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Littérature fin de siècle, littérature fin de langue? Imaginaires linguistiques vers 1900 chez Remy de Gourmont

Gauthier, Cécile

Abstract

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Littérature fin de siècle, littérature fin de langue? Imaginaires linguistiques vers 1900 chez Remy de Gourmont Cécile Gauthier Université de Reims FIN DE SIÈCLE LITERATURE, FIN DE LANGUE LITERATURE? LINGUISTIC IMAGINARIES AROUND 1900 IN REMY DE GOURMONT’S ESSAYS The “fin-de-siècle” in France is pervaded by aparticular concern about the future of the French language, which Remy de Gourmont echoes in several texts and articles (notably Esthétique de la langue française, La Destinée des langues and L’Influence étrangère). He identifies internal threats, those of academics and primary schools accused of killing the language and of stifling the creative impulse expressed in fruitful deformations. He also mentions external threats, demonstrating on this occasion avirulent linguistic xenophobia towards foreign influences that would threaten the purity of French language and literature. The question, which reveals afear of losing one’s own form, is aesthetic as well as political. Gourmont hesitates, however, between aposture of quasi-pamphleteer and that of adetached observer, asign of his taste for paradox, but also, more generally, of the difficulty of reflecting on the end and decadence in both nationalistic and cosmopolitan era, where external, “barbaric” influences can be considered as either mortifying or regenerating. KEYWORDS: End of Art; Fin de Siècle; Language (imaginary); Remy de Gourmont MOTS-CLÉS: Fin de l’art; fin de siècle; langue (imaginaire); Remy de Gourmont DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2022.3.13 Ce n’est pas directement sur la fin de l’art, mais sur la fin de la langue (française) que nous nous interrogerons dans cet article. Rappelons d’emblée que l’objet «langue» est contestable d’un point de vue épistémologique1, mais bien présent dans les discours, aussi incertain soit-il. Il sera question ici principalement de la langue littéraire, souvent confondue, lorsqu’on étudie l’œuvre d’un auteur en particulier, avec son style. Un autre exemple de flottement consiste àériger la «langue» de tel écri1 Voir Sériot, Patrick. Les Langues ne sont pas des choses: discours sur la langue et souffrance identitaire en Europe centrale et orientale. Paris: Pétra, «Sociétés et cultures post-soviétiques en mouvement», 2010. OPEN ACCESS CÉCILE GAUTHIER 191 vain (Goethe, Pouchkine, Shakespeare…) en quintessence de l’idiome dit national. Ces flottements terminologiques sont partie prenante de l’étude de l’imaginaire de la langue. La question sera examinée par le biais de plusieurs écrits de Remy de Gourmont (1858–1915) publiés aux alentours de 1900: Esthétique de la langue française. La déformation, la métaphore, le cliché, le vers libre, le vers populaire (1899; 19052), La Destinée des langues (janvier 1900) et L’Influence étrangère (septembre 1900). Cet écrivain proche des symbolistes, et fondateur, parmi d’autres, de la revue Le Mercure de France, est l’auteur de romans, contes et poésies, mais également de nombreux articles critiques et essais, lesquels constituent selon Ezra Pound «le meilleur résumé de l’esprit civilisé entre 1885 et 19153». Nous étudierons les imaginaires linguistiques transparaissant dans ces textes au tournant du siècle, mais en tant qu’ils sont héritiers des décennies qui précèdent. Les mots de la fin ont été, plus que pour d’autres «fins de siècle», omniprésents dans ces années-là, marquées par l’instabilité politique, les difficultés économiques et un pessimisme culturel croissant4: non seulement ils ont intégré l’histoire littéraire (comme «fin de siècle»), mais ils ont été utilisés déjà àl’époque, tel le mot «décadents», revendiqué de façon provocatrice par de jeunes écrivains. L’époque est pourtant, malgré cette