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UNIVERSITAT JAUME I MÀSTER EN COMUNICACIÓ INTERCULTURAL I ENSENYAMENT DE LLENGÜES TREBALL DE FI DE MÀSTER UN JARGON PAS COMME LES AUTRES: LE VERLAN Presentat per Alban Campion Dirigit per José Luis Blas Arroyo Curs: 2014 - 2015
Index 1. Justification ............................................................................................................... 3 2. Résumé ...................................................................................................................... 3 3. Introduction ............................................................................................................... 3 4. Méthodologie ............................................................................................................ 4 5. Les jargons en France ................................................................................................ 7 a. L’argot ................................................................................................................... 8 b. Le largonji ............................................................................................................. 9 c. Le loucherbem ....................................................................................................... 9 d. Le javanais ........................................................................................................... 10 e. La langue de feu .................................................................................................. 11 6. Le verlan .................................................................................................................. 11 a. Morphologie du verlan ........................................................................................ 12 b. Usages du verlan .................................................................................................. 14 7. Résultats de l’enquête.............................................................................................. 20 8. Conclusions ............................................................................................................. 30 9. Limites ..................................................................................................................... 31 10. Bibliographie ....................................................................................................... 32 11. Annexes ............................................................................................................... 33
1. Justification Ce travail est réalisé dans le cadre d’une matière appartenant au plan d’études et qui consiste à appliquer les connaissances, les capacités et les compétences acquises tout au long du master à un problème en relation avec la filière. Puisqu’il permet de mettre en relation les différents domaines que nous avons étudiés au cours de notre cursus universitaire, nous avons décidé de faire une étude qui rassemble à la fois des connaissances de la linguistique et des langues à savoir le français en tant que langue française et un dialecte en particulier, domaine d’études sociolinguistiques. Il faudra mettre en application les compétences acquises dans les différentes matières proposées par l’itinéraire du master pour analyser et mener à bien un raisonnement scientifique sur un problème donné. Il s’agit donc de réaliser un travail qui, nous le souhaitons, se rapproche d’une recherche scientifique. 2. Résumé Dans ce travail, nous nous sommes proposés d’étudier un jargon tout particulier pratiqué en France depuis plusieurs années: le verlan dans son utilisation et d’en questionner le statut de nos jours. Depuis une perspective sociolinguistique, nous avons voulu savoir quels sont les caractéristiques du verlan et pourquoi son utilisation semble de plus en plus universelle au sein de la population française. En effet, à travers un parcours qui reprend l’histoire des principaux jargons parlés en France et une analyse plus poussée du verlan en particulier, nous proposons une explication du phénomène d’expansion du verlan sur le territoire français, depuis la banlieue parisienne jusqu’aux collèges et lycées et familles de province. Il s’agit donc d’une étude visant à vérifier que le verlan est une variété linguistique particulière qui a conquis une grande partie de la population française de telle manière qu’il est maintenant compris et même parlé par beaucoup de Français. 3. Introduction Tout langage est signe, comme les vêtements, la coiffure, les accessoires, les formules de politesse, les rites, les habitudes ou encore la nourriture que l’on sert à table. Ces signes nous identifient socialement: ouvriers, soldats, femmes au foyer, médecins, juges ou commerçants. Lorsque ces comportements, l’affichage de ces signes deviennent conscients et voulus, lorsque l’individu affirme et revendique par là même son appartenance à un groupe, ils deviennent un symbole de classe. Ceci est l’essence de tout jargon: dès qu’un groupe vit en société close, dès qu’il prend conscience de sa différence et de son éventuelle supériorité ou rejet du reste de la société, un jargon se forme. Le verlan est sans doute le plus connu de tous les langages secrets actuellement parlés en France. Comme n’importe quel autre jargon, détermine, selon les différents
