Mémoire et oubli post-apocalyptiques dans La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq et Le Dernier homme de Margaret Atwood
Abstract
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Full text
Mémoire et oubli post-apocalyptiques dans La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq et Le Dernier homme de Margaret Atwood Dalibor žíla Université Masaryk POST-APOCALYPTIC MEMORY AND OBLIVION IN THE POSSIBILITY OF AN ISLAND BY MICHEL HOUELLEBECQ AND ORYX AND CRAKE BY MARGARET ATWOOD This contribution analyzes the role of memory and oblivion in the novels The Possibility of an Island by Michel Houellebecq and Oryx and Crake by Margaret Atwood. In both of them, these two notions play an important role in the constitution of the identity of the major characters after the collapse of civilization and during the foundation of anew humanity. KEYWORDS: Margaret Atwood; Michel Houellebecq; apocalypse; memory; oblivion MOTS CLÉS: Margaret Atwood; Michel Houellebecq; apocalypse; mémoire; oubli DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.18 L’Apocalypse nous invite àimaginer une fin du monde absolue après laquelle rien ne reste. Dans les romans qui se rangent dans la lignée de ce que nous appelons aujourd’hui l’imaginaire de la fin1, nous nous trouvons plutôt face àun changement de paradigme qui sert également d’invitation àune nouvelle écriture de l’histoire. C’est la catastrophe, précédant une fin, qui est le lieu primordial où la mémoire et l’oubli se rencontrent. Pour étudier ces deux termes et leur croisement, nous avons choisi d’analyser Le Dernier homme qui forme le premier volet de la trilogie MaddAddam de Margaret Atwood, auteure anglo-canadienne, et le roman La Possibilité d’une île, sorti de la plume de Michel Houellebecq, écrivain français. Dans les deux livres, la mémoire et l’oubli jouent un rôle important lors de la constitution de l’identité des personnages majeurs, bouleversée par l’effondrement de la civilisation et redéfinie dans le cadre de l’établissement d’une nouvelle société. Dans notre contribution, nous aborderons cette question en nous demandant comment la mémoire et l’oubli sont influencés par la disparition d’une civilisation, quelles 1 Gervais, B. (2009): Logiques de l’imaginaire. Tome III: L’Imaginaire de la fin: temps, mots et signes. Montréal: Quartanier. OPEN ACCESS
204 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE sont les conséquences de l’absence de l’héritage culturel pour l’identité des protagonistes des deux narrations et comment des résidus de mémoire, passés par l’oubli, servent de base àla création d’une nouvelle humanité, établie sur les ruines de la civilisation précédente. Les deux romans représentent des univers du genre dit biopunk, des mondes hybrides2 où coexistent côte àcôte des entités physiquement possibles et impossibles. C’est surtout dans Le Dernier homme que les êtres hybrides, génétiquement modifiés, violent les possibilités du monde physique, qu’il s’agisse des animaux comme porcons, rasconses, louchiens ou d’une nouvelle espèce humaine: les Crakers, êtres analogues àdes néo-humains dans le cas de La Possibilité d’une île. MÉMOIRE Le monde surnaturel d’Atwood est habité par les Crakers, êtres ayant une apparence physique ressemblant àcelle des hommes, mais biologiquement différents. C’est Jimmy alias Snowman, un ancien concepteur-rédacteur et homme de la langue, qui représente l’étranger aléthique3. Il diffère des Crakers par le fait qu’il est le seul homo sapiens qui ait survécu àune pandémie lancée par Crake, génographe fasciné par l’anéantissement, pour fonder un nouveau monde parfait. Se situant au-dessus du codex moral, ce savant suit ses propres principes de démiurge maléfique. La misanthropie de Crake vis-à-vis de l’humanité est inspirée par le mythe du bon sauvage: une société idéale où la violence, la propriété et les différences entre les hommes n’existent pas et qui se réfère au panneau central du triptyque Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, reproduit d’ailleurs dans certaines éditions du livre. Atwood semble vouloir établir entre Jimmy et Crake un contraste