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Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne : Dernier avertissement avant l’Apocalypse

Lévêque, Laure

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Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (Eds) (2020). Narratives of fear and safety. Tampere: Tampere University Press, 439–460. http://urn.fi/URN:ISBN:978-952-359-014-4 Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne Dernier avertissement avant l’Apocalypse Laure Lévêque Université de Toulon ORCID ID: 0000-0002-8019-6183 Je voudrais m’intéresser aujourd’hui au monde tel que le dessine Jules Verne au tournant des xixe et xxe siècles, monde qui est encore largement le nôtre et, plus particulièrement, au 40e opus des Voyages extraordinaires, Sans dessus dessous, roman d’anticipation que Jules Verne fait paraître en 1889 dont le titre désigne clairement une impasse, sous les dehors topiques du monde à l’envers. Titre profondément médité, comme il ressort de l’explication de texte que Verne conduit pour ses lecteurs dans L’Écho de la Somme du 14 novembre 1889: Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 440 Laure Lévêque … avec Vaugelas et Mme de Sévigné, j’ai écrit Sans dessus dessous. Grammaticalement je le sais … il faudrait sens dessus ni dessous. Mais sens dessus dessous –orthographe qui a prévalu–, c’est le renversement: ce qui était dessus est dessous. Sans dessus dessous c’est le bouleversement, il n’y a plus de sens (Verne 1979, 181). Cette glose de l’auteur est précieuse parce qu’elle permet de battre en brèche l’idée bien ancrée d’un Jules Verne pleinement en phase avec son temps et qui ne marchanderait pas son adhésion à une civilisation qui, en cette fin de xixe siècle, se pense en expansion continue1, grisée par la foi en ce qu’on appelle le progrès. C’est là la vulgate, qui choisit de voir en Verne l’apôtre d’une modernité techniciste, le chantre du progrès scientifique, incarnés dans la figure de l’ingénieur conquérant, dont la maîtrise technique soumet le monde, un monde résolument ouvert et dont les ressources seraient aussi inépuisables que celles des ingénieurs pour les bonifier. Mais c’est oublier un peu vite que la science ne débouche pas que sur des conquêtes qui servent le développement mais bien aussi sur une féroce volonté de puissance, quand les merveilleuses machines tournent aux engins de mort et l’expansion indéfinie à l’expansionnisme et à la rapacité. Cet article entend rouvrir ce dossier et redonner voix à un Verne méconnu longtemps étouffé par la tradition accréditée en donnant audience à l’expression lancinante d’un malaise dans la civilisation qui partout perce chez un Jules Verne lanceur d’alerte, inquiet de la course à l’abîme et du naufrage éthique où s’enfonce 1 Pour relever d’une lecture partielle, sinon même partiale, de l’œuvre vernienne, il faut toutefois reconnaître que ce biais importe dans la mesure où il a bien partie liée avec la réception de l’œuvre de celui qui demeure l’un des auteurs français les plus lus et les plus traduits, comme le souligne Pierre Macherey (1966, 183), qui rappelle que le public l’a liée ‘à la conquête de l’empire colonial français et à l’exploration du cosmos, à la construction du canal de Suez comme à l’exploration des terres vierges’. 441Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne un monde toujours plus polarisé, qui n’a pour gouvernail que l’impérialisme et le capitalisme sauvages. Devant ces apories qui sont inhérentes à l’œuvre vernienne et qu’il ne paraît plus guère possible de nier, la critique a longtemps trouvé la parade et c’est l’occasion de liquider une seconde idée reçue: il y aurait dans l’écriture des Voyages extraordinaires une date pivot, 1886, qui partagerait la production en deux volets bien différenciés: un premier massif, marqué par le scientisme, à quoi succèderait un second versant travaillé par l’inquiétude et la remise en cause de la foi dans le progrès continu comme dans