La perte de l’origine comme fondement des poétiques modernes de la mémoire
Abstract
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Full text
La perte de l’origine comme fondement des poétiques modernes de la mémoire Patrick Marot Université Toulouse-Jean Jaurès THE LOSS OF ORIGIN AS THE BASIS OF MODERN POETICS OF MEMORY The ancient and classical tradition assume the memoria, which reproduces astable and hierarchical order, able to base the exemplary and topical value of stories. This “onto-theological” model (Kant) is radically overthrown by the one that prevails in modernity— since the end of the eighteenth century: forgetting the metaphysical foundation is becoming aparadoxical matrix of memory. Discontinuity becomes the condition of our relation to the past, which can no longer be sustained on an identifiable origin, but must be invented. Modern literature becomes aquestion of ignorance, and is condemned to construct optimistic (Novalis, Michon, Perec) or pessimistic (Senancour, Tieck, Conrad) answers to this question. KEYWORDS: memory; oblivion of origin; autobiography; Modernity; Romanticism; identity; opacity MOTS-CLÉS: mémoire; oubli de l’origine; autobiographie; modernité; romantisme; identité; opacité DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.5 On pourrait àbien des égards considérer les civilisations antique et classique de l’Occident comme des civilisations de la memoria. Chacun sait que Mnémosyne, la déesse de la mémoire, était dans la mythologie grecque la mère des muses, c’est-à-dire qu’elle était àl’origine des différents arts et savoirs dont elle assurait l’articulation et dont elle disait l’unité. La memoria est supposée reproduire l’ordre stable d’un monde spatialisé par une organisation topique, dont les rhétoriques antiques ont spécifié le modèle pour une quinzaine de siècles: celui d’une distribution ordonnée des loci et des exempla, dont l’enchaînement produit une continuité argumentative facile àmémoriser. La memoria est donc fondamentalement un récit.C’est ce qu’indique, outre son lien avec la rhétorique, son aptitude àmettre àleur juste place les objets du monde réel ou fictif selon leur position hiérarchique et selon leur distribution en fonction de leur genre et de leur espèce— comme le montre l’usage àla fois logique et mnémonique de l’arbre de Porphyre de la fin de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance1. 1 Eco, U. (2003): De l’arbre au labyrinthe. Paris: Le Livre de Poche, 1.2.1. OPEN ACCESS
62 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Dans la tradition platonicienne, la mémoire, comme le montre l’expérience menée avec l’esclave de Ménon, relève du procès même de la recherche de la vérité, qui vise àretrouver dans le présent la réminiscence de ce que l’âme aconnu dans le horstemps de la contemplation des Idées. C’est de ce processus qu’il s’agit de constituer le récit, identifié dans le Banquet avec la dialectique ascendante de la connaissance du vrai: celui qui va et vient entre la profondeur sublunaire de l’oubli et la plénitude céleste de la connaissance, dont la réminiscence est justement le passage et l’opérateur. Que le petit esclave de Ménon retrouve de lui-même un théorème qu’il n’ajamais appris fait signe de ce que dans la pensée antique comme dans celle qui s’en est inspirée jusqu’à l’époque classique, l’oubli est une parenthèse entre deux états de contemplation des vérités éternelles, parenthèse qui justifie certes la quête mais ne la conditionne en aucun cas. Une telle conception converge avec celle rapportée dans le chant VI de l’Énéide: l’eau du Léthée, bue par les âmes en attente de réincarnation, est ce qui leur permet d’oublier leur vie antérieure: en boire produit une pause dans le processus d’accomplissement du devenir de l’âme, non une rupture de la continuité du processus. On alà affaire àce que Heidegger appelle les métaphysiques onto-théologiques2, qui présupposent àla fois la stabilité du fondement de l’Être, et l’accessibilité de l’origine pour le sujet de connaissance. Ce qu’on appelle commodément du terme un peu fourre-tout de «modernité» peut correspondre, du point de vue de l’histoire de la pensée, àune sorte de renversement dont la formule la plus radicale d’un point de vue spéculatif asans doute été la «révolution copernicienne» revendiquée par Kant dans sa Critique de la raison pure. Quant àla question du rapport entre mémoire et oubli qui nous intéresse ici, ce renversement est devenu la matrice même d’un processus de remémoration qui ne fait désormais plus fond sur la continuité du récit rattachant le sujet au monde et àl’Être, mais tout au contraire produit une discontinuité qui interrompt ce récit, et l’oblige éventuellement, mais non nécessairement, àtenter de se fonder ànouveau. L’affaiblissement, dans les sociétés dites modernes, du rituel qui faisait de l’acte mémoriel un vecteur de structuration spatio-temporelle, son remplacement par la célébration ou la commémoration qui vise àpallier l’oubli3, signale d’un point de vue sociologique une sorte d’équivalent de ce renversement dans l’ordre de la métaphysique— équivalence vers laquelle converge également le constat que fait l’auteur des Mémoires d’outre-tombe (première partie, I, I) de ce paradoxe de la mémoire dans les sociétés modernes . D’une part en effet elle s’affirme plus fortement que jamais sur le plan individuel: «Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m’accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant que sont-ils pour le reste du monde4?». Mais d’autre part cette puissance 2 Le terme «onto-théologique» est emprunté àla Critique de la raison pure de Kant. Il désigne le domaine de la spéculation métaphysique et théologique sur les noumènes. Heideg ger reprend ce concept dans une conférence de 1957: Constitution onto-théologique de la métaphysique. In Questions Iet II, t. f. A.Préau (1968). Paris: Gallimard. 