Full text
Sociocriticism XXXV-1|2020 Politiques des identités et des représentations queer/cuir. Performa(r)tivité et ar(t)chive La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) The performative de/construction of “identity” in Su Friedrich's filmHide and Seek La deconstrucción performativa de la “identidad” en Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Maud Cazaux et Isabelle Labrouillère http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/2742 Electronic reference Maud Cazaux et Isabelle Labrouillère, «La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996)», Sociocriticism [Online], XXXV-1|2020, Online since 01 avril 2020, connection on 24 mai 2023. URL: http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/2742
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) The performative de/construction of “identity” in Su Friedrich's filmHide and Seek La deconstrucción performativa de la “identidad” en Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Maud Cazaux et Isabelle Labrouillère OUTLINE Introduction L’« entre-deux» de l’adolescence, de l’espace intervallaire à la quête hétérotopique Les rites initiatiques et la naturalisation de l’hétérosexualité Du récit ethnographique à l’émergence d’un sujet lesbien L’expérience performative comme forme d’empowerment Le genrecomme performance et fiction : une conception butlérienne du genre Conclusion TEXT In tro duc tion Dans cet ar ticle, nous nous pro po sons d’ana ly ser Hide and Seek, réa li‐ sé en 1996 par Su Frie drich, réa li sa trice et uni ver si taire germanoaméricaine en core peu connue en France. Ce film en noir et blanc, réa li sé en 16mm, se pré sente sous une forme hy bride en tre mê lant au‐ to bio gra phie, do cu men taire et fic tion. 1 Hide and Seek met en scène le récit de jeunes femmes les biennes se re mé mo rant la dé cou verte de leur désir et de leur sexua li té. À in ter‐ valles ré gu liers, ces en tre tiens viennent ponc tuer, comme pour la com men ter, l’his toire de Lou, une col lé gienne de 12 ans qui, per ce ‐ 2
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) vant les pre miers signes de sa nonappartenance à l’hé té ro norme, es‐ saie de trou ver sa place au sein de dif fé rents groupes d’ami.e.s. Cette trame nar ra tive ini tiale s’en ri chit en outre de do cu ments d’ar‐ chives mis en abyme. Il s’agit no tam ment d’ex traits de Simba, film eth no lo gique du début du XX siècle et de films de pro pa gande hy‐ gié niste des an nées 1950 et 1960 trai tant de la sexua li té des ado les‐ cent.e.s et de sa pos sible dé rive vers l’ho mo sexua li té. La nar ra tion, qui al terne ré cits in time, pé da go gique et scien ti fique, aborde ainsi l’ado les cence sous dif fé rents prismes des ti nés à op po ser au pré cons‐ truit promu par les dis cours so cié taux, une construc tion ins crite dans la durée à l’op po sé d’une sexua li té pré dé ter mi née par le genre. 3 ème En pen sant le corps de l’en fant par le biais de ses trans for ma tions et de la va ria bi li té de ses dé si rs, Su Frie drich iden ti fie l’ado les cence à une «condi tion de li mi na ri té» (Dia sio, 2015, p.621), com prise comme un es pace/temps in ter val laire entre la sor tie de l’en fance et l’âge adulte, mais aussi entre dif fé rents genres ou sexua li tés, sus cep tible de gé né rer de nou velles pro po si tions dé fi ni toires. 4 Afin de mon trer que l’es pace d’er rance et de pas sage d’un état à un autre1 qui ca rac té rise l’ado les cence ac com pagne le «trouble dans le genre» tra ver sé par son hé roïne, Su Frie drich choi sit de re pré sen ter cette quête iden ti taire par le motif du tra jet. Ce tra jet se dé cli ne ra alors selon deux mo da li tés: la re cherche et l’élec tion de nou veaux es‐ paces d’une part, le choix de nou veaux mo dèles au sein d’un che mi‐ ne ment in té rieur d’autre part. 5 Dans un pre mier temps, Lou tente ainsi de se créer son propre es‐ pace hé té ro to pique en par tant à la conquête de nou veaux ter ri toires. Après avoir construit une ca bane en bois au som met d’un arbre, elle in ves tit, avec un groupe de gar çons, un ter rain vague de friches in‐ dus trielles qu’ils trans forment en ter rain de jeux. Bru ta le ment rap pe‐ lée à sa condi tion de femme par l’ar ri vée de ses pre mières règles, Lou se voit alors dou ble ment as si gnée à ré si dence2 et se prend alors à rêver à un ailleurs d’au tant plus dé si rable qu’il se ma ni feste comme un point d’an crage pos sible pour qui conque re jette les in jonc tions nor‐ ma tives du réel. 6 L’ado les cence du per son nage est en effet pré sen tée dans le film à la fois comme le lieu de tous les pos sibles et comme un temps d’ini tia ‐ 7
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) tion né ces saire des ti né, en na tu ra li sant l’hé té ro sexua li té no tam ment, à pro po ser une ré so lu tion uni voque à la quête iden ti taire du sujet. En confron tant le re gard de Lou à des dis cours por teurs de l’idéo lo gie pa triar cale blanche, Hide and Seek tisse en actes et en dis cours la ge‐ nèse iden ti taire du sujet dans ses tâ ton ne ments et ses ater moie‐ ments. Nous ver rons ainsi que Lou, ti raillée entre des re pré sen ta tions contra dic toires (celles pro mues par les dis cours hy gié nistes ou co lo‐ nia listes d’un côté, celles gé né rées par la fic tion et ses propres fan‐ tasmes d’un autre) par vient, au fil du récit, à tra cer sa propre his toire, à la fois sin gu lière et exem plaire, et à des si ner les contours d’une iden ti té queer3. En effet, la di men sion cho rale de Hide and Seek per‐ met de re si tuer la quête iden ti taire de Lou au ni veau so cial non seule ment parce qu’elle se construit à re bours des dis cours so cié taux do mi nants mais aussi parce qu’elle entre en ré son nance avec les dif‐ fé rentes re pré sen ta tions de femmes qui émaillent le film. En don nant corps aux sou ve nirs des femmes in ter viewées par l’in ter‐ mé diaire de Lou, Su Frie drich offre ainsi à cellesci une in car na tion, un es pace de pro jec tion des ti née à leur don ner la vi si bi li té qui leur est re fu sée. Conjoin te ment, nous ver rons com ment Lou dé tourne les dis cours hé té ro nor més et s’ap pro prie les re pré sen ta tions concur‐ rentes qui l’en tourent pour se créer ses propres mo dèles à l’ins tar des per son nages du film Simba ou de ca ma rades afroaméricaines qui l’ouvrent à la sen sua li té de la poé sie, de la danse et du chant. 8 Si Su Frie drich ne se sai sit pas de la ques tion de l’in ter sec tion na li té, nous nous in ter ro ge rons éga le ment sur la façon dont elle met en scène des mi no ri tés trop sou vent in vi si bi li sées afin de les pré sen ter comme des fi gures en ca pa ci tantes. Enfin, nous ana ly se rons la façon dont Hide and Seek, se pro pose de mettre en scène une concep tion but le rienne du genre fondé sur sa fic tion na li sa tion, et par ce biais, d’in ter ro ger la norme de puis la marge dans un dé cen tre ment du re‐ gard des ti né à pro duire un ren ver se ment de la pen sée do mi nante. 9