existant entre les sciences humaines et les sciences exactes pour critiquer le risque que nous courons en sous-estimant le rôle de ces premières. Exposées àun univers sur-technisé, les sciences humaines sont en déclin, ce qui est illustré par la dégradation de la langue et le niveau de leur enseignement dont témoigne l’état déplorable de l’Académie Martha Graham, fréquentée par Jimmy. L’humanité perd son savoir, son héritage culturel, et donc sa mémoire historique. Le monde ne se préoccupe que du progrès scientifique, reflété par la position exclusive des savants dans la société. Ces derniers habitent les Compounds, des campus protégés des plèbezones où vit le reste de l’humanité. Ceci rappelle l’univers du roman d’Houellebecq où les néo-humains vivent dans des unités d’habitation séparées par des barrières de protection du reste des hommes devenus primitifs, proches des animaux. Pour ces néo-humains, les hommes ne représentent que des êtres du passé qu’ils méprisent. Successeurs biologiques des humains, ils diffèrent de l’homme par leur incapacité de ressentir les émotions, donc avant tout par l’absence du rire. Ce trait fait allusion àla croyance universelle, connue dès l’époque d’Aristote, àsavoir que «[…] l’homme est le seul animal qui ait la faculté de rire4.» Par ceci, Houellebecq 2 Doležel, L. (2003): Heterocosmica: fikce amožné světy. Praha: Karolinum, p.187. 3 Ibid., p.126. 4 Aristote (1885): Traités des parties des animaux. Paris: Librairie Hachette, pp.91–92. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 205 semble vouloir souligner la différence fondamentale qui sépare les néo-humains des hommes, àl’avantage de ces derniers. Les néo-humains eux-mêmes sont d’ailleurs conscients de leur statut d’êtres transitoires entre les hommes et les Futurs, une sorte d’espoir du Surhumain de Zarathoustra de Nietzsche dont témoigne la citation suivante: «L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain,— une corde sur l’abîme5.» Nous pouvons retrouver l’expression de ce mépris chez Daniel25: Regarde les petits êtres qui bougent dans le lointain; regarde. Ce sont des hommes. Dans la lumière qui décline, j’assiste sans regret àla disparition de l’espèce. […] Fox gronde doucement; il perçoit sans doute la présence des sauvages. Pour eux je n’éprouve aucune pitié, ni aucun sentiment d’appartenance commune; je les considère simplement comme des singes un peu plus intelligents, et de ce fait plus dangereux. Il m’arrive de déverrouiller la barrière pour porter secours àun lapin, ou àun chien errant; jamais pour porter secours àun homme6. L’univers de La Possibilité d’une île peut sembler démythisé et strictement logique àla manière du philosophe Anaximandre qui aproposé une conception de l’univers sans dieux ni mythes7, où triomphe le logos sur le mythos8. Néanmoins, nous pouvons remarquer certains résidus de mythes qui s’y manifestent sous forme d’espérance en la venue de la race des Futurs, la vraie raison d’être des néo-humains. En effet, cette pseudo-religion gouvernée par la Sœur suprême propage la croyance que les néo-humains sont des êtres incomplets de la transition avant l’avènement des Futurs qui seront numérisés. Comme l’adit Mircea Eliade: «La religion maintient l’“ouverture” vers un Monde surhumain, le monde des valeurs axiologiques9.» Àla différence des Crakers, les néo-humains sont en possession de la mémoire historique. Correspondant physiquement aux hommes, ils sont biologiquement des êtres radicalement différents. Houellebecq développe l’idée déjà présente dans Les Particules élémentaires10, où le personnage de Michel travaille àun projet de création d’une nouvelle humanité génétiquement modifiée et immortelle, ce qui mènera plus tard àl’extinction des humains. Les néo-humains sont les clones des hommes qui ont été membres de la secte des Élohimites, comme l’aété Daniel1, ancêtre biologique de Daniel24 et Daniel25, narrateurs du livre. L’imperfection technologique des néo-humains se manifeste dans la transmission de la mémoire. En effet, absents de la mémoire et du savoir, ils doivent étudier le récit de vie de leurs modèles, s’approprier leur mémoire et en rédiger un commentaire. Nous assistons ainsi àla victoire du document sur une expérience directement vécue, ce qui met en doute la raison d’être de toute la lignée des clones dépourvus, par ce fait, du sens et de l’originalité du commentaire, car il s’agit toujours d’une même copie, de la succession d’un moi qui est toujours le même. 5 Nietzsche, F. (1898): Ainsi parlait Zarathoustra. Paris: Société du Mercure de France, p.11. 