmonie vocalique qui, au lieu de palataliser la VT du CI, telle que /ˈa/ > /ˈe/ par influence de la désinence de NP /i/ (qui serait à l’origine de cantei), assimilerait entièrement la VT à une voyelle du suffixe de NP, /ˈa/ > /ˈi/, par influence de la désinence NP /i/, comme dans les verbes de la CII : cantá+i > cantí+i, baté+i!>!batí+i. 96860.indb 8396860.indb 83 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 84 FRANCISCO DUBERT-GARCÍA une marque additionnelle /N/, laquelle coïncide de surcroît, dans sa forme, avec celle qui apparaît, par défaut, à la 3PL. Comparées au mode, au temps et à l’aspect, les catégories de personne et de nombre sont secondaires pour les verbes, étant donné qu’il s’agit de catégories de configuration et d’accord — non inhérentes (Anderson 1982, Booj 1994) —, encore que la marque de personne et de nombre ait été renforcée suite au processus d’adjonction de /N/. Dans les dialectes portugais, son expression est même parvenue à modifier le radical des verbes, faisant ressortir la 1SG.IND.PRT.PRF par rapport aux autres formes. Quoi qu’il en soit, les catégories morphosyntaxiques exprimées par le radical devraient normalement être relativement plus importantes pour l’interprétation sémantique du mot (Bybee 1985). Il se peut qu’une partie de l’explication réside dans la fréquence d’usage des formes vin/vim en galicien/portugais et de son en galicien ; la fréquence d’usage de ces formes verbales étant élevée, il en ressort deux valeurs importantes : d’une part, il s’agit de deux verbes irréguliers, vir et ser, très utilisés ; d’autre part, la 1SG est l’une des personnes grammaticales les plus usitées sur le plan de la communication fonctionnelle. Il conviendrait par conséquent de se pencher sur le rôle que joue la fréquence dans ce phénomène. 6. Conclusions Les formes de mot de la 1SG.IND.PRT.PRF des verbes de la CII et de la CIII galiciens présentent un segment consonantique nasal à la marge droite du mot, aussi bien au niveau des parfaits faibles que forts : batín,!partín,! fixen,!tiven ; dans certains dialectes portugais, non contigus aux galiciens, les formes de mot de la 1SG.IND.PRT.PRF des verbes de la CII et de la CIII possèdent une voyelle tonique nasale : batĩ,!partĩ,!fĩz,!tĩve. Tant en galicien qu’en portugais, il existe d’autres systèmes qui distribuent la nasalité, toujours aux 1SG, de façon différente. L’explication traditionnelle de cet état de fait est que l’existence de ces segments sonantiques est due à leur analogie avec la forme de mot de la 1SG.IND.PRT.PRF du verbe VIR, vin [ˈbĩŋ] en galicien et vim [ˈvĩ] en portugais. Cette forme de mot vin/vim est, en principe, un radical morphologiquement inanalysable. En conséquence, pour que l’analogie ait pu se produire, l’élément nasal des radicaux a sûrement été sécrété d’une façon ou d’une autre et identifié aux propriétés morphosyntaxiques 1SG.IND.PRT.PRF, donnant ainsi lieu à un morphème qui a ensuite pu être ajouté aux formes de mot susmentionnées. Ce processus est dénommé sécrétion ou splinter. Cette recherche vise à démontrer et à expliquer que ce processus de splinter, ainsi que la manière dont il s’est étendu aux divers dialectes galiciens et portugais, se laisse mieux saisir au moyen d’une morphologie fondée sur l’hypothèse des modèles d’instance. L’un des principes fondamentaux de cette théorie est que les mots complexes d’usage fréquent possèdent une structure formelle régulière et prévisible, ainsi qu’irrégulière, qu’ils sont stockés dans 96860.indb 8496860.indb 84 14/01/15 11:0614/01/15 11:06 SPLINTER MORPHOLOGIQUE ET ANALOGIE 85 le lexique et qu’il ne faut pas les construire ou les dériver chaque fois qu’ils sont utilisés. À partir des formes stockées (vin,!batín,!partín), les locuteurs sont à même de produire différents schèmes et des schèmes ayant des degrés de généralité distincts. L’existence de ces schèmes est démontrée à travers les changements se produisant dans les divers dialectes (batín >!cantein! contre batín!>!cantín). Les données du galicien et du portugais semblent soutenir l’idée que les schèmes sont élaborés à partir des représentations de surface en question, lesquelles sont tout à fait spécifiées d’un point de vue phonologique, morphologique et morphosyntaxique. Abréviations et gloses 1 = première personne, 2 = deuxième personne, 3 = troisième personne, CI = classe I, ou verbes du premier groupe, CII = classe II, ou verbes du deuxième groupe, CIII =classe III, ou verbes du troisième groupe, FUT = futur, IND = indicatif, IPF = imparfait, NP = suffixe de nombre et de personne, PL = pluriel, PPF = plus-que-parfait, PRF = parfait, PRS = présent, PRT = prétérit, R = radical, SBJV = subjonctif, SG = singulier, TAM = suffixe de temps, aspect, mode, VT = voyelle thématique. Bibliographie ADAMS, V., 1973. An!introduction!to!Modern!English!word!formation, London, Longman. ALGA!= INSTITUTO DA LINGUA GALEGA, 1990. Atlas!Lingüístico!Galego.!Vol.!1.! Morfoloxía!verbal,!A Coruña, Barrié de la Maza. 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