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) L’« entredeux» de l’ado les cence, de l’es pace in ter val laire à la quête hé té ro to pique Dans son ou vrage consa cré à l’ado les cence et à sa sexua li té, l’an thro‐ po logue Bar ba ra Glowc zews ki, dé fi nit cette pé riode comme un «entredeux» évo luant: 10 entre pu ber té et ma tu ri té, entre rites et mythes, entre désir et agir, entre sen ti ments et ju ge ments […]entre fé mi nin et mas cu lin, […] entre so li tude et so li da ri té, […] entre pu deur et pro vo ca tion, entre passé et futur, entre amour et ami tié, entre vie et mort, etc. (Glow ‐ czewski, 1995, p.17) L’ap pré hen sion de l’ado les cence comme une pé riode «entre» c’està-dire si tuée «à l’in té rieur de deux li mites» (Cnrtl, 2019) ma ni feste ici la dif fi cul té qu’il y a à dé fi nir ce ter ri toire avec pré ci sion, celuici n’étant abor dé que dans son en tour, par le biais de deux po la ri tés (pu‐ ber té/ma tu ri té, désir/agir, mas cu lin/fé mi nin etc.) au sein des quelles il se meut, comme par un effet de ba lan cier. Or, au sein de cette pé‐ riode d’in dé ter mi na tion, l’in di vi du se trouve ti raillé entre des pul sions et des in jonc tions re le vant de ca té go ries dis tinctes voire contraires (la pu deur/la pro vo ca tion, la vie/la mort etc.). C’est pour quoi Glowc‐ zews ki nous in vite à dé mê ler « la ma nière dont les in di vi dus dé fi‐ nissent leur iden ti té en confor mi té ou en ré ac tion aux re pré sen ta‐ tions de leur en vi ron ne ment, aussi bien au ni veau conscient qu’in‐ cons cient»(Glowc zews ki, 1995, p. 49). 11 En effet, in ter ro geant le lien entre re pré sen ta tion col lec tive et construc tion de soi, l’an thro po logue s’in ter roge sur l’im pact des dis‐ cours nor més et des dé ter mi nants cultu rels dans la consti tu tion de l’iden ti té sexuée (Rouyer, 2014, p. 1) pen dant l’ado les cence. On sait de puis Mi chel Fou cault que la norme est en vi sa gée comme un outil de ré gu la tion agis sant à tra vers des tech niques de pou voir qui tra‐ versent les ins ti tu tions. La pro duc tion du dis cours liée aux normes «est à la fois contrô lée, sé lec tion née, or ga ni sée et re dis tri buée par un cer tain nombre de pro cé dures qui ont pour rôle d’en conju rer les pou voirset les dan gers» (Fou cault, 2007, p.10-11). DansHide and 12
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Image 1 Seek, si le cadre ins ti tu tion nel et le dis cours so cial hé té ro nor mé sont ren dus per cep tibles à tra vers le lieu et l’époque où se dé roule l’ac tion (un col lège des an nées 1960 aux ÉtatsUnis), les prin ci paux agents de la nor ma tion fou cal dienne sont re pré sen tés par les films édu ca tifs à des ti na tion des ado les cents et de leurs fa milles qui ponc tuent la fic‐ tion. Le film opère en effet un tis sage des dis cours met tant en re gard le dis cours nor ma tif porté par la so cié té et in car né dans les do cu men‐ taires hy gié nistes par la voix d’un homme et le par cours sin gu lier de Lou que nous voyons faire ses pre miers pas dans le monde de l’ado‐ les cence et de la pu ber té. 13 Or, confor mé ment à la dé fi ni tion pro po sée par Bar ba ra Glowc zews ki, Lou semble d’en trée de jeu cher cher à construire son iden ti té moins en confor mi té qu’en ré ac tion aux re pré sen ta tions de son en vi ron ne‐ ment fa mi lial et so cial. La sé quence inau gu rale du film nous pré sente ainsi deux fillettes, Lou et Betsy, oc cu pées à amé na ger une ca bane en haut d’un arbre. 14
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Tan dis que Betsy sou lève une caisse en bois rem plie d’ob jets di vers, le se cond plan cadre Lou, en contreplongée, en train de ré cep tion ner celleci. Ce mou ve ment as cen dant tra duit une cir cu la tion de bas en haut qui situe Lou au centre et au som met du ter ri toire qu’elle est en train de consti tuer et de dé li mi ter,dans une vo lon té de coïn ci dence entre son désir et son agir. 15 Cet es pace situé entre ciel et terre, hors de la de meure fa mi liale mais pas de son en ceinte, à la fois in té rieur et ex té rieur (c’est une ca bane mais à ciel ou vert) mé ta pho rise et spa tia lise l’entredeux de l’ado les‐ cence. Ainsi, les plans qui ouvrent le film cadrent les deux fillettes en plan serré comme pour mieux les ar ra cher au ba li sage d’un ter ri toire clai re ment iden ti fiable et les ex traire d’un cadre dans le quel se rait re‐ con nais sable l’em preinte du monde des adultes4. 16 Les ca rac té ris tiques de la ca bane en bois font ainsi de ce topos du monde de l’en fance, un es pace de tran si tion et de pas sage vers le monde des adultes5. Cette vo lon té et cette né ces si té de se créer un es pace à soi, que Vir gi nia Woolf ap pe lait déjà de ses vœux dans son ou vrage épo nymeA Room of One’s Own, se ma ni feste par la créa tion d’un lieu qui ex clut lit té ra le ment le monde ex té rieur comme l’in dique le pan neau PRI VATE KEEP OUT que Lou plante de vant l’arbre de la ca bane. Par l’éloi gne ment (certes re la tif) de la fa mille nu cléaire, Lou ma ni feste sa vo lon té d’exis ter en tant qu’ado les cente, c’està-dire, si l’on en croit l’éty mo lo gie du terme issu du latin exsistere (se si tuer audehors), de se construire en oc cu pant un ter ri toire ex/cen tré. 17 Par la mise à dis tance de l’en vi ron ne ment fa mi lial et so cial, l’es pace ex clu sif de la ca bane ques tionne la façon dont le privé et l’in time se consti tuent. La ca bane est ainsi sé pa rée du reste du monde par sa si‐ tua tion géo gra phique, c'est un lieu en re trait: on y ac cède par une trappe après avoir gravi une échelle de corde. La créa tion de ce nonlieu, de cet ailleurs, n’est ainsi pas sans rap pe ler ce que Tho mas More qua li fie d’uto pie (More, 2013). Selon More en effet, l’uto pie, lieu par es sence de la fic tion et de l’ima gi naire6, cherche à ex plo rer le champ des pos sibles afin de pro po ser d’autres formes d’or ga ni sa tion po li‐ tique et so ciale. Si cette ré ac tion à la norme so ciale n’est pas né ces‐ sai re ment conscien ti sée par l’ado les cent.e, Lou n’en est pas moins une fi gure dans la fic tion de la réa li sa trice qui lui donne ici dé lé ga‐ tion. La ca bane fa bri quée par Lou sym bo lise à elle seule la concré ti sa‐ 18
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) tion du rêve uto pique et rap pelle en ce sens ce que Mi chel Fou cault dé signe sous le nom de lieu hé té ro to pique: Ce sont des es paces concrets qui hé bergent l'ima gi naire,des lieux réels, des lieux ef fec tifs, des lieux qui sont des si nés dans l’ins ti tu tion même de la so cié té, et qui sont des sortes de contreemplacements, sortes d’uto pies ef fec ti ve ment réa li sées dans les quelles tous les autres em pla ce ments réels que l’on peut trou ver à l’in té rieur de la culture sont à la fois re pré sen tés, contes tés et in ver sés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pour tant ils soient ef ‐ fec ti ve ment lo ca li sables (Fou cault, 2004, p. 15). En créant ce que l’on pour rait qua li fier d’es pace tran si tion nel - dans le pro lon ge ment des tra vaux de Win ni cott -, le film montre à quel point l’ado les cence «est une pé riode de dé cou verte:dé cou verte d’un corps qui se trans forme, dé cou verte de ca pa ci tés sexuelles in édites, dé cou verte de nou veaux ob jets d’amour, dé cou verte de nou veaux es‐ paces de vie» (Malka et al., 2002). Cette ac qui si tion de nou veaux re‐ pères s’éta blit dans un pre mier temps sur le re non ce ment, l’ac cep ta‐ tion de la perte et du deuil: «deuil du corps in fan tile, deuil de la la‐ tence des conflits, deuil des ob jets œdi piens, deuil de la mai son fa mi‐ liale comme seul lieu de ré con fort» (Malka et al., 2002). D’où l’im por‐ tance pour l’ado les cent de se consti tuer ses propres ré fé rences tran‐ si toires. 19 Ainsi, la ca bane est un lieu de contra dic tions, un es pace du pa ra doxe à la fois motif ré cur rent de la culture amé ri caine et lieu sub jec tif, «psy chique» (Ti ber ghien, 2014, p.46). À la croi sée des es paces phy‐ sique et ima gi naire, la ca bane pro cède par in clu sion et ex clu sion et per met à l’ado les cent de pro po ser un «désordre or ga ni sé» qui lui soit propre dans une ré ap pro pria tion des normes so ciales qui tra‐ versent l’es pace du foyer fa mi lial. En ce sens, l’es pace tran si tion nel de la ca bane fait écho aux dif fé rents mo ments de jeu qui ponc tuent la fic tion. Le jeu construit ainsi un es pace uto pique, une «aire in ter mé‐ diaire » (Bailly, 2001, p.43) n’exis tant que dans la façon dont il est per‐ for mé dans l’ima gi naire des en fants. Dans l’asile que consti tue l’es‐ pace uto pique ou hé té ro to pique, le corps, «petit noyau uto pique », va pou voir de ve nir le point d’an crage pri vi lé gié «à par tir du quel», selon les termes de Mi chel Fou cault, «je rêve, je parle, j’avance, j’ima‐ gine, je per çois les choses en leur place et je les nie aussi par le pou‐ 20