6 Houellebecq, M. (2005): La Possibilité d’une île. Paris: Fayard, p.26. 7 Eliade, M. (1963): Aspects du mythe. Paris: Gallimard, p.189. 8 Ibid., p.195. 9 Ibid., p.174. 10 Houellebecq, M. (1998): Les Particules élémentaires. Paris: Flammarion. OPEN ACCESS
206 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Quant àDaniel1, il devient, pour Daniel25, en fin de compte quelqu’un d’autre dont il s’approprie la mémoire qui n’est pas la sienne. Comment rompre cet enchaînement aliénant? L’occasion se présente sous forme de la possibilité d’une île habitée par les néo-humains qui ont rejeté leur foi, et qui est décrite par Esther31 qui s’apprête às’y rendre. En suivant son exemple, Daniel25 devient un rebelle qui se révolte contre l’essence conditionnée par sa création, contre son statut d’être réduit àla lecture et la mémorisation des récits de ses précurseurs. Plutôt que d’être un nouveau support de stockage de la mémoire, il transforme la mémoire en un instrument de l’imagination. Paul Ricœur le commenterait peut-être ainsi: Mais la nouveauté consiste en ceci que le corps— éventuellement le cerveau— ou l’âme jointe au corps ne sont plus le support de cette empreinte, mais l’imagination tenue pour une puissance spirituelle. La mnémotechnique qui s’y applique est àla gloire de l’imagination, dont la mémoire devient l’annexe11. La lecture de Daniel25 n’est pas, àproprement parler, un acte de mémorisation, mais l’actualisation d’une mémoire originale. Ayant découvert la possibilité du choix, il devient un étranger déontique12 qui s’exempte du code de son monde. Il quitte son unité pour aller chercher Lanzarote, comme Zarathoustra ses Îles Bienheureuses13. Daniel25 se rend compte qu’il n’est pas une véritable copie et qu’il ne peut jamais le devenir. Contrairement aux anciens humains, il ne ressent rien et avec les hommes de son univers, dépourvus de toute culture et de la langue, il ne partage rien non plus. Car, on le sait, la culture fait l’homme. Il n’est pas question non plus d’une vie éternelle de jouissances, rêvée par Daniel1. En effet, Daniel25 ne s’identifie pas avec Daniel1 et ses désirs. Il vit dans un monde des états14 qui est clos, intemporel et immuable, un monde d’idéaux éternels de son existence statique. Le récit de vie de Daniel1 représente une autofiction et un support de mémoire qui n’est pas vécue: un contre-exemple des vices et des maux de l’humanité qui n’est pas en congruence avec les valeurs d’un néo-humain. Les clones, interprétateurs du récit, s’inscrivent dans le texte pour y regarder leur reflet originel et en recevoir leur propre identité dont ils seraient convaincus. Cependant, comme le prouvent les exemples de Daniel24 et 25, ils restent dédoublés. Vivant une existence coupée de la source par des siècles, ils n’arrivent pas àêtre de véritables doubles, mais des infinies reproductions textuelles d’un moi original et de son existence immémoriale, en accord avec Paul Ricœur: «[…] ce qui n’ajamais fait événement pour moi et ce que nous n’avons même vraiment jamais acquis […]15.» Le problème de ce récit de vie consiste également dans l’imposition canonique d’une histoire officielle, liée àun personnage fermement constitué, son auteur, et 11 Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Éditions du Seuil, pp.74–75. 12 Doležel, L. (2003): Heterocosmica: fikce amožné světy. Praha: Karolinum, p.129. 13 «Je suis des voies nouvelles […]. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées. […] Je veux passer sur de vastes mers comme une exclamation ou un cri de joie, jusqu’à ce que je trouve les Îles Bienheureuses, où demeurent mes amis […].» Nietzsche, F. (1898): Ainsi parlait Zarathoustra. Paris: Société du Mercure de France, p.111. 