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UNE VOYAGEUSE ENTRE DEUX MONDES: INÉS SUÁREZ (1510-1580) REVISITÉE PAR ISABEL ALLENDE Vincent PARELLO Université Montpellier III, France Palabras clave: Inés Suárez, Isabel Allende. Resumen: Más de cuatrocientos años después, el viaje de Inés Suárez no puede dejar de suscitar la admiración del entusiasta lector de libros de viajes y novelas históricas. Esta humilde costurera originaria de un pueblo de alrededor de Plasencia, en Extremadura, se convirtió, en efecto, dueña de Cuzco a la muerte de su primer marido, Juan de Málaga, y conquistadora y encomendera de Chile junto a su amante don Pedro de Valdivia y, a los cuarenta años, esposa del gobernador de Chile, Rodrigo de Quiroga. En Inés se combinan distintos arquetipos que representan facetas de la feminidad: mujer de mala vida, guerrera santa, mujer heroica, virgen tutelar y perfecta esposa en la tradición del Concilio de Trento. Si la Inés histórica conoció una gran ascensión social en las Indias, pasando a la posteridad por la gloria militar, la Inés de fi cción mostrada por Isabel Allende es también ilustre por la gloria de las letras mediante el acceso a la condición de narradora y escritora. Keywords: Inés Suárez, Isabel Allende. Abstract: More than four hundred years after, the life of Inés Suárez still arouse the admiration of all lovers of historical novels and book travels. Th is humble
204 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 seamstress, who was born in a little village near Plasencia, Extremadura, became the actual owner of Cuzco after the death of her fi rst husband, Juan de Málaga. After this, she was conquistadora and encomendera of Chile with her lover, don Pedro de Valdivia. At forty, she fi nally became the wife of Chile’s governor Rodrigo de Quiroga. Inés Suárez is a combination of diff erent archetypes of femininity: loose woman, holy warrior, protect virgin and perfect wife according to the Catholic Church. If historical Inés ascended the social ladder and is known for her military glory, the fi ctional Inés of Isabel Allende’s novel is also illustrious in her condition of narrator and writer. Mots clés : Inés Suárez, Isabel Allende. Résumé: A plus de quatre cents ans de distance, le parcours d’Inés Suárez ne peut que susciter l’admiration du lecteur féru de récits de voyages et de romans historiques. Cette humble couturière originaire d’un village des alentours de Plasencia en Estrémadure devint, en eff et, propriétaire à Cuzco à la mort de son premier mari Juan de Málaga, conquistadora et encomendera au Chili aux côtés de son amant don Pedro de Valdivia et, à quarante ans passés, épouse du gouverneur du Chili don Rodrigo de Quiroga. Chez Inés, se combinent divers archétypes qui représentent autant de facettes de la féminité ; elle fut, tour à tour, femme de mauvaise vie, sainte guerrière, femme héroïque, vierge tutélaire et parfaite épouse chrétienne dans la lignée du Concile de Trente. Si la Inés historique connut une formidable ascension sociale aux Indes, en passant à la postérité par la gloire des armes, la Inés fi ctive mise en scène par Isabel Allende s’illustra également par la gloire des lettres en accédant au statut de narratrice et d’écrivaine. Inés Suárez, humble couturière d’Estrémadure devenue aux Indes la compagne du célèbre conquistador don Pedro de Valdivia, avec qui elle participa courageusement à la conquête du Chili, puis l’épouse de don Rodrigo de Quiroga, gouverneur de Santiago de la NouvelleEstrémadure, n’a jamais rédigé le récit de sa vie, mais elle a laissé en revanche de nombreuses «traces» éparses dans les archives espagnoles et américaines et de multiples «empreintes» dans la littérature et la mémoire collective du Chili, comme fi gure à la fois historique,
205 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... légendaire et mythique (Loach, 2011; Olivero, 2007; Santa Cruz, 1978; Nauman, 2000). A l’heure actuelle, des rues, des places, des parcs, des écoles, une station de radio, une source qu’elle découvrit miraculeusement dans le désert d’Atacama, etc., portent toujours son nom, un nom qui est étroitement associé à la fondation de la ville de Santiago en 1541. En 2007, à l’occasion de la présentation de son roman historique Inés del alma mía à Plasencia, la ville natale de la conquistadora, Isabel Allende déclarait que le destin de la protagoniste tendait à se confondre avec celui de la femme chilienne contemporaine qui, par son courage, sa ténacité et son souffl e épique, était parvenue à combattre effi cacement la dictature militaire du général Augusto Pinochet1. En dépit de son rôle de tout premier plan lors de la conquête et de la colonisation du Chili, l’historiographie a passé sous silence l’incroyable épopée d’Inés. C’est ce que fait remarquer Carlos Vega dans son étude consacrée aux femmes héroïques américaines (Vega, 2003). D’après lui, ces conquistadoras sont des femmes d’exception qui, par indiff érence ou par injustice, ont été tristement écartées du panthéon des célébrités et reléguées dans la sépulture de l’oubli. Il faut dire que l’histoire a toujours été écrite par et pour les hommes, ce qui tend à minorer considérablement la participation des femmes dans les aventures guerrières et militaires. I. DE LA CHRONIQUE AU ROMAN HISTORIQUE Fort heureusement, les re-créations biographiques basées sur l’histoire de la conquête et des conquistadors et les fi ctions romanesques en tout genre sont venues combler ce vide historiographique. Avec le 1 El Mundo, 18/09/2007.