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Image 2 voir in dé fi ni des uto pies que j’ima gine » (Fou cault, 2012, p. 15). Le corps qui as sure à la fois la scis sion et la re la tion du sujet au monde, s’il li mite l’in di vi du en tant que «topie im pi toyable» le sou met tant constam ment à l’ob ser va tion, la sai sie et l’épreuve de l’autre, de vient ici le ferment des fan tasmes et des dé si rs abri tés par l’es pace uto‐ pique de la ca bane. L’entredeux re pré sen té par la ca bane peut alors li bé rer le corps pour en faire le lieu d’une uto pie ab so lue. La façon dont le corps abri té dans l’es pace hé té ro to pique créé par les deux fillettes tente de se construire hors de tout re gard nor ma tif ap‐ pa raît éga le ment par le biais du mon tage de cette sé quence inau gu‐ rale. 21 Le film opère ainsi un «tres sage des dis cours» (Barthes, 1977, p. 6) en met tant en re gard les plans sur Betsy et Lou avec les car tons du gé‐ né rique pré sen tant, jux ta po sées aux noms des membres de l’équipe du film, des vi sages figés de pe tites filles pho to gra phiées de façon très conven tion nelle en plan serré de face ou de trois quarts face. 22 Si une forme d’hé té ro gé néi té peut ap pa raître de prime abord en rai‐ son de l’effet d’écla te ment pro duit par la mul ti pli ca tion des cadres à 23
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) spec ta teur des clefs de lec ture du per son nage sur le plan dié gé tique qui lui per met tront, dans un se cond temps, d’es quis ser les mo da li tés d’un sujet les bien, non seule ment objet du re gard de l’autre mais aussi sujet d’un re gard sur l’autre. Tout d’abord, comme le rap pelle la réa li sa trice dans son en tre tien à Lydia Mar cus, la mise en re gard des plans de Simba et de la quête iden ti taire en tre prise par Lou per met de mettre en re lief le ca rac tère ex plo ra toire de sa dé marche (Mar cus, 1996). Comme les époux John‐ son, l’ado les cente se lance à la dé cou verte de nou veaux ter ri toires dont il n’existe au cune car to gra phie ni au cune image13. La pré sence crois sante des plans du film dans l’ima gi naire de Lou lui per met en outre de rompre avec l’or di na ri té du quo ti dien en don nant forme et ex pres sion à son désir d’ailleurs sym bo li sé par l’Afrique et à son désir sexuel nais sant14 de vant les re pré sen ta tions de la jungle et d’Osa John son15. 36 En même temps ce pen dant, l’in ser tion de Simba au cœur du par cours ini tia tique de Lou as so cie la construc tion so ciale des races, telle qu’elle est pro mue dans les films eth no gra phiques clas siques avec celle des sexua li tés. Comme le rap pelle Ralph A. Lit zin ger dans sa re‐ cen sion de l’ou vrage de Fa ti mah To bing Rony (Lit zin ger, 2000, p. 608), dans les films de re cherche scien ti fique de la fin du XIX siècle et les films eth no gra phiques du début du XX siècle, la re pré sen ta tion du corps hu main en fait un objet de re gard et d’étude. Le film eth no‐ gra phique crée une ré par ti tion et une hié rar chie entre les su jets eth‐ no gra phiques fil més, par dé fi ni tion éloi gnés de la sphère spec ta to‐ rielle (su jets que le re gard de la ca mé ra réi fie sous cou vert d’ob jec ti vi‐ té), et le pu blic qui les re garde, pu blic oc ci den tal convié à adop ter sans le ques tion ner, le point de vue du do cu men ta riste (vec teur de l’idéo lo gie do mi nante16). Le bien nommé «ob jec tif» de l’ap pa reil de prise de vues de vient alors l’ad ju vant idéo lo gique de ce qui est pré‐ sen té, à un ins tant T, comme une vé ri té so cio lo gique et scien ti fique par la pen sée do mi nante. 37 ème ème Or, il est in té res sant de consta ter que les dis cours scien ti fiques pro‐ mus d’une part, par la veine eth no gra phique clas sique, et d’autre part, par les so cié tés hé té ro nor mées, re courent aux mêmes types de clas‐ si fi ca tions et de dis po si tifs énon cia tifs pour trai ter de l’al té ri té et de la re pré sen ta tion de l’autre. 38
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) En effet, comme le rap pellent plu sieurs jeunes femmes au début de Hide and Seek 17, l’op po si tion inné/ac quis et la théo rie du gène de l’ho mo sexua li té qui sont ré gu liè re ment convo quées pour ten ter de ra tion na li ser et d’ob jec ti ver la plu ra li té des iden ti tés queer, n’est pas sans rap pe ler l’op po si tion na ture/culture et la hié rar chie des races pro mues par les films eth no gra phiques tels que Simba. Dans les deux cas en effet, ces ré cits pré tendent élu ci der l’iden ti té d’un in di vi du par une ex pli ca tion à visée scien ti fique pour mieux im po ser à l’autre un dis cours gé né rique et uni voque dans une ten ta tive de co lo ni sa tion de l’iden ti té. Ce mo no li thisme du dis cours (qui passe par la voix off dans les films édu ca tifs pro je tés aux ado les cents et par le tra vail de la miseen-scène et du mon tage dans Simba) re pose sur l’idée d’une pré dé ter mi na tion de l’in di vi du consis tant à le la bel li ser et à le ca té go‐ ri ser pour en faire un simple objet d’étude. 39 Su Frie drich porte d’ailleurs cette ré flexion à un point d’in can des‐ cence puis qu’elle va jusqu’à lit té ra li ser le rap pro che ment opéré entre les dis cours eth no gra phiques et les dis cours hy gié nistes sur les mi‐ no ri tés sexuelles. On voit ainsi des pe tites filles tenir la main de gue‐ nons ha billées en fillettes, les les biennes, sou mises à un exa men mi‐ nu tieux, étant as si mi lées sous nos yeux à des singes ob ser vés par des scien ti fiques (Rus sell, 1999, p.149). 40 On peut donc s’éton ner qu’un film tel que Simba, fruit d’une idéo lo gie co lo nia liste et ra ciste des ti née à os tra ci ser l’autre, fasse of fice d’em‐ brayeur au désir de Lou d’au tant que la clas si fi ca tion spé ciée en jeu dans le récit eth no gra phique en globe et lé gi time des ca té go ri sa tions ra ciales et sexuellesdé non cées par Su Frie drich : 41 L’ani mal sau vage est […] celui par qui le groupe «hu main» se consti ‐ tue. Neel Ahuja ap pelle «rai son spé ciée» [spe cia ted rea son] un pa ra ‐ digme taxo no mique qui per met à la fois de «dé fi nir cer tains groupes ra ciaux comme des sousespèces» et de «ren for cer la re pro duc tion hé té ro sexuelle comme le site pri vi lé gié de la dé fi ni tion de l’es pèce [Ahuja, 2009, p.557]. La clas si fi ca tion spé ciée contient et sou tient donc des ca té go ries ra ciales et sexuelles: les rap ports de pou voir que sont l’es pèce, la race et le genre font sys tème. De fait, his to ri ‐ que ment, le spé cisme, le ra cisme et l’hé té ro sexua lisme n’émergent pas de façon dis tincte, mais plu tôt comme un en semble ar ti cu ‐ lé(Morin, 2016, p. 58).
