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La poésie mystique indienne est-elle morte ?

Kumar, Sunil

Abstract

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Full text

La poésie mystique indienne est-elle morte? Sunil kumar Université Charles, Prague IS INDIAN MYSTICAL POETRY DEAD? The present article is an attempt at understanding the various stages of artistic expressions through which Indian mystic poetry has passed and argues that this art form has not become stagnant or dead. It aims to show that it continues to flourish and evolve. It also focuses on aperiod of transition where anew poetry seems to appear against the background of conventional poetry. This article deals with the concerned question from acritical point of view and clearly marks the various phases of its development, divided into three different stages. It explains that each phase, though complete in itself, serves as alink to the following one. The utmost care has been taken to present the arguments related to mystic poetry in as clear amanner as possible so as to remove the misperceptions that prevails about it. Some important poets like Maithili Sharan Gupt, Mahadevi Verma and Harivansh Rai Bachchan have been discussed in this article in order to have asynoptic view of growth and evolution of Indian mystic poetry. In short, an attempt has been made to present ajourney of Indian mystic poetry from the 19th century to the post-Independence period. KEYWORDS: Indian Literature; Mysticism; Poetry; Maithili Sharan Gupt; Mahadevi Verma; Harivansh Rai Bachchan MOTS-CLÉS: Littérature indienne; mysticisme; poésie; Maithili Sharan Gupt; Mahadevi Verma; Harivansh Rai Bachchan DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2022.3.14 INTRODUCTION L’objectif du présent article est d’analyser l’évolution de l’art mystique chez trois grands poètes indiens— Maithili Sharan Gupt (1886–1964), Mahadevi Verma (1907–1987) et Harivansh Rai Bachchan (1907–2003)— et de remettre en question la «fin» présumée de cet art. En effet, d’après certains critiques littéraires éminents, àtitre d’exemple Hazari Prasad Dwivedi1 (1907–1979) ou Gopeshwar 1 «[Le genre de la poésie mystique] s’est progressivement affaibli jusqu’às’épuiser totalement. Il n’offre plus de nouvelles visions, d’inspiration pour faire face aux difficultés de la OPEN ACCESS 202 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Singh2 (1955), la poésie mystique indienne serait «morte» avec les grands Kabir et Nanak au XVesiècle. Nous opposant résolument àune telle interprétation réductrice, nous allons essayer de démontrer àquel point elle n’est vraie que très partiellement. En fait, la poésie mystique «moderne» représente pour nous une période de transition durant laquelle de nouvelles idées commencent àapparaître par rapport au contexte de la poésie conventionnelle, ayant régné entre le Moyen-Âge et le XIXesiècle. Les «nouveaux mystiques» se mettent àréagir àdes problèmes sociaux, politiques, religieux et économiques, às’adresser d’une manière originale àla sensibilité du public moderne. Par leur intermédiaire, la poésie mystique traditionnelle prend un nouveau départ, rompant avec les formes et les idées plus conventionnelles. Il est grand temps de nous pencher aujourd’hui sur l’évolution de ce phénomène (àla fois littéraire et social) et d’en examiner les manifestations pratiques. Une telle réflexion est essentielle puisque, avec le passage du temps, des données nécessaires àcette étude deviennent de plus en plus difficiles àobtenir. En effet, nous avons perdu une grande quantité de documents importants lors de la partition des Indes (la république islamique du Pakistan et la république de l’Inde) en 1947, àcause des émeutes communautaires, des migrations et des massacres (1947) en Inde. La partition afini par déplacer quinze millions de personnes et en atué plus d’un million3. Depuis, l’Inde est devenue une démocratie parlementaire fédérale, mais elle reste fragile jusqu’ànos jours àcause d’une importante pauvreté urbaine et rurale, des conflits religieux ou de caste, des rébellions et des séparatismes de toutes sortes. Nous allons voir àquel point il existe une évolution continue et progressive de la poésie mystique indienne, malgré les massacres, révolutions et guerres modernes. Au même titre que leurs prédécesseurs médiévaux, les trois auteurs étudiés par nous vie. Cette littérature ne consiste qu’en un réseau de mots vides qui obstruent le pouvoir de penser librement.» Dwivedi, Hazari Prasad. Hindi Sahitya: Udbhav Aur Vikas. New Delhi: Rajkamal, 2015, p.291. 