Le flou des Lumières
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Le flou des Lumières Colas Duflo Université Paris Nanterre / Institut Universitaire de France [email protected] https://orcid.org/0000-0001-6752-1650 THE BLUR OF THE ENLIGHTENMENT One might think that the whole Enlightenment enterprise, continuing the movement begun by Descartes, was aimed at producing clear, distinct knowledge, and rejecting shadows, blurring and, in general, anything that falls on the side of the indefinite, the vague, and hence anything that might appear unclear. On the contrary, we’d like to show here that the Enlightenment, far from being simply acontinuation of the Cartesian elucidation movement and aradicalization of the classical demand for clarity, was fascinated by all generators of blurring, by everything that resists the enterprise of distinction, analysis and decomposition into simple truths. The Enlightenment had apassionate interest in disorder, movement and the undefined, and it’s this paradoxical interest in vagueness, in all its forms, that we’d like to focus on here, following its marks in the subject (sensation, language), in the object (nature as chaos and continuity) and in literary representation (the novel as the art of vagueness between literature and philosophy). KEYWORDS: Enlightenment— Blur— Sensation— Language— Nature— Novel— Philosophy MOTS-CLÉS: Lumières— Flou— Sensations— Langage— Nature— Roman— Philosophie DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2024.3.2 On sait que l’emploi du mot «Lumières», en français, pour désigner àla fois un mouvement philosophique et une période, apparaît légèrement aposteriori, puisqu’il est utilisé dans cette acception seulement àla fin du XVIIIesiècle, pour traduire l’allemand Aufklärung, et met assez longtemps àêtre adopté comme un usage courant de la critique1. Mais si le terme adu sens et semble s’imposer comme naturellement, c’est que l’isotopie de la lumière est très présente dans le discours philosophique du XVIIIesiècle. Dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie, D’Alembert oppose ainsi 1 Voir la synthèse très précieuse de Franck Salaün sur la question dans Les Lumières. Une introduction. Paris: Presses Universitaires de France, 2011, p.5–21. Je lui emprunte également les exemples qui suivent. OPEN ACCESS
28 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE les «siècles de lumière» aux «siècles d’ignorance», et Diderot lui fait écho dans l’article «Agnus scythicus», en opposant «siècle éclairé» et «temps de ténèbres et d’ignorance». L’article «Observation», non signé, évoque même «les lumières de notresiècle éclairé». Les lumières, ici, sont donc ce qui s’oppose àl’obscurité, c’està-dire l’ignorance et la superstition. Cette lumière est celle de la raison et de l’entendement, selon une métaphore bien installée depuis longtemps dans le vocabulaire classique de la philosophie, et renouvelée au XVIIe en particulier depuis l’entreprise cartésienne. Filant la métaphore, les philosophes du XVIIIe mettront volontiers en scène une forme d’héroïsation de la lumière naturelle, la raison, qui allume le flambeau de la philosophie, grâce auquel le philosophe, pénétrant dans la caverne de la superstition, va introduire «un rayon de lumière dans un nid de hiboux», comme le dit encore Diderot dans une addition àl’article «Aigle». Dès lors, on pourrait penser que toute l’entreprise des Lumières, poursuivant le mouvement entamé par Descartes, vise àproduire des connaissances claires et distinctes, et àrefuser les ombres, le brouillage, et de manière générale tout ce qui tombe du côté de l’indéfini, du vague, et par là même tout ce qui pourrait paraître flou2. En un sens, cela est vrai, et on trouve bien partout proclamée cette exigence de netteté et de distinction. L’entreprise du dictionnaire encyclopédique, en cherchant d’abord àdéfinir tous les termes de la langue, refuse les termes vagues, les définitions approximatives. Il s’agit de délimiter les connaissances, et de les dire précisément: ainsi le Micromégas de Voltaire qui refuse qu’on parle de la nature par métaphores àla manière de Fontenelle. Mais s’en tenir là ne nous donnerait en réalité