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Si l’on en croit Flo Morin dans la ci ta tion cidessus, la clas si fi ca tion spé ciée per met de sys té ma ti ser les re la tions de pou voir entre les dif‐ fé rentes ca té go ries qu’elle ins ti tu tion na lise. Les plans de Simba qui nous sont don nés à voir dans Hide and Seek montrent ainsi des scien‐ ti fiques fil mer et tra quer des ani maux sau vages afin de les mettre en cage ou de les ex po ser comme des tro phées. Or, ces images contrastent avec les pho tos que Lou af fiche dans sa chambre: sur l’une d’elles on voit ainsi une ado les cente se tenir à côté d’une lionne qu’elle ca resse. Le film ar ti cule donc des re pré sen ta tions concur‐ rentes de l’Afrique par le tra vail du mon tage ce qui crée un hia tus entre l’éga li té ins tau rée entre l’ado les cente et le fauve, et la di cho to‐ mie hié rar chique hu main/ani mal pro mue par le film eth no gra phique. 42 Ainsi, à cette ca té go ri sa tion des es pèces, des races, et des genres selon la forme de l’ar bo res cence, le film op pose une construc tion rhi‐ zo ma tique: dans les sé quences qui mettent en scène Lou et son lien à la faune du conti nent afri cain, l’ani mal et l’hu main ne sont pas mon‐ trés dans un rap port de hié rar chie py ra mi dale, l’ima gi naire de Lou se dé ployant hors des ca té go ries qui sé parent et su bor donnent les êtres vi vants entre eux. Par le biais de la fic tion, Lou peut s’iden ti fier à des su jets qui ne se sou mettent pas à la norme et ne s’ins crivent pas dans une do mes ti ci té (au double sens de ce qui re lève du foyer et est do‐ mes ti qué). 43 L’ap pro pria tion par Lou des codes des films pro je tés au sein de la fic‐ tion servent de points d’an crage à l’en tre prise de dé ter ri to ria li sa tion adop tée dans la dé marche queer qui vise une re mise en ques tion de l’iden ti té hé té ro nor mée par sa sub ver sion (GarcinMarrou, 2015, p.35). En ré in ves tis sant et en dé tour nant les codes du dis cours blanc hé té ro nor mé, Su Frie drich des sine les contours d’une eth no gra phie in di gène que l’on pour ra qua li fier d’au to quee ro gra phie ou d’au to gy‐ no gra phie (Pavda, 2014, p. 129-130) ou en core d’au toeth no gra phie (Rus sell, 1999, p. 275-276). 44 Le dis cours im po sé sur l’autre est pro gres si ve ment sapé par un dis‐ cours vécu de l’in té rieur où fan tasme, ex pé rience et in ti mi té se cô‐ toient. Au sujet/objet d’étude se sub sti tue, par le biais de Lou et des femmes in ter viewées, un sujet qui ne se contente pas d’être re gar dé mais re garde à son tour (Rus sell,1999, p. 149). Ce re gard par dé fi ni‐ tion sin gu lier et frag men taire (il se dif fracte dans la po ly pho nie des 45
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) voix ex pri mées) se désen gage du dis cours uni voque im po sé de l’ex té‐ rieur par une so cié té qui dé fi nit ses propres normes d’in clu sion et d’ex clu sion. Fait rare dans la fil mo gra phie de Su Frie drich, la construc tion de l’iden ti té les bienne est donc mon trée dans Hide and Seek comme in‐ dé fec ti ble ment liée non seule ment à l’avè ne ment d’un re gard mais aussi à sa pro blé ma ti sa tion. Très tôt dans le film, Lou nous est pré‐ sen tée en effet comme une spec ta trice in dis ci pli née18 qui est par tie pre nante des re pré sen ta tions qu’on lui pro pose au point, comme nous l’avons vu, de les in té grer dans son ima gi naire19 ou au contraire, de les dis qua li fier. Lors du cours d’édu ca tion sexuelle par exemple, on la voit se sous traire au laïus servi par la voix off du pro gramme afin de ré di ger et d’échan ger des mots avec Betsy. Sa façon de s’ex traire de la fas ci na tion des images et de l’iden ti fi ca tion au dis po si tif por tée par la voix du com men ta teur, se ma ni feste alors sur la piste so nore par le si lence qui re couvre sou dain le son in. À tra vers le per son nage de Lou comme celui des femmes in ter viewées, la réa li sa trice es quisse le por‐ trait d’un sujet les bien à la fois objet de re pré sen ta tions im po sées par la doxa et sujet spec ta to riel au sein de ce propre dis cours. La façon dont Lou se sous trait à la re la tion tri par tite clas sique entre le sujet filmé, le fil meur et le spec ta teur n’est pas sans rap pe ler en ce sens le troi sième œil dé fi ni par Fa ti mah To bing Rony20. 46 La ren contre de Lou avec ces dif fé rents dis cours so cié taux per met donc de sanc tion ner a contra rio la nais sance du sujet les bien en mon trant que ne pou vant ni se re con naître ni exis ter dans ces re pré‐ sen ta tions nor ma tives, il les dis qua li fie. La nais sance de l’iden ti té queer se ma ni feste ici dans un pre mier temps par l’avè ne ment du sujet spec ta to riel sus cep tible dans un se cond temps, de de ve nir ac‐ teur de sa propre his toire. 47 Les films vec teurs de l’idéo lo gie do mi nante de viennent donc pa ra‐ doxa le ment dans la fic tion les lieux d’émer gence d’une prise de pou‐ voir des su jets mar gi na li sés dé ci dés à se ré ap pro prier leur par cours sin gu lier. Dans une dé marche cher chant à ques tion ner les fon de‐ ments sclé ro sants d’une pen sée nor ma tive, le film de Su Frie drich dé‐ ploie sous nos yeux une ré flexion en mou ve ment et en acte qui n’est pas sans évo quer la pen sée de leu zienne des de ve nirs (SibertinBlanc, 2010, p. 225) Lou se crée ainsi son propre es pace de cir cu la tion pour 48
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) in ven ter ce que l’on pour rait qua li fier de géo gra phie du désir et de l’af fect qu’elle nour rit en fa çon nant son quo ti dien non seule ment à par tir des re pré sen ta tions hé té ro nor mées mais aussi en éli sant ses propres mo dèles. En effet, re je tant le pri mat d’une si gna ture iden ti taire uni voque, l’uni‐ vers fan tas ma tique de Lou trouve bien tôt à s’in car ner par le biais de sa ren contre de fillettes afroaméricaines pré sen tées comme de vé ri‐ tables fi gures d’em po werment . 49 L’ex pé rience per for ma tive comme forme d’em po werment Avant d’ana ly ser la façon dont les fillettes afroaméricaines ren con‐ trées par Lou fonc tionnent comme des mo dèles d’em po werment ou d’en ca pa ci ta tion21, il semble im por tant de s’in ter ro ger sur la place oc cu pée par les mi no ri tés ra ci sées dans Hide and Seek. Cer tains au‐ teurs tels qu’Amil ca Pal mer, Tania Kirk man, ou Kelly An der son ont ainsi pu re pro cher au film de Frie drich d’éva cuer la ques tion de l’in‐ ter sec tion na li té pour tant lar ge ment dis cu tée et théo ri sée dans les an nées 90. Selon eux en effet, Hide and Seek oc culte les conflits de classes et de races par ti cu liè re ment aigus dans les an nées 60 (Pal mer, Kirk man, An der son, 1998, p. 865). Or, il pa raît in dé niable qu’en dépit de la vi si bi li té ac cor dée à la com mu nau té noire dans le film, celleci n’est ja mais trai tée en fonc tion des pro blé ma tiques qui lui sont propres, que ce soit par le biais des femmes in ter viewées, des do cu‐ ments d’ar chives pré sen tés ou des per son nages de la fic tion. 50 Cette prise de po si tion (ou cette ab sence de prise de po si tion?) s’ex‐ plique en par tie par le fait que la réa li sa trice construit tou jours ses films à par tir de son ex pé rience de femme blanche étatsunienne ayant gran di dans un mi lieu où elle cô toyait les com mu nau tés afroaméricaines et la ti nos sans pré tendre pour au tant par ta ger leur ex‐ pé rience de vie22. On peut en outre pen ser que le fait d’oc cul ter ici les pro blé ma tiques propres aux mi no ri tés ra ci sées est un moyen pour la réa li sa trice de nor ma li ser la fi gure de la femme les bienne en fé dé‐ rant les dif fé rentes voix ex pri mées. Au lieu de se conten ter de mettre au jour la po si tion mar gi nale de ces femmes, la ci néaste in siste sur la force en thou siaste et l’éner gie de ce gy né cée long temps oc cul té par 51
