La construction absolue attributive française comme une catégorie radiale
Abstract
138
Full text
La construction absolue attributive française comme une catégorie radiale Karolína Lipská (Université Charles, Prague) ABSTRACT The absolute attributive construction in French as aradial category The aim of the article is to propose an analysis of French attributive absolute constructions in the paradigm of cognitive linguistics, and to show the advantage of their description as alinguistic category with aparticular prototype. Based on the analysis of 2,635 occurrences of these constructions in the French corpus Frantext, the study tries to identify the factors determining the prototypical attributive absolute construction and to sketch the aspects in which the less typical structures differ from it. The main factor seems to be the presence of the inalienable possession relation between the absolute construction and the head NP and the semantics of the head NP. Other factors are the type of the determiner in the absolute construction, its (potential) adverbial function, the modification of the predicate and the syntactic function of the head NP. KEYWORDS absolute construction, attribute, French, inalienable possession, prototype RÉSUMÉ L’article vise àproposer une analyse des constructions absolues attributives françaises dans le cadre de la linguistique cognitive et de démontrer l’avantage de leur description comme une catégorie linguistique particulière, centrée autour d’un prototype. En s’appuyant sur l’analyse de 2 635 occurrences de ces constructions dans le corpus du français Frantext, l’étude essaie d’identifier les facteurs déterminant les cas prototypiques des constructions absolues attributives et d’esquisser des aspects par lesquels les structures moins typiques s’en éloignent. Le facteur principal identifié est la présence de la relation de possession inaliénable entre la construction absolue et le GN incident et le sémantisme du GN incident; d’autres encore étant la nature du déterminant dans la construction absolue, la fonction circonstancielle de la construction absolue, la modification du prédicat et la fonction syntaxique du GN incident. MOTS CLÉS attribut, construction absolue, français, possession inaliénable, prototype DOI https://doi.org/10.14712/18059635.2020.2.3 1 INTRODUCTION1 Le français dispose de plusieurs moyens pour exprimer la modification d’un groupe nominal (GN). Ceux-ci diffèrent en fonction de leur complexité syntaxique; ce peut 1 L’article abénéficié du soutien financier du projet SVV (Specifický vysokoškolský výzkum, «Recherche universitaire spécifique») Jazyk anástroje pro jeho zkoumání, «Langue et ses
KAROLíNA LIPSKá 139 être une seule unité lexicale (une femme charmante), mais aussi une proposition subordonnée (une femme qui est charmante). Entre ces deux types de modification, nous trouvons des expressions semi-propositionnelles (1), appelées le plus souvent constructions ou propositions absolues attributives (Hanon 1989: 9; Combettes 1998: 19–23; Riegel— Pellat— Rioul 2009: 356–357; Grevisse— Goosse 2008: 288), ou sousphrases non verbales (Le Goffic 1993: 489). Dans la plupart des cas, ces structures modifient non seulement le GN, mais aussi le verbe de la principale, exprimant ainsi les qualités temporaires (Furukawa 1996: 107), liées àl’action décrite par le verbe (souligné dans (1b)): (1a) une femme, les yeux fermés (1b) Une femme s’est assise, les yeux fermés. Le statut semi-propositionnel de ces structures se voit dans le fait que, bien qu’elles manquent de verbe fini, elles portent le rapport de prédication (implicite) entre leurs parties— les yeux sont fermés, connue aussi sous le terme prédication seconde (p.ex.Furukawa 1996), en contraste avec la prédication primaire de la proposition matrice. Nous pouvons spéculer que c’est en raison du caractère implicite de la prédication, qui reste àêtre interprétée par les locuteurs, que ces constructions se trouvent le plus souvent dans la langue écrite, dont les structures exigent plus d’effort cognitif. Les grammaires de référence ne consacrent généralement que peu d’espace aux constructions absolues attributives2. Ce sont notamment les articles ou les monographies spécialisées, surtout Hanon (1989)3, qui les traitent plus en détail. Le présent article vise àcompléter les études existantes par une description plus détaillée des constructions absolues attributives, en se focalisant notamment au niveau syntaxico-sémantique que nous croyons essentiel pour la formation et l’interprétation de ces structures. Nos constatations se basent sur l’analyse des occurrences des constructions absolues attributives, le plus souvent en position détachée4, dans le corpus Frantext (en ligne, cit.février 2019), en grande majorité dans les textes littéraires, voir 3.1. En adoptant le point de vue de la linguistique cognitive, nous avançons l’hypothèse que les constructions absolues attributives présentent une catégorie linguistique particulière, formée selon des principes de conceptualisation généraux qui reposent notamment sur le concept universel de la possession inaliénable (voir les yeux dans (1)). Cette catégorie n’est néanmoins pas homogène, voir 2.3; ainsi, pour outils d’investigation», de la Faculté des Lettres de l’Université Charles. J’adresse mes plus sincères remerciements àma tutrice Olga Nádvorníková pour avoir guidé ma recherche et pour avoir relu le manuscrit de cet article. 2 Voir p.ex.Riegel— Pellat— Rioul (2009: 356–357), Grevisse— Goosse (2008: 288) ou Le Goffic (1993: 489), mais aussi Brunot (1936: 609), Le Bidois— Le Bidois (1935: 206), Damourette— Pichon (1930: 500). 3 Mais voir aussi Mouret (2011), Combettes (1998), ou partiellement Furukawa (1996). 4 La recherche des structures non-détachées dans le corpus rend un grand nombre de faux résultats (bruit).
