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Le degré de spécification des noms en français et finnois : utilité des rudiments de typologie lexicale contrastive dans l'enseignement du français langue étrangère à l'université

Hakulinen, Soili

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Le degré de spécification des noms en français et finnois : utilité des rudiments de typologie lexicale contrastive dans l’enseignement du français langue étrangère à l’université Synergies pays riverains de la Baltique n° 12 - 2018 p. 25-34 25 Reçu le 20-08-2018 / Évalué le 25-10-2018 / Accepté le 19-11-2018 Résumé Cet article compare l’emploi des lexèmes dénotant des entités concrètes en français et en finnois. Dans les deux langues, les noms le plus fréquemment employés sont des lexèmes de forme morphologiquement simple (par ex. table, pöytä). En finnois cependant, lorsque le contexte énonciatif le permet, le sens de ces mots a tendance à se situer à un niveau d’abstraction plus élevé et moins précis qu’en français, où l’emploi de mots précis est une nécessité pour la compréhension du propos. En cas de besoin, le finnois a recours à des mots composés qui précisent le message. D’autre part, en finnois, les mots composés ont tendance à être abrégés dans le registre familier, ce qui permet d’employer des mots morphologiquement simples à un niveau spécifié également. La différence dans le choix du niveau d’abstraction adéquat des noms constitue une difficulté pour les apprenants de la langue, et elle devrait être prise en compte dans l’enseignement, tout comme les problèmes grammaticaux ou culturels. Mots-clés : analyse contrastive, typologie, lexique, finnois, français The abstraction level of nouns in French and Finnish : utility of teaching the basics of lexical typology in classes of French as a foreign language at the university Abstract This article compares the use of concrete lexemes in Finnish and in French. In both languages, the form of these nouns is in most cases morphologically simple (e.g. table, pöytä). However, where the context allows, Finnish words tend to be more abstract than French words, being thus less precise. Their meaning is specified if needed by forming compound words. In French, the message cannot be understood unless precise words are used. On the other hand, in familiar Finnish, precise compound nouns tend to be abbreviated, which allows one to use morphologically simple words at a specified level as well. The difference in the choice of the right level of abstraction of nouns is a difficulty for language learners, and it should be taken into account in language teaching, in the same way as grammatical or cultural problems. Keywords: contrastive analysis, typology, lexicon, Finnish, French Soili Hakulinen Université de Tampere, Finlande [email protected] GERFLINT ISSN 1768-2649 ISSN en ligne 2261-2769 Synergies pays riverains de la Baltique n° 12 - 2018 p. 25-34 1. Introduction La langue permet de structurer le monde matériel et conceptuel en dénommant les entités de la réalité extralinguistique. Il est cependant connu au moins depuis Saussure (1972 [1922] : 160) que les lexèmes des différentes langues ne se correspondent pas toujours entièrement : la valeur, ou étendue sémantique, d’une unité lexicale dans une langue donnée se définit par rapport aux autres unités lexicales qui lui sont opposables dans le même domaine sémantique ; des lexèmes qui ont une même signification peuvent ainsi avoir une valeur variable dans différentes langues. La sémantique cognitive a, pour sa part, élargi nos connaissances sur la catégorisation de la réalité et la configuration du lexique dans les différentes langues (par ex. Taylor, 2003 ; Koch, 2005). Il est d’autre part connu que les mots référant à des entités concrètes d’un même domaine sémantique appartiennent à des niveaux d’abstraction variables et forment ainsi des hiérarchies basées sur l’inclusion : au niveau d’abstraction le plus élevé appartiennent des noms de