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) la so cié té. Su Frie drich se fait ici rhap sode tis sant en semble les frag‐ ments de dif fé rents dis cours de façon non pas tant à in di vi duer la pa‐ role de cha cune qu’à don ner nais sance à un corps (et un chœur) sus‐ cep tible de par ler d’une même voix et de s’éri ger en contrepouvoir. En don nant ainsi forme et ex pres sion à toutes sortes de re pré sen ta‐ tions (les confes sions fon dées sur les sou ve nirs, les dis cours dits scien ti fiques et so cio lo giques, les fan tasmes) sans les hié rar chi ser et en les ins cri vant au sein de la fic tion, la réa li sa trice montre d’une part, qu’elles jouent toutes un rôle dans l’avè ne ment du sujet queer mais aussi qu’un per son nage fic tif tel que Lou est plus à même de don ner une re pré sen ta tion de l’iden ti té les bienne que tout dis cours soidisant scien ti fique sur le sujet. Le per son nage in car né par Lou revêt ainsi un ca rac tère d’exem pla ri té dans la fic tion, et le spec ta teur est convié à l’ac com pa gner dans sa quête d’iden ti té qui passe dans un pre mier temps par la conquête de nou veaux ter ri toires sous la forme d’un ailleurs (la ca bane/la friche in dus trielle/l’Afrique fan tas mée), avant de s’ins crire (tem po rai re‐ ment?) dans un mou ve ment de re ter ri to ria li sa tion. Ce mou ve ment se nour rit de la fu sion rhi zo ma tique de ca té go ries que la so cié té tend à op po ser et hié rar chi ser : d’une part, la ren contre avec des col lé‐ giennes afroaméricaines, in car na tions à la fois du fa mi lier et de l’exo tique, d’autre part, l’amal game du rêve et de la réa li té ali men té par des fillettes qui or chestrent leur propre re pré sen ta tion. 52 C’est tout d’abord De nise qui in carne aux yeux de Lou et du spec ta‐ teur convié, par le jeu du champ/contre champ à épou ser son re gard, l’af fir ma tion d’une iden ti té et d’un désir d’af fran chis se ment des codes. Nous la ren con trons lors de la fête du col lège où elle a été sé lec tion‐ née pour lire une de ses poé sies qui vient d’être pu bliée dans le jour‐ nal local. Centre de l’at ten tion et objet de tous les re gards, De nise lit un poème consa cré à la beau té d’une reine d’Afrique. Elle place donc au centre de l’écran et du dis cours (le poème qu’elle lit), une image va lo ri sante et puis sante de l’Afroaméricain.e aux an ti podes de la po‐ si tion mar gi nale qu’il.elle oc cupe dans la so cié té. 53
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Image 5 De nise se ré vèle ainsi être une fi gure d’em po werment, qui par dé fi ni‐ tion s’éver tue à «ren for cer ou ac qué rir du pou voir» (Cal vès, 2009, p. 735). En agis sant sur la façon dont elle se pré sente au monde, elle s’érige en mo dèle pos sible opé rant un ren ver se ment hié rar chique de l’idéal promu par la so cié té. Par la simple ins crip tion de la marge (la mi no ri té eth nique) au centre (de l’at ten tion/de l’écran/du dis cours), De nise re fuse l’in vi si bi li sa tion des afroaméricain.e.s par une so cié té étatsunienne en core trop sou vent clas siste, ra ciste et sexiste. Au centre de la scène et de l’écran, De nise, de bout, fait face au spec ta‐ teur: objet de son at ten tion, elle le re garde elle aussi avec fier té23. In vi si bi li sée par les re pré sen ta tions do mi nantes,la fillette s’est forgé sa propre rhé to rique et l’a construite au tour de mo dèles (une reine noire) que la culture blanche lui re fuse. Son dis cours, bien que non mi li tant, dé tient un vé ri table pou voir per for ma tif puis qu’il est une in‐ vite à sub ver tir les codes par le biais d’une pra tique ar tis tique no tam‐ ment. C’est en effet par une poé ti sa tion du monde ex pri mée par dif‐ fé rentes formes d’ex pres sion ar tis tique que la quête de li ber té en tre‐ prise par Lou dans l’éla bo ra tion de son iden ti té queer re joint le désir d’éman ci pa tion des mi no ri tés eth niques. Dans une autre scène éclai ‐ 54
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) Image 6 rante, c’est par le chant et la danse que le film place au centre du cadre des fi gures is sues de la marge en mon trant un groupe d’ado les‐ centes afroaméricaines chan ter dans la rue In the Name of Love des Su premes au rythme d’une cho ré gra phie par fai te ment maî tri sée24. Le mon tage en plans ser rés or chestre ici un têteà-tête pri vi lé gié avec le pu blic en re pre nant le dis po si tif énon cia tif dé vo lu à la star clas sique. Le re gard à la ca mé ra per met ainsi qu’ad vienne la «ren‐ contre amou reuse» (Ver net, 1988, p. 21) avec la star, le pu blic ex tra‐ dié gé tique étant amené à fu sion ner avec le pu blic in tra dié gé tique lorsque la ca mé ra oc cupe la place de celui qui re garde (ici les pe tites filles). Si le mon tage en champ/contre champ contri bue à sta ri fier les fillettes en les sou met tant à la fas ci na tion du re gard spec ta to riel, elles n’en dé tiennent pas moins un pou voir en ca pa ci tant pa ra doxa le‐ ment re fu sé à la star clas sique25. Les fillettes ont choi si ellesmêmes les mo da li tés de leur per for mance en sé lec tion nant le lieu (la rue), le ré per toire (les Su premes) et le mo ment de la mise en scène (après les cours). En outre, en fai sant de fi gures afroaméricaines qui élisent leurs mo dèles de ré fé rence au sein de leur propre com mu nau té, l’objet de l’ad mi ra tion et du désir de la com mu nau té blanche, le film, 55
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) une fois en core, sub sti tue à l’ar bo res cence pro mue par la so cié té WASP, une construc tion en rhi zome où pu blic blancs et per for mers noirs sont mis sur un pied d’éga li té par l’effet de sy mé trie pro duit par le champ/contre champ. Ce ren ver se ment de si tua tion qui fera pas ser la pro ta go niste (Lou) de la fas ci na tion à l’ac tion26 est ici rendu pos‐ sible par un re gard fé mi nin (celui de la réa li sa trice) sur le fé mi nin dans une re la tion de so ro ri té où la construc tion de soi est pro mue par une ca pa ci té d’agir à par tir d’un dé tour ne ment de l’hé té ro norme. Mais le film de Su Frie drich ne se contente pas de don ner à voir les com mu nau tés les biennes et afroaméricaines en les ins cri vant au centre du champ de la ca mé ra. En confron tant l’ado les cente aux en‐ jeux so cié taux trans gé né ra tion nels por tés tant par le rite ini tia tique comme par la hié rar chi sa tion entre les es pèces, les classes et les sexes et en les sub ver tis sant, Su Frie drich fait de Lou le ré vé la teur non seule ment des stra té gies d’in vi si bli sa tion des mi no ri tés dans nos so cié tés mais aussi de la fic tion na li sa tion du genre telle qu’elle y est mise en œuvre. 56 Le genrecomme per for mance et fic tion : une concep tion but lé ‐ rienne du genre Selon Ju dith But ler en effet, le sys tème hé té ro nor ma tif ins ti tue la ré‐ pé ti tion et la ri tua li sa tion d’actes quo ti diens per for més fai sant ad ve‐ nir une fic tion so ciale, que l’on re lève ou non de cette hé té ro norme: 57 Le genre est […] donc une construc tion qui cache ré gu liè re ment sa ge nèse. La conven tion col lec tive ta cite qui pré voit l'exé cu tion, la pro duc tion et le main tien de genres dis crets et po laires en tant que fic tions cultu relles est obs cur cie par la cré di bi li té de sa propre pro ‐ duc tion. Les au teurs du genre sont en voû tés par leurs propres fic ‐ tions où la construc tion oblige à croire en sa né ces si té et son na tu ‐ rel27 (But ler, 1988, p. 529). Pour l’au teur, la per for ma ti vi té du genre conduit cha cun à fic tion na li‐ ser celuici de façon plus ou moins la tente et plus ou moins consciente. Dans le film, cette fic tion na li sa tion de l’iden ti té est abor‐ 58