l’idéologie dont elle procède. Or, si 1886 fait bien pour Verne office de charnière, ne serait-ce que parce que c’est l’année où meurt son éditeur, Hetzel, auquel il était uni par des liens aussi étroits qu’ambivalents, les choses sont loin d’être aussi tranchées. Les dessous du ‘progrès’: miracle ou mirage? Il n’est que de reprendre le premier roman de Verne, ce Paris au xxe siècle demeuré inédit jusqu’en 1994 où il sera miraculeusement retrouvé, texte d’anticipation extrêmement noir, qui présente, à cent ans de distance, en 1960, un Paris paranoïde, totalement déshumanisé et qui ne connaît plus de valeurs que bancaires, une ‘capitale du xixe siècle’, pour reprendre la terminologie de Benjamin (1997)2, où la technique a quitté le service de l’humain pour dégénérer en instrument de contrôle social, quand la fée 2 Walter Benjamin a commencé de réunir des documents pour son livre capital dès 1927. Exilé, il en reprend les matériaux en 1934. Cette somme, Paris, capitale du xixe siècle: le livre des passages, est essentielle pour comprendre de quels caractères équivoques est constituée cette modernité du xixe siècle dont Paris est le microcosme. Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 442 Laure Lévêque électricité cesse d’illuminer les grands boulevards pour s’en aller exciter la chaise électrique qui attend les réfractaires au nouvel ordre3, première version de cette société carcérale dont, à titre posthume il est vrai, et largement retravaillée par Michel Verne, à l’autre bout de la production vernienne, L’étonnante aventure de la mission Barsac (1919) allait donner une version définitive en campant la terrifiante Blackland, cité schizoïde et raciste née d’un fantasme autarcique, avec ses planeurs capables de parcourir à vive allure 5,000 km sans ravitailler et de frapper n’importe quelle cible tandis que, pour prévenir toute révolte intestine, les habitants sont constamment maintenus sous le feu de canons judicieusement placés. Un canon qui, de De la Terre à la lune (1865) en passant par Les cinq cents millions de la Bégum (1879) et jusqu’à Sans dessus dessous, on va le voir, hante l’œuvre vernienne sur laquelle il projette l’ombre de menaces continuelles, symbole de la peur bien plus que de la sécurité. Les armes de destruction massive, au reste, obsèdent les Voyages extraordinaires, entre l’inquiétant docteur Schultze, figure du militarisme prussien qui construit à Stahlstadt4 une préfiguration de la Grosse Bertha sur laquelle 3 Or, si ce premier texte, dont Jules Verne a proposé le manuscrit à Hetzel en 1860, n’a pas vu le jour, c’est précisément qu’il ne cadrait pas avec la ligne positiviste qu’Hetzel entendait imposer à ses auteurs, Jules Verne étant prié de s’en tenir à la veine plus porteuse de Cinq semaines en ballon qui devait inaugurer, en 1863, le programme des Voyages extraordinaires qui devaient se spécialiser dans la geste héroïque des défricheurs d’œkoumène. Un roman qui, pourtant, n’ignorait pas les menaces des progrès incontrôlés d’une civilisation que Verne, comme le Lucien Leuwen de Stendhal, n’est pas loin de regarder comme fausse quand on y lit: ‘cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit! À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d’atmosphères fera sauter notre globe’ (Verne 1871, 188). 4 Stahlstadt est une ville bâtie sur le progrès, mais en rien une réalisation progressiste. Appuyée sur l’industrie lourde des marchands de canons, elle 443Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne les usines Krupp ne commenceront à travailler qu’en 1908 ; l’ingénieur Roch, qui entend monnayer sa découverte d’un explosif ‘dont la force brisante dépasse tout ce qu’on a inventé jusqu’à ce jour’ (Verne 1896, 8), quitte à mettre les chancelleries européennes, lancées dans la course aux armements, à feu et à sang; et la sinistre Blackland, déjà évoquée, qui connaît les balles dum-dum, où l’on torture à l’électricité (Verne 1919, 668−670), surveille par caméras et radars interposés et