profession de décadence, très riche sur le plan artistique. Sur le strict plan thématique, l’imaginaire de la fin est fructueux, et de nombreuses œuvres «fin de siècle», «symbolistes», témoignent de cette fascination esthétisante pour la mort, par exemple les Histoires magiques de Gourmont, qui proposent une sorte de catalogue de fiancées agonisantes. La création en général est fortement imprégnée par cet imaginaire de la décadence, de la fin, de la mortalité— àmoins que ce ne soit plutôt de la crise, comme sentiment, ou angoisse, d’une fin possible. Ce sentiment angoissé se porte tout particulièrement sur la langue, dont on sait àquel point, encore aujourd’hui, elle est instituée en socle identitaire fort. Or cette assignation ararement été aussi marquée qu’au XIXesiècle, qui est connu comme l’âge des constructions nationales, mais aussi du développement de sciences comme la grammaire comparée ou l’anthropologie, liant de façon inextricable langue et nation, langue et race. Cette articulation est envisagée d’un point de vue majoritairement monolingue5, quand bien même, en France, elle se combine avec la persistance des langues régionales. Le sentiment d’une corruption de la langue inquiète donc 2 L’Esthétique de la langue française est composé de chapitres correspondant àdes articles publiés àpartir de 1892 dans des petites revues d’avant-garde comme il s’en publiait beaucoup àl’époque symboliste. Une édition augmentée aété publiée en 1905. Voir l’introduction d’Emmanuelle Kaës, dans Gourmont, Remy de. Esthétique de la langue française. La déformation, la métaphore, le cliché, le vers libre, le vers populaire (édition de 1905). Éd. Emmanuelle Kaës. Paris: Classiques Garnier, 2016. 3 Cité dans la préface de Charles Dantzig, dans Gourmont, Remy de. La Culture des idées. Éd. Charles Dantzig, Paris: Robert Laffont, «Bouquins», 2008. 4 Voir Charle, Christophe. «Fin de siècle», Revue d’histoire du XIXesiècle. Chrononymes. Dénommer le siècle, 52, 2016, p.103–117. 5 Gourmont est lui-même porteur de cette idéologie, quand il écrit que les peuples bilingues sont le plus souvent inférieurs. Voir Esthétique de la langue française, op. cit., p.102. OPEN ACCESS 192 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE comme étant le symptôme d’une décadence du peuple qui la parle, ce qui est accentué dans le cas français par la défaite contre la Prusse. Ce n’est pas là cependant le seul facteur explicatif: ce sentiment s’inscrit dans un temps plus long, qui est sans doute celui de la fin de l’hégémonie «classique» du français. Dans Les Déformations de la langue française, ouvrage discuté par Gourmont dans son Esthétique de la langue française, Emile Deschanel, professeur au Collège de France, prétend défendre «la bonne langue française, honneur de nos pères6», dont l’intégrité serait menacée: Dès le siècle même où [la langue française] atteignait àsa maturité et àson plus haut point de perfection, elle ne laissait pas de subir déjà quelques altérations causées par l’inadvertance. Même dans la force de la jeunesse, il est rare qu’on soit toujours en pleine santé. Mais, àprésent que l’âge mur est dépassé, nous sommes dans la crise redoutable7. L’inquiétude n’est pas nouvelle. Deschanel cite Lamennais, qui cinquante ans plus tôt, écrivait déjà que les langues ont aussi leurs maladies, qui peuvent être mortelles: «Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une espèce de jargon àpeine intelligible8». Cette remarque montre que, si la fin peut s’apparenter àune disparition absolue, elle peut aussi prendre la forme d’un devenir-autre, objet des préoccupations de Deschanel, àtravers ce qu’il nomme les «déformations» de la langue française. Cette inquiétude semble donc réactivée dans le contexte trouble de la fin de siècle, et partagée, quoique sous d’autres modalités, par Gourmont. Nous insisterons particulièrement, pour éclairer cette question de la «fin de la langue», sur la variabilité des acceptions d’une telle