La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire
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Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (Eds) (2020). Narratives of fear and safety. Tampere: Tampere University Press, 137–154. http://urn.fi/URN:ISBN:978-952-359-014-4 La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire Orlane Glises De La Rivière Université de Strasbourg Le genre dystopique permet de se situer sur différents plans temporels. En effet, tandis que 1984 dénonce les dérives des régimes nazis et staliniens, il met en garde le lecteur sur ce qu’est devenu son présent et ce que pourrait devenir son avenir. Son intemporalité se prouve d’ailleurs avec la rupture de stock de ces ouvrages depuis l’élection de Trump aux Etats-Unis. Il est en ce sens un lanceur d’alerte, et il n’est pas le seul entre Nous Autres (1920) de Zamiatine, Le Meilleur des mondes (1932) de Huxley ou plus récemment La Zone du Dehors (1999) d’Alain Damasio. Il s’agit pour chaque œuvre de dénoncer les dérives d’une société dont elle est issue. Sans pour autant tomber dans la caricature et
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 138 Orlane Glises De La Rivière la paranoïa, la littérature est un vecteur de ‘mentir-vrai’ qui tend un miroir au lecteur: à lui de décider ce qu’il veut y voir. Or, l’avenir fictionnel des œuvres dystopiques a un point commun qui les relie tous: celui de mettre en scène une société qui n’a de cesse d’être sous contrôle. Elle se construit comme un vaste théâtre où rien n’échappe à sa surveillance, sous prétexte d’augmenter la sécurité. Pourtant, cette sécurité n’est-elle pas révélatrice des peurs de la société dans son ensemble? Ne faitelle pas au contraire encore plus les exacerber? Ainsi, nous verrons dans quelle mesure la sécurité est avant tout une mise en scène pour ensuite analyser la place de la surveillance qui exacerbe la peur de chaque individu. Enfin, nous nous demanderons quelle place ambiguë tient le libre-arbitre au sein de ces sociétés de contrôle. Mise en scène de la société dystopique Utopie et dystopie sont deux facettes d’une même société : selon le regard que pose le personnage sur elle, cela permettra au lecteur de décider s’il s’agit d’une utopie ou d’une dystopie. Le but originel d’une société utopique passe par le bonheur des individus. A l’origine, la quête de bonheur se retrouve déjà chez Aristote dans Ethique à Nicomaque (−334) avec la notion de ‘Bien Suprême’ : ‘Sur son nom en tout cas, la plupart des hommes sont pratiquement d’accord: c’est le bonheur.’ (Aristote 1997, 40.) Il s’agit avant tout de créer une société où l’homme vivra heureux afin de retrouver un âge d’or grâce à un monde sans défaut. Le concept d’utopie vise un bonheur commun et universel, ce qui, par définition, irréalisable. En effet, un bonheur commun passe nécessairement par la sécurité qui permet l’uniformité de la société. La gestion d’individus hétéroclite demande une société
139Narratives of fear and safety La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire hiérarchisée dans laquelle règne le concept du logos. Le logos renvoie à la raison, au sein de ce qui a d’abord été un mythe, comme le souligne Corin Braga dans son ouvrage Les Antiutopies classiques (2011): ‘Souvent couplée aux traités politiques et aux programmes législatifs, l’utopie est devenue une sorte de fiction à valeur d’exemple, destinée à donner une carnation visuelle à des projets de rénovation logique de la société humaine’ (Braga 2011, 13). Il s’agit donc de tendre vers un monde plus juste, en se laissant guider non plus par des idées fantaisistes mais par la raison. L’idée est d’ailleurs reprise par la théologie chrétienne qui voit dans le désordre quelque chose de diabolique contrevenant au dessein divin. Cette apologie de la raison permet d’abolir, en partie, l’inconnu. La peur de l’inconnu, synonyme de danger et de menace, est le moteur principal de la société utopique où tout doit être ordonné et, pour ce faire, prévisible. L’idée de la sécurité est omniprésente : particulièrement visible dans notre société actuelle, elle met en garde chaque individu en lui listant tout danger potentiel. Derrière une fausse bienveillance, cela vise surtout à se déresponsabiliser. L’exemple qu’en donne Alain Damasio dans La Zone du Dehors (1999) est particulièrement parlant: Déconseillé aux vélos dépourvus de système électronique de freinage et de recycleur de boue. Un déclassement forfaitaire pourra être appliqué […] Les personnes souffrant de difficultés pulmonaires ou cardiaques, insuffisamment ou peu entrainées doivent entreprendre l’ascension avec la plus grande prudence et ne pas hésiter à faire de fréquentes haltes afin de ménager leur organisme. Des sanitaires sont disposés à intervalles réguliers dans la pente pour assurer une hygiène optimale des promeneurs (Damasio 1999, 98).