3 Voir Hartog, F. (2003): Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps. Paris: Seuil, «La Librairie du XXIesiècle». 4 Chateaubriand, F.-R. de (1989): Mémoires d’outre-tombe, livre I, chap. 7, éd. de Berchet, J.- C. Paris: Garnier, pp.166–167. OPEN ACCESS
PATRIcK MAROT 63 personnelle de la remémoration, qui se traduit par une floraison d’autobiographies où se reconnaissent désormais tant de lecteurs, se paie de l’affaiblissement de la mémoire collective et de l’effondrement du socle commun de vérités où cette dernière se fondait. C’est un tel constat qui fonde également l’étude consacrée en 1936 par Walter Benjamin àNicolaï Leskov sous le titre «Le Conteur5». Autant le souvenir en régime onto-théologique est exemplaire, c’est-à-dire qu’il vaut en tant qu’il avaleur d’exemplum et avocation às’inscrire dans la memoria àtravers des genres tels que les Mémoires, les Vies, les Res gestae, autant en régime théologico-politique (pour reprendre ànouveau la terminologie heideggerienne), il ne peut s’authentifier que de sa singularité: il n’aplus àêtre vraisemblable, mais vrai, comme le stipule le pacte de lecture décrit par Philippe Lejeune àpropos des Confessions de Rousseau6. Sa temporalité est celle de ce qui s’inscrit du passé dans l’actualité de la remémoration, non celle de ce qui est inscrit dans la pérennité d’un passé commun qui serait par nature destiné àêtre fixé pour mémoire. Le statut de l’événement de part et d’autre de ce renversement du système mémoriel change de ce fait radicalement: il n’est plus remontée analogique du connaître vers l’Être, et comme tel confirmation d’un principe de continuité ontologique et de mimesis narrative, mais il devient intrusion d’une rupture qui relance ànouveaux frais le processus temporel, et fait de la discontinuité du présent la condition même du passé— condition phénoménologique et non plus métaphysique. Ou, pour le dire plus clairement, il fait de cette discontinuité du présent la condition de la réinvention du passé (je renvoie sur ce point aux travaux de Claude Romano sur la phénoménologie de l’événement7). La perte du lien entre le sujet et l’Être alaissé la génération d’artistes et d’intellectuels qui aconnu le tournant du XVIIIeau XIXesiècles, qu’on peut qualifier àcet égard de première génération de la modernité, dans un état de profond désarroi métaphysique, amplifié àtravers l’Europe par le séisme sans égal que fut la Révolution française. S’effondraient en effet non seulement les différents modèles de rationalité mis en place àpartir du XVIIesiècle par les grandes matheseis de l’époque classique et baroque (Descartes, Leibniz) qui supposaient un sujet de connaissance rationnel, universel et jouissant d’une garantie divine; mais s’effondraient également les modèles empiristes qui les avaient contestés au long du siècle des Lumières, modèles dont le sensualisme, vivement critiqué par Kant, n’offrait àla connaissance qu’un domaine borné et possiblement illusoire. De ce désarroi, l’Essai sur les révolutions de Chateaubriand, les essais de Senancour ou son roman Oberman, un roman comme Adolphe de Benjamin Constant, sont des témoins privilégiés dans la première décennie du XIXesiècle. L’un des effets les plus significatifs de ce basculement est l’opacification de l’origine et la rupture du récit qui peut la dire. Ainsi René, dans la nouvelle éponyme de Chateaubriand, fait-il ce constat qui est en effet celui d’une génération sans illusions, sans repères et sans espoir: «Rien de certain parmi les 5 Voir Benjamin, W. (2000): «Le Conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov». In Œuvres III. Paris: Gallimard, pp.114–151. 6 Lejeune, P. (1975): Le Pacte autobiographique. Paris: Seuil, 2e partie. 7 Romano, C. (1998): L’Événement et le monde. Paris: PUF, coll. «Épiméthée»; Romano, C. (1999): L’Événement et le temps. Paris: PUF, coll. «Épiméthée». OPEN ACCESS
64 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Anciens, rien de beau parmi les modernes. Le passé et l’avenir sont deux statues incomplètes: l’une aété retirée toute mutilée du débris des âges; l’autre n’apas encore reçu sa perfection de l’avenir8.» Un tel constat n’est pas banalement celui de la fuite du temps, mais bien celui de l’illisibilité dans laquelle est désormais tombé un passé reçu comme révolu, c’est-à-dire sans la continuité avec le passé qui le caractérisait jusqu’alors et qui légitimait àl’âge classique de même le couple de la mathesis et de la memoria. Un tel sentiment appelle une refondation de la représentation: la mimesis ne peut en effet plus être consacrée par son rapport àla vérité dès lors que cette dernière échappe àtoute saisie et se réduit possiblement aux illusions