206 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 renouveau du roman historique latino-américain au cours de ces dernières années, plusieurs auteurs ont réexaminé et redéfi ni le passé du continent, en opposant au discours «absolutisant» en vigueur un contre-discours ancré dans l’espace du quotidien, soucieux de redonner la parole aux opprimés, aux marginaux, aux membres des minorités ethniques et aux femmes (Morales Piña, 2001). C’est dans ce contexte particulier qu’il faut situer l’émergence de deux romans contemporains publiés à neuf ans d’intervalle: Ay Mamá Inés (1997) de Jorge Guzmán et Inés del alma mía (2006) d’Isabel Allende (Lorente-Murphy, 2009)2. Ces ouvrages revendiquent ouvertement leur appartenance au roman historique et, plus précisément, leur lien de fi liation étroit avec la chronique, genre historiographique qui fl eurit sous les règnes de Charles Quint et de Philippe II. Cinq textes fondamentaux narrent, en eff et, les épisodes de la conquête du Chili. En dehors du corpus épistolaire laissé par don Pedro de Valdivia qui comprend des cartas de relación écrites aux frères Pizarro, à l’empereur Charles Quint, au président du Conseil des Indes et au monarque Philippe II entre 1545 et 1552, on peut consulter avec profi t l’oeuvre poétique d’Alonso de Ercilla, La Araucana, dont la première partie a été publiée en 1578, ainsi que trois chroniques en prose qui s’échelonnent tout au long de la deuxième moitié du XVIe siècle: la Crónica y relación copiosa y verdadera de los reinos de Chile de Jerónimo de Vivar, la Historia de todas las cosas que han acaecido en el Reino de Chile y de los que han gobernado (1536-1575) d’Alonso de Góngora Marmolejo et la 2 La fi gure historique d’Inés Suárez apparaît déjà dans le Compendio historial del descubrimiento y conquista del reino de Chile de Melchor Jufré de Aguila publié en 1887.
207 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... Crónica del Reino de Chile de Pedro Mariño de Lobera3. Le récit de vie d’Inés conserve les traces de ces oeuvres qui se situent à la croisée de l’histoire et de la fi ction, et se caractérisent par leur fort ancrage référentiel. Par delà leur appartenance au genre du roman historique, bien des points cependant séparent les deux romans, que ce soit au niveau de la technique narrative ou du traitement du personnage. Dans un souci d’objectivité Jorge Guzmán a recours à la narration à la troisième personne et au genre biographique, tandis qu’Isabel Allende privilégie l’écriture à la première personne et le genre autobiographique, ce qui lui permet de s’identifi er plus aisément à sa narratrice. On peut aller jusqu’à dire qu’il existe une communauté de destins entre les deux femmes, en dépit des nombreuses années qui les séparent (Allende, 2007). Par ailleurs, si la narration de Jorge Guzmán débute avec la rencontre au Pérou entre Inés et don Pedro de Valdivia, l’autobiographie d’Isabel Allende remonte à la naissance d’Inés et retrace ses années de jeunesse et de femme mariée en Espagne. II. L’ETAPE ESPAGNOLE: INES SUAREZ OU LA MADELEINE PECHERESSE Trois étapes principales jalonnent le parcours d’Inés: sa jeunesse espagnole à Plasencia et son voyage aux Indes; sa participation à la 3 Toutes ces chroniques sont accessibles à l’heure actuelle en version digitale. En marge de ces chroniques, l’on peut mentionner les ouvrages de seconde main cités par Isabel Allende à la fi n de son roman —sur l’histoire générale du Chili, la conquête et les Indiens mapuches— pour accréditer la véracité historique du récit de vie d’Inés Suárez.