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 140 Orlane Glises De La Rivière Le panneau indiqué à l’entrée du parc est représentatif de la société à laquelle il s’adresse. Il n’y a aucune obligation explicite mais la menace est présente. Les termes ‘insuffisamment’ ou ‘peu’ sont assez flous pour que la majorité des personnes se sentent visée, laissant planer tous les dangers. Façon de mettre toute la responsabilité à un cycliste trop aventurier, c’est symbolique d’une société protégée, guidée et dirigée sous prétexte de sécurité. Le bonheur se définit alors par l’abolition de toute forme de danger, mais aussi de toute forme de vie. Pour Freud (1929), ‘L’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité’. C’est là où les idées généreuses glissent subrepticement vers la tyrannie par un truchement entre sécurité et contrôle total. Or, si Utopie a pour origine étymologique ‘lieu de nulle part’, le ‘dys’, d’origine grecque signifie ‘mauvais’, mais également ‘erroné’. Cela peut être perçu comme un monde factice, car tout est mis en scène, prévu pour ainsi dire, dans un monde clos, figé, voire mortifère. Si, pour Calderon, le monde est théâtre, cela vaut d’autant plus dans une société dystopique. Chaque récit pose un décor afin que les habitants ne puissent s’aventurer en coulisse. Chez Zamiatine dans son roman Nous Autres (1932), elles sont séparées par un immense mur vert dont l’au-delà est inaccessible. Ce mur symbolise l’interdit, ce qu’il ne faut pas voir, mais également l’inconnue x dans une équation rationnelle, en l’occurrence I330, personnage féminin imprévisible. Ira Levin utilise également ce stratagème dans Un Bonheur insoutenable (1970), lorsque Papa Jan montre à son petit-fils Copeau ce qu’il considère comme le ‘vrai UniOrd’: Ce n’étaient pas vraiment des murs, en fait, mais des rangées de gigantesques blocs d’acier placés bord à bord, glacés, et couverts d’une fine buée. […] Pas de jeunes membres en bleu pâle avec de jolies ardoises
141Narratives of fear and safety La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire en plastique. Pas de lumière rosée ni d’harmonieuses machines roses. […] Vide et froid et dénué de vie. Laid (25). Le cœur de la société est une fois de plus représentatif de ses habitants, même si le tout est maquillé. Les ‘membres en bleu pâle’, les lumières, tout renvoie aux faux-semblants théâtraux et à la mystification. L’envers du décor permet de symboliser les véritables rapports entre chaque individu qui sont inexistants et artificiels. Mais la séparation peut également être d’ordre naturel comme c’est le cas dans le roman de Boualem Sansal intitulé 2084 (2015), écrit en référence à George Orwell, dans lequel les frontières de l’Abistan sont représentées par des montagnes prétendument infranchissables. Plus exactement, cette frontière est rendue inexistante pour les habitants, persuadés que leur monde est le seul qui vaille d’être habités: ‘La route interdite!…. La frontière!… Quelle frontière, quelle route interdite? Notre monde n’est-il pas la totalité du monde? […] Qu’a-t-on besoin de bornes ? […] Quel monde pouvait-il exister au-delà de cette prétendue frontière?’ (Sansal 2015, 25). La possibilité de fuite n’est pas seulement rendue impossible, elle est également inenvisageable. Il s’agit avant tout d’une frontière mentale et non physique, ce qui assure l’impossibilité de la franchir. Il en est justement de même chez Orwell dans 1984 (1948): la grande force du livre réside dans son sentiment perpétuel d’oppression car il n’y a réellement aucune échappatoire. Tout du moins, c’est ce qu’O’Brien prétend afin de faire ployer Winston. Il n’y a pourtant aucune preuve, ni certitude que cela soit vrai, même si O’Brien est sincèrement convaincu (là encore grâce à la double-pensée): ‘En outre, tout, en un sens, était vrai. Il était vrai qu’il avait été l’ennemi du Parti et, aux yeux du Parti, il n’y avait pas de distinction entre la pensée et l’acte’ (Orwell 1948,