du transcendantal. C’est ce qu’énonçait Diderot en 1751 dans sa Lettre sur les sourds et muets, avec la notion devenue fameuse d’hiéroglyphe poétique9: les hiéroglyphes, comme on sait, n’ont pas encore été déchiffrés, et ils permettent de désigner ce qui doit désormais être la tâche de ce qui ne s’appelle pas encore «littérature», et qui ne peut plus se satisfaire de la simple intelligibilité ni de la maîtrise rhétorique àtravers lesquelles les poétiques classiques signalaient la conformité du discours au réel et son aptitude àmanifester l’adéquation du langage et de l’Être. L’historiographie, l’histoire des langues, dont l’essor accompagne le second XVIIIesiècle et la période romantique, d’Antoine Court de Gébelin àFranz Bopp, en passant par Friedrich Schlegel, Wilhelm von Humboldt ou Jacob Grimm, ont en particulier pour fonction de produire des récits de substitution au discours métaphysique défaillant, en retissant le réseau des événements désertés par la Providence, ou en recherchant les traces d’une identité anthropologique que ne fournit plus le modèle théologique de l’imago dei. Le rapport du sujet àl’Être se disloque au profit du seul rapport au monde, et àun monde qui n’est plus posé ante ou apriori, mais qui devient l’objet hypothétique d’une quête qui doit reconstruire ànouveaux frais un passé qui abasculé dans la discontinuité, et traverser pour le remonter l’espace de l’oubli et de la perte. Cette visée converge pleinement avec celle que Diderot assignait àla poésie, et qui prend un caractère non seulement programmatique, mais plus essentiellement définitoire. L’illisibilité du passé et le caractère premier de l’oubli qui en découle se traduisent de toutes sortes de manières, dont je retiens deux qui me paraissent particulièrement significatives: la rupture de la causalité et la fin de l’idylle. Un «roman» comme Oberman, publié par Senancour en 1804, est singulièrement révélateur de la crise affectant la notion de causalité, qui pendant près de vingt-cinq siècles avait été la pièce maîtresse de la pensée théorique occidentale10, et avait permis en particulier d’expliquer comment le présent procédait de ce qui 8 Chateaubriand, F.-R. de (1989): René. Paris: Le Livre de Poche, p.321. 9 Diderot, D. (2000): Lettre sur les sourds et muets. Éd. M.Hobson et S.Harvey. Paris: Garnier-Flammarion, p.133. L’usage de ce terme par Diderot pour rendre compte de la nature des signes de la poésie comme de ceux de la musique, afait l’objet d’une abondante littérature critique. 10 Le concept de causalité aété, comme on sait, fixé dans ses grandes lignes par Aristote. Voir: Physique (II, 3, 194 b 29), éd. A.Stevens (2012). Paris: Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques»; Métaphysique (1010 a). Éd. J.Tricot (1986). Paris: Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques». OPEN ACCESS
PATRIcK MAROT 65 le précède, et comment tout événement ou tout être pouvait être reconduit àson origine par un enchaînement continu. Or tous les étais de cet édifice linéaire et hiérarchique, qui garantissait l’efficacité de la memoria et le caractère secondaire et provisoire de l’oubli, s’écroulent simultanément dans le constat que fait Senancour de la coupure qui sépare désormais l’homme d’un monde qu’il n’aplus de moyens de connaître ni par la religion, ni par la philosophie, ni par les sciences: d’un monde qui n’est accessible qu’à des sens faibles et incertains, et qui n’offre pas davantage l’assise intérieure que proposait chez Rousseau, Kant ou Fichte, la certitude d’un sens moral. Avec l’illusion de l’anthropocentrisme disparaît pour l’auteur d’Oberman celle de l’homme fils de Dieu. Avec la fantasmagorie des essences disparaît toute stabilité identitaire: Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement: comme si la perception de l’univers était l’idée d’un être positif, et le moi de l’homme quelque autre chose que l’expression accidentelle d’une harmonie éphémère! […] Toute cause est invisible, toute fin trompeuse: toute forme change, toute durée s’épuise […]. Nous voyons les rapports et non les essences: nous n’usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au-dehors, et impénétrable dans nous, est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l’homme qui ne veut que des vérités11. Ce qui est exprimé par Senancour, et qui radicalise le nihilisme12 caractéristique de la crise de la pensée au début du XIXesiècle, c’est la triple disjonction de l’homme d’avec le Principe désormais disqualifié par l’effondrement du socle théologique, d’avec le monde désormais livré aux images vides ou trompeuses de l’empirisme et privé de tout accès àdes essences elles-mêmes illusoires, mais aussi d’avec lui-même dès lors que toute continuité du sujet dans le temps apparaît intenable. L’auteur d’Oberman récuse en effet non seulement, comme on l’avu, une définition essentialiste de l’homme, mais aussi la définition matérialiste et empiriste retenue au siècle des Lumières d’une continuité du sujet garantie par la mémoire individuelle— qu’elle soit, dans la continuité de la pensée de Lamarck, celle de l’identité biologique ou, àla manière de la philosophie sensualiste d’un Locke ou d’un Condillac, ou de la pensée d’un «idéologue» comme Cabanis, celle d’une permanence de la conscience13. L’œuvre 11 Senancour, É.Pivert de (2003): Oberman. Éd. F.Bercegol. Paris: Garnier-Flammarion, lettre LXIII, p.290. 