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L’Histoire vue de « l’Autre côté » dans les récits d’Amin Maalouf

Elmoudden, Soukaina

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L’Histoire vue de «l’Autre côté» dans les récits d’Amin Maalouf Soukaina Elmoudden L’Université Ibn Tofail de Kénitra (Maroc)— L’Université de Nantes (France) [email protected] ON “THE OTHER SIDE” OF HISTORY IN AMIN MAALOUF’S NOVELS The article aims to analyze the relationship between history and fiction in Amin Maalouf’s novels. Fascinated by history and literature, the Franco-Lebanese writer, tries, in several of his works, to combine history and romance and to make real and fictitious characters coexist in one universe. However, far from being limited to asimple transcription of history, Amin Maalouf has set himself the audacious goal of shedding light on the other side of history, as it was seen and lived on the “other side”; and at the same time he tries to revive the memory of certain figures forgotten or even denigrated by the official historiography. Thus, by rediscovering and reinterpreting history from anew perspective, Amin Maalouf aspires to understand the present and to build bridges between the two shores of the Mediterranean, between the North and the South, and between the East and the West. MOTS-CLES: Histoire— fiction— roman historique— personnages historiques— mémoire collective History— fiction— historical novel— historical figures— collective memory DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.1.11 Perçue depuis toujours comme l’apanage des historiens et des historiographes, l’écriture de l’Histoire est aussi au centre de l’intérêt d’autres scripteurs, notamment les romanciers. À leur manière, ils puisent dans le réservoir de l’Histoire humaine pour nourrir leurs fictions. Amin Maalouf est l’un de ces écrivains contemporains francophones qui usent largement des ressorts de l’Histoire, pour alimenter sa création romanesque. Le culte qu’il voue à l’Histoire transparait en filigrane dans la quasi-totalité de son œuvre, lui conférant, malgré la grande diversité de sa création, une réputation exclusive d’auteur de romans purement historiques ou de romans d’inspiration historique. Si notre choix s’est particulièrement porté sur Amin Maalouf et son œuvre, c’est surtout pour la singularité de son écriture sur l’Histoire. En effet, au-delà de la simple retranscription des faits historiques, l’écrivain franco-libanais réinvente et renouvelle l’Histoire en proposant des perspectives inédites. Ainsi, il nous donne à voir, à travers son œuvre, l’autre versant de l’Histoire, telle qu’elle est perçue de «l’autre OPEN ACCESS SOUKAINA ELMOUddEN 149 côté», de «l’autre rive», dans une version différente de celle qu’on rapporte communément. Par ailleurs, l’originalité de son œuvre réside non seulement dans le regard purement oriental à travers lequel il dépoussière certaines périodes de l’Histoire, mais également dans le devoir qu’il s’accorde d’éclairer les recoins sombres de la vie de certaines figures emblématiques un peu oubliées par l’Histoire. Ainsi, certains personnages tels que Léon l’Africain, Mani, Omar Khayyâm et bien d’autres, émergent des profondeurs de l’Histoire, se dressent comme des ressuscités, et prennent la parole et la plume pour raconter l’histoire «personnelle» et l’Histoire «universelle». Nous tenterons ainsi, à travers cet article, de démontrer comment Amin Maalouf parvient-il par le biais de son écriture à allier harmonieusement l’historique et le romanesque. Nous aborderons par la même occasion l’ambitieux projet de l’auteur d’écrire le non-dit, en relatant l’Histoire du Moyen Âge méditerranéen et du début de la Renaissance européenne telle qu’elle aété vue, vécue et relatée dans «l’autre camp», c’est-à-dire du côté oriental. Et enfin nous nous intéresserons dans le cadre du même projet à deux figures orientales: Léon