qu’une image partielle des Lumières. Nous aimerions àl’inverse montrer ici que les Lumières, loin d’être simplement la poursuite du mouvement d’élucidation cartésienne et la radicalisation de l’exigence de clarté classique sont àl’inverse fascinées par tous les générateurs de brouillage, par tout ce qui résiste àl’entreprise de distinction, d’analyse et de décomposition en vérités simples. Il yaun intérêt passionné des Lumières pour le trouble, le bougé, le non délimité, et c’est àcet intérêt paradoxal mais non dépourvu de logique que les Lumières ont porté au flou, sous toutes ses formes, que nous aimerions nous intéresser ici. Ce flou des Lumières, donc, où le trouvons-nous? Soit un exercice de physique amusant: si maintenant j’enlève mes lunettes, c’est vous qui êtes flous. Le flou est-il dans l’objet vu, ou dans l’œil qui le regarde? Est-il une propriété du réel ou un effet des outils par lesquels nous l’appréhendons? Le brouillage, l’absence de limite, le clair-obscur sont-ils des faits de nature ou des défauts de notre perception? Les générateurs de flous ne sont peut-être pas si faciles àlocaliser qu’on pourrait le croire; car si, d’un côté, nous avons la vue mauvaise— et il faudra explorer cette première éventualité— de l’autre, il n’est pas dit que le réel soit aussi bien rangé, aussi clair et distinct par lui-même qu’on pourrait le souhaiter. De même 2 Rappelons que le mot «flou» n’est utilisé que depuis une période assez récente dans le sens large que nous lui donnons aujourd’hui pour désigner toute chose indistincte, que nous adopterons dans cet article. Au XVIIIesiècle, comme en témoignent tous les dictionnaires, c’est encore exclusivement un terme technique du vocabulaire des peintres pour désigner une manière de peindre, «tendre, légère, noyée, par opposition àla Peinture dure & sèche » (Dictionnaire de l’Académie, 4e éd. 1762). OPEN ACCESS
COLAS DUFLO 29 qu’on parle, en mathématiques, d’«ensembles flous» pour désigner des zones d’incertitude et d’imprécision, qui échappent àl’appartenance ou la non-appartenance, de même il se pourrait qu’il yait dans la nature des ensembles flous. Enfin, si l’on admet que ces deux aspects de la question fascinent également les Lumières, qui s’intéressent tant aux éléments générateurs de flou dans le sujet qu’àla nature floue du réel, il ne faudra pas s’étonner si les modes de représentation littéraires qui vont être particulièrement développés par les Lumières travaillent àéchapper aux catégories figées et entretiennent un art du bougé. LES YEUX ET LES MOTS Toute la philosophie, lui dis-je, n’est fondée que sur deux choses, sur ce qu’on al’esprit curieux et les yeux mauvais; car si vous aviez les yeux meilleurs, que vous ne les avez, vous verriez bien si les étoiles sont des soleils qui éclairent autant de mondes, ou si elles n’en sont pas; et si d’un autre côté vous étiez moins curieuse, vous ne vous soucieriez pas de le savoir, ce qui reviendrait au même; mais on veut savoir plus qu’on ne voit, c’est là la difficulté. Encore, si ce qu’on voit, on le voyait bien, ce serait toujours autant de connu, mais on le voit tout autrement qu’il n’est. Ainsi les vrais philosophes passent leur vie àne point croire ce qu’ils voient, et àtâcher de deviner ce qu’ils ne voient point, et cette condition n’est pas, ce me semble, trop àenvier3. Le philosophe de Fontenelle, expliquant àla Marquise d’où vient la philosophie, entendue dans un sens large d’exigence de savoir en général, est emblématique de la modernité dans ses deux aspects. Alors qu’on en fait— et àjuste titre relativement au contenu de son discours— l’expression, déjà un peu périmée, de la science cartésienne et de son exigence de clarté et de distinction, il annonce dès le début de leurs entretiens littéralement cela: nous sommes dans le flou, et c’est pourquoi nous philosophons. Nous construisons des hypothèses, des systèmes, des interprétations de la nature et des outils pour nous en approcher précisément pour cette raison. Nous sommes dans le flou quant àce qui est éloigné de nous, comme les étoiles et les planètes qui font l’objet de la conversation du philosophe et de la marquise, mais flou également sur ce qui nous est