12 Sur le nihilisme de Senancour, voir Raymond, M. (1965): Senancour, sensations et révélations. Paris: José Corti, p.64; Marot, P. (2012): «La Question du nihilisme àl’aube du XIXesiècle. L’exemple de Senancour». In Nihilismes?, dir. par É.Benoît et D.Rabaté, Modernités 33, P.U. de Bordeaux, pp.47–60. 13 Ces références étaient connues de Senancour, comme l’attestent ses consultations àla Bibliothèque Nationale et les fiches plus ou moins fournies dont sont constituées ses Annotations encyclopédiques, en partie publiées dans le tome II de la thèse de Béatrice Le Gall (1966): L’Imaginaire chez Senancour. Paris: José Corti, pp.301–352. L’écrivain avait par ailleurs dans sa jeunesse eu accès àl’importante bibliothèque privée de Mme d’Houdetot chez qui il occupait des fonctions de précepteur, àl’hôtel Beauvau. OPEN ACCESS
66 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE de l’écrivain en tire les conséquences: il refuse en effet la fiction de l’autobiographie àla Rousseau et préfère l’émiettement des moments de temps dans la forme du pseudo-journal ou du roman épistolaire. Au récit de soi s’oppose en l’occurrence la prégnance existentielle de l’instant, dont la cinquième Rêverie du promeneur solitaire avait pour le coup offert le modèle. La fin de l’idylle est non moins significative dans la mesure où elle marque dans la littérature du tournant des XVIIIeet XIXesiècles le renoncement àtout retour àune primitivité perdue. Àla notion rousseauiste de «perfectibilité14», développée en 1755 dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, Senancour— encore lui— oppose celle de «rétrogradation15», elle-même au demeurant inspirée de Rousseau, et qui peut se définir comme le projet de revenir àun état de primitivité qui aété perdu en raison de la dégénérescence liée àl’état de civilisation. Or cette idée, exposée dans les essais de jeunesse de l’auteur d’Oberman et qui avait suscité en lui une vocation vite avortée de législateur pour la Polynésie, est éprouvée comme une nouvelle illusion. En témoigne par exemple, dans un récit sentimental tardif de cet écrivain intitulé Isabelle, l’épisode où l’héroïne de ce roman épistolaire, revenant adulte au lieu sauvage où elle aimait àjouer enfant avec son compagnon, rencontre inopinément celui-ci et couche avec lui16. Or cette perte de l’innocence sur son lieu d’élection s’exprime symboliquement par l’obscurcissement de la source pure qui coulait, obscurcissement dû aux travaux que l’industrie entreprend dans la montagne. L’homme apparaît ainsi voué au «sentimental» au sens que Schiller donnait àce terme en référence au Roman sentimental de Sterne, en opposition au «naïf17». Je rappelle qu’est «sentimental» dans cette acception ce qui s’est éloigné de la simplicité et de la puissance de la nature, et est désormais livré aux seules émotions et aux seules pensées de l’individu. C’est aux yeux de Schiller toute la littérature moderne qui est désormais vouée àêtre «sentimentale», tournant sans joie mais sans désespoir le dos àune littérature de la relation immédiate àla nature dont Goethe serait le dernier représentant. Un autre exemple, bien plus célèbre, est la scène finale de Paul et Virginie, roman publié en 1788 par Bernardin de Saint-Pierre qui fut tout comme Rousseau une des grandes références du romantisme européen (Senancour inclus). On se rappelle cet épisode où Virginie, revenant de France— c’est-à-dire de la civilisation— pour 14 Voir Rousseau, J.-J. (1755): Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (Ière partie, § 16). 15 La notion de «rétrogradation», présente chez Senancour dans les Rêveries de 1799, correspond àun retournement de la perfectibilité rousseauiste: les sociétés ne pourront cesser de dégénérer que si elles inversent le processus du progrès. Àpartir d’Oberman, le terme prend une acception plus individuelle que collective. Rousseau explique dans Rousseau juge de Jean-Jacques que la rétrogradation des sociétés humaines est impossible, voir Ier Dialogue in Œuvres complètes (1959), éd. B.Gagnebin et M.Raymond (1959). Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», pp.727–728. 16 Senancour, É.Pivert de (1980): Isabelle. Éd. B.Didier. Genève: Slatkine Reprints, lettre XVIII. 17 Voir Schiller, F. (1947): Poésie naïve et poésie sentimentale. Trad. par P.Leroux. Paris: Aubier. Sur ce terme, voir Szondi, P. (1975): Poésie et poétique de l’idéalisme allemand. Paris: Éditions de Minuit, pp.47–93. OPEN ACCESS