auteurs ayant écrit sur le sujet, une collectivité précise: la communauté Beur 1 au sein de la société française. Ainsi, Nash et Ed (2012: 33) déclarent que « verlan can in fact be considered a linguistic medium through which marginalised second and third generation Maghrebis can create a supra-national identity » s’appuyant sur l’hypothèse selon laquelle « the Beur identity, [could be the formation to] a possible escape from the predicament of double-marginalisation » (p.48 ). De même, Méla (1991: 94) affirme que le verlan est l’outil de rupture entre « autochtones et immigrés […] entre jeunes et moins jeunes, sages et moins sages, marginaux, et conformistes et pour beaucoup, entre français et moins français », et quelques lignes plus loin elle précise d’ailleurs que « Dans le cas du verlan, parmi les jeunes, ce sont les beurs qui l’utilisent le plus ». 4. Méthodologie Au cours de ce travail, nous nous proposons de vérifier l’hypothèse selon laquelle le verlan n’est pas un jargon comme les autres. Autrement dit, si ce qui caractérise les jargons est leur capacité à occulter une information qui doit rester confidentielle aux seuls initiés, alors notre hypothèse repose sur la croyance que le verlan n’obéit pas ou plus à cette règle dans la mesure où nous considérons qu’il est relativement connu et employé par une majorité de parlants français. Pour vérifier cette hypothèse, nous avons réalisé nous-mêmes une enquête sous forme de questionnaire que nous avons diffusée de manière électronique sur les réseaux sociaux et à des contacts connus ou de nousmêmes ou de nos proches. De cette façon, nous avons pu recueillir le témoignage de 76 participants sur la question du verlan. Le questionnaire, présent en annexe, propose aux sujets de définir le verlan, de décrire leur capacité à comprendre où à emprunter ce langage et enfin de donner leur avis sur l’universalité du verlan parmi les francophones. Les résultats que nous obtiendrons grâce à l’enquête ainsi que les données recueillies au cours des lectures sur le sujet nous serviront à conclure sur le sujet. L’élaboration du questionnaire s’est fait en deux temps: en premier lieu, nous avons, au moyen des réseaux sociaux, de nos connaissances personnelles sur le sujet et celles de nos proches et contacts, recensé trente-deux mots en verlan parmi les plus fréquents pour en vérifier l’utilisation et la compréhension éventuelles des sujets enquêtés. En second lieu, nous avons posé les questions qui permettent de nous fournir des informations d’intérêt concernant la relation avec le verlan des sujets enquêtés. Le questionnaire en soi compte quatorze items sous forme de questions. Les questions sont variées puisqu’il s’agit soit d’un menu déroulant avec des propositions de réponse, soit de tableaux où il s’agit d’octroyer une note à une affirmation en fonction de l’accord du sujet enquêté avec celle-ci. Ou encore des questions à choix multiples et ouverts à d’autres propositions de réponses. 1 « Beur » désigne, selon le dictionnaire de français Larousse en ligne, « un jeune d’origine maghrébine né en France et de parents immigrés ». Par ailleurs, Nash & Ed (2012: 50) argumentent que « The term ‘Beur’ originated in the 1970s and denotes those of Maghrebi descent residing in France, mostly in banlieue ».
Nous avons opté, pour des raisons évidentes de commodité et dans un souci de pouvoir récupérer les réponses aux questionnaires sans difficultés, pour l’élaboration d’un questionnaire exclusivement en ligne. En effet, les enquêtés étant tous des Français de nationalité, il aurait été difficile de leur faire parvenir le questionnaire en format papier et de le récupérer une fois rempli. C’est la raison pour laquelle, nous avons fait parvenir le questionnaire à un effectif significatif de sujets (76 sujets) à l’aide des réseaux sociaux (notamment facebook et ses pages de Français dans différents pays et Google +) et des coordinateurs ERASMUS des Universités de Castelló et de València ayant des accords avec des UFR 2 en France. 3 Dans une première partie, le questionnaire recense le sexe, la tranche d’âge, la nationalité, les origines du sujet enquêté. Ensuite, une question ouverte est proposée pour que les sujets puissent définir en utilisant leurs propres mots ce qu’ils considèrent être le verlan. Selon vous, qu'est-ce que le verlan? Après ça, une série de questions tente d’établir le niveau de compréhension et de familiarisation avec le verlan dans la vie quotidienne des enquêtés en leur demandant s’ils comprennent, parlent, ou écoutent du verlan dans leurs espaces habituels, à savoir, entre amis, dans la famille, au travail ou autre. Exemples : Je comprends le verlan Je parle le verlan Mes amis parlent verlan 4 Par la suite, il est demandé aux sujets de donner leur avis quant à l’image qu’ils ont des personnes qui parlent verlan à travers un QCM. 5 Selon vous, une personne qui parle verlan est : cool, jeune, à la page, vulgaire… La question suivante se présente sous forme de tableau dans lequel figurent les trente-deux mots recensés lors de la première étape de l’élaboration de ce questionnaire. Pour chacun de ces mots en verlan, le sujet doit dire s’il le comprend (ou non) et s’il l’a déjà utilisé (dans le cas où le mot est compris, cela va de soi). Exemples de mots à classer dans les colonnes « je ne comprends pas », « je comprends mais je n’ai jamais utilisé », « je comprends et j’ai déjà utilisé » : keum, meuf, chéper, relou, méfu, feuj, ouf, teuf… 2 Unité de Formation et de Recherche. 3 Nous remercions tous les coordinateurs ERASMUS des Universités de València et Castellón nous ayant aidé dans la tâche de faire parvenir le questionnaire à un maximum de Français. 4 Formulaire complet présent en annexe 1. 5 Questionnaire à Choix Multiple.