140 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2020 une description adéquate, il semble avantageux de la regarder comme une catégorie radiale, centrée autour d’un prototype. C’est précisément dans l’esquisse de cette catégorie comme une structure radiale que nous voyons le but principal de cette étude. 2 BASE THÉORIQUE 2.1 LA CONSTRUCTION ABSOLUE ATTRIBUTIVE La construction absolue attributive est l’un des deux types majeurs de constructions absolues en français, l’autre étant la construction absolue circonstancielle5 (voir entre autres Hanon 1989: 9; Grevisse— Goosse 2008: 288 ou Mouret 2011, s.p.). Globalement, la construction absolue peut se définir comme une structure nominale dépendante, composée de deux parties (Hanon 1989: 9) que l’on peut classifier comme (quasi) «sujet» et «prédicat» (op. cit.: 10). Elle se trouve souvent en position détachée (dans le sens de Combettes 1998). Si le «sujet» est typiquement un GN, le «prédicat» est plus variable, pouvant être un participe, un groupe adjectival, un groupe prépositionnel (GP), ou encore un adverbe ou une proposition (Hanon 1989: 9, 77, 152–154; Riegel— Pellat— Rioul 2009: 357; Combettes 1998: 19; Grevisse— Goosse 2008: 284, 289). La construction absolue modifie la prédication primaire, mais la relation entre les deux est asyndétique, manquant de marque formelle (Riegel— Pellat— Rioul 2009: 356). De nombreuses caractéristiques séparent la construction absolue attributive de la circonstancielle. La première est souvent considérée comme issue d’une construction attributive avec avoir (pour (1) ce serait la structure une femme ales yeux fermés; Riegel— Pellat— Rioul 2009: 357; Hanon 1989: 14; Mouret 2011, s.p.; Combettes 1998: 20–21), admettant ainsi l’insertion du participe ayant (une femme ayant les yeux fermés). Hanon (1989: 63) remarque que cette construction est relativement mobile, mais qu’elle est le plus souvent postposée, et que, contrairement àla circonstancielle, elle ne peut pas être paraphrasée via une construction contenant le participe étant (*une femme étant les yeux fermés). La construction absolue attributive est typiquement en rapport intraprédicatif (pour le terme voir p.ex.Lehmann 1988 ou Charolles 2003) avec la prédication primaire (Hanon 1989: 65–67) mais elle peut glisser vers le rapport extraprédicatif en antéposition ou en position détachée (Leonarduzzi 2006: 361; Charolles 2003: 16). En fait, cette étude est limitée aux constructions détachées pour des raisons pratiques, voir la note de bas de page n°4. Le plus souvent, la construction absolue modifie le sujet de la principale (1b), éventuellement l’objet direct (COD, p.ex.J’ai vu une femme, les yeux fermés; Hanon 1989: 238), remplissant la fonction d’attribut non-essentiel du sujet ou du COD. 5 Les deux types diffèrent principalement en leur fonction: la construction absolue attributive remplit une fonction descriptive par rapport au GN incident (voir (1)), la construction absolue circonstancielle une fonction adverbiale par rapport àla prédication primaire (la prédication dans la proposition principale, voir Hanon 1989: 9): «La porte fermée, la femme est assise.»