208 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 conquête du Chili; et sa vie de femme de gouverneur à Santiago. Son récit de voyage se présente, en premier lieu, comme un itinéraire géographique qui la conduit de Plasencia à Santiago de la Nouvelle-Estrémadure, en passant par Séville, Cadix, le Vénézuela, le Panama, le Pérou et le Chili; en second lieu, comme un itinéraire amoureux ponctué par son mariage en Espagne avec Juan de Málaga, sa liaison extra-matrimoniale avec don Pedro de Valdivia et ses secondes noces au Chili avec don Rodrigo de Quiroga; et en dernier lieu, comme l’itinéraire d’ascension sociale d’une humble couturière d’Estrémadure qui, aux Indes, deviendra successivement conquistadora, encomendera et gobernadora. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, et comme nous aurons l’occasion de le voir, Inés s’est construite en tant que femme par et à travers les hommes. Pour comprendre les motivations profondes de la narratrice-protagoniste, il convient de resituer son parcours dans son contexte historico-social et idéologique. Comme l’a mis en évidence Pierre Chaunu, l’Espagne de Charles Quint repose sur une tension dialectique qui est celle de l’ouverture et de la fermeture (Chaunu, 1973: 465-561). Au moment même où la couronne de Castille s’ouvre à l’échelle du monde avec la découverte, la conquête et la colonisation des territoires américains, elle tend singulièrement à se replier sur elle-même. C’est l’époque où se développent les statuts de pureté de sang qui, sous couvert d’orthodoxie et de religion, visaient à discriminer socialement les nouveaux-chrétiens, d’origine juive principalement, et à les évincer des offi ces publics, des bénéfi ces ecclésiastiques et des charges honorifi ques. C’est l’époque où l’Espagne tourne le dos à la Réforme protestante, en ayant recours à la machine inquisitoriale pour lutter contre les divers mouvements spirituels de Pré-Réforme, tels que l’illuminisme, l’érasmisme et les mouvements mystiques hétérodoxes. C’est l’époque où l’Inquisition abandonne peu à peu la repression des nouveaux-chrétiens pour
209 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... surveiller les conduites déviantes des vieux-chrétiens accusés de superstition, de bigamie, de fornication, de sodomie, de sollicitation pendant l’acte de confession et de «propositions», à savoir des opinions erronées, blasphématoires et scandaleuses fl eurant parfois l’hérésie luthérienne. En se mettant au service de la Contre-Réforme, l’Inquisition, instrument de contrôle idéologique au service de l’Etat, se lança, à partir des années 1530, dans une vaste campagne de «rechristianisation» dont l’objectif étatit d’imposer un nouveau modèle de discipline, du langage et de l’action. Cette «Espagne des refus» qui se met en place à l’époque de Charles Quint atteindra son apogée sous le règne de Philippe II, passé à la postérité comme le champion de la Contre-Réforme. Cette fermeture idéologique s’accompagne en même temps d’une fermeture sociale (Maravall, 1989). La structure de la société espagnole est déterminée par une série d’oppositions entre les propriétaires et les non-propriétaires, les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers et, en dernier lieu, entre les vieux et les nouveaux-chrétiens. A la diff érence des autres pays européens, la société espagnole fonctionne comme une société d’ordres avec ses trois états, une société de castes avec la distinction entre les chrétiens de vieille souche et les chrétiens récemment convertis, et une société de classes basée sur le statut économique des individus. Dans cette société de type «castizo-estamental» (J. A. Gutiérrez Nieto), l’honneur joue un rôle clé dans les processus d’intégration et d’exclusion. Dans le discours des moralistes apparaissent trois notions de l’honneur qui revêt en espagnol tantôt la forme de la vertu (honor) tantôt celle de la réputation (honra) (Chauchadis, 1984). L’honneur-apparence, qui présuppose une relation du sujet vers l’autre, s’exprime à travers les richesses, le mode de vie, les vêtements, la nourriture, les loisirs, etc. L’honneur-récompense, qui présuppose la relation inverse, consiste en toute une série de