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 142 Orlane Glises De La Rivière 323). Les limites, entre un monde réel et un monde falsifié, sont extrêmement floues, d’autant plus avec le discours d’O’Brien repose sur le solipsisme. Le solipsisme considère qu’il n’y a pas d’autre vérité que celle construite par l’esprit: c’est l’arme principale du discours d’O’Brien. Ainsi, tout comme au théâtre, O’Brien crée grâce au langage l’illusion du vrai: elle ne repose que sur la croyance personnelle et subjective de chaque individu et n’a aucune valeur objective. De ce fait, si la théâtralité a comme socle un monde clos, c’est avant tout par les individus eux-mêmes que le contrôle est le plus efficace, car eux aussi se mettent en scène. Dans La Zone du Dehors (1999), la condamnation du personnage principal passe par une mise en scène orchestrée par le public. L’adage ‘du pain et des jeux’ n’a jamais été aussi vrai dans une société où la mise à mort est laissée à la vindicte populaire. Le procès est entièrement filmé sous les yeux du public, à la manière d’un show télévisé. L’extrait se rapproche de l’expérience de Milgram: le public peut envoyer une décharge électrique à un patient en fonction de la justesse des réponses aux questions formulées par un médecin, ou un professeur ou encore un présentateur télévisé (patient qui en réalité simule les décharges électriques). L’expérience, qui s’est poursuivie jusqu’à la mort factice du patient, a révélé le poids très important que peut revêtir une figure d’autorité face à un public qui a l’habitude de s’y soumettre. Cette figure tutélaire tire son pouvoir de la société déjà hiérarchisée. La société inculque à l’enfant dès son plus jeune âge un profond respect de l’autorité. Il est par là-même habitué à recevoir des récompenses, ce qui se traduit ici par un sentiment de bien-être, et rejoint une fois de plus l’expérience de Pavlov. Dans le roman d’Alain Damasio, le public votant aura l’impression de faire son devoir de citoyen tandis qu’il s’agit d’une condamnation dont le jugement est d’ores et déjà orienté et donc contrôlé. Dans cette société, même
143Narratives of fear and safety La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire la liberté est feinte car ‘tout bouge afin que rien n’arrive’: c’est un contrôle plus moderne et diffus qui, contrairement aux anciennes dystopies, montre un pouvoir horizontal et non vertical, comme il en sera question par la suite. Plus insidieux, tout un chacun peut avoir le contrôle sur l’autre. L’ironie réside justement dans le fait que l’augmentation du contrôle est proportionnelle à la peur de le perdre. Ainsi, le théâtre est avant tout un art qui donne à voir, sens tiré de son origine grecque qui vient de ‘theatron’ qui signifie ‘voir’ et ‘tron’ qui désigne la totalité. Ainsi, c’est une vision qui est transparente non seulement pour le spectateur-lecteur mais également au sein même de la pièce qui y est jouée. En effet, chaque personnage peut s’épier et est à la fois le spectateur et l’acteur de sa propre pièce. Le monde totalitaire tend vers une vision omnisciente qui emprisonne les personnages derrière une sécurité illusoire. Transparence totale Pour comprendre la place de la surveillance à la fois dans les romans dystopiques mais également dans notre société, et pourquoi elle est perçue comme une des clés de la sécurité, il s’agit de remonter un peu dans l’Histoire. Le contrôle se perpétue et se perfectionne au fil des siècles. Il est représenté sous la révolution française par la figure de Fouché, duc d’Otrante et ministre de la police, qui possédait des dossiers sur chaque homme politique. Jean-Claude Brisville dans sa pièce Le Souper (1989) lui fera d’ailleurs diredans son face à face avec Talleyrand : Le vrai pouvoir sera aux subalternes, aux espions, aux délateurs. Personne ne saura jamais s’il sera en règle, car la règle sera équivoque … équivoque mais
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 144 Orlane Glises De La Rivière redoutable. C’est ainsi que je veux la police : indéfinie, protéiforme, invisible et toute puissante. Elle sera dans chaque conscience. Alors là monsieur, ce sera l’ordre (Film d’Edouard Molinaro, Le Souper 1992). Ces paroles prophétiques montrent que le contrôle réside avant tout dans la soif de pouvoir et non dans celui d’un rêve utopiste. Cette vision révèle à quel point la sécurité va de pair avec la terreur. Ce paradoxe met en lumière la nécessité d’un état permanent de peur, inséparable d’une société dite sécurisée. Plus précisément, c’est une fausse sécurité qui a un but de punition