catégories généraux renvoyant à des entités qui ne partagent que peu de caractéristiques communes (ex. meuble). Ce niveau inclut les niveaux intermédiaire et inférieur dont les lexèmes dénotent des entités qui ont de plus en plus de caractéristiques communes et sont de plus en plus spécifiées (respectivement table, puis bureau). Les mots des différents niveaux sont généralement dans une relation d’hypéronyme à hyponyme, les hyponymes ayant une dénotation plus étroite que leurs hypéronymes, mais ils peuvent être aussi dans une relation de partie-tout (méronymie) (cf. fi. jalat, « pieds/jambes » dans l’exemple (2) ci-dessous, qui sont une partie du corps) (Koch, 2005 : 13–14). Dans la hiérarchie entre les catégories, Rosch et al. (1976 : 383–385 ; cf. aussi Kleiber, 1990 : 83–91) ont montré qu’il existe un niveau de base qui est le point de référence cognitif dans une langue. Ce sont les noms de ce niveau qui sont le plus fréquemment utilisés ; ce sont généralement les noms les plus courts, et ce sont aussi ceux que les enfants apprennent en premier (Kleiber, 1990 : 86–87). Le niveau de base est donc profondément ancré dans l’usage de la langue, mais il peut varier selon la langue. Dans cet article, nous nous intéresserons à cet aspect de l’emploi des noms en finnois et en français. Nous illustrerons les différences des deux langues avec des exemples choisis parmi les noms dénotant des entités concrètes. En français, quoiqu’il existe des mots composés, on trouve à tous les niveaux d’abstraction mentionnés ci-dessus surtout des mots monoradicaux qui font appel à un schéma cognitif compact (Baron et Herslund, 2005 : 45, 48). En finnois, en revanche, les termes spécifiés hyponymes sont normalement formés par composition lexicale : si un hypéronyme désignant une certaine classe est un mot morphologiquement simple (pöytä, « table »), son hyponyme est généralement un composé déterminatif où le 26 Le degré de spécification des noms en français et finnois premier composant détermine sa sous-classe (työpöytä, ‘travail-table’, « bureau ») (Hakulinen et al., 2004 : 396). Baron (2003) ainsi que Baron et Herslund (2005) ont comparé les propriétés lexicales du français (langue romane) et du danois (langue germanique) dans une optique typologique. Ils ont montré que le français appartient à un type lexical exocentrique, ce qui veut dire que cette langue localise la densité sémantique des phrases dans les noms plutôt que dans les verbes. En conséquence, les noms du niveau de base du français ont tendance à être sémantiquement denses et précis au lieu d’être peu spécifiés comme en danois, langue endocentrique qui concentre l’essentiel du poids lexical des phrases dans les verbes, au centre de la proposition (Baron et Herslund, 2005 : 36–37). La présente contribution apportera à ce sujet quelques remarques sur le finnois et le français : nous verrons que les noms du niveau de base du finnois tendent à être moins denses lexicalement et à être des hypéronymes par rapport aux noms de base du français (section 2). D’autre part, dans le finnois oral familier, les hyponymes de forme composée sont susceptibles d’être abrégés en lexèmes simples, possibilité qui, morphologiquement, rapproche le système du finnois du système français (section 3). Cette différence dans le choix du niveau d’abstraction des noms entre ces deux langues devrait être prise en considération dans l’enseignement du FLE à l’université, étant donné qu’elle ne concerne pas directement (ou uniquement) l’apprentissage du vocabulaire : même en connaissant bien le vocabulaire de la langue étrangère, l’étudiant peut se tromper de mot s’il ne fait que transposer directement les habitudes locutoires de sa langue maternelle à la langue à apprendre. Il s’agit donc d’une difficulté cachée, qui peut cependant affecter la compréhension du message : outre les connaissances de la grammaire, une bonne maîtrise de la langue inclut la capacité d’utiliser un vocabulaire adéquat dans les diverses situations. 