l’Africain et Mani oubliées ou dénigrées par l’Histoire, qu’Amin Maalouf prend le soin de redécouvrir à travers ses récits. À la question: où s’arrête la fiction et où commence l’Histoire dans un roman historique Amin Maalouf répond ingénieusement: On dit que le cheval est la plus belle conquête de l’homme. Je pense que l’Histoire est la plus belle conquête de la littérature. Depuis le commencement, l’Histoire est là, réinterprétée par la littérature. Une source importante d’inspiration pour la fiction. La relation entre la fiction et la réalité historique est une question complexe. Il ne faut pas travestir l’Histoire, et en même temps il faut se sentir libre. L’essentiel est la vérité esthétique1. Fidèle à ses idéaux, Amin Maalouf se donne ainsi pour mission, en tant qu’écrivain, de transcender, à travers son œuvre, l’Histoire par l’intermédiaire de la littérature dans une opération artistique, presque «alchimique», où il s’agit de dissoudre la fiction dans des matériaux extraits de l’historiographie pour en faire une œuvre littéraire. En effet, selon lui, le devoir de tout homme de lettres, est de «réhabiliter le temps perdu intime ou historique pour en faire de la littérature […] de faire en sorte que l’histoire par le biais du roman transcende l’Histoire […] pour en faire une œuvre d’art»2. Pour y parvenir, l’écrivain remonte le temps, enjambe les siècles, ravive de grands moments de l’Histoire de l’humanité, tout en soufflant vie à des personnages marquants qu’il extirpe du passé. Hommes d’État, penseurs mais aussi marginaux sont sollicités par l’auteur, pour faire leur entrée dans le monde de la fiction et y mener une nouvelle existence. LÉON L’AFRICAIN, UN ROMAN À LA LISIÈRE 1 Gamboa 2012, p.18. 2 Ibid. OPEN ACCESS 150 SVĚT LITERATURY 61 DE L’HISTOIRE ET DE LA FICTION Léon l’Africain est justement l’un de ces personnages ressuscités par Amin Maalouf dans son œuvre. Publié en 1986, le roman éponyme offre la singularité de raconter à la première personne, l’insolite traversée de l’illustre Hassan Ibn Mohamed Alwazzan, connu historiquement sous le nom de Léon l’Africain, voyageur, ambassadeur et géographe, né à la fin du XVe siècle. Cette autobiographie imaginaire est inspirée d’une histoire vraie. En l’an 1518, un ambassadeur arabe revenant d’un pèlerinage à la Mecque, est capturé par des pirates siciliens, qui l’offrent en cadeau à Léon de Médicis. Ce voyageur s’appelait Hassan al Wazzan. Il devient le géographe de Jean Léon de Médicis, et sera baptisé Léon l’Africain sous sa bénédiction. Ainsi, après avoir vécu à Grenade, sa ville natale, à Fès, à Tombouctou, au Caire, à Constantinople, Léon passe plusieurs années à Rome, où il enseigne l’arabe, écrit la partie hébraïque d’un dictionnaire polyglotte et rédige en italien, sa célèbre Description de l’Afrique. Si l’œuvre de Hassan alias Léon fut si fascinante, sa vie, son aventure personnelle ponctuées par les grands événements de son temps l’était encore plus. En effet, pendant l’inquisition il se trouvait à Grenade, d’où il s’est exilé avec sa famille ; il était présent en Égypte lors de sa prise par les Ottomans ; il était de passage en Afrique noire à l’apogée de l’empire l’Askia Mohamed Touré ; et il vivait enfin à Rome aux plus belles heures de la Renaissance, ainsi qu’au moment du sac de la ville par les soldats de Charles Quint. Léon finit par quitter l’Italie après la mort du pape Léon X, laissant derrière lui des troubles créés par l’Allemand Luther et l’invasion turque. Il retourne en Afrique, à Gammarth, ville tunisienne, avant de revenir à Fès après quarante années d’une vie mouvementée. Ainsi, tout en se basant sur des faits réels, Amin Maalouf, parvient délicatement à faire cohabiter dans un seul et même univers êtres de chair et êtres de papier, Histoire et fiction, au point qu’il devient difficile de faire la part de l’une et de l’autre. Il suffit de revenir sur des ouvrages ou des