Finalement, après un tableau qui questionne la maîtrise du verlan par les différents groupes les plus représentatifs de la société française, une dernière question qui se présente sous forme d’un vrai/faux cherche à savoir si selon nos sujets enquêtés, le verlan est compris et/ou parlé par tous les Français. Indiquez, selon vous, la maîtrise du verlan des différents groupes mentionnés cidessous : arabes, noirs, blancs, asiatiques… Question vrai/faux : tout le monde parle et comprend le verlan Le questionnaire a été rempli par 76 personnes de nationalité française et par une grande majorité de femmes sur les hommes. De même, la tranche d’âge majoritaire ayant participé à l’enquête est comprise entre 15 et 35 ans. Ceci est résumé par les diagrammes circulaires suivants (figures 1 à 4): Figure 1 : Sexe des sujets enquêtés Figure 2 : Nationalité des sujets enquêtés
Figure 3 : Tranche d’âge Figure 4 : Origines des enquêtés 5. Les jargons en France On trouve plusieurs définitions du jargon mais le CNRTL, 6 dans sa version en ligne, le décrit comme étant un « Code linguistique particulier à un groupe socioculturel ou professionnel, à une activité, se caractérisant par un lexique spécialisé, qui peut être incompréhensible ou difficilement compréhensible pour les non initiés ». Selon cette définition, l’existence même du jargon est donc le fruit d’une volonté de la part d’une communauté de pouvoir communiquer entre eux sans être compris par la masse des parlants de la même langue. L’existence d’un jargon des gueux est attestée dès une date très ancienne : « À la fin du XIIe siècle, Le jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel d’Arras, met dans la bouche de trois truands des répliques indéchiffrables et qui semblent un langage conventionnel et secret. » (Guiraud, 1985). De même, « dès le milieu du XIIIe siècle, un traité de grammaire provençale, Les Donats provensals mentionne un gergon ou langue des truands » (Guiraud, 1985). 6 Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (http://www.cnrtl.fr/definition/jargon consulté le 10/05/2015).
Le jargon, en tant que variété sociolinguistique ne doit pas être confondu avec un langage technique, bien qu’il soit à la fois l’un et l’autre: le technicien emploie les mots propres, et si ce ne sont pas les mots courants, c’est qu’il ne parle pas des choses courantes, mais qu’il distingue des catégories, des qualités qui échappent au non initié. Le plus souvent, d’ailleurs, il ne les emploie que dans la mesure où il les sait utiles, où ces mots correspondent à l’expression exacte de sa pensée et où ils s’adressent à un confrère capable de les comprendre. En revanche, l’usager du jargon, lui, vise à l’originalité puisqu’il utilise le mot différent (transformé) pour parler des choses courantes et cela de manière intentionnée alors que dans le cas de l’homme de métier, il risque simplement de tomber dans la technicité et a tendance à croire qu’on le comprend et que les termes qui sont spécifiques à sa profession sont connus de tous. Cependant, un rapport étroit peut être perçu entre l’usager du jargon et le technicien dans la mesure où l’emploi de termes spécifiques peut dans les deux cas faire servir volontairement pour afficher sa distinction et son appartenance à un groupe ou à un autre. En France de nombreux jargons ont été parlés et se parlent encore, en voici quelques uns parmi les plus caractéristiques : l’argot, le largonji, le louverbem, le javanais et la langue de feu. a. L’argot À l’origine, le mot, qui date du XVIIe siècle, désigne non une langue mais la collectivité des gueux et mendiants qui formaient dans les fameuses Cours des Miracles, le Royaume de l’Argot. 7 L’étymologie du terme est controversée et il est difficile de savoir exactement d’où provient le mot. Certains auteurs, tels que Guiraud (1968 : 90) soutiennent l’idée selon laquelle « argot » viendrait de « l’art des Goths, la ville d’Argos, le royaume d’Argus, le pays des paresseux (d’après le grec argos), le langage des argoteurs ou des ragoteurs ou des jargonneurs ». Cependant, le mot s’est ensuite appliqué au langage des mendiants et autres marginés des Cours des Miracles, on a dit d’abord le jargon de l’Argot, pour faire référence au jargon employé par les membres de l’Argot, puis, par la suite, cette notion a évolué pour devenir l’argot qui s’est vite transformée pour devenir le langage spécial de la pègre. L’histoire de l’argot en France est marquée par une figure qui a inspiré de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques: Eugène-François Vidocq, un ancien bagne devenu chef de la police de sûreté en France, corps militaire qui deviendra par la suite la police judiciaire. En 1836, Vidocq, après avoir passé des années à travailler dans le milieu de la pègre et ayant vécu la vie de prisonnier lui-même à plusieurs reprises, publie le Dictionnaire d’argot. Ce dictionnaire est le fruit de son étude du code linguistique emprunté par les voleurs et les marginés dans la société 7 Les Cours des Miracles était le terme qui, en France, faisait référence à des quartiers où se réunissait les marginés de Paris, mais aussi les migrants des zones rurales. C’était “le refuge habituel de tous ceux qui étaient rejetés à un Paris sombre, sale, boueux et tortueux, ils faisaient semblant d’être infirmes et avaient tendance à vivre de la criminalité » (Walton, 1899 : 230).