2 «Il ne convient pas de considérer cet art comme progressif et fonctionnel, puisqu’il ne semble nullement lié aux masses populaires. En effet, il ne mène àaucun changement véritable dans la vie de la population.» Singh, Gopeshwar. Bhakti Andolan Ke Samajik Aadhar. New Delhi: Bhagat Ram and Sons, 2018. p.67. 3 «La violence qui aprécédé la partition était grave, généralisée et meurtrière. Après le 15août 1947, elle s’est soldée par une nouvelle férocité, intensité et dureté. Désormais, des milices parcouraient la campagne àla recherche de villages mal protégés àpiller et àraser, des gangs ont délibérément fait dérailler des trains, massacrant leurs passagers un par un ou incendiant des voitures avec de l’essence. Des femmes et des enfants ont été emportés comme des biens pillés. Les objets pillés gisaient, abandonnés, dans les rues désertes, des vautours perchés sur des murs, des calèches et des pousse-pousse brisés et grotesquement évasés gisaient àdes angles coupés, de grandes zones suburbaines de bijoutiers, de boulangeries et de librairies animées étaient maintenant réduites àdes débris volumineux qui ont pris de nombreuses années àêtre rasés au bulldozer. Des enfants ont vu leurs parents démembrés ou brûlés vifs, des femmes ont été brutalement violées et ont eu les seins et les organes génitaux mutilés et des populations entières de villages ont été sommairement exécutées.» Khan, Yasmin. The Great Partition. London: Yale University Press, 2017, p.128–129. OPEN ACCESS SUNIL kUMAR 203 mettent l’accent sur la conscience humaine, àla fois comme une voie vers la vraie sagesse et comme un mode d’expression spécifique. La conscience humaine s’avère pour eux une forme de «musique divine». Selon nos trois poètes, la poésie mystique répond àun besoin émotionnel fondamental: un véritable artiste cultive son monde intérieur et développe sa propre musique de manière àce qu’elle puisse établir une relation complète avec la vie collective, tout en développant pleinement la vie individuelle. L’amour, tel qu’il est conçu par nos poètes, peut non seulement favoriser une fraternité entre les différents segments de la société, mais il est également susceptible de forger l’unité du monde. Selon les poètes indiens, presque toutes les grandes traditions mystiques du monde approuvent l’amour comme leur «méthode» la plus appropriée. Le soufisme le suit, de même que le christianisme ou le vaishnavisme4. Il existe donc un grand besoin de promouvoir l’amour en ce monde et l’écriture mystique est indubitablement un pas dans cette direction. La poésie mystique est très spécifique, car, sous sa forme moderne, telle que nos trois poètes la pratiquent, elle pousse les lecteurs vers une prise de conscience de la nature de leur raisonnement, leurs croyances et leur foi. Les poèmes infirment des idées fausses, brisent des croyances erronées et aveugles. Leur but consiste àmener les hommes àmieux comprendre la réalité environnante, àvivre une vie plus juste, bonne et morale, libre du fanatisme d’une foi aveugle. Ceci dit, la poésie mystique moderne est dans son ensemble étonnamment «pratique», enracinée dans le réel et tournée vers la vie. Sur le plan social, elle s’inscrit en faux contre les castes, les classes, le ritualisme et l’intégrisme, traitant tous les humains avec la même dignité. C’est pourquoi il nous semble absolument nécessaire de lire de la poésie mystique aujourd’hui. Loin d’un genre abscons, destiné àdes élites universitaires, il s’agit d’une littérature «populaire», ouverte sur la vie moderne. Aux yeux de nos poètes mystiques, aucun sujet n’est laid ou non poétique. Leurs œuvres sont intimement liées aux joies et aux peines de l’humanité, embrassant toute la vie, avec ses horreurs aussi bien que sa beauté. POÉSIES MYSTIQUES CONVENTIONNELLES ET MODERNES Les deux types de poésie mystique, la conventionnelle et la moderne, ont historiquement emprunté des chemins différents, tout en concourant au même but: l’ascension spirituelle et l’illumination de l’âme. S’appuyant sur l’amour comme leur valeur de base, elles ont rendu service àleurs âges respectifs, ainsi qu’àdes générations futures. Les «vieux» poètes mystiques, en particulier Nanak (1469–1539) et Kabir (1440–1518), soulignaient le besoin d’un guide spirituel au cours du voyage