210 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 prix, de faveurs, de grâces, de titres honorifi ques, etc. L’honneurexcellence, qui présuppose une relation de comparaison entre le sujet et l’autre, s’apparente aux qualités intrinsèques de l’individu, c’est-à-dire, la vertu, le courage, le lignage, la noblesse, etc. Ces trois catégories sont d’ailleurs étroitement liées, dans la mesure où la récompense rend posible l’apparence et l’apparence recherche la récompense, grâce à laquelle on acquiert l’excellence. En dehors du roi qui est la tête du corps social et qui dispense les honneurs (fons honorum), les membres de la noblesse sont les seuls à réunir l’apparence, la récompense et l’excellence. L’hidalgo vieux-chrétien s’impose ainsi comme l’archétype social par antonomase que chacun se doit d’imiter (Parello, 1999). Loin d’être un concept abstrait, l’honneur fonctionne également comme une réalité sociale. Parmi les critères d’inclusion et d’exclusion, fi gurent le lignage, l’argent, la race, la foi et la réputation. Face aux groupes privilégiés, les groupes marginalisés sont ceux qui n’ont pas accès à l’honneur, en raison d’une discrimination de classe (pauvre vs riche), d’une discrimination d’ordre (roturier vs noble) ou d’une discrimination de caste (nouveau-chrétien vs vieux-chrétien). Dans un tel contexte, quelle est la place dévolue à une femme comme Inés Suárez dans la Plasencia du XVI siècle? En tant que pechera, elle ne peut guère prétendre accéder aux honneurs ni faire partie un jour de l’élite sociale. La seule noblesse dont elle puisse se targuer, c’est celle que lui confère sa condition de vieille-chrétienne, sésame qui lui permettra d’obtenir avec succès un certifi cat de pureté de sang (información de limpieza de sangre) et un certifi cat de bonnes moeurs pour embarquer aux Indes: Para obtener mis papeles, dos testigos debieron dar fe de que yo no era de las personas prohibidas, ni mora ni judía, sino cristiana vieja. Amenacé al cura con denun-
211 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... ciar su concupiscencia ante el tribunal eclesiástico y así le arranqué un testimonio escrito de mi calidad moral. Con mis ahorros compré lo necesario para la travesía…. (Allende, 2006: 30). Trois voies, en gros, s’off rent à Inés: rester célibataire pour s’occuper de son grand-père maternel, véritable pater familias exerçant un pouvoir sans faille au sein de la famille en l’absence du père biologique; devenir une femme mariée pour se retrouver sous la tutelle de son époux ou de sa belle-mère; ou embrasser la vocation religieuse en consacrant sa vie à Dieu. Si sa généalogie n’est pas aussi infamante que celle de Lazarillo de Tormes, elle n’est pas non plus des plus reluisantes. Son grandpère maternal exerce à Plasencia le métier d’artisan ébéniste, activité considérée comme vile et mécanique et incompatible avec la noblesse, et sa mère se consacre au travail de la terre (labradora), une profession qui fait l’objet d’un mépris de la part des couches aristocratiques. Pour subvenir à ses propres besoins et à ceux de sa famille, Inés est obligée de travailler comme couturière et lavandière, de confectionner des pâtés qu’elle vend sur le marché et d’aider sa mère à accomplir les tâches ménagères, activités considérées alors comme typiquement féminines. Indépendamment de son niveau social, Inés jouit tout de même d’un honneur individuel, lié à ses qualités professionnelles et à l’opinion d’autrui. A titre d’exemple, Cristóbal de Villalón dans El scholástico, rend hommage à l’artisan consciencieux qui, en fournissant un travail parfait, tente de gagner la considération des autres: «cualquiera buen artífi ce procura pulir sus obras en toda perfección por ganar honra con los hombres» (Chauchadis, 1984: 182). En marge des obstacles sociaux qui l’obligent à demeurer dans sa condition d’humble roturière, Inés incarne la femme de mauvaise
218 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 qui s’est rendue complice de délit d’adultère; d’autre part, l’image positive de la sainte guerrière qui a défendu avec ardeur la ville de Santiago contre les Indiens mapuches. Au contact de don Pedro de Valdivia, Inés s’est masculinisé tandis que celui-ci s’est féminisé. Comme dans le mythe des Amazones, Inés a usurpé la toute-puissance masculine en anéantissant symboliquement la virilité de son amant, et comme dans le mythe d’Hermaphrodite elle a introduit une certaine dose d’androgynie dans l’univers masculin de la conquête. Cette inversion et ce cumul des fonctions sexuelles masculine et féminine ne pouvaient être considérés que comme un compromis catastrophique, voire monstrueux, dans une société où chacun des deux sexes avait une place bien défi nie: A menudo se dijo que yo tenía a Pedro hechizado con los encantamientos de bruja y pociones afrodisíacas, que