française en générale et la société parisienne en particulier. La même année, il publie un livre sur les mœurs des malfaiteurs intitulé Les voleurs (1836). L’évolution de la notion d’argot connaît trois moments. Dans un premier temps, l’argot, comme dit ci-dessus, constitue un langage spécialisé des malfaiteurs et des gueux. Mais, avec le passage du temps, ce concept change et s’élargit pour englober tous les langages spécifiques d’un domaine ou d’une profession donnée. On obtient ainsi par exemple l’argot des coulisses, l’argot des champs de culture ou encore l’argot des marins et pêcheurs. Finalement, l’argot, dans une troisième phase évolutive, devient un symbole social: il s’agit d’une langue spéciale pourvue d’un vocabulaire parasite qu’emploient les membres d’un groupe, d’une catégorie sociale avec la préoccupation de se distinguer de la masse des sujets parlants. Autrement dit, l’argot passe de l’état de langage de la pègre à être un langage particulier à un milieu donné pour devenir ce que l’on entend aujourd’hui par argot, c’est-à-dire un moyen linguistique de différenciation et d’appartenance à un groupe social. b. Le largonji Le largonji apparaît dans le premier quart du XIXe siècle (voir Sainéan 920 : 204207, Guiraud 1973 : 66-69), notamment chez les bouchers (d'où le nom de cette variante spécifique : loucherbem). Ce jargon qui, d’après Fran (1991 : 114) est « employé surtout par les bouchers de la Villette » tient son nom du mot « jargon » qui a subi la transformation du largonji, à savoir, la substitution de la première lettre par un « l ». Cette première lettre originelle est alors transposée à la fin du mot. Ainsi, « jargon » devient « largonji », et « vingt » devient « linvé ». On observera que ce qui rend difficile la compréhension est non seulement le fait que la première lettre soit remplacée par une autre mais la prononciation de la dernière lettre comme s’il s’agissait de la lire comme dans l’alphabet (la lettre « b » se lit /be/, la lettre « v » se lit /ve/ et la lettre « j » se lit /ʒi/). Ainsi, du mot « argot », on obtient « largonji » et non « largonj », de même que « vingt » donne « linvé » et non « linv ». En effet, cette particularité est ce qui rend le code linguistique compliqué et assure son secret aux seuls initiés. jargon >> l-argon >> largon-ji => largonji c. Le loucherbem Le loucherbem est un code linguistique particulier d’un domaine professionnel: celui des bouchers et des abattoirs. Ainsi, son nom vient directement de la figure représentative de ce milieu, le boucher. En ce qui concerne spécifiquement le loucherbem, Sainéan en mentionne un but éventuel : « permettre aux bouchers de correspondre avec leurs garçons et de leur faire écouler à la clientèle les morceaux qu'ils
lorsqu’elle déclare que « Le verlan sert surtout pour parler de bagarre, de sexe, de drogue, de vol ». À la vue de ces nombreuses citations sur le sujet il n’est pas étonnant que le verlan ait été défini comme un langage qui est caractéristique de groupes de malfaiteurs et dont le but est de cacher le sens de leur discours qui, de par son côté occulte, ne laisse présager que des activités illégales. Ce n’est pas par hasard qu’il soit alors associé à une catégorie sociale que l’on aime à rendre coupable des infractions à la loi : les habitants de la banlieue. Le verlan, apanage des habitants de la banlieue : Dès les années 1990, le verlan est décrit comme étant le langage des banlieues et notamment celui des immigrés d’origine Nord-Africaine. Le langage à l’envers est défini, comme nous venons de le voir, à travers sa relation à l’activité illégale et à l’infraction des lois. De plus, il est étiqueté à un groupe de personnes immigrantes ou issues de générations antérieures immigrantes ce qui, d’une certaine façon, relie les deux aspects de la langue complémentaires : d’une part, le verlan en tant que langage de malfaiteurs et d’autre part le langage des banlieusards. Ainsi, sans même avoir besoin d’aller plus loin, la connexion entre les deux se fait rapidement et automatiquement, rendant la population de banlieue, usagère du verlan, responsable des infractions et des illégalités dont souffre la société. C’est de cette manière que Méla (1991 : 58) fait l’amalgame en affirmant que « le verlan est le reflet de la culture de rue propre aux milieux défavorisés des cités de banlieue ». Ainsi, il n’est pas surprenant qu’elle dise que « les observateurs de la jeunesse ont constaté qu’il y avait une langue et une culture propre aux cités déshéritées » (1997 : 16). De même, elle détermine quelle partie de la population de banlieue est l’utilisatrice principale du verlan lorsqu’elle déclare que « en étudiant le verlan, on s’aperçoit rapidement que les jeunes d’origine arabe, les beurs, en sont de grands utilisateurs » (Méla 1988 : 74).