expression, qui dépend des limites assignées à«la langue»; ainsi que sur les apparentes contradictions du diagnostic de fin. On peut en effet les comprendre comme caractéristiques de la pensée singulière de Gourmont, esprit qui cultive le paradoxe et refuse les lieux communs; mais elles peuvent aussi être interprétées comme signe de ce que le discours de la fin et de la décadence (très dépendant du rôle attribué àl’étranger) se heurte, dans cette époque àla fois nationaliste et cosmopolite, àune forme d’aporie. DÉFORMATIONS CRÉATRICES OU FIGEMENT MORTIFÈRE DE LA LANGUE Contrairement àce qu’on pourrait imaginer d’un défenseur puriste de la langue, Gourmont ne cesse d’insister sur la liberté intrinsèque des langues, qui par nature, tels des organismes vivants, sont vouées àse transformer: «les langues ne sont pas dans l’absolu, puisqu’elles vivent, se meuvent, s’accroissent, meurent9». Ces transformations, explique-t-il, accompagnent l’expansion de la langue, et de sa littérature, jusqu’àla fixer àun point de reconnaissance et d’universalité, qui la fige. Cela aété le cas en France avec la langue classique: 6 Deschanel, Emile. Les Déformations de la langue française. Paris: Calmann Lévy, 1898, p.11. 7 Ibidem, p.5–6. 8 Ibidem, p.6. 9 Esthétique de la langue française, op. cit., p.97. OPEN ACCESS CÉCILE GAUTHIER 193 La langue française, après plusieurs crises dont elle était sortie renouvelée et dégagée, s’éleva àune telle fortune littéraire qu’elle en fut immobilisée pendant plus d’un siècle, pendant cent cinquante ans, puisque les poètes de l’an 1819 sont encore sous la domination exclusive de Racine et de Boileau10. Par la suite le romantisme aréintroduit un principe de vitalité dans la langue, de «déformation» créative (le terme est conçu par Gourmont dans un sens éminemment positif), et il ainauguré une période de vie linguistique qui dure encore, comme en témoigne notamment la liberté, dans leur rapport au langage, des écrivains de la fin de siècle. Gourmont opère une analogie avec la période de la décadence romaine. Dans un ouvrage remarquable intitulé Le Latin mystique (1892), il célèbre la poésie spirituelle du long Moyen Age, écrite dans un «latin d’Eglise» jugé incorrect par les «maître[s] répétiteur[s] et les académicien[s]11», bien que ce soit une langue bien plus inventive, dégagée de l’«immuable jargon de rhéteur12» que serait le latin classique. Gourmont rejette donc le mot «décadents», attribué de façon accusatrice aussi bien aux poètes de cette période reculée que de l’âge contemporain. Ce nom est tout àfait inapproprié pour des poètes (comme Laforgue, ou Mallarmé) qui au contraire innovent, alors que «l’idée de décadence est identique àl’idée d’imitation13», affirmation révélatrice d’un renversement de paradigme hérité du romantisme. En outre le terme ne peut convenir dans la mesure où «la décadence d’une langue c’est sa mort lente; elle ne peut être perçue qu’après son extinction totale14». Seul un regard rétrospectif permettrait de nommer le phénomène: il ne serait ainsi pas possible de décréter la fin quand on est en train de la vivre. Gourmont s’oppose bien par là àl’inquiétude contemporaine liée aux transformations de la langue par les écrivains. Une des caractéristiques du symbolisme, certes si difficile àdéfinir, réside bien dans ce travail spécifique sur la langue, dont le caractère normé est mis àmal de façon bien plus radicale qu’àl’âge romantique. D’où des attaques, par exemple, de la part de Deschanel, qui accuse les écrivains contemporains d’obscurcir la clarté de la langue: or celle-ci est une des qualités du supposé génie de la langue française. Il faut àcet égard se souvenir que le symbolisme est souvent perçu comme non national, venu du Nord de l’Europe, donc émanant d’une influence extérieure. Ainsi les expressions de fin/ corruption/ décadence de la langue n’ont pas un caractère absolu, mais prennent sens dans la profération d’un locuteur donné, dépendant de son point de vue sur ce qui est encore jugé digne de porter le nom de langue ou pas. Qu’est-ce qui est encore la langue française? Où commencerait le patois? le jargon? voire le parler «nègre», adopté par les écrivains de cette fin de siècle, selon le critique Valère Gille: 10 Ibidem, p.124. 