14 Doležel, L. (2003): Heterocosmica: fikce amožné světy. Praha: Karolinum, p.45. 15 Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Éditions du Seuil, p.571. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 207 aux épisodes historiquement authentiques. Un autre défi du récit est sa sélectivité. Il ne dessine pas une mémoire absolue, mais fragmentée et lacunaire que le récit, selon Paul Ricœur, tente de combler: […] c’est en raison de la fonction médiatrice du récit que les abus de mémoire se font abus d’oubli. En effet, avant l’abus, il y al’usage, àsavoir le caractère inéluctablement sélectif du récit.Si on ne peut se souvenir de tout, on ne peut pas non plus tout raconter. L’idée de récit exhaustif est une idée performativement impossible. Le récit comporte par nécessité une dimension sélective. Nous touchons ici au rapport étroit entre mémoire déclarative, narrativité, témoignage, représentation figurée du passé historique16. Le moi des Daniel est ainsi l’œuvre d’une fausse remémorisation de ce qui n’ajamais été vécu par eux, c’est un surcroît de vanité qui met en évidence le vide de leur existence. L’immortalité ne peut pas être atteinte, car ce n’est pas l’individu, clone multiple, qui est immortel, mais le récit qui est unique et original. Oliver Sacks en dit: Biologiquement, physiologiquement, nous ne sommes pas tellement différents les uns des autres: historiquement, en tant que récit— chacun d’entre nous est unique. Pour être nous-mêmes, nous devons avoir une biographie— la posséder, en prendre possession s’il le faut. Nous devons nous «rassembler», rassembler notre drame intérieur continu pour conserver son identité, le soi qui le constitue17. Quant aux Crakers, la motivation de leur créateur avait été d’en finir avec les pulsions destructrices des humains. Ensemble, les Crakers forment une tribu d’êtres idéaux et pacifiques. Pareillement àleurs analogues, les néo-humains, ils n’éprouvent aucun sentiment humain. Ils n’ont pas besoin d’abris, de propriétés ni de vêtements. La seule chose qui les différencie des animaux est le don de la parole et une certaine intelligence. Aucune hiérarchie, ni celle de la parenté, n’existe au sein de leur communauté. Oryx et Crake sont devenus leurs déités et des personnages de leur mythologie auxquels ils adressent leurs prières: àCrake puisqu’il acréé les Crakers et àOryx parce qu’elle acréé les animaux et la nature. Cette introduction des mythes et du concept des êtres supérieurs s’était produite malgré la volonté de Crake. Pour Snowman, les Crakers représentent des pages blanches sur lesquelles il pourrait inscrire ce qu’il souhaiterait, mais il n’en abuse aucunement. C’est aussi pour cette raison que nous avons affaire àune discontinuité de l’ancien et du passé de l’humanité àtravers l’oubli, occasionné par l’absence de la transmission du savoir. Un nouveau monde mythologique s’instaure qui commence par le mythe de la création. On apprend que l’habitat primordial des Crakers asurgi comme un produit du monde artificiel au sein du laboratoire de Crake, dit ParadéN. La fin de la coexistence avec la divinité Oryx et l’exode du Compound représentent la fin du temps de rêve, d’illo tempore, qui inclut le passage par le rêve de Crake et par le chaos de l’apo16 Ibid., p.579. 17 Sacks, O. (1988): L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Paris: Seuil, p.148. OPEN ACCESS
208 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE calypse lors de la fuite des Crakers. Ainsi commence la séparation du monde humain du divin, auquel Snowman seul aurait gardé l’accès. Le Savoir chez les Crakers et basé sur les connaissances qu’Oryx leur atransmises et sur la volonté de Snowman qui édicte les lois et crée la mythologie et ainsi une pensée symbolique. Notons que cette activité est contraire àl’ordre de Crake, convaincu qu’une telle démarche marquerait le début de la fin. En qualité de législateur, Snowman doit travailler sa mémoire: être cohérent pour ne pas introduire des choses nouvelles ou contradictoires qui seraient source de confusion. Le mythe de la création prend dans sa narration des