dispose de ces planeurs à pilotage automatique qui n’ont pas grand-chose à envier à nos drones. Alors, fût-il écrit durant cette ‘Belle époque’, synonyme, pour beaucoup, d’une douceur de vivre prêtée à des sociétés européennes lancées sur la voie du progrès qu’exaltent, à intervalles réguliers, les démonstrations fracassantes des Expositions Universelles, l’ouvrage n’a rien de lénifiant et ne vaut pas quitus donné à un ordre du monde qui ne peut manifestement subsister qu’en instaurant, à l’intérieur, une surveillance fachoïde qui mette les dominants à l’abri des appétits des exclus5 et, à l’extérieur, en pratiquant un équilibre de la terreur dont on peut au mieux espérer qu’il débouche sur la dissuasion. En somme, si vis pacem, para bellum. Si ce n’est que Paris au xxe siècle nous avait déjà prévenus: en ces temps où le laissez faire, laissez passer des libéraux a été élevé à la hauteur d’un crédo, consacrant la marchandisation de toutes choses, le narrateur ne peut que constater: ‘le jour où une guerre rapportera quelque chose, comme une affaire industrielle, la guerre se fera’ (Verne 1994, 82). suppose l’exploitation de l’homme par l’homme, la mortalité ouvrière, le césarisme et, in fine, le totalitarisme. Dépassant le seul revanchisme antiallemand, Stahlstadt préfigure la rationalité nazie d’une société militarisée, strictement hiérarchisée et totalitaire. Déshumanisée. 5 C’est patent dans Paris au xxe siècle, Les cinq cents millions de la Bégum, Les Indes noires, L’étonnante aventure de la mission Barsac... Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 444 Laure Lévêque Et il est bien certain qu’on ne cesse de la rencontrer au fil des Voyages extraordinaires. Omniprésent dans l’œuvre de Jules Verne, le conflit y fait fonction de révélateur des impasses où s’enfonce une civilisation toute matérielle. Il n’y a plus de sens. Non seulement, la guerre occupe thématiquement une place de choix, mais un examen des conflits évoqués montre que Jules Verne a quasiment passé en revue tous ceux qui ont émaillé l’actualité du temps. Tout ce qui suivra dans la littérature de science fiction, moins mineure qu’on ne le dit souvent – et, notamment, la question taraudante de la mort de la civilisation qui laisse une Terre retournée à une sauvagerie primitive– est déjà là. Jusqu’à l’extinction d’une civilisation qui se targue pourtant de réaliser l’extension du domaine de la démocratie et de l’intégration que met en scène L’ éternel Adam (1910), sorte de testament de Jules Verne, désigne la ligne de fuite du militarisme: l’Apocalypse, qui intervient, dans ce nouveau roman d’anticipation, au xixe siècle au terme de luttes de civilisations, le récit retraçant l’histoire de l’humanité dans laquelle il n’est plus possible au héros, archéologue du futur progressivement désabusé sur le Progrès, de voir autre chose qu’une marche vers la barbarie, une course rétrograde qui laisse l’histoire dans l’ornière : ‘la matière des récits ne changeait guère: c’étaient toujours des massacres et des tueries’. Pourtant, il relève que ‘L’humanité avait vécu par le cerveau …; elle avait réfléchi au lieu de s’épuiser en guerres insensées –et c’est pourquoi au cours des deux derniers siècles, elle avait avancé d’un pas toujours plus rapide vers la connaissance et vers la domestication de la matière’ (Verne 2000, 335). Mais c’est manifestement là une voie étroite, tant la liste des conflits est impressionnante (Chesneaux 2001, 291−295; Minerva 2001), qui témoigne, là aussi, de l’extension de la mondialisation 445Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne qui rend la Terre de moins en moins sûre puisque les 5continents sont concernés. Et même un peu plus puisque le front s’étend jusque sur la lune en une véritable guerre des étoiles. De fait, si Méliès a, dans son court-métrage de 1902, retenu une image poétique qui a fait le tour du monde du roman de Verne dont il est adapté6, De la Terre à la lune, premier volet d’une trilogie qui comprend aussi le