proche. Non seulement «nous avons les yeux mauvais», mais cela même qu’on croit bien voir «on le voit tout autrement qu’il n’est». «Les yeux mauvais», dans ce contexte, doit évidemment s’interpréter comme une métaphore générale: nos outils de connaissance du monde sont limités et trompeurs. Mais il faut aussi l’entendre plus littéralement comme une interrogation sur les sens. Tout le XVIIIesiècle s’en va répétant après Locke que toutes les connaissances commencent dans la sensation. Ce qui implique de s’interroger sur la manière dont nous sentons, et pour commencer sur les sens en eux-mêmes, puisqu’il faudra bien admettre alors que l’état physique de nos organes sensibles influence de manière directe ou indirecte toutes nos idées. D’où toutes les variations imaginaires sur la 3 B. de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes. Éd. Ch. Martin. Paris: GF-Flammarion, 1998, p.62. OPEN ACCESS
30 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE naissance de la sensation, sur ce que cela ferait d’avoir un sens de plus ou de moins, d’être réduit àn’en avoir qu’un ou àl’inverse d’en posséder des centaines: on pense àla statue de Condillac, au saturnien de Micromégas de Voltaire, ou àla Lettre sur les aveugles de Diderot. D’où également la reprise de l’interrogation aristotélicienne sur la possibilité d’un sens commun, implicitement impliquée sous une question en apparence expérimentale dans le fameux «problème de Molyneux» (un aveugle auquel on rendrait la vue reconnaîtrait-il avant de les toucher, par la seule sensation de la vue, ce qu’il avait appris avant l’opération àdiscerner par le toucher comme un cube et une sphère?). Mais les sens ne se parlent pas entre eux, répondent massivement les philosophes; et d’imaginer des sectes d’aveugles disputant sur les couleurs ou des aveugles et des sourds se querellant sur la nature. Ce serait, àmon avis, une société plaisante, que celle de cinq personnes dont chacune n’aurait qu’un sens; il n’yapas de doute que ces gens-là ne se traitassent tous d’insensés; et je vous laisse àpenser avec quel fondement. C’est là pourtant une image de ce qui arrive àtout moment dans le monde: on n’aqu’un sens, et l’on juge de tout4. Àquoi s’ajoute la faiblesse de l’organe sensible lui-même, facteur de brouillage, que les Lumières traitent dans la vaste thématique des limites de la sensation. Chacun perçoit le monde selon l’état de ses organes. Ce qui aune conséquence décisive: chaque sensation est singulière et propre àchaque individu, chacun voit selon son propre point de vue. Mais cette singularité absolue de chaque sensation fait qu’àla limite, elles sont toutes incommunicables. Si bien que le flou de la sensation se double d’un autre, peut-être plus grave encore dans la perspective d’une connaissance universellement claire et distincte: le flou du langage, qui est aussi un objet de fascination des Lumières. Car cesiècle des dictionnaires et des encyclopédies est aussi celui qui ale plus mis en évidence, et pour cause, les limites de la langue. Est-ce qu’on s’entend, est-ce qu’on est entendu? Les Mots, par un long familier usage, excitent, comme nous venons de dire, certaines Idées dans l’esprit si réglément & avec tant de promptitude, que les Hommes sont portés àsupposer qu’il yaune liaison naturelle entre ces deux choses. Mais que les mots ne signifient autre chose que les idées particulières des Hommes, & cela par une institution tout-à-fait arbitraire, c’est ce qui parait évidemment en ce qu’ils n’excitent pas toujours dans l’esprit des autres, (lors même qu’ils parlent le même Langage) les mêmes idées dont nous supposons qu’ils sont les signes. Et chacun aune si inviolable liberté de faire signifier aux mots telles idées qu’il veut, que personne n’ale pouvoir que d’autres aient dans l’esprit les mêmes idées qu’il alui-même quand il se sert des mêmes mots5. 4 D.Diderot, Lettre sur les sourds et muets. Éd. M. Hobson et S. Harvey. Paris : GF-Flammarion, 2000, p.94. 5 J.Locke, Essai sur l’entendement humain, III, 2, §8. Trad. P. Coste. Paris: reprint Vrin, 1994, p.327. OPEN ACCESS