KAROLíNA LIPSKá 141 2.2 LE CADRE SÉMANTIQUE Un aspect que nous considérons essentiel pour la définition de la catégorie de la construction absolue attributive est son cadre sémantique (dans le sens de Fillmore 1985). Nous partons ici de la thèse de la linguistique cognitive qui montre que les structures grammaticales reflètent notre conceptualisation et nos principes de catégorisation généraux (voir p.ex.Croft— Cruse 2004: 1; Geeraerts— Cuyckens 2007: 3); et que l’organisation des concepts se représente par les cadres sémantiques, les champs de connaissance qui se réfèrent àune situation et qui émergent de notre expérience de cette situation (Ungerer— Schmid 2006: 244). Les constructions absolues attributives caractérisent le GN incident en décrivant une partie de ce GN ou une entité qu’il possède ou qui y est, au moins dans le contexte donné, clairement associée. Ainsi le GN incident fournit-il— parfois àl’aide du contexte plus large— le cadre sémantique pour la construction absolue. Les constructions absolues attributives se réfèrent le plus souvent aux humains (une supposition confirmée également par cette étude, voir plus bas); et elles conceptualisent typiquement les parties du corps pertinentes, c.-à-d. saillantes (dans le sens de Talmy 2007), soit en général par leur visibilité, voir les yeux dans (1), ou leur importance culturelle ou émotionnelle (2), soit par le soulignement dans le contexte donné ((3); voir aussi Schmid 2007: 119–200): (2) Une femme est assise, le cœur battant.6 (3) Une femme aécouté, l’oreille collée au mur. Pour ces raisons, il est àconstater que la dimension sémantique est aussi importante pour la définition des constructions absolues attributives que la dimension morphosyntaxique. De plus, le sémantisme de ces structures correspond sans doute au concept cross-linguistique, souvent pris pour une catégorie universelle (p.ex.Nichols 1988; Kockelman 2009), de la possession inaliénable. 2.2.1 LA POSSESSION INALIÉNABLE EN FRANÇAIS La définition classique de la possession inaliénable, ou directe (voir p.ex.Guérin 2017: 921), caractérise cette possession comme une relation sémantique où le possessum est une entité intransmissible ou inséparable de son possesseur (p.ex.Rooryck 2017: 1); et la proximité conceptuelle entre ces deux entités se reflète dans la langue7. Un autre aspect est l’aspect discursif (Kockelman 2009: 26): la possession est présupposée et on y réfère fréquemment. Ainsi, les possessa sont en quelque sorte déjà thématisés 6 Un autre facteur non négligeable est qu’un nombre considérable des constructions absolues attributives sont des locutions figées (Grevisse— Goosse 2008: 289), ou au moins de fortes collocations, dont l’expression le cœur battant, mais aussi, dans nos données, p.ex.les mains dans les poches, pieds nus ou bouche bée. Ces locutions semblent s’employer notamment en position non-détachée. Cependant, une analyse quantitative additionnelle serait nécessaire pour des chiffres précis. 7 Voir Haiman (1983) et Haspelmath (2008) pour différentes explications— iconicité vs économie— de ce phénomène.
142 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2020 avec le possesseur (éventuellement àl’aide du contexte plus large, voir (3)). La pertinence de ce concept repose sur le fait que de nombreuses langues exigent systématiquement des constructions ou des catégories morphosyntaxiques différentes pour les possessa aliénables et inaliénables. Bien que cela ne semble pas être le cas pour le français, les constructions absolues attributives8 montrent qu’il connaît également, peut-être de manière plus subtile, différents degrés de possession. Comme l’observe Rooryck (2017: 2), la possession inaliénable en français semble se limiter aux parties du corps, aux vêtements ou aux états mentaux ou physiques, mais n’englobe pas les termes de parenté; voir sa constatation, confirmée par notre recherche, que «the relevant generalization that covers all ‘definitely possessed’ nouns in French turns out to involve nouns whose referent can be located in or on the body.» Le possesseur est typiquement animé, le plus souvent humain, ce qui est typique pour la possession inaliénable en général. Formellement, la possession inaliénable en français se caractérise par l’absence du déterminant possessif avant les possessa, au profit de l’article défini ou zéro (Rooryck 2017: 2); et par l’absence d’une modification non-restrictive ou non-inhérente9 (op. cit.: 4). 2.3 LA CATÉGORIE RADIALE Les exemples et les caractéristiques de constructions absolues attributives cités précédemment représentent la majorité de ces structures. Ils ne donnent cependant pas l’image complète de cette catégorie. Il existe p.ex.des constructions absolues modifiant les objets inanimés, reposant plutôt sur la relation partie–tout que sur la possession inaliénable standard (voir (9b)); des constructions absolues remplissant les fonctions intermédiaires entre un attribut et un complément circonstanciel (Hanon 1989: 242; voir p.ex.