2. Niveau général et spécifié en finnois et en français Voici deux exemples provenant du finnois : (1) Odottakaa rauhassa, auto tulee aivan pian. « Attendez tranquillement, la voiture arrive à l’instant. » (2) Äiti, mun jalat on kasvaneet. « Maman, mes pieds/jambes ont grandi. » Dans les exemples (1) et (2), authentiques, sont utilisés des hypéronymes non composés, mais ils sont employés dans une acception plus spécifiée que ne le laisse 27 Synergies pays riverains de la Baltique n° 12 - 2018 p. 25-34 entendre le sens du lexème. C’est le contexte qui permet de connaître le sens exact voulu du terme. Dans (1), le mot auto, lexème de niveau intermédiaire, est utilisé dans le sens d’« ambulance », sens qui est éclairé par la situation d’énonciation : l’énoncé a été proféré dans une situation où une personne a eu un malaise et une ambulance a été appelée. Cette signification précise se trouve dans le mot composé finnois sairasauto (« malade-auto »), hyponyme d’auto, mais il a donc suffi d’utiliser uniquement l’hypéronyme auto. Dans d’autres contextes, auto pourrait référer entre autres à linja-auto (« car »), à pakettiauto (« camionnette ») ou à taksiauto (« taxi »). En finnois, les lexèmes de niveau intermédiaire sont des mots simples (auto) qui peuvent être déterminés par la composition (linja-auto, pakettiauto) et devenir ainsi des co-hyponymes. Toutefois, les mots simples s’emploient en moyenne plus souvent que les mots dérivés ou composés (Hakulinen et al., 2004 : 170), ce qui fait que les hypéronymes de forme simple sont fréquemment choisis à la place de leurs hyponymes composés. Dans l’exemple (2), jalat est aussi un lexème non composé de sens général, pouvant désigner aussi bien les « pieds » que les « jambes ». Dans ce cas cependant, aucun composé n’existe en finnois qui pourrait spécifier le sens voulu de jalat. Le contexte énonciatif doit être encore plus explicite pour assurer la bonne interprétation : dans le cas précis de cet exemple, le contexte n’a pas été suffisamment clair et la mère a dû demander une précision à sa fille pour savoir quels jalat (« pieds » ou « jambes ») avaient grandi. Il a été montré (par ex. Andersen, 1978) que les dénominations du champ conceptuel méronymique des quatre membres du corps humain constituent des typologies variables parmi les langues du monde. Le français appartient à un type de langues lexicalisant le concept « main » séparément du concept « bras », et le concept « pied » séparément de « jambe ». Ce type de lexicalisation serait typique dans les régions situées loin de l’équateur où les vêtements cachent ou dégagent certaines parties des membres. Le type représenté par le finnois, où il n’y a qu’un seul mot pour désigner la totalité du membre (käsi ou jalka), serait une survivance plus archaïque (Koch, 2005 : 20), qui suit cependant la tendance du finnois à favoriser un lexème de niveau général plutôt qu’un lexème plus spécifié dans l’usage de ses noms. En français, pour auto de l’exemple (1), il existe bien la traduction voiture, dont le sens est, selon le NPR (1996 : sv. voiture), « véhicule automobile », avec une remarque précisant que : « voiture […] ne désigne que les automobiles non utilitaires […] ». Ainsi auto du finnois et voiture du français désignent chacun des automobiles non utilitaires ; cependant, un finnophone peut employer auto pour désigner de nombreux types de véhicules à quatre roues, alors qu’un francophone ne pourrait employer le terme voiture dans des contextes où il est question de 28 Le degré de spécification des noms en français et finnois véhicules plus spécifiés comme ambulance, car, camionnette ou taxi par exemple. Dans ce sens, auto du finnois est un terme plus abstrait que voiture du français. En ce qui concerne l’exemple (2), un locuteur francophone n’aurait même pas la possibilité théorique de choisir un lexème d’un niveau plus général : comme le français ne possède pas de mot combinant le sens « jambe » avec « pied », celui-ci serait obligé de choisir entre