PATRIcK MAROT 67 retrouver Paul qui l’attend àl’île Maurice, refuse de se débarrasser de sa robe pour pouvoir être sauvée par un matelot courageux de la tempête où sombre son navire, et périt dans les flots àla vue de son amant désespéré18. On abien injustement ricané de cette fin, car ce n’est pas de pudeur ridicule qu’il est question, mais de l’impossibilité du retour de la civilisation vers l’innocence, et par là-même du caractère désespérément illusoire de toute «rétrogradation». Congé est donné àl’idylle, tout comme il l’est une quinzaine d’années plus tard dans Atala de Chateaubriand: la marque de la civilisation du progrès, autant que celle d’un christianisme étroit, barre sans retour ni recours le chemin vers une origine avec laquelle le lien est désormais rompu. L’autobiographie, dont Senancour se méfie mais qui connaît àla suite des Confessions de Rousseau l’essor que l’on sait, est directement liée àcette opacification de la relation du sujet àlui-même et au monde: elle n’est plus le récit d’un déploiement continu, ni même d’un apprentissage comme le roman en aconnu la tentative éphémère des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe au Père Goriot de Balzac. Le souvenir n’y est plus un donné que l’auteur peut retrouver par l’isomorphisme de la mémoire, du vécu et du récit (comme il pouvait l’être dans les mémoires classiques ou dans l’historiographie reposant sur des compilations de témoignages). Il procède bien plutôt de ce fond d’oubli où s’abîme la relation du sujet au monde et àlui-même, et àpartir de quoi doit être reconstruit ce qui est saillant et ce qui est oblitéré, ce qui est certain, confus, hypothétique, ou doit être suppléé par la fiction— ainsi que le dit Rousseau dans le préambule des Confessions. L’essai fameux et déjà ancien de Jean Starobinski, Rousseau, la transparence et l’obstacle, explicite magistralement comment la visée de la transparence àsoi et àautrui se heurte aux mensonges et aux artifices qui s’inscrivent dans la langue même, et en condamnent le projet19. C’est désormais la réflexivité de la conscience, et donc indissociablement la réflexivité du langage, qui conditionnent l’événement. Dans cette mesure, le souvenir n’est plus un point sur la flèche du temps, mais ce qui élabore une multiplicité complexe de temporalités dont la distinction intéresse d’autant l’autobiographe que la maîtrise lui échappe. La page célèbre que Chateaubriand consacre àla grive de Montboissier, dont le chant évoque celui de l’oiseau entendu des années auparavant àCombourg et ressurgissant de l’oubli20, est un exemple significatif dont À la recherche du temps perdu reprendra et amplifiera le modèle. L’exploration par le récit de la matrice de l’oubli, la réversibilité dont elle est l’opérateur obscur, brisent le schéma d’une antériorité du vécu sur sa narration, c’est-à-dire le paradigme mimétique lié àla logique causale. Elle instaure au rebours le dispositif proprement moderne d’une invention constructiviste du sujet àtravers une refondation du récit sur le mode de la réflexivité et de la complexité— ce qu’on peut caractériser comme l’institution d’une forme redéfinissant simultanément la mimesis, la narrativité et les modalités du sens. 18 Saint-Pierre, Bernardin, J.H. de (1989): Paul et Virginie. Éd. P.Trahard, revue par É.Guitton. Paris: Bordas, Classiques Garnier, p.227. 19 Voir Starobinski, J. (1971): Rousseau, la transparence et l’obstacle. Sept essais sur Rousseau. Paris: Gallimard. 20 Chateaubriand, F.-R. de (1989): Mémoires d’outre-tombe, op. cit., Livre III, p.74. OPEN ACCESS
68 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Que l’événement soit intériorisé et renvoie àl’opacité d’un fond dont il s’agit d’inventer l’accessibilité, cela fait de l’écriture un exercice paradoxal d’ignorance, ainsi que l’amontré fortement Jean Bessière dans son ouvrage Principes de la théorie littéraire21, où il établit comment c’est en tant que non-savoir que la littérature peut faire sens, en interrogeant par sa forme même les contenus qu’elle dispose. Si le souvenir désigne l’opacité du rapport du sujet au monde, si la réminiscence désigne l’opacité du rapport du sujet àlui-même comme le montre l’épisode de la grive de Montboissier, c’est que cette invention du récit ne peut se satisfaire d’une autosuffisance ou d’une autotélie de la littérature: il doit tout àla fois manifester l’ignorance dont il procède (c’est-à-dire l’oubli de l’origine) et se donner les moyens de porter une réponse là où cette ignorance acreusé un abîme dont Schiller, dans De la Poésie Naïve et Sentimentale, indique qu’il s’est ouvert après que le criticisme kantien aretiré sous les pieds du sujet l’échelle de la nature22. Cette nécessité de porter réponse àl’ignorance alargement suscité dans la première génération romantique la querelle du nihilisme, initiée par la «lettre ouverte» de Friedrich Jacobi àFichte en 179923: ce dernier y est accusé d’avoir réduit l’homme àsa dimension transcendantale en évacuant— dans la continuité de Spinoza et de Kant— la référence àla transcendance divine. Or cette réduction revient en réalité pour Jacobi àlivrer le sujet aux seules projections de son intériorité, et la littérature aux délires de l’écrivain— ou àtout le moins àl’arbitraire de la fiction. L’oubli de l’origine, c’est-à-dire la question de la relation perdue du sujet àla nature, àl’Être et àlui-même serait alors àson tour oubliée dans une auto-référentialité sans altérité. Or cette solution retenue, dans le sillage de Maurice Blanchot, par Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe dans L’Absolu littéraire24, àpropos du romantisme d’Iéna, est en réalité intenable pour la plupart des créateurs romantiques. Le désespoir métaphysique dans lequel son propre nihilisme plonge un Senancour est àcet égard un exemple symptomatique de cette réticence de la littérature àl’auto-référentialité pure au moment où se met en place la modernité. L’essor de la littérature fantastique est également significatif de la non-viabilité de cet oubli de l’oubli. Ce