lo atontaba en la cama con aberraciones de turca, le absorbía la potencia, le anulaba la voluntad y, en buenas cuentas, hacía lo que me daba la gana con él. (…) No era hombre de pedir consejo abiertamente y menos a una mujer, pero en la intimidad conmigo se quedaba callado, paseándose por el cuarto, hasta que yo atinaba a ofrecer mi opinión (Allende, 2006: 159). Inés, l’unique femme espagnole à participer à l’expédition de don Pedro de Valdivia, joua ainsi un rôle de tout premier plan dans la conquête du Chili. Grâce à ses dons de sourcière, elle put trouver de l’eau dans le désert d’Atacama, réputé pour être l’un des plus arides au monde. Grâce à ses talents de guérisseuse, et avec l’aide précieuse de sa servante quechua Catalina qui connaissait parfaitement la pharmacopée américaine, elle parvint à guérir les Indiens yanaconas et les Espagnols atteints de maladies ou blessés par les guerriers
219 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... mapuches. Grâce à ses contacts avec Cecilia, l’épouse quechua du conquistador Juan Gómez, elle réussit à plusieurs reprises à déjouer les complots ourdis par don Pedro Sánchez de la Hoz5 contre don Pedro de Valdivia et ses hommes. Finalement, grâce à ses talents de couturière et d’intendante, elle assura la réparation des vêtements et le ravitaillement en nourriture des membres de l’expédition. Cela dit, Inés est passée à la postérité par sa défense de la ville de Santiago le 11 septembre 1541. En marge du récit autobiographique, le paratexte du roman propose une représentation iconique de la protagoniste à travers la copie en noir et blanc de Inés de Suárez, en defensa de Santiago, huile sur toile réalisée par Manuel Ortega en 1897 (Allende, 2006: 9). Cette scène épique montre l’héroïne dans une attitude off ensive, debout sur les murailles de la ville de Santiago, entourée d’offi ciers et de soldats espagnols. Si Inés y est représentée comme une femme forte, virile, habillée en soldat et brandissant l’épée, elle n’en conserve pas moins des traits typiquement féminins, comme ses longs cheveux déliés et sa poitrine que son habit moulant se charge de mettre en valeur. En l’absence de don Pedro de Valdivia parti réprimer une rébellion indigène dans le nord du royaume, Inés s’improvisa guerrière héroïque en luttant avec acharnement contre les troupes indigènes de Michimalonko6. Pour mettre en fuite les adversaires, numériquement plus nombreux, elle n’hésita pas à couper les têtes des sept caciques prisonniers et 5 Pedro Sánchez de la Hoz était le secrétaire de Francisco Pizarro. Il s’associa, dans un premier temps, avec don Pedro de Valdivia pour la conquête du Chili, avant de se brouiller défi nitivement avec lui. 6 A bien des égards, Inés apparaît comme la version féminine du Santiago matamoros (ou mataindios), du Cid Campeador ou de Jeanne d’Arc… avec la virginité en moins!
220 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 à les lancer par dessus les murailles de la cité, ce qui eut un eff et radical sur le moral des soldats indiens: Y entonces enarbolé la pesada espada a dos manos y la descargué con la fuerza del odio sobre el cacique que tenía más cerca, cercenándole el cuello de un solo tajo (…) El hecho es que en cuestión de minutos había siete cabezas por tierra. Que Dios me perdone. Cogí una por los pelos, salí a la plaza a trancos de gigante, me subí en los sacos de arena de la barricada y lancé mi horrendo trofeo por los aires con una fuerza descomunal, y un pavoroso grito de triunfo, que subió desde el fondo de la tierra, me atravesó entera y escapó vibrando como un trueno de mi pecho (…) Antes de que hubiese lanzado la última cabeza, una extraña quietud cayó sobre la plaza, el tiempo se detuvo, el humo se despejó y vimos que los indios, mudos, despavoridos, empezaban a retroceder, uno, dos, tres pasos, luego empujándose, salían a la carrera y se alejaban por las mismas calles que ya tenían tomadas (Allende, 2006: 235). Don Pedro de Valdivia, fi er de la prouesse guerrière d’Inés, tint à la gratifi er d’une encomienda, privilège qui était alors réservé aux hommes de la noblesse (Allende, 2006: 242). L’encomienda était la version américaine de la seigneurie féodale telle qu’on la connaissait en Europe. A travers cette institution légalisée par les lois de Burgos de 1512, les colons espagnols pouvaient exploiter les richesses du sol américain grâce à la main-d’oeuvre des Indiens et des esclaves noirs et développer l’élevage des bovins importés de métropole, qui fournissait à l’Espagne de la viande séchée pour les convois et des cuirs d’une excellente qualité. Inés se vit ainsi attribuer d’immenses parcelles de terre dont elle percevait des rentes substantielles. En