documents historiques abordant la vie de Léon l’Africain, tels que les essais de Natalie Zemon Davis3 ou encore ceux de Oum Lbanin Zhiri4, pour relever bon nombre de faits réels datés de la vie de ce voyageur qui coïncident parfaitement avec ceux évoqués par Maalouf, dans le roman Léon l’Africain, ce qui concourt davantage à brouiller les frontières entre faits historiques et éléments fictifs, et confirme la désignation de Léon l’Africain comme roman historique, ou récit inspiré de faits historiques. Outre son fort ancrage historique, ce roman présente la particularité d’aborder la matière historique sous une forme auto/biographique. En effet, le traitement de l’Histoire dans Léon l’Africain passe avant tout par la vision du personnage historique, qui est en même temps narrateur et protagoniste de l’histoire fictive. Le romancier attribue la parole à Hassan, lui tend le «je» identitaire pour lui permettre de se raconter à travers les quarante années de sa vie dans une autobiographie romancée. Libéré des jougs de la réalité historique, Hassan fait son entrée dans la dimension de la fiction, et quitte l’univers historique pour pénétrer dans l’espace de l’écriture, celui du vraisemblable. Il survit, de ce fait, à sa première existence— dans l’Histoire— 3 Zemon Davis 2007. 4 Zhiri 1991. OPEN ACCESS SOUKAINA ELMOUddEN 151 pour s’affirmer davantage dans une seconde vie— dans la fiction ; donnant ainsi naissance à une œuvre singulière où les trois approches, historique, autobiographique et romanesque, fusionnent parfaitement permettant la reconstruction de l’Histoire d’une personne et de son époque. UN TÉMOIGNAGE HISTORIQUE DE «L’AUTRE CÔTÉ» En dressant le portrait personnel de Léon l’Africain, Amin Maalouf dépeint par la même occasion le tableau de toute une période de l’histoire. L’autobiographie qui s’étend sur les quarante ans, n’est en réalité qu’un prétexte, permettant à Maalouf de remonter le temps jusqu’à la fin du XVe siècle et au début du XVIe afin de relater les faits historiques, sociopolitiques et religieux marquants de cette période: de l’inquisition et la reconquête de l’Andalousie aux troubles de la Renaissance en Italie. C’est, en effet, grâce aux pérégrinations de Hassan de pays en pays que le lecteur découvre la reconquête de Grenade par Isabelle et Ferdinand en 1492, l’apogée de l’empire de l’Askia Mohamed Touré en Afrique, la Renaissance et les guerres de religion en Italie, le règne des sultans ottomans en Égypte et les conquêtes des côtes du Nord de l’Afrique par les Espagnoles et les Portugais. En retraçant la vie de Léon l’Africain, l’auteur nous livre une image de la réalité du XVIe siècle, mais une image vue autrement, sous un œil arabe et dans une perspective historique différente de celle communément relatée. Amin Maalouf, n’est, certes, pas un précurseur dans ce domaine. Le roman de la contre-histoire, appelé aussi le roman historique subversif, s’est penché il y alongtemps sur l’Histoire de la Perse, du Mexique et du Japon, ces civilisations que les discours officiels et l’historiographie classique considéraient souvent comme les vaincues de l’Histoire. Cependant, loin de vouloir utiliser l’Orient comme un moyen de critiquer l’Occident, Amin Maalouf, en homme d’Orient, semble vouloir avant tout transmettre sa vision résolument orientale de certains faits souvent rapportés sous un œil exclusivement européen/ occidental. Volonté qu’il met, d’ailleurs, à exécution dans Léon l’Africain, en racontant l’effondrement de Grenade et l’exil des Andalous d’Espagne vers le continent africain à travers le regard arabe de Hassan: C’est cette année-là que Melilla est tombée aux mains des Castillans, une flotte était venue pour l’attaquer, elle la trouve désertée par ses habitants, qui avaient fui vers les collines avoisinantes, emportant leurs biens. Les chrétiens s’emparèrent de la ville et entreprirent de la fortifier. Dieu sait s’ils la