Les déclarations des écrits sur le verlan pointent directement en direction d’une association triple entre l’illégalité, le verlan et les Beurs, que l’on pourrait représenter graphiquement de la façon suivante : La communauté beur, parle verlan qui, quant à lui, est associé à l’illégalité. Conclusion, la communauté beur est dans l’illégalité. Le verlan, symbole d’une crise identitaire : Le verlan, en tant qu’apanage des Beurs est aussi le symbole d’une identité manquante, d’un vide identitaire dans la mentalité et la personnalité des jeunes issus de générations d’immigrants du Nord de l’Afrique notamment. En effet, il n’est pas rare d’entendre dire de ces personnes qu’elles ne sont pas françaises mais marocaines, algériennes ou encore tunisiennes mais sans pour autant en être tout à fait convaincues puisque, lors des voyages qu’ils entreprennent au Maghreb, ces derniers, étant donné qu’ils sont nés et vivent en France, ne sont pas considérer par les habitants de l’Afrique comme des africains, mais comme des français. Ainsi, ils sont à cheval sur deux
identités qui leurs sont inaccessibles aussi bien d’un côté que de l’autre. D’ailleurs, Méla (1988 : 93) résume cette sensation identitaire particulière des fils d’immigrants selon ces termes : On peut se demander, en ce qui concerne les Beurs, pourquoi cette identification ne passe pas par quelque chose qu’ils ont en commun, la langue arabe, a culture arabe. Premièrement, on peut répondre que, étant donné le nombre de dialectes arabes, plus le berbère ou le kabyle, communiquer ‘en arabe’ n’est pas si facile. Mais il y a autre chose ; tous n’ont pas une vision claire de leurs rapports aux langues, beaucoup de Beurs ne parlent pas arabe. Même si leurs parents ne parlent pas français. Ce qui fait qu’ils comprennent l’arabe mais sont incapables de le parler. L’arabe n’a pas d’existence pour la plupart d’entre eux en dehors des quatre murs de la famille et n’a donc pas de valeur sociale. C’est la raison pour laquelle, dans les publications qui traitent du verlan il est fait mention de culture beur. En effet, le verlan serait le moyen pour les immigrants de deuxième ou troisième génération de se réfugier dans un complexe culturel qui leur est propre, ni complètement français, ni complètement maghrébin. C’est ainsi que le décrit Méla (1997: 31): « Le verlan est un aspect de la culture intersticielle qu’ils se fabriquent entre la culture des parents qu’ils ne possèdent plus et la culture française à laquelle ils n’ont pas totalement accès. Le verlan est un lien entre leur passé d’étranger et l’avenir de Français auquel ils se croient (ou se croyaient) promis » (1997 : 31). Cette même idée est reprise pas Nash & Ed (2012; 33): « verlan can in fact be considered a linguistic medium through which marginalised second and third generation Maghrebis can create a supra-national identity » (2012: 33). Mais les affirmations de ces derniers vont encore plus loin dans la mesure où ils associent le verlan non seulement à la création d’une identité ‘à part’, d’une identité qui soit propre aux immigrants maghrébins et à leur descendance, une identité située entre deux autres et qui la compriment et l’oppriment, mais aussi parce que, selon eux, c’est aussi le signe de ralliement de plusieurs minorités ethniques : « verlan is a type of slang that is in fact a unifying linguistic code for the Beur community, as well as other ethnic minorities » (Nash & Ed 2012 : 4). Ce concept de communauté non seulement beur mais aussi d’autres ethnies raciales est reprise plus tard dans le même article de façon plus concrète en ces termes : Verlan, when considered in purely linguistic terms, could be defined simply as a type of backslang. However, when its sociological implications are analyzed, it emerges that it is far more than a form of argot. Its function as a supra-national linguistic code lends it a depth that other types of back-slang do not possess. It is a linguistic medium for the unification of not only the Beur community, but many of the other immigrant communities within the banlieue, allowing them to communicate in a culturally homogeneous discursive space” (Nash & Ed 2012: 62). Dès lors que l’on comprend le verlan en tant que langage et code linguistique propre à une identité ‘supranationale’, il est difficile d’envisager que ce même langage soit celui qui apparaisse dans les films, les affiches publicitaires ou encore dans les informations et sur les plateaux de télévision.