qui se joue avec le fantastique en effet n’est pas tant l’hésitation entre un modèle rationaliste et un modèle surnaturel d’explication de l’événement étrange, selon le schéma bien connu mais très réducteur de Tzvetan Todorov25, mais plutôt l’interrogation par la réflexivité du récit de ses propres conditions de possibilité dès lors qu’il est dans l’incapacité de rendre clairement compte de ses raisons. En d’autres termes, le récit fantastique pose, àtravers le dispositif énigmatique qu’il met en place, la question des modalités possibles selon lesquelles la littérature— toute la littérature— peut dire ce monde 21 Bessière, J. (2005): Principes de la théorie littéraire. Paris: PUF, coll. «L’interrogation philosophique», p.145 sq. 22 Schiller, F. (2002): De la Poésie Naïve et Sentimentale. Trad. par S.Fort. Paris: L’Arche, pp.24–25. 23 Jacobi, F. (1946): «Lettre àFichte», in Œuvres philosophiques. Trad. par J.-J. Anstett. Paris: Aubier, pp.303–335. 24 Lacoue-Labarthe, P.— Nancy, J.-L. (1978): L’Absolu littéraire. Paris: Seuil, coll. «Poétique». 25 Todorov, T. (1970): Introduction àla littérature fantastique. Paris: Seuil. OPEN ACCESS
PATRIcK MAROT 69 dont les légitimations et les enchaînements qui permettaient de le comprendre et de le représenter ont été perdus26. Ou encore: comment la littérature peut dire ce sujet dont l’identité aété brouillée, et qui n’accède plus àce dont il procède; et comment elle peut dire l’Être ou plutôt l’absence béante que laisse son retrait depuis que— pour citer le mot de Jean-Paul Richter repris par Nietzsche— Dieu est mort. La construction des solutions apportées par la littérature pour suppléer la défaillance du récit fondateur et l’oubli de l’origine s’est faite de telle sorte que les réponses laissent ouvertes les questions— faute de quoi les textes deviendraient des énoncés de vérité et perdraient ce caractère de réflexivité interrogative qui définit l’espace conditionnel des poétiques de la modernité. Je renvoie sur ce point àl’ouvrage de Michel Meyer, Questionnement et historicité, qui demande: «Où trouver un nouveau fondement27?» lorsque sont invalidés faute de stabilité celui de l’Être et celui du sujet. La proposition de Meyer est de repartir pour la philosophie du constat fait par Kant de ce «qu’à côté des questions qui se laissent résoudre, il y avait celles qui demeurent irrémédiablement sans solution28». La littérature moderne, si on la pense dans cette perspective, trouverait son lieu dans un paradoxe du jeu de la question et de la réponse. En effet, elle ne saurait sauf exception se satisfaire ni de la résolution des questions (sans quoi elle rejoindrait la science, la métaphysique ou la religion), ni de laisser les questions «irrémédiablement sans solution» (sans quoi elle devient un exercice vain, comme celui que proposent le déconstructionnisme d’un Derrida, par exemple, ou la conception autotélique d’un Blanchot). Les différentes réponses que je vais àprésent tenter d’évoquer, sans aucune prétention àl’exhaustivité ou au systématisme comme on peut s’en douter, prennent toutes àbras-le-corps (si j’ose dire) le questionnement de l’ignorance dont elles procèdent, àtravers le traitement qu’elles élaborent du triangle constitué par l’oubli, le souvenir et la réminiscence. L’une des réponses fortes apportées au lendemain de la crise ouverte àla toute fin du XVIIIesiècle par le criticisme kantien et fichtéen aété celle de Schiller, qui aopposé àla dérobade du fondement un héroïsme tragique instaurant, àla suite de Rousseau et de Kant lui-même, le divin dans la conscience— le lien ainsi rétabli avec l’Être se substituant pour ainsi dire au lien perdu avec la nature29. Cette solution sublime, fascinante par sa grandeur héroïque, mettait l’accent sur la liberté et la volonté du sujet, et comme telle permettait de renouer en quelque sorte sur le dos de la nature avec une lisibilité intériorisée du fondement et du récit.Elle concordait avec le privilège accordé par Schiller àl’allégorie, qui jette la lumière sur les zones d’ombre de l’intériorité, et tend par là-même àeffacer le rôle matriciel qu’y prennent dans l’épistémè moderne l’opacité et l’oubli. Une telle solution volontariste laissait àvrai dire entière l’inquiétude suscitée par la possibilité du nihilisme (je l’ai rappelé àtravers l’exemple 26 Cette lecture est proposée par Jean Bessière dans son article «Que le fantastique et le réalisme sont mutuellement hérétiques et, par-là, également pertinents», in P.Marot (sous presse): Frontières et limites de la littérature fantastique. Paris: Classiques Garnier. 27 Meyer, M. (2000): Questionnement et historicité. Paris: PUF, coll. «Quadrige», p.7. 28 Ibid., p.1. 29 Ces thèses sont développées en particulier dans F.Schiller, De la poésie naïve et sentimentale (op. cit.) et dans les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, éd. R.Leroux, (1992). Paris: Aubier, coll. «Domaine allemand bilingue». OPEN ACCESS