221 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... dehors de l’exploitation économique de ses domaines, il lui incombait d’assurer la protection de ses vassaux indiens et de les éduquer dans la foi chrétienne. Désormais, Inés n’eut plus à exercer d’offi ces vils et mécaniques; elle put mener un train de vie aristocratique, vivre de ses rentes comme n’importe quel seigneur. Pouvoir économique et pouvoir honorifi que se conjuguaient ainsi harmonieusement en sa personne. Si la geste héroïque d’Inés est un événement historique dont on posséde des preuves documentaires, elle s’inscrit également dans toute une tradition littéraire hispanique qui puise dans le folklore et la mythologie et qui remonte aux «falsos cronicones» du Moyen Age élaborés aux XVIe et XVIIe siècles. Des récits de fondation, de reconquête, de victoire contre un envahisseur étranger, mettent en scène une mythologie que l’on pourrait qualifi er de féminine, laïque, héroïque et urbaine, à la suite de François Delpech. Comme l’a mis en évidence cet auteur, une même matrice narrative, que l’on peut appliquer par analogie au récit d’Inés, sert de cadre à l’ensemble de ces récits: Selon le schéma, relativement constant de cette matrice narrative, une ville, une province ou une tribu sont gravement menacées par une agression extérieure. Agression d’autant plus dangereuse que, pour une raison quelconque, la plupart des hommes sont absents ou défi cients. La communauté est cependant sauvée par une intervention inattendue des femmes qui, spontanément ou à l’instigation d’une meneuse, prennent collectivement les choses en main, remplacent, ou aident effi cacement, le groupe masculin, et fi nalement mettent l’ennemi en déroute. Directe ou non, l’initiative féminine comporte généralement un stratagème, le plus souvent un travestissement, qui déconcerte l’agresseur, et
222 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 elle déclenche occasionnellement l’intervention d’un acteur surnaturel qui vient compléter ou encadrer le dispositif guerrier. Enfi n l’exploit est ultérieurement commémoré par des rituels, monuments et privilèges, souvent des prérogatives symboliques octroyées aux femmes, récompensées pour avoir sauvé la communauté, dont l’espace et le temps porteront désormais la marque de cet événement originaire (Delpech, 1994: 27). IV. L’INSTALLATION A SANTIAGO: INES SUAREZ OU LA PARFAITE EPOUSE CHRETIENNE En 1548, un édit du vice-roi du Pérou, don Pedro de la Gasca, interdisit la relation illicite entre Inés et don Pedro de Valdivia. Celui-ci était marié en Espagne avec doña Marina Ortiz de Gaete et ses fonctions politiques de gouverneur s’avéraient dorénavant incompatibles avec sa vie d’époux adultère. Comme l’exigeaient la législation royale et les règles ecclésiastiques, le conquistador avait l’obligation de faire venir sa femme d’Espagne et de reconstituer au Chili une famille exemplaire régie par les lois de l’amour et de la policía cristiana. Dans le prologement du Concile de Latran de 1215 et de la réfl exion menée par l’Eglise à la fi n du Moyen Age et au début de l’époque moderne, la session XXIV du 11 novembre 1563 du Concile de Trente vint rappeler le caractère sacré, indissoluble et monogamique du mariage (Gaudemet, 1987). Par le biais de ce sacrement, il s’agissait de remédier à la concupiscence et de favoriser la génération, la transmission du sang et du patrimoine. Après avoir vécu une passion charnelle en Espagne avec Juan de Málaga, connu l’amour du «corps et de l’âme» avec son amant conquistador, Inés dut se résoudre à devenir une «parfaite épouse chrétienne» en se mariant avec don Rodrigo de Quiroga. La bénédic-
