L’oubli volontaire et la réminiscence involontaire dans la perspective des littératures subsahariennes d’expression française
Abstract
121
Full text
AVENTURES SIMIESQUES DU CLASSICISME ET DES LUMIÈRES Le Singe aux XVIIeet XVIIIesiècles. Figure de l’art, personnage littéraire et curiosité scientifique. Sous la direction de Florence Boulerie et Katalin Bartha-Kovács. Paris: hermann Éditeurs, 2019, 488 p. Vojtěch Šarše Depuis une trentaine d’années, notamment dans le contexte américain, les universités connaissent un véritable déferlement d’animal studies, discipline relativement nouvelle qui analyse la place qu’occupent les animaux dans les sociétés humaines. Àcheval entre l’intérêt scientifique et le militantisme politique (allant de la protection animale traditionnelle jusqu’au «zoocentrisme» le plus radical), les animal studies suscitent àla fois fascination et rejet, l’engouement de jeunes chercheurs et la méfiance d’une partie de la classe politique, la mobilisation pro-animale d’une ampleur inouïe et, en même temps, des craintes de citoyens «carnivores», inquiets àcause de la perte éventuelle de leurs «acquis» historiques. L’une des grandes qualités de la monographie collective Le Singe aux XVIIeet XVIIIesiècles. Figure de l’art, personnage littéraire et curiosité scientifique consiste précisément dans la volonté des auteurs d’éviter tout militantisme explicite et de s’en tenir àla dimension purement scientifique de l’étude des relations homme-animal. Àdire vrai, qui d’autre que le singe pourrait mieux témoigner de l’époque classique et de celle des Lumières, certes, encore dominées par le créationnisme et le symbolisme chrétiens, mais en même temps pressentant déjà intuitivement le tournant darwiniste du dix-neuvième siècle? Les vingt-six contributions des chercheurs internationaux qui ont participé au colloque éponyme, organisé en mai 2015 àBordeaux, sont regroupées en trois parties thématiques. La première est consacrée au «Singe en définition», c’est-à-dire àla manière dont les voyageurs-exploiteurs, les dessinateurs scientifiques et, bien sûr, les naturalistes les plus célèbres concevaient le singe et ses rapports àl’homme. Ainsi, Pascal Duris rappelle les paradoxes du débat qui aopposé Linné àBuffon, en restituant les limites de l’épistémè de l’époque: celle-ci était dictée dans une large mesure par l’(auto)censure théologique, d’une part, et très limitée par la foi accordée àdes récits de voyage avec leurs exagérations grossières, de l’autre. Marie-Odile Bernez examine la pensée originale, quoique naïve, de Lord Monboddo, un chercheur écossais qui poussait la valorisation de l’orang-outan jusqu’à faire de ce primate «bienveillant» une sorte d’homme avant la lettre. Loreline Pelletier étudie l’évolution des illustrations accompagnant les ouvrages savants sur les singes et détermine àquel point elles ont été influencées par les idéologies et les esthétiques de l’époque. Après s’être penchée sur les récits de voyage effectués au XVIIesiècle en Afrique orientale et dans les îles de l’océan Indien, Arlette Girault-Fruet constate que le mariage entre certaines légendes locales et l’imaginaire chrétien des explorateurs adébouché sur le fantasme d’un singe correspondant àl’homme d’avant le péché originel et exempt de la punition adamique. Se basant également sur des récits de voyage, David Diop exOPEN ACCESS
228 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE plore l’identification du singe et du «nègre» dans le cadre du commerce triangulaire qui amené àune valorisation paradoxale du premier, tandis que le second s’est vu dépourvu de toute humanité. Dora Ocsovai élucide les théories de l’origine de l’homme qui, tout au long du XVIIesiècle, oscillaient entre le singe et un animal aquatique, quittant progressivement l’explication biblique et anticipant sur une possible théorie de l’évolution. Marie Pinault Sørensen travaille sur un large corpus de dessins relevant de l’histoire naturelle pour montrer dans quelle mesure la conscience humaine aévolué entre la fin du XVIeet le début du XIXesiècle: tandis que les singes enchaînés/maltraités ne choquaient nullement les lecteurs traditionnels, àl’approche du romantisme, les hommes sont devenus davantage sensibles àla souffrance animale. Dans son texte consacré aux cabinets de curiosité de la fin du XVIeet au XVIIesiècle, Dominique Montcond’huy démontre que, contrairement àce que nous pourrions imaginer aujourd’hui, les singes n’ont pas été considérés àl’époque comme des animaux exotiques, mais plutôt comme une partie obligatoire et «familière» des collections princières. Katalin Bartha-Kovács compare les singes et les perroquets, deux motifs de décoration très prisés au XVIIIesiècle, pour les mettre en rapport avec la théorie de l’art et la philosophie de l’époque, avant d’expliquer pourquoi l’évolution picturale aabouti àdes «singeries», et non pas àdes «perroqueteries». Après avoir élucidé le statut scientifique du singe et ses rapports àl’homme, la monographie s’attache, dans sa