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) déetout d’abord dans une pers pec tivequeer. Comme le sou ligne une des femmes in ter viewées28, les ado les centes les biennes sont ame‐ nées à dé ployer des stra té gies de dis si mu la tion, de contour ne ment etde dis con ti nui té de genre. Cette pro blé ma tique ap porteen effet un nou vel éclai rage au titre du film (Hide and Seek) dans la me sure où il s’agitpour ces ado les centes, d’in ven ter uneper so na leur per met tant d’ex pri mer leur iden ti té dans toute sa la bi li té tout en fei gnant la sou‐ mis sion aux codes de la so cié té hé té ro sexuelle. Ainsi, face à une so cié té qui condamne toute sor tie de la norme29, le couple que cette ado les cente for mait avec son amie jouait à in car ner à tour de rôle tel per son nage mas cu lin ou fé mi nin ins pi ré de la série té lé vi sée en vogue alors, The Mon kees. La ré ver si bi li té des rôles in car‐ nés par les deux jeunes filles30 montre le ca rac tère sub ver sif de leur adop tion des ca té go ries hé té ro nor mées: les ado les centes conçoivent le genre comme un choix, il est construit, per for mé et non inné, il se ma ni feste comme l’in car na tion d’une iden ti té d’em prunt par dé fi ni‐ tion tem po raire et su per fi cielle, qui n’existe que pour elles par le biais de l’ima gi naire et du tra ves tis se ment31. Le re cours aux normes et aux codes de la so cié té sert donc pa ra doxa le ment à re la ti vi ser et à trans‐ cen der des ca té go ries hors des quelles la so cié té re fuse de se pen ser. Or, si cette per for ma ti vi té est clai re ment ex pri mée au cours des in‐ ter views de femmes les biennes qui ponc tuent le récit, elle se ma ni‐ feste de façon plus sur pre nante dans la fic tion par l’in ter mé diaire de la sœur ainée de Lou, ar ché type de l’ado les cente amé ri caine. 59
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) post mod ern cul ture, Al bany, State Uni‐ ver sity of New York Press, 2003. Fou cault, Mi chel, Le corps uto pique suivi de Les hé té ro to pies. Fé camp, Nou‐ velles Édi tions Lignes, 2012. Fou cault, Mi chel, His toire de la folie à l’âge clas sique, Paris, Gal li mard, coll. «Col lec tion Tel», 2007. Fou cault, Mi chel, « Des es paces autres », Empan, vol. 54, n 2, 2004, p.12-19. Friedrich, Su, Hide and Seek, 1996. Fuchs, Ca the rine, «Actes de lan gage», in Encyclopædia Uni ver sa lis [en ligne]. [http://wwwuniversalis-edu.com.gor g one.univtoulouse.fr/en cy clo pe die/act esde lan gage/ (1 dé cembre 2019)] GarcinMarrou, Flore, « "Le per for ma‐ tif" de Ju dith But ler à l’épreuve de la scène », in Es thé tique(s) queer dans la lit té ra ture et les arts. Sexua li tés et po li‐ tiques du trouble, Dijon, Édi tions Uni‐ ver si taires de Dijon, 2015, p.33‐43. Gid dens, An thony, Mod ern ity and SelfIdentity: Self and So ci ety in the Late Mod ern Age, Cam bridge, Polity Press, 1991. Gilad, Padva, « Re in vent ing Les bian Youth in Su Friedrich’s Cine matic Autoqueero graphy Hide and Seek », in Queer nos tal gia in cinema and pop cul‐ ture, New York, Pal grave Mac mil lan, 2014, p. 123-138. Glowc zews ki, Bar ba ra, Ado les cence et sexua li té : l’entredeux, Paris, Presses Uni ver si taires de France, coll. « Les champs de la santé », 1995. Greco, Luca, « Per for mance », in Pu‐ blic tion naire. Dic tion naire en cy clo pé‐ dique et cri tique des pu blics [en ligne], 2018. [http://pu blic tion naire.humanu m.fr/no tice/per for mance/ (22 oc tobre 2019)] Grei mas, Al gir das et Cour tès, Jacques, Sé mio tique. Dic tion naire rai son né de la théo rie du lan gage, Paris, Ha chette Su‐ pé rieur, 1992. Hende r son, Mae G., « About Face, or,What is this Back in B(l)ack Pop u lar Cul ture? From Venus Hot tentot to Video Hot tie », in Anne, Crémieux, Xavier, Lemoine, Roc chi, JeanPaul (eds), Un der stand ing Black ness through Per form ance. Con tem por ary Arts and the Rep res ent a tion of Iden tity, Pal grave Mac mil lan US, 2013. Hooks, Bell, Black Looks: Race and Rep‐ res ent a tion, Bo ston, South End Press, 1992. Jami, Irène, « Ju dith But ler, théo ri‐ cienne du genre», Les Ca hiers du genre, « Gen der mains trea ming. De l’éga li té des sexes à la di ver si té?», vol. 1, n 44, 2008, p. 205-228. Lauretis, Teresa de, Tech no lo gies of Gender: Es says on The ory, Film, and Fic tion. Bloom ing ton, In di ana Uni ver‐ sity Press, coll. « The or ies of rep res ent‐ a tion and dif fer ence », 1987. Litzinger, Ralph A, « The Third Eye: Race, Cinema, and Eth no graphic Spec‐ tacleby Fatimah To b ing Rony »,Amer‐ ican An thro po lo gist, vol. 102, n° 3, 2000, p. 608–610. Litzinger, Ralph A, « Ex per i mental Eth‐ no graphy: The Work of Film in the Age of Videoby Cath er ine Rus sell », Amer‐ ican An thro po lo gist, vol. 102, n° 3, 2000, p. 608–610. Lorde, Audre, Sis ter Out si der : es sais et pro pos d’Audre Lorde sur la poé sie, l’éro ‐ o o
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) tisme, le ra cisme, le sexisme ..., tra duit de l'an glais (ÉtatsUnis) par Ma ga li Cec‐ chet Ca lise, CarougeGenève, Lau‐ sanne, Édi tions Ma ma mé lis, 2003. Mar cus, Lydia, « Girls Out of Uni form: Su Friedrich Re mem bers Being 12 Years Old and Gay» [en ligne], Re lease Print Edi tion, 1997. [https://www.su frie drich. com/re views/index.htm#hi deand seek (02 avril 2020)]. Malka, J, Pet te na ti, H. Que zede, E. et al. La ques tion de la « ré fé rence » chez l’ado‐ les cent en quête de nou veaux ter ri toires [en ligne], Vannes, 2002. [http://psy fo n te vraud.free.fr/AARP/psyan ge vine/p u bli ca tions/adolescentmalka.htm (10 dé cembre 2019)] Mantzoukas, Stephanos, « Ex plor ing Eth no graphic Genres and de vel op ing valid ity ap praisal tools », Journal of Re‐ search in Nurs ing, septem ber 2012, p. 420-435. More, Tho mas, L’uto pie, Paris, Li brio, 2013. Mor rin, Flo, «Ani mal», dans En cy clo pé‐ die cri tique du genre : corps, sexua li té, rap ports so ciaux, Paris, La Dé cou verte, 2016, p.54‐66. Mul vey, Laura, « Plai sir vi suel et ci né ma nar ra tif, Laura Mul vey » [en ligne], tra‐ duit de l'an glais (An gle terre) par Ga‐ brielle Hardy, 2012. [http://de bor de men ts.fr/Plaisirvisuel-et-cinema-narratif# nh2 (6 dé cembre 2019)] Mul vey, Laura, « Visual Pleas ure and Nar rat ive Cinema », in Braudy, Leo and Cohen, Mar shall (dir.), in Film The ory and Cri ti cism: In tro duct ory Read ings, New York, Ox ford Uni ver sity Press, 1999, p.833‐844. Olson, Jenni, « Child’s Play, Film maker Su Friedrich tells Amer ica about grow‐ ing up les bian », Out [en ligne] juil let 1997, p.50. [https://www.su friedrich.co m/re views/index.htm#hideand seek (27 août 2019)] Padva, Gilad, Queer nos tal gia in cinema and pop cul ture. 1st edi tion. Hound mills, Basing s toke, Hamp shire ; New York, NY: Pal grave Mac mil lan, 2014. Palmer, Amilca, Kirk man, Tania et An‐ der son, Kelly. « The F Word », Fem in ism and Youth Cul tures”, Signs, vol. 23, n 3, 1998, p. 862‐67. Rich, B. Ruby, New queer cinema: the dir ector’s cut, Durham; Lon don, Duke Uni ver sity Press, 2013. Rennes Ju liette, Achin, Ca the rine, Andro, Ar melle et al, En cy clo pé die cri‐ tique du genre : corps, sexua li té, rap‐ ports so ciaux, Paris, La Dé cou verte, 2016. Rouyer, Vé ro nique, « La construc tion de l’iden ti té sexuée» [en ligne] n 19, 13 août 2014, p.6. [https://www.cer veaue t psy cho.fr/sd/cog ni tion/laconstructi on-de-laposidentite-sexuee-8041.php (11 no vembre 2019)] Rus sell, Cath er ine, Ex per i mental Eth no‐ graphy, Durham, Duke Uni ver sity Press, 1999. SibertinBlanc, Guillaume, « Car to gra‐ phie et ter ri toires : La spa tia li té géo gra‐ phique comme ana ly seur des formes de sub jec ti vi té selon Gilles De leuze», Es‐ pace géo gra phique, vol. 39, n 3, 2010, p.225‐238. John son, Mar tin et John son, Osa, Simba, 1928. Ti ber ghien, Gilles A., Notes sur la na‐ ture, la ca bane et quelques autres choses, o o o