quitteront un jour! À Fès les réfugiés Grenadins prirent peur. Ils avaient l’impression que l’ennemi les pourchassait au cœur même des pays d’islam, et jusqu’au bout de la terre5. Témoin de sa génération, Hassan relate ainsi l’autre côté de la Reconquista, en soulignant le triste sort de tous les Andalous qui ont choisi le chemin de l’exil, mais aussi celui de tous les juifs et les musulmans restés en Andalousie, qui refusant de se convertir à la foi chrétienne seront torturés, brûlés, et massacrés. Il ouvre ainsi une 5 Maalouf 1986, p.322. OPEN ACCESS 152 SVĚT LITERATURY 61 nouvelle perspective sur l’histoire du bannissement des Arabes, et rappelle à un public européen le sort du peuple, qui il y amille ans, incarnait l’une des civilisations les plus sophistiquées et les plus intellectuelles de l’Europe. En rapportant l’Histoire de «l’autre côté», Amin Maalouf semble vouloir reprendre la perspective qu’il avait déjà tracée dans son premier essai Les Croisades vues par les Arabes. Paru en 1983, cet ouvrage historique décrit l’invasion franque des terres orientales, telle qu’elle aété vécue pendant deux siècles dans l’autre camp, celui des Arabes. La version de l’écrivain, de l’invasion des «Franj» en Terre sainte, entre 1096 et 1291, est fondée sur sa lecture des comptes-rendus des historiens arabes de l’époque. En commentant le choix du titre de son essai, Maalouf fait remarquer que les mots les plus importants ne sont pas «croisades» et «Arabes», mais tout simplement «vues par». Il explique dans l’avant-propos de son essai que son but est de «raconter l’histoire des croisades telles qu’elles ont été vues, vécues et relatées dans l’autre camp, c’est à dire du côté arabe»6. En effet, dès les premiers affrontements bien documentés entre l’Europe chrétienne et les mondes arabe et musulman, le monde européen acherché à les représenter comme une croisade contre les infidèles. Amin Maalouf tente de battre en brèche cette représentation des Croisades, en mettant en avant le point de vue des assiégés, des dominés ou des vaincus. Ce premier ouvrage historique, devenu un classique de l’historiographie arabe, marque le début de carrière d’Amin Maalouf en tant qu’écrivain affirmé, et donne le ton de l’œuvre à venir. En effet, fortement influencé par son vécu dans une société composée de nombreuses communautés minoritaires, Maalouf conçoit un projet d’écriture dans lequel il est question de se défaire de toute conception égocentrique et d’adopter la perspective des autres: «Si j’ignore la perspective des autres, je me fracasse ; si je néglige ma propre perspective, je me dissous» 7. Le principe de «se mettre quelque fois à la place de l’autre»8 conjugué à la volonté de «raconter l’Histoire vue de l’autre côté, c’est-à-dire du côté où l’on n’apas l’habitude de l’entendre»9, est le point de départ de toute sa production littéraire. Cette conception de l’Histoire préconisée par l’écrivain franco-libanais trouve son écho dans ce qu’aprésenté Edward Saïd dans son ouvrage L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident10. En adoptant un regard autre sur l’Histoire en général, et sur l’histoire du colonialisme en particulier, le penseur américain d’origine palestinienne apu révéler au monde occidental, combien la représentation de l’Orient est méconnue et stéréotypée par l’Occident. Elle s’inscrit également dans la même perspective de ce qu’avance Romain Bertrand dans son ouvrage L’Histoire à parts égales11, qui propose à travers le récit détaillé des premiers contacts entre Hollandais, Malais, et Javanais au tournant du XVIIesiècle, une version «décentrée» ou plus exactement «polycentrique»12 de 6 Maalouf 1983, p.5. 7 Volterrani 2001, p.6. 8 Ibid., p.1. 9 Ibid. 10 Saïd 2015. 11 Bertrand 2011. 