76 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE également une régression jusqu’au fond de la primitivité humaine. Le discours moralisateur et civilisateur du gérant, qui entend légitimer l’entreprise de conquête coloniale, est en effet retourné en ce que le narrateur appelle «la sauvagerie même50»: celle du cri inarticulé qui jette un moment l’effroi sur le fleuve; celle des têtes fichées sur des pieux qui accueillent ceux qui s’aventurent jusqu’à la station de traite; celle qu’incarne Kurtz lui-même, figure de divinité cruelle et barbare pour les peuplades du fleuve. L’origine du monde coïncide avec l’origine de l’humain, dont le dévoilement est celui d’un obscurcissement terrifiant de l’Être— obscurcissement refoulé par le vernis fragile de la religion, de la morale et de la rhétorique. «L’horreur», ce terme qui revient àplusieurs reprises dans la bouche de Kurtz qui en est àla fois le vecteur et la victime, apparaît comme une présentation de l’inavouable et de l’informe, où la représentation se trouve reconduite àl’impossibilité qui la fonde mais également l’empêche. Si l’oubli de l’origine fonctionne toujours comme matrice tautégorique, ce qu’il construit est ce qui le révèle, et dont la conséquence peut être comprise— telle me semble de ce point de vue être la proposition de ce récit contemporain de la Première Guerre mondiale— comme la déconstruction de la possibilité du symbole. Un récit comme La Grande Beune de Pierre Michon (199651) apparaît porteur de la même leçon, dans une approche peut-être moins noire que celle d’Au cœur des ténèbres, mais dont la portée métatextuelle permet àl’inverse de développer une version symbolique. L’oubli de l’origine y est figuré de manière multiple par le dédale des rivières souterraines enfouies dans le massif karstique du Périgord, par les grottes préhistoriques dont les signes sont effacés, mais aussi par les rituels primitifs des riverains de la Beune, qui derrière les sages apparences de la France des «Trente glorieuses» (l’action se situe dans les années 1960) rejoignent les chasseurs de rennes aux chapeaux d’andouillers qui hantaient dans la nuit des temps ces mêmes grottes. Là encore l’origine est inaccessible tout comme l’est la source de la rivière, et pourtant elle se trahit partout dans les interstices de la banalité du quotidien. Elle fait retour, surtout, dans l’ordre métatextuel de la trace symbolique. Elle oppose en effet àl’écriture savante qui entend décrire analytiquement les parties du monde, au savoir clair et organisé des instituteurs (dont le narrateur est ici le représentant), une autre écriture, sombre et fulgurante àla fois, une écriture perdue qui fait résurgence et qui est celle de la violence des hommes et de la communication— sauvage mais efficace— avec l’Être. De cette communication, le monde rationnel et policé des apparences sociales ne peut offrir que des substituts dérisoires. La Beune manifeste l’origine même du noir, figure de ce qui est antérieur àtoute figure et vers quoi reconduit donc tout ce qui fait signe d’une écriture primitive de la pulsion, détentrice d’un sens perdu qui est pour Michon comme pour Bataille la violence du sacré. La Grande Beune, dans cette perspective, apparaît comme la fable de la naissance oubliée de l’écriture: une naissance inconnaissable, comme celle de la Beune et comme celle de chaque sujet pour lui-même, mais dont l’écriture savante des modernes peut se donner pour tâche— une tâche pour le coup proprement symbolique— de recueillir l’ombre portée. La Grande Beune et Au cœur des ténèbres, àtravers le thème commun du refoulement anthropologique d’une primitivité sauvage ou barbare de l’homme, me semblent ainsi 50 Ibid., p.193 et p.224. 51 Michon, P. (1996): La Grande Beune. Arles: Verdier. OPEN ACCESS
PATRIcK MAROT 77 représentatifs de ces deux polarités majeures de la tautégorie moderne que sont d’un côté le symbole comme tentative de réparation d’une figuration dont le lien avec le fondement avait été perdu, et d’un autre côté l’impossibilité tragique— ou pour le dire comme Beckett l’empêchement52— du geste symbolique. Je voudrais terminer cette réflexion par l’évocation de La Vie mode d’emploi de Georges Perec53, qui me semble manifester exemplairement une sorte de tension entre ces deux pôles de la poétique moderne, dont j’ai tenté de montrer qu’ils caractérisaient les deux modes antagonistes de traitement de la dimension matricielle de l’oubli. Ce qui est oublié pour Perec, et qu’atteste toute son œuvre, c’est la relation àl’Histoire en tant qu’elle pourrait produire du sens et inscrire l’identité personnelle du sujet. On sait que Perec n’aeu aucun souvenir net de ses parents, et qu’il ignorait la date de la mort de sa mère, déportée àAuschwitz en 1943. On sait également que cette date fantôme est cryptée dans toute son œuvre. Abîmer dans l’oubli la relation àl’Histoire revient en l’occurrence àperdre le rapport entre le particulier et le général, et àrendre impossible la totalité— c’est-à-dire, au sens goethéen du terme, la possibilité poétique du symbole. Le jeu sur les lacunes, dans les romans lipogrammatiques comme La Disparition, dont nul n’ignore qu’il s’interdit l’usage de la lettre «e» (celle même qui revient quatre fois dans le nom «Georges Perec»), le jeu sur le manque dans La Vie mode d’emploi, permettent d’inscrire l’absence dans le système de la langue. De tels jeux en font paradoxalement ce qui conditionne la productivité du langage, et plus spécifiquement ce qui fait que le sujet Perec peut s’inscrire lui-même dans le langage, et tenter par là même de réparer son manque àêtre et ce qui fait de lui un oublié de