et non de protection. Elle peut d’ailleurs ne servir que de simple menace comme le confesse le narrateur de Homo Sovieticus (Zinoviev 1983) qui, en tant qu’agent du renseignement, possède des rapports pour chaque individu: Ne croyez cependant pas que le rapport soit une opération bureaucratique superflue. C’est une puissante forme d’organisation des hommes en une seule et même société communiste. L’important n’est pas le contenu du rapport, mais uniquement le fait de son existence (Zinoviev 1983, 20). Le cynisme de cette affirmation tend à montrer l’absurdité d’un tel fonctionnement, mais qui permet néanmoins de faire planer une menace au-dessus de tout un chacun. L’absence de sens d’une telle organisation rend chaque individu vulnérable, par le fait même qu’elle peut s’en prendre à n’importe qui (comme le démontre d’ailleurs le célèbre film La Vie des autres réalisé en 2006 par Florian Henckel von Donnersmarck qui retrace l’espionnage d’un agent de la stasi). Ce contexte historique rappelle le récit d’Alexandre Weissberg qui relate ses conditions de détention dans un témoignage intitulé L’Accusé (1953). Victime des purges
145Narratives of fear and safety La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire moscovites, le narrateur compare régulièrement ses accusateurs à des inquisiteurs et souligne l’absurdité de telles accusations, la plupart du temps reposant sur du vide: Vous ne voulez pas tant nous faire croire que des millions de gens avouent des crimes sans qu’aucun d’eux aient commis la moindre faute. Il faut bien qu’il y ait quelque chose. […] − Croyez-vous aux sorcières? Non? Eh bien sachez qu’au cours de trois siècles des centaines de milliers de femmes ont avoué qu’elles étaient des sorcières et ont été brûlées pour cela (Weissberg 1953, 384). Les aveux s’obtiennent justement grâce à des compilations de dossiers, la plupart du temps imaginaires, ou tout du moins inoffensifs. L’essentiel n’est peut-être pas de surveiller, mais de faire en sorte que chaque individu en soit persuadé, là encore sous prétexte de sécurité. De ce fait, la surveillance devient de plus en plus omniprésente en littérature puisqu’elle reflète la société de laquelle elle est issue. Or, c’est une société qui rêve d’habiter dans un palais de cristal tel que le définit Dostoïevski dans Les Carnets du sous-sol(1864): Vous avez foi en un palais de cristal à jamais indestructible, c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pourra pas tirer la langue en douce ni dire « merde». Et moi, peut-être, c’est pour cela que j’en ai peur, de cette construction (Dostoïevski 1992, 50). Cette phrase est annonciatrice d’une technologie toujours présente, au service d’une transparence totale dans laquelle la vision est omniprésente. Ce palais de cristal est repris par Zamiatine (1923) qui décrit dans son roman un monde entièrement en verre: ‘Le verre des murs brille, de même que
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 152 Orlane Glises De La Rivière Toutes ces données bizarres au fond, que l’on nous prélevait continument et qui s’éparpillaient quelque part parmi des millions de fichiers : apprécié des étudiants, 72 kilos, gestion honnête des conflits, 1m79, masculin, 169, avenue du Ministre C2048, culture étendue, consciencieux […] Toutes ces données, le Clastre les unifiait dans le miracle d’une note, dont il faisait un rang, puis un petit tas de lettres. […] Le Clastre nous déstructurait, mais c’était pour mieux nous co-ordonner ensuite (Damasio 1999, 181). Il s’agit de structurer la société mais elle ne peut se faire qu’en structurant chaque individu. Celui-ci est mécanisé par sa propre technologie. Il se retrouve asservi par l’auto-persuasion perpétuelle que la sécurité est avant tout pour son propre bien et qu’il s’agit de coopérer, au risque de paraître suspect à son tour. Par où tout cela a-t-il commencé ? Toujours par l’idée de bonheur, mais qui semble après tout cela en inadéquation totale avec la liberté. O’Brien, dans 1984 (1948), reprend les propos de Dostoïevski: bonheur et liberté sont antagonistes, le peuple préférant un bonheur empli d’une servitude sécuritaire plutôt qu’une liberté sans cesse incertaine. Il prévoyait ce que dirait O’Brien. Que le Parti ne cherchait pas le pouvoir en vue de ses propres fins, mais pour le bien de la majorité; qu’il cherchait le pouvoir parce que, dans l’ensemble, les hommes étaient des créatures frêles et lâches qui ne pouvaient endurer la liberté ni faire face à la vérité […] que l’espèce humaine avait le choix entre la liberté et le bonheur et que le bonheur valait mieux (Orwell 1948, 347). Contrairement au Christ qui prend la liberté de refuser les tentations du diable, le peuple, et ce quelles que soient les époques,