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) NOTES 1 https://www.cnrtl.fr/de fi ni tion/tran si tion. 2 L’ar ri vée in opi née des règles force ainsi Lou à quit ter le ter ri toire qu’elle vient de conqué rir pour se ré fu gier dans la salle de bains où sa sœur ainée lui ex plique qu’elle devra dé sor mais por ter des jupes pour qu’on ne re‐ marque pas ses pro tec tions hy gié niques dans une adé qua tion for cée entre sexe bio lo gique et sexe so cial. 3 « Le terme “queer” (qui si gni fie “pédé”, “gouine”, mais aussi “bi zarre” ou “tordu”) vise à em bras ser une mul ti tude d’iden ti tés et de pra tiques de soi qui trouvent leur source dans les sexua li tés mi no ri taires, mais tendent à les trans cen der » (Cer vulle et Que me ner, 2016, p. 529). 4 Ce n’est que bien plus tard dans le film que le spec ta teur peut si tuer la ca bane aux abords de la mai son fa mi liale. 5 Il sera d’ailleurs le lieu des pre miers échanges sur la sexua li téentre Lou et Betsy. 6 L’es pace uto pique de la ca bane en bois consti tue à la fois une mé ta phore et une mé to ny mie du film de Su Frie drich luimême.L’uto pie se construit en ré ac tion aux so cié tés exis tantes; elle est le fruit d’un ima gi naire dont le ter rain d’élec tion est la fic tion. 7 «L’éti quette «genre» et les noms de genre […] ont ten dance à ré duire un énon cé àuneca té go rie de textes. La «gé né ri ci té» est, en re vanche, la mise en re la tion d’un texteavec des ca té go ries gé né riques ou vertes. […] Un texte n’ap par tient pas en soi à un genre, mais il est mis, à la pro duc tion comme à la réceptioninterprétation, en re la tion à un ou plu sieurs genres»(Adam et Heid mann, 2004, p. 62). 8 « Sissy:an ef fem in ate man or boyalso:atimid, weak, or cow ardly per son ».The MerriamWebster.com Dic tion ary, https://www.merriamwebster.co m/dic tion ary/sissy. Paris, Édi tions du félin, 2014. De la Vega,Xa vier,«Genre et iden ti té: Ju dith But ler en France», [https://ww w.scien ce shu maines.com/genreet-ide ntite-judith-butler-en-france_fr_5114. html (15 dé cembre 2019)] Ver net, Marc, Fi gures de l'ab sence, Paris, Ca hiers du ci né ma, 1988. Woolf, Vir ginia, A Room of One’s Own, Lon don, The Hog arth press, 1967.
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) 9 «Chez JohnAus tin,l'acte per lo cu toireestca rac té ri séentermesd'ef fets que l'énon cia teur vise à pro duire sur son in ter lo cu teur grâce à l'énon‐ cé : le convaincre, l'émou voir, l'in ti mi der... […] les actes per lo cu toires nesont pas stric te ment lin guis tiques: on peut ob te nir un effet per lo cu toire par un com por te ment ges tuel non ver bal » (Fuchs, 2019). 10 Su Frie drich a ainsi sou hai té dé ve lop per l’iden ti fi ca tion des per son nages en dé pas sant les ca té go ries liées au genre et à la sexua li té : « Les gens s’iden ti fient vrai ment au film […] non seule ment les les biennes, mais aussi les femmes hé té ros, ainsi que les hommes. Tout le monde a tra ver sé cette pé riode dans sa vie. « People really identify with the film […] not just les bi‐ ans, but also straight women, as well as men. Every one has been through that time of life » (Olson, 1997, p. 50). 11 « [A] woman must have moneyandaroom of her own if she is to write fic tion;and that,as you will see,leaves the great prob lem of the true nature of womanand the true nature of fic tion un solved » (Vir ginia Woolf,1967, p.6). 12 Lorsque les deux ado les centes se rendent au ci né ma, le spec ta teur aper‐ çoit en arrièreplan l’af fiche d’un film in ti tu lé My Life with Lions, af fiche sur la quelle fi gurent les noms de Karen Graff et Jim De nault, res pec ti ve ment as‐ sis tante ca mé ra et di rec teur de la photo de Hide and Seek. Comme Su Frie‐ drich le rap pelle dans un en tre tien à Lydia Mar cus, elle vou lait uti li ser le film Born Free mais n’ayant pas ob te nu les droits, elle a dé ci dé d’in té grer dans son film des plans de Simba des époux John son (Mar cus, 1996). 13 Lydia Mar cus à Su Friedrich: « I can’t think of any other film that shows preteen girls in that kind of sexual stage. I don’t think it’s ever been done ». Su Friedrich: « It hasn’t ». 14 On peut peutêtre y voir ici une trace de l’exo ti sa tion/l’éro ti sa tion du corps noir sur le quel re pose le dis cours co lo nia liste. Sur ce sujet qui a fait l’objet de nom breuses ana lyses, on pour ra se re por ter no tam ment à l’ar ticle de Pas cal Blan chard, «De l’es cla vage au co lo nia lisme: l’image du «Noir» ré duite à son corps», pu blié le 30 juin 2006. 15 On peut éga le ment pen ser, avec Ca the rine Rus sell, que les ani maux de la sa vane sym bo lisent le désir in ar ti cu lé de Lou (Rus sell, 1994, p. 153). Or, il est in té res sant de noter que ce désir nais sant qui prend chez Lou la forme de la jungle ou « wil der ness » est évo qué dans des termes re le vant du même champ lexi cal par une des femmes in ter viewées. Celleci se dé crit comme étant «pret ty wild» dans son ado les cence, ren voyant ici non seule ment à
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) l’idée qu’elle était in dis ci pli née (ce qui est sau vage est par dé fi ni tion non ap‐ pri voi sé) mais aussi qu’elle avait une sexua li té dé bri dée. 16 À ce titre, Ca the rine Rus sell qui a consa cré un cha pitre à Simba dans Ex‐ pe ri men tal Eth no gra phy, sou ligne que le film des époux John son peut être lu au jourd’hui comme un do cu men taire moins sur l’Afrique et sa faune que sur le sys tème de re pré sen ta tion promu par le co lo nia lisme oc ci den tal (Rus sell, 1999, p. 148). 17 Ca the rine Rus sell et Gilad Pavda abordent éga le ment cette ques tion dans leurs ou vrages res pec tifs. 18 Nous em ployons ce terme par op po si tion au «dis ci pli na ry gaze» (Rus‐ sell, 1999, p. 149) promu par la so cié té hé té ro nor mée. 19 Un pro ces sus si mi laire est en ga gé dans la sé quence si tuée lors de la fête de l’école: le dis cours in tro duc tif du pro fes seur de vient tout à coup in au‐ dible au mo ment où Lou se perd dans la contem pla tion des bras de Bet sie ca res sés par ses amies. 20 Dans The Third Eye: Race, Ci ne ma to gra phy and Eth no gra phy Spec tacle, Fa ti mah To bing Rony dé fi nit le troi sième œil comme fai sant ré fé rence à celles et ceux qui ont été sou mis, dans leur his toire, à un pro ces sus de réi fi‐ ca tion et qui s’iden ti fient à la fois comme su jets et comme ob jets de re pré‐ sen ta tions dis cri mi nantes dé gra dantes. 21 Nous n’en ten dons pas dis cu ter ici ces deux termes que nous po sons comme des équi va lents sé man tiques. 22 Dans un en tre tien à Maud Ca zaux réa li sé en juin 2019, Su Frie drich ex‐ plique la pré sence des mi no ri tés afroaméricaines en ces termes: « I did it be cause it was my ex pe rience. So, if that’s being in ter sec tional, well then yes I did it but again I did it with know ledge that came from my own ex per i‐ ence. Not in the way that we need to do this be cause we need to be good people now by in ter sect ing with other people ». Le sens qu’elle donne ici de l’in ter sec tion na li té ne cor res pond pas à la dé fi ni tion com mu né ment ad mise du terme qui re joint gé né ra le ment la des crip tion qu’en fait Kim ber lé Cren‐ shaw dans la ci ta tion pré cé dente. 23 Si la per for mance de De nise n’a ni le ca rac tère sul fu reux ni le côté sub‐ ver sif de celles de Jo se phine Baker en son temps, on pour ra ce pen dant se re por ter à l’ar ticle de Mae G. Hen der son qui ana lyse la façon dont l’ar tiste de la Revue nègre bou le ver sait les codes propres à la re pré sen ta tion des Noirs en se pla çant au centre de la scène pour mieux af fir mer sa pré sence