contours classiques: il commence par le chaos, àl’instar de la mythologie grecque. Àla différence de Crake, déifié, Snowman n’est pas glorifié et s’abstient d’introduire des rituels. Malgré cela, les Crakers commencent àles inventer par eux-mêmes, comme par exemple les chants et les prières adressés àOryx. C’est le moment où les mythes échappent au contrôle de Snowman et affirment leur puissance autocréatrice, dont parle Eliade: «Alors qu’ils paraîtraient voués àparalyser l’initiative humaine, […], les mythes incitent en réalité l’homme àcréer, ils ouvrent continuellement de nouvelles perspectives àson esprit inventif18.» Les Crakers développent leur propre imaginaire mythique sans Snowman qui les traite en indigènes: il respecte leurs traditions et limite ses propres explications àdes concepts simples, pouvant être compris dans le contexte des systèmes de croyances des Crackers. En ce qui concerne les objets que les Crakers trouvent et sur lesquels ils posent des questions, Snowman les appelle «[…] les trucs d’avant […]19», d’avant le Chaos de la création, car ces objets et leurs référents n’ont de signifiés que pour Snowman et ne sont pas chargés de signification pour eux. La stratégie de Snowman consiste àne rien transmettre de la civilisation précédente, y compris les inventions et les mots, en accord avec la loi de Crake: nommer juste des objets tangibles. D’un autre côté, pour s’amuser, il attribue aux Crakers des noms de personnages historiques tels que Lincoln ou Washington, qui ne disent plus rien, vue l’absence de transmission de la mémoire historique de sa part. Snowman lui-même est le nom d’un être sorti des mythes comme l’est aussi le dernier homme, un concept chargé de significations, auquel le titre français fait allusion en référence au livre éponyme de Mary Shelley20 où une peste détruit le monde entier. De cette manière, il s’introduit lui-même dans le monde du mythe: «Snowman: l’abominable homme des neiges, mythe ou réalité, vacillant àla lisière des blizzards, homme-singe ou singe-homme, mystérieux, insaisissable, connu par le seul biais de la rumeur et de ses empreintes pointant àrebours21.» Comme tel, Snowman se sent exclu, car il rappelle aux Crakers une créature du passé dont ils ne savent rien, sauf subconsciemment. Il sait qu’il ne peut pas leur fournir tout son savoir n’ayant personne pour partager ses souvenirs ni la connaissance des mêmes choses ou l’expérience de l’apocalypse, surnommée le Grand Vide. Celle-ci asuivi un plan diabolique de Crake et le lancement et la distribution de la pilule Juis18 Eliade, M. (1963): Aspects du mythe. Paris: Gallimard, p.176. 19 Atwood, M. (2017): Le Dernier homme. Paris: Éditions Robert Laffont, p.13. 20 Shelley, M. (1993): The Last Man. Lincoln: University of Nebraska Press. 21 Atwood, M. (2017): Le Dernier homme. Paris: Éditions Robert Laffont, p.14. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 209 sePluss qui devait prolonger la vie, non sans conséquences fatales pour l’humanité. Jimmy, àsa connaissance, aurait été la seule personne en possession de l’antidote. Quant àOryx, la dernière des femmes, elle est tuée par Crake, probablement décidé d’empêcher la procréation. Provoqué par ce meurtre, Jimmy tue Crake. Pour lutter contre le traumatisme dû àcet acte, il s’efforce de croire qu’en raison de la volonté de Crake lui-même, il s’agissait d’un suicide assisté. L’extinction de l’humanité, programmée par Crake, est suivie par un mémoricide de tout savoir humain, imposé par Crake lui-même et réalisé par Jimmy. C’est ici que la dystopie se transforme en utopie. Après l’exode du milieu artificiel du Compound, Snowman entre dans un monde naturel qui est tout nouveau pour lui. Là, il décide d’établir le campement des Crakers au bord de la mer et ainsi de confirmer son statut de naufragé. Ce n’est pas pour la première fois qu’il se fait exclure car, pendant toute sa vie, il avait été un outsider. Ici, il remplit un autre rôle du marginal, celui d’un vieux sage qui aide les Crakers àdonner de la signification au monde àtravers les mythes. Cette présence des mythes contraste avec le monde de La Possibilité