12 Ibid., p.15. OPEN ACCESS SOUKAINA ELMOUddEN 153 l’Histoire. Autrement dit une Histoire moins européocentrée, moins ethnocentrique du monde moderne. Car selon l’auteur «c’est souvent la même histoire du monde qui s’écrit, celle de l’Europe et de son expansion en Afrique, en Asie, et aux Amériques. Comme si les sociétés extra-européennes se trouvaient toujours réduites à leur rapport à l’Europe»13. Pour Romain Bertrand, il n’est d’autre remède à cet européocentrisme obstiné qu’une histoire à parts égales, tramée avec des sources qui ne soient pas seulement celles des Européens. Ce que l’historien français préconise, c’est une histoire «symétrique» qui confère une égale dignité documentaire à l’ensemble des énoncés en présence— autrement dit qui ne les répartit pas, d’entrée de jeu, de façon téléologique, en «vainqueurs» et en «vaincus». Par ailleurs, outre les versions souvent «égocentriques» rapportées de l’Histoire, il arrive que certaines vérités soient altérées voire occultées par les vicissitudes de celle-ci. Amin Maalouf parmi tant d’autres hommes de lettres, se fait un devoir, à travers ses œuvres, de réhabiliter le temps perdu, afin de rétablir l’histoire en marge de l’Histoire14, et ce, par le biais de ses représentants, incompris ou tombés dans l’oubli. UNE REMISE À L’HONNEUR DE PERSONNAGES OUBLIÉS PAR L’HISTOIRE En relatant l’Histoire de «l’Autre côté», Maalouf s’engage par la même occasion à faire parler le passé en évoquant certains de ses silences, et par là, à rendre hommage à certains personnages marquants et pourtant oubliés par l’Histoire. En effet, plusieurs personnalités historiques n’ont pas fait l’objet d’un intérêt qui fût à la hauteur de leurs exploits. C’est le cas de Léon l’Africain sur qui les historiographes affirment ne détenir que peu d’informations, si ce n’est ce que le personnage alui-même minutieusement consigné dans ses mémoires. Nathalie Zemon Davis affirme à ce propos: Les neuf années que Hassan al-Wazzan passa en Italie ne furent pas attestées par ceux qui le virent, sa présence ne fut pas consignée par ceux qu’il servit ou ceux qu’il connut, […] et son retour en Afrique ne fut évoqué que plus tard. Il ne resta de sa vie, chez ceux qu’intéressaient les lettres arabes ou la littérature de voyage, qu’un souvenir ténu transmis oralement, ne figurant que dans des écrits tardifs15. Dès lors, le roman de Maalouf, semble s’inscrire dans une tentative de remise à l’honneur de ce personnage tombé dans les oubliettes. Le manque d’information sur la vie de Hassan Alwazzan acontraint Maalouf à procéder à une sorte de relecture de l’histoire, afin d’éclairer les recoins sombres de la vie de ce grand voyageur géographe, symbole d’érudition et de savoir. En effet, ce que beaucoup ignorent c’est que les observations consignées par Léon dans son ouvrage La Description de l’Afrique ont largement contribué à redessiner la carte de l’Afrique. Certains en parlaient d’ailleurs comme du «Christophe Colomb de l’Afrique», voulant montrer par là qu’il avait réel13 Ibid., p.14. 14 Brincourt 1997, p.108. 15 Zemon Davis 2007, p.12. OPEN ACCESS 154 SVĚT LITERATURY 61 lement participé à développer les connaissances de ce continent encore largement ignoré des Européens à l’époque de la Renaissance. Publié à Rome, La Description de l’Afrique amis un terme à la domination des géographes occidentaux pour décrire un monde qu’on alongtemps cru mythique et inaccessible au XVIe siècle: l’Afrique Noire. Oumelbanine Zhiri, historienne et auteur de L’Afrique au miroir de l’Europe: Fortunes de Jean-Léon l’Africain à la Renaissance, considère même qu’il s’agit du dernier auteur arabe ayant inspiré la civilisation européenne: De la chaîne reliant les deux civilisations et se composant de tous les intermédiaires, traducteurs et transfuges qui ont travaillé à leur donner un fonds commun, Léon l’Africain est un des derniers maillons avant que s’inverse le chemin des influences. Bientôt l’Europe en plein essor ne cherchera plus des modèles ou des connaissances dans l’Islam, et au contraire celui-ci, à la recherche d’un nouveau