éternel de l’âme. Selon Kabir, c’est le Gourou qui rend l’âme consciente de la réalité supérieure, lui expliquant le chemin àentreprendre et atténuant ses obstacles: 4 L’une des formes majeures de l’hindouisme moderne, caractérisée par la dévotion au dieu Vishnu et àses incarnations (Rama, Krishna, etc.). OPEN ACCESS 204 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Dieu perdu, Gourou abrite: Gourou perdu, il n’yapas de refuge. Oh, l’homme pécheur invoque le Gourou, pas un autre5. Progressivement libérée de ce lien exclusif entre le Gourou et le nouvel initié, la poésie mystique moderne s’avère beaucoup plus politique et «collective». En dehors de sa dimension spirituelle fondamentale, elle s’engage àlibérer l’Inde du colonialisme britannique et àélever la conscience des opprimés en général. La purification intérieure qu’elle enseigne n’est pas juste une ambition individuelle, mais elle constitue tout un «programme» social, susceptible de toucher de grandes masses de la population. Il s’agit donc d’un élargissement thématique considérable par rapport àla poésie mystique traditionnelle qui se focalisait davantage sur l’âme humaine en contact avec l’Absolu6. Comme nous allons le constater, l’évolution moderne abolit également toute classification de thèmes entre «poétiques» et «non poétiques», ouvrant ainsi de nouveaux champs aux poètes qui apprennent àdécouvrir la vérité et la beauté en des choses apparemment insignifiantes. SOCIÉTÉ INDIENNE DU XIXE SIÈCLE ET LA POÉSIE MYSTIQUE Comme nos poètes s’engageaient dans la vie sociale de l’époque qu’ils souhaitaient réformer, résumons ici brièvement certains maux dont l’Inde de la première moitié du XIXesiècle souffrait. La société, strictement hiérarchisée en castes, était régie par de nombreuses superstitions, du mariage des enfants au principe de l’«intouchabilité7», en passant par la pratique Sati8. 5 Shah, Ahmed. Bijak of Kabir. New Delhi:Low Price Publications, 1997, p.224. [Tous les extraits de poèmes sont traduits en français par l’auteur de l’article.] 6 Pleinement consciente de ses propres faiblesses, l’âme reste toutefois impuissante àles surmonter. C’est seulement en priant jour et nuit le Suprême qu’elle parvient às’unir àlui, àobtenir la grâce divine. 7 La pratique de l’intouchabilité, telle qu’on la retrouve dans le contexte du système de castes indien, bien qu’étant d’origine raciale et rituelle, était liée aux relations économiques et aux conflits d’intérêts des castes supérieures et inférieures. Elle aété sanctionnée idéologiquement par les brahmanes avec leurs idées et croyances religieuses, exprimées dans la doctrine hindoue du karma [action] et du dharma [religion]. En général, la caste des prêtres (les brahmanes) considérerait la caste des balayeurs de rue (les bhangis) comme une caste intouchable. La relation entre les deux castes relevait d’une distance sociale, maintenue et guidée par les normes fixées par les brahmanes. Gandhi, Raj S. «The practice of untouchability: Persistence And Change», Humboldt Journal of Social Relations, Fall— Winter 1982/83, vol. X, n.1, Race & Ethnic Relations: Cross-Cultural Perspectives, 254–275. 8 «Suttee, ou Sati, est une pratique hindoue obsolète dans laquelle une veuve s’immole par le feu sur le bûcher funéraire de son mari. […] Après de nombreux débats parlementaires, le Sati aété interdit en Inde en 1829. Àcette époque, la pratique était devenue un sujet de prédilection pour les correspondants du gouvernement et de la presse qui, profondément indignés, la qualifiaient de “primitive” et de “barbare”.» Gilmartin, Sophie. «The Sati, the OPEN ACCESS SUNIL kUMAR 205 Le besoin urgent d’une réforme sociale acommencé àse manifester dès les premières décennies du XIXesiècle. En effet, lorsque les Britanniques sont arrivés en Inde (1750), ils yont progressivement introduit un certain nombre d’idées modernes, telles que la liberté, l’égalité sociale et économique, la fraternité, la démocratie et la justice. Ceci aeu un impact énorme sur la société indienne. D’une manière générale, les poètes du XIXesiècle ont lutté contre l’intouchabilité et la rigidité des castes, ils ont travaillé àla promotion de l’éducation moderne, ycompris celle des femmes, ils soutenaient le remariage des veuves, la liberté d’expression, etc. Dans leur effort de libérer l’humanité entière de la tyrannie et de l’esclavage social, ils revendiquaient également une liberté pour les femmes, très