Le verlan, un langage compris de tous ? Jusqu’à présent, nous avons vu comme la littérature scientifique traite le sujet du verlan systématiquement en l’associant d’une part à l’illégalité – qui est en relation avec son origine en tant qu’argot – et d’autre part à la communauté beur ou aux habitants des banlieues en général. Si de prime abord, nous condamnerons dès à présent l’amalgame entre la communauté beur et le fait d’habiter en banlieue, il est vrai que la banlieue est particulièrement riche en nationalités différentes et particulièrement celles provenant des pays du Maghreb. Mais le but de cette étude est de montrer à quel point le verlan est un langage partagé de tous, avec une plus ou moins grande maîtrise en fonction de nombreux facteurs qui influent sur la capacité à comprendre et à parler le verlan comme par exemple, l’âge, l’environnement familial et éducatif, la région géographique, etc. Si le verlan, tel qu’il est décrit dans les travaux que nous avons cités plus haut est l’apanage des jeunes de banlieue et/où des Beurs, l’explication avancée est difficile à mettre en parallèle avec d’autres informations qui ne sont pas forcément prises en compte lors des recherches menées sur la morphologie du verlan et qui ne s’intéressent peut-être que trop souvent à l’origine des mots et des néologismes. En effet, un téléspectateur moyen français est soumis à de nombreux stimuli en verlan lors d’annonces publicitaires, dans les films ou les séries qu’il regarde mais aussi dans la musique qu’il écoute. Ainsi, dès 1984, le verlan fait son apparition sur la grande toile dans le film de Claude Zidi intitulé Les Ripoux (verlan de Les Pourris 10 ). Ce film, récompensé aux César pour meilleur film, meilleur acteur (Philippe Noiret) et meilleur réalisateur en 1985 connaît un grand succès qui lui vaudra trois suites. À en juger par l’énorme quantité de personnes ayant vu ce film, on peut aisément deviner qu’il s’agit d’un film destiné à un public populaire et non pas forcément appartenant à la banlieue ni à la communauté beur. Cependant, le titre même du film est volontairement verlanisé. Cette transformation linguistique n’a, en aucun cas, eu l’effet mystificateur que l’on attendrait d’un argot quelconque. Bien au contraire, le mot « ripou » est compris (en partie grâce à ce film) par tous les locuteurs contemporains de la langue française de la fin du XXe et du XXIe siècle. Il éveille dans l’esprit des personnes l’image de l’agent de police corrompu et douteux. En ce qui concerne la publicité, c’est en 1987 que la SNCF 11 lance une campagne publicitaire dans laquelle le guichetier est capable de répondre en verlan aux adolescents qui pensent se moquer de lui. Ce spot publicitaire met en scène deux jeunes caucasiens qui ne peuvent en aucun moment être mis en relation avec la banlieue ou la communauté beur. De plus, le guichetier, un homme d’une quarantaine d’années est capable de comprendre et de répondre en verlan. Il est vrai que si les images sont soustitrées, le message est clair et concis : le verlan est la langue des jeunes, de tous les jeunes. Les jeunes de l’époque sont les adultes d’aujourd’hui et dans la société actuelle, le verlan est une langue connue et comprise, si non de tous, de beaucoup d’entre nous. 10 Dans ce sens, « pourri » est synonyme de personnes acceptant des pots de vin. 11 Société Nationale des Chemins de Fer.