souffle, se mettra à l’école de l’Europe16. Grâce aux puissants procédés de la fiction moderne, le personnage historique de Léon l’Africain, retrouvera fort heureusement une substance et une envergure historiques au point d’inciter les historiens à repenser sa place dans le patrimoine culturel. Natalie Zemon Davis, auteure de Léon l’Africain, Un voyageur entre deux mondes, nous explique qu’à ce titre le roman Léon l’Africain d’Amin Maalouf ajoué un rôle important dans l’intérêt accordé à ce personnage un peu oublié par l’histoire depuis le XVIesiècle. Car, très peu de travaux ont été consacrés à la vie de Léon: ce n’est qu’en 1920 qu’une véritable étude17 sur ce géographe si important voit le jour, signée par le célèbre orientaliste Louis Massignon qui aétudié les écrits de Léon l’Africain, et lui aconsacré sa thèse de doctorat. D’autres études ultérieures vont tenter d’éclaircir les aspects mystérieux de la vie d’Hassan ibn Mohamed el-Wazzân, mais il afallu attendre 1980 pour que la première traduction en arabe de La Description de l’Afrique écrite par ce voyageur entre deux mondes soit effectuée. Toujours dans le dessein de remettre à l’honneur certaines figures emblématiques de l’Histoire, Amin Maalouf fait paraître en 1991 Les Jardins de Lumière, dans lequel il s’intéresse à la vie de Mani, peintre, médecin, philosophe oriental du troisième siècle et prophète fondateur du manichéisme, dont le temps avait terni l’image. Le romancier rend ouvertement hommage à Mani dans l’épilogue de son roman avant de poser la plume. Sa dédicace est gravée sur la dernière page du livre pour couronner la trajectoire de ce personnage après lui avoir donné l’occasion de s’affirmer au fil de cette œuvre: «Ce livre est dédié à Mani. Il avoulu raconter sa vie ou ce qu’on peut deviner encore après tant de siècles de mensonge et d’oubli»18. En effet, le narrateur part du constat que la mémoire collective peut être construite sur de fausses bases. Ainsi depuis la mort de Mani au quatrième siècle, il s’est propagé dans le monde une version déformée de son caractère et de ses idées. Pour des raisons politiques, deux empires ont délibérément effacé presque toute trace de l’influence de Mani: 16 Zhiri 1991, p.27. 17 Massignon 2018. 18 Maalouf 1991, p.252. OPEN ACCESS SOUKAINA ELMOUddEN 155 De ses livres, objets d’art et de ferveur, de sa foi généreuse, de sa quête passionnée, de son message d’harmonie entre les hommes, la nature et la divinité, il ne reste plus rien. De sa religion de beauté, de sa subtile religion du clair-obscur, nous n’avons gardé que ces mots «manichéen», «manichéisme», devenus dans nos bouches des insultes. Car tous les inquisiteurs de Rome et de la Perse se sont ligués pour défigurer Mani, pour l’éteindre. En quoi était-il si dangereux qu’il ait fallu le pourchasser ainsi jusque dans notre mémoire19 ? Une question à laquelle répondent Fentress et Wickham20, selon lesquels la mémoire collective réprime les souvenirs qui ne lui conviennent pas et les remplace par ceux qui sont le plus conformes à son idée du monde. Le récit de Mani dans Les Jardins de Lumière vise par son organisation, à inverser ce processus pour que les éléments refoulés, c’est-à-dire les valeurs d’indépendance et de tolérance jugées dangereuses par les tyrans du XIe siècle soient restituées. À la veille du vingt-et-unième siècle, le narrateur propose un nouveau portrait de Mani, opposant ainsi un démenti à la réputation qui s’était injustement collée à lui: au lieu de reprendre l’image habituelle d’un fou à l’influence fâcheuse, le narrateur souligne la sincérité et la sagesse de ce philosophe qui n’avait pour vœu que de créer un monde meilleur. Maalouf se propose, de ce fait, de réviser la mémoire collective, afin de rétablir l’honneur de ce personnage, et ce en portant, encore une fois, un regard sur l’histoire de l’autre côté, en présentant l’autre versant du caractère de Mani, et