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) phy sique tout en convo quant le pu blic du re gard en lui lan çant des œillades et en lui adres sant des gri maces (Hen der son, Mae G., 2013, p. 166). 24 On pour ra sans doute re pro cher à la réa li sa trice de pro po ser de la com‐ mu nau té afroaméricaine une image sté réo ty pée, leur pré sence dans la fic‐ tion étant tou jours as so ciée à une per for mance ar tis tique. On peut ce pen‐ dant pen ser que ce n’est pas l’ac ti vi té ellemême qui est sté réo ty pée mais la façon dont on la re pré sente. Or, dans Hide and Seek, Su Frie drich filme ces fillettes dans des ac ti vi tés propres à leur âge tout en re je tant les codes aux‐ quels les re pré sen ta tions clas siques les ont trop sou vent ré duites. 25 Même si de nom breux tra vaux ces der nières dé cen nies ont per mis d’af fi‐ ner les pro po si tions de Laura Mul vey, on pour ra se re por ter à son ana lyse du «male gaze» dans le ci né ma clas sique hol ly woo dien où la femme est consti tuée comme image et objet du re gard mas cu lin (Mul vey, 1999, p. 837). 26 À la suite de ces dif fé rentes ren contres, Lou dé ci de ra de s’ins tal ler en Afrique pour de ve nir vé té ri naire. 27 «Gender is, thus, a con struc tion that reg u larly con ceals its gen esis. The tacit col lect ive agree ment to per form, pro duce, and sus tain dis crete and polar genders as cul tural fic tions is ob scured by the cred ib il ity of its own pro duc tion. The au thors of gender be come en tranced by their own fic tions whereby the con struc tion com pels one's be lief in its ne ces sity and nat ur al‐ ness » (But ler, 1988, p.522). 28 «You had to de velop a story around it be cause you couldn’t just do it any more, and it couldn’t just hap pen ». 29 « When I found out that I was wrong »dit ainsi une des femmes interviewées. Nous soulignons. 30 « And I was Davy Jones and this was Pa tri cia Canny or I was Marie Hon‐ nan and this was Davy Jones ». 31 Les ado les centes s’ha billent ainsi en fonc tion du genre qu’elles sou‐ haitent in car ner sur le mo ment, jeu de rôles qui n’est pas sans rap pe ler l’im‐ por tance que But ler at tri bue à la pa ro die et au pas tiche dans son cé lèbre exemple de la per for mance drag sur le quel nous re ve nons plus bas. Celleci «per met d’ex pli quer la di men sion construite et per for ma tive du genre», sans qu’il faille y voir né ces sai re ment un exemple de sub ver sion (But ler, 2005, p. 23). 32 C’est à dire le plai sir de re gar der quel qu’un en tant qu’objet éro tique.
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) 33 Woman as Image, Man as Bearer of the Look: In a world ordered by sexual im bal ance, pleas ure in look ing has been split between act ive/male and pass ive/fe male. The de term in ing male gaze pro jects its phant asy on to the fe male fig ure which is styled ac cord ingly. In their tra di tional ex hib i tion‐ ist role women are sim ul tan eously looked at and dis played, with their ap‐ pear ance coded for strong visual and erotic im pact so that they can be said to con notetobe-looked-at-ness » (Mul vey, 1999, p.837). 34 Pour plus de dé tails, nous ren voyons à l’ar ticle d’Irène Jami, «Ju dith But‐ ler, théo ri cienne du genre» (2008). ABSTRACTS Français Dans cette contri bu tion, il s’agira d’ana ly ser, dans le filmHide and Seekde Su Frie drich, les mo da li tés et les en jeux d’une écri ture per for ma tive où la la‐ bi li té de l’iden ti té aux pré mices duqueer,ne cesse de se dé cli ner sous un champ lexi cal et vi suel en constante éla bo ra tion. De puis un po si tion ne ment postféministe, nous in ter ro ge rons plus par ti cu liè re ment la ma nière dont la per for ma ti vi té dans le dis po si tif fil mique ques tionne les iden ti tés stables et na tu ra li sées de l’hé té ro norme, et com ment elle contri bue à un dé pla ce ment de la no tion d’«iden ti té». En pos tu lant que le genre est construit par la so‐ cié té comme une fic tion(But ler, 1990), l’ac tion per for ma tive dansHide and Seekper met de sor tir du champ lan ga gier et de sa re/pré sen ta tion or di‐ naires. Dans ce pro ces sus, l’ex pé rience de l’écri ture per for ma tive ré vèle la por tée «en ca pa ci tante» du film dans son écri ture du «je». English In this con tri bu tion, our aim is to ana lyze, in Su Friedrich's filmHide and Seek, the mod al it ies and chal lenges of per form at ive writ ing in which the lab il ity of iden tity at the ori ginof queer nessis con stantly en acted through a lex ical and visual field in con stant de vel op ment. From a postfeminist per‐ spect ive, we will par tic u larly ques tion how per form ativ ity in the film ques‐ tions stable and nat ur al ized iden tit ies pro moted by het ero sexual so ci et ies, and how it con trib utes to a shift in the no tion of "iden tity". By as sum ing that gender is con struc ted by so ci ety as a fic tion (But ler, 1990), the per form at ive ac tion inHide and Seekal lows us to move bey ond the field of com mon lan‐ guage and its re/present a tion. In this pro cess, the ex per i ence of per form at‐ ive writ ing re veals the em power ing strength of the film in its writ ing of the«I». Español Esta con tri bu ción busca ana li zar, en la pe lí cu laHide and Seekde Su Frie‐ drich, las mo da li da des y los retos de una es cri tu ra per for ma ti va en la que la «
La dé/construction performative de l’“identité” dans Hide and Seek de Su Friedrich (1996) la bi li dad de la iden ti dadca rac te rís ti cadel queersiem prese de cli naa tra vés deun campo lé xi co y vi sual en cons tan te ela bo ra ción. Desde un punto de vista postfeminista in te rro ga re mos la ma ne ra en que la per for ma ti vi‐ dadden troenel dis po si ti vo fíl mi co cues tio na iden ti da des es ta bles y na tu‐ ra li za das delahe te ro nor ma,y cómo con tri bu ye a un des pla za mien to de la no ción de«iden ti dad».Pos tu lan do que el gé ne ro estácons trui do por la so‐ cie dad como una fic ción (Butler, 1990), la ac ción per for ma ti vaenHide and Seeknos per mi te ir más allá del campo del len gua je y de sure/pre sen ta ción or di na ria.Eneste pro ce so, laex pe rien cia de la es cri tu ra per for ma ti va re ve la las po si bi li da des de em po de ra mien to de la pe lí cu la que con lle valaes cri tu ra del «yo». INDEX Mots-clés identité, performativité, fiction, queer, empowerment. Keywords identity, fiction, performativity, queer, empowerment. Palabras claves identidad, performatividad, ficción, queer, empoderamiento AUTHOR Maud Cazaux et Isabelle Labrouillère Maud Cazaux est en quatrième année de doctorat à l’école doctorale allph@ sous la direction de Paul Lacoste et d’Isabelle Labrouillère. Elle fait partie du laboratoire Lara-Seppia à l'université Toulouse Jean Jaurès. L’objet de sa recherche porte sur l’écriture féministe dans le cinéma de la réalisatrice germanoaméricaine Su Friedrich et du cinéma d'avant-garde États-uniens à partir des années 1970. Isabelle Labrouillère est Maître de conférences à l’École Nationale Supérieure d’AudioVisuel (ENSAV), école interne à l’Université Toulouse Jean Jaurès. Membre du laboratoire de recherche LARA-SEPPIA et américaniste de formation, elle est responsable à l’ENSAV de l’enseignement du sous-titrage et du parcours de Master Recherche/Expérimentation.