(6)); ou des constructions absolues sans un antécédent verbal, qui fonctionnent plutôt comme des appositions aux GN (ibid.; voir p.ex.(9c)). Malgré leur proportion minoritaire et pour une image plus précise de la catégorie, il est alors indispensable de considérer également ces structures plus périphériques. Ainsi la présente étude propose-t-elle àdécrire la construction absolue attributive come une catégorie radiale que l’on peut caractériser en termes de prototype et périphérie, laquelle catégorisation est d’ailleurs aujourd’hui considérée comme plus adéquate et cognitivement plausible (voir entre autres Rosch 1978; Lakoff 1987; Croft— Cruse 2004; Rohrer 2007; Lewandowska-Tomaszcyk 2007). Sont considérés comme prototypiques les constructions les plus fréquentes (selon Divjak— Caldwell-Harris 2015), qui représentent le mieux les caractéristiques de base de la catégorie (p.ex.la possession inaliénable), et les plus universelles, qui n’exigent pas une spécification contextuelle particulière. 8 Et d’autres structures comme les gestes naturels (lever les mains) ou les datifs de type se/lui laver les mains; pour aller plus loin, voir Rooryck (2017). 9 Tandis que (i) est possible, (ii) semble très atypique: (i) une femme, le bras gauche levé; (ii)*une femme, le bras charmant levé. Pourtant, dans notre recherche, nous observons que la modification est possible avec le déterminant possessif (son bras charmant), peut-être en raison du fait que la modification arompu la relation étroite de la possession inaliénable, et pour cette raison, la possession doit être rétablie par le déterminant, voir aussi (7) plus bas.
KAROLíNA LIPSKá 143 2.4 QUESTIONS DE RECHERCHE Le but principal de l’article est de délimiter l’exemple prototypique de la construction absolue attributive— une décision, au moins partiellement, arbitraire— et de préciser les traits par lesquels les structures périphériques, mais qui relèvent toujours de la catégorie, s’en éloignent. De plus, la recherche considère également la possibilité de corrélations entre différentes caractéristiques non-prototypiques, posant la question de savoir si p.ex.un sémantisme atypique (une nuance circonstancielle ou un possessum aliénable) exige une forme atypique (une position ou un déterminant particulier). Tandis que la délimitation du prototype repose avant tout sur la combinaison des connaissances actuelles10, c’est la précision des corrélations entre les traits non-prototypiques qui reste àétablir par une étude statistique. Cette étude pourra également trouver les frontières mêmes de la catégorie des constructions absolues attributives, en identifiant p.ex.quelles entités peuvent être conceptualisées comme possessa dans ces structures. 3 ANALYSE DANS LE CORPUS FRANTEXT Les paragraphes suivants présentent les données et la méthodologie appliquée pendant la recherche (3.1), celle-ci reposant notamment sur l’observation de différents paramètres (3.2). Les résultats de l’analyse permettent d’identifier des corrélations entre plusieurs paramètres (3.2.1), et notamment en une structuration plus fine de la catégorie des constructions absolues attributives selon ces mêmes paramètres (3.3). 3.1 LES DONNÉES ET LA MÉTHODOLOGIE L’analyse aété effectuée sur les occurrences des constructions absolues attributives dans le corpus Frantext, limité aux textes des auteurs français des XXe et XXIe siècles (446 textes, dont 309 du XXe siècle)11. Quant àl’étiquetage des genres, les dénominations utilisées dans Frantext ne font pas l’unanimité (p.ex.les nouvelles sont étiquetées comme nouvelles, nouvelle ou nouvelles (recueil)) et un texte peut recevoir plusieurs étiquettes. Les genres les plus représentés dans notre corpus étaient l’ (auto)biographie (300 textes) et le roman (191 textes); et ils appartiennent àceux où l’on trouve le plus souvent des constructions absolues attributives. Elles ont été identifiées dans 43 % des romans, 28 % des nouvelles et 22 % des (auto)biographies, contre p.ex. 11 % de la non-fiction et du théâtre, 8 % des récits divers et 6 % de la poésie. Étant donné que les constructions absolues sont typiquement formées de séquences d’un GN et d’un participe/adjectif/GP, fréquentes en français, la recherche par les requêtes formelles adonné beaucoup de résultats qui ne répondaient que 10 Dont la prépondérance de la construction absolue attributive àla postposition, le rapport àun être humain en fonction de sujet, la conceptualisation des parties du corps ou l’article défini ou zéro, voir plus haut. 11 Frantext préfère indiquer le nombre de textes au nombre de tokens.