soumises àl’homme dans la société indienne traditionnelle. D’une manière assez étonnante, du moins àpremière vue, cette nouvelle poésie mystique marchait côte àcôte avec des mouvements progressistes. Elle constituait le signe avant-coureur d’une vie nouvelle, d’une libération de la rigidité des conventions du passé. C’était une période de transition sur les deux plans, social comme poétique. PREMIÈRE PHASE DE LA POÉSIE MYSTIQUE MODERNE (1855–1900) La plus grande contribution poétique de la première phase consiste dans une «perspective réaliste» adoptée par les poètes: l’art se trouve davantage lié àla vie que lors des périodes précédentes et il aune large portée sociale. Abandonnant les choix conventionnels des thèmes poétiques, les écrivains s’ouvrent àtous les sujets modernes, ne dédaignant aucune problématique comme trop «basse». Les historiens contemporains ne s’accordent pas vraiment en ce qui concerne la cause principale de ce changement de mentalité. Certains l’attribuent àla diffusion de l’éducation «anglaise», tandis que d’autres invoquent plutôt des mouvements socio-religieux locaux. La révolte des cipayes9, par exemple, avait une portée considérable, éveillant la conscience politique du peuple, révolutionnant la vie sociale et littéraire du pays, soulevant un mécontentement général face àla rigidité traditionnelle des mœurs indiens: Il est également clair que le mouvement national n’apas été inspiré uniquement de 1857. La naissance et le développement du mouvement national ont eu de nombreuses dimensions inconnues des observateurs contemporains. Le souvenir du mouvement est par exemple devenu un facteur anti-impérialiste, un symbole très important aux yeux des révolutionnaires indiens10. Bride, and the Widow: Sacrificial Woman in the Nineteenth Century», Victorian Literature and Culture, vol. XXV, n.1, 1997, p.141–158. 9 Il s’agissait d’un soulèvement populaire qui alieu en Inde en 1857 contre la Compagnie anglaise des Indes orientales. Progressivement, les événements ont débouché sur ce qu’on appelle aujourd’hui la «première guerre d’indépendance indienne». 10 Rawat, Ramesh. «Perceptions of 1857: An enquiry into historiographical variations», Proceedings of the Indian History Congress, vol. LIX, 1998, p.758–764. OPEN ACCESS 206 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Sur le plan politique, la tendance moderniste la plus notable dans la poésie de cette phase était le changement d’attitude d’autocratique en démocratique. Les poètes ont massivement rejeté des œuvres célébrant le régime colonial et chantant les valeurs présumées «anglaises». Au même titre que leurs collègues romantiques de certaines nations européennes nouvellement nées, les écrivains se sont tournés vers des sujets locaux, socio-religieux, socio-politiques voire économiques. L’expression de la «loyauté» cédait peu àpeu la place au sentiment patriotique et le politique marchait main dans la main avec le social. La pensée d’Araya Samaj était là, avec toutes ses promesses de réforme sociale: Arya Samaj aémergé comme un mouvement réformiste socio-religieux, prônant la restauration de la religion et de la société védiques àla place de la religion et de la société puraniques11. Ce faisant, il arejeté de nombreux aspects de l’organisation sociale, de la théologie et de la métaphysique dominantes. En même temps, il aincorporé de nombreuses idées nouvelles dans sa philosophie. Ainsi, d’une part, il luttait contre l’intouchabilité, l’idolâtrie et les innombrables rigidités dans la division sociale en castes, et, d’autre part, il se prononçait pour l’émancipation des femmes, le remariage des veuves et l’autonomie gouvernementale12. Àcette même époque, les poètes ont découvert certains nouveaux sujets, tels que l’horreur des mariages entre enfants ou l’importance de l’éducation. Il faut souligner àce propos que le modernisme n’existait alors qu’au niveau des idées, voire des idéaux. Les changements sociaux venaient tout juste de commencer. L’Inde ancienne n’apas encore cédé la place àun pays moderne. Les deux ordres se combattaient, dans la rue, comme dans les poèmes, de sorte que nous pouvons parler rétrospectivement d’une période de transition, et non pas d’épanouissement. La nouvelle poésie mystique est alors devenue «sociale», dans les deux sens du terme: àla fois tournée vers la société dans ses aspects quotidiens et préoccupée du sort des milieux pauvres. Le sens subtil du mystère, la curiosité intellectuelle s’ymariaient avec une sensibilité pour l’ordinaire et la compassion avec les pauvres. DEUXIÈME PHASE (1900–1920) Les profonds changements paradigmatiques n’ont pas manqué de se traduire aussi au niveau de la langue. Ainsi, la deuxième phase aapporté le développement du «khariboli» dans la poésie hindie: La langue hindie se trouve divisée en deux dialectes principaux— le braj et le khari. Le braj est important principalement en raison de son passé. Pendant 11 Société gouvernée par les Puranas (les principaux textes sacrés de l’hindouisme). 