11 Gourmont, Remy de. Le Latin mystique. Les Poètes de l’antiphonaire et la symbolique au Moyen Age. Paris: Mercure de France, 1892, p.14. 12 Ibidem, p.12. 13 Gourmont, Remy de. Stéphane Mallarmé et l’idée de décadence, dans La Culture des idées. Paris: Mercure de France, 1900, p.120. 14 Le Latin mystique, op. cit., p.16. OPEN ACCESS 194 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Le Mysticisme est à la mode. (…) La formule du mysticisme moderne est des plus simples: Soyez niais à faire bêler tous les moutons de Panurge; accommodez quelques refrains archaïques; commencez vos couplets par «Il était une fois»; multipliez par trois ou par sept, et surtout— c’est essentiel— parlez nègre. Vous n’aurez dès lors plus rien à envier au bienheureux Junipère [nous soulignons]15. Les conclusions de cet article de La Jeune Belgique (juin 1895) consacré au poète belge symboliste Elskamp pourraient, selon Julien Schuh, s’appliquer aussi bien àRemy de Gourmont. Ce conseil ironique pointe une régression de la langue vers des sphères triviales, populaires, et sans doute jugées inintelligibles. Gourmont, pour sa part, situe bien sûr la menace ailleurs que dans cette liberté bénéfique prise par les symbolistes, mais il n’en identifie pas moins des périls, àcommencer par le rôle mortifère de l’Académie et, de façon corollaire, de l’école de la IIIe République, avec leur carcan de règles, leur désir sclérosant d’uniformité et d’ordre, tout autant moral que linguistique. Il se montre particulièrement sévère envers les écoles primaires, qui abrutissent le peuple16, et sont d’autant plus néfastes qu’elles touchent le plus grand nombre et menacent d’étouffer la créativité linguistique spontanée du peuple, lui-même naturellement auteur de «déformations», source de poésie. Cet enseignement normatif transforme la langue vivante en langue morte et détestée, d’où ce net diagnostic de fin de langue: «L’instruction obligatoire afait du français, dans les bas-fonds de Paris, une langue morte, une langue de parade que le peuple ne parle jamais et qu’il finira par ne plus comprendre17». Mais àces périls intérieurs s’ajoutent des menaces extérieures18, celles des influences étrangères que redoute Gourmont, et dont la théorisation explique sa catégorisation comme conservateur et puriste de la langue, même si c’est dans un sens qui le distingue des académiciens et professeurs comme Deschanel. CORRUPTION DE LA LANGUE PAR LES INFLUENCES EXTÉRIEURES L’Esthétique de la langue française comporte des lignes souvent citées, témoignant d’une xénophobie linguistique virulente: 15 Cité par Julien Schuh dans «Gourmont et l’art populaire». In Gillibœuf, Thierry— Gogibu, Vincent— Schuh, Julien. Présences de Remy de Gourmont. Paris: Classiques Garnier, 2021, p.97. 16 Esthétique de la langue française, op. cit.p.127. 17 Ibidem, p.128. 18 Il faudrait ajouter àces menaces extérieures celle de l’espéranto, élaboré en 1887 àVarsovie par Louis Lazare Zamenhof. Voir Gogibu, Vincent. «L’espéranto: entre complot juif et menace sur la langue française. Remy de Gourmont et Ernest Gaubert». Dans Bertrand, Stéphanie— Wittmann, Jean-Michel. Le Nationalisme en littérature (II): Le «génie de la langue française» (1870–1940). Bruxelles: Peter Lang, «Convergences», 2020, p.243–257. OPEN ACCESS CÉCILE GAUTHIER 195 […] une langue reste belle tant qu’elle reste pure. Une langue est toujours pure quand elle s’est développée àl’abri des influences extérieures. C’est donc du dehors que sont venues nécessairement toutes les atteintes portées àla beauté et àl’intégrité de la langue française19. Gourmont se concentre principalement sur la question du lexique, qui est pourtant moins déterminante