en abordant le récit de sa vie d’un point de vue radicalement différent de celui que l’on connaît. Ainsi, en faisant resurgir les déformations et les omissions volontaires ou involontaires de l’Histoire, et en interrogeant les non-dits, et les lieux de l’oubli, des personnages tels que Léon l’Africain, Omar Khayyâm et Mani, dont l’image est souvent ternie par leurs semblables à travers l’Histoire, retrouvent leur juste valeur dans les récits de Maalouf. REVENIR SUR LE PASSÉ POUR MIEUX RÉFLÉCHIR SUR LE PRÉSENT ET L’AVENIR Par ailleurs, le travail sur l’Histoire est non seulement un moyen de contester certains faits, pris pour «vérités historiques», mais également une manière d’agir qui donne à réfléchir et qui devrait, normalement, servir d’exemple pour éviter les erreurs antérieures et mieux préparer l’avenir. En effet, la mémoire du passé selon Maalouf «n’est que le lieu où nous puisons ce qui nous sert à appréhender le monde qui nous entoure»21. C’est dans ce même ordre d’idée que Marguerite Yourcenar estime dans une conférence intitulée L’écrivain devant l’Histoire, que: «L’homme araison de se tourner vers le passé pour se faire une image de sa destinée et pour aider à connaitre le présent lui-même»22. 19 Ibid., p.251–252. 20 Fentress— Wickham 2009. 21 Volterrani 2001, p.25. 22 Yourcenar 1954, p.38. OPEN ACCESS 156 SVĚT LITERATURY 61 Remonter à la source des événements du passé nous éclaire ainsi sur le déroulement de l’Histoire contemporaine. À partir du passé, le romancier cherche à dégager une réflexion sur le monde actuel. Il ne s’arrête nullement sur l’image de la nostalgie ou de la fascination, mais dresse le présent et le passé dans un vis-à-vis, car l’Histoire, pour l’auteur des Identités meurtrières, «n’est pas que pour l’histoire, le passé que pour le passé. Il s’agit toujours de préoccupations liées à aujourd’hui23. […] Elle est un réservoir d’évènements, de personnages, dont on peut tirer toutes sortes d’enseignements»24. C’est ainsi qu’Amin Maalouf se donne pour vocation de reconstruire le passé selon les perspectives du présent et vice-versa car, selon lui: L’histoire peut être mieux abordée de cette manière. Les gens qui ont vécu, il y a200 ans, voyaient les événements au Moyen-Orient au XIIIe siècle très différemment de la façon dont nous les voyons aujourd’hui. Seules les perspectives du présent peuvent donner une signification quelconque aux événements du passé25. Et inversement, le monde ne réussira jamais à avancer et n’oubliera jamais ses haines et ses luttes tant qu’il ne prend pas appui sur la réalité de son histoire: Pour moi, en tout cas, il me paraît difficile de comprendre le comportement d’un jeune franco-algérien dans une banlieue de Marseille si je n’ai pas à l’esprit l’histoire des rapports compliqués entre l’Occident chrétien et le monde arabo-musulman, les croisades, la colonisation et la décolonisation, la guerre d’Algérie, les crises du tiers-monde, les migrations méditerranéennes, et cent autres éléments d’appréciation… aujourd’hui, on aligne deux ou trois statistiques récentes, et on croit avoir tout expliqué26. L’Histoire est à ce titre un instrument précieux et incontournable pour remonter, parcourir le temps et réfléchir sur le monde contemporain. Et c’est bien là que réside l’originalité du roman historique qui, selon André Daspre, «loin d’être une création paradoxale, nous apporte une connaissance authentique et irremplaçable de notre destin et répond ainsi à une exigence profonde de la conscience moderne»27. CONCLUSION Ainsi, à travers la juxtaposition de l’Histoire et de l’histoire (c’est-à-dire officielle et privée), et à travers leurs interactions, Amin Maalouf nous fait découvrir une partie de l’Histoire du bassin méditerranéen avec ses plis et ses vicissitudes, ses bonheurs 23 Tournier 1997, p.121. 24 Ibid., p.121. 25 The Hindu 2008, p.183. 26 Volterrani 2001, p.22 27 Daspre 1975, p.244. OPEN ACCESS