Un autre exemple plus récent et plus significatif de la présence du verlan dans le langage courant et donc de sa compréhensibilité de la part du public est le film Qu’estce qu’on a fait au Bon Dieu ? de Philippe de Chauveron, sorti sur grand écran en avril 2014. Dans ce film, les répliques en verlan ou contenant du verlan 12 sont nombreuses. Le film de P. de Chauveron est un film français adressé au grand public. Aussi bien jeunes que moins jeunes, aussi bien français de souche que fils d’immigrant. Par conséquent, le choix du réalisateur de mettre en scène des répliques en verlan, sachant que son public est aussi varié pourrait être risqué si l’on tient compte des commentaires cités plus hauts selon lesquels le verlan est la deuxième langue des Beurs. En effet, si le réalisateur choisit délibérément de faire intervenir les acteurs en verlan, il est conscient que son public va le comprendre. 7. Résultats de l’enquête Comme nous l’avons décrit plus haut, nous avons réalisé un questionnaire qui a servi d’enquête pour savoir si parmi les Françaises et le Français, le verlan était compris, parlé ou les deux à la fois. Les résultats obtenus sont révélateurs concernant notre hypothèse de départ consistant à se demander si le verlan est un jargon occulte ou bien une façon de parler français ancrée dans les mœurs et compris de tous. Suite aux questions posées aux sujets enquêtés, nous commençons cette analyse par la question ouverte de définition du verlan. Certaines réponses sont intéressantes dans la mesure où elles comportent des éléments clés concernant la nature du verlan. C’est le cas par exemple de ces définitions : « argot, mots à l’envers », « Une manière de s'exprimer, une sorte d'argot des années 80/90 qui conquit chaque jour plus de monde », « une manière de parler des jeunes. À l'époque c'était pour se faire comprendre qu'entre eux », « Une forme d'argot de la langue française utilisé au départ par les jeunes puis au fil du temps par tout le monde. On inverse les syllabes de certains mots ». Ces quelques définitions jouent clairement en faveur de notre hypothèse dans cette étude puisqu’elles définissent le verlan comme étant un argot, d’une part, et comme un phénomène qui, si à l’origine, d’une communauté, de nos jours qui touche une grande partie de la population française, d’autre part. Les questions suivantes visent à déterminer la relation du sujet enquêté avec le verlan au quotidien. Il s’agit de savoir, dans un premier temps, s’il/elle considère qu’il/elle comprend le verlan (figure 5), dans un second temps, s’il/elle l’utilise (figure 6) et, finalement, si ses amis ou sa famille l’utilise à leur tour (figure 7 et 8). 12 On rappelle ce que Méla nous indique concernant le fait que dans un discours qui, à l’écoute semble dense du point de vue de l’utilisation du verlan, on constate qu’environ 10% seulement du vocabulaire est verlanisé.
Figure 5 : Je comprends le verlan Le figure 5 indique clairement que parmi les personnes ayant répondu au questionnaire, toutes sans exception comprennent le verlan au moins un peu. Et nous pouvons observer par ailleurs que la majorité des voix vont dans les deux dernières colonnes, révélatrices d’un niveau élevé de compréhension du verlan. Figure 6 : Je parle verlan Figure 7 : Mes amis parlent verlan
En ce qui concerne le fait de parler verlan, la grande majorité considère qu’ils ne parlent pas verlan. Cependant nous pouvons remarquer que plus d’un tiers des personnes considèrent qu’elles parlent verlan de façon modérée (colonne du milieu). Ce qui n’est pas sans nous rappeler le fait que le discours en verlan est rarement constitué de plus de 10% de mots verlanisés. Dans le cas des amis, le résultat est similaire à l’antérieur : la majorité des sujets enquêtés considèrent que ni eux ni leurs amis ne parlent verlan. Malgré une petite hausse de la colonne 4 et une baisse de la colonne 1 qui laissent comprendre qu’entre amis, le verlan est tout de même présent. Figure 8 : Ma famille parle verlan Pour ce qui est de la famille, les résultats sont loin d’être surprenant, le verlan ne semble pas être un langage qui soit les mieux vus au sein de la société. Logiquement, il n’a pas souvent sa place au sein de la famille, comme le montre ce diagramme. Cependant, il est clairement observable que même si d’une manière générale, le verlan est peu parlé au sein de la famille, si l’on compare les figures 7 et 8, on peut observer que les colonnes 3 et 4 sont significativement plus élevées. Ceci est révélateur que le verlan est davantage parlé dans un cercle d’amis qu’en famille. La question suivante permet de classifier les usagers du verlan selon comme ils sont perçus par les enquêtés (figure 9) :
Figure 9 : Les personnes qui parlent verlan À la vue de ce graphique, il est clair que le verlan et son usage sont associés à la jeunesse et à l’envie de paraître cool qui émerge de cette jeunesse. Cependant, nous pouvons aussi observer que pour nombre des sujets, les personnes qui parlent verlan sont normales (à 35,5%, donc plus d’un tiers). Cette dernière donnée nous révèle que, d’une certaine façon, le verlan est vu comme une pratique normale en France. 13 Les questions suivantes ont été posées sous la forme d’un tableau dans lequel les sujets devaient indiquer une des trois possibilités suivantes pour chaque mot : « je comprends », « je comprends mais je n’utilise pas », « je comprends et j’ai déjà utilisé ». Les résultats mots par mots sont présentés ci-dessous (figures 10 à 12) : Figure 10 : Keum [mec] 13 Un autre résultat frappe l’œil : aucun sujet n’a associé le fait de parler verlan et le fait d’être à la page. Parmi les réponses « autre », nous trouvons les adjectifs suivants : « ringard », « agressif », « différent » ou encore « de banlieue ».