d’une île qui en semble dépourvu, àl’exception de l’espérance de la venue des Futurs et du mythe de l’île que Daniel25 s’approprie en essayant de donner une signification àson existence. L’univers des Crakers est celui où le mythe est vivant, car il forme la mémoire collective, en accord avec l’observation d’Eliade: «La remémoration et la réactualisation de l’événement primordial aide l’homme “primitif” àdistinguer et retenir le réel22.» C’est effectivement le mythe du chaos originel qui donne par sa réitération, exigée par les Crakers, la certitude «[…] que quelque chose existe d’une manière absolue23.» C’est aussi le mythe qui introduit les Crakers dans un monde qui semble intemporel comme l’est le paradis, car, vue l’absence de l’histoire, la temporalité y est partiellement supprimée. Comme dans le roman d’Houellebecq, c’est l’éternité qui domine, car le temps historique acessé d’exister. C’est après la fin de la cohabitation avec le monde divin que commence le monde naturel. Néanmoins, le monde surnaturel, malgré cette scission, ne cesse de représenter une extension du monde réel, àlaquelle Snowman seul aaccès en ouvrant la voie aux irruptions du sacré àtravers les mythes24. Ainsi, les Crakers croient que Snowman est capable de voyager aux cieux, le siège de Crake, qui en était descendu sous forme de tonnerre. Le souci de Snowman de maintenir le statut divin de Crake peut être expliqué par Eliade: «[…] c’est une créativité sur le plan de l’imagination religieuse qui renouvelle la matière mythologique traditionnelle25.» OUBLI Le procédé de formation d’une nouvelle mémoire collective ne va pas sans oubli. Dans Le Dernier homme, nous en observons plusieurs types qui ont un dénominateur commun: il s’agit toujours de l’oubli qui est bénéfique pour tous et qui permet de dépas22 Eliade, M. (1963): Aspects du mythe. Paris: Gallimard, p.175. 23 Ibidem. 24 Doležel, L. (2003): Heterocosmica: fikce amožné světy. Praha: Karolinum, p.136. 25 Eliade, M. (1963): Aspects du mythe. Paris: Gallimard, p.182. OPEN ACCESS
210 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE ser les traumatismes. L’ère qui précède le temps de la narration est désignée comme «[…] l’ère des Ténèbres […]26». L’avènement d’une nouvelle humanité invite àpenser cette nouvelle période comme un âge des lumières où la mémoire historique manque ou bien est obscurcie par les maux du passé. La pureté et l’ignorance des sauvages n’y sont non seulement désirées, mais aussi génétiquement programmées par Crake. Celui-ci avait subi un traumatisme d’enfance dû àla perte de son père, tué par le gouvernement, tout comme Jimmy avait été traumatisé par la fuite de sa mère dissidente. Un traumatisme identique avait frappé Oryx, enfant victime d’esclavage sexuel, qui ne s’identifie point àson passé et renonce àen parler. L’oubli offre la possibilité de souffrir moins. Chez Snowman, c’est surtout l’acte d’effacement du moi ancien et l’adoption d’une nouvelle identité afin qu’il puisse devenir un être dénué de tout problème, comme les Crakers, et vaincre son angoisse existentielle. Dans le cas de Daniel25, nous observons une attitude similaire. Ayant rompu avec son statut de clone, il désire oublier ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire le personnage du récit de Daniel1. Aux yeux de Jimmy, la construction du savoir d’une nouvelle humanité ressemble àun jeu, tout comme le choix de son nouveau nom, Snowman, par lequel il rompt avec Jimmy, diminutif de James, et ainsi avec son identité d’outsider qu’il traînait depuis son enfance: Il avait besoin d’oublier le passé— le passé lointain, le passé immédiat, le passé sous toutes ses formes. Il avait besoin de vivre dans le présent, et seulement dans le présent, sans culpabilité, sans attente. Comme les Crakers. Peut-être qu’un nouveau nom servirait cet objectif27. Ce rôle positif, thérapeutique, de l’oubli, est commenté par Paul Ricœur: «En résumé, l’oubli revêt une signification positive dans la mesure où l’ayant-été prévaut sur le n’être-plus dans la signification attachée àl’idée du passé. L’ayant-été fait de l’oubli la ressource immémoriale offerte au travail