peu marquant Autour de la lune (1870) et qui s’achève avec Sans dessus dessous (1889), il sut exploiter le caractère drolatique d’une équipée aux accents clairement satiriques et grinçants. De fait, décrocher la lune est loin d’être une affaire purement scientifique quand l’aventure est laissée aux mains d’un quarteron d’artilleurs en retraite que la fin de la guerre de Sécession a désarmés et laissés désoccupés, mais habités d’un besoin vital (!) de trouver une cible à canarder. Regroupés dans une corporation au nom évocateur, le Gun-Club, où l’on n’est admis qu’à la condition expresse d’avoir ‘imaginé un canon’ (Verne 2004, 5), ces experts en balistique ne songent qu’à optimiser les engins de mort au point que: ‘il est évident que l’unique préoccupation de cette société savante fut la destruction de l’humanité, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation’ (7). Une ‘paix désastreuse’ les renvoie à ‘l’artillerie platonique’ (9) aussi ces ‘Anges Exterminateurs’ (7) imaginent-ils d’abord trouver un dérivatif à leur oisiveté forcée en suscitant quelque guerre en Europe avant que leur président, Barbicane, furieux de cette ‘paix inféconde’ qui les ‘arrêt[e] net sur la route du progrès’ (17) et affichant sans fausse pudeur que ‘toute guerre qui nous 6 Le professeur Barbenfouillis que Méliès met en scène est directement inspiré du Barbicane de Verne, mais Méliès a également mis à contribution H.G. Wells dont Les premiers hommes dans la lune ont paru l’année précédente (1901) pour parfaire son imaginaire sélénite. Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 446 Laure Lévêque remettrait les armes à la main serait bien venue’ (17), ne voie plus loin en proposant la conquête de la lune dont l’annexion ferait d’elle le 37e État de l’Union (19). Pour des raisons techniques, la base de lancement nécessaire à un canon de 900 pieds et de 68.040 tonnes (69) doit avoisiner le 28e parallèle alors que le nationalisme conquérant exige que l’opération se déroule sur le territoire états-unien et Maston d’envisager derechef l’annexion du Mexique: ‘Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues … , c’est là un casus belli légitime et je demande que l’on déclare la guerre au Mexique… . Tôt ou tard cette guerre se fera, et je demande qu’elle éclate aujourd’hui même’ (89−90). En réalité, le conflit avec le Mexique a déjà eu lieu (1846−48), les États-Unis y ont gagné le Texas (1845), que de meilleurs géographes désignent à Maston, avec la Floride, comme deux États de l’Union satisfaisant aux conditions de latitude, rendant conséquemment ‘inutile’, mais pour cette raison uniquement, de déclarer la guerre aux pays voisins7. Et il faut qu’un Français, Michel Ardan, se mêle de l’entreprise pour qu’elle prenne un autre tour, que la stérile agression se retourne en mission scientifique d’observation quand le projectile est transformé en vol habité. Tranchant sur ceux qu’il traite de ‘meurtriers aimables et savants’ (187), il détourne le canon de son office de mort pour n’en plus faire qu’une simple rampe de lancement et le jeu de mot attendu où il plaisante sur l’âme de l’engin –‘Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne, ce qui est déjà assez étonnant de la part d’un canon. Mais quant à vos engins qui détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m’en parlez pas, et surtout ne venez jamais me dire qu’ils ont 7 En revanche, l’industrie d’armement trouve néanmoins à s’employer dans la construction de la base, qui offre de riches perspectives de reconversion à une usine qui ‘pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs canons de fonte’ (Verne 2004, 103). 447Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne « une âme » je ne vous croirais pas!’ (187)–, plus qu’une simple plaisanterie, prend une valeur métaphysique qui fait le départ entre deux sensibilités, et entre deux morales. En déniant une âme à l’instrument dont se servent ceux qui n’ont d’autre politique que celle de la canonnière, c’est à euxmêmes qu’il la refuse, en les laissant face à leur brutalité quand la démonstration de force sert à s’accaparer le bien d’autrui. Car si l’on échappe pour cette fois à la guerre des étoiles, le récit rappelle l’annexion douteuse du Texas et l’expropriation sans appel des Séminoles, dont les terres ancestrales ont le malheur de se trouver sur le terrain retenu pour construire la base. Bien public vs. intérêts privés: quand la civilisation perd le Nord Or, c’est très exactement ce qui va arriver à d’autres populations natives dans Sans dessus dessous, qui prend la suite des aventures de Barbicane, Nicholl et Maston, lesquels retombent vite sur terre puisque, sitôt revenus, ils s’empressent de fonder une société de commandite pour tirer profit de leur équipée et ne s’offusquent pas de devenir l’attraction reine d’un Barnum géant (Verne 1893, 176; Verne 2007, 68). Du premier volume au dernier opus de la trilogie, de l’aveu même de Jules Verne, on l’a vu, ‘c’est le bouleversement, il n’y a plus de sens’ (Verne 1979, 181). Plus de frein non plus quand nos vétérans reprennent du service dans les années 1890 au moment où le gouvernement des États-Unis propose la mise en adjudication de la calotte glaciaire arctique, zone encore vierge dont une société américaine sollicite la concession (Verne 2007, 13) dans un document soigneusement sibyllin puisque une clause Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 454 Laure Lévêque On est donc bien loin de la poésie de Milton dont le Paradis perdu faisait de cette inclinaison une marque du péché originel, sauf, si l’on veut vraiment faire de Verne un visionnaire, à convoquer un autre Milton, Friedman, qui solidarise, lui, Capitalisme et liberté. Une Liberté du choix des plus douteuses néanmoins, comme le mettent en évidence les projections qu’établit le bureau des Longitudes pour mesurer les incidences ravageuses de cette diplomatie de la canonnière qui, déchaînant l’apocalypse, met le monde à feu et à sang, limitant la liberté du choix à celle de finir asphyxié ou inondé. Ainsi New York, Philadelphie, Lisbonne, Madrid, Paris ou Londres comptent-elles parmi les cités condamnées à périr étouffées, un déluge devant balayer Russie asiatique, Inde, Chine, Japon et Alaska, si ‘le président Barbicane n’est pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative’ (Verne 2007, 201). La sécurité collective à l’encan Voilà nos bienfaiteurs devenus des ‘êtres dangereux pour la sécurité des deux Mondes’, mués en ‘audacieux malfaiteurs’, au point que le gouvernement fédéral, saisi, doit s’entremettre pour déclarer wanted Barbicane et Nicholl, partis préparer leur coup en secret dans les entrailles du Kilimandjaro où, à grand renfort d’or, les roitelets locaux ont affecté leurs sujets au service des grands travaux. Ne demeure que l’inflexible Maston, qui use du 5eamendement pour taire la retraite de ses complices et les dérober à la vindicte populaire. Et tant pis si on lui oppose un devoir moral envers l’humanité. La question du progrès fait retour, cette fois sur le terrain des institutions, quand la sécurité collective est mise en péril par l’affirmation de droits individuels qui dévoient le fonctionnement démocratique. Alors se pose 455Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne aussi la question de la légitimité d’actions illégales face au danger terroriste, dans une dialectique entre droit et non-droit qui fragilise l’idéal de perfectibilité reçu des Lumières. Faut-il ou non soumettre Maston à la torture pour obtenir des informations sur le lieu où se sont réfugiés ses complices? La discussion enflamme le narrateur: Mais il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les mœurs d’autrefois ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et de tolérance – d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce xixe, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable–, d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à la roborite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite (174). Si, cette fois, la morale est sauve, les artificiers n’y sont pour rien et cela tient à un artifice romanesque qui rend au facteur humain toute sa place : l’inflexible Maston est poursuivi par une admiratrice si pressante qu’il perd le fil de ses calculs si bien que quand, le jour J, le coup de canon dévastateur est tiré, on ne sent que le vent du boulet, à la grande exaspération du président Barbicane, qui craint un autre krach: ‘À quel taux vont tomber les actions de la North Polar Practical Association?’