pour l’évolution de la langue que d’autres types d’influence, notamment syntaxique— ce qu’il reconnaît lui-même, évoquant l’action préoccupante de la syntaxe anglaise sur le français. L’enjeu lexical s’impose néanmoins, cristallisant les craintes de l’altération de la langue, dans la mesure où les mots étrangers sont la métaphore des corps étrangers s’immisçant dans le corps propre, national, ce qui rappelle une autre métaphore récurrente dans les discours puristes, celle de la langue comme corps féminin sexualisé et brutalisé par des mains étrangères. Àvrai dire, Gourmont n’est pas hostile en soi àl’apport des mots étrangers, qui découle de l’évolution naturelle des langues, mais il redoute la perte possible de la capacité d’assimilation de la langue française, qui ades prolongements esthétiques immédiats. De fait, un mot étranger «importé brutalement20» horrifie et scandalise par sa laideur, là où «la beauté d’un mot est tout entière dans sa pureté, dans son originalité, dans sa race21»: […] la plupart de ces vocables conquérants, fils bâtards de la Grèce ou aventuriers étrangers, sont d’une laideur intolérable et demeureront la honte de notre langue si l’usure ou l’instinct populaire ne parviennent pas àles franciser22. Si la beauté et l’harmonie de la langue française en sont ébranlées, il en va de même du prestige culturel national: cette «invasion» pourrait «déformer sans remède» et «humilier au rang de patois notre parler orgueilleux de sa noblesse et de sa beauté23». Gourmont craint la déchéance de la langue, qui est déchéance linguistique tout autant que politique, puisque la capacité d’assimilation est une preuve de force linguistique, c’est-à-dire de puissance de résistance au devenir-autre. La hantise de l’impureté, introduite par ces mots étrangers ainsi que par l’apprentissage des langues étrangères (comme l’anglais ou l’allemand), peut se comprendre comme hantise d’une perte de la forme propre, une perte des contours, des limites— des frontières? La question est donc esthétique, principalement, mais aussi politique et identitaire. C’est ce qui ressort de L’Influence étrangère et surtout de La Destinée des langues, deux textes de 1900, consacrés au devenir des langues et des littératures, indissociables les unes des autres, étant donné que la langue, certes déterminée en premier lieu par la cause politique, l’est aussi par la cause littéraire puisqu’elle est soutenue par la force de la littérature. 19 Ibidem, p.136. 20 Ibidem, p.59. 21 Ibidem, p.120. 22 Ibidem, p.59. 23 Ibidem, p.100–101. OPEN ACCESS 196 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE LA DESTINÉE DES LANGUES: VISION APOCALYPTIQUE D’UNE ANARCHIE LINGUISTIQUE EUROPÉENNE Dans La Destinée des langues, la xénophobie de Gourmont se fait plus nette, excédant le seul champ linguistique. Le texte se présente comme une réponse àJean Finot, (qui n’est pas nommé), un philosophe et publiciste d’origine polonaise et juive naturalisé français en 1896, de son nom de naissance Jan Finckelhaus24. Dans son article «La France devant la guerre des langues», objet d’examen et de critique de Gourmont25, Finot, qui s’appuie sur la statistique, s’inquiète de la supposée perte d’expansion de la langue française, et s’interroge sur les moyens d’en faciliter l’apprentissage, notamment par le biais des Alliances françaises. Gourmont, hostile àtoute simplification de l’orthographe et de la syntaxe pour rendre la langue plus facile àapprendre, rejette ces analyses, révélatrices selon lui de ce que l’auteur n’est pas intrinsèquement un écrivain français. Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du fond de son cœur àun Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats d’améliorer la langue qu’il apprit dans le ventre de sa mère; on passe sur l’impudence et l’on rit: on aime àrire sur les bords de la Seine et sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire àun sérieux judaïque qu’aucune plaisanterie n’écorche, et il nous faudrait peut-être traiter sérieusement d’un sujet qui semblait réservé jusqu’ici àégayer la fin des vaines séances académiques26. Ces propos traduisent bien, outre le rejet récurrent des académiciens, un sentiment de supériorité français issu de décennies d’hégémonie. Ils croisent une forme d’antislavisme (ou du moins de condescendance àl’encontre des Slaves) avec un antisémitisme réaffirmé dans d’autres lignes de l’article (superposition qui n’est pas rare en soi, et que l’on retrouve par exemple aussi en pays germaniques). Gourmont se fait ensuite visionnaire, dressant un tableau des conquêtes militaires et linguistiques àvenir en Europe. C’est la langue russe qui devrait être la langue du vainqueur et s’imposer comme le «latin des prochains siècles27». Reprenant l’analogie entre époque contemporaine et chute de l’Empire romain, Gourmont entrevoit 24 Sarah Al-Matary rappelle que Jean Finot, qui aconnu la notoriété avec Le Préjugé des races en 1905, était loin d’être «insignifiant» en 1900, comme l’affirme Gourmont: il dirigeait en effet depuis huit ans La Revue des revues, œuvrant àdiffuser les littératures étrangères en France. Gourmont, dont on connaît l’engagement au Mercure de France, serait donc mû également par le désir peu avouable de discréditer un concurrent. Voir Al-Matary, Sarah. «Une réponse de Normand: la contribution de Remy de Gourmont àla polémique sur les “races latines”», Nouvelle imprimerie gourmontienne, n° 4, 2013, p.145–169. 25 Cet article fut publié le 1er janvier 1900 dans La Revue des revues. Gourmont, en plus d’effacer le nom de Jean Finot, modifie le titre de son article puisqu’il l’évoque sous le nom «La Guerre des langues». 26 Gourmont, Remy de. La Destinée des langues. Dans La Culture des idées, Paris: Mercure de France, 1900, p.286. 27 Ibidem, p.288. OPEN ACCESS CÉCILE GAUTHIER 197 une anarchie linguistique liée àun éclatement et une multiplication des idiomes: les langues nationales, vaincues, deviendront autant de dialectes, tandis que les langues régionales seront élevées au statut de «véritables petites langues particulières28». La seule espérance des langues des vaincus est de ne vivre que littérairement, «c’est-àdire àl’état de langues mortes, de langues de parade ou de cénacles29», autrement dit de langues classiques, les deux termes semblant souvent synonymes pour Gourmont. Parmi ces langues, les premières détruites seront les langues (et littératures) slaves, autres que le russe, mais aussi les langues scandinaves; le portugais, le hollandais, l’espagnol ne se maintiendront que du fait de leur implantation outre-mer; seul l’italien, admiré pour sa pureté, est amené àrésister vraiment: c’est la langue «la moins souillée30» des sœurs romanes, qui asu assimiler par sa force linguistique les mots étrangers. La pureté incarne ainsi le gage de la capacité de résistance d’une langue (et d’un peuple), une capacité àpersister dans son être, même en étant dans la position du vaincu. Gourmont termine par un tableau de la situation française, une fois que «les Barbares auront incendié Paris»: Àce moment-là il n’yaura plus guère de littérature française que celle des siècles anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on l’aura livrée, ne sera qu’un amas grossier de termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe superstitieuse31. C’est bien un tableau apocalyptique de fin de langue (le français étant devenu «un crachoir international32»), et de fin de littérature, réduite àn’être plus que patrimoine, àse limiter àdes œuvres «classiques», le classique s’apparentant dangereusement àune œuvre désormais morte. On note de nouveau que la catastrophe est provoquée par un élément extérieur et non interne àla nation, par l’action néfaste des étrangers déformant la langue— la déformation étant bel et bien cette fois conçue comme mortifère. La position puriste de Gourmont, qui devrait s’en trouver justifiée, semble néanmoins vaine puisqu’il conclut sans appel: «La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et tout périra33». UN DIAGNOSTIC INCERTAIN? Il faut en fait nuancer ce discours apocalyptique. On devine une pose volontairement exagérée dans ce tableau, d’ailleurs quasi topique àcette époque hantée par un imaginaire de la fin qui peut prendre la forme de l’apocalypse joyeuse. Gourmont abandonne cette veine dans les dernières pages pour revenir àdes considérations 28 Ibidem, p.289. 