du souvenir28.» La problématique de la mémoire croise celle de l’identité. Le traumatisme du survivant de l’apocalypse incite Snowman àessayer de comprendre la motivation de Crake, ne serait-ce que pour se pardonner. Même après avoir abandonné l’idée de décrire ce qui s’etait passé, il n’arrive pas àoublier… Comme le dit Bertrand Gervais: «Cet oubli, pour opportun qu’il soit, constitue le trait essentiel d’une violence fondatrice qui doit rester occultée29.» Malgré tout, des souvenirs commencent àjaillir et former l’axe rétrospectif de la narration de Jimmy, son moi du passé, différent de son moi du présent— un Snowman, délesté de la mémoire. Voilà la dichotomie de l’oubli, fondateur autant que destructeur àla fois. Fondateur dans la mesure où il permet de construire une nouvelle société, destructeur là où il présente un traumatisme insurmontable. 26 Atwood, M. (2017): Le Dernier homme. Paris: Éditions Robert Laffont, p.127. 27 Ibid., p.440. 28 Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Éditions du Seuil, p.574. 29 Gervais, B. (2008): Logiques de l’imaginaire. Tome II: La Ligne brisée: labyrinthe, oubli et violence. Montréal: Quartanier, p.145. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 211 En effet, Snowman n’arrive pas àoublier, car «[…] se souvenir, c’est pour une grande part ne pas oublier30». Sa mémoire est blessée et pour cela il entreprend une Deutungsarbeit freudienne, «[…] le travail de l’interprétation sur la voie des souvenirs traumatiques31.» Sans livres, sa mémoire devient fragmentée, car elle est fortement dépendante de la civilisation dont il est l’héritier. Oublieuse, la mémoire lui sert ainsi comme une ressource de souvenirs àarracher, àl’instar des paroles de Ricœur: Àquel titre, dès lors, la survivance du souvenir vaudrait-elle oubli? Mais précisément au nom de l’impuissance, de l’inconscience, de l’existence, reconnues au souvenir dans la condition du “virtuel”. Ce n’est plus alors l’oubli que la matérialité met en nous, l’oubli par effacement des traces, mais l’oubli que l’on peut dire de réserve ou de ressource. L’oubli désigne alors le caractère inaperçu de la persévérance du souvenir, sa soustraction àla vigilance de la conscience32. Sorti du temps historique, dans le sens de Ricœur, le temps n’est plus dépendant de celui du monde et du vécu, parce que le temps actuel s’y inscrit après un mémoricide qui l’arendu anhistorique ayant brisé sa linéarité. Snowman remplace peu àpeu son deuil par la mélancolie qui atoujours caractérisé son personnage et qui, selon Freud33, diminue le sentiment du soi lors du figement d’une nouvelle identité en lui permettant de s’écarter de l’ancienne. Snowman censure ses souvenirs, car ils le confrontent àun autre, un Jimmy ancré dans le passé, qui est perçu comme dangereux, selon la définition de Ricœur: Deuxième cause de fragilité, la confrontation avec autrui, ressentie comme une menace. C’est un fait que l’autre, parce que autre, vient àêtre perçu comme un danger pour l’identité propre, celle du nous comme celle du moi34. Le danger du traumatisme pour l’identité est décrit également dans le passage suivant, tiré d’Houellebecq. Il s’agit d’un savant parlant des vétérans du Vietnam: Ils n’arrivaient pas àoublier, faisaient des cauchemars toutes les nuits, […]. Dans l’armoire de sa salle àmanger il conservait un petit flacon rempli de terre du Vietnam; chaque fois qu’il ouvrait l’armoire et ressortait le flacon, il fondait en larmes. […] L’image s’immobilisa sur le gros plan du vieillard en larmes. […] «Entière et complète stupidité. La première chose que cet homme devrait faire, c’est prendre son flacon de terre du Vietnam et le balancer par la fenêtre. Chaque fois qu’il ouvre l’armoire, qu’il sort son flacon […], il renforce le circuit neuronal, et se condamne àsouffrir un peu plus. De la même manière, chaque fois que nous ressassons notre passé, que nous revenons sur un épisode douloureux […], nous augmentons les chances de le reproduire. Au 30 Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Éditions du Seuil, p.575. 31 Ibid., p.84. 32 Ibid., p.570. 33 Ibid., p.87. 34 Ibid., p.99. OPEN ACCESS