144 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2020 formellement aux séquences recherchées. Pour réduire le taux de bruit (de faux résultats), la recherche s’est limitée aux constructions absolues avec un déterminant, suivant une virgule ou un point (omettant les constructions absolues suivant un autre signe de ponctuation), avec un participe passé/présent ou un GP dans le prédicat (nous omettons les constructions absolues dont le prédicat est un adjectif ou une proposition). Au total, 6 types de structures ont été recherchés selon 6 requêtes formelles différentes, voir le Tableau 1 illustrant ces structures avec des exemples modifiés de Frantext et présentant les requêtes utilisées: type séparateur «prédicat» exemple illustratif requête 1a ,participe passé Il médite, la tête penchée. [word=","][pos="DET"] [pos="NC"][pos="VPP"] 1b .participe passé . La tête penchée (,) il médite. [word="\."][pos="DET"] [pos="NC"][pos="VPP"] 2a ,participe présent J’écrivais, le cœur battant. [word=","][pos="DET"] [pos="NC"][pos="VPR"] 2b .participe présent . Le cœur battant (,) j’écrivais. [word="\."][pos="DET"] [pos="NC"][pos="VPR"] 3a ,GP Elle était là, un miroir àla main. [word=","][pos="DET"] [pos="NC"][pos="P"] [pos="DET"] [pos="NC"] 3b .GP Elle était là. Un miroir àla main. [word="\."][pos="DET"] [pos="NC"][pos="P"] [pos="DET"] [pos="NC"] Tableau 1.Les structures recherchées et les requêtes utilisées D’un côté, la limitation aux structures illustrées dans le Tableau 1 aréduit le taux de bruit, qui oscille néanmoins, selon les requêtes, entre 78,52 % et 98,13 %; d’un autre côté, l’étude ne prend pas en considération toutes les formes des constructions absolues, elle omet notamment celles qui ne sont pas séparées par une virgule ou dont le prédicat est un adjectif. Nous supposons que cette limitation ne pose pas de problèmes majeurs pour nos fins, qui reposent notamment sur l’analyse des aspects qui ne semblent pas directement liés àces critères formels; pourtant, il se peut que le choix d’autres structures fournisse des résultats partiellement différents, p.ex.dans la proportion des structures non-prototypiques, de différents lexèmes ou de différentes locutions figées. Au total, 49 321 occurrences qui répondaient aux séquences formelles ont été trouvées, dont l’échantillon de 50 % (24 659) aété analysé. Après l’exclusion des bruits, il nous reste un groupe de 2 635 occurrences des constructions absolues attributives, dont la majorité (1 516) de type 1a (voir Tableau 1)12. Ces occurrences ont par la suite été catégorisées selon plusieurs paramètres (voir 3.2) et ont été analysées dans une étude quantitative, qui reposait sur l’évaluation de la corrélation entre les para12 Pour une description plus détaillée de ce triage voir Lipská (2019: 56–59).
KAROLíNA LIPSKá 145 mètres, ainsi que qualitative, qui regardait de plus près les nuances sémantiques et le rôle du contexte dans l’interprétation des constructions étudiées. 3.2 LES PARAMÈTRES OBSERVÉS ET LA DÉLIMITATION DU PROTOTYPE L’étude apris en compte 13 paramètres, dont 6 ont été utilisés pour délimiter le prototype: l’article défini dans le «sujet» de la construction absolue (+/–), l’incidence verbale et nominale (+/–), une fonction purement attributive (+/–), la fonction syntaxique du GN incident, la position de la construction absolue (post-, anté-, interposition13) et une partie du corps humain dans le «sujet» (+/–). La structure prototypique aété délimitée comme: [+ article défini] ∧ [+ double incidence] ∧ [+ fonction purement attributive] ∧ [sujet | COD | complément du présentatif fonction syntaxique du GN incident] ∧ [post position] ∧ [+ corps humain dans le «sujet»]; voir les exemples (1b), (2) et (3). Au total, 1 069 occurrences remplissaient ces critères et ont été prises pour prototypiques. Ce prototype aensuite été analysé et structuré plus loin, notamment selon le degré de saillance de différentes parties du corps, voir 3.3.1. Les 7 paramètres additionnels qui contribuaient àune analyse plus fine ont été: le cadre sémantique (homme/animal/inanimé) du GN incident, la coordination avec d’autres structures, la nature du «prédicat» (GP/participe14), une partie du corps humain dans le «prédicat» (p.ex.dans la cigarette aux lèvres), le verbe déclencheur (p.ex.Il marchait, la cigarette aux lèvres), le sous-cadre sémantique du «sujet» (vêtements— p.ex.les manches retroussées, les émotions— p.ex.le sourire rosi, etc.) et la nature du déterminant dans le «sujet», s’il ne s’agissait pas de l’article défini. 