12 Dua, Veera. «Social organisation of Arya Samaj: AStudy of Two Local Arya Centres in Jullundur», Sociological bulletin, vol. XIX, n.1, March 1970, p.32–50. OPEN ACCESS SUNIL kUMAR 207 des siècles, c’était le principal médium de la composition poétique, mais au cours des 125 dernières années, il aété de moins en moins utilisé. Désormais, les hindous instruits parlent de plus en plus l’hindoustani dans la vie quotidienne et l’enrichissent par une forme plus culturelle de «khariboli» dans les séminaires spéciaux13. Donc, la principale contribution de cette phase consistait en une réforme, un raffinement progressif de la langue hindie. Si tous les sujets sociaux découverts lors de première phase continuaient àse développer, l’esprit de la poésie est avant tout devenu critique et analytique, susceptible d’occuper et charmer l’intellect. La poésie mystique fleurissait, tant en hindi qu’en des traductions de certaines langues régionales. (Voir les poèmes bangla14 de Tagore15, traduits en hindi par Parasnath Singh et Mangal Vishwakarma.) Il est important de souligner que, malgré l’accent mis sur le côté formel et sophistiqué des textes de l’époque, la poésie n’est pas pour autant devenue un jeu de puzzle réservé aux seuls intellectuels. Elle continuait às’adresser également au sentiment, àl’intuition. Selon les poètes de l’époque, un mystique devrait s’abstenir d’utiliser un jargon «pédant», au détriment de la profondeur des pensées et de la beauté de l’expression. Les lecteurs ne s’attendaient nullement àdes «essais en vers» de la part de leurs guides spirituels. D’une manière générale, la deuxième phase constituait une étape intermédiaire entre la première (marquée par la découverte de nouvelles thématiques socio-politiques) et la troisième (apportant de nouvelles techniques poétiques). La force historique et actuelle de khariboli est due précisément àcette phase: Tous les rituels échouent, S’il n’yapas de dévotion d’un esprit pur. Alors seulement surgit le grand sentiment, quand tu pourras l’inviter [dans ton cœur]16 Àtravers ces vers en khariboli, Maithili exprime sa profonde conviction que tous nos efforts et rituels sont inutiles si nous n’avons pas d’yeux pour la réalité cachée derrière les rideaux de l’illusion quotidienne. Il critique également les superstitions et les manières conventionnelles de nous adresser àDieu. Selon lui, il faut aller au-delà du rituel pour retrouver une sorte de pureté intérieure de l’âme, nécessaire àla rencontre avec l’Absolu. 13 Bailey, T.Graham. «The use and meaning of term Khari Boli», The Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, vol. IV, October 1926, p.717–723. 14 Le bangla est la langue officielle du Bangladesh et l’une des dix-huit langues énumérées dans la Constitution indienne. C’est la langue administrative des états indiens de Tripura et du Bengale occidental. 15 Rabindranath Tagore (1861–1941) est un poète indien qui aécrit des poèmes mystiques. En 1913, il devient le premier non-européen àrecevoir le prix Nobel de littérature. 16 Gupt, Maithili Sharan. Gurukul. New Delhi: Sahitya Sadan, 2003, p.42. OPEN ACCESS 208 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Progressivement, les poètes de la deuxième phase se sont de plus en plus éloignés du sanskrit. Ce choix était fort judicieux, puisqu’il leur permettait de développer une nouvelle douceur de la langue hindie, d’une part, et d’être compris par tout le monde, de l’autre. TROISIÈME PHASE (1921–1948) Nous en arrivons enfin àla troisième phase, celle des nouvelles techniques poétiques introduites par des auteurs comme Verma ou Bachchan. La poésie de l’époque tendait au minimalisme, produisant de très courts textes symétriques, fort rythmisés. Les symboles traditionnels (le lotus, la lune), utilisés depuis le Moyen-Âge, ont été développés en une sorte de grammaire symbolique