COLAS DUFLO 31 Si la relation entre signifiant et signifié est conventionnelle alors, comme rien n’assure que chacun ait une représentation identique de la même chose, rien n’assure que chacun se représente identiquement une chose évoquée par un mot— tout laisse même àpenser l’inverse. En bon encyclopédiste, souvent chargé des articles de «grammaire», en particulier ceux consacrés aux synonymes, Diderot est fasciné par les conséquences de ce problème ici énoncé par Locke, au point de développer ce qu’on pourrait appeler un scepticisme de la conversation6: nous croyons échanger et nous comprendre, mais en réalité nous sommes tous plus ou moins dans le flou. D’ALEMBERT. Le langage plus rapide et plus commode! Docteur, est-ce qu’on s’entend? est-ce qu’on est entendu? BORDEU. Presque toutes les conversations sont des comptes faits… […] On n’yaaucune idée présente àl’esprit… […] Et par la raison seule qu’aucun homme ne ressemble parfaitement àun autre, nous n’entendons jamais précisément, nous ne sommes jamais précisément entendus; il yadu plus ou du moins en tout: notre discours est toujours en deçà ou au-delà de la sensation. On aperçoit bien de la diversité dans les jugements, il yen amille fois davantage qu’on n’aperçoit pas, et qu’heureusement on ne saurait apercevoir7… Nous croyons échanger des idées, et en réalité nous échangeons des formules toutes faites, et rien ne nous garantit que nous nous sommes vraiment compris. Quand deux parleurs disent la même chose dans les mêmes mots, dira le Salon de 1767, ils n’ont eu en réalité aucune sensation commune. Si la langue était moins floue et répondait àchaque sensation, ils se seraient exprimés avec des mots différents, tous singuliers. Le langage est donc fait d’abstractions par défaut, raccourcis, signes vides d’idées, comme le dit le personnage de Bordeu, qui ne reconduisent àaucune sensation partagée. Mais évidemment, acontrario, c’est ce flou du langage qui permet la conversation elle-même, puisque si chacun disait un mot exactement adéquat àla sensation qu’il ressent, chacun parlerait alors son idiome privé et donc incompréhensible aux autres. On voit bien àquel point cette réflexion sur les limites de la langue nous éloigne de l’exigence classique telle qu’elle était formulée par Boileau dans sa fameuse formule de l’Art poétique: «Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément». Non seulement rien ne se conçoit bien, mais encore, en un sens, rien ne s’énonce jamais clairement, ou en tous cas jamais comme on l’aconçu. Et si les mots arrivent aisément, c’est précisément parce qu’ils ne sont jamais que des énoncés plus ou moins flous. 6 Sur la relation riche et complexe de Diderot au scepticisme en général, voir V.Sperotto, Diderot et le scepticisme: les promenades de la raison. Paris: L’Harmattan, 2023. 7 D.Diderot, Rêve de d’Alembert. Éd. C. Duflo. Paris: GF-Flammarion, 2002, p.167. Les «comptes faits» (abréviation pour Le Livre des comptes faits de Barème) sont les livres de commerce qui présentent des résultats d’opérations complexes afin d’éviter aux commerçants, changeurs, etc. d’avoir àrefaire eux-mêmes des calculs fastidieux. OPEN ACCESS
32 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Ce constat, parfois jubilatoire, parfois inquiet, du flou dans lequel nous sommes nécessairement ne doit pourtant pas, dans l’esprit des Lumières, nous empêcher d’interpréter la nature et de philosopher. Les thèmes sceptiques, tels qu’ils sont utilisés par les auteurs des Lumières, ne sont pas liés àun abandon sceptique de l’entreprise de compréhension du réel, mais ils la doublent en permanence de la conscience de la dimension proprement conjecturale de la science de la nature. La limite de l’exigence classique du clair et du distinct est le moment où s’affirme la nécessité d’une Interprétation de la nature, selon les termes du titre de l’ouvrage de Diderot, comme un nouveau discours de la méthode au tout début de l’entreprise encyclopédique (1753), qui admet le caractère hypothétique et toujours provisoire de ce qu’elle produit comme savoir. Nos connaissances sont décrites comme de petits secteurs lumineux dans un continuum obscur, et il s’agit bien de les étendre. Ce qui est intéressant pour l’interprète de la nature, dès lors, c’est précisément la limite entre le