3.2.1 LES CORRÉLATIONS IDENTIFIÉES Grâce àl’analyse quantitative, nous avons identifié plusieurs corrélations entre les paramètres observés, àl’aide de deux tests khi-carré (celui de Yates avec une correction de continuité (χ2y) et celui de Pearson sans cette correction (χ2P)), qui mesurent si la corrélation est aléatoire ou si elle est statistiquement significative (Volín 2007: 124–125), et l’intervalle de confiance (CI; Gries 2009: 123–126). Mentionnons ici les corrélations les plus marquantes et pertinentes pour l’identification des constructions prototypiques et non-prototypiques15: Si les «sujets» contiennent une partie du corps humain, ils sont considérablement plus souvent introduits par l’article défini (dans 86,9 % des cas contre 53 % pour les autres «sujets»)16. D’ailleurs, une partie du corps humain était le sujet le plus fréquent (75 %) et l’article défini le déterminant le plus fréquent (78 %), et leur combinaison représente le prototype des constructions absolues attributives analysées (4): 13 La position entre le GN et le GV incidents (Une femme, les yeux fermés, s’est assise.). 14 Il aété observé p.ex.que, dans les constructions absolues avec un GP, le possessum se trouve plus souvent dans le prédicat— en tant que partie du GP— que dans les constructions absolues participiales. Quant aux constructions absolues adjectivales, qui n’ont pas été analysées, nous supposons qu’elles seraient, sous cet aspect, proches des participiales. 15 Pour toutes les corrélations voir Lipská (2019: 64–86). 16 χ2Y = 337,15 (p < 0,001) ; χ2P = 339,15 (p < 0,001) ; CI = 4,8354–7,2229.
146 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2020 (4) «David conduit lentement, les mains croisées sur le haut du volant, le corps penché en avant […]» (NAVARRE, Romans, un roman, 1988)17 Cette corrélation correspond bien au fait que l’article défini est un article typique pour la possession inaliénable en français. Les parties du corps se trouvent en général le plus haut dans la hiérarchie de la possession, car elles représentent la possession inaliénable la plus étroite. La corrélation vaut également quand la partie du corps se trouve dans le prédicat (5): (5) «Rubén découvrit le visage blême d’Ossario qui le fixait, l’air buté, un revolver àla main.» (FÉREY, Mapuche, 2012)18 En revanche, le déterminant dans le «sujet» est un peu moins souvent l’article défini dans les constructions absolues attributives avec une fonction circonstancielle, notamment causale (dans 51 des 89 occurrences), au profit, avant tout, du déterminant possessif (dans 29 des 89 occurrences), voir (6). Nous l’expliquons par une fonction particulière de la construction absolue qui rompt en quelque sorte la relation directe de la possession inaliénable. Cela concerne également les situations où le «sujet» est lui-même modifié par une autre caractéristique (7). (6) «J’ai encore les réactions d’une jeunesse dont je ne me déshabitue que par force, mon esprit ayant oublié ce dont mon corps n’est plus capable.» (MAURIAC, Le Temps accompli, 1991)19 (7) «[…] tous les Chinois penchés se taisaient, leurs yeux plissés devenus àpeine une fente, leurs cheveux encore plus noirs […]» (JENNI, L’Art français de la guerre, 2011) Illustrons encore une corrélation intéressante, àsavoir la tendance des constructions absolues attributives avec une fonction circonstancielle àapparaître plus souvent en position préverbale que les constructions purement attributives (79 des 156 contre 590 des 2 479, ou 51 % contre 24 %)20. Pour les temporelles, l’antéposition est prédominante (10 des 13 occurrences), car elle indique de manière iconique l’antériorité de l’action exprimée dans la construction absolue (8). Àpart l’expression iconique de l’antériorité, qui est pertinente également pour les causales, la tendance des circonstancielles 17 Remarquons la deuxième construction absolue attributive coordonnée avec la première. La présence d’une coordination est typique pour les constructions absolues attributives; dans nos données, presque la moitié des occurrences apparaît en coordination avec une autre structure (participe, adjectif, une autre construction absolue). 18 Remarquons de nouveau la coordination avec une autre construction absolue, l’air buté. 19 Ce type de constructions se trouve àla véritable périphérie de la catégorie des constructions absolues attributives et il semble tomber déjà plutôt sous les constructions absolues circonstancielles, la possession inaliénable étant le seul aspect qui les relie avec les attributives. 20 χ2Y = 53,89 (p < 0,001) ; χ2P = 56,22 (p < 0,001); CI = 2,3682–4,5564.