plus précise, immédiatement saisissable par le lecteur. Ainsi, le printemps représentait le bonheur; l’automne le chagrin; l’aube la fraîcheur, le début de la vie et le bonheur; le soir la tristesse et la fin de la vie; la lumière le bonheur et les ténèbres le chagrin. Beaucoup de poètes assimilaient le bourgeon et l’abeille respectivement àla femme aimée et àl’amant: Il doit yavoir une vision des épines, des baisers de bourgeons, Quand tu erres comme une brindille sèche, chantant une douleur silencieuse17. Ici, l’épine représente la misère et le bourgeon le bonheur. Le poète exprime ainsi un désir de voir la douleur et le plaisir coexister. Comme de nombreux symboles se muent progressivement en des métaphores figées («douleur muette», «appel silencieux») et perdent de leur fraîcheur, de nouvelles métaphores doivent être inventées. Tandis que les mystiques médiévaux ne se souciaient pas de développer leur propre «originalité», les poètes modernes sont confrontés àune telle exigence de la part du public. La troisième phase était donc une période d’effervescence culturelle, mais aussi celle du doute, du déni et de la frustration. La confusion arésulté du pacte de l’Inde avec la vie et la pensée occidentales. Dans toutes les sphères de la vie— sociale, spirituelle et politique— la population locale est devenue sceptique. Le doute et le conflit flottaient dans l’air. La situation s’est encore aggravée àcause du conflit culturel entre l’Inde et les Britanniques. Nombreux étaient ceux qui ont perdu foi dans leurs traditions, sans trouver une autre valeur de substitution qui puisse leur apporter du réconfort. D’où l’importance de la poésie mystique moderne qui— d’une certaine façon— mariait la mentalité indienne traditionnelle aux techniques plus expérimentales, inspirées de la littérature européenne. La littérature jouait donc un rôle crucial dans le maintien de la cohésion sociale. 17 Verma, Mahadevi. Neerja. New Delhi: Lokbharti, 2007, p.40. OPEN ACCESS SUNIL kUMAR 209 LA POÉSIE MYSTIQUE DE MAHADEVI VERMA L’art poétique de Mahadevi Verma, encore très traditionaliste par rapport aux deux autres auteurs abordés par nous18, repose sur la conviction que l’art et la vie sont inséparables. La tâche d’un poète consiste donc, selon elle, ànous fournir des images de la réalité plus adéquates que celles, floues et discontinues, que la perception quotidienne ne nous offre. Pénétrée d’une profonde tristesse, Mahadevi conçoit la vie humaine comme une sorte de cercle vicieux, se répétant àl’infini, dans le cadre duquel l’âme s’élance àla recherche du mystère— entre la vie et la mort, le compréhensible et l’incompréhensible, le monde intérieur et le monde extérieur, le soi et l’autre. La particularité bilingue de l’auteure réside dans l’utilisation d’un style poétique spécifiquement indien, inspiré de la langue sanskrite, notamment sur le plan lexical19. Sa langue maternelle était le hindi. Beaucoup des poèmes de Mahadevi tournent autour d’une sorte de vide central, une porte donnant sur le noir: Les ténèbres règnent sur le monde et ma désolation familière, sois mon ombre, les sentiments de soi dans l’ombre; je peux retrouver le parfum de la vie dans Ton souffle20. La poétesse désire sortir d’elle-même pour fusionner avec un moi éternel, par rapport auquel toutes les réalités terrestres s’écroulent. Sa poésie mystique constitue une sorte de voyage du passé vers le présent et viceversa, un mouvement spirituel continu: L’inconnu devient ce monde, Il continue de planer, émanant des vibrations; La vie avec laquelle je fusionne, Je ne peux pas arrêter mon esprit en mouvement21. Or, la poétesse embrasse de son amour non seulement l’absolu (Dieu, l’inconnu), mais également l’ensemble de la Création. Son mysticisme est empreint de sensations sensorielles, très lié àla nature. En même temps, l’amour et la mort s’avèrent àses yeux deux forces libératrices de la souffrance terrestre. Ainsi, l’agonie lui devient progressivement tout aussi douce et précieuse que le bonheur d’une union àl’être aimé. Lorsqu’elle sent que Dieu lui 18 C’est pour cette raison que nous présentons Mahadevi Verma avant les deux autres poètes, quoiqu’elle ait été d’une génération plus jeune que Maithili Sharan Gupt. 19 En fait, la plupart des langues indiennes sont directement dérivées du sanskrit ou fortement influencées par lui. 20 Verma, Mahadevi. Neerja. New Delhi: Lokbharti, 2007, p.44. 21 Ibid., p.41. OPEN ACCESS