clair et l’obscur. Il n’est intéressant de travailler ni là où l’on sait déjà parce qu’on n’étendra pas nos connaissances, ni là où l’on ne voit rien parce que notre savoir n’apas de prises, mais là où l’on devine suffisamment pour pouvoir conjecturer, c’est-à-dire là où c’est flou pour nous. D’où la réhabilitation de l’hypothèse, de l’analogie, et même de la rêverie dans l’ouvrage épistémologique de Diderot. Il nous faut travailler dans le flou. Ce qui nous amène àprésent àconsidérer le flou du côté de l’objet: si l’exigence de la science cartésienne est celle de la distinction, de l’analyse, de l’énumération, de la séparation des classes, alors la science des Lumières, qui met cette exigence en œuvre comme jamais auparavant, va aussi en contrepartie mettre l’accent sur le fait que la nature elle-même ne se prête pas toujours àcette ambition. CHAOS ET CONTINUITÉS Pour faire une science du clair et du distinct, il faudrait que la nature dont la science aurait pour vocation de reconstituer les rouages bien stables, les mécanismes admirables et les lois stables et rationnelles, soit adéquate à cet objectif, qu’elle ait été bien rangée par un dieu horloger. Nous nous arrêterons ici sur trois images qui viennent dire àl’inverse àquel point elle est le lieu du brouillage: le chaos continué, la liaison universelle des êtres, la dynamique matérielle. Le XVIIIesiècle matérialiste, dans la continuité des libertins du siècle précédent, marque un grand retour de l’hypothèse lucrétienne: nous vivons dans un monde qui nous paraît stable et ordonné, mais c’est parce que nous n’avons qu’un point de vue partiel et qu’un aperçu momentané sur un état local et transitoire. En réalité, le chaos subsiste. Saunderson, l’aveugle de naissance dont Diderot imagine les ultimes paroles, se prend lui-même en exemple d’un état général de l’univers: Je conjecture donc que, dans le commencement où la matière en fermentation faisait éclore l’univers, mes semblables étaient fort communs. Mais pourquoi n’assurerais-je pas des mondes, ce que je crois des animaux? combien de mondes estropiés, manqués, se sont dissipés, se reforment et se dissipent peutêtre àchaque instant dans des espaces éloignés, où je ne touche point, et où vous ne voyez pas, mais où le mouvement continue et continuera de combiner OPEN ACCESS
COLAS DUFLO 33 des amas de matière, jusqu’àce qu’ils aient obtenu quelque arrangement dans lequel ils puissent persévérer? Ô philosophes! transportez-vous donc avec moi sur les confins de cet univers, au-delà du point où je touche, et où vous voyez des êtres organisés; promenez-vous sur ce nouvel océan, et cherchez, àtravers ses agitations irrégulières quelques vestiges de cet être intelligent dont vous admirez ici la sagesse8? Il se pourrait que le monde bien rangé de la science moderne, qu’elle soit cartésienne ou newtonienne, dont l’ordre même prouve l’existence de Dieu, ne soit qu’un effet de perspective et qu’en réalité l’univers soit bien plus flou que le portrait qu’elle en trace, un perpétuel brouillage, un chaos continué, une grande soupe atomique. Car même au sein de notre petite portion d’univers, que nous voulons croire stable et ordonnée, ce chaos demeure. Les monstres de la nature, comme les accidents géologiques ou climatiques, témoignent qu’il n’yapas, même ici, d’univers bien organisé, mais le hasard et la contingence en actes. La Mettrie, dans L’Homme machine, met bien en valeur les conséquences philosophiques auxquelles oblige un tel changement de perspective. Un monde bien rangé serait un monde dans lequel on pourrait distinguer les êtres en différentes classes. On ymarquerait avec netteté les différents règnes, minéral, végétal, animal, et, àl’intérieur de ces règnes, les différentes familles et les différentes espèces. La science des Lumières s’yemploie en effet, avec un effort d’inventaire et de classification inégalé. On pense àTournefort, àLinné, ou même àBuffon, qui tout en ne suivant pas Linné mène pour sa part une gigantesque entreprise de description des espèces dans son Histoire de la nature. Mais dans le même temps, et justement parce qu’elle aentrepris de classer et de distinguer, la science des Lumières met en évidence