KAROLíNA LIPSKá 153 (le plus souvent une personne)— le possesseur, et la construction absolue, dans laquelle nous trouvons le possessum. La relation de possession est déjà thématisée, parfois àl’aide des spécifications contextuelles, et pour cette raison, les possessa tombent le plus souvent sous la catégorie universelle de la possession inaliénable. L’analyse de corpus apermis de préciser la description des constructions absolues attributives, notamment en identifiant des corrélations entre quelques-unes de leurs caractéristiques; dont la prédominance de l’article défini devant les possessa inaliénables, particulièrement devant les parties du corps humain; la tendance des constructions avec une fonction circonstancielle àl’antéposition et, pour les causales, au déterminant possessif; et la corrélation entre la coordination et une fonction descriptive de la construction absolue. Il est àconstater que les constructions absolues attributives forment une catégorie hétérogène et complexe, mais dont nous pouvons esquisser la structure interne. Après avoir identifié plusieurs sous-types de cette catégorie, nous proposons de la décrire comme une catégorie radiale avec un prototype et plusieurs types de structures périphériques. Cette conception permet davantage une représentation schématique de la catégorie dans laquelle les aspects du caractère non-prototypique forment différents axes sur lesquels les structures s’éloignant du prototype peuvent être placées (voir Figure 1). Une autre recherche des constructions absolues attributives pourrait révéler d’autres aspects syntaxico-sémantiques ou textuels intéressants, surtout quant aux constructions qui ont été exclues de la présente étude (les constructions absolues sans détachement ou qui ne sont pas introduites par un article). Une comparaison avec les structures similaires dans d’autres langues pourrait également fournir des résultats précieux, p.ex.en ce qui concerne l’étendue de la possession inaliénable qui est sans doute un concept universel. RÉFÉRENCES Brunot, F. (1936) La pensée et la langue: Méthode, principes et plan d’une théorie nouvelle du langage appliquée au français. Troisième édition revue. 120, Boulevard Saint-Germain, Paris.Vie: Masson et Cie, Éditeurs. Charolles, M. (2003) De la topicalité des adverbiaux détachés en tête de phrase. Travaux de linguistique. 47(2). Disponible sur http://www.cairn.info/revue-travaux-delinguistique-2003-2-page-11.html [consulté le 02/09/2019]. Combettes, B. (1998) Les constructions détachées du français. Paris: Ophrys. Croft, W. and A.D.Cruse (2004) Cognitive linguistics. New York: Cambridge University Press. Damourette, J. and É.Pichon. (1930) Des Mots àla Pensée: Essai de Grammaire de la Langue Française. 17, Rue de La Rochefoucauld, Paris 9e: J.L.L.D’Artrey, Directeur. Divjak, D. and C.Caldwell-Harris (2015) Frequency and entrenchment. In: Dabrowska,E. and D.Divjak (eds) Handbook of cognitive linguistics, 143–167. Boston: DeGruyter Mouton. Fillmore, Ch. J. (1985) Frames and the semantics of understanding. Quaderni di Semantica 6, 222–254. Furukawa, N. (1996) Grammaire de la prédication seconde: forme, sens et contraintes. Louvain-laNeuve: Duculot.