223 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... tion nuptiale, célébrée par le père Rodrigo González de Marmolejo, eut lieu en 1549 dans la future cathédrale de Santiago: El padre González de Marmolejo nos casó en lo que hoy es catedral, pero entonces era la iglesia en construcción, con asistencia de mucha gente, blancos, negros, indios y mestizos (…) La boda fue con misa cantada y después ofrecimos una merienda con platos de mi especialidad, empanadas, cazuela de ave, pastel de maíz, papas rellenas, frijoles con ají, cordero y cabrito asado, verduras de mi chacra y los variados postres que pensaba preparar para la llegada de Pedro de Valdivia (Allende, 2006: 297). Autant l’on peut affi rmer que la conquête fut une période de désordre social et amoureux, autant la période de colonisation peut être considérée comme une période de stabilisation sociale et familiale: …con el paso del tiempo la sociedad americana adquiría cada vez más las características y las convenciones de la sociedad europea. Parece que la creciente infl uencia social del concepto de la honra, especialmente la creencia de la mujer como repositorio de la honra familiar, coincidía con la estabilización de la sociedad colonial. Mientras los roles genéricos seguían conformándose a los roles que ya existían en las sociedades europeas, las mujeres coloniales, especialmente en las clases más altas, experimentaban las restricciones sociales abogadas por el gobierno y la iglesia católica romana (…) Eventualmente, si una mujer intentara ejercer tanta libertad o tanto poder como un hombre, se la consideraría una acción que amenazaría la estabilidad social de la comunidad cada vez más patriarcal. Por lo tanto,
224 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 con más limitaciones sociales, las mujeres se hallaban más restringidas en el ejército público de infl uencia o poder, aunque lograban ejercer infl uencia por otros medios como sus actividades caritativas y sus declaraciones de último testamento (Loach, 2011: 89). Dans le sillage du Concile de Trente (1545-1563), la monarchie confessionnelle de Philippe II se lança dans un gigantesque projet culturel qui impliquait une transformation radicale des indigènes du Nouveau Monde, considérés tantôt comme des créatures barbares tantôt comme des enfants qu’il fallait éduquer (Baudot, 1981; Chaunu, 1969). La construction d’un nouveau sujet colonial passait par une politique d’acculturation civique, morale et religieuse, légitimée par les théories d’Aristote sur l’esclavage naturel et le concept de guerre juste prôné par saint Augustin (Méchoulan, 1979: 27-53). Les Indiens devaient embrasser la foi chrétienne, baptiser les enfants peu de temps après leur naissance, aller à l’église les dimanches et jours de fêtes pour rendre grâce à Dieu, vénérer les lieux saints, les croix et les images, s’abstenir de pratiquer l’idôlatrie en public et en privé, renoncer à l’anthropophagie, à la polygamie et à l’inceste en contractant des mariages monogames qui tenaient compte du degré de consanguinité et des affi nités, manger et s’habiller à la manière espagnole en se couvrant les parties honteuses, vivre dans des villages organisés et dans de véritables maisons, respecter la propriété, s’habituer au travail pour gagner leur propre subsistance, éviter les guerres, les inimitiés et toute sorte d’agression avec des armes. En d’autres termes, il fallait que l’existence de l’Indien soit à la fois conforme aux préceptes naturels de la policía humana et aux préceptes religieux de la policía cristiana. Cette entreprise d’acculturation allait de pair avec une campagne de «rechristianisation» des Espagnols dont la conduite laissait fort
225 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... à désirer (Baudot, 1981: 236-273). A plusieurs reprises, Inés fait allusion à l’existence dépravée de ces colons qui vivaient en marge de la loi du Christ. C’est le cas des soldats qui n’hésitaient pas à violer les femmes indigènes au cours des combats (Allende, 2006: 42), du porte-enseigne Núñez qui s’était constitué un véritable harem de concubines (Allende, 2006: 95), de don Pedro de Aguirre qui pratiquait allègrement le droit de cuissage (Allende, 2006: 161), de Rodrigo González de Marmolejo qui, bien qu’ecclésiastique, avait un penchant très prononcé pour la chair (Allende, 2006: 190), ou encore de don Pedro de Valdivia qui fi nit sa vie en compagnie de deux prostituées espagnoles (Allende, 2006: 320). Pour extirper les pratiques idolâtriques des indigènes et lutter contre les comportements déviants des Espagnols, Philippe II introduisit l’Inquisition dans les territoires américains, à Lima en 1569 et à Mexico en 1571. En marge de la répression du luthéranisme, du judaïsme et du mahométisme, le tribunal de la foi veilla au maintien de l’orthodoxie, imposa une nouvelle morale sexuelle et contrôla rigoureusement la chasteté des ecclésiastiques. Aux côtés de don Rodrigo de Quiroga, nommé gouverneur et capitaine général du Chili, Inés s’illustra en tant que parfaite épouse chrétienne et héroïne matronale. Même si l’état de mariage était considéré comme inférieur à l’état d’ecclésiastique ou de religieux, nombre d’humanistes voyaient en lui une possibilité de sanctifi cation (Milhou-Roudié, 1995). Telle était la position d’Erasme qui lui vouait une profonde sympathie et qui, par l’exaltation de l’aff ection conjugale essaya «de hausser le septième mystère au rang de premier sacrement dans l’ordre chronologique et spirituel, d’en faire un second baptême» (Telle, 1954: 421). Inés vécut dans l’harmonie et la concorde avec son mari, allant jusqu’à être sa confi dente et sa conseillère dans certaines aff aires touchant au gouvernement du royaume. Elle lui voua une fi délité exemplaire de son vivant, observa