avec intérêt tout ce qui défie les distinctions, tous les marqueurs, àl’inverse, d’une grande continuité dans la nature. Les sciences de la matière et de la vie, en particulier la chimie et la médecine, en plein développement, mettent l’accent tant sur la classification des éléments que sur les gradations, les transformations, les passages qui rendent les frontières floues. Paraphrasant Buffon autant qu’il le déforme, Diderot écrit ainsi dans l’article «Animal» de l’Encyclopédie: D’ailleurs, s’il est vrai, comme on n’en peut guere douter, que l’univers est une seule & unique machine, où tout est lié, & où les êtres s’élevent au-dessus ou s’abaissent au-dessous les uns des autres, par des degrés imperceptibles, en sorte qu’il n’yait aucun vuide dans la chaîne, & que le ruban coloré du célèbre Pere Castel Jésuite, où de nuance en nuance on passe du blanc au noir sans s’en appercevoir, soit une image véritable des progrès de la nature; il nous sera bien difficile de fixer les deux limites entre lesquelles l’animalité, s’il est permis de s’exprimer ainsi, commence & finit9. 8 D.Diderot, Lettre sur les aveugles. Éd. M. Hobson et S. Harvey. Paris: GF-Flammarion, 2000, p.62. 9 Diderot-Buffon, article «Animal» de l’Encyclopédie, I, 468a. Voir l’article et le dossier critique sur le site ENCCRE: <http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v12015-0/> [Consulté le 15/10/2023]. OPEN ACCESS
34 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Puisqu’il n’existe en réalité dans la nature que des êtres individuels et des variations insensibles de l’un àl’autre, alors tout nom général est àla fois trop général, puisqu’il prétend englober plusieurs êtres, qui sont tous substantiellement différents, et trop particulier, puisqu’il introduit des séparations dans un continuum. Peut-on en effet distinguer nettement les végétaux et les minéraux, ou encore les animaux et les végétaux? On s’intéressera alors par exemple particulièrement, après Abraham Trembley, au polype d’eau douce et àses étonnantes propriétés régénératrices. Les idées générales, en créant des distinctions, coupent arbitrairement dans le flou du réel: si l’huître, par exemple, aune qualité d’action et de sensation considérablement plus faible que celle d’un animal plus développé, àquel moment dans l’observation des êtres peut-on considérer que cette sensibilité cesse tout àfait? L’endroit de l’échelle des êtres où la nature vivante et organisée cesse est inassignable, àproprement parler imperceptible10. Il n’yapas de coupure, mais bien le flou du réel: toute chose est plus ou moins une chose. Le plus ou moins signale toujours la manière dont le souhait classique du clair et du distinct se heurte àla réalité de la gradation. Les titres donnés àses ouvrages par La Mettrie, dont il faut dire le sens aigu de la publicité— àla fois au sens contemporain où il al’art de créer du bruit autour de ses productions et au sens propre où il le fait précisément en rendant publiques des idées nouvelles— signifient ainsi le passage entre les espèces et les règnes, et l’impossibilité de figer des substances séparées: L’Homme machine (1747) ne vient pas tant dire que l’homme est mécanisme, mais qu’il est animal, comme tous les animaux, en continuité avec eux, et peut être décrit comme eux; Les Animaux plus que machines (1750) vient répondre àune critique du précédent, en montrant que tout ce qu’on pourrait dire de l’homme pour montrer qu’il n’est pas réductible au mécanisme pourrait aussi bien s’appliquer aux autres animaux, puisqu’il n’yapas de coupure dans la nature; L’Homme plante (1748) vient souligner encore cette continuité et l’absence de coupure entre ce que nous distinguons faussement comme des règnes, et ne se place pas pour rien dès l’épigraphe, sous la bannière des Métamorphoses d’Ovide. Mais c’est bien tout le XVIIIesiècle, et pas seulement ses auteurs les plus subversifs, qui aura un intérêt passionné pour toutes les choses qui rendent les frontières floues dans la nature, que ce soit pour montrer que ces dernières ne sont que des fictions de la pensée ou pour en réaffirmer l’existence: les polypes, les hybrides, l’orang outang… Le matérialisme du XVIIIesiècle en