154 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2020 Geeraerts, D. and H.Cuyckens (2007) The Oxford handbook of cognitive linguistics. New York: Oxford University Press. Grevisse, M. and A.Goosse (2008) Le bon usage (14e éd). Bruxelles: De Boeck. Gries, S.Th. (2009) Statistics for linguistics with R: apractical introduction. New York: Mouton de Gruyter. Trends in linguistics, 208. Guérin, V. (2017) The Oceanic Subgroup of the Austronesian Language Family. In: Aikhenvald, A.Y. and R.M.W.Dixon (eds) The Cambridge handbook of linguistic typology, 747–781. Cambridge: Cambridge University Press. Haiman, J. (1983) Iconic and Economic Motivation. Language 59/4, 781–819. Hanon, S. (1989) Les constructions absolues en français moderne. Louvain, Paris: Éditions Peeters. Haspelmath, M. (2008) Alienable vs. inalienable possessive constructions. Syntactic Universals and Usage Frequency: Leipzig Spring School on Linguistic Diversity [online]. Leipzig: Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, March 2008, 1–14. Disponible sur https://www.eva.mpg.de/lingua/ conference/08_springschool/pdf/course_ materials/Haspelmath_Possessives.pdf [consulté le 06/09/2018]. Kleiber, G. (1999) Problèmes de sémantique: la polysémie en questions. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. Kockelman, P. (2009) Inalienable possession as grammatical category and discourse pattern. Studies in Language 33/1, 25–68. Lakoff, G. (1987) Women, Fire, and Dangerous Things: What Categories Reveal about the Mind. Chicago, London: The University of Chicago Press. Le Bidois, G. and R.Le Bidois (1935) Syntaxe du francaise moderne: Ses fondements historiques et psychologiques. Paris: Picard Auguste. Le Goffic, P. (1993) Grammaire de la Phrase française ([3. éd.]). Paris: Hachette. Lehmann, Ch. (1988) Towards atypology of clause linkage. In: Haiman, J. and S.Thompson (eds) Clause Combining In Grammar And Discourse. Version disponible sur: https:// christianlehmann.eu/publ/linkage.pdf [consulté le 02/09/2019]. Leonarduzzi, L. (2006) Aux limites des dislocations. In: Apothéloz, D., B.Combettes and F Neveu (eds) Les linguistiques du détachement: Actes du colloque international de Nancy, 361–375. Berne: Peter Lang. Lewandowska-Tomaszczyk, B. (2007) Polysemy, Prototypes, and Radial Categories. In: Geeraerts, D. and H.Cuyckens (eds) The Oxford handbook of cognitive linguistics, 139–169. New York: Oxford University Press. Lipská, K. (2019) Les constructions absolues attributives en français contemporain. Praha. Master’sthesis. Univerzita Karlova, tut. O.Nádvorníková. Mouret, F. (2011) Deux types de constructions absolues dans La Jalousie de Robbe-Grillet. L’information Grammaticale 128/1. Version sans pagination, disponible sur: www.llf.cnrs.fr/ Gens/Mouret/article-IG-FM.pdf [consulté le 02/09/2019]. Nichols, J. (1988) On alienable and inalienable possession. In: Shiplex, W. (ed) In honor of Mary Haas, 475–521. Berlin: Mouton de Gruyter. Riegel, M., J.-C. Pellat and R.Rioul (2009) Grammaire méthodique du français. 4e édition. Paris: QUADRIGE / PUF. Rohrer, T.C. (2007) Embodiment and Experientialism. In: Geeraerts, D. and H.Cuyckens (eds) The Oxford handbook of cognitive linguistics, 25–47. New York: Oxford University Press. Rooryck, J. (2017) Reconsidering inalienable possession in French: Version 1.2, December 2017 [online]. Leiden University, 2017. Disponible sur: https://ling.auf.net/ lingbuzz/003721/current.pdf [consulté le 06/09/2019]. Rosch, E. (1978) Principles of Categorization. Berkeley: University of California. Version sans pagination, disponible sur: https:// commonweb.unifr.ch/artsdean/pub/gestens/f/ as/files/4610/9778_083247.pdf [consulté le 02/09/2019].
KAROLíNA LIPSKá 155 Schmid, H.-J. (2007) Entrenchment, Salience, and Basic Levels. In: Geeraerts, D. and H.Cuyckens (eds) The Oxford handbook of cognitive linguistics, 117–138. New York: Oxford University Press. Talmy, L. (2007) Attention Phenomena. In: Geeraerts, D. and H.Cuyckens (eds) The Oxford handbook of cognitive linguistics, 262–293. New York: Oxford University Press.. Ungerer, F. and H.-J. Schmid (2006) An introduction to cognitive linguistics. 2nd ed. New York: Longman. Volín, J. (2007) Statistické metody ve fonetickém výzkumu. Praha: Epocha. CORPUS Frantext (www.frantext.fr), ATILF, Nancy, 1998–2018. Disponible sur: https://www. frantext.fr/repository/frantext Karolína Lipská Département de Linguistique / Département des études romanes Faculté des Lettres, Université Charles nám. Jana Palacha 2, 116 38 Praha 1 ORCID ID: 0000-0001-8949-2264 [email protected]