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Abstract
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Mémoire— Oubli— Réminiscence Études réunies par Eva Voldřichová Beránková et Záviš Šuman L’entrelacement complexe des notions de «mémoire», d’«oubli» et de «réminiscence» n’acessé de hanter, sur les plans les plus divers, l’espèce humaine depuis les temps immémoriaux. Les formes que la réflexion sur ces notions aprises dans la culture occidentale sont innombrables: sous la forme d’anamnesis, Platon aplacé la mémoire et la réminiscence au centre même de sa philosophie. Il en va de même pour saint Augustin dont la méditation fine sur la mémoire et ses fonctions représente sans doute le thème le plus connu de sa pensée et signale un point de départ important pour la philosophie qui s’efforce de chercher la source de l’identité humaine précisément dans la capacité de se souvenir (mais aussi dans celle d’oublier). Les avatars que de telles tentatives ont connus àtravers les siècles suivants sont variés. Àl’époque moderne, mentionnons, parmi tant d’autres exemples possibles, John Locke qui place le principe de l’identité et de cohérence personnelle dans l’élément historique de la mémoire ou G.W.F.Hegel qui fonde sur la mémoire, l’une des «principales modalités de l’Esprit», la primauté du temporel sur le spatial. Rappelons également les réflexions subtiles qu’un Nietzsche nous propose sur la capacité d’oublier. Au XXesiècle, la question de la mémoire et de réminiscence compte, sans aucun doute, parmi les plus centrales, depuis la célèbre théorie de la mémoire chez Bergson, àtravers les différentes «solutions» phénoménologiques du problème de la mémoire (Husserl, Merleau-Ponty, Levinas), jusqu’aux réflexions plus récentes d’un Paul Ricœur. De leur côté, Freud et la pensée psychanalytique vont proposer une autre élaboration du même problème, celle étroitement liée àla notion d’inconscient qui, selon le célèbre dit de Freud, échappe àl’ordre temporel. Le problème de la mémoire s’avère tout aussi important pour la littérature. En découvrant ce qu’on pourrait nommer «la mémoire affective», le genre autobiographique— de Rousseau àMichel Leiris— nous offre maintes occasions pour réfléchir sur ce que Proust anommé «l’édifice immense du souvenir»: est-ce que l’identité de la personne coïncide réellement avec sa capacité volontaire de se souvenir de son passé? Ne peut-on découvrir, àtravers les charmes de la mémoire dite involontaire (que Proust, on le sait bien, aplacée au centre même de son esthétique romanesque), des régions vastes du sujet qui semblent dépasser largement son identité consciente? Dans un autre registre, des auteurs tels Georges Perec ou Patrick Modiano déclarent avoir «une mémoire qui précède [leur] naissance» et se penchent sur des périodes troubles du passé européen pour en extraire une «mythologie des origines» alternaOPEN ACCESS
10 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE tive. Parallèlement, àpartir des années 1980, la France connaît un incroyable essort des «récits de filiation», définis comme une réaction polémique au Nouveau roman qui excluait le sujet, voire comme une négation de la fameuse «mort de l’auteur» prônée jadis par Roland Barthes ou Michel Foucault. Interroger soi-même àtravers l’écriture et la «psychogénéalogie», restituer le passé en parlant au nom de ceux qui n’ont jamais pu prendre la parole, témoigner de l’évolution d’un groupe familial ou social spécifique àtravers sa propre mémoire, ainsi que mettre le passé àl’épreuve d’un examen désidéologisé, tels sont les enjeux de ce nouveau type d’écriture. Il serait sans doute inutile de rappeller l’importance que l’interrogation sur la mémoire, l’oubli et la réminiscence aprise dans le domaine non seulement de l’esthétique au sens le plus large du terme, mais également dans ceux de la sociologie, de l’histoire et de la politique. En témoigne la pensée de Halbwachs, de Weber, de Hayden White et de bien d’autres. Qu’est-ce que la mémoire collective? Dans quelle mesure la notion de mémoire est-elle liée àcelle de social? Dans quelle mesure estelle identique àla perspective des «vainqueurs», ou bien existe-t-il réellement ce que Walter