l’un ou l’autre mot. Le problème de l’ambiguïté ne se poserait ni dans l’un ni dans l’autre cas. La différentiation entre un lexème de niveau général et un lexème plus spécifié est le plus souvent possible dans les deux langues, mais il existe des cas, comme nous l’avons vu avec les dénominations des membres du corps (exemple 2), où seul le lexème de sens général existe en finnois, alors que le français a recours à un lexème de sens spécifié. Voici d’autres exemples où le lexème de sens plus général n’existe pas en français, et il est obligatoire d’employer un mot plus spécifié, alors qu’en finnois, ce sera le mot de sens général qui sera de préférence employé si le contexte énonciatif le permet : (3) vêtements : takki – manteau/veste, housut – pantalon/culotte, paita – chemise/pull-over objets : kynä – crayon/stylo, kone – ordinateur/avion/machine à laver parties de la maison : katto – toit/plafond, huone – chambre/bureau/salon boissons : mehu – jus/sirop Dans tous les exemples sous (3), le finnois dispose également de mots équivalents à ceux du français, mais ils doivent être composés à partir du mot simple en ajoutant un composant déterminatif en tête du mot (Hakulinen et al., 2004 : 396) : manteau – päällystakki (‘dessus-manteau’) ou talvitakki (‘hiver-manteau’), veste – pikkutakki (‘petit-manteau’), et ainsi de suite. Au niveau spécifié, les lexèmes monoradicaux du français correspondent à un schéma cognitif compact : ils sont arbitraires et immotivés, alors que les lexèmes spécifiés du finnois sont sémantiquement motivés, dans la mesure où leur sens peut généralement se déduire à partir des éléments qui les composent (idem : 170). Les mots composés sont une classe extrêmement productive en finnois, ce qui se voit aussi dans la constitution des dictionnaires : ces mots représentent généralement entre 60 et 70 % de leurs entrées, alors que le taux des mots monoradicaux n’est que de 10 à 15 %, le reste étant des mots dérivés (20–30 %) (ibidem). En français aussi, la composition s’est beaucoup développée ces dernières années (Härmä, 2004 : 85), quoique des chiffres soient difficiles à donner, étant donné que les composés y sont codés de manières différentes. On sait en tout cas que les synapsies (lexèmes qui se composent de plusieurs éléments libres, tels pomme de 29 Synergies pays riverains de la Baltique n° 12 - 2018 p. 25-34 terre ; cf. Benveniste, 1974 : 174) ne figurent que rarement parmi les entrées des dictionnaires français (Mortureux, 2001 : 50). L’expression du finnois n’est donc pas plus pauvre que celle du français : pour tous les lexèmes spécifiés monoradicaux du français, une contrepartie aussi spécifiée, mais (le plus souvent) composée, existe en finnois. D’autre part il peut arriver qu’un lexème de niveau général finnois puisse se spécifier en plus de la composition (kenkä, « chaussure » : juoksukenkä, ‘course-chaussure’, « chaussure de course »), par l’existence de mots simples spécifiés (avokas, « escarpin », mokkasiini, « moccassin », etc.), dont une partie sont certainement des emprunts. Seulement le terme spécifié n’est généralement utilisé en finnois que lorsque le contexte ne suffit pas à désambiguïser le terme simple, ou que l’on a besoin d’une précision supplémentaire. Baron (2003 : 35-37 ; cf. aussi Baron et Herslund, 2005 : 46-47) a montré que les lexèmes monoradicaux du français dénotant des entités concrètes de niveau spécifié représentent la configuration de l’objet désigné (sa dimension, sa forme, sa matière, etc.), alors qu’en danois et dans les langues germaniques, c’est la fonction de l’objet qui constitue le trait saillant du mot composé de niveau spécifié. En finnois, comme en danois, le mot composé désigne le plus souvent la fonction de l’objet, comme l’illustre l’exemple suivant (emprunté à Baron pour le français) : (4) a. finnois : hypéronyme kannu (« récipient destiné à verser un liquide ») vesikannu (- à eau) maitokannu (- à lait) bensakannu (- à essence) pesukannu (- pour se laver) (…) b. français : pas d’hypéronyme pichet, cruche, pot, broc Dans l’exemple (4a), le mot finnois du niveau de base kannu, « récipient destiné à verser un liquide », permet de former des lexèmes composés désignant différents types de récipients. Leur sens précis dénote la fonction des objets en question : ils servent à verser de l’eau, du lait, de l’essence, ou à se laver. L’hypéronyme de forme simple kannu peut s’employer à la place de tous ces termes. En français, par contre (4b), c’est la configuration de l’objet qui compte : pichet, cruche, pot et broc dénotent chacun des récipients de forme différente (Baron et Herslund, 2005 : 47). Encore une fois, la langue française ne possède pas de terme générique qui puisse s’employer à la place de tous ces termes précis. Si le sens des mots dans deux langues se base sur des critères aussi différents que la fonction ou la configuration de l’objet, le découpage de la réalité ne se fait pas de la même manière dans les 30 Le degré de spécification des noms en français et finnois deux langues, comme le font justement remarquer les deux chercheurs. Selon la forme du récipient, vesikannu peut être rendu en français par pot, pichet ou cruche. Il est à noter que le mot composé finnois peut aussi représenter la configuration de l’objet ; il peut s’agir d’un composé dont le déterminant indique la matière de l’objet, par exemple : pellavaliina (‘lin-nappe’, « nappe en lin »). Nous avons vu que, dans une même situation, on a besoin de choisir un lexème de niveau spécifié en français, alors qu’en finnois, c’est un lexème plus général qui s’emploie de préférence si le contexte énonciatif permet de désambiguïser son sens ; dans les deux langues, le terme le plus fréquemment employé s’avère être un nom de forme monoradicale. Voyons à présent comment le finnois se rapproche du système français par la possibilité d’abréger ses composés de niveau spécifié dans le registre familier. Cette possibilité lui permet d’accéder à une expression plus économique en employant des termes monoradicaux à ce niveau de spécification également. 3. Rapprochement des deux systèmes au niveau du registre familier : abrègement des noms composés Il est connu qu’au niveau du registre familier, le français a largement recours à l’abrègement et à la troncation (Mortureux, 2001 : 50–52) même si ses lexèmes courants prennent déjà en grande partie une forme morphologiquement simple. Aussi bien des lexèmes de niveau subordonné simples, tel ordinateur (ordi), ou complexes, tel télévision (télé), peuvent être raccourcis. L’abrègement et la troncation permettent une expression brève tout en maintenant le niveau de spécification précis. En outre, le grand succès de la siglaison et des acronymes en français contemporain (Mortureux, 1994 : 11) augmente pour sa part le nombre des lexèmes d’apparence monoradicale dans la langue ; ces termes souvent récents représentent le modèle typologique caractéristique du français : bien que motivés à leur naissance, leur forme demeure sémantiquement opaque, mais ils contiennent une grande concentration sémantique (ils sont très spécifiés). Le finnois du registre familier dispose lui aussi de moyens d’abréger un mot composé pour obtenir un mot simple, sans que son sens référentiel soit modifié (Hakulinen et al., 2004 : 189, 227). Selon la grammaire du finnois (idem : 227), l’abrègement s’applique en particulier aux lexèmes concrets et centraux de la communauté linguistique, tels les noms de vêtements, de nourriture et de personnes, entre autres, et il est productif et fréquent surtout dans la langue parlée du sud du pays. Les lexèmes abrégés sont typiquement des éléments peu fixes dans la langue, et il est facile d’en créer de nouveaux : le nouveau mot simple est formé 31 Synergies pays riverains de la Baltique n° 12 - 2018 p. 25-34 en modifiant la première partie du composé, à laquelle s’ajoute un suffixe (-ari, -äri, -is ou -(k)ka) : (5) kumisaapas (‘caoutchouc-botte’, « botte en caoutchouc ») – kumppari rintaliivit (‘sein-gilet’, « soutien-gorge »1) – rintsikat alushousut (‘sous-pantalon’, « culotte ») – alkkarit sukkahousut2 (‘chaussette-pantalon’, « collant ») – sukkikset lihapiirakka (‘viande-pâté’, « pâté de viande ») – lihis työvoimatoimisto (‘emploi-force-bureau’, « bureau de l’emploi ») – työkkäri Un autre procédé consiste encore à tronquer la seconde partie du mot composé (kehä pour kehätie, ‘anneau-route’, « périphérique »), ou à ne garder qu’une partie de sa première base (ale pour alennusmyynti, ‘promotion-vente’, « soldes ») (idem : 189). Ces procédés du finnois familier qui transforment un nom composé en lexème simple, tout en conservant son sens référentiel et en lui permettant de fonctionner à un niveau spécifié, rapprochent typologiquement le finnois du système français. 4. Pour finir Notre comparaison du français avec le finnois illustre la tendance généralisante du finnois et la tendance particularisante du français dans l’usage de leurs noms concrets. Le finnois ressemble typologiquement plus au type lexical endocentrique représenté par le danois qu’au type exocentrique du français : quoiqu’on ait tendance dans les deux langues à employer des noms de forme simple, les termes les plus usités en finnois sont des hypéronymes par rapport aux termes requis dans les mêmes situations en français. Les niveaux de base des noms concrets de ces deux langues sont donc décalés : le finnois fait bien plus appel au contexte extralinguistique que le français, ce qui permet au finnophone d’utiliser des lexèmes d’un niveau général pour référer à des entités spécifiées, alors qu’en français, il faut choisir un terme précis pour se faire comprendre. Un finnophone a donc la possibilité de choisir entre le lexème simple de niveau général ou le composé qui donne plus de précisions. La tendance est forte d’utiliser le mot général non composé lorsque la situation énonciative le permet : (6) Moneltako sun kone/lentokone lähtee ? Vien sinut kentälle/lentokentälle. « À quelle heure part ton avion (fi. ‘machine/vol-machine’) ? Je t’emmène à l’aéroport (‘terrain/vol-terrain’). » (7) Mun kone/tietokone on rikki. Se ei aukea. « Mon ordinateur (fi. ‘machine/savoir-machine’) est en panne. Il ne se met pas en marche. » 32 Le degré de spécification des noms en français et finnois Cette flexibilité du finnois n’étant pas possible en français, un finnophone se trompe facilement en choisissant un mot français de niveau trop général. La même chose vaut pour la traduction : un traducteur doit être conscient des usages idiomatiques dans l’emploi du vocabulaire. Le problème pourrait être évité si les questions de typologie lexicale étaient prises en compte dans l’enseignement du FLE : le contexte universitaire se prête parfaitement à ce genre de réflexion théorique. Une compréhension plus profonde des mécanismes qui sous-tendent l’usage du lexique permettra à l’étudiant d’avoir une vision analytique de l’emploi du vocabulaire qui dépasse la simple intuition. Tout comme l’enseignant doit habituer ses étudiants à vouvoyer les personnes inconnues en français (enseignement de l’interculturel), il devrait les sensibiliser aux différences typologiques de leurs systèmes grammaticaux et lexicaux. La connaissance des rudiments de la typologie lexicale pourrait éviter à un Finlandais allant travailler en France de dire à son nouveau collègue : Je vais présenter les résultats de l’enquête dans un instant. Je vous attends dans ma chambre ! Bibliographie Andersen, E. S. 1978. Lexical universals of body-part terminology. In : Greenberg, J. H. et al. (éds.), Universals of Human Language, vol. III. Stanford : StUP, p. 335–368. Baron, I. 2003. Catégories lexicales et catégories de pensée : une approche typologique du danois et du français. In : Herslund, M. (éd.), Aspects linguistiques de la traduction. Pessac : Presses universitaires de Bordeaux, p. 29-53. Baron, I., Herslund, M. 2005. « Langues endocentriques et langues exocentriques. 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