153Narratives of fear and safety La sécurité ou l’exacerbation des peurs au profit d’une liberté provisoire s’asservit à ses propres désirs. Plus précisément, il souhaite échapper à la possibilité d’un choix qui engagerait sa conscience car la liberté est ‘un pouvoir du bien et du mal’ (Koninck 2002, 148). Paul Evdokimov parlera de ‘liberté orientée’(2014, 122): ‘La liberté orientée vers le bien, déterminée par lui, privée de moment du choix, devient une nécessité dans le bien. La vraie liberté suppose que l’expérience du bien et du mal sont également possibles’ (Evdokimov 2014, 122). La nécessité du bien fait naître une rassurante certitude, celle de ne pas faire d’erreur: ‘AuraisTu oublié que la paix et même la mort sont plus précieuses à l’homme que le libre choix dans la connaissance du bien et du mal ?’ (Dostoïevski 1880, 296). Dès que l’homme prend connaissance de sa liberté, celle-ci renvoie nécessairement à un choix. Ce dernier est ancré dans une peur irrationnelle, presque primitive de l’inconnu. Il préfère alors bâtir des certitudes qui permettent l’illusion de la sécurité. Ainsi, la dystopie révèle peut-être moins la possibilité d’un avenir qu’une réalité présente. En effet, dans un monde clôt et perpétuellement falsifié, la société maintient chaque individu sous contrôle. Il y a une théâtralisation de la société dans laquelle les dangers potentiels sont mis en scène plus qu’ils ne sont réels. Cette sécurité renforce et légitime une surveillance omniprésente, qui se perfectionne et s’intensifie par la technologie. Mais c’est peut-être annonciateur d’une humanité plus robotisée, à la fois physiquement mais également psychologiquement avec la servitude volontaire que la surveillance – ou la sous-veillance – amplifie. La sécurité rime non plus avec une quête d’un bonheur collectif mais celle d’une servitude non plus subie mais souhaitée, car synonymes de certitudes.
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 154 Orlane Glises De La Rivière Bibliographie Romans Damasio, A. (2014). La Zone du dehors. Paris: Gallimard. Dostoïevski, F. (2010). Les Frères Karamazov. Paris: Le livre de poche classique. Dostoïevski, F. (1992). Les Carnets du sous-sol. Arles: Babel Actes Sud. Levin, I. (2012). Un Bonheur insoutenable. Paris: J’ai lu. Merle, O. (2010). Identité Numérique. Paris: Editions de Fallois. Orwell, G. (2013). 1984. Paris: Gallimard. Sansal, B. (2015). 2084. Paris: Gallimard nrf. Silverberg, R. (2000). Les Monades urbaines. Paris: Laffont. Weissberg, A. (1953). L’Accusé. Paris: Fasquelle Editeurs. Zamiatine, E. (2013). Nous Autres. Paris: L’imaginaire Gallimard. Zinoviev, A. (1983). Homo Sovieticus. Paris: Julliard / L’âge d’homme. Essais Aristote. (1997). Ethique à Nicomaque. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin. Bénilde, M. (2007). On achète bien les cerveaux. Paris: Raisons d’agir. La Boétie, E. (1549). Discours de la servitude volontaire. http://www. singulier.eu/textes/reference/texte/pdf/servitude.pdf Braga, C. (2011). Les Antiutopies classiques. Paris: Classiques Garnier. Evdokimov, P. (2014). Dostoïevski et le problème du mal. Paris : Corlevour. Foucault, M. (1975). Surveiller et Punir. Paris: Gallimard. Freud, S. (2010). Malaise dans la civilisation. Paris: Editions Points. Gicquel, C. et Guyot, P. (2015). Quantified self. Les Apprentis du moi connecté. Paris: FYP Editions. Koninck, T. (2002). De la dignité humaine. Paris: PUF. Lefort, C. (2001). Hannah Arendt et la question politique dans Essais sur le politique xixe – xxe siècle. Paris: Seuil. Mann, S. (2016), cité dans un article de Rue89 datant du 30/07/2016. http://rue89.nouvelobs.com/2016/07/30/folle-histoire-corpsconnecte-bidouilleurs-joggeurs-dimanche-264796 Servier, J. (1967). Histoire de l’utopie. Paris: Gallimard nrf. Film Molinaro, E. (1992). Le Souper.