. C’est finalement une erreur de calcul qui sauve ce monde à l’envers que met en scène Sans dessus dessous, laquelle ne tient pas seulement à un mécompte arithmétique de Maston qui dévie la trajectoire du boulet: le véritable faux-calcul procède d’une faute dans la visée chez ces promoteurs trop gourmands en proie au greed où Max Weber reconnaît un symptôme et de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme: Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 456 Laure Lévêque Ah ! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés auraient-ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de catastrophe pour ne pas protester (203). La femme est l’avenir de l’homme, même si Aragon ne le dira que plus tard. Reste que la question est bien posée de l’avenir de l’humanité. ‘Malaise dans la civilisation’: Apocalyse now? Dans les années 1880−1890, l’œuvre vernienne ne connaît donc pas le revirement que l’on allègue généralement, mais elle admet néanmoins une nette inflexion, liée à la violence de la conjoncture internationale, dont les antagonismes s’exportent sur le front colonial, impliquant la planète entière dans le jeu des impérialismes d’État dont la conférence de Berlin, en 1885, que Jules Verne dénonce dès l’orée du roman9, donne la mesure pour d’autres aires géographiques. Sans que l’on puisse parler de reconversion, perce un autre Jules Verne sensible au malaise dans la civilisation, un Jules Verne lanceur d’alerte, attaché à découvrir partout les dangers d’un militarisme qui compromet la sécurité collective, met en péril le vivre-ensemble, et ce 9 ‘Depuis quelques années ... la Conférence de Berlin avait formulé un code spécial, à l’usage des Grandes Puissances qui désiraient s’approprier le bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou de débouchés commerciaux’ (Verne 2007, 9). 457Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne d’autant plus sévèrement qu’il s’insinue jusque dans l’utopie. Ainsi d’Antékirtta, l’île de Mathias Sandorf. Dans un contexte où la coexistence pacifique est de plus en plus menacée, la responsabilité sociale des fauteurs de progrès est questionnée. Les cinq cent millions de la Bégum (1879) forment le premier jalon de ce massif pessimiste qu’achèvera L’Île à hélice, en 1895, et qui interroge sans relâche la citoyenneté du monde face à des intérêts d’autant plus dangereux qu’ils sont portés par des trusts dont le mépris du bien commun est manifeste. Dans les décennies 1880−90, le modèle de domination de la nature par des hommes qui repoussent toujours plus loin les limites à force de travail est désormais clairement affronté à la violence des impérialismes d’État et au jeu du capital, alors que le contexte européen est dominé par un essor sans précédent des intérêts financiers, quand s’opère la fusion entre capital industriel et capital bancaire. Un capital qui trouve à s’investir dans l’industrie d’armement, laquelle alimente la compétition acharnée que se livrent les puissances sur le terrain colonial, terrible cercle vicieux que l’on retrouve dans la Journée d’un journaliste américain en 2889, anticipation contemporaine de Sans dessus dessous10 où la prolifération de gaz asphyxiants et autres projectiles chargés du bacille de la peste ou du choléra, a certes rendu la guerre impossible, sauf à prendre la responsabilité de faire sauter la planète, mais ouvert les voies à la confiscation de la démocratie, désormais aux mains d’un inquiétant soft power que dirigent, via la presse, des trusts qui n’ont de pensée que de profit. Dans Sans dessous dessous, si l’on n’en est pas encore là, les risques politiques sont déjà là, eux, que font courir au monde entier, dans une société que la spéculation a mondialisée, la 10 Mais sans doute due à la plume de Michel Verne, bien qu’endossée par son père Jules. Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 458 Laure Lévêque perversion de la science quand elle prête la main aux intérêts financiers. Sans dessus dessous est la traduction fictionnelle de ces intérêts. La North Polar Practical Association atteste des liaisons dangereuses entre la science et le capital, une collusion que l’on retrouvera jusque dans le dernier roman de Jules Verne, L’Invasion de la mer (1905). Si Verne ne renonce pas à l’anticipation, dans le second volet de son œuvre, celle-ci revêt une valeur heuristique, qu’il s’agisse de Face au drapeau (1896) ou de Maître du monde (1904), suite dysphorique donnée à Robur le conquérant (1886), et il délaisse désormais les ressorts de la technologie pour s’intéresser au problème social, dans toute son extension. Et si la technologie participe de ce questionnement, ce n’est plus son versant libérateur, optimiste, qui est exalté, mais bien la part d’aliénation qu’elle revêt pour l’homme social quand se fait jour l’idée que le progrès fait reculer les sociétés, quand il n’est pas humain et moral. C’est peut-être dans ce dévoiement des idéaux progressistes que réside, pour Verne, la plus grande peur et c’est là qu’il identifie la plus grande menace pour la sûreté des citoyens et pour la sécurité des nations. De là sa prédilection pour des terres vierges qui échappent aux revendications étatiques et où, partant, tout est encore possible, pourvu qu’y prennent pied des hommes d’une autre trempe que Barbicane et consorts, souvent tentés par l’anarchisme, mais moins parce qu’ils rêvent de destruction que parce qu’ils sont déçus par la faillite du contrat social et aspirent à une contresociété vivable, hors d’un ordre social corrompu. C’est cette ‘terre libre’, indépendante, que va chercher un Kaw-djer en rupture de ban aux confins de la Terre de feu dans En Magellanie, ‘Magellanie, le seul point, sur toute la surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale’ (Verne 2010, 21), celles que, 459Narratives of fear and safety Sans dessus dessous (1889) de Jules Verne anywhere out of the world, pour le dire avec Baudelaire, Robur et Nemo sont contraints d’aller chercher hors la Terre, qui dans les airs qui dans les mers. Nemo qui, avant d’être le commandant du Nautilus, héros de la résistance indienne face à l’oppression britannique et héraut de la résistance au colonialisme, cette prédation, dans Vingt mille lieues sous les mers (1870) avait par anticipation fait pièce aux menées de la North Polar Associaltion en plantant au pôle Sud, soit une terre qui échappe au partage étatique, son étendard, qui se trouve être un drapeau noir (Verne 2008, 478, 563). Est-il trop tard pour renouer avec la sécurité en revenant sur terre, dans les zones arctiques et ailleurs? C’est ce sur quoi nous ne saurions être trop optimistes à lire les prospectives de Verne, sauf, peut-être, à faire jouer l’esprit critique qu’il nous a laissé en partage. Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 460 Laure Lévêque Bibliographie Benjamin, W. (1997). Paris, capitale du xixe siècle: le livre des passages. Paris: Cerf, coll. Passages. Chesneaux, J. (1971). Jules Verne, une lecture politique. Paris: Maspero. Chesneaux, J. (2001). Jules Verne, un regard sur le monde. Nouvelles lectures politiques. Paris: Bayard. Fourier, C. (1846). Œuvres complètes, 1: Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. 3e éd [1841]. Paris: Librairie sociétaire. Lévêque, L. (2017). Jules Verne ‘face au drapeau’ : entre pavillon national et fausse bannière. Dans M.-C. L’Huillier & A. 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