Benjamin ajadis appellé «l’histoire des vaincus»? Toutes ces questions, parmi tant d’autres, invitent àune réfléxion interdisciplinaire sur «la mémoire», «l’oubli» et «la réminiscence». Sans doute n’est-t-il pas possible d’épuiser la richesse conceptuelle (voire non-conceptuelle) que les trois notions recèlent. Du moins, les dix-neuf articles rédigés par professeurs, maîtres de conférences et doctorants provenant de neuf universités de cinq pays européens, peuvent-ils démontrer la variété des relations qu’elles tissent entre elles àla croisée de disciplines diverses. Ordonné chronologiquement, le présent numéro spécial s’ouvre par un article de Katalin Bartha-Kovács consacré aux réminiscences nostalgiques que les paysages lumineux de Claude Lorrain éveillent dans l’esprit du spectateur. Andrea Tureková enchaîne avec une étude de la mémoire et des souvenirs dans le roman des Lumières, plus particulièrement chez l’abbé Prévost. Les peintures de Chardin et Greuze, telles que le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi pourrait les interpréter àla lumière de sa notion de «flow», font l’objet du texte d’Erzsébet Prohászka, tandis que sa compatriote, Enikő Szabolcs, analyse la problématique de la mémoire et de l’oubli dans L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier. Les tournants gnoséologiques et esthétiques du dix-neuvième siècle se trouvent abordés par Patrick Marot qui démontre àquel point les poétiques modernes de la mémoire se fondent sur une perte des origines. Jaroslav Stanovský, lui, se pose la question de savoir si la Guerre de Vendée est devenue victime d’un «mémoricide» imposé par les autorités républicaines françaises. Josef Fulka clôt la partie consacrée au dix-neuvième siècle par une analyse du fonctionnement de la mémoire involontaire chez Rousseau, Proust et Wagner. Sylviane Coyault se penche sur les traumatismes de la Première Guerre mondiale, notamment l’amnésie autour de laquelle Jean Giraudoux abâti son roman Siegfried et le Limousin, tandis que la littérature française de l’entre-deux-guerres est abordée par Zofia Litwinowicz-Krutnik qui analyse la «mémoire cinesthétique» dans Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue. Un bref tour d’horizon de la francophonie moderne s’ouvre avec l’article de Vojtěch Šarše, consacré àl’oubli et la réminiscence dans les littératures subsahariennes OPEN ACCESS
11 d’expression française. Miluše Janišová, elle, aborde l’œuvre d’un écrivain marocain, Abdelkébir Khatibi, àtravers le prisme du tatouage, cette mémoire inscrite dans le corps. Les notions de nostalgie et de mélancolie dans le roman québécois contemporain se trouvent élucidées par Natalie Mojžíšová qui s’est penchée sur La Québécoite de Régine Robin et La Célébration de Naïm Kattan. Milena Fučíková enchaîne avec «l’histoire invisible des peuples silencieux», telle que le Martiniquais Patrick Chamoiseau l’asaisie dans ses romans et que les théories postcoloniales ont confirmée. L’article de David El Kenz s’enracine très profondément dans l’histoire européenne pour mettre àjour les polémiques contemporaines autour des «lieux de mémoire victimaire» qui nous unissent et divisent en même temps. Les sinuosités de la mémoire canadienne, non moins paradoxale et traumatisante, se trouvent analysées par Petr Kyloušek qui les aborde via l’œuvre romanesque d’Anne-Élaine Cliche. Toujours dans l’ultra-contemporain, Zuzana Malinovská se penche sur l’opposition entre le devoir de mémoire et le droit àl’oubli dans La Compagnie des spectres de Lydie Salvayre et Fleurs de crachat de Catherine Mavrikakis, tandis que Myriam Lépron scrute la mémoire et l’oubli dans L’Amour après [les camps de concentration] de Marceline Loridan-Ivens. Le numéro spécial s’achève sur deux textes consacrés àl’œuvre de Michel Houellebecq: Dalibor Žíla compare la mémoire post-apocalyptique dans La Possibilité d’une île àcelle que Margaret Atwood met en scène dans son roman Le Dernier homme. Et finalement Eva Voldřichová Beránková explique pourquoi Sérotonine s’avère «le plus proustien» des romans de Houellebecq, fonctionnant comme une sorte de récriture ironique du Temps retrouvé. Josef Fulka, Eva Voldřichová Beránková OPEN ACCESS