Ce mot est compris de tous les sujets enquêtés et a déjà été utilisé par la grande majorité d’entre eux. Il en est de même pour d’autres mots de la liste : Meuf [femme] Relou [lourd] Keuf [flic] Pécho [choper] Rebeu [beur] Renoi [noir] Ouf [fou] (tous les sujets ont répondu avoir déjà utilisé ce mot) Chelou [louche] Téma [matte] Tepu [pute] Cheum [moche] Cimer [merci] Tebé [bête] Chanmé [méchant] Taspé [pétasse] Techa [chatte] Zyva [vas-y] Un autre type de résultat est aussi observable concernant d’autres mots qui semblent moins usités : Figure 11 : Méfu [fumer] Dans le cas de « méfu », il est aisé de constater que près d’un tiers des personnes ayant participé à l’enquête a déclaré ne pas comprendre le terme. Les résultats obtenus pour ce mot sont comparables à d’autres, à savoir : Chéper [perché] Feuj [juif] Mifa [famille] Ieuv [vieux] Veuch [cheveux] Ces résultats pourraient en partie s’expliquer par quelques restrictions des mots originels. Ainsi, des mots comme « perché» ne sont certainement pas très fréquents dans
la langue parlé, ce qui expliquerait sa faible fréquence dans le verlan. Ensuite, certains mots comme « ieuv » ou « feuj » ont bien souvent une connotation négative. En effet, un ieuv est quelqu’un qui n’est plus capable et donc inutile. Par ailleurs, un feuj est une personne radine. Figure 12 : La uis [celui-là] Finalement, un troisième type de résultat (voir figure 12) est donné par des mots plus rares dans les conversations ou plus vulgaires : Dans le cas de « la uis », la réponse qui l’emporte largement sur les autres est celle de la non compréhension du mot. C’est aussi le cas des mots suivants : La celle [celle-là] Keshné [shnek] Nwach [chinois] D’une manière globale, nous ferons remarquer que la liste des mots obéissant au premier type de résultat est la plus longue des trois. Cette donnée, en accord avec notre hypothèse, semble bel et bien indiquer que les Français comprennent le verlan et l’utilisent.
10. Bibliographie ESNAULT, G. (1953) : Dictionnaire historique des argots français. Paris : Larousse. FRAN, A. (1991). Larlépem largomuche du louchébem. Parler l’argot du boucher, 113– 125. GUIRAUD, P. (1985). L’argot, Presses Universitaires. Nice. GUIRAUD, P. (1968). "Chronologie de l'argot: pier, argot", Cahiers de lexicologie, XII 85-91. Presses Universitaires. Nice. MÉLA, V. (1991). "Le Verlan ou le langage du miroir", Langages, 25, 73–94. doi:10.3406/lgge.1991.1802 MÉLA, V. (1997). "Verlan 2000", Langue Francaise, 114, 16–34. doi:10.3406/lfr.1997.5381 MÉLA, V. (1988). "Parler verlan : règles et usages", Langage et Société, 45, 47–72. doi:10.3406/lsoc.1988.2405 PLÉNAT, M. (1995). "Une approche prosodique de la morphologie du verlan", Lingua, 95, 97–129. doi:10.1016/0024-3841(95)90103-5 SAINÉAN, L., 1912. Les sources de l'argot ancien. Deux tomes. Paris : Champion. Documents en ligne sur le site de la BnF, consultés le 14/06/2015. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2993546 SAINÉAN, L. 1920. Le langage parisien au XIXe siècle. Paris : E de Boccard. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 14/06/2015. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5433966k. WALTON, W. (1899). Paris from the earliest period to the present day. G. Barrie & son. pp. 230–235.
11. Annexes Annexe A : formulaire des enquêtes.