29 Ibidem, p.288. 30 Ibidem, p.300. 31 Ibidem, p.302–303. 32 Ibidem, p.303. 33 Ibidem, p.305. OPEN ACCESS 198 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE plus rationnelles et optimistes quant àla persistance du «patronage littéraire de la France34» àl’étranger, qui visent àdiscréditer de nouveau la thèse de Jean Finot. On est étonné de voir comment, de façon générale, des propos alarmistes coexistent avec un constat plus fataliste, comme si Gourmont oscillait entre un désir volontariste d’action sur la langue et une sorte de laisser-faire détaché, entre une posture de quasi-pamphlétaire et celle d’observateur considérant de façon impavide le cours inéluctable, mais aux effets parfois imprévisibles, de l’histoire et des conquêtes: Horace n’a-t-il pas ainsi souligné ce fait apriori inattendu que la langue du vaincu puisse s’imposer au vainqueur par son prestige, comme le grec aux Romains35? On retrouve cette sorte d’oscillation dans L’Influence étrangère, qui est un commentaire d’une anthologie des nouveaux poètes de langue française36. Gourmont yémet un double constat: d’une part le «cosmopolitisme croissant des idées», d’autre part «la persistante domination littéraire de la France37». Arrêtons-nous sur deux exemples d’hésitation énonciative qui contrastent avec la tonalité assertive employée ailleurs. Le premier concerne le poète flamand Verhaeren. Gourmont, qui s’intéresse àl’essor du vers libre, une des formes contemporaines les plus significatives d’innovation poétique, remarque que, pour la langue française, le vers libre aété tout particulièrement développé par deux poètes étrangers, àsavoir Moréas (d’origine grecque) et Verhaeren. Il commente en ces termes la poésie de ce dernier: Il faudrait également, pour amener àune parfaite blancheur la farine du moulin de M.Verhaeren, qu’on la fît repasser par un second blutoir plus fin et plus patient. Mais trop blanche, la farine perdrait peut-être de sa saveur, quand, pétrie et cuite, elle serait devenue du pain ou des poèmes [nous soulignons]38. Si le motif de la pureté n’est pas nommé ici, il est tacitement présent àl’esprit du fait de la mention de la blancheur, qui la connote. Or s’il yaun soupçon d’impureté de la farine utilisée par l’écrivain, c’est-à-dire sa matière première linguistique, c’est pourtant «peut-être» la source de la qualité de sa poésie. Deuxième exemple, relatif aux gains du cosmopolitisme en littérature: Gourmont reconnait que les influences entre littératures sont désormais réciproques, si bien que 34 Ibidem, p.305. 35 C’est dans un texte ultérieur, écrit pendant la guerre, que Gourmont fait allusion àla célèbre citation d’Horace: «Graecia capta ferum victorem cepit et artes intulit agresti Latio.» / «La Grèce conquise aconquis son farouche vainqueur et porté les arts dans le rustique Latium.», dans Horace. Epîtres. Éd. et trad. par François Villeneuve. Paris: Les Belles Lettres, «Collection des Universités de France», 1995, p.158. Voir La Guerre et les langues. In La Culture des idées. Éd. Charles Dantzig, op. cit., p.1032. Comme on l’asignalé, Gourmont estime d’ailleurs que l’envahisseur russe pourrait céder aux douceurs latines de la péninsule, et l’italien résister aux vainqueurs, rejouant le scénario antique. 36 Il s’agit de Poètes d’aujourd’hui, 1880–1900. Éd. Adolphe van Bever et Paul Léautaud. Paris: Société du «Mercure de France», 1900. 37 Gourmont, Remy de. L’Influence étrangère. Dans Le Problème du style. Paris: Mercure de France, 1902, p.161. 38 Ibidem, p.160. OPEN ACCESS