l’Histoire. L’inscription est non pas frontale comme le serait celle d’un autobiographique ou même d’un auteur, mais elle procède d’une instance extérieure objectivée par le jeu savant des contraintes oulipiennes, et qui serait la condition de possibilité d’un accès par le langage àune forme d’identité. Le souci de combler l’oubli de l’inscription dans l’Histoire suscite le projet d’exhaustivité dont La Vie mode d’emploi est porteur plus que tout autre roman au XXesiècle. L’empilement des choses, des références, des histoires et des personnages recensés dans les 42 listes d’items du «Cahier des charges54» et régi par l’invisible système des contraintes formelles, dit en fait àla fois l’ambition et l’inanité d’un tel projet, dont l’équivalent métatextuel est le récit relatif au milliardaire Bartlebooth. Chacun se souvient que celui-ci apassé cinquante ans de sa vie àréaliser 500 aquarelles peintes dans 500 ports du monde, puis décomposées en 500 puzzles, et enfin une fois les puzzles reconstitués, dissous dans les lieux mêmes de leur réalisation, jusqu’à redevenir le papier vierge qui leur avait servi de support. L’hyper-formalisme du roman ainsi représenté en abîme soutient l’ambition proprement tautégorique de parvenir àune forme totalisante, dont l’arbitraire des modes de composition indique qu’elle n’est en rien une transposition mimétique du monde extérieur, mais bien un système autonome, signifiant par son existence même, d’articulation du sujet et du monde. On est bien là du côté d’une dimension symbolique, dont le gain escompté est 52 Voir Beckett, S. (1991): Le Monde et le pantalon suivi de Peintres de l’empêchement. Paris: Minuit. 53 Perec, G. (1978): La Vie mode d’emploi. Paris: Hachette. 54 Voir Perec, G. (1995): Cahier des charges de La Vie mode d’emploi. Paris: Zulma. OPEN ACCESS
78 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE justement de créer un lien du sujet Perec avec un monde dont il se sentait expulsé, et avec un sens unificateur sans lequel aucune construction identitaire n’était envisageable. Mais d’un autre côté l’histoire de Bartlebooth montre bien la vacuité ou la vanité qui menace d’auto-référentialité pure une telle entreprise— vacuité d’un signifiant sans référent ni signification dont est potentiellement porteur tout un pan de la littérature moderne et contemporaine— cette littérature avant-gardiste dont Perec lui-même, qui poussa le formalisme oulipien plus loin que quiconque, est volontiers considéré par la critique comme un des plus éminents représentants. Les exemples de Proust, de Conrad, de Michon, de Perec— et bien d’autres auraient pu être pris (je songe notamment àPascal Quignard)— manifestent en l’occurrence ce paradoxe proprement moderne qui inscrit la possibilité même du langage dans la matrice de l’oubli. J’ai tenté de montrer comment ce paradoxe était lié àla logique du «système» qui constitue depuis plus de deux siècles, àtravers toutes ses variantes souvent contradictoires, la métaphysique sous-jacente de l’Occident, et comment un tel modèle se projetait réflexivement dans cette forme autonome et auto-génératrice que Schelling appelait «tautégorie», et dont la condition est justement l’oubli du fondement qui l’oblige àfonctionner sur un mode énigmatique. J’ai tenté enfin d’esquisser les polarisations antagonistes par lesquelles, parfois au sein d’une même œuvre, s’élaborent les stratégies de réparation de cet obscurcissement de l’origine ou àl’inverse de creusement de celui-ci jusqu’au vertige. Il est possible que les années 1980, si l’on en croit certaines histoires littéraires, aient sonné la fin de la modernité et des avant-gardes qui lui sont liées. Néanmoins le vieux modèle ne cesse pas de faire de la résistance, et la page est loin d’être tournée. BIBLIOGRAPHIE Abraham, N.— Torok, M. (1978): L’Écorce et le noyau (1978). Paris: Flammarion. Abraham, N.— Torok, M. (1976): Le Verbier de l’Homme aux loups. Paris: Flammarion. Alexandre, M.— Delétang-Tardif, Y. (1963): Romantiques allemands. Paris: Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade». Aristote (1986): Métaphysique. Éd. Tricot. Paris: Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques». Aristote (2012): Physique. Éd. A.Stevens. Paris: Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques». Bataille, G. (1976): La Part maudite. In Œuvres complètes, tome 7. Paris: Gallimard. Beckett, S. (1991): Le Monde et le pantalon suivi de Peintres de l’empêchement. Paris: Minuit. Benjamin, W. (2000): Œuvres III. Paris: Gallimard, coll. «Tel Quel». Bessière, J. (2005): Principes de la théorie littéraire. Paris: PUF, coll. «L’interrogation philosophique». Casanova, J.-Y. (2018): La Perte— Stendhal, Proust, Céline. Paris: La Pantiera. Caye, P. (2015): Critique de la destruction créatrice. Paris: Les Belles Lettres. Chateaubriand, F.-R. de (1989): Mémoires d’outre-tombe, livre I.Éd. J.-C. Berchet. Paris: Garnier. Chateaubriand, F.-R. de (1989): René. Paris: Le Livre de Poche. Conrad, J. (1985): Au cœur des ténèbres. Tr. par A.Ruyters. Paris, Gallimard, coll. «L’Imaginaire». Diderot, D. (2000): Lettre sur les sourds et muets. Éd. M.Hobson et S.Harvey. Paris: GarnierFlammarion. Eco, U. (2003): De l’arbre au labyrinthe. Paris: Le Livre de Poche. OPEN ACCESS
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