deuxième partie, àl’énigme des singes décoratifs et divertissants, tels que le théâtre populaire, la comédie (française ou étrangère) et les arts plastiques les conçoivent. Bert Schepers amène le lecteur dans la Flandre du XVIIesiècle qui aconnu une mode de «singeries» piquantes, oscillant sans cesse entre des soucis décoratifs généraux et une ambition satirique plus concrète. La même hésitation quant au contenu moral des représentations du singe marque également le texte de Luca Molnár, consacré aux particularités des arabesques peintes par Jean-Antoine Watteau. Mary Ann Parker complète cette interrogation par une étude des «orchestres de singes» ornant la porcelaine de Meissen et de leurs rapports complexes àdes «singeries» françaises dont les maîtres saxons se sont visiblement inspirés. Dans le domaine des arts de la scène, Melissa Percival analyse une mise en scène du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux où tous les personnages ont été transformés en singes. Flora Mele se penche, elle, sur les héros simiesques dans deux œuvres de Favart: le ballet comique Don Quichotte chez la Duchesse et une parodie appelée L’Empirique. Le dix-huitième siècle aaussi connu de véritables singes-acteurs, ce que démontre Ignacio Ramos Gay dans son texte consacré àTurco, un animal acrobate et imitateur qui acharmé les Français de l’époque. Nathalie Rizzoni enchaîne avec une étude qui insère Turco, Fagotin et d’autres singes célèbres dans l’évolution du théâtre parisien dont les héros sont entrés par la suite dans l’histoire de la littérature érotique. C’est cette dernière qui ainspiré àAnne Defrance une réflexion sur le rôle joué par les singes dans le discours satirique de l’époque, ainsi que dans les revendications féminines àpropos de l’émancipation du corps et du désir sexuel. La force de l’imaginaire érotique du singe se trouve confirmée par Vincent Jolivet qui analyse les fantasmes liés àl’orang-outan, un «violeur» redoutable de femmes, ce qui aamené les scientifiques de l’époque àdes expérimentations plus que douteuses, destinées àconfirmer ou infirmer l’appartenance de ce primate au genre humain. OPEN ACCESS
VOJTĚch ŠARŠE 229 La troisième section de la monographie regroupe les textes liés àl’utilisation critique du singe qu’il s’agisse des satires morales ou politiques, des réflexions philosophiques, voire des revendications sociales ou identitaires. Elle commence par une étude linguistico-littéraire de l’Espagne du siècle d’or dans laquelle Yves Germain illustre àquel point l’image du singe véhiculait des connotations plutôt négatives, ce primate n’étant toujours pas dédiabolisé et libéré des implications théologiques médiévales. Małgorzata Sokołowicz se penche sur la littérature et les arts polonais de la fin du XVIIeet de la première moitié du XVIIIesiècle, afin de démontrer que les singes y étaient représentés tantôt suivant les influences occidentales, tantôt conformément àl’usage oriental, faisant de la Pologne un véritable carrefour des imaginations européennes. Aurélia Gaillard se concentre sur des représentations iconographiques de singes àla Cour par l’intermédiaire d’une étude du Labyrinthe de Versailles de Charles Perrault et des Singeries de Christophe Huet. Céline Ventura Teixera analyse la symbolique politique et nationale des panneaux de singerie présents sur les azulejos ornant les jardins des palais de Lisbonne au XVIIesiècle. Nicolas Correard relève la dimension satirique des singes utilisés par Jonathan Swift pour remettre en cause une opposition tranchée entre les hommes et les animaux. Magali Fourgnaud se penche sur des contes de trois auteurs (Fénelon, Duclos et Diderot) qui sont allés encore plus loin dans leur désir de libérer l’homme des préjugés anciens et, par l’intermédiaire de la confrontation avec les singes, d’ouvrir l’esprit humain àune pensée plus libérale et moins anthropocentrique. Florence Boulerie enchaîne avec son étude de la «Lettre d’un singe aux êtres de son espèce» dans laquelle Rétif de la Bretonne en appelle àl’avènement d’une humanité plus sensible et plus juste. Et, finalement, Sándor Albert conclut la monographie en se lançant dans une profonde réflexion philosophique, inspirée par un tableau de Chardin intitulé Le Singe peintre. La monographie collective bénéficie des apports de nombreuses disciplines complémentaires, se tenant au carrefour des interrogations classiques sur l’homme et l’«animal le plus proche de l’humain». Bien qu’il existe un certain nombre d’études particulières consacrées au singe dans des œuvres littéraires ou picturales aux XVIIeet XVIIIesiècles, il s’agit de l’étude la plus complète sur le sujet. Elle démontre àquel point les primates ont toujours été un excellent prétexte pour l’homme de s’interroger non seulement sur lui-même et ses rapports àdes animaux, mais également sur l’art (qui risque de «singer la nature»), sur l’imitation, l’humour, les prétentions typiquement humaines, ainsi que sur les différentes faiblesses de la vie politique et sociale. OPEN ACCESS