tire les conséquences et, àla description d’états différenciés et essentiellement séparés les uns des autres, va préférer différentes formulations de ce que l’on pourrait appeler la dynamique matérielle, par analogie avec les développements modernes de la mécanique chez Newton et Leibniz. Voyez-vous cet œuf? c’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie, et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf? une masse insensible avant que le germe ysoit introduit; et après que le germe yest introduit, 10 «Qui sait où s’arrête le progrès de la nature organisée & vivante? Qui sait quelle est l’étendue de l’échelle selon laquelle l’organisation se simplifie? Qui sait où aboutit le dernier terme de cette simplicité, où l’état de nature vivante cesse, & celui de nature brute commence?». Diderot, article «*Imperceptible» de l’Encyclopédie, VIII, 589a. URL: <http:// enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v8-2119-0/> [Consulté le 15/10/2023]. OPEN ACCESS
COLAS DUFLO 35 qu’est-ce encore? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle àune autre organisation, àla sensibilité, àla vie? par la chaleur. Qu’yproduira la chaleur? le mouvement. Quels seront les effets successifs du mouvement? Au lieu de me répondre, asseyez-vous, et suivons-les de l’œil, de moment en moment. D’abord c’est un point qui oscille; un filet qui s’étend et qui se colore; de la chair qui se forme; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie. J’entends ses cris àtravers la coque; il se couvre de duvet; il voit; la pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison; la voilà brisée; il en sort, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit, il atoutes vos affections, toutes vos actions, il les fait11. Celui qui s’assoit et observe le développement de l’œuf, sans catégories préconçues, suit la création de l’animal et de l’homme comme un développement purement matériel qui ne fait intervenir àaucun moment une âme immatérielle. Renverser la théologie, c’est ici abolir les distinctions qu’elle pose, voir àl’œuvre la dynamique de la vie et de la pensée, dans une grande continuité qui brouille les démarcations. Là où il yavait hiérarchie rassurante des règnes, il faut créer du flou et admettre la continuité de la sensibilité dans la matière, le passage de la matière inerte àla matière vivante, de la sensibilité àla pensée, de l’animal àl’homme. Le matérialisme est un opérateur de brouillage, il fait voir le flou du réel, par l’affirmation même du monisme: il n’yapas l’âme et le corps, substantiellement différents, mais une unique substance, la matière, susceptible de tout cela. Ainsi ce que nous appelons aujourd’hui les Lumières, loin d’être simplement une entreprise de radicalisation de la lumière de la raison cartésienne et de la clarté classique, censée évacuer les ombres diverses de la superstition et de l’ignorance, ont porté, et peut-être comme le revers de cette ambition même, un intérêt constant et passionné àtous les générateurs de flou que sont, dans le sujet, les sensations et le langage, et, dans la nature, le chaos et les continuités, sans même parler des phénomènes ni clairs ni distincts comme le magnétisme, l’influence, etc.12. Nous aimerions maintenant déplacer la perspective non plus du côté du sujet ou de l’objet, mais vers ce troisième terme qu’est la représentation, la mise en forme esthétique et particulièrement littéraire de ces questions, et montrer que, là aussi, d’une part les Lumières, loin d’avoir poursuivi l’exigence classique de distinction et de hiérarchie des genres, ont produit du flou dans les genres classiques, et d’autre part que, loin d’avoir anticipé la distinction entre les disciplines, comme on les en crédite parfois, elles ont pratiqué sciemment le flou disciplinaire. 11 D.Diderot, Rêve de d’Alembert, op. cit., p.68. 12 Chez Diderot, voir les articles de l’Encyclopédie, les Pensées sur l’interprétation de la nature et un conte comme Mystification. Pour une perspective plus large sur ces thèmes àla fin du siècle, voir l’ouvrage de Robert Darnton sur le mesmérisme et ses succès: La Fin des Lumières, le mesmérisme et la Révolution. Paris: Gallimard, 1984. OPEN ACCESS