226 Sociocriticism 2014 - Vol. XXIX, 1 y 2 à sa mort un deuil rigoureux et veilla au salut de son âme en faisant dire des messes pour sa mémoire. Même si elle ne put lui donner d’enfants, en raison de son âge et de son problème de stérilité, elle se chargea de l’éducation de sa fi lle Isabel qu’elle éleva comme s’il s’agissait de son propre enfant. Sur le modèle de Jésus, Marie et Joseph, elle réussit à recréer une parfaite Sainte Famille terrestre (Civil, 1995). Bonne épouse, bonne mère et bonne éducatrice, Inés fut également une excellente intendante de maison. Elle s’acquittait avec zèle de toutes les tâches ménagères et gérait son foyer comme une véritable «république», en administrant, économisant ou faisant fructifi er les biens du ménage et de son encomienda. Par ailleurs, en tant que gobernadora Inés intervint indirectement dans les aff aires de la cité, en venant en aide aux pauvres, en rendant visite aux malades dans les hôpitaux, en s’occupant des orphelins, en dotant des couvents et des chapelles, etc. Dans la plus pure idéologie tridentine, elle multiplia les oeuvres pieuses et charitables et mit en pratique les vertus cardinales et théologales. A l’image de la Virgen de los Socorros qu’elle avait tant adorée depuis son enfance, elle se transforma en une espèce de mère universelle, de vierge tutélaire qui se souciait du bien commun des habitants de la ville, conçue comme le lieu idéal où la civilisation pouvait se développer harmonieusement en marge de l’idolâtrie et de la barbarie (Allende, 2006: 194 et 263). A plus de quatre cents ans de distance, le parcours d’Inés Suárez ne peut que susciter l’admiration du lecteur féru de récits de voyages et de romans historiques. Cette humble couturière originaire d’un village des alentours de Plasencia en Estrémadure devint, en eff et, propriétaire à Cuzco à la mort de son premier mari Juan de Málaga, conquistadora et encomendera au Chili aux côtés de son amant don Pedro de Valdivia et, à quarante ans passés, épouse du gouverneur du Chili don Rodrigo de Quiroga. Chez Inés, se combinent divers
227 Une voyageuse entre deux mondes: Inés Suárez (1510-1580)... archétypes qui représentent autant de facettes de la féminité; elle fut, tour à tour, femme de mauvaise vie, sainte guerrière, femme héroïque, vierge tutélaire et parfaite épouse chrétienne dans la lignée du Concile de Trente. Si la Inés historique connut une formidable ascension sociale aux Indes, en passant à la postérité par la gloire des armes, la Inés fi ctive mise en scène par Isabel Allende s’illustra également par la gloire des lettres en accédant au statut de narratrice et d’écrivaine. Forte d’une culture populaire qu’elle avait acquise dans sa jeunesse en Espagne, de la culture savante que lui avaient inculquée au Chili don Pedro de Valdivia et don Rodrigo de Quiroga, et de la culture indigène, fruit de sa propre expérience et de ses solidarités féminines avec Catalina, Cecilia et Isabel, Inés put entreprendre de faire le récit de sa vie et écrire, à la veille de sa mort, les «Crónicas de Doña Inés Suárez, entregadas a la iglesia de los Dominicos, para su conservación y resguardo, por su hija Doña Isabel de Quiroga, en el mes de diciembre del año 1580 de Nuestro Señor»7. RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ALLENDE, I. (2007), La suma de los días, Buenos Aires, Editorial Sudamericana. 7 Chez Isabel Allende le processus d’historicisation va beaucoup plus loin que chez Jorge Guzmán, car le récit autobiographique se donne à lire comme une fi ction historique et une preuve documentaire, l’église des Dominicains faisant offi ce d’archives privées où le témoignage d’Inés Suárez a été recueilli par écrit et déposé. Son récit de vie tient à la fois de l’autobiographie picaresque et de l’autobiographie spirituelle, dans la mesure où elle écrit à la demande de son directeur de conscience, l’évêque de Santiago don Rodrigo González de Marmolejo.